Simple histoire
Un jour d'été, au village Gratchy, chez la pomestchitsa l Anna Pavlovna Adouieva , toute la maison se leva dès l'aube, depuis la barinia jusqu'au chien de garde Barbosse.
Seul, le fils unique d'Anna Pavlovna, Alexandre Fedoritch, dormait encore d'un sommeil profond, comme on dort à vingt ans; et chacun dans la maison évitait de faire du bruit, marchant sur la pointe du pied et chuchotant pour ne pas réveiller le jeune barine. Si quelqu'un parlait trop fort, aussitôt Anna Pavlovna apparaissait comme une lionne irritée, et châtiait l'imprudent d'une verte semonce, ou d'un sobriquet injurieux et parfois même d'une poussée.
1 Féminin de pomestchik, propriétaire terrien.
C'était d'ailleurs une excellente barinia qui fermait les yeux sur bien des choses : mais faire du bruit pendant le sommeil de Sachegnka 1, ou contrarier le moindre de ses désirs, malheur !
A la cuisine, on travaillait des trois mains 2, comme si l'on eût à faire dîner dix personnes, quoique toute la famille se réduisît à Anna Pavlovna et à son fils Alexandre Fedoritch; à la remise, on nettoyait et graissait la voiture : tous se démenaient et suaient. Seul Barbosse ne faisait rien ; mais il prenait, lui aussi, sa part dans l'effarement commun : quand passait devant lui quelque laquais, le cocher, ou une alerte servante, il remuait la queue, flairait et semblait demander : « Me dira-t-on enfin quel est chez nous, aujourd'hui, tout ce remue-ménage? »
Et ce remue-ménage provenait de ce qu'Anna Pavlovna envoyait son fils à Pétersbourg, pour y chercher une carrière ou, comme elle le disait, « pour voir le monde et se faire voir. » Jour désolant pour elle ! Et c'est pourquoi elle était triste et nerveuse. Souvent, dans sa préoccupation, elle ouvrait la bouche pour commander quelque chose, et brusquement elle s'interrompait au milieu des mots ; sa voix s'altérait ; elle se détournait, essuyait une larme ou la laissait tomber
1 Diminutif d'Alexandre.
2 Traduction littérale. Locution russe.
dans la malle où elle rangeait elle-même le linge de Sachegnka. Les larmes bouillonnaient depuis longtemps dans son cœur, oppressant sa poitrine et sa gorge, prêtes à jaillir en trois ruisseaux ; mais elle semblait les réserver pour l'adieu, et n'en laissait pour l'instant échapper que des gouttelettes.
Anna Pavlovna n'était point seule à déplorer la séparation. Une affliction profonde désolait aussi le valet de chambre de Sachegnka, Evsiei. Il lui fallait accompagner son maître à Pétersbourg, abandonner le coin le plus chaud de la maison, derrière le poêle bas servant de lit, dans la chambre d'Agrafena, premier ministre du ménage d'Anna Pavlovna, et, ce qui était plus précieux encore pour Evsiei, gardienne du buffet. Derrière ce poêle, il n'y avait guère que la place de deux chaises et d'une table : là se préparaient le thé, le café, les hors-d' œuvre. Evsiei occupait une position des plus solides derrière le poêle, comme dans le cœur d'Agrafena, assise à ce moment sur l'autre chaise.
L'histoire d'Agrafena et d'Evsiei était déjà une histoire ancienne dans la maison. Comme de tout au monde, on en avait glosé et médit ; puis, comme de tout, on avait cessé d'en parler. La barinia elle-même s'était accoutumée à les voir ensemble ; et, dix ans entiers, ils avaient vécu heureux. Y a-t-il beaucoup de gens pleinement
heureux dix ans entiers? Voilà que c'en était fait : adieu, le coin bien chaud, adieu Agrafena Mikhaïlovna, adieu le dourak *, et le café, et la vodka, et les crèmes de fruits ! Adieu ! tout !
Evsiei , toujours assis , ne soufflait mot et poussait de profonds soupirs. Agrafina, l'air morose, allait et venait dans la maison. Son chagrin se traduisait d'une singulière façon. Elle servait le thé par saccades ; au lieu d'offrir, comme à son habitude, la première tasse à la barinia, elle la renversa par terre en disant : « Personne ne l'aura » ; puis elle attendit stoïquement les reproches. Heureusement pour Agrafena, la barinia avait en tête bien autre chose que le thé ; sans cela!.. Le café avait trop bouilli, la crème était brûlée ; les tasses lui tombaient des mains , elle jetait plutôt qu'elle ne posait les plats sur la table ; elle ne fermait point les portes de l'armoire, elle les poussait à les briser. Mais elle ne pleurait pas ; elle semblait furieuse contre tout et contre tous. C'était là, du reste, le trait principal de son caractère : elle n'était jamais satisfaite ; rien ne lui allait, elle ne faisait que geindre et grogner. Evsiei, surtout, paraissait l'irriter.
— Agrafena Mikhaïlovna! soupirait-il d'une voix triste et tendre, qui s'accordait assez mal avec sa forte et corpulente structure.
1 Jeu de cartes.
— Quoi donc! badaud ! qu'as-tu donc à rester coi de la sorte ?...
On eût dit qu'elle le voyait pour la première fois assis là.
— Ote-toi de là, que je prenne un torchon pour essuyer.
— Oh ! Agrafena Mikhaïlovna ! répéta-t-il languissamment, en baissant la voix d'un demi-ton.
Il se souleva et se rassit dès qu'elle eut pris son torchon.
— Gémir ! c'est tout ce qu'il sait faire, cet invalide! Je crois qu'il a pris racine ici... C'est un vrai châtiment de Dieu ; sûrement il n'en démarrera point !
Elle jeta avec fracas une cuiller dans la terrine où elle lavait sa vaisselle.
— Agrafena ! cria-t-on de la pièce voisine. Serais-tu devenue folle, par hasard ? Ignores-tu que Sachegnka dort ? Est-ce que vous allez vous battre, avec ton galant, en guise d'adieux !
— Il faudrait rester comme une morte pour vous satisfaire, vous ! siffla comme un serpent Agrafena Mikhaïlovna, en essuyant de ses deux mains une tasse comme si elle eût voulu la casser en morceaux.
— Adieu, adieu, fit Evsiei avec un soupir encore plus profond: c'est notre dernière journée, Agrafena.
— Oui, grâce à Dieu ! Que les diables t'empor-
tent bien loin. Nous aurons plus de place après ton départ. Va-t-en ! On ne sait plus où poser un pied. Vois-tu comme il a allongé les jambes !
