LA CHASSE AU LOUP
Marcienne fut satisfaite et accablée du départ àe Léo.
II avait bien agi; il avait montré du respect et du courage. Elle était délivrée de la crainte de le voir apparaître, le matin, derrière la haie de son jardin, et, vers le soir, quand Paiii e sortait pour se promener et causait dans le village, de le voir passer sa tête par la fenêtre ouverte ou par la porte. Elle pouvait retourner au château. Mais elle se garda bien d'y aller aussi souvent qu'autrefois, de peur de rendre trop sensibles les absences passées, et de montrer qu'elle revenait depuis que Léo était parti.
Elle pouvait aussi sortir librement et reprendre ses habitudes.
Mais la plus ferme et la plus naïve vertu du monde ne peut empêcher le cœur de soupirer des victoires trop complètes, qu'il remporte plus facilement qu'il ne le pensait. Marcienne avait eu si grande peur de l'amour de Léo qu'elle craignit de l'avoir exagéré.
Elle pleura; elle souffrit d'avoir atteint si aisément son but. Mais personne ne vit ses larmes et personne ne se douta de sa douleur; pas même le docteur Capron, qui vint en visite quelques jours après ce départ et qui, l'ayant observée pendant plus d'une heure, repartit pour Troyes, persuadé qu'il en était pour ses frais d'imagination, et que le roman, espéré ou redouté par lui autrefois, n'avait jamais eu la moindre chance de réalité dans cette conscience réelle et pratique de Marcienne.
L'épreuve la plus dure commença pour la pauvre fille.
La lutte contre l'opinion, contre la méchanceté, et même la lutte contre l'amour de Léo l'eût trouvée intrépide, victorieuse. Mais ce combat contre le vide, cette satisfaction creuse, obtenue par le départ, cette sécurité si vite acquise lui donnèrent une grande tristesse et désenchantèrent jusqu'au sentiment qu'elle
cachait au fond de Tàme. Qu'était-ce que l'amouî dont elle faisait sa foi, s'il était si peu reconnu, si aisé à dissimuler ?
Elle douta d'elle-même en doutant de Léo. Alors, elle ferma ses livres ; elle ne voulut plus de cette coquetterie intellectuelle qui la poussait à s'élever pour se maintenir, vis-à-vis de la famille d'Arsonval, dans sa tâche d'amie, de sœur selon l'esprit. Elle redevint, tout à coup, la paysanne qt^'elle eût été fatalement, sans l'éclair jeté dans sa vie par les yeux terribles de Léo et par le doux sourire de Diane.
Elle se persuada que le ménage de son père avait été bien négligé. Elle s'en occupa exclusiv^ement, ne s'interrompant que pour coudre auprès de l'établi de Paupe; et encore parutelle vouloir renoncer à la collaboration qu'elle avait offerte h madame Gautier et demanda-telleun jour à son père de lui donnera coudre les rudes étoffes qu'il taillait; comme si les robes des élégantes du pays eussent été capables, en passant par ses mains, de l'entretenir de vanités qui lui faisaient horreur, . comme tout ce qui n'était pas le devoir quotidien, terre à terre.
L'automne finissait, madame d'Arsonval allait rejoindre son fils à Paris. M. Meurville avait terminé sa campagne électorale. Les élections étaient remises; la dissolution projetée et an-
îioncée se trouvant ajournée. Marcienne embrassa la comtesse et Diane avec une résignation qu'elle prit elle-même pour un refroidissement.
— Quand elles reviendront, — se dit-elle tout bas, — elles me seront indifférentes ; cela vaudra mieux pour elles et pour moi.
Elle vit fermer les fenêtres du château, avec ce contentement que donne la solution d'une crise, quelle qu'elle soit. Quand elle vit passer au loin les voitures qui emportaient la famille d'Arsonval, elle pensa :
— C'est fini !
Deux jours après ce départ, le temps devint mauvais; les feuilles tombèrent. Marcienne alla les voir tomber dans la forêt, voltiger audessus du parc, tourbillonner autour d'elle, comme si elles eussent dû l'ensevelir, et ensevelir avec elle tout ce mirage d'un bonheur, pourtant peu exigeant, puisqu'il devait se borner à souffrir.
Rose Gautier parut très désappointée du départ de Léo. Elle l'avait trouvé aimable, et s'était montrée fière de ses façons galantes. Il était parti la veille d'une fête où il avait promis de la rencontrer. Elle bouda Marcienne, s'imaginant que celle-ci avait exigé ce départ par jalousie. Mais on ne boudait pas longtemps Marcieuno, et Rose n'était pas faite pour
bouder. Quinze jours après son grand désappointement, elle avait repris ses chansons, et aj^ant appris que M. Meurville avait conseillé, devant témoins, à M^ Herluison de l'épouser, elle se mettait gaiement en frais de petites mines, pour que l'huissier se mît en frais de belles manières.
Deux mois s'écoulèrent. Vers la fin de décembre, la veille de Noël, Rose rencontrant Marcienne, lui demanda de sa voix de linotte :
— As-tu vu M. Léo ?
— Quand donc ?
— Il est arrivé ce matin ; on l'a vu monter au château.
Marcienne eut un tressaillement qu'elle mit sur le compte du froid. Elle serra sa pelisse, car il commençait à neiger, et après une seconde de silence, qui suffît à arrêter le claquement de ses dents :
— Il vient sans doute chasser, dit-elle .
— Moi, ~ répliqua Rose en riant, — je croyais qu'il venait pour mettre un petit Noël dans nos souliers. Mais maintenant ce n'est plus moi qu'il chargerait de ses achats.
Cette allusion à la fête de Noël, qui avait été marqiiée prur Marcienne par une si grande espérance et par un si grand deuil, lui serra le cœur et lui donna un pressentiment.
— Tii es folle, — dit-elle à Rose. — Nous ne sommes plus des enfants; ni lui non plus.
Elle tourna le dos à Rose Gautier et revint bien vite à la maison. Elle n'annonça pas à son père la nouvelle donnée par Rose. A quoi bon ? depuis deux mois, le nom des d'Arsonval n'avait pas été prononcé une seule fois dans la maison Paupe; il était inutile de l'éveiller.
Ce qu'elle avait dit à Rose, Marcienne à la rigueur pouvait l'admettre. Les plus belles chasses, dans la forêt d'Othe et dans les bois attenant à la forêt, se faisaient en hiver. Précisément quelques jours auparavant on avait parlé d'une battue au loup. M. le comte d'Arsonval était venu pour oifrir l'hospitalité au louvetier du département et à quelques amis.
La chasse finie, la bête tuée, ils repartiraient pour Paris, sans même traverser une fois le village.
Non, il ne venait pas réveiller les souvenirs enfantins de cette nuit de Noël, qui avait donné tant de joie et qui avait été suivie de tant de larmes. Marcienne, à plusieurs reprises, alla dans le jardin, regarder le château, que l'hiver semblait avoir rapproché d'elle, en supprimant les verdures de la perspective.
Quelques fenêtres en effet étaient ouvertes. On voyait monter une grande fumée bleue dans
le ciel gris. Léo était là, en joyeuse compagnie de chasseurs. On entendrait, le lendemain, les aboiements des chiens, les coups de fusil; le tapage durerait deux ou trois jours; puis, le silence recommencerait, le silence passager de l'hiyer pour la nature, le silence éternel pour le cœur de Marcienne.
Dans la nuit, Marcienne crut entendre des petits pas d'enfant et le souffle ému d'un petit rôdeur qui passait près d'elle, pour aller déposer une surprise, un beau pantin doré dans l'àtre du tailleur. Mais, après ce rêve éveillé, elle en eut un autre terrible : elle vit mourir son frère Maximilien, et Léo contemplait le mort en réclamant le titre de frère ; puis elle se vit elle-même, avec son père, par un froid pareil, marchant sur la route de Troyes, pour rattraper Diane et Léo qui s'étaient enfuis!
Le jour de Noël et le jour de Pâques embarrassent beaucoup, en province; à la ville et à la campagne. Ceux qui n'allaient jamais à la messe ne veulent pas, sous prétexte de très grandes fêtes, se livrer ces jours-là à une démonstration peu sincère. Mais il faut beaucoup d'autorité ou beaucoup de finesse, quelquefois l'une et l'autre, pour ne pas aller à l'église. Les femmes les enfants ont toujours une toilette neuve ou une raison de sentiment à faire valoir, et le
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mari, le père ou le frère libre penseur a toujours un assaut à subir.
Le nom de libre penseur n'était pas usuel en 1839, comme il l'est devenu ; on se servait encore du nom de voUairien, dans les villes, et du nom de libéral dans les campagnes.
Paupe était un libéral. On le fusillerait aujourd'hui d'une épithète plus terrible. Quoi qu'il en fût, à cette époque il devait un exemple de libéralisme. Il est vrai qu'il devait aussi ménager sa fille Marcienne ; pour mettre d'accord sa résistance avec sa soumission à sa fille, il trouvait toujours, aux deux grandes fêtes carillonn 'es, un voyage nécessaire à faire à Troyes, ou une course dans les environs.
Le matin de Noël, il se souvint qu'il avait de l'ouvrage à reporter, un compte à régler, à deux lieues de là. Le temps était superbe ; le froid était clair ; le soleil faisait briller des pendeloques aux arbres, argentait la route et invitait à la marche. Paupe embrassa Marcienne, lui dit en riant qu'il n'avait pas peur de la laisser seule, puisqu'elle passerait la journée à réglise ; et bien chaussé, bien vêtu, le chapeau sur Toreille (car il avait décidément répudié le bonnet de coton) il se mit en route, promettant de revenir de bonne heure.
Marcienne eut envie d'aller avec lui. Mais
comment expliquer et légitimer, même devant son père, cette audacieuse dérogation à ses habitudes? S'il est difficile aux hommes de se soustraire à cette solennité traditionnelle des deux fêtes, il était impossible à une fille honnête, pieuse comme Marcienne, qui n'avait pas osé assister à la messe de minuit, de ne point paraître à la messe du jour.
Elle laissa partir son père avec un pressentiment plus poignant ; elle s'habilla, le cœur triste ; se hâta de sortir, pour être protégée dans la rue par la vue do tout le monde, et arriva une des premières à l'église.
Quand elle revint, la messe dite, elle s'attarda en chemin, échelonnant ses haltes devant les portes, où elle disait longuement au rev^oir à chaque femme de sa connaissance. De temps en temps, elle jetait un regard furtif à droite, à gauche, devaHt elle, ayant peur d'apercevoir LÔ3, écoutant toujours si elle n'entendrait pas tout à coup, au loin, l'aboiement des chiens, le départ pour la chasse.
Enfin elle se trouva devant la porte de la maison. Elle rentra, et, toute seule, elle se sentit presque défaillir ; elle se mit à pleurer.
— Lâche que je suis ! ~ se dit-elle, — je voudrais le voir et je tremble qu'il ne vienne. Je voudrais être certaine qu'il n'est ici que pour la chasse,
et si j'en avais la certitude, je serais désespérée.
Elle alluma le feu dans l'âtre et resta assise une heure, à regarder les cendres s'attiédir, rougir, étonnée de ne pas retrouver les petits souliers et les petits sabots qu'elle avait si bien revus dans son rêve.
Au bout d'une heure, elle alla brusquement dans le jardin, pour s'assurer qu'elle n'avait pas été le jouet d'une hallucination, la dupe d'un faux renseignement, et que les fenêtres du château avaient bien leurs volets ouverts.
En effet, le soleil mettait une poignée de dards aigus sur une vitre, et ce faisceau de lumière semblait faire jaillir des étincelles jusque sur elle, comme une menace.
