LE PRINTEMPS
Marcienne n'avait jamais douté de son aptitude à souffrir ; mais elle ignorait certainement qu'elle eût de la vocation pour la gaieté, non pas au même degré que son amie Rose, d'une façon t( ute différente, mais d'une façon aussi incontestable.
Dans cette maison, parée comme un m\nnjoujou, dont elle avait fait son petit ménago, oh sa poupée était une vraie dame, où tout le monde prenait ses ordres, mais où tout le monde était servi par elle, la pauvre enfant était sollicitée par un bonheur timide, souriant, qui bourgeonnait comme les branches des lilas, qui
promettait des fleurs et des parfums pour l'été et qui l'embaumait d'avance.
Elle qui n'avait jamais pu faire sa partie dans un duo, avec Rose Gautier, elle se souvenait de chansons qu'elle croyait avoir entendu chanter par sa mère, et qu'elle fredonna tout à coup, un certain soir que Diane était plus lente à s'endormir.
Quant à Madame d'Arsonval, amenée à une aurore, à un printemps de sa raison, par cette conductrice aimable, elle sentait bien encore par intervalles, autour de sa tête, des brouillards qui l'effrayaient, des vapeurs attristantes qui prolongeaient la convalescence sans faire douter de la guérison. La mémoire, en lui revenant, lui donnait le prétexte d'une douleur ou d'une résignation douloureuse.
Après avoir reconnu Léo et Diane, elle apprit en même temps la mort de leur père, dont le bruit vague avait voltigé comme un oiseau autour de son front, l'effleurant sans y pénétrer.
Le premier bénéfice de sa raison fut de pleurer sur son veuvage et sur les orphelins.
Les enfants lui racontèrent les bontés de Marcienne ; mais, peut-être que sans rien dire contre M. Paupe, ils se laissèrent aller à des allusions sur sa dureté; et la pauvre comtesse frémit à la pensée des dangers qu'auraient pu
courir ses enfants, plus qu'elle ne fut émue de reconnaissance pour la protection résignée du Irilleur.
La certitude de sa ruine évoqua les scènes lamentables qui avaient contribué à épaissir le Toile dont sa raison était restée couverte pendant plus d'un an. La perspective du pardon de M. Meurville n'adoucissait qu'à moitié l'impression pénible. Il resterait sans doute un reproche, même involontaire, dans les yeux de ce père qui l'avait maudite, et qui, froissé dans son orgueil, ne fléchissait que devant la banqueroute.
Ne devrait-elle pas expier encore après son veuvage et ses malheurs, cette faute qui avait entaché l'honneur paternel, et tué sa mère ?
C'était donc avec un espoir, mêlé d'efifroi, qu'elle attendait le retour de M. Meurville.
L'amitié, le dévouement, en un mot le charme de Marcienne, fat le seul sentiment que Madame d'Arsonval accueillit sans réserve. Ses faiblesses étaient si bien comprises par cette enfant forte d'âme ; elle trouvait dans ce cœur ingénu une exhortation si engag-eante; Marcienne démontrait si simplement la facilité d'agir, qu'à chaque conversation, à chaque journée passée ensemble, Clélie d'Arsonval s'attachait davantage à cette enfant si naturelle
et si extraordinaire, l'appelant tour à tour sa fille ou sa sœur, à moins que dans certaines heures d'accablement et de fièvre, la comtesse renonçant à vouloir, et se soumettant comme Diane à l'autorité de cette créature, qui avait toujours sa volonté prête, ne l'appelât en souriant sa petite mère.
Marcienne, de son côté, avait beau se défendre contre l'attraction même de son bienfait ; elle avait beau se rappeler qu'elle était uniquement la fille de Paupe, et que c'était un grand honneur de se sacrifier à des êtres qu'elle croyait supérieurs à elle ; en dépit de sa modestie, elle se laissait aller à une égalité que son cœur trouvait juste. Moralement, elle n'avait rien à acquérir pour s'élever au niveau de ses hôtes ; mais précisément parce qu'elle avait la peur secrète et instinctive de valoir mieux qu'eux, elle était heureuse de leur devoir des leçons pour ce qu'elle ignorait.
Voilà pourquoi, six semaines après ce réveil de madame d'Arsonval, Marcienne, sans être plus coquette, avait appris de la comtesse à se coiffer mieux, à donner à ses humbles habits un air élégant qu'ils n'avaient pas, à lire avec plug d'onction et de nuances, à mieux traiter enfin, pour la délicatesse des regards, toute sa petite personne rustique.
Paupe trouvait une revanche dans cette supériorité visible de sa fille, même pour ce qui était eroorunté.
Plusieurs fois, on lui dit:
— Marcienne devient une demoiselle !
Et il ne se révoltait pas à cette idée, qui était comme la constatation d'une conquête de la fille du peuple sur des enfants de nobles et de bourgeois.
Un jour, Marcienne partait en promenade, et, en passant devant la fenêtre de son père, elle avait frappé aux carreaux pour lui dire bonjour.
Paupe, après avoir répondu par un hochement de tête, descendit de son établi, alla sur le pas de sa porte, afin de suivre du regard sa fille, tenant sous le sien le bras de la comtesse, précédée par Léo et Diane, qui se tournaient à chaque instant pour lui demander quelque chose.
Paupe fut très-fier de remarquer plusieurs voisins et voisines qui en faisaient autant que lui, avec des airs d'étonnement et d'admiration.
— On dirait les deux dames au château ! murmura une voix à son oreille.
Paupe tressaillit, comme si une pensée secrète avait tout à coup pris la parole ; il se retourna vivement de côté, et aperçut, à trois pas de lui.
M« Herliiison dont les yeux luisaient plus que d'habitude.
— Savez-vous, monsieur Paupe, — dit l'huissier, — que dans très-peu d'années, mademoiselle Marcienne sera bonne à marier ?
— Je le sais.
Le tailleur parlait d'un ton peu encourageant. Maître Herluisou lui gâtait son orgueil, en voulant s'y associer.
— La comtesse d'Arsonval se chargera sans doute de lui trouver un mari ?
— Pourquoi donc ? Marcienne et moi, nous n'avons besoin de personne.
— Après une telle amitié ! répliqua maître ïlerluison.
— La comtesse ne s'y entendait guère, — continua Paupe, du temps où elle n'avait pas perdu la raison. Je doute qu'elle s'y entende mieux maintenant qu'elle a été folle.
— Elle est guérie !
— On le dit : je n'en sais rien ! A quoi, d'ailleurs, reconnaît-on qu'une femme n'est plus folle ?
— Voilà, monsieur Paupe, une parole injuste do la part d'un homme qui a pour fille une personne si raisonnable.
— Ma fille finirait par perdre son bon sens si cette belle amitié-là devait durer.
— Vous ne dites pas ce que vous pensez, monsieur Paupe ?
