‹ Simon de Nantua ou Le Marchand ForainChapitre 31 sur 54 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Simon de Nantua encourage au travail des bergers indolens et paresseux.

Lorsque nous fûmes à quelque distance delà maison, Simon de Nantua me dit:

pensez-vous que ces gens-là soient guéris et qu'ils ne croient plus aux revenans ? — Mais, répondis-je, il me semble qu'ils viennent de recevoir une assez bonne leçon pour cela. — Eh ! bien , vous vous trompez, mon cher compagnon. Il n'est pas de mal plus difficile à guérir que la peur, et .Je suis certain que rien ne serait plus aisé que de faire voir encore à ceux-ci des âmes et des fantômes. — C'est pourtant, repris-je, une chose bien honteuse et bien affligeante, que de voir régner encore de semblables superstitions; dans le siècle où nous sommes. — Sans doute, cela tait pitié ; et cependant elles se transmettent de père en fils, dans les familles qui négligent l'éducation de leurs enfans; Voyez comme ces pauvres gens ont hébété et terrifié leur grand imbécille de fils; il a l'imagination remplie de ses fantômes et

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de ses revénans, et je suis sur que, grand et fort comme il est, il n'oserait cependant pas faire quatre pas tout seul dans l'obscurité. Je voudrais bien qu'il fût possible de persuader auxparens de ne jamais eflrayer leurs enfans, et de ne point employer uq moyen si dangereux, soit pour les punir, ,^oit pour les rendre dociles. Il est probable que si l'on interrogeait la plupart des épileptiques, des personnes sujettes à la danse de Saint«Guy, de celles qui ont le cauchemar la nuit,^lles vous répondraient que cela vient de ce qu'on leur a fait peur dans leur enfance. — Ce que vous dites là est très-vrai , père Simon , lui répondis- je. On pourrait même ajouter que ces terreurs faites aux enfans, sont quelquefois capables de causer immédiatement la mort.

J'ai lu, il y a quelque temps, dans les Journaux, une anecdote terrible. Un pauvre enfant , quesa bonne coucha en le menaçant de le faire emporter par Crocjuenii-^ taine, fut frappé d'une frayeur si grande, qu'une heure après, lorsque sa bonne vint voir s'il était endormi , le petit malheureux n'existait plus. — Oh ! mon Dieu, reprit Simon de Nantua , si l'on savait tous les maux que peut causer la peur, et combien

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elle rend un homme petit et faible, on ne s'exposerait pas si légèrement à faire des poltrons de ses enfans.

Tout en causant ainsi , nous arrivâmes dans un endroit où il y avait des bergers qui gardaient des moutons. Tandis que le troupeau paissait au milieu du chaume, les deux jeunes bergers, dont le plus âgé pouvait avoir dix-sept ans, étaient étendus sous un arbre et paraissaient sommeiller à moitié. Simon de Nantua s'approcha d'eux et leur dit : Il me paraît, mes amis, que vous ne craignez pas que le loup emporte vos moutons, et que vous dormez tranquilles. — Ah ! il n'y a pas de danger, dit l'aîné des deux, le loup ne vient pas par ici , et puis le chien nous avertirait. — A la bonne heure , dit Simon de Nantua. Mais malgré cela, ne pourriez-vous pas employer votre temps d'une manière plus utile pour vous? Vous avez bien assez de la nuit pour dormir. Pendant que vous êtes à garder votre troupeau qui ne vous occupe pas beaucoup , il y a toutes sortes de choses que vous pourriez faire. — Et quoi donc monsieur le marchand? — Mais d'abord , si vous saviez lire, vous pourriez consacrer quelques heures à vous instruire de choses

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utiles. Il y a des livres qui vous apprendraient comment il faut avoir soin des bestiaux pour en tirer le plus grand parti possible. Quand vous sauriez cela et que vous auriez augmenté le revenu de votre maître, il vous paierait davantage. Ensuite , vous pourriez encore vous occuper à de petits travaux dont vous retireriez du profit. J'ai vu des bergers comme vous qui, tout en gardant leurs troupeaux, au lieu de dormir comme des fainëans sous un arbre, passaient leur temps à natter de la paille pour en faire des chapeaux, et qui vendaient cela très-bien. Tenez, par exemple, si vous en aviez fait autant, je pourrais en passant vous acheter votre ouvrage , et ce serait autant de gagné pour vous. Il y en a d'autres qui sont adroits , qui s'amusent à faire des jouets d'enfans , et cela se vend bien à la ville. Enfin, quand on a de l'inlelligence et de la bonne volonté, on tire parti de tout. Mais celui qui s'eutlort sans prévoyance se reveille sans ressources. Si vous continuez comme vous le faites, vous garderez toute votre vie le troupeau d'autrui; si vous faites comme je vous dis, vous garderez quelque jour le vôtre, (^ela est bien différent, n'est >ce pas? Mais c'est

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qu'il est bien différent aussi de travailler ou de ue rien faire. Vous êtes jeunes, et vous n'avez pas des bras et des mains pour ne point vous en servir. Vous deviendrez vieux : il ne faut passe mettre dans le cas de dire : « Pourquoi n'ai-je pas fait cela ! » Croyez-moi , mes amis , changez de manière, et dans quelques années d'ici vous direz : Par ma foi , le père Simon de INantua nous avait donné là un bon avis , et nous avons bien fait de l'écouter et de le suivre.

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