‹ Simone; piece en deux actesChapitre 10 sur 17 · SCENE IV LE DOCTEUR, LE CURÉ · texte numérisé non relu

SCENE IV LE DOCTEUR, LE CURÉ

I^e docteur se promène de lonp en largo d'un air sombre.

LE CURÉ

Eh bien... La vérité ?

LE DOCTEUR

11 va mal... très mal!

Alors plus d'espoir?

LE DOCTEUR

Si, peut-être... En tout cas, j'ai fait l'impossi-

ble. Je viens d'essayer un dernier remède. Il peut réussir : toutefois je ne pourrai me prononcer avant une heure. En attendant, la mère fait peine à voir, son désespoir est effrayant.

Un silence. Le docteur tire sa montre, la regardo, va jusqu'à la fenêtre, écarte les rideaux.

LE CURÉ

Vous attendez donc quelqu'un?

LE DOCTEUR

Oui... J'ai pris sur moi de télégraphier hier au mari. Je lui ai appris ce qui se passait. Je l'ai supplié de revenir.

LE CURÉ

Vous avez bien fait, monsieur. Mais croyezvous qu'il viendra?

LE DOCTEUR

Qui sait? C'est un homme si extraordinaire...

LE CURE

Eu effet; je n'ai Jamais pu comprendre pourquoi il était parti si brusquement l'rté dernier... Le jour où j'ai appris la chose, je ne voulais pas y ajouter foi... Quand je pense que, la veille encore, il paraissait aimer sa pauvre femme comme au premier temps de son mariage... En vérité, il est bien coupable et c'est incompréhensible...

LE DOCTEUR

Pas si incompréhensible que vous le supposez, monsieur le curé. Je ne suis pas pasteur des âmes, par conséquent je ne devrais pas être aussi perspicace que vous. Cependant j'avais remarqué, bien longtemps avant sa fuite, le cliangement qui se produisait insensiblement dans le cœur de l'ami (pie je n'ai pas cessé d'aimer.

Geste du curé.

LE CURE

D'aimer !

LE DOCTEUR

Mais oui... d'aimer. Jean est plus à plaindre

que vous ne le croyez. (Le docteur vient s'asseoir près

ducur6.)Le soir du crime... pendant que vous reposiez dans le fauteuil où vous êtes précisément; peu d'instants avant que sa jeune femme, tout son amour, n'ait été trouvée évanouie, blessée, au coin d'un bois après avoir été prise par une brute inconnue, il me disait, l'infortuné, quelle certitude il avait dans son bonheur à venir, quelle serait sa joie désormais de travailler pour des enfants sûrement bien à lui ; et voilà que le doute s'est installé à son foyer. La jeune femme s'est trouvée enceinte... Il me demandait toujours si je pouvais lui jurer sur l'hoimeur que l'enfant serait le sien. En me

queslioiinaiit ainsi il savait aussi bien que moi, et que n'importe quel homme, hélas I.. que dans toute conception il y a du mystère...

LE CURÉ

Est-il possible?

LE DOCÏEUlî.

Que voulez- vous, monsieur le curé I Le doute est le plus grand ennemi de l'amour. C'est la lézarde qui fait tomber le mur le plus solide. Il ne faut pas douter, sous peine de voir la passion à laquelle on tient le plus diminuer de jour en jour el s'éteindre finalement comme le feu qu'on étoulfe sous la cendre...

LE CURÉ

C'était donc la vraie cause de son départ?

LE DOCTEUR-

Il n'y en a pas eu d'autres... J'ai vu peu à

(jO SIMONE

peu l'incerlilude grandir el l'amour diminuer. Mon Dieu!.. Jamais il n'a été violent envers sa femme. Pouvait-il d'ailleurs lui reprocher une faute qu'elle n'avait pas commise et dont elle était la première victime? Cependant, malgré lui, au Fond de son cœur, il lui conservait une terrible rancune de porter en elle un fruit incertain.

Mais après l'attentat il me semble qu'il ne quittait pas son chevet, il l'a soignée avec une telle sollicitude!

LE DOCTEUR

C'est qu'alors il ne savait pas tout. Mais le jour où il ne lui fui plus permis d'ignorer que sa femme serait bientôt mère, il changea d'altitude à son égard. Lui, si joyeux, si communicatif, devint triste et silencieux. Cependant il

me disait encore à moi, sou vieil ami, bien des choses qu'il n'aurait confiées à personne. Je me souviens d'un certain soir entre autres, où j'ai compris combien il devait souffrir. Il me parlait presque avec animation lorsqu'elle entra, la démarche hésitante... Alors il se tut, son regard s'assombrit comme voilé par un nuage ; pais il me prit la main, la serra à la briser, tandis que ses yeux où se devinait une inexprimable angoisse cherchaient à pénétrer le secret de cette taille déformée.

LE CURÉ

Grand Dieu! La jeune femme a-t-elle jamais devipé les terribles souprons que son mari faisait peser sur elle?

LE DOCTEUR

Je crois que oui, — autant que je peux en

juger du moins par la lettre qu'il m'a ôcrite quelques jours après son départ. Il aurait, dans un moment de jalousie exaspérée, crié son doute à sa femme tremblante. Puis il s'est enfui, incapable de se maîtriser plus longtemps et brisant ainsi deux existences. (Légèrement.)... Mais je m'attarde près de vous, monsieur le curé, il faut que je retourne où mon devoir m'appelle et Dieu veuille que je n'aie pas tout à l'heure à vous céder la place...

LE CURÉ

Que le ciel vous entende!

Sortie du docteur. Un instant de silence.

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