Elle rentra dans sa chambre, s'assit sur le bord de son lit, et resta là, immobile, se promettant de ne penser à rien, jusqu'à ce que les cloches l'appelassent pour les vêpres.
Il lui sembla tout à coup qu'on ouvrait la porte de la rue ; un pas retentit sur les marches et sur l'aire de la boutique. Elle se leva, frémissante d'une terreur qui était en même temps une grande joie.
— C'est lui, murmura-t-elle.
Elle s'élança pour le recevoir dans la boutique, pour l'empêcher d'entrer dans sa chambre. Mais
STDIPLB AMOUR 301
Léo poussait discrètement la porte, comme elle s'apprêtait à l'ouvrir, et ils se trouvèrent en face l'un de l'autre.
Ai-je besoin de justifier ce pressentiment infaillible ? d'expliquer un phénomène tout naturel, bien qu'il implique une contradiction étrange dans le caractère de Marcienne ?
Cette noble fille, si résolue à lutter, à cacher son amour, le laissa flamboyer dans le premier regard qu'elle échangea avec Léo. Leurs deux pâleurs semblèrent se refléter, s'unir, s'échanger; elle entr'ouvrait la bouche par une palpitation de toute son âme, prête à s'envoler vers l'âme de Léo ; et lui, avec une foi ardente, la bouche ouverte, aspirait, pour ainsi dire, le premier souffle de son amie.
Si Marcienne ne tomba pas dans les bras de Léo, si Léo ne l'étreignit pas avec fureur, c'est que leur amour s'étonna de se voir si soudainement défié.
Une femme auteur du dix-huitième siècle a dit : « On perd du respect en perdant de l'amour. » Je ne sais si le mot est d'une exactitude absolue, et s'il n'y a pas des amours gui, du premier rayon, embrasent, dévorent le respect, le transfigurent, le transforment en une atmosphère brûlante, le subtilisent, pour lui donner plus tard, en se refroidissant, un corps de mar-
bre et en faire un autel ? Mais, que ce fût l'expression d'un amour naïf, dans toute sa pureté; que ce fut une crainte réciproque et instinctive, cet échange de flamme, qui mit plusieurs années de passion dans une seconde, céda presque aussitôt à un mouvement de piété. Marcienne joignit les mains, et Léo, moins hardi, se recula. Il n'avait qu'un mot à dire ; Marcienne d'un geste arrêta ce mot sur la bouche qui se contractait pour le prononcer.
— Vous n'êtes pas à la chasse ? demanda-t-elle d'une voix si faible, que Léo n'eût pas entendu, s'il n'avait pas regardé, plutôt qu'écouté.
— A la chasse ? répondit-il, très étonné. Elle reprit en hésitant :
— Je croyais que vous étiez revenu de Pari3 pour...
— Je suis revenu pour vous.
— Pour moi ! dit Marcienne d'une voix profonde, en le regardant une dernière fois avec une lueur hésitante qui s'éteignait, de peur de se rallumer.
— Oui, pour vous, Marcienne. Il y a entre nous un malentendu que je veux dissiper. Vous m'en voulez.
— Moi ! Oh ! je ne vous en veux pas,
— Écoutez-moi, Marcienne, reprit Léo. Comme la jeune fille avait fait un mouve-
SIMPLE AMOLIl 303
ment pour le faire se reculer vers la boutique ;
— Vous ne voulez pas m'écouter? deraanda-t-il,
— Si, monsieur Léo ; mais...
Elle jeta un regard autour d'elle, un peu effrayée.
— Ce que je viens vous dire, interrompit Léo, je puis le dire devant votre père.
— • Il n'est pas là !
Léo savait peut-être bien que Paupe était sorti. Il continua :
— Marcienne, on a voulu me calomnier, n'est-ce pas? vous persuader que j'étais capable de vous oublier?
— On ne m'a jamais dit de mal de vous, monsieur Léo. Je n'aurais pas écouté.
Marcienne avait fait un pas encore, espérant que Léo reculerait dans la boutique ; mais il était resté sur le seuil de la chambre.
— Je vous en prie, murmura-t-elle en lui montrant par un mouvement de la tête la première pièce.
— Et moi, je vous en prie aussi, Marcienne, laissez-moi vous parler ici, dans cette chambre que vous nous aviez cédée, à Diane et à moi. Vous souvient-il, ajouta le jeune homme en souriant, que vous aviez fait votre lit là, sur le carreau, entre nous ?
Marcienne rougit, puis sourit à son tour, Léo
invoquait les souvenirs qui devaient sanctifier et protéger leur entretien. Elle lui céda le passage.
Léo entra dans la chambre. Marcienne se repentit aussitôt de l'avoir laissé entrer, quand elle le vit s'agenouiller devant elle, et lui saisir les mains qu'il couvrit de baisers.
— Finissez, monsieur Léo, finissez ! lui ditelle à demi-voix, surprise et alarmée de ce changement subit, en essayant de se dégager des brûlures de cette bouche ardente, et sans oser pourtant parler trop, car elle avait peur de l'exciter encore par la voix.
Léo assouvissait une soif de plusieurs mois. Il s'interrompit enfin, et levant ses yeux suppliants sur Marcienne :
— Fardonnez-moi ! pardonnez-moi! Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis mon départ!
Elle ne répondit pas ; elle redoutait de répondre.
— Marcienne, — continua lejeune homme, en restant à genoux, — il faut que vous juriez de m'aimer.
La question donna du courage à Marcienne.
— Il faut? dit-elle, voilà une exigence!... Vous jurer? Vous ne me croyez donc pas sur parole ?
— Eh bien I dites-moi que vous m'aimez !
— Vous le savez, monsieur Léo, je vous aime bien.
— Dites-le moi autrement.
— Je ne puis le dire que comme je le comprends.
— Vous m'aimez d'amitié. Oui, vous m'avez aimé d'une affection de sœur quand nous étions des enfants ; mais c'est d'amour, entendez-vous? que je veux être aimé.
— C'est mal, monsieur Léo, de me parler ainsi.
Léo se leva, et se plaçant devant Marcienne :
— Eh bien, non, ne me dites rien. Regardezmoi seulement comme vous m'avez regardé tout à l'heure, quand vous m'êtes apparue. Je suis sûr que je lirais en vous et que vous ne mentiriez pas.
Marcienne baissa la tête, repentante, et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux.
— Vous pleurez ? s'écria Léo en se reculant.
— Oui, vous me faites bien de la peine, monsieur Léo.
Léo passa la main sur son front, pour en écarter la fièvre qui lui battait les tempes. Il resta deux minutes, absorbé, haletant ; puis, se contraignant par un grand effort, et d'une voix étouâée ;
SOS SIMPLE AMO'ult
— Je ne veux ni vous effrayer, ni vous faire de la peine. Il faut me pardonner, Marcienne. A Paris j'étais fou. Je voulais vous écrire. Il m'avait fallu du courage, pour partir à l'automne, sans vous avoir revue. Mais je n'ai pu attendre l'été... Et puis nous nous étions mal quittés. En travaillant, je pensais à vous ; — le travail m'était impossible. Alors, je suis parti, sans rien dire à personne, et je suis venu. Je ne partirai qu'avec une assurance formelle de votre part... Sinon, je resterai.
— Madame d'Arsonval sera inquiète... Monsieur Meurville...
— Ma mère me pardonnera. C'est déjà fait, j'en suis sûr. Quand à mon çrand- père, peu m'importe !
-- Il faut repartir, moûâietts léo. C'est mal de donner de rinquiétu;î«,
— C'est plus mal à Vv»us, Maixleâne^ ae me désespérer.
— Vous désespérer ;
— Oui, Marcienne, je ne dis pas ce mot à la légère. S'il faut renoncer a mon projet^ à mon rêve, je ne tiens pas à la vie !
— Vous vous tueriez ?
— Oui.
Marcienne avait posé sa main sur une chaise pour se donner une contenance ; elle fit un
mouvement en avant et poussa un cri. Puis, se reprenant aussitôt, et s'efïorçant de sourire ?
— Vous êtes bien toujours le même, monsieur Léo, toujours l'enfant qui veut s'enfuir, si on ne lui donne pas ce qu'il demande.
— C'est vrai, — repartit Léo avec feu. — Seulement l'enfant est un homme, et cette fois on ne pourrait ni le rejoindre, ni le ramener.
Marcienne tomba sur une chaise, suffoquée et blessée.
— C'est moi que vous tuerez, monsieur Léo, avec de telles paroles.
Léo fut frappé de cette plainte. Il prit une chaise, et s'asseyant à côté d'elle :
— Vous avez raison, Marcienne, — dit-il, en s'eflorçant d'être calme. — Je suis un insensé. C'est lâche de parler ainsi, mais je ne puis pourtant pas mentir!... Eh bien! je ferai ce que vous voulez; causons raisonnablement. Je veux vous convaincre. D'abord je vous demande pardon, non pas d'avoir fait danser Rose Gautier, ni d'avoir causé et plaisanté avec elle, quand je l'ai rencontrée, mais d'avoir voulu vous donner de la jalousie, en paraissant lui faire la cour. J'ai honte maintenant de cette pensée ; c'était indigne de vous et indigne de moi. IM'avezvous méprisé de ce que j'agissais ainsi, Marcienne ?
Léo, avec ses beaux yeux dont il modérait la flamme, et qui n'en devenaient que plus attrayants, avec sa voix charmante, avec son attitude soumise, était le plus dangereux suppliant. IMarcienne le regardait de côté, la tête baissée, pendant qu'il parlait, et détachait pour ainsi dire un à un les traits, les moindres signes de cette physionomie pour les attacher, les graver en elle.
— Je vous ai plaint, répôndit-elle, en osant lui sourire.
— Oui, j'étais à plaindre ; on m'avait interdit de vous voir ; on m'avait presque accusé de vous avoir compromise ; vous-même, vous vous êtes enfermée. Je n'ai pu m'expliquer, me défendre ; alors j'ai mal agi. Je me suis permis cette sotie vengeance... j'ai voulu vous faire du chagrin... Vous n'avez pas cru, n'est-ce pas, à la réalité de ce sacrilège ?
— Je vous ai déjà répondu, monsieur Léo ; je ne vous en voulais pas, et je n'avais pas le droit de vous en vouloir.
— Au contraire, vous avez ce droit-là. Ainsi, vous ne m'avez pas gardé rancune? Prouvez-iemoi, donnez-moi la main.
Léo redevenait enfantin par timidité ; il hésitait à aborder le sujet principal, unique, qui lui tînt au coeur.
Marcienne fit une tentative pour le congédier ; elle lui donna la main et serra la sienne.
— Vous êtes rassuré, maintenant, lui dit-elle avec grâce, en se levant.
— Un peu, mais laissez-moi achever... Je me suis sérieusement interrogé, Marcienne, depuis mon départ. Je n'avais pas besoin de me demander si je vous aimais, mais je voulais savoir si je vous aimais plus que ma vanité, plus que moi... Ah ! laissez-moi dire ce mot, ce n'est plus une menace, c'est une prière. A Paris, en famille, dans le monde, j'ai comparé votre souvenir à la vision des lemmes les plus belles, les plus riches, les plus intelligentes, et je vous ai trouvée supérieure à toutes... Non, je vois que vous ne voulez pas de ce mot; égale à celles qui étaient le plus dignes de respect J'en ai conclu, Marcienne, que vous deviez être ma femme.
Marcienne, qui avait une lueur lumineuse sur le visage, affecta de rire :
— Y pensez-vous, monsieur Léo ? Quelle folie !
— J'y ai beaucoup pensé, — repartit Léo, — ex ce n'est pas une folie.
