‹ Simple amourChapitre 7 sur 13 · LA LOTERIE · texte numérisé non relu

LA LOTERIE

Ce qui fut dit, dans le long entretien du docteur Capron et de l'huissier, ne saurait être analysé, sans alourdir notre récit,

La scène fut intéressante pourtant, et eût mérité au moins un spectateur.

Ces deux joueurs, dont l'un était observateur par profession, et l'autre, rusé par nature et par intérêt, se tâtèrent, s'étreignirent, ?e comprirent, sans arriver tout à fait à s'entendre.

Herluison, qui s'était si souvent épanché avec le tailleur, pour s'en faire un complice dont il eût disposé à sa guise, se tint sur une extrême réserve d'abord, avec un homme oomme le doc-

teur, qui pouvait le compromettre; il ne céda que sous une pression obstinée, en reculant, après chaque condition faite et bien stipulée. Au fond, il avait peur que cet honnête homme ne lui prît son secret, c'est-à-dire celui de ses clients, et le faisant éclater ensuite au grand jour, ne réduisît les dettes de la famille d'Arsonval, par une esclandre publique, au lieu d'en obtenir rallégement, la remise partielle, par des manœuvres subtiles, dont Herluison se réservait le privilège.

Mais quand, après un déploiement de tactique, admirable de part et d'autre, Herluison eut la certitude de n'être pas frustré des commissions dues à un négociateur de sa force, il se confia à M. Capron et lui dévoila en détail les coquineries des créanciers.

Le médecin, devant les mystères de l'usure, devant les pièges tendus à l'étourderie, à la vanité, au désordre, ressentait la curiosité d'un anatomiste, et, dans un élan d'admiration pour l'enchevêtrement des turpitudes que M* Herluison disséquait devant lui, il faillit dire à l'huissier : — Mon cher confrère !

Mais, les coquineries une fois révélées, le plus difficile restait à faire : qui fournirait le nerf de la guerre ? L'huissier avoua que la lettre de M. Sainton détruisait, ou rendait bien ïragile

rhj'poihèse d'un concours énergique de M. Aieurville. Tout au plus obtiendrait-on de lui, comme du tuteur naturel des enfants, un acquiescement aux démarches et aux marchés faits par d'autres.

Si Paupe, au lieu de s'enfermer dans une bouderie mystérieuse, dans une finasserie de paysan qui se défie des gens d'affaires, avait voulu s'associer à l'huissier, le caissier eût été circonvenu plus tôt, et, par le caissier, M. Meurville pouvait être attendri. Mais, au dernier moment, en quelques semaines, en quelques jours, comment séduire à la fois un caissier et un armateur par des raisons de sentiment, ou par l'espoir d'un bénéfice qu'on n'avait plus le temps de faire suffisamment miroiter pour les éblouir ?

D'ailleurs, M. Capron trouva l'huissier trèsenclin à un brusque virement de gouvernail. Herluison n'était pas homme à nourrir de longues chimères. Les bois et le château, tenus sous ses griffes, pouvaient lui échapper par une adjudicatior subite, et il s'était juré d'en garder m morceau.

Il n'avait pas nui à ces remises successives de vente, qui réservaient toujours la question; il devait se hâter maintenant. Puisque M. d'Arsonval était mort ; puisque Paupe n'avait pas

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SU tirer des enfants et de la veuve des plaintes assez touchantes pour attendrir M. Meurville ; puisque ce maladroit, par une convoitise farouche et goulue, (car Herluison faisait toujours au tailleur l'honneur de le croire finaud et intéressé), s'était, dès le début, refusé au pacte si judicieusement proposé par l'huissier, celui-ci était résolu à manœuvrer différemment, et à se faire un mérite auprès des créanciers, des acquéreurs qu'il pourrait trouver. Les créanciers, en effet, se souciaient peu de rester les acquéreurs de droit, reconnus par la loi.

Sans doute c'était là un pis-aller. Mais pouvait-il se résigner aux maigres bénéfices de la procédure, aux frais soumis à la taxe ?

Voilà ce que M^ Herluison, après un exaoen sincère des difHcultés, avait laissé entrevoir au docteur.

Ce renoncement pouvait n'être qu'un jeu. Voit-on jamais le fond d'une âme d'huissier vraiment doué du génie professionnel? Ce diplomate de village jouait-il, ou feignait-il de jouer le jeu de Talleyrand, qui, après avoir en 1814 exposé à Marie-Louise et au conseil de régence de l'empire les meilleurs procédés pour faire proclamer Napoléon II, ne se voj^ant ni secondé, ni compris, était allé, avec la même netteté de persuasion et la même force d'argu-»

ments, trouver les Bourbons, pour leur donner la couronne que d'au ires ne savaient pas disputer.

Quoi qu'il en soit, M. Capron, en quittant riiuissier, parut édifié sur deux points. D'abord, sur la réalité des avantages qu'on pouvait obtenir par une offre, accompagnée de certaines Insinuations, auprès des créanciers, ensuite, sur l'habileté pratique de M® Her- Uiison.

Liais, il ne chantait plus le chant de victoire dos chevaliers d'Avenel, en redescendant au village de X... et il avait ressenti un peu de honte do sa foi dans la puissance de Marcienne, devant les yeux rusés de M*" lîerluison. Il doutait de l'infaillibilité des ménestrels, et commençait à reconnaître que les huissiers sont des collaborateurs décourageants, pour préparer un dénouement d'opéra comique.

Il ne revint pas d'abord chez Paupe. Il alla chez la comtesse d'Arsonval, qu'il avait laissée tout etiarée de la lettre de M. Sainton.

Là il retrouva Marcienne, et ce visage si clair qu'on y prenait de la lumière en le regardant. Alors le courage lui revint; la fièvre sentimentale le reprit, et lui qui, pendant deux heures, avait discuté avec le plus madré des hommes d'affaires, il attira aussi sérieusement

à part cette jeune fille, pour examiner avec elle les arguments qu'on pourrait employer contre M. Meurville, et les moyens d'empêcher Herluison, ce Talieyrand de la forêt d'Othe, d'aggraver le tort fait par les clients à l'héritage des enfants d'Arsonval.

Marcienne et Capron parurent contents de leur conciliabule.

Le docteur et la jeune fille, après des chuchotements infinis, écrivirent ensemble et séparément des lettres, dont le docteur ss chargea, et qu'il devait mettre à la poste à Troyes; comme si le regard de M" Herluison eût pu lire à travers la boîte aux lettres du village.

Quand il partit, M. Capron emporta un bon sourire et un bon baiser de Marcienne ; en revanche, il déchargea toute l'électricité de sa mauvaise humeur de la journée, dans un adieu ironique au tailleur.

— Avez-vous obtenu les renseignements que vous souhaitiez de M* Herluison ? lui avait demandé Paupe.

— Sans doute.

— Et vous espérez?...

— J'espère gagner le château et les bois.

— Gagner ?

— Oui ; nous mettrons en loterie le domaine.

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à deux sous le billet. Je ne place pas un billet, je les garde tous. Je gagne. Je donne le château et les bois à votre fille. Vous rentrez dans le bien du père Paupe, à la charge seulement par vous, de loger, de nourrir la comtesse et se» enfants. Que dites-vous de cela ?

Paupe n'aimait pas qu'on se moquât de lui d'aucune façon, et, dans ce cas particulier, la plaisanterie le déchirait avec cruauté. Il grimaça un sourire par respect, mais il répondit avec un soupir :

— Alors, vous en êtes pour vos beaux projets ? J'avais eu raison de ne pas écouter l'huissier.

— Vous avez eu tort. D'autant plus que, si vous lui portez intérêt, vous pourriez bien lui avoir fait perdre la commission qu'il se réservait.

— Comment?

— Ah ! ça, c'est notre secret, à votre fille et à moi !

— Vous savez, docteur, qu'il ne faut pas songer à me faire quitter le pays !

— Le pays ? non. Mais votre maison, si vous avez les clefs du château ?

Paupe devint pourpre et ne put s'empêcher de dire :

— Vous vous moquez de moi, docteur^

— Je n'en sais, ma foi, rien.

— Avec votre loterie?

— Oui, une loterie, monsieur Paupe. Quelle aventure humaine ne ressemble pas à une loterie ■? Vous ne croyez pas à mes billets à deux sous? Vous avei raison, La vérité, c'est que votre fille a vuen rêve les numéros sortants, au premier tirage de la loterie. Elle gagnera ; c'est infaillible ; elle achètera le château et elle en fera ce qu'elle voudra.

Paupe, devant cette gaieté i?onore, renonça à la pensée d'obtenir une confidence sérieuse du docteur. Il lui dit en grommelant :

— C'est dommage que Marcienne n'ait pas fait ce beau rêve-là plus tôt. 11 y a longtemps que j'ai besoin de gagner un quine !

— Patience ! monsieur Paupe, repartit le docteur, — en quittant le ton de la moquerie, — vous avez mieux qu'un rêve pour vous garantir le bonheur de vos vieux jours. Vous avez votre fille.

— C'est pour elle que je regrette d'être pauvre, et surtou't si maussade.

— Ne regrettez rien, je vous envie. Je passe pour un homme riche ; je le suis relativement à vous, je le suis relativement à bien d'autres ; je n'ai pas encore eu le temps d'y regarder de près. Mais je n'ai pas eu d'enfants, moi, qui ai vu la

joie de tant de pères de famille, et je donnerais mes rentes pour une fille bonne, intelligente, idmablo, comme mademoiselle Marcienne.

— Vous la flattez, docteur, murmura Paupo, subitement confus de joie et d'orgueil

— Vous savez bien que non ! .

— Ainsi, docteur, vous ne voulez rien me dire de vos projets?

— Ah ! vous croyez, parce que je suis attendri, que je vais nio trahir? Au revoir, monsieur Paupe.

Le docteur était déjà dans la rue. Paupe, qui l'avait reconduit jusqu'au milieu de la chaussée, resta dehors, sur son banc, pour le voir passer. Peut-être, se ravisant, ce grand moqueur lui jetterait-il un renseignement, même sous forme d'ironie ? Peut-être aussi voudrait-il lui parler encore de Marcienne ! Il en parlait si bien !

Quinze jours se passèrent.

Dans la petite maison de la comtesse, où. Paupe n'entrait jamais, on faisait bien des suppositions, bien des rêves, bien des prières,

Marcienne se multipliait pour entretenir le^ illusions, les espérances. Elle-même, elle était tour à tour d'une gaieté haletante, et d'une grande mélancolie. Elle avait des heures d'élan, des battements d'ailes, qui soulevaient d'un souffle ces trois petites âmes dont elle était le

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conseil et la consolation ; puis des heures résignées d'abattement à plat, où l'horizon qu'elle avait cru voir et qu'elle avait illuminé, s'éloignait, disparaissait dans l'infini.

On ne faisait plus de promenades dans les bois, aux alentours du château ; on craignuK de défier le sort, en paraissant s'y plaire. On évitait de regarder de ce côté-là, quand un sortait, pour aller sur les chemins, sur les giandes routes, comme au devant du libérateur espéré. On rentrait le soir, avec une lassitude qui ne tenait pas à la fatigue de la promenade, et l'on s'éveillait le lendemain avec un appétit de nouvelles qui durait jusqu'au passage du facteur dans la rue.

Paupe, pour sa part, était réellement tourmenté. Il avait cru ne l'être d'abord qu'à cause des cachotteries singulières du docteur et de sa fille ; il avait, une fois ou deux, après le départ de M. Capron, tenté un effort timide pour obtenir de Marcienne un partage de ses secrets. Mais Marcienne, chaque fois, lui avait refusé, en souriant d'un faible sourire.

Il en était, de ces projets, de ces complots de lajeune fille et du médecin, comme du château, du parc et des bois. Elle ne voulait pas les trop regarder, de peur de les voir s'évanouir, sous le clair rayon de son bon sens; et elle ne vou-

lait pas en parler, de peur qu'on s'en moquât.

Paupe, agité, piétinant dans son inquiétude, avait aussi des battements de cœur terribles, quand le facteur passait.

Il lui en voulait toujours, quand il était passé, de n'avoir pas déposé une lettre, fût-ce une mauvaise nouvelle, à sa porte.

Dans la première semaine de ces quinze jours, le tailleur rencontra Herluison, et pour la première fois, loin de le fuir, il l'aborda.

L'huicsier gardait rancune, mais sans trop le laisser voir ; et Paupe flattait l'huissier, mais sans se départi)* de ses préventions. Ils s'interrogèrent, ne purent se renseigner sur rien, et se quittèrent, en laissant pour ainsi dire un fll attaché de l'un à l'autre, qui devait les faire se rejoindre.

Quinze jours après la visite de M. Capron, l'huissier, passant un jour, en tenue de voyage, devant la maison du tailleur, frappa aux carreaux. Paupe souleva aussitôt le bas de sa fenêtre à guillotine, sans se déranger de son établi, et tendit la tête au dehors. Il pressentait du nouveau.

— Avez-vous des commissions pour Troyes ? lui demanda Herluison.

— Vous partez î

— Oui, Tavoué m'atiend au sujot du château. II paraît qu'on a reçu des propositions d'achat.

— De qui ?

— Je n'en sais rien. Mes clients veulent en finir. Mais soyez content, monsieur Paupe, vous qui en vouliez tant au château, vous ne pourrez plus lui montrer le poing. On ne l'achète que pour le démolir.

M. Paupe, qui soutenait la fenêtre levée audessus de son cou, faillit la laisser tomber, tant il fut surpris,

— Ah ! dit-il d'une voix étranglée, et avec une épouvante qui lui étreignait le cœur.

— Est-ce une arrière-garde de la bande noire qui fait l'opération ? je l'ignore, continua i'iiuissier.

— M. Capron ne vous a pas écrit? reprit le tailleur.

— Non, mais je le verrai. Il doit connaître, d'ailleurs, l'offre dont me parle l'avoué.

— Ah ! alors, M. Capron n'a trouvé personne, lui, pour acheter, pour conserver le château ? demanda Paupe, du même ton, morne et doux.

— Probablement !

— Est-ce qu'on coupera les bois aussi.

— En partie, du moins, c'est supposable. Paupe retira la tête comme si elle courait le

danger d'être prise par la guillotine vitrôe. Il

•fît descendre lentement la fenêtre en la maintenant avec sa main. Comme il saluait l'huissier, à travers les carreaux pour lui dire adieu, Herluison se baissa, afin que ses paroles pussent encore passer par le guichet inférieur que formait le vitrage presque abaissé :

— Demain, en revenant, je vous donnerai des nouvelles, monsieur Paupe.

