Simple amour
Cléliô Meurville, nous le savons déjà, s'était mariée, après le scandale d'un enlèvement.
Blonde, jolie, délicate, élevée ou plutôt gâtée par une mère créole, qui lui faisait donner des leçons de guitare et de danse, plus assidûment que des leçons de littérature et de morale, d'une sensibilité qui la livrait d'avance au premier souffle de l'amour, elle avait vu pour la première fois le jeune comte d'Arsonval pendant l'émigration, dans un voyage à Londres, que
1. L'épisode qui précède Simple amour a pour titre: Monsieur Paupe,
M. Meurville, commissionnaire de son état, trafiquant pour tous les partis, avait fait, dans l'intérêt des royalistes.
C'était en 1813. Clélie était une enfant de quatorze ans. Philippe d'Arsonval avait à peu près dix-neuf ans. Elle l'admira, comme un héros, de bayer si gentiment après la patrie absente. Elle eut pitié de la blancheur de son teint, qu'elle prit pour la pâleur de l'exil.
Elle revint d'Angleterre avec un rêve qui ne la quitta plus ; quand, l'année suivante, les d'Arsonval rentrèrent en France et débarquèrent au Havre, elle eût voulu semer des lys sur les pas de Philippe; elle fit la jonchée de ses plus tendres sourires et de ses plus innocentes tendresses.
Le jeune vicomte d'Arsonval rentrait surtout pour aimer, pour s'amuser, pour se marier. Il but, comme une première rosée du printemps de plaisir qui commençait pour lui, cette admiration langoureuse ; il y prit bientôt intérêt ; puis, s'échauffa pour les jolis yeux de la blonde rêveuse.
Faut-il ajouter que les millions de M. Meurrille doraient le chemin d'une mésalliance ? Les émigrés revenaient, en général, avec un furieux appétit, et le milliard leur fut servi un peu tard, à leur gré.
La rôstitntion, ou le cadeau, du bonhomme Paupe rendait, il est vrai, au vieux comte d'Arsonval une belle maison, de beaux bois; mais, la facilité même avec laquelle le gentilhomme incorrigible rentrait dans son bien, l'incitait à croire que le bien des autres était aussi à sa discrétion. Toujours gêné, dépensant à tort et à travers, il fit quelques emprunts à M. Meurville, ne se hâta pas de rembourser, et, quand il mourut, le compte restait ouvert.
Le fils, sans calcul trop brutal, sans partipris, cojatinua des relations qu'il sentait utiles et que la douce Clélie rendait fort agréables.
Fut-il ébloui par l'éclair d'une grande passion, aussi rapidement dissipée que conçue ? Clélie, soumise d'avance à la fascination, eutelle besoin d'une séduction habile ou d'une adoration foudroyante, pour promettre sa main, quand elle avait donné son cœur ?
C'est ce qu'il serait impossible de préciser.
Le jeune comte, à demi sincère, à demi intéressé, demeuré naïf sous la rouerie d'une éducation faite dans le parasitisme de l'émigration, entêté de plaisirs, avide de tout ce qui était doux, ne demandant pas mieux que d'aimer ce qui était aimable, ravi de plaire, trouvant une beauté beaucoup plus blonde que toutes celles qu'il avait courtisées en Angleterre, dans cette
charmante et sentimentale personne dont la hlonderie, comme eût dit Hamilton, recevait un reflet doré des millions paternels, dupe d3 luimême plutôt que trompé, le comte se crut très- amoureux.
L'héritage que lui laissait son père, en 182!, était déjà hypothéqué. Le comte Philippe ne s'effraya pas de cette brèche. Il s'imagina n'avoir besoin que d'un joli salut à M. Meurville pour que la brèche fût réparée avec une truelle d'or ; et un jour que ses créanciers le défiaient, c'était en 1823, il entreprit le voyage du Havre pour faire le salut en question.
M. Meurville le rendit, mais ne comprit pas. Philippe d'Arsonval s'expliqua. Le négociant répondit par un refus catégorique, mais courtois. Le dépit s'en mêla. Clélie était extasiée.