— Moi !
— Oui, vous ! qui ne pensiez pas cela, il y a une minute, quand vous regardiez mademoiselle Marcienne et la comtesse passer devant vous ; vous disiez et vous pensiez qu'on les prendrait pour les deux sœurs ; elles sont en deuil toutes 185 deux, et, à la démarche, la vraie grande dame, c'est la jeune fille.
— Que parlez-vous de grande dame ? — s'écria Paupe, furieux plutôt d'être deviné que d'être contredit ; — mafllle est du peuple, elle restera du peuple.
— La comtesse n'était pas noble avant son enlèvement ! — dit légèrement l'huissier par taquinerie ou par calcul ; — et mademoiselle Marcienne n'aurait pas besoin d'un comte d'Arsonval pour entrer en châtelaine dans le château.
— Ah ? vous revenez à votre vieille idée, — repartit Paupe. — Si c'est pour me taquiner, je suis devenu coriace. Ce qui est fait est fait. Le père Paupe a cru bien agir ; je n'ose plus le blâmer, maintenant que je sais combien il en coûte de rester dans ses idées... A propos, on ne le vendra donc jamais, ce château ? Il faut que vos clients aient prélevé de fameux intérêts
de leur argent pour montrer tant de patience à être remboursés ?
— Ils nous attendent, monsieur Paupe.
— Ils attendront longtemps.
L'huissier parut abandonner tout à coup ce sujet de conversation, en faisant un détour pour y revenir :
— Je suis certain, — reprit-il, — que la comtesse et mademoiselle Marcienne vont se promener dans la forêt, du côté du parc ?
— Qui vous fait croire cela ? répliqua le tailleur.
— Ce ne serait pas la première fois, et c'est si naturel ; la promenade est jolie, le chemin est bon, et cette pauvre petite comtesse doit vouloir rôder autour de ses souvenirs.
— Ce n'est pas le moyen d'éviter une rechute ! Marcienne a tort de souffrir cela, grommela le tailleur.
Il regarda, et ne vit plus sa fille, qui venait précisément de tourner au bout de la rue, dans un chemin qui conduisait à la forêt.
— Mademoiselle Marcienne a raison, — reprit l'huissier. — On dit que M. Meurville va bientôt venir. On pourra lui souffler l'idée de marchander le château.
— Essayez de lui souffler cette idée-là, maitxe Heiiuison.
— Croyez-vous qu'elle ne viendra pas à la comtesse, à ses enfants, à mademoiselle Marcienne, et peut-être bien à vous-même ?
— Vous êtes fou !
— Pas plus que votre fille, que la comtesse, et que vous, monsieur Paupe. Eh bien ! n'oubliez pas que M. Meurville, qui ost un négociant habile, pourrait trouver là une bonne spéculation, dont chacun profiterait.
Paupe n'écoutait plus. Il était rentré brusquement dans sa boutique, et il était remonta sur son établi.
Herluison parut se demander s'il n'entrerait pas avec le tailleur ; ou bien, jetant un regard du côté de la forêt, s'il ne rejoindrait pas la comtesse et Marcienne, en cherchant un prétexte pour les aborder, et pour leur faire les communications, nécessaires selon lui, que M. Paupe refusait ou affectait de refuser.
Herluison était tenace, et il lui semblait que s'il mettait des dames dans son jeu, la partie serait infailliblement gagnée.
Depuis quelque temps, il observait cette acclimatation de la comtesse d'Arson-val dans le voisinage du tailleur ; et son intérêt lui faisait faire les mêmes remarques que le docteur Capron.
— Il est impossible; — se disait-il, — que la
comtesse, sauvée, se résigne purement et simplement à laisser Marcienne chez son père, quand elle partira elle-même avec M. Meurville. D'un autre côté, il est impossible que Marcienne quitte le tailleur, fût-ce pour suivre la comtesse. Cette petite fille a l'entêtement des Paupe, dans son large front ; et Paupe restera toute sa vie, en face de ce domaine, qui entretient sa rage. On cherchera évidemment un moyen terme. M. Meurville se résignera à acheter le château, pour venir y résider deux ou trois mois à chaque saison ; ou bien l'orgueil de Paupe jugera l'occasion bonne pour capituler, en conservant les apparences. S'il refuse pour lui quelques avantages, il laissera sa fille les accepter. Il est donc important de rester à la portée de ces gens-là, le dossier de mes clients sous le bras. Ils auront tous besoin de moi. Il y aura plusieurs façons de traiter. Ah ! si Marcienne 'avait trois ou quatre ans de plus ! Mais c'est une enfant, et je suis presque de l'âge de son père... Cependant, on a vu se faire des mariages plus extraordinaires ! Dans quatre ans, je ne serai pas encore un vieillard ; elle sera une femme... Elle aura eu du chagrin... Je pourrai la venger,.. Décidément, c'est une affaire à suivre.
D'après ces raisonnements que je résume,
mais qui se présentaient par bribes, par fragments à son imagination, l'huissier, sans s'exposer à des rebuffades trop décisives du tailleur, tournant autour de lui, de Mar'^ienne, de la comtesse, sans qu'on l'aperçût, se maintenant à de grandes distances, restait cependant à la portée d'un signal.
Ce jour-là, il n'avait pu résister à la tentation de s'approcher, de sonder le terrain. Ces promenades de la comtesse, de Marcienne et des enfants, autour du château ; ces stations dans la forêt qu'il avait constatées et suivies, ne trahissaient-elles pas l'intensité d'une affection sentimentale, pour cette terre perdue qu'on pouvait reconquérir.
Le printemps s'annonçait. M. Meurville allait se mettre en route ; les bourgeons gonflaient la pointe des branches d'arbres ; les enchères, toujours attardées, pouvaient avoir lieu; déjà, on était venu s'enquérir des mises à prix chez les notaires. La politique (et maître HérVùison était un grand liseur de journaux), pouvait faciliter une vente, jusque-là si difficile.
La chambre des députés venait, par une loi, de bannir à jamais la branche aînée des Bourbons, en offrant ainsi un appât aux bourgeois riches, qui devaient être l'aristocratie du nouveau régime. La meilleure des Républiques ne
livrerait pas de biens nationaux à la spéculation ; mais elle préparait des transactions entre les nobles ruinés, auxquels le milliard d'indemnité n'avait donné que des illusions fugitives, et les commerçants millionnaires qui voudraient blasonner leur comptoir.
Herluison était de son époque.
Les huissiers ne marchent ni à la tête, ni à la queue du troupeau ; ils voltigent sur les flancs pour harceler ceux qui s'attardent et qui perdent de vue le pâturage. Herluison avait non pas le génie qui crée les moyens d'agir, mais le génie pratique et rusé qui profite des moyens offerts.