— J'y compte, dit le tailleur, qui laissa tomber la fenêtre.

L'huissiir était au bout du village, que le tailleur n'avait pas bougé. La tête penchée, abasourdi, il s'efforçait d'imaginer le tableau désastreux de la colline sans le château et sans les bois ; il ne pouvait parvenir à évoquer un horizon supportable.

— Cela ne devrait pas être permis, se d't-il, le pays sera découronné... Je ne veux pas voir cela. C'est trop insensé... Je m'en irai... Que va dire Marcienne ?

Il eut envie de sortir, de monter vers les bois, pour leur dire adieu, comme s'ils eussent dii tomber le lendemain, par enchantement. Il se gronda de cette pitié, qu'il ne pouvait se dissimuler à lui-même, pour une maison tant de fois maudite ; mais c'était pour rester fidèle à sa haine, croyait-il, qu'il restait fidèle au château ; et puis, n'était-ce pas le monument de son pèr o,

la preuve d'une erreur généreuse, d'une folio sublime du vieux jacobin?

J'ai déjà expliqué comment Paupe, dès qu'il ne se retrouvait plus dans les méandres de sa logique, et dès qu'il perdait pied dans le sentiment, se réfugiait instantanément vers les hauteurs politiques où, tout enfant, il avait admiré son père. Là, aspirant un souffle héroïque, il avait raison, ou croyait avoir raison, des sophismes de sa sensibilité.

Cette fois plus que jamais, le refuge était nécessaire ; il opéra l'éclaircissement utile. Paupe, descendant de son établi, se mit à marcher ; il atteignit bientôt le sommet.

— C'était bien la peine, murmura-t-il, en gesticulant avec son poing, de sauver ce nid d'aristocrates, et de donner une pareille leçon aux royalistes, aux émigrés, à ceux qui accusent toujours les révolutionnaires de démolir ! Encore si c'était pour raser une idée ! mais non, j'en suis sûr, c'est par spéculation qu'on va vendre le^ pierres, les briques, le toit. Ah ! si mon père voyait cela ! C'est une insulte à sa mémoire 1 Et ne pas pouvoir m'opposer à ce crime.

Ce jour-là, comme Paupe était seul et n'avait pas auprès de lui Rose Gautier, retenue chez sa mère, Marcienne vint voir son père dans l'après-

midi. Elle le trouva tout pâle, les cheveux hérissés, la barbe tordue par les crispations de ses doigts, marchant comme un fauve en cage.

En voyant entrer sa fille, le tailleur n'eut pas le temps de chercher un prétexte pour masquer son émotion. Il alla droit à elle, et tout ce qu'il put faire fut de com,mencer par une exclamation vague :

— Ah ! ma pauvre enfant !

— Qu'y a-t-il ?

— Nous avons bien du malheur !

Marcienne fut touchée, mais non effrayée ; il

n'y avait pas de grand malheur survenu, puisque son père était là, vivant, devant elle, Paupe, interrogé de nouveau, reprit :

— Sais-tu ce qu'Herluison m'a dit, il y a une heure ?

Marcienne pâlit au nom de l'huissier et attendit.

— Nous qui voulions faire acheter le château par M. Meurville ! — continua le tailleur en s'exaltant, en montrant toute sa colère pour cacher sa douleur ; — eh bien, sais-tu ce qu'on en fera de ce château ? On va le démolir. Il n'en restera pas une pierre ! On coupera les bois, on tondra la montagne. Tu chercheras alors la chambre de la comtesse, les jardins où les enfants allaient jouer.

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— Qui fera cela ? demanda Marcienne indignée.

— Un acquéreur ; je ne sais qui !

— M. Capron nous aurait prévenus.

— On se caclie peut-être de lui.

— On démolirait le château, on couperait les bois? répéta la jeune fille qui, devant l'énormité de cette menace, ouvrit de grands yeux enfantins.

— Cela se fait ailleurs, dans d'autres contrées !... C'est la bande noire...

Marcienne se laissa tomber sur une chaise, les mains pendantes, la tête baissée. Ce coup était imprévu, horrible. On pouvait lutter contre un possesseur étranger, le séduire, louer le château, si on ne pouvait l'acheter. Mais la ruine, les tas de poussière, les débris dispersés ; c'était l'abîme sans fond, où l'âme de l'héroïque enfant retombait une seconde fois.

— Ces choses-là sont donc possibles ? murmura-t-elle.

Elle ne voulait pas pleurer. Elle résorba ses larmes par une longue aspiration, et se redressant pour lutter contre ce tourbillon noir, plein de poussière qui l'enveloppait tout à coup :

— Si nous partions pour Troyes ? dit-elle à •on père.

— Qu'y ferais-tu ?

— Nous saurions si M. Capron a reçu les réponses qu'il attendait... Il demanderait huit jours... On ne peut pas les refuser à la comtesse. Huit jours, papa, pour qu'on ne démolisse pas le château, pour qu'on ne coupe pas les bois devant elle !

— Qui nous écouterait, ma fille ?

— Mais, M. Capron !

— Les avoués, les créanciers, les acquéreurs se soucient bien de M. Capron, d'une petite fille comme toi, de la comtesse et de ses enfants ! Ils n'ont plus qu'à partir.

— Pas encore ; mais tu vois bien, papa, que tu les aimes autant que moi, puisque tu pleures de ce qu'ils partent.

— Moi, — dit Paupe, — je pleure ?

— Oui, tu pleures !

Marcienne, vaincue, cédant à cet exemple, pleurait à chaudes larmes.

— Eh bien ! oui, je l'avoue, — s'écria le tailleur avec un rugissement, — c'est plus fort que moi ! oui, c'est ce vieux château où mon père entrait comme chez lui, et qui a été son chez lui, qui pouvait être notre chez nous ; c'est tout ce qui s'y rattache de joie, d'orgueil, de peine pour moi, que j'ai envie de pleurer ! On croit haïr les maisons, ! C'est bête ! on hait les hommes qui le méritent ; mais les maisons, à qui font-

elles du mal ? N'est-ce pas que j'ai raison? Si tu voyais démolir cette chétive maison où ta mère est morte, oii ton petit frère est mort, où nous avons vécu ensemble, est-ce que tu ne pleurerais pas?

— Oui, répondit Marcienne avec un sanglot. Paupe eut alors un mouvement d'effusion bien

extraordinaire de sa part. Il attira sa fille dans ses bras, la serra à l'étouller, plaça sa tête dans les cheveux de la jeune flUe, et resta ainsi dix minutes, paraissant la consoler, tandis qu'il aspirait lui-même des consolations,

Marcienne, dans son chagrin, éprouvait pourtant une joie douce à sentir cette bénédiction, indirecte, cette sympathie, plus expressive que d'habitude, descendre en elle avec la chaleur d'un baiser continu, s'insinuer avec des larmes, et fondre leurs deux cœurs.

Elle eut la récompense de tous ses dévouements, quand elle l'entendit lui dire :

— Pauvre comtesse ! Comment supportera-telle cela ?

C'était la première fois que Paupe plaignait directement et explicitement le famille d'Arsonval.

— Je pense que M. Capron voudra m'aider à lui annoncer cette nouvelle, reprit Marcienne.

— Et toi, mon enfant, qui te consolera ?

SIMPLE AMOUR tt3

— Moi, est-ce que je suis aussi à plaindre qu'eux? On ne démolira pas notre maison. Et puis tu me restes ?

Paupe eut un sourire d'incrédulité, qui voulait être démenti.

■— Oui, — dit Marcienne avec une conviction naïve, — quand tu pleures avec moi, comm« aujourd'hui, il me semble que je suis heureuse de pleurer.

— C'est pourtant de la folie, — repartit Paupe, — de se désoler pour des murs qu'on va abattre, pour des toits qu'on va défoncer! Il n'y a pas de bon sens de prendre ainsi les choses. Du courage, fillette ! mon père m'a raconté que quand on a démoli la Bastille, on a envoyé une pierre à chacune des municipalités de France. Eh bien! nous tâcherons d'avoir une pierre du château. Je la ferai sceller dans l'âtre, et quand je voudrai me souvenir, rêvasser du passé, de mon père qui a sauvé ce beau domaine, je m'assoirai devant le feu, les pieds sur cette pierre; cela me suffira.

Le père et la fille s'entretinrent longtemps, en épuisant leur tristesse.

Quand Marcienne retourna auprès de la comtesse et de ses enfants, elle n'était pas consolée. Mais elle pensait qu'après tout M. Herluison avait peut-être menti. C'était un homme

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méchant ; il avait peut-être inventé cette histoire pour s'assurer de l'effet qu'elle produirait sur Pauue, et pour savoir si, de ce côté, il n'y avait rien à espérer.

On verrait bien le lendemain ce qu'il faudrait croire. M. Capron n'avait rien écrit. C'était une chance, un dernier espoir,

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lES DÉPCTTS D'UN IMPRESARIO

Le lendomain, vers midi, Marcienne et son père attendaient devant la maison du tailleur l'arrivée de maître Herluison, en souhaitant presque qu'il ne revînt pas ; comme s'il eût dû être responsable des mauvaises nouvelles qu'il apporterait.

L'inquiétude du père et de la fille s'était concentrée. Ils avaient dans la phj'sionoraie cette sorte de gaieté railleuse, qui est la floraison improvisée par les larmes dans les natures «^toïques, en écoutant s'ils entendaient au loin, sur la route, le grincement de la voiture de l'huissier (lui, ils s'en souvenaient depuis le matin,

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avait un bruit particulier de ferraille, tant elle était peu et rarement graissée. N'était-ce par; le cliquetis des instruments de torture invisible, avec lesquels les gens comme Herluison pincent, tiraillent et déchirent les misérables ?

S'ils n'avaient craint de faire trop d'honneur à un personnage qu'ils estimaient peu et qu'ils redoutaient fort, Marcienne et son père fussent allés au devant de l'huissier sur la route. Mais, s'il apportait une mauvaise nouvelle, il eût ressenti trop de joie, ce méchant homme, de la leur donner un peu plus tôt.

Ils attendaient, indifférents en apparence. Paupe assis sur son banc, avec la placidité extérieure d'un homme qui digère au soleil, bien qu'il n'eût rien mangé ce matin-là ; Marcienne allant du banc devant la porte au milieu de la chaussée, et revenant à son père, après avoir interrogé l'horizon.

— Il me semble que j'entends la carriole de M. Herluison, dit enfin la jeune fille, en se penchant de côté, pour écouter un bruit de voiture.

Paupe se leva, rejoignit Marcienne et tendit l'oreille.

Des claquements de fouet répétés, accompagnés d un roulement, annonçaient évidemment l'arrivée rapide d'une voiture.

— Ce n'est pas lui, — dit le tailleur. — Il ne va pas si vite, et il fouette moins son cheval.

— Cependant, papa, ce bruit ?

Un tintement métallique, rhythmé, devenait en effet appréciable. Le tailleur écouta.

— Ce n'est pas sa voiture qui fait ce bruitlà. Tu entends des grelots ; c'est une chaise de poste.

— M. Capron ! s'écria Marcienne toute joyeuse.

— En chaise de poste ? Impossible. Il a son cabriolet.

— Alors c'est peut-être M. Meurville 1

— Puisqu'il ne doit pas venir !

Marcienne ne parut pas déconcertée par ces

réponses, qui déconcertaient celui-là même qui les faisait.

Le bruit, en s'approchant, devenait plus distinct. La voiture descendait un coteau, avant d'atteindre aux premières maisons du village, et les coups de fouet, les grelots, les roues augmentaient leur fanfare tapageuse.

Quelques habitants du village qui n'étaient pas blasés sur le passage des chaises de poste dans ce pays, sortirent dans la rue. Les enfants^ selon l'usage éternel et universel, vinrent, er, faisant claquer leurs sabots, se poster au milieu de la chaussée, comme pour se faire écraser ; les

chiens s'élancèrent en aboyant, au devant de cette grande rumeur.

Bientôt, au-dessus d'un petit nuage de poussière encore un peu lourde, qui ne s'élevait qu'à mi-jambe des chevaux, on aperçut une grande berline, et, en avant, la veste à revers rouges d'un postillon qui brandissait son fouet en le faisant siffler autour de lui.

Les enfants du village battirent des mains ; ils crurent à l'arrivée d'un marchand de vulnéraire.

Panpe dit à sa fllle avec un soupir de désappointement.

— Ce n'est pas pour nous. Rentrons.

Marcienne ne protesta pas ; mais elle se retirait lentement, à reculons, regardant toujours et, en dépit des apparences, espérant toujours.

Elle avait bien raison d'espérer, cette croyante invincible; car la voiture bruyante, trois minutes après son apparition à l'extrémité du village, s'arrêta devant la porte du tailleur. Le postillon savait sans doute lire ; il regarda l'enseigne, et quitta la selle, pour aller ouvrir la portière et dérouler le long marchepied.

Marcienne vit tout de suite dans l'intérieur de la** berline M. Capron qui agitait son bras au dehors et lui faisait des signes de bienvenue. Elle se tourna vers son père et le regardant

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avec des yeux étincelants, sûre désormais de sa victoire, puisque M. Capron lui avait souri :

— Enfin ! dit-elle avec un grand soupir qui rachetait celui de son père.

Paupe avait également reconnu le docteur ; mais il apercevait à côté de lui un voyageur qui mettait ses souvenirs en déroute et désappointait sa curiosité.

L'arrivée de la berline avait causé un trop grand ébranlement au silencieux décor du village, pour que Léo et Diane n'eussent pas entendu, de la maison voisine. Ils étaient sortis, comme les autres enfants du pays, pour regarder, et ils regardaient de loin, par timidité plus que par fierté, redoutant de se mêler aux curieux.

Marcienne les aperçut et leur fit signe de venir. Alors ils accoururent. Diane lui prit la main. Léo tenait l'autre main de sa sœur ; et ce fut ainsi armée, parée de ses enfants, que la jeune mère adoptive attendit que le docteur et son compagnon fussent descendus de la berline.

La comtesse d'Arsonval elle-même, troublée dans sa mélancolie, et surprise par la volée de ses enfants, s'était avancée dans l'entre-bâillement de sa porte à demi ouverte, regardant, en tâchant de n'être pas vue, car elle ne pouvait s'habituer à l'examen des gens du village.