Le comte d'Arsonval, à l'issue d'un grand bal, donné par M. Meurville, par une nuit d'été, après deux valses et trois contre danses, pendant lesquelles il avait parlé de mourir, s'il lui fallait renoncer à l'amour de Clélie, l'enleva, comme un héros de roman et de romance.
Le scandale fut énorme parmi les bourgeois. La jeunesse de l'émigration trouva l'aventure plaisante, et ne donna tort à Philippe, que quand celui-ci fît mine d'épouser.
M. I^Ieurville voulut résister. Les habitudes
commerciales l'emportèrent. Sa fllle était pour lui, d'ordinaire, un chargement précieux qu'il estimait très-haut. Une pareille avarie gâtait à jamais son trésor.
— Puisque vous l'avez, gardez-la ! écrivit-il au comte d'Arsonval.
Il ferma la lettre, son cœur, sa caisse, et défendit qu'on prononçât jamais le nom de son gendre et de sa fille devant lui.
Un portrait de Clélie à seize ans, avec une robe blanche, une rose à la main, un ruban bleu dans les cheveux, une fort jolie peinture qui avait été payée très-cher, fut lacéré et brûlé, pour que rien ne restât de cette enfant maudite, dans la maison déshonorée.
Madame Meurville mourut de ce chagrin subit.
Clélie pleura beaucoup, puis se résigna à son bonheur égoïste, en gardant cet arrière-fond de mélancolie dévorante que laisse la malédiction paternelle.
Elle fat heureuse trois ans. C'était beaucoup. Elle trouva que ce n'était pas assez ; et quand elle vit son héros, son chevalier sentimental bâiller à ses romances, s'absenter pour des chasses effrénées, pour des voyages à Paris; quand elle sentit baisser, fraîchir cette température de cajoleries enfantines qu'elle savou-
rait avec la paresse gourmande d'une créole ; quand cette âme toute petite, toute frileuse, toute gentille, q.ui s'était blottie dans sa joie, et qui n'en sortait que pour voleter autour de son mari, reçut sur son aile le vent froid de l'abandon ; quand elle se heurta à des airs sombres, à des froncements de sourcils, à des impatiences ; quand elle vit pleurer, sous le foudroiement de la ruine celui dont elle attendait de l'espoir, et dont elle recevait de la force ; quand elle crut comprendre que Philippe d'Arsonval, sans lui adresser un reproche, souffrait de l'avoir épousée sans dot, et subissait à cet égard comme une accusation d'escroquerie de la part de ses créanciers ; quand elle eut la Certitude d'avoir été une déception ; elle dépérit, elle languit, elle se mit à pleurer, et cette fois, toute la sève de sa raison décolorée s'en alla avec les larmes.
Elle devint, non pas folle, le mot est trop dur pour exprimer la légère secousse qui troubla sa tête, mais absolument étrangère à la réalité. Elle glissa dans un anéantissement de sa volonté, de ses souvenirs, qui fut comme l'eau caressante et meurtrière pour Ophélie.
Le comte, après avoir caché cette tristesse silencieuse de sa femme, finit par s'en épouvanter, et convoqua les médecins.
C'était à l'heure critique où Philippe luttait, ou du moins croyait lutter, contre les happechair qui lui disputaient son domaine.
Pour être plus libre de son combat, il éloigna sa femme et la plaça dans un couvent de religieuses Visitandines, récemment établi à Troyes, refuge ouvert aux âmes romanesques et endolories qui commencèrent à devenir assez nombreuses, à partir de 1822.
11 fallut un conseil tenu par la supérieure et la sœur infirmière, ainsi qu'un interrogatoire auquel la sœur tourière dut minutieusement répondre, avant que la visite de Paupe et des enfants fût autorisée.
Le médecin n'était pas là. Les religieuses hésitèrent quelque temps à prendre sur elles la responsabilité d'une entrevue, qui pouvait causer un ébranlement dangereux à la malade.
Paupe était connu. La sœur tourière donna les meilleurs renseignements sur la physionomie de la jeune fille qui accompagnait le tailleur, et elle assura que les enfants de la comtesse avaient véritablement l'air de chérubins.
Cet argument n'eût peut-être pas suffi à attendrir la prudence des Visitandines, un peu blasées sur l'idéal des chérubins et peu poriêes, par dicipline, à faciliter des effusions de famille, si la grande surprise de cette visite n'eût pro-
voqué une curiosité exorbitante, plus forte que tous les règlements.