Evsiei lui donna sur l'épaule une tape qu'elle lui rendit. Puis il poussa un autre soupir, mais sans bouger. Et pourquoi, en effet, aurait-il bougé? Agrafena n'y tenait, au fond, nullement.
— Qui prendra ma place, moi parti?
— Le diable ! répliqua-t-elle sèchement.
— Que Dieu l'y mette plutôt que Prochka ! Et qui jouera au dourak avec vous, moi parti, ditesmoi?
— Eh î si c'était Prochka, quel mal y verrais-je ? Evsiei se leva.
— Oh ! il ne faut point jouer avec Prochka ! Au nom du Christ, n'allez pas jouer avec Prochka, fit-il d'une voix inquiète et presque menaçante.
— Qui pourrait m'en empêcher, dis-moi? Toi, peut-être, vilain magot !
— Voyons, petite mère Agrafena Mikhaïlovna ! reprit-il, suppliant.
Et il lui prenait la taille, si l'on peut s'exprimer de la sorte, car Agrafena n'offrait aucune apparence de taille à prendre..
Elle accueillit cette expansion par un coup de coude dans l'estomac d'Evsiei.
— Petite mère Agrafena Mikhaïlovna, reprit-il,
pensez-vous que Prochka vous aimerait autant que moi ? Il a mauvaise langue, il entreprend toutes les femmes, sans en manquer une, vous verrez. Tandis que moi!... Pour moi, tu es comme un grain de poussière bleue dans la prunelle , et si la barinia n'en avait décidé ainsi, oh...
Il se mit à gémir en agitant la main. Agrafena n'y put tenir davantage ; son chagrin se manifesta enfin par une larme.
— Me laisseras-tu , à la fin, maudit ! fit-elle en pleurant. Quelles insanités ta langue vient-elle de me moudre là? T'imagines-tu que je vais me lier avec Prochka? Tu ne vois donc pas à quel point il est stupide et grossier? Il ne comprend que ce qu'il peut toucher.
— Vous a t-il touchée aussi ! Ah ! le misérable. Et vous ne me le dites pas? Je le corrigerais! moi !...
— Qu'il essaie seulement, il verra. N'y a-t-il pas dans la maison d'autres femmes que moi ? Moi, me lier avec Prochka... Mais il m'est impossible de demeurer seulement une minute à côté de lui sans mourir d'ennui. Il ne songe qu'à voler la barinia.
— Eh bien! Agrafena, si par hasard... le Malin est si puissant... si vous avez une fantaisie, que ce soit plutôt Gricha qui prenne ma place ici.
Lui, du moins, est petit, paisible, actif; il n'est pas toujours à montrer ses dents.
— En voilà bien d'une autre ! Qu'as-tu donc à me vouloir de force jeter à la tête des gens ! Suis-je donc une traînée ? Va-t-en bien vite loin d'ici ! Je ne suis pas de cette espèce, moi, tu le sais bien! C'est avec toi seul que le diable m'a poussée à me lier. Et que je me repens de m'être laissée entraîner !.. En voilà bien d'une autre !
— Dieu vous récompensera de votre vertu ! Je me sens comme une pierre de moins sur les épaules.
— Te voilà satisfait, maintenant, cria-t-elle. Voilà, bien sûr, de quoi se réjouir. Eh bien ! réjouis- toi !
Elle était si furieuse que ses lèvres pâlissaient. Ils se turent.
— Agrafena Mikhaïlovna ! reprit timidement Evsiei au bout d'un instant.
— Quoi ?
— Voici. J'oubliais. Depuis l'aube, je n'ai pas seulement bu gros comme une graine de pavot.
— Tu ne songes qu'à cela, toi !
— C'est le chagrin, petite mère.
D'une étagère au bas de l'armoire, derrière un pain de sucre, elle tira un verre de vodka et deux grandes tranches de pain avec du jambon. Tout cela, elle l'avait préparé avec soin pour lui,
depuis longtemps. Mais elle le lui offrit rudement, comme on n'offre certes pas la pâtée à un chien : l'une des tranches tomba sur le parquet.
— Voilà, gave-toi ! Je voudrais que... Mais fais moins de bruit en mangeant ; ne vas pas réveiller toute la maison avec le fracas de tes mâchoires î
Elle se détourna de lui avec une apparente expression de haine. Cependant Evsiei s'était mis à manger doucement. Il jetait à Agrafena un regard en dessous, et d'une main se couvrait la bouche.
Au même instant apparut sous la porte cochère un yamchtchik avec une troïka '. Au-dessus de la korennaia 2, la clochette suspendue à la douga 3 tintait sourdement. Il attacha les chevaux dans la remise, ôta son bonnet, y prit un mouchoir fort sale et essuya la sueur de son visage.
Anna Paulovna pâlit en le voyant de la fenêtre . Elle sentit ses jambes ployer et ses mains faiblir ; pourtant, elle l'attendait, cette troïka. Quand elle fut un peu revenue à elle-même, elle appela Agrafena.
— Va sans faire de bruit voir si Sachegnka n'est pas réveillé. Mon pauvre petit pigeon va
1 Attelage de trois chevaux.
2 Cheval du milieu.
3 Pièce de bois en forme d'arc.
iO SIMPLE HISTOIRE.
certainement dormir le long de sa dernière journée, et je n'aurai pas eu seulement le temps de le voir. Mais je suis folle ! comme si tu étais capable de faire la chose comme il faut ! Tu entrerais dans sa chambre comme une vache. Je préfère y aller moi-même.
Et elle sortit.
— Va donc ! Tu n'es pas une vache, toi, oh non ! grommelait la servante en rentrant chez elle. Vois-tu, quelle vache ! En as-tu beaucoup de ces vaches-là !
A la rencontre d'Anna Pavlovna marchait Alexandre Fedoritch, un blondin dans la Heur des ans, de la santé, de la vigueur. Il salua gaîment sa mère ; mais bientôt attristé par la vue de la malle et des paquets, il s'approcha en silence de la fenêtre, et se mit à tracer sur les vitres des dessins avec ses doigts. Une minute après, il revenait causer avec sa mère ; l'air tranquille et même joyeux il regardait les préparatifs du départ.
— Qu'as-tu donc eu, mon ami, à dormir si longtemps? Tu en as encore les joues bouffies. Laisse-moi t'essuyer les yeux et les joues avec de l'eau de rose... Et que veux-tu manger à ton déjeuner? Du thé, ou du café? Veux-tu qu'on te fasse un hachis à la crème sur le poêle.
