‹ Simple amourChapitre 2 sur 13 · LA SERINETTE PERD LA VOIX · texte numérisé non relu

LA SERINETTE PERD LA VOIX

Madame d'Arsonval était assise dans un grand fauteuil, un petit tabouret sous les pieds, ses deux mains blanches et fluettes appuyées sur les bras du fauteuil, les yeux égarés dans les rideaux de la fenêtre, pour chercher un pli, un rien qu'elle avait perdu de vue depuis la veille. La tête inclinée sur l'épaule, elle écoutait vaguement le petit orgue, posé sur les genoux de "la religieuse, qui lui versait ainsi sa ration quotidienne de mélodie.

La porte s'ouvrit, et la supérieure, marchant devant les visiteurs, entra la première.

— Madame la comtesse, — dit-elle en faisaiit

une révérence au titre ; puis, en se redressant avec un air de bonté protectrice pour parler à la malade : — je vous amène une visite qui vous fera bien plaisir.

Madame d'Arsonval eut un petit sourire, non de contentement, mais d'étonnement, pour ce moi visite qu'elle ne comprenait pas.

La supérieure se tourna vers la religieuse qui, la main appuyée sur la manivelle, avait interrompu brusquement l'air de Ma tendre musette; une note, à demi étouffée, se prolongeait comme un soupir.

— Comment va-t-elle, ma sœur ? demanda la supérieure à demi-voix et d'un ton de commandement.

— Toujours de même, ma révérende mère.

— Il n'y a pas d'inconvénient, n'est-ce pas, à lui laisser voir ses enfants ?

— Je n'en vois aucun, ma révérende mère.

La supérieure prit la place que la sœur musicienne venait de quitter, à côté du fauteuil de la comtesse, et fît signe qu'on pouvait entrer.

La religieuse introduisit Paupe et les enfants.

Léo et Diane s'avancèrent d'abord.

Marcienne les suivait en les guidant, en les poussant légèrement de ses doigts, posés sur leurs épaules. Paupe fermait la marche.

Léo et Diane se tenant par la main, serrés l'un contre l'autre, marchaient à petits pas, intimidés par le silence qui les accueillait, par la supérieure au costume rigide, par la solennité de l'entrevue.

Léo réprimait mal un petit tremblement; Diane ouvrait de grands yeux. Léo ne songeait point à s'attendrir ; une curiosité, plus âpre que sa douleur, se lisait dans ses regards.

Mais Diane, attirée par cette figure pâle, aux. clieveux blonds comme les siens, se souvenant tout à coup de quelque caresse, oubliée depuis longtemps, se reconnaissant, plus qu'elle ne reconnaissait sa mère, dans cette vision extraordinaire et douce, quitta la main de son frère, et avec un sanglot qui ressemblait à un roucoulement de tourterelle, courut vers la comtesse pour se jeter dans ses genoux :

— Maman ! maman ! c'est moi !

La comtesse tressaillit à cet appel, comme elle avait tressailli au mot visite. Elle cherchait à comprendre.

Elle vit cette enfant en deuil, posée devant elle, qui tendait ses petites mains, sa petite bouche, tout son être, et elle sourit ; puis, associant le charme de cette apparition à un souvenir de musique, elle fit le geste de tourner la manivelle, et dit :

— Encore ! encore !

Léo avait rejoint Diane. Il regarda d'un air plus suppliant la comtesse ; et d'une voix plus ferme, il dit, comme sa sœur :

— Maman ! c'est moi !

La comtesse le regarda à son tour, ne sourit plus, parut inquiète. Ces yeux noirs, cette voix mieux timbrée tourmentaient le sommeil de sa mémoire ; elle passa, à plusieurs reprises, la main sur son front, et chercha quelque temps, sans savoir ce qu'elle cherchait. Puis, elle renversa la tête en arrière, et répéta avec un accent plaintif :

— Maman ! maman !

Quelle obscure pensée battait de l'aile autour de sa raison ? L'incertaine vision de madame Meurville,. la « maman » morte de son mariage ? ou le reflet des heures heureuses de sa maternité, à elle ?

Marcienne s'était glissée derrière les enfants, pour les encourager, pour les conseiller, et pour surprendre, en même temps qu'eux, le moindre réveil de la vie morale dans cette mère qu'elle plaignait de toute son âme, qu'elle aimait pour la torture de son existence sacrifiée, qu'elle avait tant de fois évoquée pour se regarder en elle.

