‹ Simone; piece en deux actesChapitre 1 sur 17 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

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et je me mets à Touvrage, heureux de trouver ce nouveau prétexte pour parler d'un sujet qui m'est cher...

... Je m'imagine qu'un écrivain arrivé — un de ceux que nous considérons, nous autres, les jeunes, avec une respectueuse envie — ne peut songer à sa première œuvre sans un sourire complaisant.

Pour ma part, lorsque, sur cette page blanche je trace les lettres de ce mot :

il me semble que j'écris le nom dune amie dont je connais à merveille, non seulement les traits, mais surtout Tàme faite un peu des mêmes pensées, des mêmes sentiments que la mienne.

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« Simone » est pour nous plus qu'une idée, presqu'un être vivant formé de nos rêves. Nous l'avons élevée, comme ferait un père pour une enfant très aimée, en l'entourant de la sollicitude la plus tendre.

Que de jours nous avons vécu en compagnie de cette idée. Nous la trouvions intéressante, artistique, pure, nous figurant que le monde entier découvrirait facilement les grâces dont nous la croyions suffisamment parée. Aussi l'avons-nous présentée sans crainte au public parisien.

Elle nous revient aujourd'hui; mais ce n'est plus la jeune fille dont la fraîcheur nous charmait autrefois; c'est une femme dont l'expérience est faite et que

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des milliers de regards ont jugée pendant de nombreuses soirées. Beaucoup ont accordé quelque mérite à notre petite « Simone » ; nous devons cependant constater que la critique lui a découvert certains défauts que nous étions loin de lui soupçonner — et si notre première pièce réussit quand même à s'attirer des éloges, ils ne furent évidemment pas ce que notre paternité désirait, et attendait même avec quelque confiance...

Cet aveu n'implique nullement que nous nous sommes inclinés devant toutes les objections qu'on a bien voulu formuler sur le fond et sur la forme du drame.

Ainsi : le sujet lui-même fut discuté.

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On lui a reproché de n'être « qu'un étrange fait-divers » — et de n'offrir « aucun dénouement satisfaisant possible... »

Un étrange fait-divers ! Le mot nous a touchés.

Il est clair que sans le viol qui termine le premier acte, il n'y aurait rien ; mais il n'est pas juste de dire : « Puisqu'il n'y aurait rien sans le viol : ce viol est toute la pièce. »

Il serait absurde de prétendre (toutes proportions gardées naturellement) qu'Eschyle, dans « Agamcmnon » n'a fait que développer un fait-divers, assez banal en somme — Clytemnestre femme adultère se débarrassant de son époux pour vivre ensuite avec son amant —

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qu'Euripide dans sa « Némésis » ne s'est intéressé qu'à une superstition, que dans « Macbeth, » il n'y a que le meurtre de Banquo.

— Non : ce qui doit attacher uniquement, il me semble^ ce n'est pas le fait en lui-même, toujours secondaire — à moins qu'il ne s'agisse d'un mélodrame digne de l'Ambigu — mais l'idée, l'étude de morale, de psychologie, la discussion philosophique en un mot qui suit ou accompagne l'action brutale.

Pour que les sentiments puissent devenir violents, et prêter, par conséquent, à un examen facile au théâtre — (il est admis une fois pour toutes — je pense — qu'il faut au théâtre un certain grossissement des faits,) il est nécessaire

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que les personnages de la pièce, par un accident singulier, un événement inattendu soient amenés : non pas à sortir de leur caractère — voilà où est le point essentiel — ■ mais au contraire à y rentrer, et cela, sans s'en douter en quelque sorte.

Je précise : voici un honnête bourgeois, habitué à considérer l'existence comme un défilé charmant de jours paisibles. Il est entouré de ses parents qui Tout élevé, gavé, pensionné. Il arrive à l'âge où l'on marie les hommes de sa caste — pardon : de son monde. — Jusque-là tout est simple dans sa vie : il n'a qu'à se laisser conduire doucement de bras en bras, jusqu'à la mort.

Tout ce qu'il peut prévoir dans ses

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cauchemars les plus pénibles, c'est, au plus une perte sèche à la Bourse un jour de grosse guigne : cet homme ne se connaît pas lui-même, et personne autour de lui ne le connaît tel qu'il est. Imaginons maintenant que, dans cette âme paisible se déclare soudain une de ces grosses maladies qui exaspère les facultés : un violent amour par exemple. Si la passion répond à la passion, tout ira bien; mais que la femme vienne à tromper le naïf, et tout le vernis dont il était couvert, que l'éducation lui avait fourni pour lui donner l'air inoffensif que Ton admirait, ne tardera pas à craquer de toutes parts pour laisser surgir un être nouveau : instinctif celui-là. Le loup qui se cachait sous les apparences du

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mouton montre les dents. L'homme saisi par la jalousie, la haine ou la colère devient sans transition un animal extrêmement dangereux, rusé et féroce.

Il se révèle seulement alors tel que le sang- l'a créé, et seulement alors : il est vrai.

Si l'on veut bien admettre que cette théorie a quelque apparence de vérité — (et je crois qu'il serait difficile de la rejeter a priori (\3.ns, son ensemble,) on m'accordera qu'il peut suffire, pour rendre l'intérêt très vif — de troubler par un accident imprévu, la sérénité des personnages placés iiitciitioniieUcmcut au début de l'action dans un état de satisfaction béate.

Le coup porté par le hasard sera

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rude, pour que des sentiments neufs éclatent dans les âmes transformées, dépouillées brusquement de la bonhomie factice dont, je le répète, une éducation conventionnelle les avait jusqu'alors remplies.

Au lieu d'une grisaille, on aura sous les yeux un tableau où les premiers plans se détacheront à merveille sur un fond sombre.