Marcienne et la comtesse ne se doutaient pas de ce tournoiement de vautour financier audessus de l'idylle de leur amitié.
Madame d'Arsonval, en sortant de ce sommeil de son intelligence, gardait des lenteurs de pensée, des timidités de volonté, qui la faisaient régale et parfois l'inférieure de Marcienne , et Marcienne, tout en prévoyant un déchirement prochain, heureuse, comme les natures héroïques, du bonheur actuel, sans thésauriser pour l'avenir, se livrait naïvement â la joie de son œuvre, n'en attendant pas de récompense. Il était vrai que par une attraction naturelle â l'approche du printemps, et à mesure que la guérison se fortifiait, les promenades s'étaient
dirigées vers la forêt, aux alentours du château.
Clélie d'Arsonval, restée naïve, et trou\ant dans sa jeune compagne l'élan, la pousse printanière que son pauvre cœur, brisé par un grand coup, ne lui donnait plus, aspirait par les poumons de Marcienne l'air vif, les senteurs des bois en éveil. Elle perdait de sa pâleur, en voyant les joues de Marcienne se colorer. Tous les quatre par certains jours de soleil, s'asseyant sur les roches, sur les fougères, sur les arbres almttus, aspirant la grande caresse de la forêt, riaient, causaient, dans des épanchements enfantins, où la fille du tailleur paraissait la maman, étant la plus raisonnable, où la comtesse paraissait la plus petite fille, étant la dernière à battre des ailes dans cet éveil de la jeunesse.
Si Herluison avait pu rejoindre Marcienne et la comtesse, les suivre en se cachant, il eût entendu, ce jour-là, la comtesse dire à sa compagne avec un soupir :
— Je voudrais bien rester ici, toujours.
— Dans le château ? demanda timidement Marcienne,
— Dans le château, ou dans la maison là-bas, pour ne plus vous quitter.
Marcienne sourit, mais devint rêveuse.
pile souriait, parce que l'idée d'une séparation
prochaine la faisait souffrir, et qu'elle cachait toujours ses douleurs sous un sourire. Mais elle réfléchissait, pour trouver le moyen d'empêcher, d'attarder cette séparation.
— Si votre père le voulait ! murmura-t-elle.
— Voudra-t-il ? répondit la comtesse.
Elle ne pensait jamais à son père qu'avec crainte. Toute petite, elle n'en avait jamais reçu une caresse ; et quand elle pouvait flatter sa vanité, elle lui avait fait une blessure qu'il n'oublierait jamais.
Madame d'Arsonval eut une ombre de tristesse que Marcienne voulut dissiper ; mais il ne fallait pour cela ni songer au château, ni trop se plaire dans le bois, ni aspirer avec trop de plaisir l'air du printemps.
LE REYEII.
Depuis que la comtesse était guérie, Marcienne, qui avait installé tout à fait Léo et Diane près de leur mère, pour qu'ils continuassent le charme du traitement, et pour les soustraire autant que possible à Rose Gautier, revenait coucher tous les soirs chez son père.
Paupe, en se retrouvant seul avec elle, en ayant ainsi un prétexte pour prolonger un peu sa veillée, en la regardant, en l'écoutant même lui parler de la comtesse, se trouvait récompensé, dédommagé, et s'endormait sans maudire personne.
Le lendemain de la promenade remarquée par
Herliiison, à huit heures, comme Marcienne, ayant fini le ménage de son père et fait sa toilette avec le soin qu'elle y mettait depuis quelque temps, se disposait à sortir, pour rejoindre madame d'Arsonval, le facteur poussa la porte et tendit une lettre.
— C'est de M. Sainton, dit machinalement le tailleur en la décachetant, et dès que le facteur se fut retiré.
Marcienne qui, depuis quelques jours, vivait dans l'attente vague d'une épreuve pour laquelle elle armait tout son courage, pâlit et porta la main à son cœur.
Paupe relut deux fois la lettre, non pour la comprendre mieux, car le style de M. Sainton avait au moins le mérite d'être clair comme le cristal et précis comme un chiffre ; mais pour se composer mieux la physionomie, qu'il devait avoir en communiquant cette grave nouvelle à sa fille.
Il prit le parti de sourire, de son mauvais sourire d'autrefois. Marcienne ne fut que plus alarmée.
— Est-ce que M. Meurville est arrivé? demanda-t-elle d'une voix qu'elle s'efforçait d'affermir.
— Non ; M. Sainton croit même qu'il n'est pas encore en route.
— De sorte qu'il ne viendra pas ici avant la fin du mois?
— Il paraît qu'il n'y viendra pas du tout.
— Comment?
— M. Sainton me transmet les ordres formels qu'il a reçus de son maître. C'est le caissier qui, dans les premiers jours de mai, viendra chercher la mère et les enfants, pour les conduire au Havre, au-devant de M. Meurville.
Marcienne se préparait à la visite du grandpère. Elle avait, dans sa tête, arrangé toute une scène d'effusion, dont elle pensait bien que ses chétives *^,spérances recevraient un peu de rosée.
Il était invraisemblable que M. Meurville détachât d'elle Léo, Diane et la comtesse, sans laisser subsister un lien. En tout cas, elle n'avait pas prévu cette brutalité. Elle se mit à trembler de tous ses membres ; s'appuya à l'établi de son père, baissa la tête et laissa couler deux grosses larmes le long de ses joues.
Paupe vit les deux larmes de sa fille, et d'un ion relativement doux, mais dans lequel perçait pourtant l'âpre ironie d'un homme dont la logique triomphe :
— Cela t'étonne, fillette ? tu croyais faire la connaissance de M. Meurville ?
— Je croyais qu'il tiendrait à nous connaître ?
— Eh bien! moi, je m'attendais à cela, et cela m'arrange. Les bourgeois sont aussi ingrats que les nobles. Mon père avait enrichi les d'Arsonval, et tu sais comme ils se sont acquittés ! Toi, tu as voulu me donner la charge de ces deux enfants. Ce n'était pas assez , tu y as joint leur mère ; nous avons payé de la mort de Maximilien les joues roses de ce garçon et de cette petite fille ; tu as guéri la comtesse, et ce parvenu aussi ingrat que des nobles, rougit de te remercier et d'entrer dans ta maison ! Ah ! les hommes ! hier, les seigneurs ; aujourd'hui, les bourgeois ; demain, je l'ai bien vu par le conseil municipal, ce sera le jour des paysans ! On ne fera jamais assez de révolutions, vois-tu bien, pour extirper l'orgueil et l'égoïsrae !
Paupe lança la lettre avec colère parmi ses outils.
Marcienne pleurait toujours, et pensait tout bas :
— Ils vont partir ! je ne les verrai plus jamais, jamais ! qu'est-ce que je vais devenir ?
