CHAPITRE XXVIL
Simon de Nantua harangue le peuple , sur la ne'ccssilé de payer exactement les impôts.
Le premier endroit où nous nous arrêtâmes, après avoir quitté Amiens , est une petite ville dont je ne veux pas dire le nom , parce que je profite de la leçon que vient de nous donner le père Paradis, dans le chapitre précédent. Nous traversions la principale rue de cette petite ville , lorsque nous vîmes beaucoup de gens qui se pressaient autour d'une affiche nouvellement posée. Comme tant de monde ne pouvait pas en approcher à la fois, et que chacun était impatient de savoir ce qu'elle annonçait , on pria celui qui en était le plus proche de la lire à haute voix. Nous nous arrê-
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tàmes pour écouter aussi, et nous entendîmes ces paroles :
Le maire de la commune de prévient
les habitans de cette vUle, que plusieurs d'entre eux ajant néglige' d'acquitter le jinontant de leurs contributions , il leur est accordé y pour effectuer ce paiement, un délai de quinze jours , passé lequel , ceux qui ne se seront point mis en règle seront poursui^'is conjormément aux lois.
A ces mots,il se fit un petit murmure dans l'assemblée, et il fut aise de voir la mauvai'îe humeur qui se peignit sur tous les visages. On put même entendre quelques voix qui disaient : Au diable! je ne peux pas. Je n'ai que ce quil me faut. Le pain est trop cher. Simon de Nantua ne put y tenir, et, après avoir fait signe qu'il voulait parler , il tint au peuple le discours suivant.
Oh ! oh ! mes amis , voilà une drôle de chose et que je n'ai vue encore nulle part. Vous ne voulez pas payer voscontributions! Eh bien ! qu'on en fasse autant partout, et nous serons bientôt jolis garçons. 5i vous avez envie de faire rire ceux qui nous veulent du mal , vous vous y prenez à merveille. Il n'y a que de mauvais citoyeiis et
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de malhonnêtes gens , qui puissent refuser de payer les contributions. Oui , de mauvais citoyens, puisqu'ils ne songent pas aux besoins de leur pays : oui , de malhonnêtes gens, parce qu'ils manqent à un engagement qu'ils ont eux-mêmes contracté* Ce que je dis a l'air de vous étonner ! cela est pourtant vrai. N'avez-vous pas nommé des députés à qui vous avez donné ^ot^e confiance pour défendre vos intérêts? JN'àvrz vous pas pris l'engagement de trouver îx>n et d'avouer ce qu'ils feraient en votre nom ? Eh bien ! qui a consenti les impôts ? ce sont vos députés , parce qu'ils ont vu que cela était nécessaire et que l'état en avait absolument besoin. Et maintenant vous refusez de payer! Vous désobéissez à la loi qui a été faite par ceux que vous avez vous-mêmes chargés de ce soin ! Vous voyez bien que cela n'est ni sage, ni honnête, ni raisonnable. Oh ! si le gouvernement vous imposait des taxes arbitraires, je vous pardonnerais de murmurer. Mais le gouvernement ne le fait pas, et ne pourrait pas le faire. La charte constitutionnelle est là, qui assure vos droits et vos propriétés. Mais, pour qu'elle les assure toujours, il faut que vous commenciez par lui obéir
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vous-mêmes. Voulez-vous faire dire aux étrangers , que vous n'êtes pas dignes d'avoir une constitution libre et de bonnes lois , parce que vous ne savez pas vous soumettre à ce qu'elles vous imposent? Allons donc : vous ne pouvez pas oubliera ce point que vous êtes Français, Vous me direz que les temps sont durs, que vous avei beaucoup souffert. Je sais tout cela ; mais pour arriver à un meilleur état de choses, il faut se résigner à souffrir encore quelque temps avec courage. Quand vous aurez murmure et que vous vous serez biea agites, à quoi tout cela vous aura-t-il conduits ? à avoir perdu beaucoup de temps ; et il ne faudra pas moins payer au bout, car celui qui parle au nom de la loi est toujours plus fort que celui qui la méconnaît. Ce temps perdu vous coûtera plus cher que les contributions, car on regagne l'argent et le temps ne se regagne pas. Il le faut économiser plus encore que sa bourse. Le travail et l'industrie sont les seuls vrais remèdes à la misère; et quiconque est industrieux et laborieux n'a pas à craindre la disette. Ce n'est point en vous de'sespe'rant que vous vous tirerez d'embarras , car le désespoir augmente les dettes, et le tra-
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vail les paie. Celui qui se lèvera le premier sera le premier acquitté. Ayez confiance en Dieu qui vous aidera, mes amis ; soyez soumis à la loi et au Roi ; travaillez avec ardeur et vivez avec une sage économie. Vous verrez bientôt que vos charges ne sont pas si lourdes que vous le pensez , et que vous avez plus de force qu'il n'en faut pour les porter. Quand vous aurez payé vos dettes, vous serez riches. Le vrai pauvre est celui qui dit : u Tout ce que j'ai n'est pas à moi. » Celui qui ne doit rien marche la tète haute, va partout et regarde tout le monde sans baisser les yeux. 11 ne îaut pas grand'chose pour cela, car l'homme qui donne deux sous de son bien est plus riche que celui qui emprunte dix îiiille francs. Il ne suiïit pas de- savoir comment on gagne , il faut savoir aussi comme on ménage. Car il n'y a pas de petites dépenses, quand elles ne sont pas nécessaires. On dit : ce n'est presque rien, je puis dépenser cela. INon : c'est que vous îie songez pas qu'un peu répété souvent fait beaucoup. Le trou a beau être petit, si le vin passe, le tonneau se vide. Voilà ce que c'est : si vous aviez pensé à tout cela , vous auriez la somme toute prête pour
voire douzième , et vous ne murmureriez pas pour donner à votre pays ce qu'il vous demande. La patrie est votre mère, elle vous a nourris et élevés , elle vous protège et vous défend ,• elle a le droit d'exiger vos secours, et ceux qui les lui refusent sont des enfans ingrats , qui ne méritent pas d'être heureux et que le ciel ne bénira pas. Voilà ce que j'avais à vous dire, mes amis : crovez-moi; j'ai vu bien du pays et bien du temps , et je n'ai jamais trouvé que l'on gagnât quelque chose à être rebelle et séditieux.
Cette harangue , que Simon de Nantua avait prononcée avec chaleur et pourtant avec sa bonhomie ordinaire , parut faire une vive impression sur le peuple , qui se sépara tranquillement et ne murmura plus. Tels sont, en tontes circonstances, l'ascen- , dant et la supériorité de celui qui parle au nom de la religion et des lois.
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