— Non, maman, c'est inutile.
Il se mit à déjeuner, tandis qu'Anna Pavlovna
continuait de ranger les effets. Tout à coup elle s'arrêta en regardant son fils d'un air triste. ! — Sacha ! dit-elle après un silence.
— Quoi, petite maman?
Elle hésitait à parler.
— Où vas-tu, mon ami, et pourquoi t'en vastu? dit-elle enfin d'une voix douce.
— Gomment, où je vais? Mais à Pétersbourg. Pourquoi?... Pourquoi? Mais pour...
— Écoute, Sacha, dit la mère profondément émue, en appuyant la main sur l'épaule de son fils. Il en est encore temps ; réfléchis, reste, ditelle, dans une suprême adjuration.
— Rester, comment, rester? Mais... mais la malle est déjà faite, reprit-il, ne trouvant rien à dire.
— Ah ! la malle est faite ! Eh bien î la voilà défaite !
En trois mouvements, la malle se trouva vidée.
— Mais comment est-ce possible, petite maman ? J'allais partir et voilà que... subitement... que dirait-on?
Il semblait attristé.
— C'est moins pour moi que pour toi, va, que je te prie de rester. Que vas-tu faire? Chercher le bonheur? N'es-tu pas bien ici? Ta mère n'estelle pas sans cesse occupée à combler tes moindres désirs? Il est bien certain qu'à ton âge la
seule affection maternelle ne saurait te rendre heureux. Mais qui te demande cela? Jette les yeux autour de toi? Qui ne te sourit? Et la fille de Maria Vassilievna, Soniouchka ? Tu rougis ! 0 la petite colombe, et comme elle t'aime ! J'ai ouï dire que depuis trois nuits elle ne dort plus guère.
— Vrai! petite maman, est-ce qu'elle...
— Oui, vraiment, crois-tu donc que je n'aie rien vu? Ah ! que je n'oublie point... Elle a pris tes mouchoirs pour les ourler. « C'est moi qui veux tout faire, a-t-elle dit, broder les initiales. » Que veux-tu donc de plus? Reste.
Il écoutait, sans mot dire, la tête baissée, et jouant avec les glands de sa robe de chambre.
— Que trouveras-tu à Pétersbourg? continuât-elle. Tu penses y trouver la même vie qu'ici? Eh ! mon ami, Dieu sait ce qui t'attend : le froid, la faim, le besoin; il y a force méchants et peu de braves gens. Des heureux? Ici, loin de la vie de Pétersbourg, tu peux te croire le premier... Tu es instruit, adroit, beau; je n'aurais plus d'autre plaisir que de te regarder, tu te marierais, Dieu t'enverrait des enfants, moi je les soignerais, et tu vivrais tout ton siècle sans chagrin, sans envie, paisiblement. Si tu pars, peut-être le regretterastu, et te souviendras-tu de mes paroles. Reste, Sachegnka, reste...
Il toussota, soupira et ne répondit pas.
— Regarde un peu par ici, reprit- elle en ouvrant la porte qui donnait sur le balcon. N'aurais-tu point regret à quitter un pareil coin ?
Par le balcon pénétra dans la chambre une fraîcheur embaumée. Au loin, devant la maison, un jardin, jdes églantiers, de vieux tilleuls, des buissons de lilas. Parmi les arbres, des fleurs brillaient en taches éclatantes. Des sentiers couraient çà et là ; plus loin, dans le silence, les eaux calmes d'un étang venaient mourir contre la berge. Un côté de l'étang étincelait aux rayons dorés du soleil levant, avec ses eaux polies comme un miroir; l'autre était d'un bleu foncé comme le ciel qui s'y réfléchissait ; à peine une brise en ridait- elle la surface. Au delà, fuyaient, jusqu'au petit bois noir, les champs de blé aux ondulations bariolées.
Anna Pavlovna, d'une main, abritait ses yeux contre le soleil, et, de l'autre, indiquait tout cela à son fils.
— Vois donc, disait-elle, quelle beauté Dieu a donnée à nos champs. Dans ce seul carré-là, nous aurons, rien que de seigle, plus de cinq cents quartiers. Et ce froment! Et ce sarrazin! Et le bois, vois comme il a poussé, le bois î Quand on pense combien grande est la sagesse de Dieu!... Peut-être tirerons-nous mille roubles du bois. Et du gibier! du gibier!... Et tout cela est
tien, mon ami ; je ne suis que ta gérante... Et l'étang, vois, est-il beau ! Le poisson y pullule ; nous n'achetons que de l'esturgeon, tandis que la grenouille, la perche et le carrassin y foisonnent. Nous en avons assez pour nous et pour les autres. Et tes vaches ! Et tes chevaux ! Ici tu es ton maître ; là-bas chacun pourra te ployer à sa guise. Et tu voudrais fuir ce lieu d'élection, fuir sans savoir même où tu vas, dans quelque tourbillon, peut-être? Que Dieu pardonne... Reste.
Il restait silencieux.
— Mais tu ne m'entends pas ! fit Anna Pavlovna, que regardes-tu si fixement?
Sans répondre, tout pensif, il étendit la main vers le lointain. Anna Pavlovna regarda et changea de visage. Là-bas, dans les champs, une route se déroulait comme un serpent et s'en allait bien loin derrière le bois, la route qui menait à la terre promise, à Pétersbourg.
Anna Pavlovna garda quelque temps le silence pour rassembler ses forces.
— Ah ! voilà ce que c'est ! dit-elle enfin avec tristesse. Eh bien ! mon ami, que Dieu t'accompagne ! Va donc, puisque tu te sens attiré. Je ne te retiens plus. On ne dira pas que ta mère laisse ta jeunesse et ta vie se flétrir.
Pauvre mère ! voilà la récompense de tant d'amour. Était-ce ce que tu attendais? Mais non, la mère n'attend jamais de récompense. Le seul
amour qui attende une récompense, est celui qui ne se donne pas pour rien, celui que, Dieu sait pourquoi, l'on appelle amour désintéressé. Et pourtant, donnez-lui tout, soyez glorieux ou humiliezvous devant elle, agissez ou n'agissez pas, ouvrez vos ailes et volez d'un essor d'aigle, couchez-vous comme un chien aux pieds de la belle, sacrifiez votre vie : désintéressé, et pourtant il veut tout cela !