Sa jolie tête blonde, enveloppée d'un fichu de dentelle noire, apparaissait à peine; mais se montrait assez pour tenter un peintre, avec ce profil perdu dans l'ombre, avec cette lueur de beauté renaissante, avec cette pâleur d'effarouchement naïf. Elle n'osait rappeler ses enfants, ni les rejoindre ; la main de Marcienne lui faisait aussi envie ; mais il fallait faire vingt pas pour la prendre. Elle restait dans une attitude craintive, hésitante, se doutant bien que cette visite devait la concerner, mais ne voulant pas s'informer, afin de ménager sa raison si faible et qui avait besoin de tant de précautions dont elle avait conscience.

M. Capron descendit le premier et tendit aussitôt la main à l'inconnu qui l'accompagnait.

On vit sortir de la berline et apparaître sur le ^^remier degré du marchepied un être singulier, étrange partout, extraordinaire au village, et qui causa une stupeur universelle.

Les gamins, qui avaient cru de loin à l'arrivée d'un arracheur de dents, d'un marchand d'orviétan, et qui n'avaient été détrompés que par l'apparition du bon et paternel visage de M. Capron, poussèrent un rire qui fût devenu une huée, si ces railleurs, au lieu de porter le bonnet de coton de la vallée d'Othe eussent été coiffés du bonnet de police qui était alors à la mode

parmi les gamins de Paris ; ils commençaient à croire qu'ils ne s'étaient pas mépris et que la voiture, en dépit du médecin de Troyes, recelait des curiosilés.

Paupe qui s'était approché, recula, comme si M. Capron lui eût ménagé une mystification par l'introduction d'un personnage grotesque. Marcienne ne connaissait pas davantage ce voyageur singulier; mais elle l'avait peut-être pressenti ou attendu. Elle eut sur le visage le rayonnement d'une ambition satisfaite. Elle fit une révérence en souriant et serra un peu plus fort la main de Diane, qui serra par contre-coup la main de son frère.

Ce personnage extraordinaire paraissait trèsvieux ; mais il avait le regard vif et la bouche mobile, narquoise, crispée par une moquerie continuelle ; comme si la vieillesse devait être impuissante, même dans les horizons de la mort, à la détendre et à l'aplanir sous une réflexion austère. Il était maigre, et son costume qui se moquait de lui, comme lui paraissait toujours disposé à se moquer des autres, mettait en saillie les pointes de ses coudes, de ses genoux, de ses épaules. Une culotte courte laissait voir des jambes fluettes dans des bas chinés formant spirale. Les souliers étaient à boucles. Un habit vert, boutonné, laissait passer un tiers du gilet

de satin noir. Une cravate blanche, garnie à l'intérieur, qui servait d'oreiller au menton et de double coussin aux deux oreilles ; des cheveux, poudrés, terminés par une queue en salsijs, un jabot, des manchettes, des breloques cliquetant sur le ventre comme sur du bois, une casquette de voyage qui ressemblait à un muule de biscuit de Savoie orné de visière, et, pardessus ce costume, qui n'eût pas été à la mode en 1815, une sorte de douillette de voyage qui mettait sur l'ossature du vieillard l'ouate qui manquait sous sa peau; tel était le programme du costume et le détail de l'aspect de ce voyageur étonnant.

Paupe eut un vague froncement des sourcils à mesure que cette caricature se révélait. Ce fut le docteur Capron qui se chargea d'expliquer le mystère de cette apparition :

— Monsieur Paupe, voulez-vous bien présenter à M. le comte de Ville-sur-Terre son petit neveu et sa petite nièce d'Arsonval ?

Un murmure d'étonnement courut parmi les gens du village. Le tailleur stupéfait semblait n'avoir pas entendu; mais déjà Marcienne s'était avancée et avait mis devant elle, Léo et Diane, que M. Capron désignait du doigt au vieil émigré.

Le comte de Ville-sur-Terre, abaissant la

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main, releva la iôte de Léo par le menton, pour la regarder en tace. La familiarité de ce geste, offensant de la part de tout autre, ne blessa pas le petit orgueilleux, qui soutint fermement l'examen de son grand-oncle. Il subit en fils de gentilhomme cette inspection d'un revenant de la vieille noblesse.

Le comte fut satisfait.

— La physionomie est bonne, — dit d'une voix aigrelette ce Français d'PIeidelberg, qui paraissait plutôt arriver de Nuremberg. — Il y a de la race dans ces yeux-là. C'est tout à fait un d'Arsonval. Mon cher ami, je te fais mon compliment. Tu seras un mauvais sujet.

Il donna deux ou trois tapes sur la joue de Léo :

— Voyons la petite fille, maintenant.

Diane était une comtesse en herbe, moins

précoce que M. le comte, son frère. Elle avait moins de préjugés aristocratiques et plus de préventions naïves ; elle avait vaguement peur de cet homme qui ne ressemblait à aucun de ceux qu'elle avait vus jusque-là; mais le doigt de Marcienne la poussait légèrement, et Léo avait une si belle contenance qu'elle ne voulut pas désobliger Marcienne ni paraître inférieure en fierté à son frère.

Rouge comme une pivojne, elle qui n'était

jamais plus colorée qu'une rose, elle attendit palpitante, un doigt au coin de sa bouche, tout prêt à y entrer, si le trouble augmentait.

Le comte la souleva de terre, la regarda bien, et la remit sur le sol. Un sourire de commisération un peu dédaigneuse passa sur ses lèvres parcheminées.

— C'est bien cela, — se dit-il, — une petite madone; elle doit ressembler à sa mère ; elle ne ressemble à aucune femme de la tamille. Pauvre petite ! Ces enfants me plaisent. Où est ma nièce ?

Il chercha à droite et à gauche, sans l'apercevoir. Mais, lors même que son investigation se fût étendue jusqu'à la maison voisine, il n'eût pu voir la comtesse, qui s'était reculée doucement, avait fermé la porte et attendait, dans l'effort d'une âme endolorie, dans l'émoi de sa dignité de veuve, de mère et de comtesse qui aurait prochainement à faire ses preuves, la visite de son vieux parent.

Le comte heurta ses yeux malins aux yeux bleus, largement épanouis deMarcienne. Il eut tout à coup un mouvement de surprise, et avec un geste de respect dont s'émerveilla l'assistance, il souleva de la main droite sa casquette restée jusque-là immobile à son front ; puis saluant la fille du tailleur :

— C'est là mademoiselle Marcienne ?

— Oui monsieur, répondit Marcienne ellemême, bien que la question fût adressée au docteur Capron.

Elle était ravie et non étourdie de cet hommage solennel qu'elle acceptait comme une promesse, ou mieux comme un engagement.

— Bonjour, ma belle enfant, — dit le comte en remettant sa lourde casquette sur ses légers cheveux gris. — C'est vous le père, ajouta-t-il brusquement en regardant le tailleur.

— Oui, répondit à son tour le tailleur, flatté du salut donné à sa fille, choqué de l'impertinente brusquerie du gentilhomme à son égard.

— Je vous fais compliment de votre fille, monsieur Paupe. Entrons chez vous.

— Mais, madame la comtesse... ne put s'empêcher de dire doucement Marcienne,

— J'irai faire sa connaissance plus tard, — reprit le comte ; — nous avons d'abord à parler d'affaires. Mes petits enfants — ajouta ce singulier personnage, qui depuis cinq minutes avait flûte sur tous les tons, et avec un accenx tout nouveau de bonté paternel' j — allez prévenir votre maman que, dans un quart-d'heure, j'aurai l'honneur de lui présenter mes devoirs.

Léo et Diane comprirent que les devoirs d'un parent consistaient surtout en bonnes paroles.

126 SIMPLE AMODR

en preuves d'amitié pour leur mère; ils obéirent, firent un grand salut et rentrèrent en courant annoncer la visite.

La berline s'éloignait avec le postillon, en entraînant tous les gamins et les gens du village, qui, n'ayant plus rien à voir devant la porte de M. Paupe, allaient continuer pendant quelque temps à se rassasier de la vue de la voiture, des chevaux et du postillon.

Paupe s'était hâté de descendre les marches intérieures de son seuil, pour apprêter dans la boutique les sièges nécessaires et ranger un peu son travail commencé, sur l'établi.

Ce n'était pas par humilité, par honte de son état, pensa-t-il instantanément, qu'il faisait ce rangement ; c'était par respect de lui-même ; pour que ce noble eût bonne idée de la maison de ce fils de jacobin, dont il semblait déjà estimer la fille.

Le comte offrit, avec une galanterie, presque aussi touchante que comique, la main à Marcienne, et ce spectre d'un monde disparu, ridicule et solennel, qui paraissait avoir les façons du temps de Louis XIV envers les hommes, mais les opinions du grand roi sur les femmes, et qui se croyait obligé, comme celui-là, de saluer même une paysanne, entra dans la maison de ce tailleur de village, ainsi qu'il serait entré à

Versailles, conduisant cette petite fille, qui avait dans l'âme le génie d'un monde nouveau, comme il eût conduit une fille de grande maison, pour la présenter, un jour de gala, au roi et à la reine.

Le docteur Capron riait tout bas, avec un commencement d'humidité dans les yeux, des bigarrures de ce caractère, auquel il s'initiait depuis vingt-quatre heures, et fermait le cortège.

Paupe n'avait pas fini de ranger ses morceaux, ses fers, ses ciseaux, sur son établi, quand M. de Ville-sur-Terre eut pris une chaise.

— Ne prenez donc pas tant de peine, — s'écria le comte, en s'étalant, par genre plutôt que par nécessité, sur «on siège étroit et incommode, — ces outils-là, ces loques et cet établi ne me choquent pas.

Et comme il vit de l'étonnement sur la physionomie de ceux qui l'écoutaient :

— Oui, reprit-il, j'ai été tailleur, comme vous, moins bon tailleur que vous, monsieur Paupe. C'était en 1793, à Hambourg. N'ayant pu tailler à vos sans-culottes les culottes que j'aurais voulu leur donner, je me rattrapai sur les coudes et les fonds percés de l'émigration. C'était bien amusant ! j'avais appris à manier l'aiguille, tout jeune, chez une certaine vicom-

tesse de la Ferté-Simart, qui excellait au plumetis ; elle m'avait donné toutes sortes de leçons. Je m'en souvins à propos. Il est vrai que je cousais parfois la peau de mon doigt avec le drap ou la doublure. Je n'ai jamais pu m'acooutumer au dé, que je trouve humiliant. J'avais une clientèle pour les racoramodages et je chantais le Roi Bagobert, en me piquant les doigts. Vous voyez donc, monsieur Paupe, que je suis un confrère retiré ; cela valait mieux que d'ê^^^o domestique ou commissionnaire, comme le comte de la Vieux- Ville et le chevalier de Lancy. Le marquis de Montbazet a été allumeur de quinquets. Pendant qu'on mettait ses pareils à la lanterne, il soignait les lanternes de l'Allemagne. Le chevalier d'Anselme était garçon limonadier. Bref, on tirait parti de son génie. J'en aurais long à vous raconter. Le marquis de la Roche-Lambert s'était fait acteur. Moi, je connaissais les coulisses ; je manquais d'ampleur pour la tragédie et de souplesse pour la comédie. Alors, je m'improvisai directeur ; j'eus une troupe d'amateurs d'abord, puis une troupe réelle. J'ai rattrapé, et au delà, dans des forêts peintes, dans des châteaux en toile, ce que la Révolution m'avait fait perdre. Ah ! ce n'est pas commode de gouverner ce monde-là. Mais avec cela, cela, et cela, on y arrive.

SIMPLE AMOUR i29

Le comte montrait tour à tour : une de ses mains, qu'il fermait avec force pour attester l'énergie de son poignet, sa bouche pour affirmer son éloquence, et ses yeux qu'il fit flamber, pour démontrer qu'ils étaient susceptibles des foudroiements de Jupiter contre les acteurs rebelles, peut-être aussi de ses séductions sur les actrices insoumises.

Après avoir joui pendant deux secondes de l'ébahissement de ses auditeurs, le comte de Villesur-Terre continua, en se redressant sur sa chaise, et, avec la même volubilité sèche, parlant, comme jouent les boîtes à musique de Suisse et d'Allemagne, par un mécanisme rapide :

— Dans tous mes métiers, je me suis souvenu de ce que je devais à mon nom et à ma foi. J'ai été officier du Royal-Émigrant ; et ce n'est pas ma faute, morbleu, si nous n'avons pas battu l'armée des patriotes. Mais que voulez-vous ! les sans-culottes ignoraient les principes de la guerre ; et nous avions des généraux trop fiers de leur habileté stratégique. On ne pouvait pas se mesurer avec des enragiés qui vous mitraillaient de couplets de la Marseillaise. J'ai accroché mon épée quand elle est devenue inutile. Bonaparte eût peut-être voulu la voir, battant mes bas de soie dans ses antichambres ; je lui ai refusé ce triomphe. A la^ Restauration,

î30 SIMPLE AMOUR

j'aurais peut-être fait comme tant d'autres... mais c'était l'heure de ma plus grande fortune. Je dirigeais trois théâtres en Italie, sous un nom d'emprunt, et j'avais des raisons, qu'il serait scabreux d'expliquer devant les jeunes filles, pour ne pas me détacher d'une entreprise par laquelle j'étais fait deux ou trois fois million.naire. D'ailleurs, à la mort de Louis XVIIJ, j'ai désespéré de la monarchie légitime. J'avais connu le comte d'Artois en Angleterre; nous avions été en rivalité de madrigal auprès dune dame qui le conduisait à confesse. Je ne pouvais oublier cela. Je n'ai donc été ni la dupe de Bonaparte, ni le convive, ni le complice de la Restauration, au lieu d'êire un ulirà, je me suis contenté d'être un extra. Vous pensez bien que la saturnale du mois de juillet de l'année dernière n'était pas faite pour m'encourager à revenir. Je suis retiré des théâtres. J'ai un château au bord du Irx de Côme, qui vaut toutes les bâtisses champenoises ; et ma petite maison d'Heidelberg est un musée. Je n'irais à Paris que pour dire à Louis-Philippe ce que je pense ; cela ferait un beau tapage ! . . . Sans votre lettre, ma chère enfant, je n'aurais pas bougé,

— Comment ! une lettre de toi, Marcienne ? demanda Paupe, qui n'était pas fâché d'interrompre le comte de Ville-sur-Terre, et qui pa-

raissait mécontent de la hardiesse de sa fille, quand il l'était seulement de tout ce verbiage du vieil émigré.