— Vous n'avez pas comparé nos âges. Je suis plus vieille que vous j
— Vous ayez l'avantage de plus de sagesse
310 SIMPLE AMOLP.
et de vertu. J'en profiterai, ma chère sœur aînée.
■— Votre soeur ! Vous venez de me donner le seul titre que je puisse accepter, et c'est déjà beaucoup d'ambition. Je serai votre sœur. Mademoiselle Diane me le permettra ; œ^is je ne puis être que cela.
— Vous serez ma femme.
~ Moi, la fille du tailleur Paupe 1
— Est-ce un obstacle pour épouser un médecin ?
— Dites un comte d'Arsonval.
— Allez demander à mes camarades de l'École de médecine s'ils connaissent mon titre. Je veux être médecin. Je ne serai que médecin. C'est une vocation que j'ai prise ici, que vous m'avez donnée, et dont vous êtes responsable.
— Eh bien 1 monsieur Léo, je serai fière de vos succès ; devenez un savant, soignez ceux qui soufl'rent ; empêchez les pauvres petits enfants de mourir, en vous rappelant que votre vocation vous est venue ici, dans cette chambre, devant le lit de mort de mon petit frère, et je serai heureuse. Mais je vous en conjure, ne faisons pas d'autres rêves. Vous êtes riche ?
— Grâce à vous, Marcienne. Cherchez d'autres raisons pour me refuser.
Léo perdait le calme factice avec lequel il
parlait depuis cinq minutes ; des rougeurs montaient à chaque instant comme un rollux de son cœur à ses joues. Marcienne sentit que le péril augmentait. Elle fit en une seconde une invocation muette, et, redressant la tête avec une expression de volonté qui rayonnait par les yeux, partons les pores de son visage.
— Il y a, en effet, — dit-elle lentement, — une* raison qui vaut mieux que toutes, c'est queje ne "veux pas et queje ne voudrai jamais devenir madame d'Arsonval, même quand vous feriez à votre nom paternel l'injure de le diminuer.
— Doutez-vous de moi ou de vous ?
— Je vous crois sincère, et les obstacles n suffiraient peut-être pas à m'elfrayer ; mais ma conscience m'effraye.
— Vous ne m'aimez pas, Marcienne. Ditesle.
Marcienne ne répliqua pas.
— Si vous m'aimiez comme je vous aime! reprit Léo en joignant les mains avec force.
— Vous, monsieur Léo, si vous m'aimiez comme je voudrais être aimée, vous feriez votre devoir, comme je veux faire le mien.
— Mon devoir, c'est de devenir bon, et ma vertu, c'est vous !
— Votre devoir, c'est de travailler ; c'est de ne pas entraver votre existence et de ne pas
affliger votre famille ; c'est de vous souvenir de moi, comme d'une sœur de lait, si vous voulez, qui vous rappellerait le village, les années tristes, qui prendrait de loin la part de vos soucis, qui vous verrait quand vous seriez marié et qui, vieille fille, soignerait vos petits enfants. Voilà mon avenir, à moi, mon rêve ; je vous en prie, ne le gâtez pas.
— Un rêve, en effet, Marcienne. La réalité, c'est que vous êtes bonne, que je vous aime, et que vous m'aimez !
— Quand cela serait, — repartit Marcienne avec une illumination de tout son visage, — est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux nous entendre pour nous sacrifier, que pour nous aimer en égoïstes ?
— Je ne comprends pas !
— Vousvoyezbien,— repartitlajeunefiUe, luttantcontre l'émotion terrible de tous ses sens, — vous voyez bien qu'il y a un abime entre nous, puisque vous ne me comprenez pas !
— Sans doute, je ne comprends pas qu'il y ait au monde, si nous nous aimons, un devoir plus grand que l'union de nos deux cœurs.
— Nous ne sommes pas seuls au monde, monsieur Léo.
— Ah ! — s'écria Léo, crispant ses poings et marchant avec force dans la chambre, — je l'ai
bien devinée la raison de votre résistance ! Vous craignez que M. Paupe ne nous maudisse, comme mon grand-père Meurville a maudit mon père et ma mère. Mais votre père a plus de vraie fierté et moins d'orgueil. Il voudra ce que vous aurez voulu.
— Mon père sait bien que je ne lui demanderai jamais de consentir à un pareil mariage.
— Je le lui demanderai !
— Et il vous renverra à moi, qui vous répondrai toujours non. Tenez, monsieur Léo, ne parlons plus de cela.
— Ah ! Marcienne, Marcienne, je m'attendais bien aux scrupules de votre modestie, de votre fierté. Je me disais bien, en venant : elle me mettra à l'épreuve ; mais je ne croyais pas que vous auriez le courage de me dire : je ne vous aime pas assez pour être votre femme.
— Je n'ai pas dit cela, — répliqua Marcienne, en secouant la tête, — je dirai, au contraire, que je vous aime trop, et que je suis sûre de n'être pas assez aimée.
Léo la regarda avec stupeur.
— Quelle preuve vous faut-il ?
— Aucune. Vous ne pouvez m'en donner aucune, continua la jeune fille d'une voix vibrante.
— Vous doutez de ma loyauté ?
— Je ne doute pas de vous ; je ne doute pas de moi; je vous parle de vous et de moi avec une certitude absolue. Oui, quand vous me dites que vous m'aimez d'amour, je crois que vous ne mentez pas, et je le savais. Mais votre amour impatient ne va que jusqu'à me demander de vous sacrifier mon père, ma pauvreté, toutes les idées dans lesquelles j'ai vécu ; il ne dépasse pas l'égoïsme ordinaire. Il n'a pas songé à vivre torturé, méconnu, pour rester entier ; il ne se satisfait pas de souffrir ; il lui far."*: une récompense, un bonheur terrestre, qui serait suivi d'une amère déception. Non, non, je vous le dis, ce n'est pas ainsi que j'aime, moi, et que je voudrais être aimée de vous!
Marcienne, dans l'épouvante de la fièvre que Léo lui communiquait, se réfugiait sur des nuées.
Léo, qui avait eu la révélation, au premier regard, d'un amour réel, eut peur de voir cette réalité se dissiper dans le nuage qui l'enveloppait. Il ne devinait pas, sous l'ardeur de .sacrifice dont Marcienne était pénétrée, la défiance logique qu'elle pouvait avoir de ces sentiments impétueux, trop faciles à s'abattre.
Depuis neuf ans, Marcienne avait pensé lous les jours à ce mariage du comte d'Arsonvai et de Clélie Meurville, du demi-abandon qui avait
suivi ce beau roman. Léo avait l'ardeur do son père ; il en aurait le découragement.
Ce n'était pas pour elle, dans la crainte d'être un jour délaissée, oubliée, et de souffrir, qu'elle se défendait de toutes ses forces, et au delà de ses forces, contre un amour qui vibrait dans chacune de ses fibres. Non, elle eût demandé à cette passion sublime de la dévorer tout entière, si elle eût été certaine que Léo eût gardé, pour lui faire une joie pieuse, les cendres de cet amour ; mais elle se disait que si le réveil devait suivre cette mésalliance, la chute pour l'enthousiaste Léo serait plus haute que n'avait été celle de son père. Elle le voyait repris, dans dix ou quinze ans, par son orgueil, mari de mademoiselle Paupe, rougissant d'elle, ou ne voulant pas en rougir, l'aimant encore, mais souffrant de l'aimer, amoindri par ces tortures, et reprochant, par son silence, à Marcienne, qui était son aînée et qui avait plus de bon sens que lui, de n'avoir pas eu le courage de lui résister.
Voilà ce que Marcienne se disait, depuis plusieurs années, en prévision de cette heure décisive. Trop pure, trop grande, pour s'effrayer de tout ce qui n'était pas le cœur de Léo, c'était dans ce cœur même qu'elle trouvait l'obstacle, et il était de telle nature qu'elle hésitait à l'a-
vouer ; car Léo n'eût fait que redoubler de protestations, que se griser de ses propres ar,auments, que s'e£forcer de lui prouver à elle en se le prouvant aussi à lui, l'immuabilité de son amnur.
Ces raisons, que nul ne pouvait détruire dar.s le cœur et l'esprit de Marcienne, jointes aux résistances naturelles de sa pudeur, de sa fierté expliquaient son combat, ses élans et le trouble qu'elle éprouvait, quand, l'âme débordante d'amour, les yeux débordants de caresse, la bouche torturée d'une flamme inconnue, il lui fallait résister à celui qu'elle eût voulu attirer dans ses bras, pour lui donner sa vie dans un baiser.
Î.ES VEPRES DE MARCIEITNB
Marcienne n'avait toute sa beauté, que quand elle mettait dehors toute son âme. Il fallait de la réflexion pour la trouver jolie dans la sérénité de la vie ordinaire et même dans les paisibles effusions de l'amitié. Mais dès qu'une grande pitié, une grande indignation, une grande ferveur animait ses yeux bleus, donnait à son large visage un éclat transparent et mettait sur sa bouche humide le frémissement d'un désir sublime, sa beauté devenait incomparable.
Les femmes qui séduisent le plus ne sont pas toujours celles qui ont la correction et la splen-
deiir continue des traits, maiâ celles dont les imperfections se transforment en un accent particulier, sous la lumière d'une vertu qui s'exalte ou d'une passion qui se dévoile.
Léo sentit s'allumer subitement en lui cette frénésie de l'amour jeune qui ne trouve plus d'arguments dans les paroles.
Il saisit les deux mains de Marcienne et la reregarda jusqu'au fond des yeux, pour river leurs deux regards l'un à l'autre. Marcienne ne se troubla pas et n'eut aucune peur. Elle s'imagina qu'elle aurait raison de cette révolte, comme de toutes celles qu'elle avait déjà vaincues d'un regard, et, compatissante pour Léo, elle crut qu'il n'était aussi farouche et violent que parce qu'il ne l'avait pas comprise. Elle lui dit, en conséquence, avec douceur, pour le calmer :
— Vous réfléchirez, monsieur Léo, et vous verrez que, de nous deux, c'est moi qui sais le mieux aimer.
— Vous ! reprit Léo en approchant son visage de celui de Marcienne, qui se retira en arrière.
— Oui, moi, dit-elle d'une voix suppliante.
— Vous !
Léo avança la bouche; mais Marcienne détourna la tête, et le baiser effleura ses cheveux.
— A^ous voyez bien que vous ne m'aimez pas, murmura-t-il.
L'argument était absurde, mais dans la logique de ce délire. Marcienne ne tomba pas dans le piège et ne protesta pas.
Elle tenait son visage hors du regard, et sa bouche hors de l'atteinte de Léo.
Il lâcha tout à coup les mains de la jeune fille-, elle crut à un repentir et le regarda ; c'était ce qu'il attendait. Il lui jeta les deux bras autour de la taille et la serra contre sa poitrine.
Elle se tordit, se débattit, mais il l'étreignait avec force; alors, au lieu de baisser les yeux, d'essayer de fuir les yeux de Léo, elle ouvrit les siens tout grands; elle l'enveloppa pour ainsi dire du pan de ciel qui tenait entre ses paupières, et lui dit ;
— Léo, au nom de votre mère, au nom de votre sœur, allez vous-en !
— Non.
— Au nom de notre amitié !
— Parlez de notre amour !
— Eh bien ! au nom de la tendresse que j'ai pour vous, et de l'amour que vous m'avez avoué, laissez-moi !
— Seras-tu ma femme ?
— Jamais !
— Je te forcerai bien à le devenir.
— Jamais ! jamais !
— Ah ! la cruelle ! tu oublies ce que je t'ai iit? Je me tuerai.
— Vaut-il mieux que j'en meure?