Cachée par Léo et Diane, elle s'agenouilla et leur souffla tout bas :

— Dites-lui VOS noms.

— Je suis Léo, maman, reprit le petit garçon.

— Je suis Diane ! dit la petite fille. Madame d'Arsonval répéta :

— Léo ! Diane ! Diane, Léo !

Puis elle les carressa machinalement, trouvant leur visage doux à caresser, comme leur voix douce à entendre ; mais, au bout d'une minute, son geste automatique se ralentit, ses doigts glissèrent sur ces figures charmantes, et reprirent leur pose première sur les bras du fauteuil.

— Pauvre dame ! murmura la supérieure avec une compassion routinière.

Cette pitié, bien que manifestée par une personne sacrée, provoqua Marcienne.

Elle se souleva sur ses genoux, montra sa tête entre celles de Léo et de Diane ; puis, se relevant et écartant les enfants, elle contraignit pour ainsi dire, le regard baissé de la comtesse à s'élever, en se maintenant à la hauteur du sien.

La malade, devant ce visage nouveau qui s'offrait visiblement pour la plaindre, sans l'interroger, eut un mouvement de curiosité sympathique ; elle se pencha, et l'on vit que ses lèvres cherchaient les mots d'une question à adresser.

Marcienne lui dit alors, en s'approchant encore, en la couvrant du rayonnement de son cœur, qui filtrait en sueur lumineuse à travers tous ses traits :

— Voulez-vous venir avec Léo et Diane, madame la comtesse ?

Elle lui tendait les mains. La comtesse parut ravie de la voix de celle dont la figure la ravissait déjà. Elle souleva ses deux mains amaigries pour les mettre dans celles de Marcienne, et n'osa pas.

— Je ne peux pas, dit-elle.

Elle se renversa en arrière, jetant un regard d'effroi autour de la chambre, pour attester la Sainte Vierge, et le Christ au cœur saignant, qu'elle ne voulait pas les quitter.

Lasupérieure, qui trouvait cettejeune fille trop familière avec madame la comtesse d'Arsonval, intervint pour défendre sa pensionnaire et la pension.

— La chère dame ! dit-elle d'un ton doucereux ; où l'emraèneriez-vous ?

— Chez nous, ma sœur, répondit simplement Marcienne.

— Chez vous, mon enfant ?

La supérieure avait le devoir d'admirer toute charité ; elle n'y manqua pas ; car elle fit un geste de remerciement et d'estime ; mais, en

même temps, elle plongea son regard froid, d'un bleu d'ardoise, dans le fond de la chambre, où le tailleur adossé contre la porte se tenait, renfrogné, mal à l'aise, et elle surprit un mouvement d'épaules.

— Je crois, mon enfant, reprit la supérieure, que monsieur votre père se rend compte, comme moi, de la difficulté. C'est bien assez — ajoutât-elle, en baissant la voix — de la cliarge de ces deux enfants.

Marcienne ne voulait pas discuter, devant Léo et Diane ce qu'elle avait fermement résolu. Son projet, qui lui semblait difficile au départ du village, lui paraissait possible, facile, réalisable, depuis qu'elle était en face de la malade. Elle ne voulait plus renoncer à la douceur, à la douleur, à l'orgueil d'attirer par son âme et d'essayer de guérir cette âme meurtrie et obscurcie.

Il n'y avait plus l'ombre d'une pensée égoïste dans son désir.

Rose était oubliée. La concurrence que lui ferait madame d'Arsonval dans le cœur de Léo, Marcienne l'acceptait pour elle seule. Rendre cette pauvre femme à la raison, pour lui rendre ensuite ses deux enfants, devenait l'uni^iue ambition de son héroïsme. Il lui semblait que l'hospitalité donnée à Diane et à Léo, était une

tâche personnelle à son père. Elle en voulait une qui fût la sienne.

Elle aussi, en entrant dans cette chambre, elle avait jeté un regard sur les images ensanglantées ; et sa foi lui conseillait de s'arracher le cœur, s'il le fallait, pour qu'il eût aussi son aurèolo.

Elle s'agenouilla devant la comtesse et, lui prenant délicatement les mains, qu'elle mit avec dévotion sur ses lèvres :

— Ah ! — madame, lui dit-elle, après un long baiser qui voulait mettre le battement de leurs veines à l'unisson, — il faut venir avec nous ! Nous vous arrangerons une belle chambre comme celle-ci, et vous aurez toute la journée Léo et Diane.

