‹ Simon de Nantua ou Le Marchand ForainChapitre 49 sur 54 · HISTOIRE DES DEUX FRÈRES MARCEL · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES DEUX FRÈRES MARCEL

Naissance et e'ducation de Je'rome et de Louis.

N'allez pas croire , mes bons amis , que l'histoire dont je vais vous faire part soit un conte. Elle est véritable, et la preuve de cela , c'est que monsieur le curé et moi , nous connaissons les personnes de qui je vous parlerai. Or, écoutez-moi donc, et faites votre profit des choses que vous entendrez. C'est la conduite des autres qui

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doit nous apprendre à nous conduire.

Quand un homme tombe, il nous faut garder de mettre notre pied à la place où était le sien, car la place est glissante; mais voyous celui qui marche droit et terme , et tâchons de le suivre, car il est dans le bon chemin. Je ne \oiJS en dis pas davantage et voici mon histoire.

Vous saurez qu'il y avaU , dans un petit bourg du département des Hautes-Alpts, un pauvre honmie qu'on appelait Marcel.

Cet honmie était resté veut de bonne heure , et sa Femme lui avait laisse en mourant deux jeunes enfans. L'aiiie portait le nom de Jérôme, et le plus jeune se nommait Louis. Marcel avait du bon sens, mais il n'avait pas reçu d'instruction et ressentait un grand chagrin de ne pouvoir donner de l'éducation à ses tiis, car il était trop dépourvu pour cela. Combien il se fût trouvé heureux. aujourdhui de pouvoir lesenvoyer aux- écoles où il n en coûte rien pour être instruit! Mais il n'eu existait pas alors en assez grand noiubro pour que le village de IMarcel pût en posséder une. Ne pouvant donc rien faire apprendre à ses deux enfans , il ch- reliait au moins à leur inspirer des principes de piété et de

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vertu. Cependant, comme il n'aurait pu lesoccupcrà ces instructions pendant toute la journée, il était facile à l'oisiveté et à la dissipation de détruire promptement tout son ouvrage.

Jérôme était fort évaporé et courait tout le jour avec les petits vagabonds du village. Il allait avec eux voler des fruits, passer par-dessus les murs des jardiiis, et plusieurs fois il avait reçu des corrections dont il ne s'était pas vanté à son père. Il s'accoutumait aussi par désœuvrement à maltraiter les animaux : c'était devenu un de ses passe-temps que d'assommer les chiens, les chats, ou de casser les pâtes aux poules et aux canards à coups de pierre. Toutes ces mauvaises dispositions se fortifiaient en lui par l'habitude , et il était déjà facile de prévoir qu'il ferait un fort mauvais sujet. Il n'en était pas de même de Louis; les discours de son père faisaient une impression plus forte sur le cœur de cet enfant, quoiqu'il fut le plus jeune. 11 se permettait quelquefois de faire des reproches a son frère, lorsqu'il lui voyait faire une mauvaise action, et plus d'une fois, ces reproches lui avaient attiré des coups. Le caractère de Louis était naturellement gai.

DE NANTUA. Iq5 Cependant il avait des momens de tristesse,qui étaient causes par le chagrin d'être ignorant et de ne trouver aucun moyen pour s'instruire. A force de chercher comment il pourrait faire pour se tirer de là, il lui vint une idée à laquelle il s'arrêta surle-champ. Il s'en va chez le curé du village et lui dit : Monsieur le curé, je suis bien malheureux. — De quoi donc , mon enfant? J'ai pourtant entendu dire que vous êtes un bon petit garçon, et que vous valez mieux que votre frère. — Ohî monsieur le curé , mon fière est un bon garçon aussi , quoiqu'il soit un peu étourdi. — Qu'est-ce donc qui vous chagrine? — C'est de ne pas savoir lire. Oh! si j'osais vous prier, monsieur le curé, de m'apprendre à lire Je

vous rendrais ensuite tous les services dont je serais capable.

Le curé fut tout à la fois étonné et enchanté de cette demande de la part d'un enfant si jeune, et il conjectura que ce serait un sujet distingué. Il consent donc volontiers à ce que désire le petit Louis, et voilà notre Louis allant tous les jours prendre sa leçon chez le curé. Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour savoir lire , car il avait de très-grandes dispositions et

travaillait de toutes ses forces. Le curé le prit en affection et voulut continuer son éducation. 11 lui enseigna successivenit-nt à e'crire, à compter, un peu de latin, de géographie et d'histoire. Je n'ai pas besoin de vous dire que Louis était parfaLtement instruit en même temps des vérités de la religion, et qu'il avait une grande piété.

Pendant ce temps-là, Jérôme se moquait de l'assiduité de son frère et l'envoyait promener, quand celui-ci lui parlait d'apprendre aussi quelque chose. Les défauts de ce jeune homme devenaient des vices à mesure qu'il grandissait. A quatorze ans enfin, il était déjà parvenu à se faire craindre 1 1 détester dans tout le village, et n'avait plus pour seule société, que trois ou quatre mauvais sujets qui ne valaient pas mieux que lui.