Toutes ces élues pâles et pensives, aux yeux bleus, qui parlent de la mystérieuse affinité des âmes, de la rencontre pressentie avec le bien-aimé, et qui, dans le souffle des zéphyrs, dans le murmure des vents, entendent sa voix... ; ces brunes ardentes, qui, dans une crise de jalousie, s'arment d'un poignard... ; ces vierges timides, toujours souriantes, dont les regards sont languissants, dont les cheveux sont châtains..., toutes aiment, dans le préféré, le rayonnement de la gloire, de l'intelligence, de la grâce ou tout au moins de l'argent. Il faut, pour leur plaire, briller, s'élever au-dessus de la foule, accomplir des miracles ; et, si on ne peut les éblouir ainsi, il leur faut des présents : alors les myrtes pleuvront sur vous et les tendresses et les larmes, alors ce seront les promenades au clair de lune, les causeries à bâtons rompus et pleines de charme, et tous les mystères de l'amour. Sinon, vous serez bientôt trahi pour quelqu'un autre qui saura éblouir.
Seul l'amour maternel ne trahit point, ne se refroidit point. On ne peut ni l'amoindrir, ni l'acheter. Il reste toute la vie le même. La mère aime sans réfléchir. Grand, glorieux, beau, orgueilleux, que votre nom vole de bouche en bouche, que vos actions resplendissent dans le monde entier, la tête de la vieille tremble de joie, elle pleure et rit et murmure : c'est la mère. Elle allume la petite lampe devant l'icône du Sauveur, et prie longtemps, ardemment. Cependant la plupart des fils ne songent même pas à partager leur gloire avec celles qui les enfantèrent... Pauvre d'âme et d'esprit, la nature vous a-t-elle marqué de sa haine, la maladie vous a-telle rongé le cœur ou le corps, le mépris universel pèse-t-il sur vous, ne trouvez-vous point de place dans le monde qui vous repousse? d'autant plus grande est celle que la mère vous garde dans son cœur. Elle n'en presse que plus tendrement contre sa poitrine l'enfant monstrueux et malheureux ; et elle prie plus longtemps encore, plus ardemment...
Faut-il donc voir dans Alexandre un être sans cœur, parce qu'il avait l'énergie de partir. Il avait vingt ans. A cet âge, les parents prudents ne donnent aux enfants ni vin ni café, car le sang bout assez sans excitants. Comment tenir en place ? Surtout il faut se représenter Alexandre
Fedoritch à cette époque. Toujours l'existence lui avait souri. Sa mère l'avait choyé et gâté comme on gâte et choie un fils unique. Sa nourrice lui avait dit et redit dans ses berceuses qu'il vivrait dans l'or et ne connaîtrait point la douleur. Ses maîtres lui avaient annoncé une brillante destinée ; à peine sorti de l'Université, la fille des voisins lui avait souri. Jusqu'au vieux chat Vaska qui semblait le préférer à tout autre.
Les souffrances, les pleurs, les misères, il en avait seulement ouï parler. L'avenir lui apparaissait resplendissant. Quelque chose l'attirait au loin, il ne savait quoi. Là-bas flottaient des apparitions enchanteresses et vagues et vibraient des sons, tantôt l'auréole de la gloire, tantôt le cri de l'amour. Tout cela le faisait tressaillir doucement.
Et bientôt sa maison lui sembla trop étroite. La nature, les caresses maternelles, la vénération de toute la dvornia \ son lit moelleux, la bonne chère, les ronrons de Vaska, toutes ces bonnes choses si chères à l'âge mûr, il les eût volontiers toutes échangées contre cet inconnu si plein d'attraits ensorceleurs et mystérieux. Même l'amour de Sofia, son premier amour tendre et rose, ne le retenait guère. Qu'était-ce pour lui un tel amour? Il rêvait d'une passion héroïque. Sofia, c'était l'amourette, en attendant le véritable amour. Puis
1 Le personnel domestique.
il songeait aux services qu'il rendrait à sa patrie. Il avait beaucoup étudié, beaucoup appris ; son diplôme faisait foi qu'il savait vingt-deux sciences, trois arts, et encore deux ou trois menues connaissances, ni arts ni sciences, Dieu sait quoi ! Mais il ambitionnait, par-dessus tout, la gloire des lettres : ses poésies avaient jadis émerveillé ses condisciples. C'est ainsi que s'ouvraient devant ses pas différentes voies, dont chacune lui semblait, tour à tour, la meilleure. Il ne distinguait pas nettement encore celle qui serait la sienne ; et peut-être, s'il l'eût connue, ne serait-il point parti... Rester, même pour faire plaisir à sa mère, le pouvait-il? Elle le désirait, c'était bien naturel. Dans son cœur tous les sentiments avaient fait leur temps, sauf un : l'amour maternel ; et elle vivait avec emportement cette dernière passion ; en dehors d'elle, que lui restait-il? La mort. Il est dès longtemps reconnu que le cœur des femmes ne peut pas vivre sans amour. L'amour chez l'homme est très compliqué. Il aime une femme et plusieurs à la fois, et les honneurs, et le Clos-Vougeot, et les chevaux, et tout cela, bien souvent, du même amour, comme aussi il lui arrivera de se passer fort bien d'amour. La femme concentre le plus souvent sa passion sur le même objet ; elle peut en changer, mais elle n'en aime qu'un à la fois. Si elle n'a pas d'amour, elle s'en forge. L'amour qu'on se forge s'appelle Idéal, et elle l'aime l'Idéal.
Fût-ce une fleur, un chien, il faut qu'elle aime jusqu'au dernier soupir.
La nature elle-même justifie Alexandre. Elle a voulu que les enfants ne rendent pas à leurs parents amour pour amour. Ils vont, cherchant devant eux un autre amour fait, non point d'apaisement, mais d'émotions, de souffrances même et de larmes. Alexandre était un enfant gâté, mais non vicieux. La tendresse de sa mère, le dévouement de la dvornia, n'avaient agi que sur ses bonnes qualités, développant dans son cœur une extrême confiance, et peut-être aussi l'amour-propre. Mais l'amour-propre n'est en soi qu'un moule : tout dépend de la matière qu'on y met. Ce qui était autrement grave, sa mère, avec toute son affection, n'avait pu lui inculquer la notion juste de la vie et le préparer à la lutte qui l'attendait. Il y eût fallu une main habile, un esprit délié, expert, capable de voir plus loin que l'horizon resserré de la campagne. Il eût même fallu qu'elle le chérît moins, qu'elle ne fût point sans cesse occupée uniquement de lui, écartant de lui les moindres soucis, les moindres ennuis et pleurant avec lui dans son enfance, mais qu'elle le laissât pressentir lui-même l'approche de l'orage, essayer ses forces, songer à sa destinée, en un mot apprendre son métier d'homme. Mais comment Anna Paulovna eût-elle songé à comprendre ces choses, et surtout les accomplir?... Le lecteur a
vu, il va voir encore quelle femme était Anna Pavlovna.
