LA PAIX
Léo accourut dès que le docteur lui eut transmis le résultat de sa conversation avec Marcienne.
La fille du tailleur l'attendait. Elle avait dit à son père :
— Laisse-moi lui parler seule, toute seule. S'il te savait là, il croirait que je me méfie. Je veux lui prouver ma confiance, et le persuader de l'estime que je garderai de lui. Va, ne crains rien. Ce fils que je te refuse était digne de toi. Il a de la vraie noblesse dans l'âme. Il a été bien malheureux depuis trois mois ; mais ce que j'ajouterai de douleur à celle qu'il a déjà le guérira plus vite.
Paupe partit en toute confiance, et laissa grande ouverte la porte de sa maison.
Léo trouva Marcienne dans la boutique, assise avec la pâleur de la convalescence, les yeux brillants de l'émotion qu'ils voulaient dissimuler. Dès qu'elle le vit entrer, elle se leva et se dirigea vers sa chambre.
Léo fit un geste d'étonnement et l'arrêta. Marcienne se retourna vers lui, et, avec un beau sourire, l'engagea à la suivre.
— Vous n'avez pas peur de moi ? demanda le jeune comte.
— Non, répondit-elle simplement.
— Vous avez raison, — dit-il, — et je vous remercie.
Ils entrèrent. Marcienne, qui avait encore un peu de faiblesse, prit une chaise, et en montra une autre à Léo, mais Léo refusa et resta debout.
— M. Capron vous a dit?... commença Marcienne.
— Oui, — interrompit Léo d'une voix ferme et grave, — il m'a dit ce que vous l'aviez chargé de m'apprendre.
— Vous venez me faire des reproches ?
— Non, Marcienne.
Léo avait dit cela doucement, tendrement. Marcienne, qui avait fermé à demi les yeux, les ouvrit tout à fait, et fut étonnée du regard dé-
cidé, mais paisible et doux dans sa résolution, de Léo. Elle s'attendait à des protestations, à des plaintes. Elle fut éblouie de sa sérénité ; le grand courage de celui qu'elle repoussait redoubla les battements de son cœur. Elle sentit qu'elle l'aimait plus qu'elle ne l'avait jamais aimé, et que, dans aucune minute des dix années écoulées depuis qu'elle l'avait vu entrer chez son père, elle ne l'avait trouvé si près de son âme.
— Merci, — dit-elle d'une voix tremblante. — Vous m'avez donc comprise ?
— Puisque je vous aime !
— C'est qu'il y a trois mois...
— Il y a trois mois, Marcienne, .j'étais fou. J'ai eu bien des remords pendant cette cruelle maladie. J'ai comparé le mal que je vous avais fait à ma douleur égoïste, et j'ai senti que j'avais une grande dette à vous payer. J'accepte l'expiation que vous m'imposez. J'avais bien peur de la réponse que m'a apportée M. Capron : mais cette réponse, je l'ai justifiée dans le passé. Je suis digne d'être votre mari, ma chère Marcienne. Mais ce sera mon châtiment d'attendre, pour le devenir, que vous n'ayez plus aucun doute. Je ne vous demande même pas de fixer un terme à l'épreuve. J'attendrai. Étes-vous contente?
Marcienne laissa tomber ses deux mains sur ses genoux et contempla Léo, la bouche entr'ouverte par un étonnement silencieux qui redoutait de pousser un soupir.
Quoi ! elle avait obtenu si vite ce prodige ! Elle le trouvait, comme elle l'avait souhaité, résigné, courageux, respectueux. Elle n'avait ni à le gronder, ni à le rassurer. Son amour, laissant toute convoitise vulgaire, s'était épuré et défiait le sien avec héroïsme.
Marcienne abaissa ses paupières pour rassembler et concentrer en elle tous les rayons qui partaient du front, des yeux, de la bouche de Léo.
— Je savais bien, — murmura-t-elle enivrée de sa victoire, — que vous me comprendriez.
Mais aussitôt, à cette joie pieuse, se mêla une grande tristesse, et comme le désappointement de ne point souffrir assez.
Elle ne soupçonnait pas une ruse, un artifice d'amoureux. Elle voyait bien que Léo était sincère; mais cette sincérité visible, en paraissant dénouer la crise, la prolongeait ?u contraire.