Lorsque les deux frères eurent atteint leur quinzième et seizième année, le père Marcel les fit venir un jour devant lui et leur dit : Mes chers en fans, vous voici tous deux en âge de songer à votre fortune. Je ne puis vous aider pour la faire, et vous savez que j'ai moi-même bien de la peine à exister. Voici quarante huit francs que j'ai épargnés comme j'ai pu pour vous les

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conserver Je vous en donne à chacun la moitié , c'esl tout ce que je puis faire pour vous Ail(Z avec cela à lavilie; tâchez de travailler, de faire fortune , et donnez-moi de vos nouvelles. Toi, mon cher Louis, je compte que tu te tireras d'affaire. J'ai une grande ohligation à monsieur le curé de l'instruction qu il t'a donnée ; elle te servira partout et tu feras ton chemin d'une manière ou de l'autre. Quant à toi, mon pauvre Jérôme, je te vois partir avec bien du souci. Tu aurais pu faire comme ton frère et mériter aussi les bonnes grâces de monsieur le curé , mais tu ne l'as pas voulu : tu as préféré te livrera l'oisiveté et à la dissipation; j'ai bien peur que tu n'aies sujet de t'en repentir. Enfin mon cœur fera les mêmes vœux pour vousdeux. Allez,mes enfans , et soyez heureux.

Le bon Marcel embrassa ses fils en pleurant et , involontairement , il pressa Louis avec un mouvement plus tendre. Le curé était arrivé pendant cette scène. Le pauvre Louis se jeta dans ses bras, sans pouvoir parler ni exprimer sa reconnaissance autrement que par des larmes. Jérôme pleura aussi et ressentit une émotion véritable ; tant il est vrai que les coeurs, même les

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plus corrompus, ne peuvent se soustraire entièrement au tribut que la nature réclame. Enfin les deux frères s'éloignèrent , en se tenant par le bras, et le père Marcel et le bon curé les suivirent des yeux, aussi long-lemps qu'ils le purent.

Louis était dans une profonde tristesse. Jérôme eut l'air de penser aussi quelque temps; mais il se remit bientôt et rompit le premierle silence, en disant à son frère : Kousalîons à Lyon, n'est-ce pas? — Oui : que comptes- tu y faire? — Je n'eilsais rien.

— Il faut cependant y songer. — Je verrai; l'occasion me déterminera. J'aurai le temps d'y penser quand Je n'aurai plus d'argent.

— Cela ne tardera pas , mon pauvre Jérôme ; j'ai lu quelque part qu€ les enfans et les fous croient que vingt ans et vingt francs ne doivent jamais finir. — Ah ! tiens, mon frère, pas de sermons , je t'en prie. Je suis assez grand pour savoir ce que j'ai à faire. — A la bonne heure , je ne dirai plus rien.

Après avoir marché toute la journée , nos deux piétons arrivèrent le soir à une auberge, où ils résolurent de passer la nuit. Us étaient environ à douze lieues de Lyon,

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et espéraient s'y rendre le lendemain ou le surlendemain.

Il y avait dans l'auberge assez de monde. Entre autres personnes qui s'y trouvaient, Jérôme remarqua un fourrier qui se rendait à la garnison de Grenoble. Ce jeune homme n'avait pas la mine d'un fort bon sujet, aussi eut-il bientôt fait la conquête de Jérôme, car, comme dit le proverbe , qui se ressemble s'assemble. Au bout d'un quart d'heure, ils sont amis intimes et se content l'un à l'autre leurs affaires , comme gens qui se sont reconnus au premier coup d'œil pour ne pas valoir mieux l'un que l'autre. Le fourrier , en apprenant que Jérôme avait v-ingt-quatre francs dans sa poche se lécha les lèvres. C'était un rusé coquin , qui en savait plus long que soa nouvel ami , et qui avait appris en garnison toutes les rubriques du jeu. Il fait entendre à Jérôme qu'il a aussi de l'argent et lui propose une partie de cartes. Celuici n'était pas homme à refuser, et , comme tous les fous qui ne doutent de rien , il voit déjà ses fonds doublés et sa bourse remplie d'une mamère intarissable.

Le sage r>ouis qxn avait entendu la proposition, en fut eflrayë. Il voulut faire

une observation à son frère , maïs il en fut

rccLi fort brutalement et obligé de se

taire.

Voilà donc mes deux joueurs aux prises. La partie ne fut pas longue. En quelques tours de caries, Jëiôinesevit depouihede ses vingt-qnalre fiancs, et par consequetit privé de toute espèce de ressources. — Prète-mol de largent, dit-il h î.ouis, (jue je regagne celui que je viens de perdre. — xSon , répondit fermement Louis, tu n'as pas voulu écouter mes observations, tu trouveras bon que je sois sourd à fa demande et que je garde mon argent.

L'amitié du fourrier fut singulièrement refroidie, aussitôt qu'il sentit que Jérôme n'avait plus le sou. Il le quitta en lui souhaitant bonne nuit et bonne chance pour l'avenir, et alla se coucher.

Lorsque les deux fi ères furent seuls, Louis dit à Jérôme: Mon ami, je vois que nous ne pourrons pas aller ensemble. ISos goûts et nos pencljans ne sont point du tout les mêmes et ne sauraient jamais s'accorder. Nous nous gênerions réciproquement. Il vaut beaucoup mieux nous séparer et chercher fortune chacun de notre côté. Tu as perdu l'argent que tu avais ,

faute d'avoir voulu suivre un bon conseil 5 je ne veux pourtant pas le laisser sans ressource en nous séparant. Je vais payer, sur mes viugt-qualre francs , les frais de l'auberge, et nous partagerons le reste en bons frères. Ensuile , nous tious dirons adieu.

Cet arrangement convint fort à Jérôme, qui l'accepta, en remerciant avec froideur son généreux trère.

Il tut fait comme l'avait proposé Louis , et au point du jour, mes deux jeunes gens s'embrassèrent, puis ils prirent chacun une route diflférente.

Or, maintenant , lequel voulez-vous , mes'^ieurs, que nous suivions d'abord?

Je pense, dit le curé, qu'il vaut mieux nous débarrasser tout de suitt de Jérôme, car je prévois qu'il Hnira mal.

Eh bien ! dit Simon de Nautua, voyons donc ce que devint Jérôme.

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