‹ Simone; piece en deux actesChapitre 2 sur 17 · SCENE PREMIERE MADAME NORMANT, LE CURÉ · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE MADAME NORMANT, LE CURÉ

Ils sont assis à droite et à gaucho d'une cUeniinée où brille un feu clair. Elle s'occupe à de menus ouvrages. Le curé écoule tout en se cliaurtant les mains.

MADAME NORMANT

Dans la solitude où j'ai vécu depuis mon veuvage, j'ai su comprendre ce que vos conseils cachaient de vérité profonde. Aujourd'hui, je suis suffisamment récompensée de mes efforts et je me contente sans amertume, sans regrets inutiles, de me réjouir du bonheur que ma fille a

maintenant trouvé. (Avec une pointe d'orgueil et un

sourire.) N'cst-ce pas, mousieur le curé, que ma petite Simone était un beau cadeau à faire à un mari?

Oui, madame, pour ça oui!... vous pouvez l'affirmer sans crainte, mademoiselle... non pardon, madame votre fille est la plus digne épouse du département, et comme je le disais le jour où j'ai béni cette union (déjà trois mois... comme le temps passe) c'est une vraie consolation,

une vraie joie pour un pasteur de voir un homme si distingué, si brillant par son intelligence, épouser une femme qui est le modèle vivant de toutes les vertus... En vérité, lorsque Salomon au troisième verset du vingtième chapitre dit que... que... Je ne me rappelle plus bien, que...

MADAME XORMANT, riant.

Ne cherchez pas si loin, monsieur le curé. lime suffit tout bonnement d'être sûre que ma chérie est non seulement mariée, mais bien mariée. Depuis vingt ans, je n'ai fait que penser à établir solidement le bonheur de Simone. J'ai atteint mon but. De sorte que je vois arriver la vieillesse sans les appréhensions que je concevais jadis.

LE CURÉ

Cène sera 'que justice. Vous recueillez enfin le fruit de votre sollicitude.

SliMONE

MADAME NOUMANT, avec un sourire.

C'est-à-dire que j'espère terminer ma vie moins tristement que je ne l'ai commencée et m'éteindre un jour doucement entourée de mes enfants et de nombreux petits-enfants !

LE CURÉ

En tout cas, je ne vous oublie pas, chère madame, tous les jours je prie longuement pour votre bonheur à tous et le ciel exaucera nos vœux, n'en doutez pas. Vous êtes connue làhaut... Ah ! lorsque je suis venu dans cette paroisse! Quelle misère, grand Dieu! Quels pauvres gens ! Aujourd'hui tous ont largement de quoi vivre, et c'est à vous qu'ils le doivent.

MADAME NORMANT

Je venais de perdre mon mari, l'existence me semblait si lourde, seule avec mon enfant dans

ce pays désolé, que je n'ai pas eu grand mérite à prendre en pitié le malheur des autres.

LE CURÉ

Parfois même avez-vous été plus charitable qu'il n'était nécessaire.

MADAME NORMANT

Comment cela, monsieur le curé?

LE CURÉ

Faut-il vous rappeler l'histoire des Claude Thomas?... Elle ne date que de l'an dernier cependant. Vous les avez visités sans me demander conseil, et vous avez cru remplir une huche vide alors qu'elle était pleine d'objets dérobés.

MADAME NORMANT

J'admets que l'on puisse se tromper par hasard, mais il vaut mieux égarer une offrande que de perdre une occasion de faire le bien.

LE CURÉj très amicalement dit.

Permettez-moi cependant de trouver que parfois vos dons pourraient être mieux placés.

MADAME NORMANT

Que voulez -vous dire?

LE CURÉ, souriant.

X'avez-vous pas hier encore, fait parvenir une somme d'argent bien trop considérable à ces bohémiens établis dans la clairière?...

MADAME NORMANT

Comment, monsieur le curé! De si pauvres gens !