Marcienne n'osait pas faire d'autres promesses ; mais celles-là lui paraissaient irrésistibles.

— Léo, Diane ! répéta la comtesse, en cherchant avec un peu plus de bonne volonté à se souvenir.

— Oui, vos enfants ! Regardez-les, madame. Vous les aimiez tant, et ils vous aiment tant ! ils ne peuvent plus se passer de leur maman.

— Leur maman?...

Elle redit ce mot, comme elle avait dit les noms, en faisant un prodigieux effort pour percer ce voile durci^ séparant son impression

20 SIMPLE AMOUn

actuelle d'une impression ancienne, qui commençait à vibrer au fond de sa mémoire.

Cette intelligence fragile avait fléchi sous répouvante de la vie, et avait cédé si vite, qu'elle ne s'était pas brisée ; mais elle avait peur de se redresser ; elle se défiait naïvement des espérances qu'on voulait lui suggérer.

Elle regarda Léo et Diane, mais surtout Marcienne.

Celle-ci l'émouvait plus que ceux-là. Qu'étaitce donc que cette nouvelle infirmière, vêtue de noir comme les religieuses, mais si diff'érente des Visitandines, puisqu'elle voulait l'emmener hors de sa chambre ? Qu'était-ce donc que ce visage où le sien se reflétait, se reposait et plongeait tout entier ?

Elle voulut se soulever. Elle avança la bouche pour un baiser. Marcienne, audacieuse jusqu'au génie, approcha son front et reçut cette caresse qui fut une communion. Un premier cercle était brisé ; la malade se penchait pour ainsi dire hors d'elle-même. Encore un effort, et la mère emprisonnée dans la folle allait s'évader.

Ce fut un spectacle rapide, mais superbe.

Paupe l'admirait avec rage.

— Je crains que ces émotions ne fatiguent madame la comtesse, dit la supérieure d'un ton plus sec, en se levante

Marciennô était satisfaite ; elle parut obt^ir à la religieuse et se reculer pour partir.

Madame d'Arsonval voulut la retenir par un murmure, accompagné d'un geste de volonté enfantine.

— Non, — reprit la fille du tailleur, — nous no pouvons pas rester

La malade fut inquiète. Elle s'agita et dit :

— Léo ! Diane !

Les enfants allaient se précipiter vers elle. Marcienne les arrêta, et répondit :

— Je les emmène !

La comtesse gémit et protesta par un batto»* mont de ses deux mains.

— Leur maman! leur maman! dit-elle encore avec anxiété.

— Leur maman, reprit Marcienne, c'est moi, puisque ce n'est plus vous !

Hélas ! les forces de la malade ne pouvaient lutter davantage ; la voix de Marcienne était en toute chose plus persuasive que provocante.

Madame d'Arsonval s'affaissa, découragée, dans son fauteuil.

— C'est vrai ! — balbutia-t-elle en remuant la tête. — Pauvre Clélie ! pas d'enfants, pas de mari ! Clélie toute seule ! Pauvre Clélie !

Elle pleura, comme pleurent les fous, de ce ton monotone qui fait des larmes le suintement naïf

22 SJMPLE AMOUn

d'une infirmité cérébrale, et non la protestation d'une douleur morale, réfléchie et consciente.

La supérieure, mécontente, allait interposer son autorité.

Marcienne, interdite, ne savait si elle devait pousser plus loin l'épreuve. Son sublime instinct lui avait fait tenter un réveil de la jalousie maternelle ; mais elle avait trop présumé de l'énergie de la malade.

Paupe s'avançait, pour abréger la visite, quand la porte s'ouvrit et quand le médecin entra.

C'était un homme vif, prompt, habile à comprendre. Il savait déjà que les enfants de la comtesse étaient auprès de leur mère :

— Eh bien ! — dit-il quand il fut au milieu de la chambre, — les a-t-elle reconnus ?

— Non, docteur, répondit la religieuse.

— Pas tout à fait, ajouta Marcienne.

Le médecin fut surpris de ces deux réponses divergentes, et frappé de la voix ferme de la fille du tailleur.

Il regarda Marcienne, la toisa, hocha la tête, sourit, et s'avança vers la comtesse. Il lui tâta le pouls, tourna son fauteuil à la lumière pour mieux la regarder dans les yeux, dans la figure :

— Cela ne va pas mal, — reprit-il en se redres-

sant et en prenant une chaise. — Maintenant, racontez-moi ce qui s'est passé.