Elle ne songeait déjà plus à l'égoïsme de son fils, qui la trouva occupée à remettre en place dans la malle le linge avec les effets. Toute à sa besogne, elle semblait, même un peu distraite de son chagrin.
— Regarde, Sachegnka, dit-elle, remarque bien où je range chaque objet. En bas, dans le fond, les draps de lit: une douzaine. Est-ce comme cela sur la liste?
— Oui, petite maman.
— Le tout marqué de ton chiffre, vois-tu ? A. A. C'est la petite colombe Soniouchka qui a fait tout cela. Et maintenant? Ah, voilà les taies d'oreiller. Une, deux, trois, quatre... toute la douzaine, là. Et les chemises : trois douzaines. La belle toile, dis ! rien qu'à la voir ! C'est de la toile de Hollande; c'est moi qui suis allée la choisir à la fabrique, avec Wassili Wassilitch. Ne manque jamais de collationner sur le carnet, et d'examiner bien tout le linge que te rendra la blanchisseuse. Tout est neuf et beau ; des chemises pareilles, tu n'en verras pas beaucoup là-bas» Garde seulement que les blanchisseuses ne te les changent, car il y en a, pour sûr, parmi elles, qui ne craignent point Dieu... Chaussettes : vingt-deux paires. Sais-tu de quoi j'ai eu l'idée? De placer ton portefeuille avec l'argent dans l'une de tes chaus-
settes. D'ici à Pétersbourg, tu n'en auras pas besoin. Qu'il survienne — Dieu t'en préserve ! — un accident, on te fouillerait vainement, on ne trouverait rien. Et les lettres pour ton oncle, c'est aussi là que je les mets. C'est lui qui sera content ! Dire que, depuis dix-sept ans, nous n'avons plus échangé un seul mot ! Voilà les foulards et les mouchoirs, sauf une demi-douzaine restée chez Soniouchka. Ne les perds pas, ces mouchoirs, mon ami ; c'est de la demi-batiste, et de la plus fine. Je l'ai moi-même achetée chez Mikheev, deux roubles et quart. C'est tout pour le linge, passons maintenant aux effets... Et Evsiei, où donc est-il? Pourquoi ne vient-il pas regarder, lui aussi ? Evsiei !
Evsiei, paresseusement, entra dans la chambre.
— Que voulez-vous? demanda-t-il languissamment.
— Ce que je veux ! répliqua Mme Adouiev en colère. Pourquoi n'es-tu pas ici à regarder comment je range? S'il te faut seulement, en route, prendre un objet dans la malle, tu bouleverseras tout ! Mais non : monsieur ne peut s'arracher à sa bonne amie... La journée est longue, tu as encore le temps, va. Regarde cette belle redingote : vois-tu où je la mets ? Toi, mon Sachegnka, prends-en bien soin ; ne la porte pas tous les jours. Quand tu iras voir du beau monde avec cette redingote, ne t'assieds point dessus, au hasard, sans faire
attention. N'imite point ta tante qui semble le faire exprès : ne s'est-elle pas, l'autre jour encore, assise sur une assiette de confitures ? Nous en étions tout honteux... Quand tu t'en iras en visite chez des gens ordinaires, mets plutôt ceci... Aux gilets à présent : un, deux, trois, quatre... Deux pantalons. Des vêtements, tu en as pour trois années ! Mais que je me sens lasse, mon Dieu ! Ce n'est pas une plaisanterie, aussi ; je travaille depuis ce matin. Evsiei, va-t-en; j'ai à causer avec Sachegnka. Les visites vont commencer, et nous n'aurons plus le temps de nous entretenir.
Elle prit place sur le divan et fit asseoir son fils à côté d'elle.
— Mon Sacha, fit-elle après un silence, voici que tu t'en vas chez des étrangers : Dieu seul sait ce qu'il t'adviendra là-bas de bon et de mauvais. J'espère que notre Père céleste te donnera la force. Mais toi, mon ami, je te le recommande par-dessus tout, souviens-toi bien qu'il n'est, hors de la foi, point de salut. Tu arriveras aux honneurs, là-bas ; tu seras quelqu'un ; car après tout, nous en valons d'autres, ton père était noble, major. Et pourtant, il te faudra toujours rester humble devant Dieu. Prie-le dans le bonheur comme dans l'adversité ; ne fais point comme il est dit dans le proverbe : « Le moujik attend que « la foudre éclate pour faire le signe de la croix. » D'autres, tant que tout leur sourit, ne vont plus
à l'église, qui, le malheur venu, courent acheter des cierges d'un rouble et faire des largesses aux pauvres. C'est un grand péché. Je t'ai parlé des pauvres : ne gaspille pas avec eux ton argent mal à propos, mon ami ; ne leur donne pas trop. Tu les gâterais sans les émerveiller ; ils boiraient ton argent et se riraient encore de toi. Je te connais, tu as l'âme faible. Tu te laisserais aller à leur donner même des grivienniki \. N'en use pas ainsi : Dieu prendra soin d'eux. Et dismoi, fréquenteras-tu la maison du Seigneur? Le dimanche, iras-tu à la messe de midi?
Alexandre gardait le silence. Il songeait qu'au temps où il suivait les cours de l'Université, au chef-lieu du gouvernement, il n'était point très assidu à l'église ; à Gratchy, s'il y conduisait sa mère, c'était par pure déférence pour elle. Il eût rougi de mentir ; mais sa mère comprit son silence et soupira.
— Soit, reprit-elle. Je ne veux pas te contraindre. Tu es un jeune homme : tu ne saurais fréquenter l'église comme nous autres vieilles. Ton service t'empêchera aussi ; ou bien, pour t'être oublié dans quelque bonne société, tu ne pourras te réveiller à l'heure. Mais ne te désole pas, Dieu aura égard à ta jeunesse : ta mère priera pour
1 Pluriel de griviennik, pièce de dix kopeks.
toi, elle ne s'attardera pas à dormir, elle. Tant qu'il me restera une goutte de sang, tant que les larmes n'auront pas desséché mes yeux, tant que Dieu prendra mes péchés en patience, je me traînerai jusqu'au seuil de l'église. Mon dernier soupir, ma dernière larme, seront pour toi. Je demanderai pour toi la santé, les grades, les croix, tous les bonheurs du ciel et de la terre. Lui, notre Père miséricordieux, il ne dédaignera point la prière d'une pauvre vieille. Moi, je n'ai besoin de rien. Qu'il m'ôte la santé, la vie, tout. Qu'il me rende aveugle pourvu qu'il t'envoie toutes les joies, tous les biens...