D'ailleurs, le mépris de cet ancien officier du Royal-Emigrant pour les glorieuses journées de 4830, allumait le sang toujours tiède dans les veines du tailleur.

— Oui, papa, j'ai écrit à M. le comte. M. Capron a lu ma lettre et l'a approuvée.

— Votre lettre, elle est charmante, — repartit le comte ; — elle m'a ému comme une page de Gessner. Je me suis dit : cette petite villageoise a plus d'esprit dans le bout de ses doigts que toutes les grandes dames de la cour du duc d'Orléans. La lettre du docteur ajoutait des renseignements utiles. .Je suis parti.

Le comte reprit, après une pause, par cette phrase qui fit tressaillir Marcienne :

— Quand tous les paraphes seront donnés aux actes nécessaires, je me remettrai en route.

— Pour l'Allemagne ? demanda M. Capron.

— Vous êtes bien curieux, docteur ! Il pourrait se faire que j'eusse l'idée d'un petit tour, chez quelques amis dans l'Ouest.

— C'est ce/a ! s'écria M. Capron. Je m'en doutais. J'ai lu dans mon journal que la duchesse de Berry est en Vendée.

— On le sait ? — dit le comte sans grande sur-

prise. ■— C'est fâcheux. Ah ça, docteur, vous qui devinez si bien, vous qui représentez ce qu'on appelle aujourd'hui la bourgeoisie, ce qu'on appelait, dans ma jeunesse, le Tiers-État, et vous, monsieur Paupe, qui représentez ce qu'autrefois on n'appelait d'aucun nom, dites-moi donc franchement si vous croyez que ce régime puisse s'établir.

— Eh ! eh ! il s'installe, dit le docteur ; sans qu'on pût savoir s'il parlait par conviction ou par raillerie.

— Il commence à se cramponner, — dit Paupe d'un air sombre, — mais il tombera.

— Je voudrais l'aider à tomber, — reprit le vieil émigré, en se levant, comme s'il ressentait des fourmillements dans les jambes, et en se mettant à marcher de long en large dans la boutique. — La France, — ajouta-t-il, — me fait l'effet d'un public de spectacle fatigué des changements d'affiches. Elle s'accommoderait pour quelque temps de relâches, par indisposition d'acteurs, plutôt que de passer continuel- "\ement d'une farce à une mauvaise tragédie, tl'une tragédie à une parade .Je connais cela, comme imprésario.

— Mais, les relâches, repartit le docteur Capron ce serait la République.

— Pourquoi pas ? dit le comte de Ville-gur-

Terre, en rejetant sa tête en arrière, par un mouvement si brusque, que sa queue se trouva prise entre son cou et son collet d'habit, et se redressa comme une hampe de petit drapeau.

— Vous êtes républicain ? demanda le tailleur avec étonnement.

— Du tout, mais la République, avec son droit populaire, est, en somme, un principe ; tandis que certaines monarchies bâtardes ne sont que des expédients.

Paupe hocha la tête d'un air d'approbation.

— Les faquins ! — continua le comte, — n'ontils pas le mauvais goût de proscrire les Bourbons? Quand j'ai appris cela, j'ai regardé mon épée du Royai-Émigrant. J'allais écrire à la duchesse de Berry ; vos lettres sont arrivées à propos.

Marcienne, on le conçoit, écoutait avec une impatience douloureuse ce caquet exubérant. Elle avait vu, en tremblant, la conversation s'engager dans la politique ; car elle prévoyait que son père se jetterait à corps perdu sur ce terrain. Elle se permit d'intervenir.

— Alors, monsieur, dit-elle de sa voix la plus douce, en s'adressant au comte, vous avez bien compris ma lettre, et vous êtes venu +out de suite acheter le château ?

M. de Ville-sur-Terre se tourna en riant vers le docteur.

— Comme ces petites filles suivent leur idée, sans se laisser distraire par rien ! Celle-là ne veut pas que je vous raconte mon histoire ! Eli bien, oui, mademoiselle, je suis venu faire un peu de vos volontés ; mais, pour un quart d'heure, faites un peu les miennes !

Marcienne s'avisa tout à coup de cette idée que le comte avait peut-être faim et soif, et elle eut le remords de ne lui avoir rien offert.

Il est vrai qu'elle avait été avide d'apprendre d'abord quelle nouvelle il apportait; mais, puisque les nouvelles étaient bonnes, elle se reprochait de lui avoir donné une si fâcheuse opinion de sa politesse.

Elle s'approcha du comte, avec l'effusion d'un repentir enfantin, et lui demanda s'il voulait se rafraîchir ou déjeuner.

— Non, — mignonne, répondit le comte, plus familier quand elle s'offrait pour ces fonctions familières. — Nous avons déjeuné avant de quitter Troyes. Les andouillettes sont un peu moins tendres que de mon temps. En route, je me suis rappelé que j'étais venu chasser au loup dans ce pays, il y a quarante ans, et que nous avions bu d'excellent vin des Riceys, à la Belle-Épine. Vous n avez plus de loups ; les loups-garous de 93 et de 1830 les ont mangés. J'ai retrouvé l'auberge; le vin est toujours bon, et j'ai raconté au

SIMPLE AMOUB 135

docteur certaine historietfo sur la comtesse douairière d'Arson"valquira bien fait rire, n'estce pas, docteur ?

— C'est vrai.

— Nous n'avons donc besoin de rien... Ainsi, c'est ici que vous avez recueilli les enfants du pauvre Philippe ? Il a eu une bien mauvaise idée de venir me chercher à Heidelberg, pendant que j'étais au lac de Côme. Peut-être, après tout, eût-il eu la fièvre, ici, aussi pernicieuse que là-bas. A mon retour, j'ai appris son voyage, sa maladie et sa mort. J'aurais voulu lui pardonner. Je ne lui en voulais guère. Son père avait fait une plus grande sottise que lui. Il ne s'était pas laissé ruiner par la Révolution. Il avait repris son bien dans les mains d'un... parbleu! dans les mains de votre père, monsieur Paupe.

— Oui, monsieur, de mon père, qui avait légitimement acquis ce domaine et qu'il a rendu, presque donné.

— Votre père a eu tort aussi. Quant à moi, ai-je été savoir si les verriers, les vignerons, les marchands de bois qui ont déposé leurs nichées dans mes tourelles, là-bas, du côté de Bar-sur-Aube, étaient d'humeur à me rendre ce qu'ils m'avaient pris ? Mais je n'en voulais pas à Philippe pour cela. J'avais mal pris l'histoire de so?i mariage. Les savonnettes à vilain

de Napoléon m'avaient rendu injuste, je le reconnais, pour les vilaines qu'on épousait, parce qu'elles étaient jolies. C'était mal de la part d'un gentilhomme et d'un artiste. Je lui aurais pardonné à ce troubadour. Maintenant que j'ai vu le petit bouton de rose, je suis capable de devenir amoureux de la rose, c'est-à-dirv. de ma nièce. Savez-vous, docteur, que ce serait encore une façon d'arranger les choses, et une vengeance merveilleuse à tirer de la ladrerie de ce traitant de Meurville ?

Le docteur hocha la tête, mais par condescendance, sans donner un avis précis.

— Il est vrai, — ajouta le comte de Ville-sur- Terre, — que ce marchand de denrées serait dispensé même d'une pension à sa fllle, si je devenais son gendre; et après sa dernière vilenie, je ne veux pas le dispenser de cette obligation-là.

— Qu'a-t-il donc fait ? demanda Paupe.

— Vous ne savez pas ?,.. Ils ne savent pas, docteur! Racontez-leur donc cela. Vous connaissez mieux l'aflfaire que moi.

Le comte revint s'asseoir en rajustant le nid que sa cravate faisait à sa tête, et qu'il avait fort dérangé, eu se pj'omenant et en parlant.

ou M. PAUPE PREND DES TAUPES

Le docteur Capron sourit de la singulière coquetterie du comte de Ville-sur-Terre, qui, enrichi par son métier d'imprésario, et familier sans doute avec des spéculations de tout i^enre, nécessitées par cette profession, affectait tout à coup de a'entendre rien aux affaires, et laissait à un plus naïf que lui le soin d'expliquer ce qui s'était passé la veille, dans l'étude de lï.voué.

C'était un trait de plus de cette étourderie typique du v\eil émigré, en qui se résumaient la folie, la naïveté, la mesquinerie et au besoin la générosité, la prodigalité fantastique de ces fuyards de la Révolution française, pénétrés

souvent, malgré eux, et à leur insu, de l'essence même des principes contre lesquels ils se révoltaient à distance.

Les aïeux de M. de ViUe-sur-Terre ne l'avaient troublé par aucune apparition, dans l'exercice de ses différents métiers. Il avait travaillé comme un homme du peuple, et s'était enrichi comme un bourgeois fieffé ; m.ais l'orgueil de sa race lui défendait de s'estimer pour son bon sens pratique, bien qu'il ne fût pas non plus d'humeur à se laisser plaisanter sur ce chapitre-là.

Toutes ces i êtes vides, poudrées à frimas, que le souffle de 89 et la rafale de 93 avaient fait tournoyer, voltiger, et filer au delà de la frontière, avaient gardé des bourdonnements de ce grand vent, et des sifflements de cette bise, à travers les quelques idées saugrenues emportées ou reprises dans l'émigration. Il en résultait, non une conversion ou une lutte, mais une confusion singulière.

On a dit de ces gens-là qu'ils n'avaient rien appris, ni rien oublié.

Il eût été plus juste de dire que dans leur entêtement du passé, dans leur ignorance du présent, ils avaient cependant vécu des atomes tourbillonnant dans l'atmosphère. Seulement ils boudaient la vie dont ils vivaient-

SIMPLE AMOUR l39

Quelques-uns, en petit nombre, essayèrent de rompre avec cette inconséquence. Mais ils ajoutèrent l'inimitié des leurs aux dédains des autres, et la grande majorité demeura dans cette étourderie bruyante, nautaine, qui n'a pas fini de s'agiter dans les sonorités des têtes creuses par droit d'hérédité.

Si M, Capron s'amusait du comte de Villesur-Terre, il s'intéressait plus sérieusement à cette mise en présence d'un émigré, tout empapillotté de sottise, et pourtant humain, libéral, sensible, face à face avec ce flls de jacobin, révolutionnaire candide, qui avait honte de sa bonté, et la cachait sous des formules farouches. Il n'agrandissait pas le cadre de cette petite scène, jusqu'à imaginer la réconciliation de l'aristocratie et de la démocratie, sous l'influence d'un bourgeois un peu sceptique et trèsprès d'être impartial. Mais, il ne pouvait cependant s'empêcher uo penser tout bas que ces gens qui se croyaient faits pour se haïr allaient s'associer à une bonne œuvre commune, par la grâce d'une jeune fille qui représentait, avec une énergie sublime, deux vertus, deux utopies humaines, l'amour et la charité.

— Monsieur Paupe, — dit le docteur, — nous sommes, vous et moi, deux êtres bien naïfs, et sans la malice de madem oiseile Marcienne...

Marciennô interrompit le docteur d'un rire bien franc, que son père n'avait jamais entendu, qui ne manquait pas de respect au comte d© Ville-sur-Terre, puisque celui-ci l'approuvait d'un mouvement de la tête, mais qui retentit dans la boutique, comme un chant d'alouette dans une aurore.

Le docteur reprit :

— Sans la malice de mademoiselle Marcienne, qui a voulu s'adresser à M. le comte, nous en étions pour nos transes et pour nos démarches. Le château et les bois allaient être rasés, si ce coquin d'Herluison ne nous eût révélé la vérité tout entière.

Cette fois, ce fut le tailleur qui interrompit:

— C'est un coquin, n'est-ce pas? Je vous l'avais bien dit.

— C'est un coquin utile, malgré tout, et moins coquin qu'il ne voudrait l'être. Vous n'avez jamais questionné Herluison sur la liste des créanciers de M. d'Arsonval ?

— Jamais, —répondit Paupe, —cela m'était fort égal.

— D'ailleurs, l'huissier avait reçu sans doute, depuis quelques mois, des instructions qui le gênaient. Quoi qu'en dise M. le comte de Villesur-Terre, qui fait le modeste et qui nous a

SIMPLE AMOUR l'il

montré hier, devant les hommes de loi, de chicane, son grand talent...

— Oh ! un talent de directeur de théâtre, habitué à la mise en scène et aux rôles de traîtres, murmura le comte, en donnant une chiquenaude à son jabot.

— Nous ne comprenons rien, vous et moi, monsieur Paupe, aux roueries des huissiers. Notre poëte, Amadis Jamyn, a dit des Champenois:

S'ils n'aiment les procès que la fraude accompagne C'est faute de malice et non d'entendement.

Nous sommes peut-être entendus, mais nous ne sommes pas assez malins. Aussi avons-nous cru bellement que le château et les bois ne trouvaient pas d'acquéreurs et attendaient.

— Sans doute, dit Paupe très-étonné.

— Nous ignorions, et l'huissier nous laissait ignorer que, par le fait de la saisie op<îrée par des créanciers, le château et les bois se trouvaient bien et dûment acquis par eux.

— Ah!

— Seulement, les créanciers apparents de la famille d'Arsonval étaient pour la plupart des prêteurs de Troyes, de Sens, des deux départements, petites gens qui opèrent dans l'ombre, rongeurs obscurs qui n'aiment pas qu'on sache

trop leurs profits et qui, se refusant à grignoter les gros morceaux, se trouTaient fort embarrassés du château et des bois. Ils cherchaient donc un acquéreur, sauf à lui faire des concessions, ayant pris d'avance leurs précautions pour avoir leur bénéfice.

— C'était à peu près ce que me racontait Herluison, dit Paupe.

— Oui, mais Herluison, en feignant de trahir ses clients et en les trahissant peut-être, servait tout de même leurs intérêts. On voulait vous amener à obtenir de M. Meurville qu'il achetât le château par générosité, par vanité.

— Oui, j'avais compris cela ; et moi, l'on voulait me tenter par faux orgueil.

— Sans doute, mais ce que vous ne saviez pas, ce que ne savait pas Herluison, ce que ne savaient pas ses clients, c'est qu'un créancier oublié, mais non oublieux, très-fort et trèssubtil, qui n'avait besoin d'être chatouillé ni dans sa vanité, ni dans son intérêt, par des incidents ingénieusement introduits dans la procédure, retardait la vente, achetait des créances en cachette, intimidait d'autres créanciers, et finissait par se trouver maître de la position ; si bien que le château et les bois lui appartenaient pour êire, le château démoli, et les bois débités en fagots.

