CHAPITRE XXXVI
Ce ntinuation de l'histoire des deux frères Marcel, racontée par Simon de JVantua : mauvaise conduite et fin tragique de Jérôme.
Jérôme , qui ne perdait pas de vue sou fourrier, continua Simon de iSantua,et qui espérait toujours en tirer parti , abandonna le projet d'aller à Lyon et prit le chemin de Grenoble, en marchant lentement , afin de donner au fourrier le temps de l'atteindre. Il ne fut pas long-temps sans le voir arriver, son sac sur le dos et chantant joyeusement. — Ah ! vous voilà camarade ! eh ! que faites-vous donc ici ? je vous croyais depuis ce matin sur la route de Lyon. — J'ai changé d idée, mon ami, je veux aller à Grenoble avec vous , et j'ai envie de servir dans votre régiment. — En vérité ? eh bien ! tant mieux. Vous êtes un bon vivant et j'aime cela, moi. Oh! nous irons bien ensemble. Allons , puisque c'est ainsi , en avant , marche ! Je vous présenterai à mon capitaine.
Les voilà tous deux cheminant ensemble.
Ils arrivent à Grenoble. Jérôme est pré-
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sente, engagé, incorporé. Il endosse l'uniforme , prend le mousquet et commence à faire l'exercice. Les premiers jours tout alla assez bien ; Jérôme avait touché le prix de son engagement ; il avait en même temps gagné un peu d'argent au jeu , avec quelqu'un de ses nouveaux camarades, en sorte qu'il ne pensait qu'à se divertir avec cet argent , et qu'il s'embarrassait fort peu du reste. Il eut très-promptement distingué et choisi, pour eu faire ses amis, les plus mauvais sujets du régiment. Les jours oii il n'était pas de service, il courait avec eux les cabarets et les mauvais lieux de la ville; et il ne rentrait guère à la caserne, sans avoir grand besoin de se coucher.
Cela ne pouvait pas durer ainsi bien longtemps. La bonnehumeur de Jérôme commença à diminuer , en même temps que ses fonds , et lorsque sa bourse fut vide , il ne trouva plus le mot pour rire. Morbleu!
disait-il, ce n'est pas là ce que je voulais. C'est pour m'amuser que je me suis fait soldat. Je veux bien faire l'exercice et monter la garde, mais à condition que je pourrai me divertir, sinon j'envoie au diable le fusil et la giberne.
Jérôme , comme vous le savez , s'était
accoutumé à trouver bons tous les moyens de satisfaire ses goûts. Or , dans cette circonstance , sans se donner la peine de chercher s'il n'y avait pas , pour se procurer de l'argfnt , d'autre expédient que celui d'en voler, il pensa que celui-ci était le plus simple et le plus commode et se détermina à l'em ployer sans le moindre scrupule. Il fit cependant nne réflexion, qui prouve qu'il n'était pas tout-à-fail deaué de pruden'ie. Je vais voler mes camarades, dit il; sil'ons'tn aperçoit, je pourrai bien être pris et fusillp, et ce n'est pas précisément là ce que je veux. Ma foi, tout bien considéré,le métier de soldat ne me convient pas trop. Faisons un petit magot el décampons. Cette belle résolution une fois prise , il , ne songea plus qu'à la mettre à exécution et Toici comment. II avait remarqué que quelques soldats avaient amassé un peu d'argent, soit par leur économie , soit en s'occupant dans la sWieh divers travaux , les jours où ils étaient libres. Ces braves gens avaient tous une petite somme en réserve dans un coin de leur sac. Les mauvais sujets disaient d'eux qu'ils étaient des avares, et Jérôme pensa qu'ils méritaient bien le tour qu'il allait leur jouer.
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Un matin donc , tl feint d'être indisposé et de ne pouvoir aller à l'exercice avec les autres. Pendant leur absence, il fait l'inspection des sacs , y ramasse une somme d'environ cinquante ëciis,S()rt de la caserne, va troquer so.i uniforme contre une veste grise et quitte Grenoble , en se jetant dans les chemins de traverse pour éviter d être pour^-uivi.
