HISTOIRE DU PÈRE PARADIS
Il y avait dans mon pays, dit Simon de Nantua, un bon homme qu'on appelait le père Paradis. Ce bon homme , qui était fort charitable, ne pouvait pas souffrir que l'on dît du mal des autres, et, pendant longtemps , il avait mis un grand zèle à prendre la défense des absens dont il entendait médire. Il trouvait que la médisance était une vilaine chose et fort dangereuse, et il disait : « Que sais-je si les gens, qui parlent ainsi des autres devant moi , ne parlent pas de même de moi devant les autres? On ne peut jamais se fier à un médisant, parce que c'est un homme pour qui rien n'est sacré et qui n'est l'ami de personne. Il est bien fâcheux que ceux qui ont cette manie rencontrent des gens qui les écoutent et qui trouvent plaisant ce qu'ils disent. » Mais le père Paradis avait beau penser et dire tout cela , il n'y avait pas moins toujours des médisans qui trouvaient
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des auditeurs. Or, comme il était très-affligé de cela et de ce que tout ce qu'il disait était des paroles perdues , il prit le parti, toutes les fois qu'il entendait parler mal de quelqu'un, de se taire et de baisser les yeux, comme s'il eût dormi. Au bout d'un certain temps, il finit, dans ce même cas, par s'endormir tout-'a-fait. Cela était connu partout , et le sommeil du père Paradis avait passé en proverbe , si bien que, lorsqu'on entendait tenir un discours médisant, on disait : Poilà pour faire dormir le père Paradis.
Un jour donc il arriva que le curé de la paroisse fit un sermon sur l'Evangile, dans lequel il est dit : Que le diable tenta Notre Seigneur , et lui offrit de lui donner tout ce qu'il pouvait apercevoir de dessus la montagne , s'il voulait consentir à fléchir les genoux devant le tentateur. En sortant de l'église , plusieurs personnes s'étaient réunies , assises sous un arbre , pour causer ensemble , et le père Paradis était parmi elles. On parlait du sermon que venait de faire M. le curé, et voilà un homme qu dit : « Il fallait que Satan fut bien bête d« s'adressera ÎNotre Seigneur pour le tenter Tout ce que Satan offrait appartenait i|
DE NANTUA. l/j.-^
Notre Seigneur et non pas à lui; il devait bien penser que cela ne tenterait pas le bon Dieu, et que le bon Dieu ne se laisse pas tromper. » Tout le monde trouva la réflexion fort juste , et chacun disait ; (( Oui , il fallait que Satan fût bien bête. » Le père Paradis ne disait mot, baissait les yeux, et était déjà tout près de s'endormir. Celui qui avait parlé le premier le tire par le bras, en lui demandant : « Kt vous , père Paradis qu'en pensez-vous? n'est-il pas vrai que Satan était bien béte ? — Eh! mais, répond le père Paradis en se frottant les yeux , qui vous a dit cela? il ne savait peutêtre pas qu'il s'adressât à Notre Seigneur. - — Allons, s'écrie toute l'assemblée, voilà le père Paradis qui prend aussi la défense du diable ! ■ — Eh ! aussi , dit le bon homme, pourquoi médire de lui? vous médiriez tout de même d'un ange, si l'occasion s'en présentait, car vous avez des langues qui ne respectent rien. »
Simon de Nantua se tut et prit toute l'attitude d'un second père Paradis. Les convives, qui avaient bien compris ce que voulait dire son histoire, se regardèrent les uns les autres un moment en silence, comme s'ils eussent été retenus par une
sorte de honte. La conversation recommença ensuite, mais sur d'autres sujets. On s'abstint de médire tout le temps que nous fûmes là -, mais je pense bien qu'on s'en dédommagea , aussitôt après notre départ, car la médisance est un de ces vices dont la cure est des plus difficiles.