— Et qui est ce créancier-là ? demanda Paupe, haletant de colère.

— C'est M. Meurville.

— Lui !

— Il a prêté beaucoup au vieux comie d'Arsonval, le père ne l'a pas remboursé.

— Lui ! répéta le tailleur en fermant les poings.

— Lui ! soupira faiblement Marcienne qui leva les yeux an ciel ; car elle sentait bien qu'un pareil grand-père serait un mauvais tuteur pour Léo et Diane.

— Mais, — reprili Paupe, — il était absent?

— Un grand négociant n'est jamais absent. La maison Meurville est toujours là.

— C'est vrai : M. Sainton, n'est-ce pas ?

— Oui; cet indéchiffrable homme de chiffres, ce M. Sainton, qui avait la procuration, qui d'ailleurs a pris l'avis du maître, qui vint ici en faisant semblant de ne rien entendre, de ne rien écouter ; sans se confier à Herluison, à personne, il s'est mis directement en rapport avec les créanciers, s'en est rendu maître, et était hier Tunique acquéreur du château et des bois, pour tout faire disparaître dans l'abîme. En lui écrivant, je n'avais- fait que l'exciter.

~ Tu vois, Marcienne ! reprit Paupe en regardant sa fille.

— Sans doute, votre fille s'est trompée autant que moi, monsieurPaupe,— continua M. Capron. — Nous faisions du sentiment avec un homme qui n'a jamais fait que du commerce !

Marcienne regardait le vieil émigré avec des yeux qui conservaient un peu d'épouvante, car elle le regardait à travers l'abîme de la spéculation Meurville.

— Je suis riche, par bonheur, repartit le comte avec une sorte de fatuité.

— Oh ! monsieur le comte, comme vous êtes bon ! murmura-t-elle .

— Ce Sainton ! quelle infamie ! grommelait Paupe entre ses dents .

— Si vous le voyez, n'allez pas lui dire que sa conduite est infâme, reprit M. Capron ; car ce caissier irréprochable vous démontrerait qu'il a agi dans le plus grand intérêt des enfants mineurs, puisque, après tout, il s'agissait moins de sauver leur héritage problématique que de grossir celui qui pourrait leur revenir un jour.

— A moins que ce croquant ne déshérite sa fille et ses petits enfants ! dit le comte d'une voix aiguë .

— Il ne le peut pas d'une façon absolue, — répondit M. Capron; — le code amis ordre àcela.

— il y a donc quelque chose de bon dans ce

code révolutionnaire? demanda le comte avôc grande surprise.

— Mais oui, monsieur le comte.

— Tant pis pour le code, tant mieux pour ces enfants !

Paupe réfléchissait ; depuis l'arrivée du comte il cherchait un ennemi, car il se détournait forcément de la famille d'Arsonval. La perspective de haïr, avec raison et en compagnie, M. Meur- Tille, le séduisait.

— Pourquoi, — dit-il, — M. Sainton, puisqu'il tenait le morceau entre ses griffes et ses dents, l'a-t-il laissé ?

— Têtebleu ! parce que je suis arr'vé, s'écria le comte, en se mettant debout, autant pour faire agir ses jambes, en attendant qu'il fît agir sa langue, que pour prendre une attitude héroïque.

— En effet, — dit M. Capron, — l'arrivée de M. le comte de Ville-sur-Terre, oncle maternel do M. le comte d'Arsonval, pouvant réclamer son admission dans le conseil de famille, et pouvant aussi, dans sa vaillante humeur, engager un procès contre M. Meurville et les autres héritiers, a intimidé M. Sainton.

— Il était donc à Troyes ?

— Fort heureusement. Prévenu de Tarrivêe de M. de Ville-sur-Terre, je l'y retenais. Il a dû

146 SIMPLSr «MOUR

partir ce matin. Voilà la surprise que nous ménageait M. Meurville. Mais, Dieu merci, tout est arrangé. Ce soir, la comtesse d'Arsonval, si elle le veut, dormira dans son château, et s'il vous plaît de l'y garder, en attendant que les valets soient revenus, vous pourrez vous donner cette joie, monsieur Paupe.

— Non, — dit vivement le tailleur, — ma place n'est pas là.

11 ajouta, avec un soupir qui voulait être un soupir de contentement :

— Je suis bien aise de n'avoir plus de responsabilité ; me voilà libre ! Alors, c'est à vous que je rendrai mes comptes, dit-il à l'émigré ?

— Quels comptes ? — s'écria celui-ci ; — vous n'avez aucun compte à me rendre.

— Mais l'argent que j'ai reçu?

— Ce n'est pas moi qui vous l'ai donné. Envoyez votre note à M. Sainton. Cette histoire vous surprend, monsieur Paupe ? Mais je suis bien plus surpris d'être redevenu pi'opriétaire en France. Je ne m'attendais pas à cela. Il est vrai que je ne le suis pas pour longtemps.

Le docteur s'imagina que le vieillard faisait allusion à son âge.

— Solide comme vous êtes, monsieur le comte, — dit-il avec bonhomie, vous vivrez cent ans.

— C'est possible ! — repartit ce fantoche aimable en rejetant sa douillette sur ses épaules, comme pour se dégager d'un suaire. — Ce n'est pas de ma mort que je parle, mais de mon départ. Les dettes de mon neveu sont payées par ma signature. On va nous apporter les titres ; nous les brûlerons ; ma nièce rentrera chez elle, et je pourrai me rendre ce témoignage, que je n'ai pas un pouce de terrain dans un pays où le fils de Philippe-Égalité chante la Marseillaise !

— Cependant, hier, vous paraissiez bien fier de cette opération ?

— J'en suis fier toujours ; mais vous ne m'avez pas compris, docteur. Je suis fier d'avoir vaincu un futur pair de France; car on fera un aristocrate de ce marchand de denrées ; je suis fier d'avoir été de moitié dans la bonne action d'un brave homme de paysan. Vous aurez beau faire des révolutions, messieurs les bourgeois, nous garderons longtemps de la même terre à nos souliers, les paysans et nous ! n'est-ce pas, monsieur Paupe ?

Le tailleur devint tout à coup très-grave :

— Vous avez secoué cette terre-là, monsieur le comte, sur les pavés d'Allemagne et sur les routes d'Italie ; nous autres, nous sommes restés pour la maintenir féconde. Si nous en gardons

un peu aprës nous, c'est aux ongles, quand nous la déchirons afin de l'ensemencer, c'est aux genoux, quand nous nous mettons à l'afiut de l'invasion, et c'est à la bouche, quand on nous en fait notre dernier oreiller.

Paupe avait dit cela, en se croisant les bras, les yeux étincelants.

— Peste! monsieur Paupe, — repartit le comte de Ville-sur-Terre, que cette véhémence mettait en verve et que cette fierté obligeait à la dignité, — vous parlez comme dans un club. Heureusement, je sais l'histoire de votre père, et je connais votre fille. Ne faites pas le méchai^t ; vous vous calomniez ; et je serais ingrat, si je ne vous rendais pas justice. Mais ne parlez pas avec tant de mépris des vieux amis de votre famille. Les gens qui ont fait sécher leurs guêtres au foyer de l'étranger n'étaient pas tous des poltrons, entendez-vous ; et vous ne savez pas si, malgré leur gaieté, ils n'ont pas bien souffert de leur point d'honneur. Je vivrai peut-être assez longtemps pour voir faire encore une révolution ov deux. Je suis bien sûr que les grands seigneurs du comptoir, comme M. Meurville n'émigreront pas, et que pour garder leur bien, ils ne garderont pas leur foi. Vous verrez la différence !

— Je ne défends pas les bourgeois ! grommela le tailleur.

— Vous faites bien. Votre père n'eût pa;i ag. envers M. Meurville comme il a agi envers le comte d'Arsonval. Sa belle action est un hommage dont je me glorifie pour ma famille, autant que vous vous en glorifiez pour la vôtre.

— Mon père a cru bien faire. A sa place, j'aurais agi autrement.

— Mais non, puisque vous en avez fait tout autant.

— Moi ! j'ai laissé faire Marcienne.

— Orgueilleux ! avez-vous peur que je vous offre une rente ?

Paupe se recula frémissant de colère.

— Alors, — reprit le comte, — donnez-moi la înain,

Efc avec une grâce qui effaçait tous les angles de sa physionomie, le comte tendait sa main dégantée au tailleur.

Paupe hésita ; peut-être allait-il donner une main, car il ouvrit les deux, qu'il avait tenues fermées et les regarda.

Marcienne, qui craignait un refus, se hâta do mettre gentiment ses deux mains dans celles du comte.

— Ce sera pour une autre fois, dit gaiement le vieil émigré au tailleur.

Et tenant doucement les doigts de Marcienne, il lui mit un baiser sur le front.

l50 SIMPLE AMOUn

— Êtes-voiis aussi entêtée que votre père, mademoiselle ? lui demanda-t-il avec une ironie attendrie.

— Oh ! oui, monsieur, dit la jeune fille.

— Bien répondu ! — repartit le comte, et se tournant vers le docteur : — Dites-moi, docteur, si la fille d'un de vos bourgeois parlerait avec cette franchise et penserait avec cette candeur?

— Ah çà, — répondit le médecin en se dandinant et les deux mains dans les poches do son gilet, — vous daubez, l'un et l'autre, sur le compte des bourgeois, sans vous demander si je ne prendrai pas pour moi ce que vous débitez depuis une demi-heure. Car si vous êtes fiers de vos quartiers, monsieur de Ville-sur-Terre, et vous de vos ciseaux, monsieur Paupe, moi je ne suis pas honteux de n'être qu'un bourgeois, fils d'une lignée de bourgeois ! Mon seul chagrin est de n'avoir pas un enfant bourgeois ! Parce nue M. Meurville se conduit mal, en homme positif, rancunier et haineux, est-ce une raison pour oublier que les bourgeois ont fait la première révolution ?

— C'est précisément cela que je leur reproche d'abord ! s'écria le comte.

— C'est ce qu'ils ont fait de mieux, dit le tailleur.

— Tenez!— repartit le médecin,— voilà comme

SIMPLE AMOUR 15l

VOUS êtes d'accord ! quelque jour vous serez peut-être contents de demander au bourgeois, vous, paysan, la main droite, pour y placer votre main gauche, vous, preux désillusionné, ia main gauche pour y placer votre main droite, en le prenant l'un et l'autre pour caution de la paix entre tous les Français... Mais nous devenons absurdes, en ne voulant pas nous réjouir simplement de l'heureuse conclusion de cette affaire, et nous avons à mieux employer notre temps, n'est-ce pas, mademoiselle Marcienne ?

— Oh, non ! docteur, — reprit la jeune fille avec un élan de pur enthousiasme, — vous parlez si bien.

— Allons voir ma nièce, dit le comte, en marchant vers la porte.

Marcienne s'élança pour conduire le comte. Il fut convenu que Paupe attendrait la visite de M. Herluison, qui ne pouvait tarder, et qui apporterait les paperasses nécessaires pour rouvrir le château à la comtesse et à ses enfants.

Ce que fut l'entrevue de M. de Ville-sur-Terre avec sa nièce peut se pressentir, sans que je le décrive. Cette douce figure de Clélie Meurville doit rester jusqu'à la fin de mon récit, ce qu'elle a été dans la réalité, dans sa vie heureuse, dans sa vie dolente, dans son amour conjugal, dans son amour maternel, dans son amitié, un peu

vague, sans contours précis, sans ombres accusées, un pastel.

Elle savait par ses enfants que ce personnage singulier, descendu de voiture avec le docteur Capron, était le parent très-riche que le comte d'Arsonval avait voulu implorer. Elle comprenait bien qu'il ne venait pas de si loin, qu'il n'avait pas franchi la frontière, réputée par luimême infranchissable, pour apporter un refus. Elle attendait donc, dans une palpitation d'espérance, en tenant sous chacun de ses bras chacun de ses enfants pressé contre elle, la fin de la conférence qui se tenait chez M. Paupe.

Quand elle vit entrer M. de Ville-sur-Terre, elle eut de la peine à se lever de son fauteuil, tant ses jambes tremblaient. Mais Marcienne entrait en même temps que le vieil émigré, à côté de lui, et Marcienne, absolument grandie, fortifiée, apportait avec elle une force qui rayonnait, et qui pénétra la comtesse. Avant que le comte l'eût abordée, en lui disant ; — Bonjour, ma nièce ! — elle s'était soulevée, et sa bouche mignonne, redevenue subitement un peu pâle, avait murmuré :

— Bonjour, mon oncle !

L'effusion fut courtoise, galante de la part du vieux gentilhomme, timide et respectueuse de la part de la comtesse. Quand elle apprit qu'elle

pouvait rentrer chez elle, elle versa des larmes, tout à la fois de reconnaissance, de piété et de douleur.

Elle bénissait d'un regard Marcienne, qui lui avait porté bonheur ; elle remerciait d'un sourire cet oncle inconnu, qui se révélait par un si grand bienfait ; mais, en même temps, elle songeait qu'elle allait rentrer veuve dans ce château, où elle était arrivée le lendemain de ses noces. Il est vrai qu'elle y était entrée la première fo-is maudite par son père et qu'elle allait y revenir châtiée par le sort; mais ce n'était pas une raison d'être moins triste et moins attendrie.

M. Capron parla d'une visite solennelle, au moins au château. Il était juste que M. de Villesur-Terre, qui ne voulait pas y coucher et qui tenait à repartir dans la soirée pour Troyes, présidât lui-même à la réinstallation de sa nièce dans son domaine. Le docteur sentait bien qu'indépendamment des raisons de convenance et de sentiment, il y avait pour cet imprésario, si étroitement confondu avec le gentilhomme, une arrière-pensée de spectacle, de mise en scène.

M. de Ville-sur-Terre était modeste pour l'argent dépensé. Ce vieux célibataire qui avait traversé tant d'aventures, sans ajouter à sa fa-

mille historique ime famille naturelle, ne faisait après tout qu'une avance et qu'un avantage à une portion de ses héritiers légitimes, en payant les dettes du comte d'Arsonval. Il n'y avait pas là de quoi triompher solennellement. Mais de même que le docteur avait eu des réminiscences de la Dame Manche, en s'occupant du rachat du château et avait fredonné le chœur des chevaliers d'Avenel, l'ancien imprésario se souvenait de quelques rentrées classiques, dans des drames, des comédies ou des opéras montés par lui, de châtelains dépossédés par l'injustice qui faisaient rouvrir leurs manoirs.