— Nous ne mourrons pas, Marcienne; nous vivrons. Dis-moi seulement que tu es à moi; et je m'en vais, je te laisse; j'emporte ta promesse.
— Je n'ai rien de plus à vous dire.
Léo s'attendrit. Des larmes lui jaillirent des yeux; il posa son front sur l'épaule de la jeune fille qu'il venait de menacer et sanglota.
Il se sentait devenir sacrilège, et toutes les puretés de sa jeunesse, tous les bons souvenirs de cette maison faisaient honte à sa violence.
Marcienne, quand elle entendit ces sanglots, quand elle reçut dans le visage, dans le cou, le souffle brillant de cette bouche adorée, se mit à trembler. La fièvre de Léo se communiquait à ses veines.
— Grâce, monsieur Léo, balbutia-t-elle, presque défaillante.
Léo tressaillit à cette plainte, qui lui parut moins une prière qu'un aveu. Ses larmes se séchèrent ; il retrouva toute son énergie ; il crut que l'amour v.-'evait le rendre implacable, et il serra de nouveaw Marcienne à l'étouff'er.
Elle ne demanda plus de recours qu'à sa force physique. Il y eut pendant quelques secondes
une lutte silencieuse. Marcienne s'échappa; Léo la rejoignit à la porte de la chambre, qui se referma sous son eflort. Il la reprit dans une ivresse qui décuplait ses forces.
Marcienne, tout entière à son épouvante, n'eut plus que la peur d'être vaincue; elle appela à son secours,
Qui pouvait l'entonJre? les portes étaient closes, les voisins absents. Léo, exaspéré par ces cris, voulut lui fermer la bouche avec sa bouche. Mais Marcienne, devenue indomptable, roulait sa tête, heurtait celle de Léo, en criant toujours.
Soudain, sans qu'ils eussent entendu la porte de la rue s'ouvrir, un bruit se fit dans la boutique, la porte s'ouvrit avec fracas, et Léo se sentit arraché, renversé et frappé en pleine poitrine par deux poings qui retendirent à terre.
Paupe, effroyable d'indignation, les dents en avant, venait d'entrer. Il leva son gros pied sur le comte d'Arsonval, presque évanoui, avec un geste d'écrasement.
Marcienne se jeta dans ses bras, moins pour chercher un abri que pour le repousser. Elle se suspendit à son cou.
— Laisse-moi, laisse-moi, disait Paupe en haletant.
Léo se remit vite de son étoiirdissement ; il se releva, et, allant vers Paupe :
— Tuez-moi ! lui dit-il, j'aime mieux cela.
— Infâme ! reprit le tailleur.
— Demandez à Marcienne si je n'êiais pas entré avec respect !
Paupe, que sa fllle retenait dans un enlacement étroit, montrait les poings.
— Oui ! je devrais te tuer, tu as raison, louveteau. Enfin, j'ai le droit maintenant, je l'espère, de les haïr, de leur jeter ma haine au visage. Ainsi, ce n'était pas assez de ce que j'ai fait pour toi, pour ta soeur, pour ta mère? Il te fallait encore l'honneur de ma fllle ! Je pouvais te pardonner d'être ingrat, égoïste; mais je ï^j te pardonne pas d'avoir cru que Marcienne Paupe était une fille de l'espèce de Rose Gautier. Le malheureux ! il a osé, dans cette maison, dans cette chambre où on l'a recueilli, où ma fille priait pour lui!... Tiens, va-t-en, car, dans une minute, tu ne sortirais pas vivant !
Léo, très pâle, agité d'un tremblement convulsif, se tenait debout, soutenant et défiant réclair des yeux du tailleur.
Marcienne, sans quitter son père, fit d'un bras un geste d'adieu.
— Partez, monsieur Léo.
— Vous me chassez, Marcienne? Vous ne
voulez pas me permettre de me mettre à vos pieds pour vous demander pardon?
— Partez.
— C'est bien.
Léo devint d'une tristesse fière et douce pourtant.
— ^^ous direz à ma mère, n'est-ce pas, Marcienne, que vous m'avez cliassé ?
— Ah ! c'est trop ! c'est trop ! s'écria Marcienne, dont le cœur éclatait.
Léo eut une lueur. Mais la jeune fille, cachant sa tète dans la poitrine de son père, renouvela le geste d'adieu.
— Nous dirons à ta mère, — dit Paupe, qui serrait sa fille avec une sorte d'effroi, — que tu es entré ici comme un voleur ; c'est la seconde fois que tu essaies de me voler, Va-t-en.
Léo était livide ; il eut un regard désespéré, que Marcienne ne vit pas.
— Adieu, Marcienne, — dit-il en s'efforçant de parler. — Monsieur Paupe, vous avez raison aujourd'hui, mais demain vous me rendrez plus de justice. Adieu.
Il alla presque en chancelant jusqu'à la porte de la chambre, traversa avec peine la boutique et sortit.
— Ah ! ma fille,— dit Paupe avec un rugissement qui ressemblait presque à un sanglot,
quand il fut seul avec Marcienne, —les jours de Noël nous portent malheur ! J'aurais dû l'écraser, ce misérable !
Marcienne n'entendait pas. L'effort prodigieux qu'elle avait lait autant pour lutter contre son amour que contre Léo l'avait épuisée. Paupe s'aperçut qu'elle pesait inerte dans ses bras, il voulut la dégager pour la regarder, elle glissa à terre, évanouie.
Le tailleur porta Marcienne sur son lit ; au bout de cinq minutes, elle reprit ses sens-
— Léo ? murmura-t-elle, comme si elle l'appelait.
— Dieu merci, il est loin ! gronda Paupe. Marcienne regarda, chercha à se rappeler.
— Parti ! il est parti !
A travers le souvenir des protestations ardentes, des prières qui lui revenaient en souffle d'orage, une idée lui sillonna l'esprit comme une lame aiguë, comme un trait de feu. Elle poussa un cri :
— Il est parti pour se tuer 1
Elle voulut s'élancer ; Paupe la retint par le bras.
— Laisse-moi, laisse-moi ! lui dit-elle.
Elle se débattait maintenant contre son père
— Se tuer 1 il n'y songe guère, dit le taii leur.
— Je te dis qu'il se tuera, répéta-t-elle, en crispant ses doigts sur la main de Paupe.
— Eh bien ! qu'il se tue ! riposta brutalement le tailleur.
— Ah ! s'écria Marcienne, en se tordant sous cette parole, et en chancelant, je veux mourir avec lui !
— Toi!
Paupe stupéfait la laissa libre.
Elle avait les yeux hagards, la bouche palpitante de tendresse, d'inquiétude ; mais elle était incapable de faire un pas.
— Je t'en prie... — dit-elle faiblement. — Va ! sauve-ie!... sauve-moi I
— Tu l'aimes donc ?
Elle n'eut pas la force d'articuler un aveu ; mais elle eut un clignement des yeux, un mouvement de la tête, expressifs dans leur naïveté.
Paupe était un vrai cœur paternel. Sa colère s'abattit.
— Ma pauvre enfant ! dit-il avec une pitié profonde.
— Sauve-le ! répéta Marcienne.
Paupe hésitait.
— Je te dis, reprit-elle en lui serrant les mains, qu'il est parti pour se tuer. Je le connais bien. . Va, va !
Elle essaya de marcher; elle tomba sur une chaise.
— Tu vois bien, — dit-elle à son père, — que j e ne peux pas. Je t'en prie, si tu veux que je vive, sauve-le; ramène-le... Je lui parlerai... Je sais maintenant ce qu'il faut lui dire. . . Je le lui dirai. . . Va 1 va !
Machinalement Paupe allait vers la porte, regardant alternativement sa fille et la rue. Il avait peur d'obéir à Marcienne, mais bien plus encore de ce qui pouvait résulter d'une désobéissance.
Marcienne lui sourit d'un sourire qu'elle savait irrésistible ; et pourtant elle souffrait, comme si toutes ses veines se fussent ouvertes sous des piqûres d'aiguilles.
Paupe cette fois, sortit résolument.
Marcienne, se traînant par un prodige de volonté, le suivit jusque sur le seuil de la porte. Elle voulait être bien sûre que son père se mettait en route, et le tailleur s'étant retourné au bout de vingt pas, elle lui fit encore de la main un geste de commandement et de prière. Il secoua la tête, et marcha à grands pas dans la direction du château.
Arriverait-il à temps ? Marcienne ne doutait pas du désespoir de Léo Elle resta dehors, et, quand elle fut lasse de s'appuyer au chambranle
de la porte, elle s'assit sur le banc, les mains jointes, dans une sorte d'hypnotisme qui concentrait toutes ses idées sur un seul point, ne s'apercevant pas que le soleil baissait, que le froid devenait vif, qu'elle grelottait. Elle se fût senti plutôt la tête biûlante.
Plusieurs fois, elle fut tentée de monter, de se traîner vers le château. Elle croyait avoir repris des forces. Mais dès qu'elle se soulevait, elle retombait les jarrets brisés ; le cœur s'arrêtait, elle suffoquait, elle attendait la mort, marmottant de vagues paroles, répétant à satiété : — Arrivera-t-il ? arrivera-t-il ? — cherchant à deviner, à voir, à travers la distance et les obstacles, ce qui allait se pat^ser entre Paupe et Léo.
Si son père s'arrêtait en route ? s'il ne voulait pas lui obéir jusqu'au bout? Mais non. Paupe ne pouvait pas tuer sa fille, et il avait bien compris qu'elle mourrait de la mort de Léo. Mais si Léo n'était pas rentré au château ? si Paupe ne devait pas l'y trouver ? Au bout d'une heure d'attente, ces idées fermentèrent tout à coup dans le cerveau de Marcienne. Il s'y joignit bientôt une crainte aussi terrible. Si Paupe, qui avait juré de ne jamais entrer dans le château d'Arsonval, ne rejoignait pas Léo en route, ne franchissait pas ce seuil, tant de fois maudit par
lui, rien ne pourrait empêcher la destinée de s'accomplir, rien.
Peu à peu, Marcienne fut étourdie, comme par une bise véritable, par ces terreurs qui sifflaient autour d'elle. Elle s'engourdit; et, sans avoir la perception nette du froid, elle espérait confusément que cette torpeur commençante gagnerait vite le cœur, la tête, pour les pétrifier.
Pendant que la pauvre fille subissait cette agonie, Paupe, lancé, montait vers le château.
Il n'hésitait pas. Il ne songea pas une seule fois à s'arrêter en route. Il était poussé en avant par le geste de sa fille. Il avait hâte de faire ce qu'elle lui avait dit de faire. Dans sa tendresse et dans sa soumission, il y avait de la discipline de vieux soldat. Il ne discutait pas avec luimême.
Traînant la jambe, dans laquelle il croyait sentir le biscaïen d'Iéna, franchissant pourtant les coupures de la route pour l'écoulement des eaux, essayant même parfois de courir, il gravissait, comme une force mise en jeu, ne se disant pas ce qu'il allait faire, ne prévoyant pas ce qu'il allait dire, furieux, épouvanté de l'amour de Marcienne, épouvanté du désespoir de Léo, épouvanté de sa propre responsabilité.
— Ce sera donc toujours ainsi ? — grommelait-il, — il me faudra donc toujours courir après lui ? C'était bien quand il était un enfant, je pouvais le porter; mais, maintenant, ce Lé(t est un iiOrame.
Tout en voulant se rassurer, se défendre contre les surprimes de sa pitié, Paupe montait, trébuchait, redouolait de vitesse, avec une colère âpre. On eût dit qu'il allait tuer, quand il se hâtait pour sauver.