Il arpenta le pays le plus lestement possible et coucha plusieurs nuits à la belle étoile, ne voulant pas s'exposer à être arrêté dans les endroits où il aurait pu demander l'hospitalité. Aprèsavoir voyagé decette manière incommode pendant environ dix jours, il arriva dans une grande ville qu'on lui dit être Châlons-sur-SéJùne. Il résolut de s'y arrêter, et jug<'a qu'il y serait tout aussi en sûreté qu aiileu.rs, et que, puisqu'il avait échappé jusque-là, il n'avait plus rien à craindre. C'était en effet une chose presque miraculeuse que de s'être soustrait aux poursuites delà geiidarmerie, qui ne plaisante pas avec les déserteurs; et Jérôme était déjà tout à la fois déserteur et voleur. Ce succès l'enhardit, et il se proposa de continuer dans la suite un métier qu'il trouvait lucratif et qui lui paraissait
assez commode. Il ne pensait pas que l'œil de la justice est ouvert sur les gens de son espèce, que l'on peut bien échapper une fois , deux fois à sa surveillance , mais qu'à la fin il vous découvre , et qu'il faut alors payer une bonne fois pour toutes les autres.
Il commença par manger son argent, ce qui ne fut pas long , attendu que le jeu vint encore au secours de son estomac, pour que ce fût plutôt fini. Quand il se vit au bout de ses ressources, il fallut songer à en trouver de nouvelles , en attendant l'occasion de faire ce qu'il appelait un bon coup.
11 y avait a Chàlons une troupe de comédiens ambulans qui jouaient le mélodrame. Jérôme s'était lié, au cabaret avec un de ces histrions chargé de remplir les rôles de brigands dans les pièces du répertoire. Cet homme se nommait Bernardin.
Il avait souvent parlé à Jérôme des agrémens de la profession de comédien ; mais celui-ci n'en avait pas été tenté , pour deux raisons : la première, qu'il n'osait pas avouer à son ami Bernardin, était que , ne sachant ni lire, ni écrire, il ne voyait pas trop quelle sorte de rôles il aurait pu remplir;
ensuite , c'est que l'équipage mise'rable du brigand , ne faisait pas supposer qu'il y eût une grande fortune à faire eu marchant sur ses traces. Cependant la nécessité eût fait passer Jérôme par-dessus cette dernière considération , mais la première lui présentait un obstacle insurmontable.
Un jour néanmoins, il s'avisa de demander à Bernardin s'il n'y avait pas quelques rôles dans les quels on n'eût rien à dire; car, ajouta-t-ii , je n'ai point de mémoire et je ne pourrais jamais apprendre une ligne par cœur. — Cela ne fait rien, répondit Bernardin, il y a ce que nous appelons, en terme d'art , des rôles muets. — En vérité ! reprit Jérôme, eh bien ! s'il manque quelqu'un dans votre troupe pour cet emploi, je m'en chargerai volontiers. — Tu n'as qu'à dire, il y a une place vacante, et je te vais présenter au directeur. — ïouche-là, dit Jérôme, c'est entendu.
Jérôme est présenté , le directeur lui trouve une bonne physionomie , et dès le lendemain on le fait débuter. II était vêtu en brigand et faisait partie de la bande de son chef Bernardin. Le costume lui allait à merveille : sou visage avait surtout une
expression fort convenable, et voici ce qui
contribuait à la lui donner.
Avant de monter sur le théâtre , il avait jeté un coup d'œil sur le bureau où l'on vendait les billets d'entrée. L'aspect de la recette avait excité en lui certains sentiniens, certains désirs, qui se peignaient dans ses traits et les mettaient parfaitement en harmonie avec son rôle. Quand la représentation fut terminée, le directeur lui fit compliment, et lui témoigna un grand re* gret de ce que sa mémoire ne lui permettait pas de remplir un premier emploi. Mais Jérôme répondit toujours que la chose était impossible et que cela ne dépendait pas de sa volonté.
Tonte la nuit il eut devant les yeux l'image séduisante de la recette , et son esprit ne fut plus occupé que des moyens de se l'approprier un beau jour et de planter là le directeur et sa troupe.