La supérieure et Marcienne se regardèrent.

La religieuse réclamait par son attitude le droit de parler seule ; Marcienne, tout en s'inclinant avec respect, maintenait son droit de rectifier ce qui serait inexact dans le récit.

Le rapport de la mère supérieure fut véridique et bref.

Le médecin, tout en l'écoutant, regardait Mar<ùenne qui le charmait. Quand la supérieure eut fini, il interpella le tailleur qu'il connaissait et avec qui il avait déjà parlé plusieurs fois do la malade.

— C'est votre fille, monsieur Paupe, cette belle enfant ?

C'était la première fois que Marcienne s'entendait traiter de belle, par un autre que son père. Elle fut fi ère du compliment, car elle comprit bien qu'il ne s'adressait pas à sa figure.

— Oui, docteur, répondit Paupe également fier, mais parce que lui prenait le compliment à la lettre.

— Quel âge a-t-elle cette enfant-là ?

Paupe dit l'âge de Marcienne.

— Vraiment!— reprit le docteur,— elle a un air d'intelligence qui trompe sur son âge. C'est

24 SIMPLE AMOUU

VOUS, mon enfant, qui avez soin de ce garçon et de cette petite fille ?

— Avec papa oui, monsieur.

— Est-ce que vous vous chargeriez aussi de la mère ?

— Oui, monsieur. Nous étions venus pour cela.

Cette étrange question du médecin et la réponse décidée de Marcienne firent pousser une double exclamation à Paupe et à la supérieure.

— Vous avez eu une excellente idée, continua le docteur. Madame d'Arsonval est malade de son malheur ; elle n'est pas folle. La vue de ses enfants, qu'elle reconnaîtrait au bout de deux jours, l'émulation que lui donnerait une sœur d'adoption de ses enfants jouant à la maman achèveraient de la sortir de cette léthargie morale. Je l'ai dit à M. Sainton, et à vous aussi, monsieur Paupe ; c'est la famille seule qui peut la guérir.

— Nous ne serions pas sa famille, dit assez niaisement le tailleur, pris à l'imnroviste.

— Elle la retrouverait assez nombreuse, avec ses deux enfants.

— Je puis les installer ici : dit la supérieure avec un à-propos menaçant.

Marcienne serra Léo et Diane contre elle.

— Ma sœur, ce ne serait plus du tout la ] lême chose.

— Pourquoi, docteur?

— Oh ! j'en aurais trop long à expliquer... Il se fit un petit silence.

— Alors, — demanda Marcienne d'une voix palpitante, — nous pouvons l'emmener?

— Comme vous y allez !

— Je m'y oppose, dit vivement la supérieure en froissant son double chapelet et ses têtes de mort, comme une geôlière qui froisse un trousseau de clefs.

— Et moi aussi, je m'y oppose pour aujourd'hui. Elle n'est pas préparée au voyage. Ce sera pour un autre jour.

— Pour demain ? insista Marcienne.

— Quelle vocation ! qu'en dites-vous, monsieur Paupe ?

Le tailleur était sombre. Cette avidité de famille de la part de son unique enfant l'atteignait au cœur, sous l'armure de sa colère contre les d'Arsonval. 11 se voyait de plus en plus enlacé par une fatalité qui lui avait pris son repos, son pauvre petit Maximilien, et qui absorbait maintenant Marcienne.

Quand donc aurait-il une famille pour lui tout seul, et non pour la famille des autres ?

Il ne voulait pas résister trop ouvertement à

sa fille. Il savait, par expérience, que ses objections no lui servaient guère, et que ses rebellions contre les volontés de Marcienne lui portaient malheur.

Il crut cependant devoir faire remarquer qu'il était mal logé ; qu'il n'avait rien chez lui de ce qui était nécessaire à une personne délicate et malade comme madame d'Arsonval ; sans compter qu'il ne se reconnaissait pas le droit de trancher, par lui-même, une question de cette gravité.

La supérieure fut de l'avis de M. Paupe.

— Qu'avez-vous à répondre à cela, mon enfant ? dit le docteur en se remettant en face de Marcienne.

— Papa a bien raison, monsieur. Nous sommes trop pauvrement logés pour recevoir madame d'Arsonval ; mais, il y a précisément, tout à côté de chez nous, une maison à louer, plus nouvelle que la nôtre, et qu'on pouri'ait arranger.

