‹ Simple conjecture sur les origines paternelles de François VillonChapitre 2 sur 2 · III. Girard II de Montcorbier, encore vivant en · texte numérisé non relu

III. Girard II de Montcorbier, encore vivant en

Je suis d'avis, avec M. Longnon, qu'il est difficile d'admettre que François de Montcorbier, ou François des Loges, soit légitimement apparenté à une famille de médiocre noblesse, sans doute, mais qui cependant possédait de beaux biens au soleil, et qui même entretenait un capitaine en son château des Ponters (i). Mais il pouvait lui appartenir comme fils ou petit-fils d'un bâtard de la même famille. C'était presque alors une habitude, dans les nobles maisons, d'avoir un ou deux bâtards. Sans sortir du même temps et du même pays, j'en pourrais citer dix exemples.

A trois kilomètres et demi de A'illars, et à peu près du côté où nous avons vu les Montcorbier conserver encore, au milieu du XV* siècle, des fonds séparés de cette terre, est une petite ferme qu'on appelle les Loges (2). Elle a été en grande partie reconstruite ; cependant il reste de la première

(i) « Girart de Bar, escuier, capitain des Ponters », d'après un acte du 24 mars 1424 (v. st.), dans le protocole de Joly. De même dans un acte de 142b'.

(2) Commune d'Andelaroche, canton de la Palisse (Allier),

bâtisse une chambre couverte en chaume, évidemment très ancienne, encadrée entre une maison d'habitation et une grange plus récentes.

La métairie des Loges appartenait-elle aux Montcorbier de Villars et des Ponters ? A la vérité, je n'en sais rien ; mais le voisinage de leur domaine de Villars et de leurs terres de Sail suffit à montrer que. ce n'est pas invraisemblable.

On peut supposer que Jean de Montcorbier, capitaine de Crozet, outre Philippe et Girard P"", ses enfants légitimes, nés d'Alix de Guiardon, eut un fils naturel, X. de Montcorbier, et qu'il lui abandonna cette chétive locaterie des Loges, dont il prit le nom : on l'appelait « Montcorbier des Loges », pour le distinguer de ses frères, « Montcorbier de Villars » et « Montcorbier des Ponters ». Après s'être débarrassé, pour quelques écus sonnants, de sa maison des Loges qui ne pouvait le faire vivre, il alla chercher à Paris une fortune qu'il n'y trouva pas. Il y eut un fils auquel il transmit, faute de mieux, son double nom, et qui fut François de Montcorbier, ou des Loges, surnommé Villon.

On pourrait encore penser, en donnant un autre tour à notre conjecture, que Jean de Montcorbier ne possédait pas la métairie des Loges, mais qu'il eut X. de Montcorbier, père de Villon, d'un commerce illégitime avec une fille qui habitait aux Loges. X. de Montcorbier y aurait été élevé par sa mère, et en aurait porté le nom, selon un usage très commun au moyen âge, avec celui de son père naturel.

Rien enfin n'empêcherait de croire, sans changer

le fond principal de l'une ou l'autre hypothèse, que

le père de \'illon était seulement le petit-fils d'un

Montcorbier.

Tout cela n'est-il qu'un roman? C'est en effet trop

possible, et j'ai assez formellement déclaré que je ne

surfais pas le prix de mon idée.

Je ne veux pas dissimuler du reste que Villon

nous fournit, contre cette hypothèse, une sérieuse

objection. Il dit, dans la XXX\'* strophe du Grand

Testament :

Povre je suis de ma jeunesse,

De povre et de petite extrace ;

Mon père n'ot oncq grant richesse,

Ne son ayeul, nommé Orace (i). .

Povreté tous nous suit et trace ;

Sur les tombeaulx de mes ancestres.

Les âmes desquelz Dieu embrasse.

On n'y voit couronnes ne ceptres.