LE CURÉ

Mais, madame, vous ne les connaissez pas ! Ils n'ont ni religion, ni moralité; ils se marient entre eux sans consulter le Bon Dieu, et mettent le diable avant lui dans leurs affaires. x\llez

donc, ce soir dans leur campement et dites-leur que vous êtes leur bienfaitrice. S'ils baisent alors le bas de votre robe, soyez persuadée qu'ils couperont bientôt votre poche.

MADAME NORMANT

Oh! monsieur le curé 1

LE CURÉ

Enfin, madame; pensez d'eux tout le bien qu'il vous plaira! pour ma part je préférerais qu'ils fussent déjà loin, car le pays n'est plus sur depuis que leschemineaux sont dans le bois, et si ces gens-là font le mal... un jour...

MADAME NORMANT

Ce ne sera pas une raison pour m'empècher de leur faire du bien, et malgré tout ce que vous pourriez me dire, j'irais n'importe où, s'il le fallait, pour soulager des misères au nom de la

charité... Mais laissons cela... Je suis persuadée que vous êtes au fond du même avis que moi, et je ferais mieux au lieu de discuter avec vous (Elle se lève.) d'aller prévenir nos amoureux de votre visite. Ils ne savent pas que vous êtes arrivé, sans quoi ils seraient certainement ici.

LE CURÉ

De grâce, n'en faites rien, chère madame. Je crois les avoir aperçus dans le parc, et j'ai pris grand soin qu'ils ne voient pas ma tête blanche. Les vieillards font peur à la jeunesse!

MADAME NORMANT

Du tout, du tout, je vais les appeler, ils m'en voudraient trop sans cela. Vous devriez bien savoir cependant que tout le monde vous aime ici, à commencer par mon gendre qui ne parle que de vous et de son ami le docteur. Hormis vous deux, il ne veut voir personne (sa femme

exceptée bien entendu.) D'ailleurs, ils ne doivent pas être loin. (Faussa sortie, elle passe près de la

fenêtre.) Tenez, les voici. Ils sont dans l'allée des tilleuls, et se dirigent vers la maison.

LE CURÉ

Alors, laissez-les venir lentement jusqu'à nous sans interrompre leur entretien. De jeunes mariés ont tant de confidences à se faire !

MADAME NORMANT, toujours regardant.

Vous avez raison. Il lui parle bas... tout près... et elle... l'écoute sans répondre... mais je crois bien qu'elle sourit. Oh! venez voir, monsieur le curé, venez voir comme ils sont beaux tous les deux.

LE C URÉ, se lève et va regarder à côtêde madame Normant.

C'est peut-être indiscret?.. Je ne sais si vraiment... .le n'ose...

MADAME NORMANT, tout bas et vite.

Venez! venez !.. Ils paraissent tout dorés par les rayons du soleil... Ils s'avancent d'un pas égal et si gracieusement 1 . . Il lui prend la main... Est-ce admirable la jeunesse I

C'est vrai! Ils marchent avec insouciance sur les feuilles mortes.

MADAME NORMANT

Le printemps peut-il s'inquiéter de l'automne? Mais comme elle lève les yeux vers lui, avec confiance... avec amour !.. En vérité, je me sens jalouse!..

LE CURÉ

Ils ne sont que pureté, et j'admire de toute mon âme ce couple comme j'admire une belle

œuvre de Dieu. Oh!., ils se sont embrassés I

Le curé revient près de la cheminée.

MADAME NORMANTj riant et venant s'asseoir.

Ne regardons plus alors ! Peut-être avons-nous été un peu curieux. Qu'en pensez-vous?

LE CURÉ, confus.

Je le savais bien!., c'est un péché... sûrement.

MADAME NORMANT, souriant.

Vous serez pardonné, monsieur le curé, croyez-moi. C'est ma faute, ma très grande faute!.. Je me repens de tout mon cœur. Mais parlons vite d'autre chose; ils viennent, et s'ils se doutaient que nous les avons aperçus, c'est alors que nous commettrions un gros péché.

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