L'étude principale, dramatique, et selon moi, attrayante, consistera à suivre pas à pas les modifications qu'un événement brutal amènera sans aucun doute dans les actes, les paroles, les pensées de ceux que la fatalité, si souvent cruelle, atteint dans Tendroit le plus sensible de leur cœur.

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Le public — cela est certain — doit exiger la vraisemblance de ce que j'appellerai le fait déterminant.

Mais, qu'importe la rareté ou la fréquence du fait s'il est seulement possible ?

Or l'aventure de « Simone » est réellement arrivée. Nous avons même dû en atténuer les effets dans de notables proportions pour ne pas nuire par le pathétique du drame à Tétude psychologique qui seule mérite quelque attention.

En quelques mots, voici l'histoire.

Le vicomte Fernand de V... épousait, il y a une vingtaine d'années, mademoiselle Simone de la S... La lune de miel des deux époux brilla en Italie. Ils visi-

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tèrent la Toscane et Rome. Ensuite les amoureux résolurent d'aller en voiture jusqu'à Naples... La campagne et les Monts Albains qu'il fallait traverser, sont peu sûrs même aujourd'hui. A cette époque, ils étaient fréquentés par certaines gens dont le but principal de la vie consiste à assurer la leur aux dépens de celle des autres. Un attaché d'ambassade avait essayé de détourner M. et madame de V... de continuer leur voyage dans les conditions qui les tentaient. 11 avait parlé de brigands... La jeune femme avait souri... Des brigands !... mais tant mieux! Il y aurait au moins un peu d'imprévu dans leur excursion. C'est si amusant d'avoir peur! — Et puis, on serait armé, on

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saurait se défendre... Le couple se mit donc gaiement en route, un beau matin, comptant le soir coucher à Albano...

Malheureusement, ils furent arrêtés, avant la nuit, par des bandits, qui, pour commencer, les dépouillèrent...

Ensuite... ensuite... le mari fut attaché à un arbre et soigneusement bâillonné, tandis que sa femme s'évanouissait bel et bien. (Ne vous avais-je pas dit, que Simone avait infiniment d'esprit.)

Cette syncope était ingénieuse dans l'occurrence, car les voleurs, dans la force de l'âge, furent d'une terrible amabilité.

Fernand qui voyait tout, no pouvait rien.

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Comment ne mourut-il pas de honte, de jalousie ? je ne sais. — Toujours est-il que la nuit n'était pas encore achevée lorsqu'un bruit de grelot annonçant une voiture, l'alerte fut donnée, et les bandits s'enfuirent. Fernand et Simone, bientôt délivrés, rentrèrent à Rome où madame de V... tomba gravement malade.

Elle accoucha plus tard d'une fille.

Le petit être mourut sans doute en venant au« monde. Ce qu'il y a de sûr : c'est que sa mère ne le vit jamais. Après cette aventure, Fernand changea de caractère. On affirme que sa femme était devenue pour lui un objet d'horreur.

Quant à elle, tous ceux qui connaissent cette histoire vraie, n'ignorent pas

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qu'elle termina son existence solitaire dans un château perdu au fond de la province.

J'avoue que je viens de rapporter un simple fait-divers. J'ai même éprouvé un certain embarras à me lancer dans une pareille « histoire de brigands. »

Offenbach les a dépréciées à tout jamais.

Dernièrement cependant, j'ai appris qu'une aventure semblable était arrivée aux environs de Paris.

Une jeune femme se promenait avec son mari, et traversait un bois à la nuit tombante. Des rouliers arrêtèrent le ménage, et pendant que l'un d'eux terrassait l'homme et le blessait grièvement, les autres profitaient de la femme

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sans qu"il lui fût possible de se défendre. L'affaire s ébruita, mali^^ré tous les efforts qui furent tentés pour la garder secrète. L'époux était en cela de Tavis de Montaigne qui déclare que, le « cha- » ractère de la cornardise étant indélé- » bilc\ le chastimeut r exprime plus en- » core que la faute. Il ne faut donc pas » arracher de F ombre et du doute nos » malheurs prij'és pour les trompetter » eu des échafauds tragiques. »

Le conseil est sage, assurément; mais, le moyen d'en tenir compte lorsque l'instinct se réveille sous la morsure du doute. Il se peut que des hommes aient assez d'empire sur eux-mêmes pour conserver dans leur àme, sans rien en laisser échapper, le poison rongeant de

préfagl:

la jalousie. Il faut les admirer ceux-là, à moins qu'on ne les plaigne. Le petit « Madou-Ghézo » de Daudet n'est-il pas d'avis que « si pauvre monde n'avait pas soupir, pauvre monde mourir étouffé. »

Lorsque que le cœur humain est trop chargé de peines, il ne peut se soulager qu'en laissant des larmes se répandre.

C'est pour cela que le mari de « Simone » dans un moment de jalousie exaspérée n'a pu se retenir de crier son doute injurieux à sa femme tremblante.

Quelques personnes ont critiqué la cruauté de « Jean » qui, ne pouvant maîtriser sa jalousie n'a pas craint d'abandonner son foyer.

Je dois reconnaître que je n'ai pas compris cette désapprobation.

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11 me semble que c'est un sentiment si naturel en amour — le plus beau de tous peut-être — que ce désir impérieux d'une possession unique. Plus on aime, plus on doit se sentir déchiré par la certitude de la chute.

Mais, demandera-t-on, est-il possible d'accuser une femme lorsqu'elle n'a pas consenti? — Evidemment non. Cependant, après la naissance d'un enfant douteux, comment ne pas revcKr chaque jour une scène atroce ?

Que reste-t-il donc pour échapper au supplice du souvenir ?

— Rien : si ce n'est la fuite.

Provins, 2j. juin 1902.

Paul Benazet.

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