‹ Simon de Nantua ou Le Marchand ForainChapitre 3 sur 54 · EXTRAIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT

Des registres des pmcès verbaux de la Société pour V instruction élémentaire.

Séance générale du 28 février i8i8.

M. le duc de Doudeauvillc lit un rapport sur le concours ouvert pour le meilleur ouvrage de morale à l'usage du Peuple , et la distribution du prix obtenu conformément au voeu de l'Anonyme qui en a déposé les fonds. Le prix a été décerné, à l'unaniniilé, à l'ouvrage intitulé Simon de Nanlua , dont l'auteur est M. L. P. de Jussieu. Un second ouvrage ayaut paru à la Société digne d'estime, M. le rapporteur, au nom de la commission spéciale, propose qu'une médaille d'or soit accordée à l'auteur connu pour être M. Renouard fils , aussi bien qu'à M. de Jussieu , auquel est décerné le seul prix dont disposait la Société.

Pour copie conforme :

Le secrétaire général ,

Signé baron de Gérando.

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CHAPimE PREMIER.

Ce que c'est que Simon de Nantua.

« i lE R R E qui roule n'amasse pas mousse,); dit un vieux proverbe que j'ai souvent entendu répéter par mon grand-père.

C'est comme qui dirait que ion ne s'enrichit guère à changer de place et à courir le monde. xAussi le père Simon de Najîtua , qui voyageait depuis quarante ans de foire en foire , avec un cheval chargé de deux gros paniers remplis de marchandises , n'était-il pas devenu bien riche à ce métier. Mais il y avait gagné l'expérience qui vaut de l'or : car il avait de bons yeux et de bonnes oreilles; il avait vu beaucoup de pays , beaucoup de gens et entendu beaucoup de choses. Sa mé-

moire était excellente , en sorte qu'il se souvenait très-bien de tout cela ; et , comme la nature l'avait doué d'un sens droit et d'un esprit juste, il pouvait donner à chacun de bons conseils. Il ne les épargnait en effet h personne , et n'avait pas de plus grand plaisir que la conversation ; peutêtre même aurait-il pu passer pour un peu bavard. Cela n'empêchait pas que ceux qui l'écoutaient ne s'en trouvassent fort bien : car on peut dire, que celui qui écoute emploie souvent mieux son temps que celui qui parle. Ce n'est pas que Simon de Nantua employât mal le sien en parlant , puisqu'au contraire, il ne disait que des choses sensées , dont chacun pouvait faire son profit, et que d'ailleurs, avant de se mettre à parler lui-même , il avait longtemps regardé et écouté.

Quoiqu'il ne fut pas bien riche, son petit commerce lui avait cependant procuré les moyens d'élever une famille assez nombreuse, et de vivre lui-même aisément. Or, comme ses désirs n'allaient pas au-delà , il était parfaitement heureux , et on l'entendait souvent dire : qu'il n'y a de vrai pauvre que celui qui désire plus qu'il ne peut avoir. Il continuait de travailler

DE ^ A IN TLA. 3

de courir ies foires, malgré son âge déjà avancé , parce qu'il disait encore : qu'il n'est pas de plus grands ennemis du bonheur et de la santé , que l'oisiveté et la paresse. Aussi le père Simon se portait-il à merveille, aVec sa tête chauve et le peu de cheveux blancs qui restaient à l'entour de ses oreilles. Sa figure était toujours riante , et ses joues colorées et bien nourries faisaient plaisir à voir. 11 portait fort lestement son gros ventre et marchait droit , en s'appuyant sur son bâton de voyage. •■;

Simon de Nantua avait été destiné par son père à l'état ecclésiastique , en sorte qu'il avait fait, dans sa jeunesse, quelques études. Mais par la suite , ne s'étant point senti assez de vocation pour remplir dignement ies fonctions de cet important ministère : ma foi , dit-il , mon père a été porte-balle ; eh bien ! je veux l'être aussi : il y a toujours quelque avantage à suivre modestement la profession de son père. — Néanmoins Simon eut sans cesse à se louer, dans le cours de sa vie, de l'instruction qu'il avait acquise. Il voyait mieux toutes choses et discernait avec pins de jugement. Le goût qu'il avait conservé pour la lecture,

yj . SIMON

lui procaraitde temps en temps un agre'able et utile délassement : quelquefois même il s'est avisé d'écrire ses propres réflexions , quand ses affaires lui en ont laissé le loisir.

Cette instruction fut le seul héritage que lui légua sa famille. Mais cet héritage vaut mieux que beaucoup d'argent 5 car il procure les moyens d'en gagner, tandis que l'ignoranee ne conduit qu'à le perdre. Il le savait bien , le père Simon, et il ne cessait de demander à tous ceux qu'il rencontrait : — Envoyez-vous vos enfans à l'école?

Ayez soin de les y envoyer, c'est le plus précieux cadeau que vous puissiez leur faire. S ils ne savent rien , ils auront tou- ^ jours besoin des autres ^ et ils seront souvent dupes.

Vous allez me demander comment je connais si bien le père Simon. Le voici : je passai l'année dernière à Nantua , où je le rencontrai par hasard, chez un fabricant de couvertures de laine, avec lequel j avais affaire. Sa conversation me parut si remplie de bon sens , et tout ce qu'il me raconta de ses tournées me sembla si intéressant, que je conçus l'idée d'en faire une avec lui. Justement il se disposait à partir pour Saint-Claude , petite ville assez com-

merçante du département du Jura , où il de'sirait se trouver le 6 de juin, pour Ja foire qui s'y tient à cette époque. Je lui proposai de faire route ensemble : il ne demanda pas mieux , et ce qui fut dit fut fait. De Saint-Claude je le suivis plus loin , et nous fîmes de compagnie une partie de notre tour de France. Je m'en félicite 5 car je crois avoir profité des conseils de mon. compagnon de voyage. Mais , comme je voudrais ne pas être le seul à en tirer parti , je m'en vais, mes amis lecteurs, vous raconter ce que j'ai pu retenir de ma tournée.

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