Le tailleur, qui devinait cette douleur, reprit avec une gaieté forcée :
— Ce n'est pas pour moi que je suis furieux ! Cela m'est bien égal de ne pas recevoir le salut ou la poignée de mains de ce marchand de casîonnade ou de marmelade ! Mon état vaut le
sien, et ma fille vaut la sienne. Veux-tu que je te dise ? Je redoutais sa visite. Il m'aurait fait quelque affront d'argent. L'insulte me viendra par M. Sainton ; les choses iront plus carrément avec celui-là ; je lui fermerai la porte, et tout sera dit. Il fera le paquet de la mère et des enfants. Ce ne sera pas long. Et encore, sans moi, le bagage serait plus léger, car ils me devront toujours leurs habits de deuil, comme ils te doivent leur bonne mine. Je l'attends, M. Sainton ; le compte ne sera pas difficile à régler. Il verra que j'ai dépensé leur argent pour eux, sans qu'il me soit resté seulement la crasse d'un sou dans la main. Il acquittera les notes s'il en reste à acquitter, et tout sera dit... Nous reprendrons notre vie tranquille...
Marcienne ne put retenir un sanglot.
Paupe eut un tressaillement de colère ; et montrant à sa fille toute la jalousie dont son cœur s'emplissait :
— Tu pleurerais moins, n'est-ce pas s'il fallait m'abandonner pour les suivre ?
Marcienne releva la tête, et dit vivement :
— Je n'ai jamais songé à les suivre et à te quitter.
Paupe, honteux de l'injustice de son reproche, devant ce clair visage, voulut soutenir autrement l'infaillibilité de sa colère.
— Voulais-tu donc les garder à perpétuité ? demanda-t-il rudement.
— Je ne sais pas ce que je voulais, reprit la courageuse enfant en essuyant ses larmes ; je me préparais bien à l'idée de les voir un jour s'en aller ; mais je ne m'attendais pas à ce qu'on les reprendrait ainsi, tout à coup. J'espérais m'habituer à leur départ; maintenant, je ne pourrai pas...
Elle dit cela simplement, avec une vérité d'accent qui effraya son père, et qui l'irrita surtout.
— Cela devait être, — répliqua Paupe, avec amertume. — Ces gens-là m'aui^ont tout pris, jusqu'au cœur de mon enfant !
— Non, papa, je t'assure que je t'aime bien; que je t'aime, au contraire, bien davantage depuis qu'ils sont là.
— Oui, dit le tailleur, parce que j'ai consenti à les garder ; mais quand ils n'y seront plus, tu ne m'aimeras plus.
— Ah ! papa, — s'écria la pauvre fille avec un désespoir naïf, — quand ils seront partis, c'est toi qui m'aimeras davantage ; tu me verras si malheureuse !
Paupe l'entoura de ses bras. Il avait bien le droit, ce tyran, de laisser voir toute sa fureur maternelle.
— Je ne peux pas t'aimer davantage, — ditil avec une émotion étrange. C'est toi qui les aimes mieux que moi. D'ailleurs, tu les aimes, et moi je les déteste !
En disant cela, cet homme stoïque essaya de cacher, dans le froncement de ses sourcils, deux larmes qui vinrent brûler ses paupières.
Marcienne se dégagea de l'étreinte de son père et le regarda fixement :
— Ce n'est pas vrai ! — lui dit-^elle doucement, — tu ne les détestes pas.
— Moi?
— El .u souffres aussi de leur départ ?
— Moi 1 souffrir de ce que je deviens libre* Moi, souffrir de ne plus voir ces enfants ?
— Qui ne t'ont rien fait.
— C'est vrai ; mais leur père !
— Ils n'avaient plus peur de toi, -— continua Marcienne. — Diane me disait hier : « Si je l'appelais aussi papa ! » Et Léo était fier, quand tu lui donnais la main.
Paupe ne répliqua pas ; il cherchait la main de sa fille. Quand il la tint, il la serra, et dit :
— A quoi bon parler de cela ! tu te fais de la peine.
Mais Marcienne reprit :
— Le caractère de Léo te plaisait,,.
~ Je lui trouvais de l'énergie, c'est vrai ! M. Meurville en fera de la dureté.
— Il avait de la flerté comme toi !
— M. Meurville en fera de l'orgueil.
— II t'obéissait maintenant en toute chose !
— J'étais juste avec lui, dit Paupe, dont l'œil étincela à travers des larmes.
— Pauvres petits, — ajouta Marcienne frémissante, — s'ils voulaient encore s'enfuir, qui saurait les rejoindre et les rapporter? T'en souviens-tu, papa? Tu n'aurais pas osé, ce jour-là, me dire que tu les haïssais.
— Je leur en voulais, cependant.
— Oui, parce qu'ils te croyaient méchant.
— J'aurais dû l'être, méchant, implacable, repartit le tailleur, quand toute cette histoire a commencé ! Je ne me trompais pas en maudissant ce comte d'Arsonval! Ces enfants, je ne leur en veux pas, mais tu vois comme on leur apprend la reconnaissance.
— Ce n'est pas leur faute si M. Meurville a tant de vanité.
— Bahl le grand-père est riche à je ne sais combien de millions ; il a de belles maisons làbas ; il ne les aimera pas comme... tu les aimais, c'est impossible, mais il leur donnera des laquais pour les servir. Ils oublieront bien vite le tailleur, son établi, sa boutique...
— Madame d'Arsonval n'oubliera pas facilement.
— Elle a déjà perdu la mémoire pendant deux ans : elle peut la perdre encore.
— Oh! ne dis pas cela, tu me ferais peur, — repartit Marcienne en se ranimant tout à coup.— Ce départ, en effet, peut rendre la comtesse malade autant qu'elle l'a été. Elle retrouvait ses idées dans les bois, aux alentours du château. Si M. Capron écrivait à M. Meurville et s'opposait à ce départ ? Un médecin a le droit de faire cette défense-là !
Paupe haussa les épaules.
— Est-ce que tu crois qu'il n'y a pas des médecins au Havre, et à Paris, pour rétorquei^ ce que pourra dire le médecin de Troyes ?
— M. Capron est un savant.
— Pour toi, pour moi. Le sera-t-il pour M. Meurville ?
- Il a de la volonté.
— Peut-^l en avoir contre la volonté d'un père?
Marcienne regarda le tailleur avec un ébahissement touchant. Ne savait-elle pas mieux que lui comment les pères obéissent !
La pensée de M. Capron fortifiait et consolait un peu Marcienne.
Elle invoquait dans son cœur la sympatlilQ du
SIMPLE AMODR 71
docteur pour elle, plus que l'autorité scientifique du praticien.
— Ne parlons pas de la lettre de M. Sainton avant d'avoir reçu la réponse ou la visite du docteur, dit-elle à son père. Je vais lui écrire.
— Toi? tu oserais?... de ta grosse écriture d'écolière ?