Elle n'acheva pas, les larmes coulaient de ses yeux. Alexandre se leva vivement.
— Ma petite maman..., dit-il.
— Assieds-toi, reprit-elle en essuyant rapidement ses yeux. J'ai encore bien des choses à te dire. Quoi donc? Je ne me rappelle plus. Vois-tu, quelle mauvaise mémoire!... Ah! oui... observe les jeûnes, mon ami, c'est chose grave; le mercredi et le vendredi, Dieu te pardonnerait encore. Mais le carême, Dieu te garde d'y manquer ! Vois par exemple Mikhaïl Mikhaïlitch. Il passe pour un homme d'esprit ; mais que fait-il ? Les jours gras et la semaine sainte, c'est tout un pour lui ; il dévore. C'est à faire dresser les cheveux. Sans doute il donne aux pauvres ; mais crois-tu que le
Seigneur bénisse ses aumônes? Ecoute : un jour, il a donné à un vieillard un billet rouge * ; l'autre l'a pris, s'est détourné et a craché avec dégoût. Tout le monde le salue, et Dieu sait ce qu'on lui dit en face, mais derrière on se signe et on parle de lui comme d'un diable.
Elle se tut un moment.
— Avant tout, poursuivit-elle, prends bien soin de ta santé. Si, par malheur, tu allais tomber gravement malade, — ce que Dieu t'épargne ! — écris-le moi aussitôt. Je rassemblerai mes forces et je viendrai. Qui te soignerait, là-bas ? Il ne manquerait même pas de gens pour te dépouiller : un malade !... La nuit, ne t' attarde point dans les rues ; évite les mauvaises rencontres, et veille bien sur ton argent, mon Sachegnka ! Ne le dépense point mal à propos ; ne cède point à d'extravagantes fantaisies. Je t'enverrai bien exactement, deux mille cinq cents roubles par an. Je soignerai ton bien mieux que mes propres yeux. A ton retour, tu te marieras et tu le géreras toimême... Sais-tu que deux mille cinq cents roubles, ce n'est pas une plaisanterie ! Ne t'offre pas des plaisirs ruineux, mais ne te refuse pas non plus le possible. Situ as envie de quelque douceur, ne lésine pas. N'achète pas beaucoup de livres : tu en as un tas, tu ne les lirais pas tous en un siècle,
1 Dix roubles.
et puis tu en sais assez, il ne faut pas étudier â perpétuité, il faut en finir, autrement tu tomberais malade. Je ferai ranger tes livres dans un cabinet après ton départ... Ne va pas te mettre à boire : le vin, c'est le pire ennemi des hommes. Ah... de plus... (elle baissa la voix) prends garde aux femmes. Moi, je les connais bien. Il en est, de ces impudentes, qui, à la vue d'un garçon tel que toi, sauteront d'elles-mêmes à ton cou...
Elle couvrait son fils d'un regard tendre.
— Ne courtise pas les femmes mariées, repritelle, c'est un grand péché. Ne convoite point la femme d'autrui, comme dit la sainte Ecriture. Et si quelqu'une voulait te marier, Dieu te préserve d'y songer ! Elles chercheraient bien vite à te duper, en te voyant si bonne mine, et de l'argent. Si pourtant c'était chez ton chef, ou chez quelque riche barine, qu'on aiguisât ainsi les dents à ton sujet !... qui sait? peut-être aurait-il l'idée de te donner sa fille ! Cela changerait les choses ; seulement écris-moi. Je viendrai et je saurai au juste si l'on ne veut point tout bonnement se débarrasser d'une fille, une vieille fille ou quelque perdue... Si la demoiselle est jolie et riche, et si tu l'aimes, alors... (elle baissa encore la voix)... alors on verra à éconduire Soniouchka...
Son amour maternel lui eût fait commettre sans remords une mauvaise action.
— ... Qu'a-t-elle pu croire, en effet, Maria Kar-
povna ? Sa fille n'est point de ton rang. Une villageoise !
— Soniouchka ! Oh ! non, petite maman, je ne l'oublierai jamais ! s'écria Alexandre.
— Bien ! Bien ! mon ami, calme-toi. Ce n'était qu'une manière de parler. Fais ton temps de service, reviens, et nous verrons ce que Dieu décidera. Les fiancées seront toujours là, pourvu que tu ne les oublies pas. Ah...
Elle voulait lui poser une autre question, mais elle n'osait. Elle se pencha à l'oreille de son fils, et lui demanda tout bas :
— Tu te souviendras... de ta mère ?
— Vous oublier ? Gomment pouvez-vous croire ? Mais Dieu me châtierait !
Anna Pavlovna pâlit.
— Arrête, Sacha, arrête ! pourquoi appeler cela sur ta tête? Non, si même tu faisais un tel péché, je veux seule en souffrir. Tu es jeune, toi, au début de ta vie ; tu auras des amis, tu te marieras, ta femme te tiendra lieu de mère et de tout le reste. Non ! Dieu te bénisse comme je te bénis !
Elle l'embrassa sur la tempe, en pleurant ; et elle ne lui adressa plus d'autre exhortation.
— Mais comment personne n'est-il encore arrivé, dit-elle, ni Maria Kar povna, ni Anton Ivanitch, ni le pope ? La messe doit cependant être finie ! Ah ! voici quelqu'un. On dirait Anton Iva-
nitch. Mais oui ! On n'a qu'à le nommer, et voilà qu'il se montre.
Qui ne connaît Anton Ivanitch ? C'est le Juif- Errant. Ce type vient de loin. Il assistait aux cérémonies religieuses des Grecs et des Romains, mangeait le veau gras tué par l'heureux père pour fêter le retour de l'enfant prodigue. Chez nous, en Russie, on rencontre force variétés de ce type ; celui dont nous parlons était, si l'on veut, un pomestchik. Il possédait quelque part vingt âmes, grevées et surgrevées d'hypothèques. Il vivait dans une isba, qu'on eût prise plutôt pour un grenier. De ménage, point : personne n'avait jamais mangé, ni bu, ni pris du thé chez lui. Personne, au contraire, chez qui Anton Ivanitch n'eût festoyé au moins cinquante fois par an. Jadis il portait des culottes lâches avec un simple casaquin ; il avait maintenant une redingote et des pantalons dans la semaine, et, aux fêtes, un frac, Dieu sait de quelle coupe ! Il avait, sous ses vêtements démodés, l'air rond et fleuri ; car il n'éprouvait jamais ni soucis, ni émotions, quoiqu'il feignît de partager perpétuellement les soucis et les émotions d'autrui.