Il avait espéré rattraper Léo en chemin ; mais, quand il se trouva devant la grille du château, le tailleur s'arrêta, la bouche béante, la sueur sur le front, les yeux effarés. Est-ce qu'il lui faudrait entrer là ?
Cette maison pourquoi ne l'avait-on pas anéantie ? Pourquoi était-elle là ? C'était lui, toujours lui qui était cause du rachat; lui ou Marcienne : il se reconnaissait le complice de sa fille ; comme c'était lui encore qui venait sauver le dernier de cette race qu'il eût voulu anéantir 1
Il serra les poings, se frappa la poitrine ; mais il se souvint de Marcienne. Il regarda derrière lui, comme si elle eût été dans le chemin, le poussant de loin du doigt, du sourire.
La grille était entr'ouverte, Paupe la fit crier enlapoussant d'un coup d'épaule. Un chien s'é-
lança vers lui ; mais le tailleur Avait la figure si bouleversée, et sans doute l'air si féroce, que le chien, montrant des dents moins longues que celles du tailleur, recula et retourna à sa niche. Un jardinier, qui gardait le château pendant l'hiver, sortit d'un pavillon, près de la grille.
— Monsieur Paupe ? — s'écria-t-il, ~ quel miracle !
— Où est Léo ? demanda le tailleur, essoufflé.
— M. le comte? — répliqua le jardinier, — il vient de rentrer. Il est monté dans sa chambre.
— Sa chambre ? où est-elle ?
— Par cette porte, on y monte directement. Le jardinier, le premier moment d'étonne-
ment passé, reconnaissait par réflexion à M. Paupe le droit d'appeler M. le comte d'.Vrsonval simplement Léo, et d'aUer directement le trouver dans sa chambra.
tKS DEUX ENNEMIS
Le tailleur s'élança dans l'escalier qu'on Tenait de lui indiquer .
Plus tard, quand il raconta cette course folle, entreprise depuis sa maison, il ne put jamais expliquer comment il avait été transporté sur le palier du premier étage, presque aussitôt qu'il avait posé la main sur la rampe, à la première marche d'en bas.
Une perte était entr'ouverte devant lui. Paupe ne la poussa pas avec violence. Un instinct subit, peut-être involontaire, lui imposa la prudence. Il la fit tourner lentement.
C'était la chambre de Léo. Le jeune homme,
assis devant une table, écrivait à la hâte, et, en écrivant, il s'interrompait pour s'essuyer rapidement les yeux, pour pousser des soupirs, des sanglots. Son désespoir n'avait rien de stoïque. Se croyant seul, le pauvre enfant oubliait qu'il était en âge d'homme, et s'abandonnait à la naïveté de sa douleui .
Paupe eût admiré le stoïcien. Mais il fut touché, plus qu'il n'eût voulu l'être, de cet attendrissement.
Par la fenêtre sans rideaux, qui témoignait de l'arrivée inattendue du jeune comte d'Arsonval dans le château, le soleil couchant pênètraif en toute liberté, envoyant des lueurs rouges sur le parquet, sur le plafond, sur la glace, comme si déjà le sang avait taché la chambre.
Paupe, que la solennité de sa mission, que rétrangeté de sa présence dans un pareil endroit, que rémotion de son entrée dans le château agitaient dans tous les sens, mêlant l'attendrissejaent à la fureur, eut un frissonnement superstitieux, dans cette chambre ainsi éclairée. Il s'avança doucement.
Sur une commode, à côté de la table de Léo, il vit un fusil de chasse que Léo venait sans doute d'y poser. L'arme était prête. Le jeune comte n'aurait eu qu'à étendre le bras pour la saisir.
Paupe, étouffant sa respiration, se glissa jusqu'à la commode et prit le fusil. La crosse heurta le marbre ; Léo se retourna il vit Paupe, la figure étrangement éclairée par cette lumière crue et rouge, et s'imagina que le tailleur l'avait suivi avec la même colère implacable, vengeresse. L'arme dans les mains de Paupe aidait encore à l'illusion.
Il se leva, et montrant sa poitrine :
— Oh ! vous pouvez me frapper, — dit-il, en prenant subitement, mais naturellement, l'attitude héroïque, — je ne me défendrai pas.
— C'est cela ! il ne vous manque plus que de me traiter d'assassin, — répliqua Paupe d'un ton bourru, mais qui n'était pas de la colère. — Je viens au contraire vous empêcher de faire, dans la même journée, une seconde sottise.
— Vous ne m'empêcherez pas de mourir, repartit Léo.
— Alors, commencez parm'envo^'erune balle dans la poitrine ! entendez-vous, j'aime mieux cela; puisqu'il est dit que votre mort tuerait Marcienne.
— Marcienne !
Léo, à ce nom, eut un rayonnement, une flambée d'espoir et, tout aussitôt, une angoisse touchante.
— Oui,— reprit le tailleur,— croyez-vous donc
que vous lui aurez impunément causé tant de chagrin et tant de terreur ? Je ne sais pas dans quel état je la trouverai en descendant ; mais je sais que, si je rentre sans vous, elle vous croira mort.... et....
La voix de Paupe s'était éraillée, puis fendue, puis déchirée dans un sanglot ; il s'appuya plus fortement sur le fusil qu'il faisait trembler.
— Elle m'aime donc ? s'écria naïvement Léo, avec cet instinct égoïste et ingénu de la jeunesse et de l'amour.
— Peut-être bien qu'elle vous aime plus que son père, — repartit le tailleur, — car moi, je suis sûr qu'elle me survivra.
— Si elle m'aime, pourquoi ne veut-elle pas devenir ma femme ? demanda Léo.
— Oh ! ça, c'est autre chose .
— Vous me haïssez, vous, monsieur Paupe. La question était faite avec candeur. Mais elle
était pourtant subtile. Léo comprenait que la haine de Paupe gênait l'amour de Marcienne. Le tailleur regarda le jeune comte, dont les beaux yeux lui parurent moins hautains que d'habitude.
— J'aurais de bonnes raisons de vous haïr, dit-
— Vous en avez surtout de me plaindre, monsieur Paupe, car je suis bien malheureux i
— C'est par votre faute,
— Oui, c'est vrai ; c'est par ma faute ; et pourtant, je vous le jure, j'aime mademoiselle Marcienne de toute mon âme, et j'étais disposé à vous aimer comme un père.
Rien n'était plus simple, rien n'était plus prévu que ce que disait le jeune comte d'Arsonval, et pourtant le tailleur fut bouleversé jusqu'au fond des entrailles. Il lui sembla qu'on ne lui avait jamais dit des choses aussi belles, pendant toute sa vie.
— Je vous ai haï tout à l'heure, — dit-il en baissant la tête, pour ne pas laisser voir ses yeux. — Mais, si vous empêchez ma fille de mourir, je vous aimerai.
— Que faut-il faire pour cela ?
r— D'abord, me laisser enfermer ce fusil dans une armoire : puis venir avec moi, demander pardon à Marcienne, lui jurer de vivre quand même; lui obéir, attendre tout de la raison de ma fille, qui en sait plus que nous tous pour le bonheur de chacun, et vous dire, monsieur le comte, que ce serait bien mal de me tuer, ou de tourmenter mon enfant, par vos emportements et par votre amour, pour me récompenser de vous avoir accueilli , nourri , malgré ma haine.
— Oh ! monsieur Paupe ! tout ce que vous
voudrez, pourvu que Marcienne vive et me pardonne !
— Vous pardonner ! ce sera le plus facile. Dépêchons-nous.
— Je suis prêt.
Paupe était un homme méthodique. Puisqu'il était entré dans un rôle quasi-providentiel, il voulait le jouer à sa façon, correctement. Il alla enfermer le fusil dans une armoire, et tendant la main à Léo :
— Partons !
Léo posa sa main moite dans la main brûlante du tailleur; et, s'arrêtant pendant une seconde :
— Si vous vouliez, monsieur Paupe, — dit-il d'une voix tremblante, — me faire une grâce, me rendre du courage, car j'en ai besoin...
— Eh bien ?
— Appelez-moi une fois, une seule fois, mon fils!
— Allons, venez, mon fils.
Paupe avait dit cela par pure compassion. Mais ce nom de fils lui mit une douceur étrange sur les lèvres et des étincelles dans le cerveau. Comme Léo le regardait :
— Que vous faut-il encore ?
— Monsieur Paupe, si vouliez ?
— Quoi ?
Léo n'acheva pas la question. Il se jeta au cou
du tailleur, et l'embrassa avec la violence qu'il mettait dans toutes ses expansions. Paupe se laissa faire, ou plutôt il voulut rûagir contre cotte volonté qui prétendait subjuguer la sienne. II enserra le jeune d'Arsonval dans ses bras, et lui rendit son étouffement avec un baiser.
— Ah ! si j'avais eu un fils de votre âge, — dit-il quand il fut assouvi, — voilà comment je l'aurais embrassé !
Paupe et Léo descendirent rapidement la côte. Ils ne se parlaient pas. Que se seraient-ils dit? D'ailleurs, la moindre parole eût retardé leur élan.
Ils trouvèrent Marcienne assise sur le banc, la tête renversée en arrière, pâle comme un marbre, les yeux voilés, mais non fermés.
Léo frissonna. Il la crut morte. Paupe ne pouvait croire si vite à la mort de son enfant ; il s'approcha d'elle, lui prit une main.
— Marcienne, nous voilà, dit-il.
Marcienne entendit, mais ne comprit pas. Sa
pensée s'était réfugiée si haut et si loin qu'elle ne pouvait redescendre. Elle soupira seulement. Léo s'imagina qu'il serait plus heureux que M. Paupe. II avait la foi présomptueuse do l'amour. Il prit la main restée libre, et, s'agenouillant, il la réchauffa sous un ardent baiser.
— Marcienne, c'est moi, dit-il.
Marcienne, cette fois, eut un vague sentiment de la réalité. Ses paupières, raidies par le froid et comme fixées déjà dans une sorte de catalepsie, descendirent avec effo^^t sur ses prunelles, puis remontèrent en laissant une lueur.
— C'est vous ! répondit -elle.
— Allons, ma fille, rentrons, reprit Paupe, jaloux du grand effet obtenu par Léo, en soulevant Marcienne de ses deux bras.
Marcienne était redevenue glacée, rigide, inerte. Elle ne put se tenir debout. Elle fût tombée, si son père ne l'eût retenue.
— Qu'est-ce que cela signifie? murmura le tailleur effrayé.
Il enleva Marcienne par un élan robuste, rentra dans la maison. Comme le jeune d'Arsonval le suivait de près, le tailleur se trouvant dans l'obscurité, au milieu de la boutique, se tourna brusquement et dit :
— Je n'ai pas besoin que vous m'aidiez. Allumez la lampe.
Poursuivant son chemin, i-*^ entra dans la chambre de Marcienne et la déposa sur son lit.
Léo tremblant, soumis, chercha dans les braises du foj-er une étincelle pour une allumette de chennevotte, puis, quand il eut cette petite flamme, il prit sur la cheminée, à la place
dont il se souvenait bien, la grosse lampe en étain, étira la mèclie et l'alluma.
Mais quand il voulut porter cette lampe dans la chambre de Marcienne, il s'arrêta, honteux, sur lo seuil, n'osant le franchir.
— Entrez donc! — lui dit Paupe, qui était occupé, à tâtons, à mettre un oreiller, des habits sur Marcienne pour la réchauffer. — Je suis bien entré chez vous, moi ; c'était plus difficile.
liéo entra, posa la lampe sur un meuble et s'approcha du lit. Marcienne restait insensible, presque inanimée.
