CHAPITRE IL
Simon de Nantua va à !a foire de Saiut-CIaufîe , où il reacontre des marchands, des charlatans, des joueurs, et des diseurs de bonne aventure.
Il y avait beaucoup de monde h Ja foire de Saint-Claude ; les uns vendaient , les autres achetaient , et tous néanmoins se plaignaient de la difficulté des temps.
Dès que Simon de TSantua parut, il fut bien vite entouré d'une foule de personnes qui le connaissaient. Comme sa réputation
de probité était bien établie, il eut promptement vendu les marchandises qu'il devait vendre , et acheté celles dont il avait besoin ; car les affaires ne sont pas longues avec les gens qui sont connus pour ne jamais tromper et pour we pas se laisser tromper non plus. Nous uous promenâmes ensuite dans la foire.
Le père Simon s'arrêtait à tous les groupes. — Vous voilà , père Simon ! lui disaiton. Eh bien ! comment vont les affaires?
— Eh! mais, fort bien, répondait-il; vous savez que je suis toujours content et que je ne me plains jamais. — Vous êtes heureux , père Simon , de penser ainsi , car les temps sont bien durs; on ne fait pas d'affaires, et les contributions sont fortes.
— Je sais bien, dit Simon de Nantua, que le pays n'est pas riche et qu'il a beaucoup de charges : mais vous m'avouerez que , si je ne le savais pas, je ne pourrais guère m'en douter, d'après ce que je vois ici. Voilà beaucoup de marchands qui me paraissent vendre assez bien leurs marchandises. Je suis seulement fâché de voir que ceux qui étalent des brimborions s'en défassent plus facilement que ceux qui vous offrent des choses utiles. Vous venez
DE INANTUA. '^
d'acheter des bagues et des joyaux pour votre femme; et, quand le froid sera venu, il vous manquera peut-être une bonne couverture de laine : et puis , vous direz que vous ne pouvez pas l'acheter, parce que vous avez votre douzième d'impôu a payer. Je vous entends déjà murmurer contre le Maire, comme si c'était sa faute; et contre le Gouvernement , comme s'il pouvait payer les dettes de lEtat sans votre secours. Au "lieu de murmurer et de vous plaindre , ne feriez-vous pas mieux de travailler et d'être économes? Le travail chasse la misère, et c'est l'économie 'qui l'empêche de revenir.
Quand je retournai à Nautua de mou dernier voyage, je ne trouvai plus, dans nos manufactures, que des hommes, des femmes et des enfans qui s'avisaient do parler politique et de critiquer tout ce qui se faisait.. Pendant ce temps-là , les métiers se reposaient et la misère arrivait bon train. — Parbleu ! leur dis- je, vous faites là de belles choses , et vous prenez un joli chemin pour diminuer vos charges ! Continuez à ne rien faire, et vous aurez bientôt le plaisir de voir vos voisins s'etirichir à vos dépens et se moquer de vous.
Ils ont compris cela , ont recommencé à travailler avec f^rdeur, et voilà qu'ils ne se plaignent plus. Faites-en de même, mes amis, et vous ne sentirez pas le poids de vos charges. Il n'y en a pas de plus grandes que celles que l'on s'impose soi-même par l'oisiveté et la dissipation.
ÏN'est-ce pas votre fils que j'aperçois là^ bas, jouant à cette petite loterie, où Toa perd son argent, quoique l'on gagne h tout coup? Conmicnt soufîrez-vous cela? Vous ne savez donc pas, père Didier, qu'il n'est point d'habitude plus dangereuse à contracter que celle des jeux de hasard ? Il existe une loi fort sage , qui défend ces sortes de jeux , et vous favorisez ceux qui lui désobéissent en les faisant gagner ! Savez-vous ce que c'est qu'un joueur } C'est un homme nui commence par perdre l'argent qui est à lui, ensuite celui des fous qui lui en prêtent, et qui finit. par voler son père , quand il n'a plus de crédit.
Et vous, père Guillaume, si je ne me trompe, c'est votre fille qui se fait dire sa bonne aventure par ce pèlerin 1 II lui parle à l'oreille , avec un grand tuyau de fer- blanc, et Dieu sait ce qu'il lui dit. Voulez-vcus que je vous le répète ? Nous
DE NANTUA. g
verrons comme vous serez content de la bonne aventure de votre fille. « Ma chère » enfant, vous êtes en âge d'être mariée; » mais il vous manque une dot pour trou- » ver un mari. Avant peu vous aurez cette » dot, et tous les garçons de la ville vous » rechercheront. Mettez à la loterie les )) numéros que vous rêverez d'ici à huit » jours , et vous deviendrez la plus ri-che » des filles du pays. Alors » Que ditesvous donc là vous-même, père Simon!
interrompt le bon homme Guillaume. — Ce que je dis ! Eh ! je répète les jolies instructions que le pèlerin donne à votre fille. Vous verrez comme elle dormira cette nuit , et comme son ouvrage sera bien fait demain. — Mais, je n'entends pas cela, père Simon; je sais fort bien que la lolerie est une ruine pour ceux qui font la folie d'y mettre, et que tous ces rêves sont autant de sottises auxquelles il n'y a que les imbéciles qui se fient. - — Vous avez raison, père Guillaume; mais, puisque vous pensez que c'est une folie que de croire aux rêves , vous devez penser également que c'en est une d'ajouter foi aux prédictions des diseurs de bonne fortune. Le désir de voir réaliser ce qu'ils ont
annoncé fait quelquefois faire des choses dont on se repent. Je vous en avertis , il est dangereux de les consulter, et pour les jeunes filles surtout.
Le bon homme ne se le fit pas dire deux fois, et courut chercher sa fille au plus vite.
Dans ce moment , Simon de Nantua aperçoit un bon villageois qui portait à la main un petit paquet enveloppé de papier gris. — Que venez - vous donc d'acheter-là ? dit le père Simon. — C'est un remède excellent contre le mal de dents et les indigestions. — Qui vous a vendu cela ? — Cet homme que vous voyez, qui porte un chapeau galonné et qui tient une trompette, — Eh! mon ami, vous venez d'acheter une mauvaise drogue , et c'est un charlatan qui vous la vendue. Gardez-vous bien d'en faire usage; car il ne faut jamais se fier à ces sortes de remèdes, que distribuent desgensquin'ont aucunes connaissances en médecine. Estce que vous n'avez pas assez de bon sens pour comprendre que le mal de dents et une indigestion ne sont pas la même chose, et ne demandent pas le même remède ? Tous ces gens - là sont des em-
poisonneurs, qui se moquent de vous en recevant votre argent. J'en ai rencontré un qui vendait des houlettes de mie de pain , sous le nom de pilules contre la colique , ti qui riait de tout son cœur en les faisant payer fort cher aux nigauds qu'il amusait par ses belles paroles. Le remède d'un charlatan est plus dangereux que le mal. Allez, mon ami, quand vous aurez mal aux dents, voyez le dentiste; et , pour ne pas avoir d'indigestion, soyez sobre et ne buvez pas, car on en meurt quelquefois.
Quelle singulière chose! ajoutait Simon de Nantua : on se plaint de la misère du temps, et l'on trouve de l'argent pour se procurer des bagatelles , pour jouer, pour se fiaire dire sa bonne aventure et pour acheter des drogues qui ne sont bonnes à rien !