Le comte de Ville-sur-Terre n'était pas fâché déjouer, pour tout de bon, ce qu'il avait fait jouer, en vers, en prose, en musique, par des comédiens.

— Mais, — dit la comtesse, — il n'y a pas de domestiques au château.

Marcienne assura que tous les domestiques n'avaient pas quitté le pays. Elle savait que quelques-uns revenaient de temps en temps s'informer si le château n'avait pas de nouveaux maîtres, prêts à offrir leurs services. On pouvait les faire prévenir. Elle y avait songé.

— C'est cela ! dit le comte émerveillé de l'apothéose projetée, et aussi de la rapididé de conception, de l'esprit pratique de cette petite fille.

Marcienne sortit et courut dans le village répandant, éparpillant, elle-même, la bonne nouvelle. On l'aimait, on la croyait, on s'enflamma au récit de cette grande aventure.

Au bout d'une demi-heure, tout le monde connaissait l'heureux événement. Les offres des fournisseurs, des officieux, des curieux arrivèrent tout à coup à la maison de la comtesse.

Les conseillers municipaux qui avaient fait naguère un si froid accueil à la demande de Paupe rouvrirent immédiatement leurs crédits, comme boulangers, épiciers ou bourreliers.

Le maire lui-même, au risque de sa destitution, mais voulant désarmer une opposition latente dans le tailleur Paupe, fut tenté d'aller complimenter le comte de Ville-sur-Terre. La question de savoir s'il devait se présenter en écharpe, la crainte d'offusquer l'émigré par la vue des trois couleurs l'empêchèrent seules de se joindre à la mise en scène rêvée par l'ancien directeur de théâtre.

Par un phénomène qui ressemblait à une éclosion, à une influence printanière, le château, fermé, enseveli, depuis de si longs mois dans la tristesse et dans l'abandon, dans l'hiver de la ruine, ouvrit tout à coup ses fenêtres, ses portes. On vit de la fumée bleue s'échapper par

minces filets des hautes cheminées. Des jardiniers volontaires s'étaient mis instantanément à l'œuvre, pour sarcler les allées, pour remettre à la hâte un peu d'ordre dans les parterres. Des messagers plus avisés, au lieu d'aller porter leurs offres de concours à la maison encore habitée par la comtesse d'Arsonvai et ses enfants, avaient gravi le coteau, pour être les premiers à jouir du tableau qui se préparait, et s'étaient assuré les effets d'une reconnaissance plus délicate, en aidant à ranimer, à parer la maison abandonnée, pour qu'elle sourit à ceux qui viendraient en souriant.

Pendant que ces préparatifs se faisaient au château, Paupe, resté seul chez lui, méditait.

Il était très-étonné d'être si peu satisfait d'une solution tant désirée.

Il l'avait dit lui-même, désormais il était libre, il renti^ait en possession de son indépendance morale, autant que de son indépendance physique. Sa tâche était admirablement achevée. Cette parole du comte de Ville-sur-Terre, qu'il n'avait pas approuvée, était entrée en lui, et y avait répandu un baume ; Il avait fait quelque chose d'aussi beau, dans son genre, que l'œuvre de son iière. Sans rien sacrifier de ses principes, en restant, croyait-il, conséquent avec lui-même, il pouvait être fier ; et sa fille, qui avait respecté

ses idées, ajoutait un charme, un prestige au témoignage de sa propre conscience. Il se disait cela, et, malgré tout, il ressentait une grande tristesse.

Quelque chose d'inexplicable lui faisait battre le cœur, comme si, en s'en allant au château, ses hôtes, ses voisins, dussent attirer, emmener avec eux une part de sa vie.

Il n'avait pas peur d'être abandonné par Marcienne; il allait garder sa fille pour lui tout seul. Ce que son enfant avait gagné dans l'intimité de la comtesse, en manières élégantes, en grâce extérieure, il le savourerait. Le comte de Ville-sur-Terre s'était nettement expliqué ; on ne ferait au tailleur aucune offre humiliante ; on l'honorait comme un caractère, on respectait son austère pauvreté. Tout était donc pour le mieux ; et cependant une inquiétude fermentait dans cette joie. Paupe se disait: — C'est fini, bien fini ! Et tout au fond de lui, un écho répondait : — Non, ce n'est pas fini ! Le lien forgé autrefois par le père Paupe, et que le fils croyait avoir rompu, s'était reformé et restait entre cette famille et lui.

Par une contradiction bizarre, fui qui, la veille, le matin encore, eût cru impossible d'abandonner jamais sa maison, son village, il en venait, sans qu'il sût pourquoi, à rêver, à dési-

rer une installation ailleurs, à Saint-Mards, à Aix-en-0(lie, à Troyes, dans un endroit éloigne de ces gens qu'il ne savait ni haïr ni aimer, loin de ce château qu'il avait aidé à sauver.

Herluison le surprit dans ses réflexions, qu'il n'était pas fait pour comprendre. L'huissier dissimulait mal sa mauvaise humeur.

Il salua le tailleur avec une rancune visible, où perçait cependant une déférence involontaire. Il se croyait en droit de lui en vouloir , mais en beau joueur, il était tenté de l'admirer.

— Vous êtes très-fort, monsieur Paupe, lui dit-il, après une minute de silence.

Paupe se croyait fort en efifet, mais parce qu'il était resté immuable dans ses principes. Il eut envie d'accepter le compliment.

L'huissier lui ôta bien vite ses illusions, en précisant le sens de son éloge.

— C'est mal, — ajouta-t-il, en posant son chapeau sur l'établi et en tirant les papiers timbrés d'une large poche qui lui faisait une bosse monstrueuse, — c'est très-mal d'avoir abusé de mes renseignements pour faire seul une affaire qui pouvait profiter à deux personnes.

Paupe le regarda, tout ébaubi, et pour la première fois, depuis bien longtemps, il eut une violente envie de rire, afin de dissiper son reste

d'émotion, et tant l'huissier avait la mine longue.

— Quels renseignements m'avez-vous donc donnés ?

— Je vous ai parlé des transactions possibles avec les créanciers, mes clients.

— Eh bien, on les a faites.

— Oui, mais avant moi et sans moi.

— Comment ! M. de Ville-sur-Terre, si généreux, ne vous a rien offert ?

Paupe raillait avec férocité. L'huissier en conclut naturellement que Paupe avait été généreusement récompensé par l'oncle de la comtesse.

— Est-ce qu'il a plus de générosité que vous n'aviez d'orgueil, monsieur Paupe ?

— Il en a tout autant, monsieur Herluison.

— Ah ! vous êtes satisfait de lui ?

— Autant qu'on peut l'être d'un homme qui ne pense en rien comme moi.

— Serait-il indiscret, pour moi qui vous porte tant d'intérêt, de savoir ce qu'il vous a 'jonné?

— Il ne m'a rien donné .

— Ce qu'il vous a promis ?

— Il ne m'a rien promis.

-- Ce qu'il vous a offert ?

— Il savait bien qu'il n'avait rien èi m'()r-

ICJ SIMPLE AMOUR

frir. Ah si ! sa main ; c'est Marcienne ( jjlî l'a prise.

— Voilà votre fille devenue saiiiS doute la demoiselle de compagnie de la comtesse ?

— La comtesse a ses enfants pour lui tenir compagnie ; moi, je n'ai que Marcienne. Marcienne ne me quittera pas.

— Voyons, monsieur Paupe, — reprit l'huissier d'un ton conciliant, — pourquoi ne pas me dire tout ?

— Je vous ai tout dit.

— Tout?

— Absolument tout.

L'huissier parut réfléchir.

— C'est impossible ! — reprit-il, — vous êtes seulement plus discret que je ne le croyais. Vous souvenez-vous du jour où, pour la première fois, je vous ai parlé des affaires du comte d'Arsonval. Je portais les affiches au château. Je vous ai dit que vous n'y voyiez pas plus qu'une taupe. Je me trompais.

— C'est vrai, — repartit Paupe qui s'amusait du dépit de l'huissier. — Nous nous sommes mépris l'un et l'autre; vous, en me croyant aveugle, car j'y vois bien; moi, en vous appelant verluisant, car vous ne luisez guère, sans reproche. M'est avis que la taupe, c'est vous, mon compère. Seulement vous avez eu beau gratter,

pousser du museau dans tous les sens, on a marché sur vos mines ; on les a écrasées ; et vous en êtes pour votre taupinière.

— Vous êtes gai, aujourd'hui, monsieur Paupe!

— C'est parce que je pourrai vous rencontrer maintenant, monsieur Herluison, sans avoir peur de vos projets. Mais, c'est bien fini ; n'estce pas ? Il n'y a plus à revenir là-dessus ?

— Non, voilà les titres des créances !

— Si peu que cela ! C'est avec ce petit tas de papiers qu'on pouvait dépouiller une Camille ? Cela ne fera pas un gros tas de cendres. M. de Ville-sur-Terre est dans la maison à côté, si vous voulez lui parler !...

— C'est inutile ; vous lui remettrez ce dossier. Moi, j'ai besoin d'aller au château.

— Dépêchez-vous, si vous voulez y arriver avant le comte de Ville-sur-Terre, sa nièce et les enfants, car ils ont hâte d'aller déchirer ce qui peut rester de vos grandes affiches.

— Vous n'irez pas avec eux ?

— Non, je vous l'ai dit, —reprit le tailleur d'un ton grave ; — ce château qui a été à mon père, je me suis juré de n'y entrer jamais.

— Ce ne serait pas le premier serment auquel vous manqueriez ?

— - Voulez-vous me dire quel jour je me suis parjuré*

162 S(MPLE AMOUR

— Le jour où vous avez cessé de haïr les d'Arsonval.

Paupe plissa le front :

— Ce jour-là n'est pas arrivé.

— Vous haïssez toujours autant cette famille ?

— Qui vous autorise à croire que j'aie changé?

— Alors, il est bon d'être de vos ennemis ; vous leur portez bonheur.

— Je vous souhaite bien de la chance, maître Herluison.

— Cela veut-il dire que vous me haïssez ?

— Je n'ai pas besoin de m'expliquer ; vous refusez de comprendre mes explications.

— C'est vrai, — dit l'huissier avec un soupir qui siffla entre ses dents longues. — Vous êtes inexplicable.

Il avait déposé les papiers sur la table ; il salua, sortit, remonta dans sa carriole qui stationnait à la porte, et prit le chemin montant au château.

— Oh ! la vipère ! murmura le tailleur en le regardant s'éloigner, il avait bien besoin de me rappeler ma haine !

Vers cinq ou six heures, M. Capron et le comte de Ville-sur-Terre revinrent dans la maison du tailleur. Ils redescendaient du château, où la comtesse était rentrée avec ses en-

SIMPLE AMOUR lu3

fants et quelques domestiques d'occasion ajoutés à ceux qu'on avait retrouvés dans les environs.

Ils venaient prendre congé de M. Paupe.

Le comte de Ville-sur-Terre était radieux, et comme on avait ri en le voyant, il en tirait cette conséquence que l'apparition d'un défenseur fidèle de la royauté légitime réjouissait le cœur des malheureux sujets de Louis-Pliilippo. C'était d'un bon augure pour le voyage qu'il allait faire en Vendée.

Paupe s'étonna de ne pas voir sa fille.

— La comtesse n'a pas voulu la laisser revenir, répondit M. Capron.

— J'ai pourtant besoin d'elle ici.

— N'ayez pas peur : elle n'a pas envie de vous quitter.

La berline, attelée, attendait à la porte; le postillon était en selle. Les adieux forent fiers de la part du comte et du tailleur.

Le comte de Ville-sur-Terre eut comme une nuance de mélancolie dans la parole. La boîte à musique joua légèrement en sourdine. On eût dit qu'il regrettait de quitter si tôt une œuvre si bien remplie, et qu'il avait senti son cœur pousser quelques racines dans ce château de sa famille. Mais le devoir l'appelait.

— Adieu, monsieur Paupe ; parlez de moî h

votre fllle, de temps en temps. Je m'imagine que son souvenir me sera une rosée dô J.iuvence.

— Au revoir,— dit le docteur Capron;— je reviendrai bientôt voir comment tout cela marche.

Il se fit un grand fracas de sabots dans la rue, quand la voiture, entourée de curieux, en plus grand nombre que le matin, parut prête à partir.

— On dirait que ces bonnes gens veulent crier quelque chose d'aimable, — dit le vieil émigré à M. Capron ; — sije leur criais, moi : Vive Henri V?

— Ils ne vous laisseraient pas partir.

— Vraiment !

— Ils vous assommeraient sur place, et feraient un feu de joie de la voiture, en chantant la Marseillaise !

— Postillon, au galop ! s'écria le comte, qui se précipita dans la voiture.

ou L'ON ENTEND POUSSER L'HERBE

Paupe attendit sa fille jusqu'à la nuit tombante. Il essaya de travailler. Mais n'avait-il pas bien le droit de se reposer ce jour-là ? Il cassa plusieurs aiguilles, finit par jeter son ouvrage sur l'établi, et renonça à lutter contre les préoccupations qui l'agitaient.

— Voilà ce que c'est que de se mêler des affaires des gens sans état ! — dit-il, en se grondant sans trop de colère. — On devient fainéant, comme eux.

Il n'avait pas osé sortir avant le soir. Il craignait les questions et, disons-le à sa louange, les admirations des gens du village.

Que sa fille triomphât en public de ce dénouement ; il y consentait. N'était-ce, pas d'ailleurs, un acte de justice ? Mais qu'on lui attribuât le mérite et l'honneur de cet événement extraordinaire ; il ne pouvait y consentir en face.

Depuis le départ de 'ja berline, il s'était presque enfermé dans sa maison. Il s'était reculé à l'extrémité de son établi pour n'être pas vu des passants qui regardaient effrontément par la fenêtre. Rose Gautier, qui avait été retenue chez sa mère une partie de la journée, et qui était fort curieuse d'entendre raconter ce qui s'était passé, vint jeter l'éclair de son frais minois à travers la porte entrebâillée.

Paupe la congédia presque brutalement.

— Je n'ai pas besoin de toi, — lui dit-il, — et j e n'en aurai plus besoin. Marcienne, à partir de demain, n'aura pas trop d'ouvrage.

Rose, facile à consoler, s'était retirée en fredonnant.