Si Léo était à ce point héroïque, pourquoi lui imposer une épreuve ? Mais Léo pouvait se tromper, être dupe d'une fierté contagieuse. A son insu, il se rendait peut-être justice plus qu'il ne croyait, en allant au-devant d'une
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épreuve longue, sans fin. Il donnait doublement raison à Marcienne, en se montrant généreux comme elle voulait qu'il le fût, mais aussi en modérant si vite cette passion excessive.
Elle, qui se croyait résolue, qui avait si bien préparé son cœur à cette entrevue, à cet adieu, elle éprouva tout à coup un doute terrible. Fallait-il tendre la main ix cet ami devenu si pareil à elle-même, et lui dire :
— Je t'aime pour ta grandeur, je suis la femme.
Fallait-il persévérer dans son renoncement et prendre acte d'une résignation qui l'épargnait avant l'heure ?
Marcienne rouvrit les yeux, mit toute son âme dans con regard et s'interrogea, en interrogeant Lécj. Pt'udant une minute, la fièvre de ses délires passés lui brûla les veines, alternant avec de brusques refroidissements. Elle avail couru moins de dangers, trois mois auparavant, en se débattant dans les bras de Léo ; car, cetU fois-ci, c'était son amour pudique qui était tenté de s'immoler de lui-même à un amour qui le dépassait.
Léo, surpris de son silence lui répéta :
— Êtes-vous contente ?
Il s'était approché d'elle. Il voulut lui prendre la main; elle vit dans ses yeux noirs une phos-
phorescence subite, qui pouvait se communiquer, provoquer une explosion et rejeter dans un brasier cette sagesse, trop rigoureuse, de deux jeunes cœurs luttant contre leur jeunesse et contre la vie.
Ce fut cette lueur incendiaire dans les yeux de Léo qui affermit et calma Marcienne. La peur repoussée revint et la saisit. Elle se leva toute blanche.
— Oui, je suis contente, mon ami, mon frère, lui dit-elle.
— Votre frère, Marcienne, —répondit le jeune d'Arsonval, en modulant ce mot de frère pour en savourer la douceur et en exprimer Vameitume, — comment ne vous semble-t-il pas aussi -difficile d'être ma sœur que d'être ma femme ? Quant à moi, si je ne suis pas votre mari, je ne serai pas votre frère. Je veux garder longtemps une espérance et, quand je l'aurai perdue, je veux tout perdre.
Léo se leva avec un léger froncement des sourcils qui n'effraya pas Marcienne. Quand elle retrouvait en lui l'enfant volontaire et mutin d'autrefois, elle s'affermissait dans ses résolutions et dans ses méfiances.
Elle répliqua doucement :
— Monsieur Léo, me permettez-vous, du moins, de vous appeler mon ami ?
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— Ah ! Marcienne ! . . .
— Eh bien ! mon ami, je vous remercie de votre courage qui rassure le mien. Restons dana la simplicité de notre première amitié. Si j'ai tort, je le verrai ; si je fais un rêve impossible, je n'y mettrai pas d'entêtement. L'épreuve dont vous parlez, je ne l'impose pas à vous seul ; je me l'impose aussi. Vous l'acceptez ? C'est bien. Ne parlons plus de cet avenir qui nous gène. Parlons de ce passé qui nous a faits si doucement et si fortement ce que nous sommes l'un pour l'autre ; voulez-vous ?
Alors Marcienne, de sa voix caressante, se hâta de rappeler les mois passés ensemble dans cette maison. — Vous souvenez- vous ? — disaitelle à chaque instant. Elle montrait, par la porte de sa chambre ouverte sur la boutique, la table où elle avait mis le couvert de Diane et de Léo, ne voulant pas manger avec eux. Léo ce jour-là avait été chercher une assiette pour elle. Il était déjà bien insubordonné. Elle no craignit pas de parler de la nuit de Noël, malgr< ■ son triste lendemain.
— Vous ai-je jamais dit, — reprit-elle avec une gaieté vaillante, — que je vous avais entendu marcher, dans cette nuit-là, cherchant les petits souliers de mon frère à tâtons, au bas de Vétabli. Je faisais semblant de dormir; je ne
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dormais pas, et j'étais bien impatiente de yoîr ce que vous prépariez.
Ces retours de Marcienne vers le passé étaient encore une liabileté de sa part. Elle voulait, on avivant la reconnaissance de Léo, lui inspirer des scrupules, relativement à son amour. Elle voulait l'attendrir, le rajeunir, pour se vieillir elle-même, et comme elle mêlait son père à. chacun des tableaux qu'elle évoquait, elle obligeait Léo à se distraire de la contemplation d'elle» seule, en reportant une part de sa reconnaissance et de son amitié sur le tailleur.
