‹ Simon-le-Franc; ou, L'origine de ma fortune, vaudeville-anecdote en un acteChapitre 8 sur 18 · II · texte numérisé non relu

II

JÉRÔME, se levant.

C'est bien ici, Monsieur, que y a-t-il pour votre service? SIMON-LE-FRANC.

Je voudrais lui parler.

JÉRÔME

Vot' nom , s 'il vous plaît ?

Mon nom? c'est inutile, il ne me connaît pas.

JÉRÔME

C'est égal, encore faut-il qu'il sache...

Eh bien ! annoncez-lui Simon -le-Franc , commerçant à Hambourg.

JÉRÔME

Commer... çant ?...

SIMON-LE-FRANC Oui, ou si vous l'aimez mieux... marchand d'allumelles.

JÉRÔME , à part. D'allumettes !... Oh ben! il attendra.

Et je viens pour un petit effet de vingt mille francs.

JÉRÔME

Vingt mille !... un marchand d'allumettes!

Cela vous étonne, mon ami?... N'est-ce pas un état comme un autre !

Air : Je loge au quatrième étage.

Pourquoi la surprise où vous êtes?

On trafique en détail , en gios; L'amant débite des sornettes, Le nouvelliste , deslagots; Le courtisan vend des courbettes, Le médecin vend la santé , El moi je fournis d'allumettes Ceux qui craignent l'obscurité.

JÉRÔME

C'est différent.

Allons, avertissez monsieur Dulauret.

JÉRÔME

Monsieur, si ça vous était égal d'attendre seulement un quart d'heure ou deux-, c'est que, voyez-vous, en ce moment not' maître esta déjeuner.

Eh bien ! est-ce qu'il n'aime pas à se déranger, votre maître ?

JÉRÔME

Dam ! Monsieur... quand on est à table, pourquoi est-ce faire, je vous le demande?

Eh! avant tout, il faut répondre à ceux qui se présentent. C'est donc un homme bien important que votre maître !

JÉRÔME

Important ! queq' ça veut dire ça , Monsieur?

Air : Vaudeville de la Grange-Chancel.

Mon maîlre, j' vous co avertis,

N'est pas un liomm' qui toujours gronde;

Il est honnête avec tout l1 moade,

Il n'a que des termes choisis.

Ces éloges que vous en faites Ne sont pas encor suffisons:

J'aime fort peu les gens honnêtes, Parlez-moi des honnêtes gens.

JÉRÔME

Mais c'est bien ainsi comme ça que je l'entends, Monsieur; mon maîlre esl l plus honnête homme qu'il y ait dans tout le Havre, bon enfant du reste, pas fier du tout, et obligeant comme pesonne ; demandez plutôt , il n'y a qu'une voix sur i>on compte, sans compter la mienne.

Comme tu prends feu, mon garçon ! bravo1.

Quand nous aulres domestiques , j' disons du bien d' nos maîtres, on peut nous croire.

Ça n'arrive pas souvent, n'est-ce pas?

JÉRÔME

Je ne mens jamais, moi, Monsieur... jamais!

Tu es Normand peut-être?

JÉRÔME

Non , Monsieur , je suis de l'Auvergne. SIMON-LE-FRANC, avec joie et changeant toul-à-coup de langage.

De... de l'Ouvergna?...

JÉRÔME, étonné.

Tiens!...

SIMON -LE-FRANC, en patois auvergnat.

Tu cherais de l'Ouvergna, moun garc-hon?

JÉRÔME, étonné et de même en patois.

Oh! que chest drôle!... i' parla lou patois ! SIMON-LE-FRANC , s'animant.

Eh ! que je n' Tons point oublia !... je chuis auchi du païche.

JÉRÔME , transporté.

Vrai ?... vous j'êtes dou la montagna?

SIMON-LE-FRANC, entraîné.

Eh ! oui donc que j'en chuis... de Biioude... rien que cha!

De Brioude ?... Et moi, touste à coûta... de Chaint-Paulin... à ouna porta de fugil de Chaint-Flour.

Chaint-Flour !... Oh ! la boune villa que Chaint-Flour !

JÉRÔME

Bonne villa !... Oh ! cquechellenie ! coume on dansa toustes les dimanches!

SIMON-LE- FRANC, entraîné.

A qui le dis-tu ?... ( Il danse le pas montagnard. )

Tra la la la, Tra la la la ire Tra la la la , Tra la la la...

J É R ô M E , transp or té.

Oh I ch'est bien cha !...

(// danse à son tour.*)

Tro lo lo lo, Tro lo lo laire Tro lo lo lo , Tro lo lo lo.

SIMON-LE-FRANC, riant.

Tu me rappelles mon jeune temps !

JÉRÔME , en train de danser.

Ensemble... faites la demigelle, vous...

( Ils dansent tous deux.)

Tro lo lo lo , Tro lo lo laire, Tro lo lo lo, Tro lo lo la...

TOUS DEUX raient la jambe en l'air en s' écriant : Y ah!..

(Il faut que V orchestre accompagne cette Bourée auvergnate , afin de soutenir les acteurs. )

SIMON ET JÉRÔME, riant tous deux de cette folie. Ah! ah! ah! ah! ah! ah!...

Je crois y être encore !

JÉRÔME

Dites donc... puicheque vous j'èles du païche, vousj'avez p'têlre connu mon pare... Michel Coudrsaigues?