Vers le soir, Paupe ouvrit doucement sa porte La rue était déserte ; le crépuscule permettait, en longeant les maisons, les haies, les voitures dételées, les tas de fagots, de passer sans être remarqué. Il sortit, marcha assez vite, jusqu'à ce qu'il eût gagné le chemin du château.

Là, il ralentit son pas. Il pouvait respirer à î'aise, se dilater, prendre son temps, faire à lui

seul, pour lui seul, le cortège d'un triomphateur clandestin. Ce n'était pas, croyait-il, de la réussite de l'aventure qu'il triomphait, mais de sa liberté reconquise. A ce titre, il prenait possession d'un paysage qu'il s'était interdit depuis neuf mois, qui désormais lui appartenait; puisque sa fille Marcienne y avait répandu son esprit et son âme.

Parvenu à la grille, devant laquelle il s'était arrêté, le cœur si amer, la bouche crispée de menaces si implacables, un certain soir de l'automne dernier, il s'arrêta de nouveau, voulut savoir s'il ressentirait encore de la colère en voj^ant jouer les enfants du château sur la pelouse. Léo et Diane n'étaient pas là. Paupe se dit que si, par hasard, ils sortaient d'une allée, ou s'ils s'élançaient du perron, ils seraient cette fois en deuil, comme sa fille, et qu'il n'oserait plus leur souhaiter des douleurs. Hélas ! n'avait-il pas été puni par la mort de Maximilien de la cruauté de sa haine? Il ne jouerait plus au loup-garou , et si les entants le reconnaissaient derriè-re la grille, ils viendraient à lui, pour lui souhaiter le bonsoir et pour le remercier.

En longeant le mur du parc, il arriva à la petite porte des communs, qui gardait encore la trace de l'affiche posée par Herluison, et re-

collée par lui, Paupe, un certain matin. Le papier avait été arraché par lambeaux que l'on voyait à terre, dans l'herbe. Même, il restait encore vers les angles du placard des bribes que les ongles un peu pressés avaient mal détachées.

Paupe s'amusa à enlever ces derniers vestiges, et eut une sorte de satisfaction à laisser la porte nettoyée de ces stigmates de la ruine.

Il continua sa route ; mais, à la porte principale, il s'écarta, et craignit d'être vu. 11 alla s'asseoir sur une borne basse qui marquait l'entrée d'une avenue s'enfonçant dans la forêt, et, l'œil fixé sur la porte, il attendit sa fille.

Il n'attendit pas longtemps ; au bout de dix minutes, un ramage de jeunes voix se fit entendre derrière la grille. Il aperçut confusément Léo et Diane qui se pressaient de chaque côté de sa fille. La voix des enfants était devenue tout à fait gaie, perçante. A peine si Paupe la reconnaissait. Il sourit avec un peu d'amertume.

— C'est juste! chez moi ils étaient en cage ; je leur ai toujours fait peur.

Des bruits de baisers se mêlèrent aux paroles qu'il entendait. Il lui sembla que la voix de madame d'Arsonval se joignait aussi au babillage des deux enfants, et cette voix, comme

les autres, était d'un diapason plus élevé, a^ ait une note plus joyeuse.

La porte s'ouvrit; Marcienne se retourna plusieurs fois pour répondre à des adieux obstinés qui la retenaient ; puis, la courageuse enfant tira sur elle la grande grille, qui se referma avec un bruit de ferraille, et, s'éloignant dans le chemin, elle s'arrêta, quand elle ne courut plus le risque d'être vue ou d'être rappelée.

Elle s'appuya contre le mur, car elle suffoquait ; passa à plusieurs reprises la main sur ses yeux ; la mit enfin sur sa bouche, envoya un baiser, dans la direction du château, aux amis qu'elle quittait, et se disposa à descendre au village.

Paupe, qui s'était levé, en voyant sortir Marcienne, l'avait suivie à distance, de l'autre côté du chemin. Il la rejoignit quand elle se remit en marche. Avant de le regarder, Marcienne avait reconnu son pas inégal.

— C'est toi, papa !

— Comme tu reviens tard !

— Ah ! ce n'était pas facile de les quitter I Tu étais inquiet ?

— Non.

— Tu savais bien, n'est-ce pas, que le rentrerais le plus tôt possible ?

— Oui.

— Je leur disais que tu m'attendais pour souper. Sais-tu ce que la coffitosge me rëpondait?

— Qu'il attende !

— Non ; mais : Pourquoi n'est-il pas venu ayec toi ? Il souperait ici.

— Elle a dit cela? — repardt Paupe presque offensé. — Ils ont donc des gens à, l'ofâçe déjà pour tenir tête au tailleur Paupe ?

— Oh ! papa ! c'était pour souper avec la comtesse et les enfants.

— C'était trop d'honneur à me faire.

— C'était tout simple, au contraire. Ils souperont à leur table aujourd'hui, au lieu de souper à la nôtre, voilà tout.

— C'est égal ! tu as dit, je l'espère, que je n'aurais pas accepté ?

— Oui, papa ; on sait que tu es fier.

— Je suis juste.

— Demain, la comtesse veut venir avec les enfants pour te remercier.

— Je la dispense bien de cette visite.

— Moi, je ne l'en dispense pas, — dit Marcienne avec une pointe d'orgueil, et en même temps avec une vivacité enfantine. — Sans cela, je n'irais plus chez elle.

— Tu y retourneras donc I

— Quelquefois.

SIMPLE AMÛUB 17lt

— Pour quoi faire ?

— Ils ont de l'amitié pour moi. Je les aime bien aussi !

Paupe haussa les épaules, et marcha quelques instants en silence. Marcienne voulut renouer la conversation.

— Ils disent, — reprit-elle, — que je suis une société pour eux. Ils sont bien seuls.

— Rose Gautier ferait leur affaire. Je lui ai dit que je n'avais plus besoin d'elle, puisque tu allais me rester. Elle amuserait les enfants ; elle servirait la comtesse.

— Non, — dit Marcienne d^unevoiî qui tremblait.— Ils n'ont pas besoin de Rose Gautier; s'ils se passent de moi, ils se passeront d'une autre.

Elle baissa la tête et marcha à côté dô son ■père, gardant à son tour le silence.

Paupe voulut là consoler ; car, sans deviner ïa jalousie, il sentait une douleur.

— Tu comprends bien, lui dit-il avec douceur,, que ce que je te dis là est raisonnable.

— Sans doute.

— Notre vie, mon enfant, va devenir ce qu'elle était avant la visite du comte d'Arsonval.

— Oui, papa.

— Tu ne peux être ni leur égale, ni leur servante.

— Ohl noL, balbutia Marcienne, qui deve-

nait plus triste, à mesure que son père la consolait.

— Tu ne peux pas me quitter, continua le tailleur.

-- Je n*ai jamais songé à cela.

— Les voilà redevenus riches; ils recevront des gens riches. Qu'est-ce que la fille du "^-ailleur Paupe ferait en visite chez eux ? Ils l'humilieraient ou la laisseraient humilier.

Marcienne ne répliqua pas Elle eut un gros soupir qui étouffa un petit sanglot. Son père lui dit encore :

— Dans quelques années ce sera bien pis. Léo et Diane souffriraient de ton amitié.

— Je ne crois pas cela ! s'écria la jeune fille.

— A ton âge, on ne croit pas cela; tu verras!

— Ce n'est pas parce que je suis jeune, que je ne doute pas ; c'est parce que je ne peux pas me tromper.

Ce fut au tour du tailleur de garder le silence ; mais ce fut aussi au tour de sa fille de reprendre la conversation.

— Mais papa, — dit-elle d'un ton résolu, — si tu pensais, si tu croyais tout cela, pourquoi ne m'as-tu pas empêchée d'écrire à M. Capron? Pourquoi voulais-tu les retenir dans ce pays et dans ce château ?

— Parce que je voulais empêcher une injustice et une coquinerie.

— Tu vois donc bien, — conclut la jeune fille, — qu'il faut faire ce qu'il y a à faire, sans s'inquiéter de savoir si l'on sera heureux ou malheureux, pour l'avoir fait.

Paupe fut frappé de la remarque de Marcienne.

— Tu es bien la petite-fille du vieux Paupe 1 s*écria-t-il avec admiration.

— Je suis surtout ta fille, papa. Ce que j'ai l'air de trouver, je le devine en toi. Va, ne t'inquiète de rien, et laisse -moi agir. Nous ne pouvons pas être malheureux, puisque nous ne nous séparerons jamais ; entendstu !

— Jamais '?

— Non, jamais.

Elle serra le bras du tailleur avec force et ils descendirent dans le village d'un pas plus rapide. Ils avaient la conscience gaie et le cœur triste.

Ils soupèrent à peine, se parlèrent peu. Marcienne alla tout fermer dans la maison qu'avait habitée madame d'Arsonval, et rapporta la clef à son père.

— Il faudra remettre un écriteau, — ditelle. — La maison est à louer.

Paiipe secoua la tête et prit la clef.

Avant de s'endormir, Marcienne entra dans son petit jardin, bien négligé depuis neuf mois. Il avait une porte et une h.aie, je l'ai dit, sur un chemin qui longeait la rue principale du village. De là, par une éclaircie dans les arbres des vergers environnants, on apercevait le château d'Arsonval sur la côte.

La fille du tailleur regarda de tous ses yeux. Un léger brouillard de printemps s'élevait de la vallée, montant comme une nuée d'encens, comme une caresse visible autour des murs du château. A travers cette buée blanche que la lune argentait, à la hauteur du premier étage du château, on voyait scintiller une petite lumière.

Marcienne contempla longtemps cette étoile qu'elle se promit de venir regarder tous les soirs. C'était désormais l'étoile de sa vie ; et, bien qu'elle n'eût pas menti à son père, en l'assurant qu'elle ne s'inquiétait pas de savoir si elle serait heureuse ou malheureuse, elle eut le pressentiment que toutes les petites contrariétés subies, que son chagrin même, lors de la mort de son petit frère, lors de la fuite de Léo et de Diane, lors des craintes que la vente du château pouvait inspirer, n'étaient rien auprès des douleurs qu'elle allait endurer.

SIMPLE AMOUn Î75

Cette enfant héroïque les aspirait d'avance par une vocation de martyre,

Marcienne avait retenu de sa conversation avec son père cette menace qu'elle sentait réelle. Léo allait grandir, devenir un jeune homme, un comte d'Arsonval ; elle grandirait aussi, mais pour rester une paysanne, fille d'un paysan.

La distance entre eux irait grandissant, à mesure qu'ils grandiraient. Elle passerait sa vie désormais à voir s'éloigner et monter, pour rayonner sur un sommet, puis pour disparaître dans une brume brillante, comme cette lumière du château dans ce brouillard, l'image radieuse de Léo.

Mais la raison était si ferme, dans cette tête déjeune fille, le courage était si absolu, qu'il ne lui vint pas une minute à l'esprit l'idée de regretter qu'elle ne fût qu'une paysanne, l'ambition de sortir de sa sphère, pour atteindre à celle de Léo. Elle voulait, à la fois, rester attachée à la réalité de sa condition et ne pas perdre trop tôt ce rêve d'amitié, de protection qu'elle avait fait pendant neuf mois.

Quand elle s'endormit, très-tard, elle se disait encore :

— Léo est bon, mais il a le caractère difficile ; à la longue, je l'aurais rendu facile : la comtesse

fT5 SIMPLE AMOUR

saura-t-elle s'y prendre ! Ne va-t-elle pas trop le gâter ? Ah ! si j'étais sa sœur !

C'était par un mot analogue que son premier rôle de tutelle maternelle avait commencé. C'était par ce mot qu'elle le terminait, en prêtant l'aile, un peu avant l'heure, h une ambition plus grande, plus douce, plus glorieuse, c'est-à-diro plus douloureuse.

Quelques jours après ces événements, la comtesse d'Arsonval était absolument réinstallée et une lettre de M. Sainton lui annonçait le débarquement de M. Meurville au Havre, ainsi que son projet d'aller rendre visite à sa fille.

Cette lettre fut aussitôt communiquée au docteur Capron, qui venait tous les deux jours au château, et qui ne parut pas surpris. Il avait prévu cette épître.

Il était impossible, selon lui, que M. Meurville subît, sans essayer une justification indirecte et une revanche, la leçon que M. de Ville-sur-Terre avait prétendu lui donner. Il lui était facile de désavouer M. Sainton, de déclarer qu'il avait été trop strict, trop exclusivement homme d'affaires,

M . Sainton transmettait sur lui-même, avec une impartialité de caissier, cette prétendue opinion de M. Meurville. Ce dernier avait intercalé un mot dans la lettre, et c'était la première

fois que la comtesse revoyait l'écriture de son père depuis son mariage.

« Ma fille, écrivait le négociant, vous avez beaucoup souffert ; je vous pardonne de m'avoir fait beaucoup souffrir. Je désire embrasser mes petits-enfants. Je regrette de n'avoir pas été là, pour arranger par moi-même les affaires de la succession de mon gendre, qui me paraissent avoir été fort embrouillées. Vous auriez attendu moins longtemps une liquidation qui ne devait être que favorable aux intérêts de vos enfants. M . le comte de Ville-sur-Terre a pu me devancer. Mais il me reste une tâche que je ne cède à personne. Vous avez deux entants à élever, selon la condition de leur père, et selon les idées actuelles. J'espère, ma fille, que nous nous entendrons sur ce sujet.

» Ne redoutez donc rien de ma présence. Rappelez-vous votre enfance pour m'accueillir; je m'en souviens, pour embrasser Léo et Diane. Annoncez-leur un grand-père qui ne demande qu'à les gâter, et qui a bien du temps perdu pour son cœur à rattrapper.

» Votre père,

» MEURVILLB. »

La comtesse fondit en larmes à la lecture dô cexte lettre, qu'elle couvrit de baisers. Le doo

teiir Capron sourit, se mordit la langue et se dit en la commentant :

— Voilà un père fort méthodique, mais un bourgeois malin. Le compte de sa malédiciion est réglé commercialement. Il met en recettes les malheurs de sa fille et se trouve remboursé jpar les larmes. Pourvu que ce petit Léo qui a du sang de créole et de Champenois dans les veines, ne rouvre pas ce compte-là ! Quelle éducation M. Meurville lui fera-t-il donner ? Ma foi, le comte de Ville-sur-Terre pourrait bien avoir raison. M. Meurville est tout à fait du bois dont on nous façonne des pairs de France. Qui sait s'il ne songe pas vaguement à cela, en rendant visite à la comtesse d'Arsonval, sa fille, apparentée à la vieille noblesse champenoise, nièce d'un émigré ; et s'il ne se fera pas un titre de cette alliance, pour entrer dans l'aristocratie qu'on fabrique? Je suis curieux de le voir, de le connaître.