— Si elle n'en revient pas, M. Léo, — dit le tailleur d'une voix tranquille mais implacable, — rien ne reste de ce qui a été dit entre nous. Vous pourrez vous tuer, je ne vous arrêterai pas le bras.
Léo ne sut que répondre. Il tremblait, comme le jour où, à pareille époque, on l'avait trouvé sur la route de Troyes, et où M. Paupe l'avait réchauffé. Il sentait son impuissance et son ingratitude.
— Que faites-vous ici ? — lui demanda le taileur, qui venait de le faire entrer. — Vous ne
voyez donc pas que, ni vous ni moi, nous n'y pouvons rien. Allez chercher le docteur.
Léo s'élança hors de la chambre et de la maison. J'ai déjà expliqué que le médecin du
pays demeurait dans le voisinage. Paupe était sûr de le voir venir; n'était-ce pas pour la seconde fois, le jour de Noël, un jour de repos, qu'il le faisait appeler? N'était-il pas le client de ce jour exceptionnel !
Au bout de cinq minutes, le docteur arriva, conduit par Léo. Il tâta le pouls de Marcienne, son front, examina ses yeux.
— Elle a une fièvre terrible, — dit-il ; — c'est une grande maladie qui commence.
— Elle a eu trop froid ? n'est-ce pas, docteur' demanda naïvement le pauvre père.
— Oui, sans doute.
— Mais si je la réchauffais bien !
— Ce que vous faites est bon. Cela ne suffit pas,
Léo sortit encore, en courant, de la maison. Il avait remarqué de l'embarras, de l'indécision dans le médecin. Il alla chercher dans le village un homme qu'il fit partir, à cheval, en toute hâte, avec un mot pour le docteur Capron.
Quand il rentra chez le tailleur, le médecin était parti, après avoir prescrit différents médicaments qu'il devait envoyer, et en promettant de revenir dans la soirée.
Paupe regarda Léo d'un air de reproche plus douloureux qu'emporté. La préoccupation du médecin l'avait consterné. Il ne dit pas au jeune
SIMPLF, AMOUR 341
comte : Voilà votre œuvre ? Mais il secoua la tête et murmura :
— Il y a une fatalité entre nos deux familles; vous le voyez bien. Nous vous sauvons, et vous nous perdez !
Léo joignit les mains pour protester.
— Oh ! je n'ai pas à vous pardonner, — reprit le tailleur.— A quoi cela servirait-il? Le docteur a peur de je ne sais quoi au cerveau. Toujours comme pour Maximilien. Je croyais pourtant bien que celle-là échapperait au mal ! Mais ce n'est qu'un médecin de campagne.
— J'ai écrit à M. Capron, balbutia Léo.
— Ah !.,. vous avez eu raison. Pourra-t-il venir ?
— Je lui ai écrit : « Marcienne est très malade. » Il viendra cette nuit.
— Cette nuit !
Paupe remua la tête. Il redoutait la nuit. C'était dans la même nuit, dans la même chambre que Maximilien était mort,
Léo fit un grand effort.
— Monsieur Paupe, voulez- vous me permettre de passer la nuit avec vous ?
— Ici ! non.
— Cependant....
— Vous voulez, n'est-ce pas, épier son premier regard, son premier souffle? Ils sont à mol.
Paupe parlait avec une brutalité, contenue pourtant. Son angoisse domptait sa rancune et sa colère. Il était intimidé par ce mal foudroyant, et aussi par cette chambre funèbre.
Léo voulut profiter de cette douceur relative:
— Je vous en prie, monsieur, — dit-il avec un accent profond. — Laissez-moi ici, près de votre fille; ne m'avez-vous pas appelé votre fils?
— Ah! je ne savais pas! C'est peut-être cela qui nous a porté malheur !
— Je vous en conjure, monsieur Paupe, mou père.
Paupe tressaillit à ce nom. Il lui sembla que Léo l'avait prononcé avec le même son de voix que Marcienne.
— Pas ici ! — dit-il à voix plus basse ; — laissez-moi seul avec elle.
— Eh bien ! je serai là, dans la boutique. Si vous avez besoin de moi, vous n'auriez qu'un mot à dire, repartit Léo avec empressement.
— Le docteur a promis d'envoyer une garde, reprit plus doucement Paupe ; vous ne vous entendriez pas mieux que moi à la soigner.
— Je serai là, monsieur Paupe, dit Léo en se reculant et en sortant de la chambre.
Léo s'assit dans la boutique contre la table.
et, dans la nuit de cette salle basse, à peine combattue par la lueur qui s'échappait de la chambre, il mit sa tête dans ses deux mains et fondit en larmes.
La servante du médecin arriva bientôt.
Paupe dut la laisser avec Marcienne, pour qu'elle la déshabillât et la couchât tout à fait. Il entra dans la boutique ; il avait oublié Léo, et comme il s'approchait de la table, il le heurta Le jeune d'Arsonval lui saisit les mains, Panpe se laissa faire, et pendant un quart d'heure ils restèrent ainsi, sentant battre leurs artères du même mouvement, écoutant si une plainte de Marcienne leur dirait d'espérer, épiant un cri de douleur, comme un cri de résurrection.
Quand Paupe rentra dans la chambre de sa fille, il retrouva Marcienne dans le même état. Un peu de moiteur cependant lui était venu au front, et faisait luire ses tempes. Ses joues étaient moins pâles.
— Ce ne sera rien, monsieur Paupe, dit la servante du médecin, vieille fille qui donnait volontiers des consultations dans le village.
Paupe ne fut pas rassuré. Il frémit au contraire. Il se souvenait d'avoir dit à peu près la même chose, quand Maximilien avait eu cette convulsion sitôt suivie de la mort. Il rejoignit Léo, Il ne savait que dire et que faire devant ce
lit. Il avait peur de se mettre à pleurer tout haut et de pousser des cris.
Léo ne l'interrogea pas. Il attendait avec impatience le docteur Capron. Il pressait sa tête dans ses deux mains, et s'en voulait de savoir si peu de choses en médecine, après trois mois de cours, qu'il ne pût seulement pas guider cette servante dans les soins à donner. Il s'était pour la première fois senti la vocation d'être médecin, dans cette maison, devant le lit de mort du petit Maximilien. C'était maintenant qu'il aspirait de toute son âme vers l'art de guérir et de sauver.
A minuit, on entendit la voiture du docteur Capron, qui s'arrêtait devant la maison.
Paupe ne se sentit pas la force d'aller audevant de lui. Léo se leva et ouvrit la porte, tandis que le tailleur était allé chercher la lampe dans la chambre de Marcienne.
Le docteur eut une façon de serrer la main du jeune d'Arsonval qui ne voulait pas seulement dire : — Je viens pour lutter de mon mieux contre la mort, et pour la sauver ; mais qui signifiait aussi : Puisque vous êtes ici, je me doute un peu de la cause du mal.
Il salua Paupe avec une nuance de rancune, comme s'il l'eût accusé d'avoir aussi sa pari dans la maladie de Marcienne.
Pourquoi pardonnait-il à l'égoïsme de Léo et ne pardonnait-il pas à l'égoïsme paternel ? C'est que le docteur, malgré la neige qui s'était accumulée sur ses cheveux ébouriffés, était resté l'opiniâtre amateur de romans que j'ai indiqué, et que, même dans cette crise tragique, ce bonhomme à la Bernardin de Saint-Pierre voyait toujours le dénouement de l'idylle qu'il avait rêvée.
Il se fit rendre compte de ce qui s'était passé, c'est-à-dire de la longue et imprudente station de Marcienne devant la porte par ce grand froid.
— C'est grave ! dit-il sérieusement. Pourquoi ne l'avez-vous pas forcée de rentrer ?
Il y eut un silence.
Paupe regarda Léo d'un regard rancunier et sournois. Léo soutint avec peine le regard du tailleur.
— J'étais sorti ! balbutia enfin le tailleur.
— Marcienne est pourtant une fille prudente, — reprit le docteur ; — je suis étonné qu'elle ait commis une pareille imprudence.
— Elle m'attendait, — dit Paupe, — elle était inquiète...
— De vous ?
Le tailleur n'osa pas dire non ; il ne pouvait pas dire oui. Il jeta un nouveau regard, celui-
là plus hardi et plus féroce, au jeune comte d'Arsonval.
— Vous me raconterez tout cela plus tard, — reprit le docteur. — L'essentiel, c'est de guetter tous les symptômes qui vont se déclarer... Monsieur Léo, ayez l'obligeance de conduire ma voiture à l'auberge. Je reste ici. J'y passe la nuit.
— Elle est donc en danger ? murmura Paupe.
— Je n'en sais rien. C'est ce que je vous dirai dans quelques heures d'ici. Ce qui est certain, c'est qu'il y a une menace ; et c'est qu'il y a une congestion qu'il faut combattre. Avezvous peur de voir couler le sang, monsieur Paupe ?
— Vous allez ?....
— La saigner tout de suite.
Et le docteur tira sa trousse de sa large p: che de côté.
Léo avait pâli ; il ne bougeait pas. Le docteui' le congédia d'un signe de tête.
— Je n'ai pas besoin de vous, mon ami, — lui dit-il doucement et froidement. — Faites ma commission et remontez au château.
— Docteur, monsieur Paupe m'avait permis ile rester.
— Monsieur Paupe n'entend rien à la médo-
cine. En tous cas, rendez-moi d'abord le service que je vous demande. Après nous verrons.
Léo alla, selon la recommandation du docteur, conduire la voiture à l'auberge. Quant il revint, il craignit d'entrer dans la maison. Il s'assit sur le banc où Marcienne était restée assise, avec un désir fou et enfantin d'y prendre froid comme elle, pour souffrir et pour être en danger comme elle.
Mais, au bout de dix minutes, son inquiétude l'emporta. Il ouvrit doucement la porte qu'il referma avec précaution, s'avança à tâtons dans l'obscurité de la boutique, jusqu'à l'àtre où il avait, de la même façon, apporté son cadeau de Noël dix ans auparavant, et là, s'asseyant, il écouta ce que le docteur et Paupe pourraient se dire.
Ils parlaient peu. La saignée était faite, et avait procuré une première détente. Vers deux heures du matin, le docteur se leva et dit à Paupe.
— Elle respire mieux.
— Elle est sauvée ?
— Avais-je dit qu'elle était perdue? Je dis qu'elle respire mieux. Voilà tout.
Il vint à la porte de la boutique.
— Vous êtes là, monsieur Léo ? demanda-t-il à voix basse.
— Oui, docteur.
— - Je m'en doutais bien. Écoutez-moi. Je ne prie plus maintenant, j'ordonne. Vous allez retourner au château, si la nuit ne vous fait pas peur.
— Mais, je ne vous gêne en rien.
— Vous me gênez beaucoup, au contraire. Donnez-moi votre parole d'honneur que vous allez rentrer bien vite ; je vous donne, moi, la mienne que, s'il y avait du danger, je vous ferais appeler. Je vous permettrai peut-être, demnin, de la garder une heure ou deux avec moi, si vous m'avez bien obéi.
Léo ne pouvait résister. Il serra la inain du docteur, salua Paupe et s'en alla.
— Pourquoi le renvoyez-vous? demanda le tailleur assez étonné.
— Vous saurez bientôt pourquoi.
En effet, Marcienne, qui, depuis quelques instants se ranimait vite, tomba bientôt dans un délire terrible, violant. Son premier cri fut un appel désespéré, qui retentit dans la maison :
— Léo ! Léo ! criait-elle en se dressant et levant ses bras, dont l'un avait la ligature de la saignée.
Elle voulut s'élancer hors du lit. La servante du médecin, M. Capron et le tailleur eurent beaucoup de peine à la retenir.