SIMON , quittant le patois.

Coudesaigues ?... J'ai une idée confuse de ce nom-là ; au reste c'était un brave homme .... comme ils le sont tous, n'est-ce pas:'

JÉRÔME

Oh! ch'était lou parla des j'hommes I le boun, l'échelent pare !... et de che côté-là , je chuis ben chon fils !

Oui... en ce cas , prends cela , mon garçon ; je veux que tu te souviennes de notre rencontre , prends.

JÉRÔME

Marchi , Mochieu... Mais que vois-je? vous vous trompez churement? ch'est ouna piéche de vingt francs.

Garde-la , et fais comme moi.

JÉRÔME, reprenant son accent ordinaire.

Comment?... comme vous?

Oui, avec de l'intelligence et du travail, tache qu'elle t'en rapporte d'autres.

JÉRÔME

Ah! j'entends.

Mon garçon, je suis riche...

JÉRÔME

Je l' vois bien... et pourtant vous n'en avez pas l'air.

Il y a vingt ans... je n'en avais pas plus que toi...

JEROME

Que moi ? en ce cas vous n'en aviez guères.

En peu de mots, voici mon histoire, écoute et profite.

A i a : de la Walse des Comédiens.

Un beau malin je quittai mon village, En me disant : il faut lenlerle sort; Je vins au Havre, à pied, sans c'quipage, Et m établis porte-faix sur le port; Je travaillai, car nous aimons l'ouvrage; J'avais toujours les crochets sur le dos, J'e'lais robuste, actif, plein de courage; Et je portais les plus pesaus fardeaux.

— Je fus un jour bien payé de mon zèle , Pour un ballot que l'on me conlia, Que je rendis avec un soin fidèle ;

D'un Louis d'or on me gratifia.

— Un Louis d'or ! je bénis , Dieu sait comme ! La main de qui je tenais ce bienfait.

Un Louis d'or!... une pareille somme Me fit changer à l'instant de projet:

Le lendemain du Havre je détale, A trafiquer j'employai mon avoir; De porte-faix je devins porte-balle , Et fis un gain qui passa mon espoir.

— Quatre ans entiers je parcourus la France; Ne voulant pas m'enrirbir tout d'un coup , J'eus de l'honneur et de la conscience... Chose étonnante !... on m'acheta beaucoup.

— Un pauvre diable, un jour, criblé de dettes, M'offrit son fonds... Je voulus l'obliger,

Je signai l'acte, et d'un fonds d'allumettes,

Bonnant , malant , il fallut me charger.

Par mes efforls j'étendis ce commerce

Qui jusqu'alors n'était pas très-connu ;

J'en envoyai dans l'Inde, en Chine, en Perse,

Et je doublai , triplai mon revenu ;

Si bien qu'enfin , de commissionnaire,

De porte-faix, de simple paysan,

Par mon travail je suis millionnaire,

Et mes vaisseaux parcourent l'Océan.

— Eien des richards , pour cause j'imagine, Ne montrent pas la même bonne foi ;

De leur fortune ils cachent l'origine, Heureux encor s'ils en cachaient l'emploi !

— Pour moi , je veux , en racontant ma vie , Confondre au moins leur sotte vanité,

Et leur prouver ce que peut l'industrie Marchant dp r?ir avec la probité.

JÉRÔME, confondu.

O Dieu!... vous avez bien dû remercier la personne qui vous avait donné ce louis d'or-là!

C'était un négociant de cette ville... je ne l'ai plus revu depuis ce temps... j'ai bien fait ce que j'ai pu pour le retrouver ; mais ne sachant pas son nom, toutes mes recherches ont été inutiles.

JÉRÔME

Et dans vingt-ans... il arrive bien des choses , au moins... qui sait?... Ce négociant-là aurait peut-être besoin lui-même aujourd'hui que...

Ah !... je le voudrais!...

Air : Sa bouche condamnait sa fille.

S'il se trouvait dans l'indigence, Ah ! combien je serais heureux De partager mon opulence Avec cet homme généreux !...

J'ignore, hélas! son existence; Maïs, en secret, j'en fais serment, Mon cœnr a bien payé d'avance Les intérêts de son argent-

JÉRÔ3IE, pendant ce couplet, a écouté Simon aoec admiration, il est resté immobile , enfin il s'écrie tout à coup. Ah !... en entrant, vous avez eu l'air brusque et bourru , mais c'est égal, vous j'étes ouna bonne pâle d'homme. SIMON-LE-FRANC, riant.

Tu crois?...

JÉRÔME

Oui... echecuza, au moins, si je vous parla comme cha , ch' est que vous j'êles du païche.

Je te pardonne , va, et puisque ton maître ne vient point , je sors...

JÉRÔME

Oh ! je cours l'avertir tout de suite.

Non, non.

JÉRÔME

Si , si.!...

Eli ! je te dis que non... je ne veux pas le déranger. Je vas

faire quelques courses dans le quartier, je reviendrai.

JÉRÔME

Bien sûr:1

SIMON LE-FRATSC.

Parbleq... et cotte lettre de change... que j'ai à toucher... sois tranquille ; va , je ne suis pas homme à l 'oublier. ( Il sort. )

JÉRÔME, seul.

Pour un millionnaire... j' dis qu'il est bien sans façon, celui-là... c'est pas là l'embarras... je suis comme ça, moi... il ne me manque que les millions.

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