Quelques jours après cette lettre, une voiture du château allait attendre à Troyes M. Meurville, qui arrivait simplement par la diligence de Paris.

Le docteur Capron ne manqua pas d'assister à la première entrevue du grand négociant et de sa fille. Tout se passa d'ailleurs fort convenablement : la comtesse pleura ; M. Meurville lu

digne, s'émut légèrement, en embrassant ses petits-enfants, eut une longue conversation avec le docteur sur la santé de sa fille, prit tous les renseignements utiles pour l'administration de la fortune, ne fit pas une seule allusion au malentendu dont la vente du château avait été l'objet, alla voir tout seul l'huissier Herluison, auquel il trouva des aptitudes extraordinaires et avec lequel il s'entendit fort bien, rendit Tisite à M. Paupe, en compagnie du docteur, fut d'une bienveillance hautaine pour le tailleur, n'osa pas lui proposer sa protection, dédaigna de lui demander son amitié, affecta de traiter Marcienne en enfant, honora le maire du village, le juge de paix du canton d'une démarcho spéciale, pour préciser la différence qui séparait un homme comme lui, dévoué à la charte de 1830, d'un boudeur suranné comme le comte de Tiile-sur-Terre, et, après un séjour d'une semaine qui lui suffit à rattraper tout un arriéré do tendresse paternelle, repartit, en emmenant avec lui madame d'Arsonval et ses enfants.

Il avait loué à Paris un riche appartement meublé, le Havre étant son installation commerciale, son usine. Sa fille et ses petits-enfants ne pouvaient que l'y gêner, en troublant ses relations avec les autres commerçants du port.

Ils s'y seraient d'ailleurs diminués. Paris

mettait pour la province, pour Paris même, la famille en perspective, facilitait réducation de Léo et aussi celle de Diane, et lui donnait dans la capitale une importance différente de celle qu'il s'était faite par ses correspondants et ses banquiers.

Il était bien entendu qu'à l'arrière-saison, qu'aux vacances (et Léo fut placé dans le collège où Louis-Philippe envoyait ses fils), on conduirait madame d'Arsonval passer plusieurs mois dans son château, sous la seule réserve que M. Meurville, ayant peu de goût pour les villégiatures mesquines, lui qui avait l'horizon des tropiques dans les deux yeux, ne serait pas forcé de l'accompagner.

Paupe parut trouver excellentes ces dispositions prises par un homme qu'il détestait cordialement, mais dont il louait la prudence. Le tailleur avouait qu'il serait bien vite devenu très-jaloux de l'amitié de madame d'Arsonval pour sa fille, et même de l'amitié de Marcienne pour les enfants.

Ce partage entre Paris et le château limitait et modérait, croyait-il, une intimité bien diflîcile à rompre, soulageait sa conscience, et facilitait à Marcienne le sacrifice qu'elle avait promis de faire.

Mais ce qui devait préparer et consacrer la

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rupture l'empêcha au contraire. Si la fe mille d'Arsonval était restée au château, peut-ètr^ l'assiduité, la banalité des rapports, eût-elle èraoussé cette amitié si vive, interrompue dans sa fraîcheur. L'absence enferma dans le cœur de Marcienne les chères images qu'elle voulait toujours vénérer, et son souvenir se mêla désormais, comme un charme de plus des vacances, à tous les regrets que les Parisiens, p:ir obéissance et non par vocation, emportaient à Paris.

Une séparation continue eût été une accablante douleur pour Marcienne, mais aussi un arrachement de tous ses rêves inconscients. Cette séparation intermittente, allégée d'ailleurs par des lettres, par des commissions données à Marcienne pour le château, avivait l'amitié, la maintenait vigilante, lui donnait la curiosité de constater, d'éprouver ses progrès à chaque rencontre nouvelle, et, en paraissant plus douce à souffrir, entretenait sa sensibilité exquise, lui donnait le droit de désirer, à l'approche des vacances, le retour de ceux qui étaient entrés dans la lumière de sa vie, pour n'en plus sortir.

Ce fut de cette façon que plusieurs années s'écoulèrent. Paupe, en apparence tranquille, travaillait, tandis que Marcienne, pour aider

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son père, avait voulu prendre des leçons de madame Gautier et cousait, comme ouvrière en robes, à côté de l'établi du tailleur.

Marcienne se croyait obligée, non par orgueil 'mais par respect pour les intelligences qui lui avaient donné des preuves d'estime, de s'instruire de plus en plus.

Le soir et les dimanches, elle se réservait des heures de lecture. La biblioihèqe du curé était mise à contribution, mais surtout celle du docteur Capron, qui offrait plus de ressources. Pour répondre, sans trop d'infériorité, aux lettres de la comtesse, il fallait bien que la pauvre fille perfectionnât son écriture et son st3'le. Poui' ne pas humilier ses amis du château, quand la comtesse arrivait de Paris, il fallait bien que Marcienne eût sa toilette, moins prétentieuse que celle des jeunes filles du village, moins élégante que celle des femmes de chambre, un costume simple, presque puritain, qui convenait à l'ouvrière, qui n'eût pAs déparé une fille de bonne maison bourgeoise, mais qui, en tout cas, faisait valoir ingénuement la physionomie douce, le visage clair, les yeux d'une limpidité tranquille, complétant l'harmonie de l'âme visible, en l'encadrant.

Onsaitce quedevintl'échauffouréevendéenne.

Le comte de Ville-sur-Terre n'avait pas eu l'oc-

casion de dérouiller son êpée. Il n'avait pu rencontrer la duchesse de Berry. Quand il apprit son arrestation, il regretta galamment de n'avoir pas été enfermé avec elle derrière la plaque de cheminée un peu chaude qui dessécha les dernières tiges des lys. Il avait regagné son château du lac de Côme, en maugréant une fois de plus contre le gouvernement de Louis- Philippe et contre les bourgeois qui faisaient des risées de la déconvenue politique d'une reine-mère, devenue mère fort mal à propos pour cesser d'être reine.

Tous les six mois, le vieux gentilhomme écrivait de sa grosse écriture carrée, mettant trois mots dans une ligne, et dix lignes dans une page à sa nièce d'Arsonval, à ses petits neveux, ne manquant jamais d'ajouter un compliment pour Marcienne et pour son confrère Paupe.

J'ai dit que Paupe vivait tranquille, mais il lui était impossible de vivre heureux. Il ne voulait pas contrarier cet effort discret, modeste de sa fille pour s'instruire, pour s'élever toujours; il était fier des compliments donnés dans le village et par M. Capron, de temps en temps, à cette jeune fille, douce, grave, à qui ne répug; a'.t aucune besogne domestique, mais qui, du milieu de cette humilité, aspirait

naïvement un courant d'air et d'idées supérieures.

Toutefois, Paupe avait le préjugé des parents presque illettrés, qui redoutent souvent que l'émancipation intellectuelle des enfants ne soit un affranchissement et une révolte contre l'autorité paternelle. Il n'avait pas cela à craindre; mais il avait peur cependant de cet épanouissement, comme si cette aspiration d'en haut dût un jour déraciner sa fille de l'existence qu'elle avait toujours menée.

A chaque retour des enfants et de la comtesse d'Arsonval, il avait des appréhensions plus vives, et aussi des recrudescences d'une haine dont il n'était plus question, mais qu'il croyait avoir enfouie plutôt qu'éteinte. Lui-même subissait par contre-coup une influence qui le taquinait.

Parce qu'à chacun de ces voyages, sa fille prenait un reflet plus vif, plus direct de l'esprit, des manières du monde aristocratique, Paupe se surprenait à ne plus user de certains mots qui lui étaient familiers et qui étonnaient Marcienne, bien qu'elle les eût toujours entendus depuis son enfance. Quand les châtelains étaient au château, il ne sortait plus qu'avec son chapeau, parce que Marcienne s'était aperçue un jour que Léo avait ri du bonnet de coton du

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tailleur, et bien qu'il ne mît jamais les pieds au château, sa fille l'avait obligé à ne sortir qu'en souliers et à garder les sabots exclusivement pour l'hiver.

Le premier départ de la famille d'Arsonval avait plus choqué le tailleur qu'il n'avait attristé sa fille. Paupe eut le sentiment et le ressentiment d'une défiance hautaine de ce bourgeois qui craignait une intimité entre le château et la boutique ; et par cette éternelle contradiction du cœur, que j'étudie, sans vouloir en conclure que M. Paupe fût inférieur aux autres hommes, lui qui souhaitait de bonne foi, quelque temps auparavant, l'éloignoment de la famille d'Arsonval, il se sentait blessé de cet éloignement subit comme d'une offense. Marcienne en jugeait autrement. Elle trouvait tout simple que M. Meurville voulût se séparer de ses petits-enfants. Ce grand-père n'avait pas l'habitude d'aimer. Il l'apprendrait peut-être ; il voulait peut-être l'apprendre ; en tous cas, Marcienne était sûre qu'elle lui viendrait dans la société de la douce comtesse, devant le joli visage de Diane et les yeux superbes de Léo. Elle se réjouissait de ce bonheur.

D'un autre côté, cette courageuse enfant qui avait, pour elle, en secret, la coquetterie de son courage, n'était pas fâchée d'éprouver l'effet

d'une absence qui ne pouvait être un grand mal, comparée à l'horrible séparauûu qu'elle avait redoutée.

Elle comprenait d'ailleurs que Léo avaiL perdu du temps pour son instruction et qu'il devait entrer dans un collège.

Quand, aux vacances elle le revit dans un uniforme, elle fat intimidée. Ce n'était plus le petit garçon de deux ans plus jeune qu'elle. C'était déjà presque un jeune homme. En tout cas, il l'avait rattrapée, elle voulait le croire. Il parlait de Paris avec assurance, comme un parisien. Il se tenait cambré; il avait une allure martiale. Il fallait porter avec crà^erie le shako dont on meurtrissait dans ce temps-là les jeunes fronts; il fallait tenir son menton élevé au dessus d'un abominable faux col en crin, et ne pas paraître étouffé sous le plastron de ces habits qui serraient la taille et exagéraient la poitrine.

Dans les années qui suivirent la révolution de 1830, la jeunesse eut une fièvre militaire qui n'allait pas plus loin que le goût du tambour, des uniformes, des exercices ; mais qui n'empêchait pas la fièvre littéraire, politique et sentimentale. On chantait la Marseillaise, aux distributions de prix, comme on en jouait l'air sous les. fenêtres du ro: ; et il ne fût jama's venu

à l'idée de personne qu'on eût besoin de faire consacrer par une loi le titre de chant national donné à cette aspiration héroïque de la Révolution française.

Léo fut tout de suite un écolier dans le mouvement. Il avait été enveloppé d'indiiences féminines au château. Il s'en dégagea vite dans les récréations du collège, et la première fois qu'il revint en vacances, il exagéra un peu la transformation, en aspirant à la virilité.

Rose Gautier qui voulut le saluer comme autrefois du nom de gamin fut remise vertement à sa place.

Marcienne le contempla avec un étonnement silencieux ; comme elle n'osait plus le traiter en petit camarade, ce fut Léo lui-même, enhardi à devenir modeste devant cette modestie rayonnante , qui lui demanda de ne rien changer à leurs façons d'agir l'un envers l'autre.

Le changement se fit pourtant, à partir de la seconde année. Léo ne sut plus comment parier à cette demoiselle sérieuse, et Marcienne, qui, à ces secondes vacances, avait distingué un duvet sur les lèvres de cette jolie bouche, se dit qu'il ne fallait plus traiter M. le comte d'Arsonval, à la veille de ses moustaches, comme elle

avait traité l'enfant à la bouche rose et sans duvet.

Je ne veux qu'indiquer en passant cette transformation, qu'il serait trop long d'analyser. Ces sept ou huit années de l'adolescence, si courte; à franchir, s'écoulèrent, entre l'espoir et le regret des vacances, et tinrent, chacune à son tour, dans ces deux ou trois mois rapides.

A chaque arrivée de la comtesse et de ses enfants, c'était une reprise d'intimité dans des conditions un peu différentes. La comtesse trouvait toujours Marcienne embellie depuis la dernière fois, et Marcienne trouvait la comtesse plus charmante. A mesure que les pâleurs du veuvage et le souvenir de son année d'oubli s'effaçaient du cœur et de la pensée de madame d'Arsonval, elle semblait rajeunir ; Marcienne, au contraire, initiée davantage aux sentiments maternels et féminins de cette âme toujours délicate, la dépassait, chaque année, par une autorité, née de sa raison et de son sang froid, en devenart son amie.

Clélie ne pouvait se passer de Marcienne. C'était le prétexte des \isites de Marcienne au château. A chaque retour, Lco faisait sa visite d'arrivée à M. Paupe. Sans manifester beaucoup plus de tendresse que quand il habitait chez le

tailleur, Léo se montrait poli, reconnaissant, et grave à sa manière. Paupe était flatté de cette démarche qu'il appelait en riant sa i^ente, par allusion aux trois cents francs de rente donnés à son père ; il s'excusait auprès du petit comte de ne pas lui rendre sa visite, l'examinait sous prétexte de juger des modes de Paris, et ne manquait pas de critiquer la coupe, et la façon de l'uniforme de collégien.

Au départ, Léo, Diane et la comtesse venaient faire leurs ailieux à M. Paupe, à Marcienne ; puis c'était tout. Le château fermait ses volets ; le décor était enroulé, la vision disparaissait pour une année.

Quand Léo fut à la veille de passer ses examens, la comtesse prit l'habitude de venir plus tôt à la campagne. Son fils était interne et avait moins besoin des douceurs d'une sollicitude maternelle à poste fixe. L'heure de l'émancipation approchait ; mais cette avance sur les vacances était un prélude. La vraie saison commençait avec l'arrivée de Léo.

Des promenades dans la forêt d'Othe, des rencontres dans le village, des après-midi passées dans le parc, le dimanche, suffisaient à Marcienne pour se rassasier de la joie de voir grandir ces enfants, qui grandissaient comme une

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œuvre de sa foi, dont elle voulait faire un chetd'œuvre.

Il lui arrivait de déjeuner, de goûter avec les enfants et la comtesse. Elle l'élu sait de dîner, pour ne pas laisser son père seul. Paupe, sans forfanterie, sans brutalité, tenait son serment ; y n'avait jamais mis le pied au château.

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