D'ailleurs, l'heure de la visite quotidienne du médecin allait sonner ; il arriverait presque immédiatement et serait là à tout événement.
Paupe attacha son cheval à un barreau de ;; grille ; et, suivant Marcienne qui tenait Diane et Léo par la main, il se dirigea vers le pavillon spécial habité par la comtesse d'Arsonval.
Elle occupait une chambre qu'on avait voulu parer, et peut-être égayer, en y suspendant un portrait enluminé de la Sainte Vierge, qui montrait son cœur pantelant et auréolé à son fils, colorié de même, et découvrant, par un même geste, le même objet, plus saignai't encore.
Les deux pieuses écorchures avaient des devises tendres, qui recommandaient de prendre le mal en patience, puisqu'aucune créature terrestre ne pouvait jamais comparer son état à celui des deux illustres victimes qui souffraient, à cœur ouvert.
Sur la cheminée, de chaque côté d'une pendule d'albâtre, des vases de fleurs en papier voulaient donner l'illusion d'un renouveau, ou d'un printemps éternel.
Une large fenêtre, ayant vue sur la campa = gne, mais munie de barreaux qui mettaient
de singulières hachures dans le paysage, permettait de contempler une longue suite de vignes hautes, qui ne donnaient de verdure que pendant quelques mois, et (^ui, le reste du temps, avec leurs ceps tordus sur des échalas, semblaient un champ de squelettes attachés pour blanchir.
Au loin, la pente d'un coteau morne, pelé, qui passe pour une montagne et qui justifie son nom de Montgueux, mais qui produit d'excellents navets, terminait l'horizon.
Du reste, la chambre était vaste, convenablement meublée, lavée dans le milieu, avec une bordure cirée le long des lambris. La mélancolie d'une pensionnaire en bonne santé s'en fût accommodée, les jours de soleil.
C'était là que, depuis plus d'un an, la comtesse d'Arsonval était installée. Une sœur couchait près d'elle, dans un cabinet dont la porte restait ouverte ; elle en prenait bien soin, ne la laissait manquer d'aucune tisane, d'aucune lecture pieuse, d'aucun office de fête, et faute de savoir jouer d'un instrument quelconque, l'amusait une ou deux fois par jour, en tournant la manivelle d'une serinette qui broyait les airs les plus câlins, les moins capables d'exalter l'imagination.
La malade avait d'ailleurs la faculté de se
promener, en toute saison, dans le couYent ; mais elle n'en lisait jamais. Elle pouvait même descendre, l'été, danslejairdin ; mais, trop nouvellement planté, il n'offrait d'abri que sous deux berceaux, occupés déjà, l'un par une statue de la Sainte Vierge, l'autre par une statue de saint Joseph,
On permettait à la comtesse des petits ouvrages ; elle brodait machinalement des chiffres sur des scapulaires, et découpait surtout des fleurs en papier, qui étaient la spécialité, l'industrie privilégiée du couvent.
Clélie parlait peu. On eût dit qu'elle avait peur de sa voix : quand elle s'entendait, elle regardait autour d'elle, cherchant celle qui éveillait ainsi un écho sans souvenir dans son cœur.
Sa mélancolie était douce, humble, patiente.
On avait craint d'abord une paralysie ; mais les facultés étaient engourdies, étourdies, plutôt que lésées dans leurs organes. Voilà pourquoi, à plusieurs reprises, le médecin avait affirmé que la nature pouvait autant, sinon plus, que la médecine, sur l'état de la malade.
Le comte avait promis, en toute sincérité, de la reprendre, de l'emmener en Italie, quand il aurait terminé la liquidation de ses affaires, au retour, surtout, de la visite essentielle à son parent émigré d'Heidelberg.
Maintenant, depuis la mort du comte, on attendait la décision de M. Meurville.
Le médecin faisait tous les jours sa visite.
Tous les jours, la supérieure adressait à la malade une petite exhortation, comme à une enfant qu'on gronde, et la religieuse qui la gardait jouait tous les jourr, consciencieusement les mêmes airs de serinette.
C'était là tout le traitement.