— Tu ne me vois pas écrire depuis un mois, répondit Marcienne. La comtesse m'a appris à écrire comme elle, en fin.
— Si tu crois, en tout cas, que le docteur va se déranger pour une petite fille ?
— .Je le crois.
— Qui lui paiera cette visite-là ?
— Moi.
— Avec quel argent ?
— Je le paierai comme cela, dit Marcienne en embrassant son père.
Le tailleur lui rendit son baiser, et se trouva tout à coup à bout d'objections, mais surtout à bout de forces pour parler.
M arcienne ne pleurait plus ; sa tristesse était armée et entrevoyait un allié.
Elle se disposait à sortir.
- Écris si tu veux, lui dit son père; fais venir tous les médecins en consultation ; ce n'est pas cela qui retiendra ici la comtesse et ses entants. H n'y aurait qu'un moyen.
Marcienne qui était près de la porte revint en courant à son père.
— Quel moyen ?
— Mais... il est presque impossible ?
— Dis toujours.
— Ce serait de faire acheter le château et les bois par M. Meurville.
— Sans doute ! s'écria Marcienne en levant les bras et en ouvrant de grands yeux.
— Oui, mais M. Sainton ne lui conseillera pas cette dépense ; et ce bourgeois qui ne vient pas chercher lui-même sa fille, de peur d'apercevoir seulement le haut des cheminées du château, ne se décidera jamais à y rallumer du feu.
— C'est vrai ! reprit Marcienne, en laissant retomber sa tête avec découragement.
Elle réfléchit, puis dit avec un peu plus ci; confiance :
— Et si M. Capron l'ordonnait?
— Une ordonnance d'un million ! jamais on ne la fera avaler à un homme comme M. Meurville.
— Alors, tu as raison, papa, il n'y faut plus songer.
Elle soupira, et monta les marches de la porte.
— A moins que, . . , — balbutia encore Paupe en
hésitant, et comme s'il parlait malgré lui... Il s'arrêta.
Sa fille tourna la tête vers lui :
— A moins que...? répéta-t-elle en interrogeant.
Le tailleur se gratta le front d'un air de mauvaise humeur :
— A moins que M. Meurville ne soit tenté par la spéculation et le bénéfice à faire.
— Qu'est-ce que cela veut dire, papa?
Le tailleur hésita de nouveau. II lui répugnait de toucher, même pour se moquer de l'égoïsme des bourgeois, aux propos d'Herluison. Mais il jeta un regard sur sa fille, et la vit dans une si grande anxiété qu'il continua :
— 11 paraît qu'avec un peu d'argent comptant et en manoeuvrant d'une certaine façon, on pourrait sauver quelque chose de la ruine des d'Arsonval et avoir le château à bon marché.
— Qui t'a dit cela ? s'écria la jeune fille.
— Herluison, tu sais, l'huissier.
— Il en est sûr ?
— Parfaitement sûr.
— - Depuis quand t'a-t-il prévenu de cela ?
— Pour la première fois, le lendemain du dé~ part du comte.
— Et tu n'as rien dit, tu n'as rien fait, tu nt
m'en as pas parlé ? dit Marcienne en joignant les mains avec une stupeur douloureuse.
— Non, à quoi bon ?
— Ah ! papa, nous aurions cherché, nous aurions trouvé !
— Qui donc?
— Mais on pouvait faire comprendre à M. Sainton...
— Bah ! — repartit brusquement le tailleur, — ces gens-là n'ont jamais besoin d'être avertis d'une bonne affaire ; ils la devinent. Je ne voulais rien tenter, rien comploter avec Herluison. Il est un peu coquin, et ses clients le sont beaucoup ; il ne me convenait pas de me mêler d'une intrigue pareille D'ailleurs, — ajonta-t-il en exagérant le mouvement de haine sincère qui le sollicitait, — ce château, ces bois, ont été le mauvais rêve de mes premières années de mariage ; il me semble que je serais débarrassé d'une malédiction si le château était démoli, si les bois étaient rasés... J'aurais dû avoir le courage de partir, de m'ôtablir ailleurs...; mais non, je suis resté pour les voir, pour les regretter, pour les désirer, avec le supplice de ne pcv.voir rien faire de ces biens qui auraient dû être à moi. Ah ! pourquoi le feu n'en a-t-il jamais fait justice?
Marcienne, cette fois, fut sans pitié pour son
SIMPLE AMOUR î5
père ; elle lui en voulait de ce qu'il avait gardé si longtemps, pour l'enfouir, ce renseignement précieux. Elle croyait, d'ailleurs, sentir en lui le réveil d'un remords, qu'il lui plaisait de laisser grandir.
— Je veux voir M. Herluison, dit-elle,
— Je te le détends.
— Tu dis que M. MeurviUe pourrait trouver de l'argent à gagner ?
— Oui, mais l'homme qui remue des millions à la pelle ne va pas s'amuser à disputer à des usuriers les bribes d'une fortune qui n'est pas à lui. Il n'a pas doté sa fille ; il donnera du pain à ses peiits-enfants ; il les installera au Havre : peut-être les enverra-t-il au bout du monde, à la Martinique, à la Guadeloupe^ dans ce pays d'où il revient, pour s'en débarrasser. Je te dis que c'est un égoïste.
Paupe était, pour sa part, injuste et cruel, en ajoutant cette hypothèse aux mauvaises nouvelles reçues.
Marcienne pâlit, et s'appuya contra la porte, à l'idée de toute la mer jetée entre elle et ses amis ; puis, elle réfléchit que M. TvIeurvillG prendrait peut-être goût à aimer de si beaux enfants ; à avoir près de lui une personne aussi douce, aussi jolie, aussi tendre, que la pauvre comtesse.
C'était un homme sévère, ce n'était pas un monstre ; et puisqu'il était égoïste, il voudrait garder pour lui seul le plaisir de cette b^lle famille. Sans doute, ce serait toujours une séparation, mais on peut aller au Havre.
Elle sortit, avec cette frêle consolation, pour aller écrire de son mieux et au plus vite au bon docteur Caproû.
vr
l'héritage des enfants d'arsonval
Marcienne n'avait pas trop présumé de la sympathie du docteur Capron. Celui-ci partit de Troyes au reçu de la lettre de la jeune fille, et sa première visite fut pour le tailleur.
Paupe, malgré tout, fut flatté de cette démarche, qu'une page de l'écriture de sa fille avait décidée. En voyant entrer le grand médecin du département, il n'eut pas la préoccupation dont il avait menacé Marcienne, de savoir qui payerait la visite ; et ce fut avec un empressement tout à fait cordial qu'il offrit une chaise au docteur, en lui offrant aussi de se rafraîchir.
«— Je veux bien, — répondit M. Capron, — à
conditioVî yjiie vous ajouterez un morceau de pain et trois œufs en omelette à la bouteille.