Voilà qui nous jette loin de toute noble origine, même par bâtardise, à moins de remonter à un passé très reculé. C'est bien, il semble d'abord, l'aveu d'une longue filiation de roturiers besoigneux.

Mais la question est de savoir si cette déclaration, très positive en apparence, doit être prise à la lettre. N'est-ce pas propos de poète, dont il ne faut pas trop presser le sens ? On remarquera d'abord que le prénom d'Orace (ou Erace) n'était guère usité en France au moyen âge, et que cet aïeul « nommé Orace » pourrait bien être amené là par la rime ou par une singulière fantaisie. Mais, pour aller au fond

(i) Erace, dans l'édit. Prompsault, et dans l'édit. Jacob, de la Biblioth. el^évirienne.

des choses, que veut dire Villon ? Tout simplement qu'il est né dans une très chétive fortune, de parents miséreux, et la « petite extrace » intervient seulement pour renforcer l'idée essentielle que le poète est de fort pauvre condition.

En somme, conjecture pour conjecture, celle que nous proposons en vaut une autre. On n'oubliera pas d'ailleurs que Villon eut avec le duc Jean de Bourbon, comte de Forez, des relations presque familières, qui pourraient bien être un indice de ses origines moitié bourbonnaises et moitié foréziennes.

Et maintenant, si roman il y a, qu'on me permette d'y ajouter un petit chapitre. On dit que Villon a fait un voyage à Roussillon en Dauphiné en traversant Sancerre (i), et certainement, dans ce cas. Moulins, Roanne et Lyon. Il passa à i5oo mètres de la métairie des Loges. Il me plait d'imaginer qu'il le savait, qu'il se fit montrer la maisonnette, qu'on voit bien de la route (2), avant d'arriver en face de Villars, sur le coteau d'un joli vallon boisé, et que peut-être même François des Loges alla faire un pèlerinage pieux à l'humble cabane qui lui avait donné son nom !

Les Montcorbier de la branche des Ponters et de Villars restèrent très longtemps encore dans la même région. On les trouve établis, au XVP et au XVII*

(i) Longnon, oitvr. cité, p. 83.

(2) L'ancienne route de Paris à Lyon, qui allait de la Palisse à Saint-Martin-d'Estreaux par Droiturier. Elle a été, vers i83o, un peu déviée au midi.

siècle, à la Faige (i), près des Loges et de Villars, et un peu plus loin dans le Roannais, au château de ' Champagny (2). Je ne connais guère leur histoire ; mais le peu que j'en sais semblerait témoigner que ' ces Montcorbier, comme le bohème François Villon, étaient des irréguliers, des anormaux, en mauvaise intelligence avec l'ordre social. En i562, Nicolas de Montcorbier faisait partie d'une bande qui saccagea les villes de Roanne, de Charlieu et de Marcigny. Luc de Montcorbier, seigneur de Champagny, fut condamné à mort, pour un fait dont j'ignore la nature, par une sentence du 7 décembre 1584 (3). En i63o, son frère Jean de Montcorbier s'installe de force dans une maison d'où il faut l'expulser. L'année suivante, Luc de Montcorbier, fils du premier Luc, est compromis dans une sanglante bagarre. En 1647, Pierre de Montcorbier a un bâtard à la Pacaudière. Ce sont bien des aventures ! Mais, pour remonter plus haut, au siècle même de Villon, jusqu'à Philippe de Montcorbier, ses démêlés avec Jean de Chàteaumorand, l'homme sage et prudent, accoutumé par la pratique des grandes affaires à traiter doucement les petites, ne sont-ils pas déjà un indice de cette humeur inquiète des Montcorbier ? Etait-ce le caractère de la race, et Villon aurait-il puisé dans le sang la turbulence et le goût des équipées ?

(i) Commune de Saint-Pierre-Laval, canton de la Palisse (Allier).

(2) Commune de Saint-Haon-le-Vieux, canton de Saint- Haon-le-Châtel (Loire).

(3) Bile ne reçut pas son exécution.

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