L'entretien dura plus d'une heure. Quand la convalescente fut fatiguée de cette longue causerie, et quand elle fut forcée de laisser voir sa fatigue pour ne pas retomber malade, tout ce qui restait de profane à ses yeux, de violent, de dangereux, dans leur tendresse réciproque, s'était comme dissipé dans une atmosphère printanière, embaumée d'innocence.
Léo domina fièrement sa tristesse, en disant adieu à Marcienne. Il annonça son départ pour le lendemain.
Il allait sortir par la porte de la rue. Marcienne ouvrit la porte du jardin.
— Non, par ici, monsieur Léo, lui dit-elle.
Il la regarda. Elle souriait avec grâce et montrait la petite porte à claire-voie sur laquelle il
s'était appuyé l'automne dernier pour lui parler d'amour.
Il entra avec elle dans le jardin. Il regarda les plates-bandes encore tassées par le piétinement de l'hiver, les rosiers qui avaient de longues branches, sans aucune rose.
— Il n'y a pas une fleur à emporter ! dit-il avec un soupir.
— Emportez tout le jardin dans votre souvenir, lui répondit-elle.
Il alla jusqu'à la haie de sureau, ouvrit la porte, s'arrêta, comme s'il avait tout à coup bien des choses à dire, qu'il avait oubli(ies dans leur tête-à-tête, et serrant la main de Marcienne qu'il souleva pour porter à ses lèvres, mais qu'il laissa retomber ensuite, il murmura:
— Adieu, adieu, Marcienne !
Puis il sortit.
— Au revoir, monsieur Léo, répondit Marcienne, dont la voix s'éteignit dans sa gorge.
Léo s'éloigna rapidement. Au bout de deux pas, il se retourna.
Marcienne, qui avait eu peur de tomber, tant ses jambes tremblaient, s'appuyait sur la petite porte et le regardait avec une angoisse profonde. Il mit ses doigts sur sa bouche et lui envoya un long baiser.
Marcienne se redressa, sembla grandir. Elle
reçut dans la brise qui passait sur la vallée, ce regret, ce reproche, cet espoir, et le but dans une lente aspiration. Elle ne rendit pas à Léo son baiser. Mais ses yeux s'ouvrirent démesurément et rayonnèrent ; sa bouche palpita.
Tout ce qu'elle avait cru facile lui devint douloureux et lui parut impossible. Léo lui attirait le cœur hors de la poitrine. Elle faillit pousser un cri, le rappeler. Mais elle se retint à la petite porte qui remua sous son effort, et demeura immobile, dans un vif rayon de soleil qui réchauffait son pâle visage.
Léo ne se retourna plus. Marcienne demeura à la même place aussi longtemps qu'elle put le voir, et quand il eut disparu, elle se recula, pour l'apercevoir encore une fois, au loin, dans une montée de la route, à travers une éclaircie des arbres. Quand elle eut la certitude que la chère vision ne reparaîtrait plus, elle revint à petits pas dans sa chambre, les mains jointes, pleurant en silence ; tandis que Léo, derrière les arbres, se cachait pour essuyer ses larmes, avant de rentrer au château.
Je pourrais finir là; mais rien ne se dénoue dans la vie ; et Marcienne. qui vit encore, n'a pas fini d'aimer, c'est-à-dire de souffrir.
Plusieurs années s'écoulèrent sans qu'elle revît Léo. Il travaillait avec violence et entête-
ment. Il ne revint pas de longtemps au château d'Arsonval. Sa première ardeur de travail était alimentéepar une sourde colère contre lui-même qui n'avait pu vaincre de si faibles raisons, et par son amour pour Marcienne, à laquelle il voulait donner tort. Il songeait qu'après cinq ou six ans il pourrait lui dire avec l'autorité morale acquise dans un incessant labeur :
— J'ai été fidèle au passé; je serai fidèle à l'avenir.
Mais il donna raison, au contraire, à celle qui l'avait bien jugé. Au bout de six ans, quand il eut apaisé ou transformé dans le travail cette fermentation de sa première jeunesse, il en vint sans s'en apercevoir, à aimer l'étude plus que son premier amour; ou plutôt son premier amour, en lui suggérant un besoin de tendresse qu'il satisfit par sa pitié envers les malades et les malheureux, le livra à des recherches, à des sacrifices, à des idées qui rélevèrent rapidement au-dessus de sa passion.