— Je ne voulais pas qu'il l'entendît et qu'il pûtrépixndre ! dit le docteur à M. Paupe.
— Voiis avez raison ; c'est assez que je l'entende, moi I
LA LUTT6
Marcienne fut pendant trois semaines dans un état alarmant, sinon désespéré. Le docteur Capi'on et le médecin du pays se rencontraient et se succédaient à son ckevet, étant tombés d'accord sur le traitement à suivre.
Le mal de Marcienne ne pouvait se définir iar un terme précis. C'eût été trop peu dire L[ue de le nommer fièvre cérébrale. Il semblait que l'organisme tout entier de la pauvre fille fût aux prises avec un tourmenteur qui s'était ménagé longtemps cette patiente victime, pour épuiser, en une fois, sur elle, tous les supplices.
Le docteur Capron, quand il avait énuméré
tous les termes techniques, dans les consultations avec son confrère et avec les autres médecins qui furent appelés, comparait, pour se résumer, Marcienne à une de ces terres longtemps couvertes de neige, qui semblent ne devoir cacher que des sources d'eau pure, et qui un jour font explosion, et lancent les flammes et les scories d'un volcan.
PaupG vieillit de dix ans, en trois semaines. Il n'en voulait plus à personne. Face à face avec la plus grande douleur de sa vie, il dédaignait de haïr qui qno ce fût, et devenait superstitieux; comme devant un châtiment de la destinée. Il passait les journées dans une agitation perpétuelle, allant de la chambre de sa fllle à son établi, travaillant seul, veillant toutes les nuits, faisant bonne garde contre les curieux et même contre les amis, car il ne voulait pas livrer aux commérages les paroles que Marcienne laissait échapper dans son délire.
Elle appelait toujours Léo, mais elle appelait aussi son père ; et, mêlant leurs noms, elle les conjurait de s'aimer pour l'amour d'elle. Dans des spasmes terribles, elle semblait presser à la fois contre sa poitrine la tête charmante du jeune d'Arsonval et la tète sombre du tailleur.
Léo n'avait pas quitté le pays, et, au bout de
quinze jours, madame d'Arsonval elle-même, inquiète pour son fils, inquiète pour Marcienne, sollicitée par sa tendresse maternelle et par la reconnaissance, avait obtenu du docteur Capron la permission de venir au château.
Elle vit deux fois Marcienne, pendant la semaine qui suivit son arrivée. Ce fut tout ce qui lui fut accordé. Paupe ne voulait pas qu'elle fût témoin d'une de ses crises terribles, et le docteur Capron, par prudence, ne voulait pas soumettre la sensibilité de Clélie à l'influence et à la contagion de cette fièvre, semblable par instant à la folie.
Léo, tous les jours, pendant une heure, était admis dans la boutique ; il passait cette heure-iù près de la porte de la chambre, regardant de loin celle qui ne le voyait pas ; il restait dans une contemplation muette ; puis il partait pour de longues courses dans la forêt, fatiguant sa pensée, de peur de la sentir se révolter.
Paupe avait de longues conversations avec le docteur qui, sans garantir la guérison, faisait comprendre au tailleur les grands sacrifices auxquels son orgueil devait se préparer, pour affermir la santé de Marcienne, si on parvenait à lui rendre la santé.
Au bout de trois semaines, les crises devinrent moins fréquentes. Mais le calme et les intervalles
de raison devinrent presque des menaces aussi pour le médecin. Il eut peur que la volonté ne recommençât la lutte qui avait duré neuf années et qui avait abouti à cette explosion.
Marcienne paraissait avoir deux ^mes et deux corps. Dans sa fièvre, tout entière à son amour, elle évoquait et représentait les scènes dans lesquelles Léo lui était apparu, depuis la première fois où, conduit par son père, il était entré dans la boutique, jusqu'au bal du château quand elle l'avait vu embrasser Rose Gautier, jusqu'à la lutte suprême, horrible, dans laquelle le tailleur était intervenu.
Elle lui souriait comme à un enfant, le menaçait avec la fureur d'une amante jalouse, et parfois, croyant se sentir enlacée dans ses bras, elle frissonnait de pudeur révoltée, se débattant avec des objurgations qui témoignaient encore de son invincible amour.
Quand la crise était passée, quand la fièvre tombait, Marcienne, douce comme toujours, parlait faiblement et simplement à son père, demandait avec calme des nouvelles de tout le inonde, même de Léo, et disait au tailleur :
— Quand je serai guérie, tu verras comme tout ira bien ? Si M. Léo était médecin, il pourrait aider M. Capron. Ce n'est pas ma faute si je suis tombée malade trop tôt.
Cette dualité de nature, ce contraste épou'vantait Paiipe. A chaque crise il répétait :
— Voilà ce qu'elle me cachait !
Après la crise, il était tenté de soupçonner sa fille de dissimulation, tremblant aussi qu'elle ne s'imposât une grande contrainte.
Marcienne ne dissimulait rien. Sa vie comprimée se débattait à son insu. Dès qu'elle redevenait lucide, elle rentrait naturellement, avec un plaisir naïf, dans son rôle de résignation, ne se disant même pas qu'elle se préparait à un sacrifice, tant ce sacrifice lui paraissait logique, nécessaire, tant sa conviction à cet égard était ferme et absolue. Elle ne croyait pas -sàolenter ses instincts, en obéissant à sa conscience ; elle ne se doutait pas qu'il y eût en elle une femme ardente, qui profitait du sommeil de sa raison pour se débattre et se meurtrir dans les ivresses d'un rêve d'égoïsme.
Sa maladie, comme on l'avait prévu, fut longue. Il fallut plus de trois mois pour que la xionvalescence se déclarât. Mais quand les médecins eurent annoncé qu'il n'y avait plus de danger, Marcienne s'achemina vite vers la guérison.
Ce fut alors que M. Capron prit souvent à part le tailleur, pour des conférences sérieuses, auxquelles Léo était parfois admis. Madame d'Ar-
SIMPLE AMOUa Srj5
sonval elle-même vint pins d'une fois, amenée par son fils, causer avec le tailleur. Mais Paupe n'alla jamais au château.
— Non, non, — disait-il à Léo, — je n'aï mis qu'une fois les pieds chez vous, c'était pour vous sauver. Je n'y retournerai que pour y conduire Marcienne, si elle veut y retourner.
Léo tremblait à cette réponse. Paupe, malgré ces trois mois d'épreuve, admettait encore la possibilité d'une résistance de la part de sa fille. Quant à lui, il était résigné. Il eût tué Léo, pour venger Marcienne ; il était prêt à prendre Léo pour gendre, si laguérison de Marcienne et son bonheur étaient à ce prix.
Mais, en dépit du docteur Capron, et des révélations du délire, Paupe n'était pas persuadé que la fille du tailleur Paupe. la petite-fille du vieux jacobin, consentît jamais à devenir comtesse.
Dans les premiers jours du mois d'avril, un matin, le docteur Capron, arrivé de fort bonne heure, avec un empressement qui n'était plus motivé par la maladie de Marcienne, dit, en riant, à la fille du tailleur :
— C'est moi qui vous ferai faire votre pre» mière promenade.
— Bien loin, docteur ?
-^ Non, dans votre jardin,
Marcienne était encore pâle ; mais elle deve« nait forte. Elle sourit au vieux médecin.
— Vous avez à me parler ?
— Oui, mon enfant.
— Causons ici.
— Dans cette vilaine chambre où vous avez eu la fièvre ? Non pas, mais dehors, en plein air.
Marcienne glissa son bras amaigri sous le bras de M. Capron, s'y appuya avec une càlinerie filiale, et ouvrit la porte du jardinet.
— Il a bien besoin de moi ! — dit-elle avec un petit soupir gai. — Il est, comme le ménage, bien négligé depuis trois mois.
— Il n'a besoin, comme vous, mon enfant, que du solùl, ce bonheur visible de la nature. Regardez si les sureaux et les lilas attendent votre permission pour verdir et fleurir ! Quand aux rosiers, ils se rattraperont, comme vos joues, le mois prochain.
— C'est égal, je suis honteuse de mon jardin, docteur.
— Vous devriez, mademoiselle, — reprit le bon docteur d'un ton de fâcherie comique, — être bien plus honteuse d'avoir donné tant d'inquiétude à tout le monde, à votre père d'abord, qui a vieilli...
— Je lui rendrai six mois de jeunesse, pour trois mois perdus.
— A VOS amis, — continua M. Capron, — parmi lesquels je me compte au premier rang, et à d'autres encore !
— Ah ! c'est pour me gronder, docteur, — répliqua Marcienne en rougissant un peu, — que vous êtes venu de si bon matin ?
— Pour vous gronder d'abord. Nous verrons après. Avisez-vous encore d'attraper froid !
Marcienne devint plus sérieuse.
— Vous savez, mon bon docteur, que ce n'est pas seulement le froid... On ne peut rien vom cacher, à vous !
— Et c'est fort heureux ! Vous voilà guérit tout à fait Je l'espère.
— Est- ce que vous craignez une rechute ? demand?,-t-elle en reprenant son sourire.
— Non ; mais la belle affaire, si votre guérison cause la maladie d'un autre !
— Ah ! c'est de cela que vous voulez me parler ?
Il y eut un intervalle de silence. Le docteur et Marcienne firent cinq pas, suffisants pour atteindre le banc contre la haie, que Marcienne affectionnait. C'était là que, certain jour de l'automne dernier, elle avait été surprise par Léo. Elle s'assit, en se reculant à l'extrémité du banc pour faire une place à son vieil ami.
3S8 SIMPLE AMOUn
— Oui, —reprit M. Capron, en appuyant sur les mots, —c'est de cela que je veux parler,
— Vous, monsieur Capron, un si grand savant, un homme de si bon conseil, que j'aime tant à écouter, me parler de cette folie I
— C'est que je ne trouve là rien que de raisonnable. Léo est un brave jeune homme, qui aura de l'ardeur à l'étude, qui est sérieux à vingt ans, qui veut une promesse de vous, comme récompense de ses efforts, qui ne veut pas faire un mariage de vanité, qui vous aime enfin.
Marcienne posa sa main sur la main de M. Capron, et, le forçant à la regarder, à voir qu'elle n'avait aucune obscurité, aucune ombre dans ses grands yeux bleus, elle lui dit d'une voix profonde :
— Croyez-vous, monsieur, qu'il m'eût aimée et qu'il me choisirait, si je n'avais pas eu soin de lui et de sa sœur pendant quelques mois ?
Le docteur fut embarrassé de la question.
— Il a le cœur assez haut placé, l'esprit assez juste, et vous êtes assez belle et assez bonne, mon entant, pour prétendre à l'amour, sans qu'il s'y mêle de la reconnaissance.
— Par malheur, monsieur Capron, vous aurez beau faire, la reconnaissance est si bien mêlée à d'autres sentiments qu'on ne peut le& séparer.
— Vous êtes coquette, Marcienne !
— Si c'est de la coquetterie que de vouloir l'amour pour l'amour, et non comme l'exagération de la reconnaissance, oui, je suis coquette ; mais je pense qu'en me déflant de la tendresse de ceux qui sont obligés par bonté et par dignité de m'aimer quand même, je ne suis pas trop orgueilleuse.
— Enfant! jouissez donc du bonheur; yous l'analyserez plus tard.
— Je suis très-heureuse d'être aimée de M. Léo. Je l'aime bien ; mais je ne serai pas sa femme, parce qu'il se repentirait, j'en suis sûre, ou parce qu'il souffrirait un jour de cette méprise... en admettant qu'il n'y ait pas d'autres obstacles.