Paupe allait dire à sa fille :

— Avec quel argent feras-tu cette dépense ? Mais il se souvint de l'argent de M. Sainton

et du crédit ouvert. Il baissa la tête.

Cette défection aviva le courage de la supéieure :

— Je ne permettrais pas, dit-elle avec» lenteur,

en croisant ses mains dans ses larges manches, — qu'on emmenât madame la comtesse sans une déclaration formelle de sa famille.

— Je prends cela sur moi, dit le docteur.

— Moi, je ne me permets pas de rien prendre sur ma conscience, répliqua la religieuse. Cette chère dame m'a été confiée par son mari...

— Qui est mort ! interrompit le médecin.

— Elle a son père... ^

— Qui a donné ses pleins pouvoirs à M. Sainton.

— M. Sainton n'est pas ici.

— On peut lui écrire aujourd'hui même, et avoir la réponse dans quatre jours.

"— M. Sainton ne voudra pas, quand il attend M. Meurville.

— On peut essaj^'er. Quanta M. Meurville, je ne crois pas qu'il ait à se plaindre, s'il trouve sa fille guérie.

— Guérie? répéta Paupe avec un air de doute.

La supérieure ne se fit pas l'écho de cette parole téméraire. Elle sourit d'un sourire moqueur et béat.

— Guérie! murmura Marcienne enjoignant les mains.

— C'est du moins la seule chance qui nous

reste, — repartit le docteur ; — j'avais songé à écrire à M. Paupe. Il m'est plus agréable qu'il soit venu de lui-même.

— Oh ! ce n'est pas moi ! — ne put s'empêcher de dire le tailleur. — C'est Marcienne !

— Votre fille, monsieur Paupe, c'est votre conscience. Elle vous fait honneur et vous êtes trop modeste. J'aimerais mieux n'avoir pas à me déranger, pour aller voir là-bas la malade qui se trouvait ici à ma portée. Mais tant pis, le devoir avant tout ; et mon devoir professionnel c'est de déclarer qu'avec les distractions bornées, la serinette perpétuelle, et l'atmosphère de cette maison-ci, madame d'Arsonval neguérira jamais. . . Vous entendez cela, monsieur Paupe, le devoir ; vous avez été soldat ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! voici une corvée qu'il s'agit d'accepter bravement, et de remplir comme vous avez rempli l'autre. Les enfant sont bonne mine ; donnez un peu de cette bonne mine à la mère.

Le médecin se tut, en continuant par un beau rire persuasif son argumentation.

— Nous reviendrons dans cinq jours, dit Marcienne timidement, pour ne pas offusquer la supérieure.

Et, s'adrossant aux enfants, en cachant l'orgueil qui s'étalait sur sou front :

— Un peu de patience, monsieur Léo et mademoiselle Diane ; dans cinq jours, vous aurez votre maman, M. le docteur le promet.

Elle s'approcha une dernière fois de la malade, qui, pendant tout ce colloque, s'était replongée dans ses limbes.

— Au revoir ! madame la comtesse, — dit-elle en lui faisant une révérence, comme si madame d'Arsonval avait pu la comprendre. — Nous reviendrons bientôt. Vous ne les quitterez plus ! Monsieur Léo, et vous, mademoiselle Diane, embrassez votre maman... pas trop fort, vous lui feriez peur, et vous lui feriez mal.

Les enfants se haussant sur la pointe des pieds, tendant le cou et avançant la bouche, sollicitèrent un baiser que la malade laissa prendre sur chacune de ses joues, avec une sorte de jjlaisir que son regard interrogeait.

Marcienne, pour sa part, avec un tact qui révélait en elle toutes les divinations féminines, ne réclama pas d'autre récompense que celle qu'elle avait reçue déjà, et se tint modestement entre les deux enfants pendant que ceux-ci prenaient le baiser de leur mère.

Quand ce fut fini, la fille du tailleur se recula doucement avec Léo et Diane.

Madame d'Arsonval attirée, se leva avec une vivacité qu'on ne lui connaissait plus; elle voulut

parler, crier ; le médecin s'interposa et rompit le charme.

— Partez!— dit-ilàMat'cienne;— en voilà assez pour aujourd'hui. Revenez dans cinq jours... Madame la supérieure, ajouta-t-ii d'un ton légèrement goguenard, —-je défends toute autre visite pour notre malade ; il fau t la laisser reposer... et réfléchir.

Page 1