CHAPITRE XXIL
Bonne leçon donnée par Simon de Nantua à ceux qui croient aux revenans.
Nous étions dans les chemins de traverse, et fort éloignes de lagrande route, lorsqu'un soir , ayant été surpris par Ja nuit , nous craignîmes de nous égarer en continuant de marcher jusqu'au prochain viihige. Simon de Nantua me proposa de nous arrêter dans une maison isolée, que nous apercevions à quelque distance. Nous nous y rendîmes et Simon de Nantua frappa à la porte. — Qui est là.^ dit une voix cassée , qui paraissait être celle d'une vieille femme. — Amis : ouvrez-nous. — Qui êtes-vous? — Desmarclîandsforains qui demandent rhospitalité,' — Est-ce bien sur? — Regardez plutôt par la fenêtre. La bonne femme regarda en effet, et redescendit nous ouvrir la porte.
Celte petite maison était habitée par un vieux paysan, sa femme et leur (ils, qui pouvait avoir de vingt à vingt-cinq ans. — Bonsoir, mes braves gens, dit Simon de Nantua : pourrez-vous nous laisser passer la
nuit chez vous? nous craignons de nous égarer dans latraverse. — Bien volontiers, dit la vieille femme; vous paraissez être d'honnêtes personnes, et vous nous rassurerez un peu cette nuit. — Comment, nous vous rassurerons ! — Oui, mais vous aurez bien peur vous-mêmes , je vous en avertis.
— Que voulez-vous dire ? — Vous verrez , vous verrez. — Mais quoi encore? est-ce qu'il y aurait des voleurs dans le pays?
— Ah bien oui, des voleurs! — Mieux que des voleurs! Dites-nous donc quoi! — Lame de M. Richard !
A ce mot, Simon de Nantua part d'ua grand éclat de rire , et le voilà qui se tient le ventre à deux mains et qui rit de toutes ses forces. Ces bonnes gens , qui n'avaient rien moins qu'envie d'en faire autant, sont épouvantésdela convulsion du père Simon,et peu s'en faut qu'ils ne s'imaginent que son gros corps soit aussi l'àme de M. Richard,qui vient se moquer d'eux. — IN'ayez pas peur, leur dis-je, n'ayez pas peur. Vous voyez bien qu'il n'a pas l'air d'une àme. Mais expliquez-nous donc ce que c'est que celle dont vous venez de parier. — Je m'en vas vous le dire : Il y avait dans le pays un bourgeois qui s'appeiait M.Richard^ et qui
faisait beaucoup de bien à tous les malheureux. Quand il est mort, il y a deux mois, c'a été une désolation générale. On lui a fait un bel enterrement, et tout le monde a fait dire des messes. Nous sommes si pauvres que nous n'avons pas pu en faire dire, et nous en avons été bien fâchés. Nons ne possédons qu'une petite terre, et ce petit jardin que vous avez pu voir. Mais cependant nous aurions beaucoup mieux fait de faire dire des messes pour M. Richard, qui nous avait tant obligés. Sou àme es: indignée contre nous , et , depuis que nous avons fait la moisson, elle revient toutes les nuits battre le blé et en emporter le plus qu'elle peut, pour le donner aux pau-^ vres.
Simon de Nantua était en gaieté et continuait toujours de rire , au grand scandale de nos hôtes. Cependant il dit enfin : Et comment savez-vous que c'est l'àme de M. Richard qui vient prendre votre blé?
— Comment nous le savons ! est-ce que nous ne l'entendons pas battre toutes les nuits? Et puis elle nous a parlé , elle nous a dit tout ce que je viens de vous répéter.
— Eh ! mes braves gens, vous avez la bonté de la croire ainsi sur parole ! Comment ce
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grand nigaud n'a-t-il pas été la voir de plus près, pour s'assurer de ce que cela voulait dire? — Ah ! bien oui, dit le jeune paysan, pour me faire emporter avec le blé î Non pas, non pas, pas si bête. — Ah ça I mais vous avez donc tous perdu la tête pour croire que les morts reviennent ainsi ! s'écrie Simon de Nautua. Ce que vous prenez là pour un revenant est un voleur, qui compte apparemment beaucoup sur votre poltronnerie, puisqu'il vient battre votre hlé jusque chez vous. — Sur notre poltronnerie! Eh bien! en tout cas, nous ne sommes pas les seuls poltrons ; car le voisin Mathieu , à qui nous avons parlé de cela , n'a jamais osé venir passer la nuit ici pour s'eu assurer. — Le voisin Mathieu n'a pas .voulu venir passer la nuit ici? Voulez-vous parier que c est lui qui bat le blc ? — Je vous dis que c'est le revenant de M. R.ichard. — Eh ! encore un coup , je vous di:?que vous êtes des fous, et que les morts ne, reviennent pas. Avez-vous un fusil dans votre maison ? — Oui. — C'est bon, donnez le moi , et nous saurons bientôt ce qui en est.
Simon de Nantua charge le fusil, et nous allons tous deux nous mettre en embiis^
cade dans l'angle delà maisqii, tandis que nos trois Ilotes étaient tremblans et nousre^ardaient comme perdus. Vers les onze heures, mous voyons arriver un homme revêtu d'une chemise par-dessus ses habits, et coiffe d'un ^rand bonnet de papier blanc. 11 détache quelques gerbes d'une meule, les étend sur le sol, et commence en effet à battre le blé. Au moment où il nous tournait le dos , nous nous approchons tout doucement le plus près possible. Simon de Nantua tire un coup de fusil en l'air. L'âme épouvantée pousse un grand cri et tombe sur son dos plus morte que vive. Nous nous élançons, »oiis saisissons le drôle avant qu'il soit revenu de sa frayeur , et nous l'amenons à la maison. Tenez, tenez , dit Simon de Nantua , voilà votre revenant qui est au moins aussi tremblant que vous. — Ah ! c'est le voisin Mathieu ! — C'est lui? Eh bien, que vous avais-je dit? Croirez -vous encore auxrevenans? Et vous, grand nigaud, si vous aviez fait , il y a quinze jours, ce c^ne je viens de faire aujourd'hui , vous auriez encore tout le blé que ce coquin vous a volé. Voilà ce que c'est que la superstition et la poltronnerie. La superstition rend aveugle et la poltronnerie rend perclus. Ce
DE NANTUA. l^g
ne sont pas les morts dont il faut se défier, mais h\eu les vivans. C'est un honteux et vilain mal que la peur. Allez voir de près ce qui vous effraie, et le plus souvent vous rirez vous-même de votre frayeur.
Quant à vous, voisin Mathieu, si vous n'avez pas envie d'être livré à la justice, vous rendrez dès demain tout le blé que vous avez volé , plus une somme d'argent, avec laquelle ces bonnes gens puissent faire dire des messes pour leur bienfaiteur. Vous méritez cette punition de toute manière, et surtout pour avoir fait servir à votre mauvaise action la mémoire d'un homme qui n'est plus. C'est un crime que de manquer de respect aux morts.
Le voisin Mathieu demanda grâce , et promit tout ce qu'on exigea de lui. Nous le renvoyâmes honteux et confus, et chacun dormit tranquille, jusqu'au lendemaia matin , que nous nous remîmes en route, après avoir reçu les remercimens de nos hôtes et leur promesse de ne plus croire aux revenans ni aux lutins.
l3o SIMON