Au fond, il ne rendait service à personne ; et pourtant nulle fête sans lui, noce ou enterrement. On pourrait croire qu'il était utile, qu'on lui confiait des affaires d'importance, qu'on lui demandait conseil. Point du tout. Nul ne s'ouvrait à lui ; il
ne savait rien, ne s'entendait à rien. En revanche, on le priait de saluer en passant un tel ou un tel ; il s'acquittait de la commission et s'invitait à déjeuner pour la peine. Il avisait un tel qu'on avait reçu le papier, on ne lui avait pas dit lequel ; on le chargeait de remettre à quelqu'un un tonnelet de miel ou des graines pour la semence, avec l'ordre de ne pas les égarer ; on l'envoyait même en course, là où les domestiques étaient insuffisants : on ne pouvait faire aller Petrouchka ? — Anton Ivanitch ira ; ce sera mieux fait. — Tu ferais mieux d'écrire ! objectait la femme. Mais pour nous autres Russes, écrire est si pénible que nous préférons faire dix verstes ou envoyer un domestique avec des instructions orales.
— Bonjour, petite mère Anna Pavlovna. J'ai l'honneur de vous féliciter pour votre nouvel embellissement.
— Lequel donc ? demanda Anna Pavlovna en se regardant du haut en bas.
— Eh ! le nouveau petit pont, près de la porte, il est tout récent, n'est-ce pas? En arrivant, je n'entendais pas le sol crier en vacillant sous les roues, je regarde et qu'est-ce que je vois? un pont neuf !
Anton Ivanitch avait toujours quelque compliment à faire à ses hôtes, à propos de la température, du printemps, ou de l'automne, ou' de la gelée succédant à la chaleur, ou de la chaleur
succédant à la gelée. Cette fois, il avait été obligé d'inventer un peu.
— Matréna Mikhaïlovna et Petr Sergueïtch vous saluent.
— Merci, Anton Ivanitch, et leurs enfants se portent bien ?
— Grâce à Dieu. Je vous amène la bénédiction de Dieu : le curé me suit. Et savez-vous ce qui est arrivé à Semen Arkhipitch?
— Quoi donc ? demanda Anna Pavlovna effrayée.
— Il vous souhaite longue vie \
— Que dites-vous? Depuis quand?
— Depuis hier matin. J'ai été informé le soir même, je me suis rendu chez lui et je n'ai pas dormi de la nuit : ils pleuraient tous, il m'a fallu les consoler, donner des ordres...
— Dieu ! Seigneur Jésus ! Ce que c'est de nous 1 Et comment ? La semaine dernière, vous m'avez saluée de sa part !
— Mais oui, ma petite mère. Il était pourtant malade depuis longtemps... D'ailleurs, un homme si vieux. Je m'étonne même qu'il ait tant vécu.
— Il n'aurait pourtant qu'une année de plus que feu mon mari. (Que le royaume du Ciel soit à lui !) Je plains la pauvre Fedossia Petrovna,
1 Formule russe pour annoncer la mort,
qui reste avec cinq enfants sur les bras ! A quand l'enterrement?
— Demain.
— Chacun son chagrin, Anton Ivanitch ; mon fils s'en va.
— Qu'y faire ? Nous sommes des hommes ! Patiente, a dit la Sainte Ecriture.
Le pope arriva, puis Maria Karpovna et sa fille Sofia, jeune personne au visage plein et rose, le sourire à la bouche, des larmes aux yeux. Les yeux et la physionomie de Sonia disaient : « J'aimerai simplement, je soignerai mon mari et lui obéirai en tout sans chercher à paraître plus intelligente que lui. Ce serait un péché. Je veux m'occuper du ménage, tirer l'aiguille, lui donner une demi-douzaine d'enfants, que je nourrirai, soignerai, habillerai moi-même. » La fraîcheur de ses joues roses, sa poitrine précoce, confirmaient ces dernières promesses ; mais les larmes de ses yeux, et son sourire triste, lui prêtaient une fleur de poésie.
Sans plus tarder, on s'occupa des prières. A cet effet, Anton Ivanitch convoqua la dvornia, alluma les cierges, reçut les livres des mains du pope, lorsque celui-ci eut achevé sa lecture. Puis il versa de l'eau bénite dans un flacon qu'il fourra dans sa poche en disant :
— Ce sera pour Agafia Nikitichina !
On passa à table. Hormis Anton Ivanitch et le
pope, personne ne mangea. Mais Anton Ivanitch, lui, fit honneur au festin.
Anna Pavlovna ne cessait de pleurer et d'essuyer ses pleurs à la dérobée.
— Assez de larmes perdues, petite mère ! dit Anton en se servant un petit verre de liqueur. Est-ce que vous envoyez votre fils à un massacre, ou quoi?
Il but à moitié son petit verre et fit claquer sa langue.
— Voilà une liqueur! Quel parfum! Vous n'en trouveriez pas la pareille dans tout le gouvernement, petite mère, dit-il, débordant de joie.
— Oui, elle a trois... trois... elle a trois ans, répondit Anna Pavlovna entre deux sanglots. Ce n'est qu'aujourd'hui et à votre intention que je l'ai débouchée.
— Hé ! Anna Pavlovna, on devient triste en vous regardant!
— - Jugez vous-même, Anton Ivanitch : c'est mon fils unique, et il s'en va bien loin de moi ! Je vais mourir, et personne pour m'enterrer !
— Et nous autres ! A quoi servons-nous ? Suisje donc, moi, un étranger pour vous? Et pourquoi aussi parler déjà de mourir? Pourvu seulement que vous n'alliez pas convoler ? C'est moi qui danserais, à votre noce ! Assez pleuré comme cela !
— Je ne peux pas me retenir, Anton Ivanitch ; je ne peux vraiment pas.
— Un garçon de cet âge, le tenir en chartre ! Vous verrez ce qu'il saura faire, une fois que vous lui aurez donné la liberté. Il va en acquérir, làbas, des honneurs !
— C'est du miel que me versent vos lèvres I... Mais pourquoi avez-vous pris si peu de gâteaux ? Reprenez-en.
— Je veux bien ; laissez-moi d'abord finir ce morceau. A votre santé, Alexandre Fedoritch, et bon voyage ! Revenez-nous bien vite, et mariezvous ! Quoi ! Sofia Wassilievna, vous avez rougi ? Pourquoi?