Qu'il commît à l'égard de Marcienne ces infidélités dont Rose Gautier avait été la première amorce; eue dans sa vie d'étudiant interne en médecine, il voilât de temps en temps l'image lointaine et austère, pour sourire à uno vision passagère ; c'étaient là des faiblesses, sans conséquences réelles pour son amour; mais l'étude,
en purifiant encore son culte, faisait monter peu à peu Marcienne sur un nuage idéal.
Le jour où ce qu'il y a de grand, d^universelleraent humain, de libre et de fier dans sa profession, le saisit et lui mit devant les yeux un horizon de devoirs que sa vie entière suffirait à peine à remplir, il se crut plus que jamais fidèle à Marcienne, parce qu'il colorait cette infidélité du cœur du reflet des vertus admirées dans son amie d'enfance.
— Elle doit être contente de moi,— disait-il,— elle doit savoir ce que je fais.
C'était un piège subtil tendu par sa vanité à son amour que cette volonté de bien faire pour être admiré. Il ne lui venait pas à l'idée de s'interrompre àa combat qu'il livrait contre l'ignorance et la routine, pour associer plus étroitement Marcienne à sa vie. Il prit l'habitude de ne lui devoir que des inspirations. Il la transfigurait ; elle était de moins en moins femme, à mesure qu'elle devenait une muse mj'^stérieuse. Tl croyait ne pas s'éloigner d'elle, parce qu'il montait, et, à mesure que le temps s'écoulait, à mesure que les réalités douloureuses ou brutales lui prenaient sa sensibilité quotidienne, il remettait à une autre étape l'heure de songer à son bonheur égoïste.
Il recevait par sa famille qui allait sans lui en
Champagne, des nouvelle de Marcienne. On lui disait qu'elle vivait tranquille, bien portante, honorée, près de son père, qu'elle aidait plus que jamais de son travail ; et Léo, ne sentant aucune inquiétude, se croyait obligé de prolonger sa patience, puisque Marcienne attendait si bien.
Quant à Marcienne, elle savait, par les lettres reçues au château, plus tard par les journaux, que la science occupait absolument Léo. Elle était glorieuse de ses succès, comprenait bien que l'amour s'évaporait dans ces aspirations du docteur, et disait modestement, pour ne pas le dire tristement :
— Peut-être ne serait-il pas devenu tout cela, s'il m'avait épousée !
Paupe, blessé de ne pas voir Marcienne plus sollicitée par Léo, ne pouvait entendre sa fille parler ainsi sans la contredire.
— Tu lui as donné l'amour du travail, répondait-il ; si tu étais sa femme, tu lui donnerais du génie !
— Sa femme ! — répliquait Marcienne en regardant la table où elle avait servi le bol de café tout chaud au petit Léo d'Arsonval ; est-ce qu'un grand médecin épouse sa rv^'ante ? — et moi, j'ai été sa servante.
Paupe, furieux, ne comprenant pas que Mar-
cienne plaisantât ainsi, jetait son ouvrage sur rétabli et boudait sa fille pendant cinq minutes.
C'était tout ce que pouvait faire cette ancienne bête fauve, revenue des bois.
Un jour, c'était dix ans après l'adieu de Léo à Marcienne, on apprit que Léo se mariait. Il épousait la fille de son maître préféré, et ce mariage était comme une reprise de clientèle.
Paupe voulait d'abord cacher cette nouvelle à sa fille ; mais, dans un accès de fureur, elle lui échappa.
Marcienne n'attendait pas une confirmation si absolue de ses prévisions. Elle se persuadait depuis quelque temps que Léo ne se marierait jamais.
Son amour s'était évaporé comme une rosée de printemps que boit le soleil, et quel soleil ? celui de Paris. Mais il devait lui rester, selon les conjectures de Marcienne, un sentiment de respect grave, pudique, qui le maintiendrait, comme elle, dans un célibat volontaire. Elle voulait croire qu'ils resteraient au moins unis par ce double veuvage de leurs cœurs.
- Elle pâlit, en apprenant ce mariage, qui était un arrangement d'orgueil et d'égoïsme scientifique; puis elle eut un large sourire, qui répandit une grande clarté sur tout son visage.