Marcienne parut aussitôt.
Elle avait vu, de la maison voisine, l'arrivée du docteur qu'elle guettait peut-être. La jeune fille eut un rire superbe, triomphant, qui emplit sa bouche, et qui se répandit en lumière sur son visage, en entendant M. Capron commander son déjeuner.
D'abord, elle courut au vieux médecin, ne sachant si elle devait lui tendre le front, les joues ou les mains.
M. Capron lui serra les mains, lui effleuia les joues d'une petite tape amicale, et lui mit un bon baiser paternel sur le front.
Je n'ai pas fait le portrait du docteur. A quoi bon ? Ne le voit-on pas, en cherchant à se souvenir des vieux médecins de notre enfance? Avec cette familiarité des praticiens de province, qui n'ont pas besoin de solennité pour être respectés, qui, passant brusquement du château à la ferme, de la préfecture au taudis, faisant des visites dans la rue, sur le pas des portes, au milieu de la rue, ne peuvent traverser une place les jours de marché, sans s'y laisser dépouiller de quarante consultations, prélevées par les paysans ; philosophes dispensés d'hypocrisie devant le curé qui les traite en
confrères d'une autre religion, plutôt qu'en paroissiens; bourgeois intelligents, presque toujours amis forcenés des traditions, des antiquités locales; s'amusant à des collections; membres des sociétés littéraires ; présidents des comités en temps d'élections, et en cas de révolutions ; libéraux par expansion naturelle, j'allais dire par hj'gi'me, par besoin de force, par nécessité de multiplier la vie ; gourmands, gourmets, sachant se résigner au mauvais vin, à la mauvaise nourriture des clients de banlieue et de villages, très-sévères pour les estomacs des autres, et se donnant pour eux toutes sortes d'indulgence, qu'ils partagent à table entre leurs convives ; bourrus avec bonté , arrondissant leur fortune sans qu'on sache jamais comment ils parviennent à se faire payer; ne se retirant jamais du travail; mourant à leur tour, comme un de leurs malades, sans s'être doimé le loisir de contempler, de leur retraite, la vie qu'ils ont traversée, remuée, animée, égayée !
Tel est le portrait, ressemblant, au moins vers 1830, de la plupart des médecins de province; et tel était celui de M. Capron, avec les signes particuliers d'une chevelure grise, presque blanche qu'on croyait poudrée, volumineuse, ébouriffée, d'une grosse bouche toujours
béante, pour laisser passer un gros rire charriant de bonnes paroles, de joues colorées, d'un ventre assez rond auquel n'adhérait iamais le gilet, trop fréquemment relevé pour permettre de fouiller dans le gousset, où reposait si peu la grosse montre à répétition.
Sensualiste par tempérament, par état, par habitude, M. Capron, comme beaucoup de médecins de province qui n'ont pas le temps d'équilibrer leurs idées, et qui ont peur de se laisser trop attacher par la matière, était sentimental avec attendrissement.
Blasé sur les infirmités visibles, impassible devant la mort, il pleurait aux distributions de prix, quand il couronnait les petites filles quïl avait mises au monde. Il condamnait des poitrinaires et ne pouvait lire, sans une émotion profonde, l'élégie de Millevoye sur la chute des feuilles.
On comprend l'importance que cet homme sensible attachait à la destinée de Marcienne. Il prétendait avoir découvert dans cette jeune fille le génie de la tendresse ; et son imagination allant plus vite que les jours, les semaines, les mois de son héroïne, il voyait dans l'avenir un roman sérieux, tout à fait dans le goût de la littérature de sa jeunesse, se dégager d'événements qui n'eussent paru à d'autres que des
occasions de souvenirs charmants ou mélancoliques.
En recevant la lettre de Marcienne, il s'était récrié sur l'infaillibilité de son diagnostic, et s'était dit :
— Voilà le commencement !
A peine si c'était le prologue.
Remettant toutes ses visites de la ville, le docteur était parti en toute hâte.
La lettre de Marcienne n'était pas longue ; elle annonçait le prochain départ de la comtesse et de ses enfants avec M. Sainton, et elle demandait au t'-Dcteur s'il ne trouvait pas qu'il y eût du danger pour la comtesse dans ce voyage.
M. Capron n'avait pas été dupe de cette solli-» citude qui se trompait elle-même.
Il ne parla pas d'abord de l'objet de son voyage. Il voyait la fille du tailleur aller et venir, battre les œufs, préparer l'omelette, tandis que Paupe mettait le couvert et allait tirer le vin à la cave ; et à l'air calme, résolu de Marcienne, ce brave homme devinait un cœur brave qu'on eût humilié par un empressement banal.
Son petit repas terminé, devant Paupe et Marcienne qui le regardaient manger, tout glorieux de son appétit, il essuya sa grosse bouche et dit enfin :
— Eh bien, mon enfant, on nous enlève notre malade ?
— Puisqu'elle est guérie ! dit Paupe.
— Guérie ! guérie ! sans doute, mais on fera tant ! . . .
— N'est-ce pas, monsieur, — hasarda Marcienne, — que c est une grande imprudence ?
— Oui, mais que pouvons-nous y faire?
Un petit silence succéda à ces paroles, rapidement échangées.
Le docteur attendait qu'on lui proposât un moyen. Marcienne, les yeux baissés, hésitait à demander qu'on engageât la lutte contre la tyrannie de M. Meurville, et M. Paupe, la figure troublée, ne sachant au juste ce qu'il devait souhaiter, regardait alternativement sa fille et le docteur.
Marcienne se hasarda enfin :
— Si vous écriviez à M. Sainton que madame la comtesse ne peut pas voyager ?
Le docteur hocha la tête :
— Je te le disais bien, — s'écria Paupe, — que ce moyen-là ne valait rien.
— Alors, il reste l'autre, reprit Marcienne, qui pâlit légèrement.
— Voyons ! — répliqua le docteur, — quel est l'autre moyen ?
— C'est, — dit Marcienne, -— de faire aclieter le
château et la terre d'Arsonval par M. Meurville.
Le docteur se renversa en arrière avec un rire d'étonnement :
— Rien que cela! — dit-il à Marcienne. — C'est une idée de vous, mon enfant ?
— Non, monsieur ; elle est de papa.
— De vous, Paupe? Décidément vous aimez bien cette famille.
— Je n'aime que Marcienne, répondit le tailleur.
— Cela vous ferait donc bien de la peine, mou enfant, demanda le docteur, de ne plus les voir?
Marcienne affermit sa voix avant d'oser parler.
— Oui, monsieur, — dit-elle, — j 'aurais beaucoup de chagrin ! mais, s'il le faut...
— Le château et les bois ne sont donc pas vendus ?
— Non, docteur, — repartit Paupe, — jusqu'ici il n'y a pas eu d'acquéreur ; pourtant il pourrait se faire que, d'ici an mois ou deux, l'enchère fût couverte.