— Des obstacles ? il n'y en a pas. Depuis trois mois .nous ne faisons que parler de ce mariage. La comtesse d'Arsonval serait si heureuse de vous appeler sa fille !
— Oui, par reconnaissance.
— Mademoiselle Diane vous appelle déjà sa sœur.
— Par reconnaissance aussi !
— Votre père a engagé sa parole. Songezvous à cela, Marcienne ? sa parole de libéral, de républicain.
— Ah ! lui, c'est bien par amour, Aussi je
veux rester fidèle à cet amour-là. N'invoquez pas le consentement de mon père ; car c'est lui surtout qui m'effraie... On me croit donc bien faible, et on s'imagine donc que je mourrais, si ce mariage ne se faisait pas, qu'on a amené mon pauvre père à le désirer ?
Marcienne avait élevé un peu la voix et redressé la tête.
— Oh ! je ne suis pas dupe de votre fierté, Marcienne, — reprit M. Capron. — Ce n'est pas l'homme qui vous a tenu les poignets pendant que vous battiez la campagne, qui peut s'y tromper. Vous aimez un peu, beaucoup, passionnément, ce joli garçon ; et vous faites bien ! Dans le délire, vous étiez plus sincère.
— Dans le délire, docteur. Maintenant, j'ai toute ma raison.
— C'est peut-être la raison maintenant qui est de la folie !
— Non, non, — repartit Marcienne en soulevant une main de M. Capron qu'elle porta à ses lèvres. — Je ne veux pas me marier, c'est résolu, je ne me marierai jamais. Je ne sais ce que j'ai dit dans le délire. Je ne m'en souviens plus. Mais je crois que cette maladie aura eu cela de bon qu'elle m'a guérie, en une fois, par une grosse fièvre, d'un tas de petites fièvres mauvaises qui ne me laissaient pas l'esprit en repos.
Tâtez-moi le pouls ! il est calme, n'est-ce pas * Eh bien! je vous jure que je ne me contrains pas. Pensez donc ! il y a trois mois que vous arrangez ce mariage, par pitié pour moi. Il y a neiit ans que je le défais, par pitié pour M. Léo, ou plutôt par respect de mes deux grandes amitiés. M. Léo doit épouser quelqu'un de son rang. M. Meurville sera le premier à me trouver raisonnable et prudente. Ce n'est pas lui qui vous a chargé de mo demander mon consentement !
— M. Meurville ! quand nous le ferions un peu enrager, Marcienne, ce bourgeois plein de morgue !
— Oh ! docteur ! c'est mal. Je ne veux pas plus me sacrifier à mes rancunes qu'à la reconnUissance des autres. Que dirait aussi M. de Ville-sur-Terre ?
— Lui ! il est prévenu ; je lui ai écrit ; il m'a répondu par une lettre qui m'est arrivée hier. Il promet de venir ouvrir le bal de noces, malgré ses quatre-vingt-dix ans Je ne sais pas s'il ne ferait pas jouer la comédie dans le parc, Vous le voyez, mon enfant, nous sommes tous d'accord.
— Vous êtes tous des cœurs pleins de bonté, — dit Marcienne confuse et vibrante d'émotion-,-mais je serais une sotte, une vaniteuse d'abuser
de ces bonté,^-là. Non, vous ne pourrez rieh contre mon idée. Je l'ai dit à M. Léo ; je le lui répéterai.
— Dites-lui d'atten Ire! donnez-vous le temps de réfléchir encore. Léo ne demande qu'une promesse. Il subira un an, deux ans, trois ans d'épreuves.
— Ce serait le tromper. Je lui dirai la vérité tout de suite.
— Vous la lui avez déjà dite, et il Ta mal prise .
— J'espère, répliqua Marcienne, avec un peu de fierté, qu'il la comprendra cette fois. Nous avons eu l'un et l'autre notre délire. Il est passé !
Le docteur écoutait et regardait Marcienne avec un étonnement, un dépit, une admiration sans bornes. Il n'avait jamais vu une raison si ferme, au lendemain d'une folie si menaçante. Il voyait son roman s'en aller en fumée, et il trouvait une logique simjile, radieuse, pour repousser des arguments qui plaidaient en faveui du délire d'un premier amour, qui pouvait n'être après tout qu'une première illusion.
L'homme sentimental dans le docteur Capron poussait quelquefois le médecin en avant, mais ne le faisait jamais reculer.
— Écoutez-moi, — dit-il à Marcienne avec plu s
de gravité, — tout ce que vous me dites de voire conscience, de vos scrupules, du désir de faire ce qui est bien, ne m'étonne pas de votre part. Je suis convaincu d'avance. Mais il y a autre chose que je connais mieux que vous, c'est que vous aimez Léo, c'est que- vous ne pourrez vous guérir de l'aimer; c'est que vous vous condamnerez à souffrir; c'est que vous serez encore malade et malheureuse de votre renoncement, ou jalouse plus tard du bonheur de Léo, s'il en épousait une autre. Voilà ce que je prévois voilà ce que je veux empêcher.
Marcienne pesa les paroles du docteur dans un silence de deux minutes ; elle avait baissé la tête; ell3 la releva avec un éclair dans les yeux, et commença doucement, à demi-voix, comme une personne précautionneuse, qui passe en revue des arguments perfides, pour bien s'assurer qu'ils ne la blessent point.
-— Sans doute, monsieur Capron, j'aime M. Léo de toutes les forces de mon âme, et je me suis souvent sentie effrayée de l'aimer tant. J'éprouve du bonheur à vous dire que je l'aime; mais je l'ai toujours aimé avec l'espoir, avec le grand désir de me sacrifier pour lui. La différence d'âge ne fait pas grand'chose : si je n'ai jamais été jeune comme les enfants riches qui ont le loisir de s'amuser, j'ai toute une jeunesse
364 SIMPLft AMOUR
devant moi â gagner. Son nom, sa fortune ne me font donc pas peur. Mais je souôrirais plus d'être sa femme, avec la crainte de le voir regretter un jour d'être mon mari, que je souffrirai de renoncer à lui. C'est une douce joie aussi, et que vous connaissez, mon bon monsieur Capron, de faire ce qui est bien. Tout me dit qu'il est bien de le laisser libre. Je suis trop franche, pour ne pas avouer qu'il rn'arrivera peut-être des picotements au cœur, par-ci, par-là ; mais, s'il rencontre une brave et belle demoiselle digne, de lui, ah ! je saurai me mettre à une bonne place pour regarder ce bonbeur-là, qui sera un pou mon ouvrage. Non, je ne serai plus malade ; ce qui est arrivé ne recommencera pas. Je n'ai pas éteint mon amour, je n'ai pas à en rougir. Si je pouvais être sa femme, je vous dirais oui, toui de suite. Je vous crierais : Amenez-le ! Mdâ cela est impossible. Léo m'aime pour un temps ; uioi je l'aimerai pour toujours. Voila pourquoi je ne veux pas être madame d'Arsonval.
Marcienne, qui avait commencé d'une \oH soumise, s'était animée et exaltée, en finissant.
— - Orgueilleuse, qui croirait s'humilier en devenant comtesse ! dit M. Capron.
— Non, ce n'est pas de l'orgueil, ce n'est pas de l'humilité non plus, c'est de la justice. J'aime trop Léo, pour être un embarras dans sa vie, et
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je crois le connaître trop bien pour redouter qu'il souffre longtemps de mon refus.
— En tout cas, il va bien souffrir.
-- Cette douleur-là, docteur, sera un lien que nous garderons, moi, pour toute la vie, lui, qui sait pour combien de mois, pour combien de jours ?
— Prenez garde, Marcienne ! vous aimez trop à souffrir.
— Que voulez-vous, monsieur ? c'est une habitude d'enfance.
Le docteurne savait plus que répondre.
Il se leva battu et très-attristé, mais emportant pour les rêveries de ses dernières années un souvenir éblouissant de cette jeunesse si sage, de cette vertu si placide, de cette passion si bien domptée. Un instant il craignit que Marcienne ne songeât au couvent. Mais elle se défendit avec force contre ce soupçon.
— Non, monsieur, je crois que c'est mal de s'offrir à Dieu, uniquement pour se refuser à celui que l'on aime. J'ai trop la vocation du ménage pour me sentir celle du couvent. Je continuerai à vivre comme j'ai vécu. Quand j'étais toute petite j'étais déjà vieille fille. Jugez de l'âge de mon cœur, après la vie que j'ai menée. Il me sera bien facile, je vous l'assure, de rester ici. Mon père est mon grand entant ;
un peu plus raisonnable maintenant, mais souvent encore bien difficile à conduire. Quand il sera parti, et j'espère qu'il ne me survivra pas, il serait trop malheureux et trop embarrassé dans le monde, je soignerai les enfants des autres ; et, je vous le dis tout bas, mais n'allez pas le répéter, car on n'y comprendrait rien, les enfants de M. Léo d'Arsonval. Je les attendrai, je les aimerai, comme je l'ai aimé le jour où je l'ai pris par la main pour le faire entrer là. Voilà mon projet. Estce qu'il n'est pas raisonnable 1 S'il me coûte, après tout, un peu de fièvre, vous me soignerez, et vous me guérirez. Ce sera plus facile; car je n'aurai pas attrapé de grosse maladie.
Elle se leva et ramena le docteur dans la maison.
Paupe avait ménagé cet entretien entre le docteur et sa fille ; il attendait dans la boutique, près de la porte.
Quand il vit venir à lui Marcienne, qui avait les joues plus roses, le front paré d'une joie fière, il se dit qu'elle était heureuse et qu'elle consentait à épouser Léo.
Une larme luivint aux yeux. Sa bouche trembla.
— Eh bien ! docteur? — demanda-t-il avec un sourire forcé, — vous l'avez raisonnée ?
— Oui, et je suis de son avis. Il n'y a pas un homme au monde qui la mérite !
— Je n'ai pas dit cela, docteur.
— Ah ! elle refuse ! repartit Paupe, vivement ému.
Il attira à lui Marcienne avec une joie égoïste qui perçait, malgré lui, à travers les broussailles de sa barbe et de ses gros sourcils.
— Elle refuse, dit le docteur.
— Tu ne me reprocheras pas, Marcienne, — continua le tailleur, prêt à s'agenouiller devant sa fille, — d'avoir contrarié ta volonté. Malgré ce que tu m'avais toujours dit, je croyais que tu te raviserais. Je t'avais fait le sacrifice de ce que je pouvais avoir encore de sentiments haineux dans le cœur.
— Oh! la haine! ce n'est rien, -- reprit Marcienne, en embrassant son père. — c'est plus facile à sacrifier que l'amour. Moi, j'ai un amour dans le cœur que je ne veux sacrifier à personne.
— Pour qui donc? demandèrent à la fois Paupe et le docteur Capron.
— Pour un mari de conte de fées, qui n'est pas encore venu, qui ne viendra peut-être jamais, mais que j'attendrai toute ma vie.
Marcienne riait. Paupe jugea qu'elle était tout à fait guérie, puisqu'elle avait tant d'esprit, tant de bonne humeur et tant de raison. Il l'em-
bmssa et sortit avec le docteur, qu'il conduisit jusqu'à moitié chemin du château. M. Capron allait raconter le peu de succès de son ambassade à Léo et à la comtesse, qui attendaient impatiemment sa visite.
JMarcienne, restée seule, pleura beaucoup ; mais elle voyait la figure de son père rayonnante, à travers ses larmes. C'était, non pas une consolation, mais une récompense qui l'exhortait à achever son sacrifice. Elle entrevoyait la paix sur une hauteur que son âme achevait de gravir. Léo voudrait l'attarder encore ; mais ii n'y avait plus que lui à persuader, et cette fois elle était oArtaine de la victoire.