Il rêva pendant un mois ou deux, aux moyens d'exécuter ce joli plan. Après j avoir beaucoup songé , il pensa qu'il n'avait pas d'autre parti à prendre que celui d'engager le receveur à faire société avec lui, et à s'esquiver tous deux en emportant la ' caisse. ISotre Jérôme avait flairé la probité
de ce receveur , et comme il s'y connaissait déjà assez bien , il crut pouvoir, en toute sûreté, se hasarder à lui faire la proposition. Il l'engagea donc à boire au cabaret, et tout en vidant une bouteille , Jérôme lui fît part de ses vues et n'eut pas infiniment de peine à le persuader. Il fut arrêté entre eux que le jour suivant la grande entreprise serait exécutée. Ils ne choisissaient pas mal leur jour, car c'était un dimanche et 1 on devait donner un spectacle qui ne pouvait manquer d'attirer beaucoup de monde. Or la chose se passa comme je vais vous le dire.
Le caissier ayant réalisé la valeur de tous ses billets, fait son sac, selon l'usage , et l'emporte comme s'il allait verser sa recette. Mais au lieu de se rendre à la caisse, il sort furtivement de la ville et va loyalement rejoindre son compagnon, qui l'attendait à quelque distance et qu'une indisposition supposée avait dispensé de figurer ce jour-là dans la représentation.
Aussitôt qu'ils furent réunis, ils se mirent à marcher bon pas, pour se mettre à l'abri le plus promptement possible. Ils coururent ainsi toute la nuit et ne s'arrêtèrent qu'au point du jour , dans une auberge ,
pour y prendre quelq ue nourri ture . Jérôme ne fut pas peu effrayé, lorsqu'il vit dans cette auberge deux gendarmes, qui avaient laissé leurs chevaux dans la cour. II n'avait pas oublié sa désertion, et, comme il s'aperçut que les gendarmes le regardaient avec quelque attention , il ne douta pas qu'ils n'eussent son signalement. Sans rien dire à son compagnon, il sort de la salle et passe dans la cour, où se trouvaient les chevaux des gendarmes. Il choisit le meilleur, donne un coup de couteau dans le poitrail de l'autre, afin qu'on ne puisse pas s'en servir pour le poursuivre, monte à cheval et se met à galopper de toute la force de sa monture, en se moquant des gendarmes qui le regardaient fuir et le menaçaient inutilement. Mais la plus triste figure était celle da pauvre diable de receveur. Jérôme emportait le magot, tandis que lui restait sans ressource et pour otage entre les mains des gendarmes furieux. Nous verrons plus lard ce qui lui arriva pour s'être laissé séduire par les conseils d'un brigand.
Jérôme galoppa donc sur le cheval du gendarme, jusqu'à ce que la pauvre bête épuisée de fatigue , tomba et expira sur la
place. Notre voleur alors s'éloigna de la route et eutra dans un bois , pour sy reposer et compter son trésor. Il se montait à six cents francs. Jérôme' n'en avait jamais tant vu. Il se crut un moment en état d'attendre tous les événemens possibles. Cette illusion ne dura pas long-temps j car , tandis qu'il contemplait encore ses richesses, il vit paraître devant lui deux hommes à figures épouvantables, qui lui mirent le pistolet sur la gorge , en lui demandant la bourse ou la vie. f^e pauvre Jérôme jette un cri et tombe sur le dos , comme s'il eût déjà reçu quatre ou cinq chevrotines dans la tête. Les deux brigands le rassurèrent en lui disant : Ne crains rien, ne crains rien, nous n'en voulons qu'à tes écus et nous ne te ferons pas de mal. — EIj ! que diable, messieurs , leur dit Jérôme revenu de sa frayeur, j'avais toujours entendu dire que les loups ne se mangeaient pas entre eux. J'ai l'honneur d'être des vôtres et vous faites là une vilaine action de dépouiller un confrère. — Cela se peut ; mais n'as-tu pas entendu dire aussi que le bien volé ne profite pas? — Ah I çà , tâchons de ne pas plaisanter , reprit Jérôme; je vous dis que je suis des vôtres. Il n'y a pas plus de
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quatre jours que j'étais habillé comme vous voilà. Cet argent est la recette des comédiens de Chàlons que j'ai eu l'adresse de toucher à moi seul. Je veux bien partager avec vous , mais non pas vous la donner toute entière. — Eh bien ! dit un des brigands, si tu es en effet des nôtres, tu peux l'enrôler dansnotre bande; viens avec nous. — Volontiers, messieurs, et je ne pense pas en effet qu'il me reste rien de mieux à faire.