— M. Meurville ne va pas s'amuser, pour sceller une réconciliation à laquelle il se prête mal, à payer l(is foUe« c<s) >v* gendre, mui'iuura M. Capron.
— Voilà précisément ce que je disais à Marcienne.
— C'est vrai ! — répliqua Marcienne; — mais tu m'as dit aussi que M, Menrville pouvait être tenté par le bon marché.
— On aurait le domaine pour rien ? demanda le médecin.
Paupe allait protester.
— Papa, raconte donc, — continua Marcienne, — tout ce que M. Herluison t'a expliqué.
Le tailleur résuma les conversations qu'il avait eues à diverses reprises avec l'huissier.
Le docteur Capron parut frappé de leur importance.
— Pourquoi n'avez-vous jamais parlé de cela à M. Sainton, et même à moi?... demandat-il.
— Parce que l'huissier ne voulait pas être compromis vis-à-vis de sus clients.
— Ah!
L'excuse parut médiocre au médecin.
Mais Marcienne ne voulut pas que la réserve de son père lui nuisît dans l'esprit du bon docteur :
— Papa, dit-elle avec empressement, avait peur de paraître se mêler de ces choses-là, par intérêt.
— Bah ! quand vous auriez eu ua avantage
SIMPLE AMOUll 85
dans l'opération, où serait le mal, monsieur Paupe ?
— Non, non, — s'écria Paupe en se redressant et avec des éclairs dans les yeux ; ~ jamais ! ces biens-là me portent malheur !
— Comment cela?
— Vous ne savez pas l'histoire du père Paupe ?
Le docteur confessa son ignorance.
Le tailleur, alors, raconta ce que nous savons, sur l'achat des biens nationaux et sur la restitution au retour des Bourbons.
— Ma foi ! j'ai un vague souvenir de l'affaire, — reprit M. Capron en se levant et en se promenant dans la chambre. — Votre père était un brave homme, monsieur Paupe, et il y a de sa vertu dans le cœur de votre fille.
— Et moi, ne suis-je pas digne d'être son /ils ? demanda fièrement le tailleur.
— Vous, — dit le médecin en se croisant les bras et en se posant en face de Paupo avec un air de reproche et de feinte colère, — vous, je vous dirai votre fait... plus tard.
Paupe devint rouge. La plaisanterie lui pinçait le cœur.
— Pourquoi pas tout de suite, docteur?
— Vous le voulez. Eh bien, monsieur Paupe, vous êtes un faux méchant, un galeux qui n'a
pas la gale, un scélérat auquel je ferai donner le prix Monthyon, si cela continue ; un entêté pourtant, qui a commis une sottise par des scrupules, par des semblants de rancune, par orgueil de sa probité : vous ne niériteriez pas une fille comme celle-là, si vous ne mettiez pas en dépôt dans son cœur la bonté, la délicatesse que vous maltraitez dans le vôtre. Êtes-vous satisfait ? Quand nous aurons le temps, je vous en dirai plus long encore.
Marcienne joignait les mains avec reconnaissance.
Paupe essuya son front que la sueur inondait :
— Vous vous moquez de moi, docteur ? dit-il.
— Oui, mais c'est égal, je suis furieux ; et vous, ne vous moquez-vous pas du monde avec vos airs féroces ? Mon enfant, — ajouta le médecin en prenant les mains de Marcienne, et en agitant sa grosse tête illuminée par l'enthousiasme; — savez-vous que ce serait très-beau, si une gamine comme vous renouvelait l'action du grandpère par des moyens différents, et rendait à cette famille son château avec un peu de fortune ?
— Moi? — dit Marcienne rayonnante; — je pourrais faire cela ?
Paupe mit ses deux poings sur ses yeux, comme s'il eût été ébloui du rayonnement de
Marcîenne ; mais, en réalité, il tamponnait deux larmes indiscrètes, qui voulaient déborder.
— Oui, vous, mon enfant, vous pourriez faire cela ! Je ne sais pas encore comment ; mais vous avez une foi qui se communique. Oui, vous êtes capable de séduire M. Meurville, M. Sainton, les créanciers desd'Arsonval.... Où demeure cet huissier ?
Paupe, tout tremblant de la vibration transmise, autant par Marcienne, que par les paroles de M. Capron, donna l'adresse de M' Herluison.
— Fort bien, — dit le docteur, en retroussant son gilet pour tirer sa montre qu'il consulta, — j'ai le temps de grimper jusque chez lui, à pied. La course me fera du bien. J'ai cru comprendre que ce maître Herluison est un maître flnaud.
— Oui, docteur.
— Alors, il écoutera mieux que vous les offres de bénéfice ?
— N'ayez crainte d'être mal écouté !
— Tant mieux ! Se servir des coquins pour faire le bien, c'est le triomptie de la vertu ! Avec les honnêtes gens la victoire est trop facile. On lui graissera les ongles autant qu'il le faudra et il nous mettra ses clients en pièces.
— Il est bien entendu, docteur, — repartit Paupe, en s'arc-boutant sur la jambe d'Iéna,
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que si vous stipulez pour lui, vous ne stipulez pas pour moi.
-- Pour vous ! oh ! non. Il vous faudrait le château, le domaine, et peut-être les bois du Gouvernement par-dessus le marché ! — dit le médecin en riant. — Non, soyez tranquille, je ne stipulerai rien pour vous, que la clientèle du château et le privilège exclusif de faire des livrées. Serez-vous content, jacobin ?
Paupe essaya de sourire ; mais sans qu'il pût s'expliquer pourquoi, les malices du docteur, qui le ravissaient intérieurement, lui donnaient en même temps l'envie de pleurer.
— Madame d'Arsonval a-t-elle lu la lettre de M. Sainton ? demanda le médecin.
— Non, pas encore, répondit Paupe, Marcienne a voulu vous attendre.
— Vous avez bien fait. Je vais la lui lire ; donnez-la moi ; et vous, mon enfant, allez prévenir la comtesse de ma visite.
Marcienne sortit toute heureuse, persuadée qu'avec un allié comme M. Capron le succès était certain.
Pauvre Marcienne I M. Capron la regarda s'éloigner, avec un sourire qui décroissait, comme une lumière qui va s'éteindre. Quand elle eut franchi le seuil de la porte, il était grave et sa gravité étonna le tailleur, qui lui demanda :
— Vous n'êtes pas sûr de réussir ?
— La médecine, monsieur Paupe, apprend à se défier de tout ; à ne pas plus compter sur les meilleurs remèdes, qu'on ne doit désespérer des maladies, communément mortelles.
— Non, non, — murmura le tailleur, avec un soupir involontaire, — jamais M. Meurville ne voudra acheter le château.
Le médecin réfléchissait.