— Eh bien ! — dit-elle, — n'avais-je pas raison ? Tu vois bien qu'il n'était pas fait pour m'attendre, et que je n'étais pas faite pour lui. Je triomphe.
Hélas! les triomphes de la raison ont une première amertume. Celui-là fît pleurer Marcienne en secret pendant plusieurs jours, et la rendit triste. Mais bientôt elle reprit avec la même placidité sa besogne quotidienne, son devoir filial. Paupe se garda bien de lui parler de mariage. Il avait pris son parti de vieillir près d'elle, sans espérer des petits-enfants. Il s'imaginait qu'il avait de bonnes raisons d'en vouloir à l'enfance.
En dix ans, les vieux amis étaient morts, M. de Ville-sur-Terre, au bord du lac de Côme; le docteur Capron, dans sa voiture, la nuit, en revenant de faire une visite à de pauvres gens.
Quant à M. Meurville, qui n'était l'ami que de lui-même, il mourut d'apoplexie foudroyante, au Havre, dans le mois de février 1-848, en' apprenant que Louis-Philippe, sur la recommandation de M. G-uizot, avait eu l'intention de le nommer pair de France.
Diane s'était mariée à un homme d'esprit, sans état et sans titre; elle venait passer l'été au châ-^ teau d'Arsonval avec sa mère, son mari et ses enfants. Elle voulut absolument que Marcienne fût la marraine de sa seconde petite flfUe.
-— Cela lui portera bonheur de porter votre nom, dit-elle à la fille du tailleur.
Marcienne accepta, et ce fut à cette occasion que Paupe, abjurant encore une fois ses vieilles haines, fit sa seconde entrée dans le château.
Le tailleur mourut en décembre 1851. On dit dans le pays que c*était la fureur d'indignation causée par le coup d'État qui avait tué ce brave cœur, ce vieux libéral. Mais ce bruit fut bientôt démenti. Pouvait-il en être autrement dans une contrée dont M. de Maupas était alors la grande illustration ? Du reste, on sait bien que ce ne fut pas en général de saisissement quo les gens de l'opinion du père Paupe furent tués, au 2 décembre, M. de Maupas est encore là pour le dire.
Marcienne, que rien ne retenait plus dans cette maison vide, hantée par tant de souvenirs, accepta roâ"re d'aller vivre avec Diane, de l'aider à élever ses enfants. Ce fut ainsi qu'elle rentra pour toujours dans ces fonctions maternelles qui étaient, disait-elle, sa vraie vocation.
Elle eut, dès lors, des occasions de revoir le docteur Léo; non pas fréquemment, car un grand savant tel que lui est fort occupé. Léo, la première fois, ressentit quelque embarras; mais la sérénité du visage de Marcienne lui fit honte de sa honte.
Ils sont aujourd'hui de vieux amis, comme s'ils n'avaient pas été autrefois de trop jeunes amis.
Est-il nécessaire, pour n'oublier personne, d'ajouter que Rose Gautier avait cpousô maître Herluison, et que le ménage parut très-heureux ?
Marcienne, je l'ai dit, vit encore. Elle a de beaux cheveux blancs qui mettent comme des bandelettes autour de son blanc et large visage. Ses yeux sont toujours beaux, malgré les plis qui les environnent, et sa bouche paraîtrait sévère, si l'habitude, reprise après avoir été longtemps perdue, de sourire aux enfants et aux petits-enfants de Diane, n'empêchait constamment ses lèvres de s'amincir et de se raidir.
Elle est restée, malgré ses soixante ans, active et alerte. Les gens de Paris, qui ne connaissent pas son histoire, l'admirent, tout en disant :
— A la bonne heure ! voilà une vieille fille qui n'en veut pas au genre humain de ce qu'elle n'a trouvé personne pour l'épouser. Il est vrai qu'elle n'était pas faite pour aimer.
Quelquefois, Marcienne entend ces propos. Elle regarde alors au loin, devant elle, poui n'être pas tentée de sourire ou de laisser voii un peu de tristesse.
Quelques jours avant sa mort, Paupe lui disait en riant :
— Je pense souvent à cette singulière idée de M. Meurville, qui voulait me faire couronner, parce que je n'avais pas étranglé ses petits-enfants ! Il avait raison. J'étais méchant, et tu m'as rendu bon; mais je ne regrette pas le brevet de l'Académie. N'es-tu pas mon prix de vertu?