Jérôme suivit les deux voleurs, qui le conduisirent dans un endroit fort épais du bois, où se trouvaient leurs camarades au nombre de sept ou huit. — Voici un nouveau frère que nous vous amenons , dirent les scélérats. — Est ce un homme sûr demanda celui qui paraisfîait être le chef de la troupe ? — Oui, oui , il apporte de l'argent à la masse. — A la bonne heure.
Touche là , camarade.
Voilà donc Jérôme enrôlé dans une bande de voleurs ! Je n'ai pas besoin de vous dire , après cela , tout ce qu'il fit pendant quatre ans qu'il y resta sans être découvert. Il devint un dcs plus habiles de la troupe. Au bout de peu de temps , on lui reconnut de l'intelligeace pour le métier,
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et il remplit les fonctions de ce qu'on appelle éclaireurs : c'est-à-dire , qu'ilaliait en avant pour étudier les conps qu'il y avait à faire. Il serendait dans une maison, s'y introduisait en qualité de domestique ou de toute • autre manière, volait avec uue adresse merveilleuse, et, quand la chose était nécessaire , préparait les voies à ses associés.
Un jour il se disposait à une expédition et s'était introduit, comme je viens de le dire, dans un château où il espérait faire un coup superbe. Malheureusement pour lui, un officier vint diner au château et Jérôme ne le reconnut pas. Pendant le diner lofficier observait Jérôme, qui servait et avait son assiette sous le bras. Après l'avoir regardé quelque temps, il s'écria tout d'un coup: Voilà un déserteur et un voleur!
Qu'on arrête cet homme. — Jérôme, qu'un coup de foudre eut moins épouvante que ces terribles paroles, laisse tomber son assiette ets'élance vers la porte pour s'enfuir. Mais il n'en apasle temps; on le saisit , on renferme dans une chambre et l'on va chercher la force armée loiirle conduire rn prison.
Le moment était venu où tout allait se réunir contre Jérôme. Deux gendarmes arrivent, et l'un des deux se trouve être
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précisëmenl le même sur le cheval duquel notre coquin s'était enfui , après le vol de Châlons. Vous deviaez le reste, mes chers amis; Jérôme est conduit en prison, son procès est instruit, ses crimes sont mis au jour, il est forcé de les avouer, et il est condamné aux galères.
Mais ce n'est pas tout : il n'y avait pas plus de huit jours qu'il était à Toulon , lors qu'un galérien s'approche de lui sur le port et le regarde fixement quelques instans. Puis, soulevant son boulet à deux mains , il le lance, en poussant un cri terrible, dans la poitrine de Jérôme , qu'il étend à ses pieds. — Misérable ! dit-il , je t'attendais ici pour me venger ! C'est à toi , c'est à tes perfides conseils que je dois le malheur de traînercet instrument d'infamie et de douleur ,' je voulais qu'il fût aussi l'instrument de ma vengeance. Sans toi , je n'eusse point été un scélérat ^ c'est toi qui m'as bit commettre le premier crime , en m'engageant à voler la caisse des comédiens de Chàlons. Mon dernier crime est un assassinai, mais je le commets pour délivrer laterre d'un monstre.
Ainsi finit Jérôme, après avoir successivement passé par tous les degrés du cri me»
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La vengeance du ciel ^ la vengeance des lois se font quelquefois attendre, mais le coupable ne leur échappe jamais, et elles l'atteignent tôt ou tard.
Voilà un bien terrible exemple, dit le curé, et capable de faire naître de graves réflexions. Il offre en effet la preuve des ve'rités que je prêchais ce matin. Mais tout votre auditoire est attristé, mou cher Simon. Dites-nous un peu ce qu'est devenu le bon Louis, pendant que son frère marchait ainsi à sa perte. Ce tableau sera plus consolant et plus doux que celui que vous venez de tracer.
Oh ! oui, sans doute, dit Simon de Nantua, plus doux et plus consolant , comme vous l'allez voir.
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