— Il ne reste donc plus de parents de M. d'Arsonval ? reprit-il enfin.
— De ce nom-là, il n'en reste plus. Il y a bien, en Allemagne, à Heidelberg, un oncle maternel du comte, le comte de Ville-sur-Terre, un vieil émigré qui n'a jamais voulu rentrer en France !
— Est-il riche ?
— Le comte d'Arsonval était parti pour lui emprunter, disait-il, quelques centaines de mille francs. Il faut qu'il ait emporté une fortune, ou qu'il s'en soit fait une là-bas, car il a boudé le milliard, et vous savez si les émigrés en général sont revenus vite à la curée.
— Le comte de Ville-sur-Terre ? Oui, je me le rappelle ; il avait ses pigeonniers sur les coteaux de la vallée d'Aube. Je l'ai connu, il y a quarante ans ; c'était un joli garçon, passablement fou, un terrible coureur d'aventures, qui avait enlevé la femme d'un conseiller au bail-
liage de Troyes. Il est mon aîné, et, s'il vit encore, il a plus de soixante-dix ans ! Étes-vous sûr qu'il ne soit pas mort ?
— Je sais qu'il y a neuf mois, M. d'Arsonval partait pour aller le trouver.
— Oui, ce voyage dont le comte n'est pas revenu !
— Je sais que M. de Ville-sur-Terre était en Italie, quand M. d'Arsonval a sonné à sa porte à Heildelberg.
— Que diable allait-il faire en Italie ? Était-ce au pape ou aux Italiennes qu'il allait se confesser ? Depuis la mort du comte d'Arsonval, on n'en a plus eu de nouvelles ?
— Non, docteur.
— Mauvais signe ! ce n'est pas de là que le secours nous viendra. Il ne faut pas y songer.
— Le mieux à faire, monsieur Capron, serait de préparer Marcienne à cette séparation.
— Pauvre enfant !
— Est-ce que vous croyez qu'elle pourrait en faire une maladie ? demanda naïvement le tailleur, avec une inquiétude presque superstitieuse.
— C'est possible, répondit le médecin.
— Ah ! j'ai tort de ne pas les haïr toujours, et, de plus en plus, ces gens qui se sont mêlés malgré moi à mon existence, et dont il n'est plus
possible de se séparer, sans que ma fille soit en danger ! J'aurais dû le chasser, comme j'en avais la bonne envie, ce comte d'Arsonval ?
— C'eût été peut-être un plus grand malheur pour vous !
— Un plus grand malheur ?
— Vous êtes décidément ingrat, monsieur Paupe, envers cette famille d'Arsonval.
— Je voudrais bien savoir comment.
— Vous ne voyez pas, aveugle que vous êtes, tout ce que votre enfant a gagné en esprit, ca grâce, en contentement, en santé depuis ce jourlà.
Paupe regarda à plusieurs reprises, en levant haut la tète, pour chercher à lire dans les yeux du médecin le sens vrai de ses paroles, en l'abaissant ensuite, pour s'interroger lui-même. II avait peur d'être dupe d'une plaisanterie. Mais M. Capron ne plaisantait pas.
— Oui, — continua ce dernier, — cette amitié-là a été pour votre fille un soleil qui l'a vivifiée. Elle aura, je l'espère bien, assez de force pour supporter la sépaiation, si la séparation est inévitable ; elle n'en eût pas eu pour vivre toujours dans l'isolement, dans la tristesse où vous la laissiez.
— Moi, vous m'accusez ? dit Paupe avec une brusque indignation.
— Je VOUS accuse de vouloir contrarier sa vocation, et sa vocation, c'est de répandre son cœur autour de cette famille-là. Je vous dis qu'elle a de l'héroïsme du père Paupe. Laissezla faire et laissez-moi faire ! J'entre chez madame d'Arsonval et j'irai ensuite chez votre homme.
M. Capron tapait sur l'épaule du tailleur.
— Après tout, — lui dit-il en ricanant, seraitce un si grand malheur pour vous d'aller vous établir tailleur au Havre ? Les marins ne sont pas plus difficiles à habiller que les sabotiers.
Cette fois, Paupe comprit clairement que le docteur se moquait de lui. Il ne répliqua pas.
— Mais non, — reprit le médecin, — vous ne voulez pas quitter vos terres, vos bois, votre château ? Eh bien ! nous allons faire le possible et l'impossible, votre fille et moi, pour qu'on ne dérange pas votre contemplation.
Le docteur eut un gros rire qui lui servit de prélude, et, sans trop savoir pourquoi, il sortit en fredonnant un air de la Dame blanche. C'était, depuis six ans, l'opéra à la mode. Dans la rue, M. Capron justifia par une remarque cette tentative musicale.
— Si je pouvais faire de Marcienne une autre petite Dame Blanche rendant le château des comtes d'Arsonval, comme là gentille dame rend
le château d'Avenel à l'héritier dépossédé ! Oui, mais il lui manque la cassette à donner pour l'enchère ; et je ne puis jouer le rôle du capitaine Brown ! C'est dommage. Il faut pourtant que cela se lasse ! Ah ! monsieur Sainton, vous vous êtes moqué de moi avec Paul et Virginie. Je me vengerai de votre roman, par un dénouement d'opéra-comique !
J'ai dit que le docteur était très-sentimental. Ce fut avec le refrain des chevaliers d'Avenel à la bouche qu'il entra chez madame d'Arsonval
Pendant ce temps, Paupe, abasourdi, appuyé, les deux coudes sur son établi, et la tête dans les mains, se demandait :
— Comment ! Il faut que je me félicite des événements qui m'ont causé tant de fureur ? Il faut que je souhaite la restauration de leur fortune, leur rentrée dans ce château, par reconnaissance pour leurs bienfaits envers Marcienne! C'est elle qui leur doit la vie ? Je m'y perds ! Je croyais pourtant bien être dans la raison, dans la justice, dans mon droit ! Comment m'y reconnaître ?... Oh ! ce Meurville, quel père dénaturé ! Il ne sacrifierait pas son orgueil, ses ressentiments à i^a fille ! Il conservera de la rancune au comte d'Arsonval, quand il y va de la raison, de la vie de son enfant ! C'est abominable ! Je sens qu3 jelehais, ce bourgeois égoïste !
Paupe était satisfait de trouver quelqu'un à haïr, au moment où l'on faisait le siège de ses anciennes inimitiés. Il ne s'apercevait pas que sa logique prenait une singulière revanche, en maudissant dans M. Meurville un entêtement qu'il pouvait plus justement se reprocher. Il vint, sur le pas de sa porte, aspirer l'air du printemps, qui avait la senteur des grands bois d'Arsonval, et, malgré sa probité rigide et hérissée il pensait au dedans de lui :
— Il est bien heureux qu'Herluison soit un coqui»^ •. .?ajis cela tout serait perdu 1