— Moi! Pour rien... sais-je?
— Oh! jeunesse, jeunesse ! Hi ! Hi! Hi!
— Avecvous,onoublieses peines, Anton Ivanitch, dit Anna Pavlovna. C'est merveilleux comme vous savez égayer les gens. Dieu vous garde la santé! Mais buvez donc encore un peu de liqueur!
— J'en boirai, petite mère, j'en boirai. Comment ne pas boire au moment des adieux !
Le repas prenait fin. Déjà la voiture avait été attelée et attendait au bas du perron.
Les domestiques sortaient l'un après l'autre, portant qui une malle, qui un paquet, qui un sac, et rentraient pour prendre un autre colis : des mouches autour d'un morceau de sucre.
— La malle serait mieux ainsi, disait l'un : il faut mettre là les provisions de bouche.
— Et les pieds, alors, où les mettra-t-on ? Non,
il vaut mieux disposer la malle en long et les boîtes de côté.
— Bon ! pour que le matelas tombe î En travers, je te dis ! Et où a-t-on mis les bottes?
— Je ne sais pas.
— Je n'y ai pas touché. Va donc voir si elles ne sont pas restées en haut!
— Vas-y, toi !
— Et toi? Qu'est-ce que tu fais là ! Tu vois bien que je n'ai pas le temps !
— Et ceci encore ! criait une bonne passant un petit paquet entre les têtes des domestiques.
— Donne ici !
— Et ceci encore ! disait une autre.
Elle était montée sur le marchepied et s'efforçait de poser dans la voiture une brosse et un peigne.
— Et où veux-tu les mettre ? lui criait-on. Va donc î la malle est dessous !
— Qu'est-ce que ça me fait? C'est la barinia qui l'ordonne! Jette-le si tu veux; que le diable... !
— Donne donc! je vais les mettre dans la pochette.
La korennaïa secouait sans cesse la tête, agitant chaque fois la clochette qui sonnait les adieux, tandis que les deux pristiajnaïas * restaient mornes, la tête baissée, comme s'ils songeaient aux
1 Korennaïa, cheval du milieu. Pristiajnaïa, cheval de côté.
fatigues du voyage : de temps en temps seulement, ils secouaient la queue ou tendaient leur mâchoire inférieure vers lakorennaïa.
Enfin le moment fatal arriva. On fit encore une prière.
— Asseyez-vous, asseyez-vous tous, ordonna impérieusement Anton Ivanitch. Daignez vous asseoir, Alexandre Fedoritch, et toi, Evsiei, assiedstoi aussi, assieds-toi donc !
Et lui-même, pendant une seconde, s'assit au bord de la chaise.
— Et maintenant, avec Dieu !
Alors Anna Pavlovna se prit à pleurer tout fort, en se suspendant au cou d'Alexandre.
— Adieu! Adieu! mon ami! sanglotait-elle. Te rêver rai-je encore?
Une clochette tinta, devant la porte. Dans la cour apparut une téléga attelée d'une troïka, et un jeune homme en sortit vivement. Il accourut dans la chambre et se jeta dans les bras d'Alexandre.
— Pospielov! Adouiev ! firent-ils ensemble. Et ils s'embrassaient.
— D'où viens-tu? Comment...
— De la maison. Je cours depuis vingt-quatre heures pour venir te dire adieu.
— Mon ami! Mon ami! Mon véritable ami! dit Alexandre les yeux mouillés. Faire cent soixante verstes pour venir me dire adieu!... Adieu! Oh! l'amitié n'est pas un vain mot... Pour l'éternité,
n'est-ce pas? continuait-il en serrant avec effusion les mains de Pospielov.
— Jusqu'à la tombe ! répondit l'autre en serrant plus fortement la main d'Alexandre.
— Ecris-moi !
— Oui ! oui ! Et toi aussi, écris-moi !
Anna Pavlovna ne savait comment remercier Pospielov.
On retarda le départ d'une demi-heure. On finit par se mettre en route : tous devaient aller à pied jusqu'au petit bois.
En traversant un corridor sombre, Sofia et Alexandre se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre :
— Alexandre Fédoritch !
— Sofia Wassilievna! disaient-ils, dans leur étreinte éperdue !
— Vous m'oublierez, là-bas ! sanglotait-elle.
— Oh ! que vous me connaissez peu ! Je reviendrai, croyez-moi, jamais aucune autre...
— Tenez, prenez vite, voici une boucle de mes cheveux avec une bague.
Il saisit vivement les deux objets qu'il cacha dans sa poche.
Anna Pavlovna, son fils et Pospielov marchaient maintenant les premiers ; puis venaient Maria Karpovna et sa fille, et, derrière eux, le pope avec Anton Ivanitch. La voiture les suivait de près, lentement.
Cependant la dvornia entourait Evsiei sur le seuil de la maison.
— Adieu, Evsiei Ivanitch, adieu, mon petit pigeon, ne nous oublie pas ! entendait-on de toutes parts.
— Adieu, mes petits frères ! adieu ! ne gardez point de moi un mauvais souvenir !
— Adieu ! Evsieiouchka, mon jamais-trop-vu ! disait en l'embrassant sa mère. Voici une icône sainte : c'est ma bénédiction. Sois fidèle à ta foi, Evsiei; ne deviens pas un hérétique, ou je te maudirais. Ne t'enivre pas, ne vole pas ; sers ton barine loyalement. Adieu ! Adieu !
Elle se couvrit le visage de son tablier et s'éloigna :
— Adieu ! petite maman ! murmura lentement Evsiei.
Une fillette de douze ans s'élança vers lui.
— Dis donc adieu à ta petite sœur ! fit une baba.
— Ah ! te voilà aussi, dit Evsiei en l'embrassant. Allons ! allons ! Adieu ! Va-t-en maintenant pieds nus dans ton isba.
A l'écart de tous, la dernière, se tenait Agrafena, pâle, presque verte.
— Adieu, Agrafena Ivanovna, dit Evsiei lentement, d'une voix traînante, en tendant les mains vers elle.
Elle se laissa embrasser, mais ne répondit que par une grimace.
— Voici pour toi, prends, dit-elle en tirant de son tablier et en lui offrant un sac qui semblait bien garni. C'est maintenant que tu vas t' amuser avec les gens de Pétersbourg.
Et elle lui lança un regard où se lisaient son chagrin et sa jalousie.
— Moi, m' amuser! moi! commençait Evsiei. Que Dieu m'écrase ici même, que mes yeux soient crevés, que le sol s'ouvre pour m' engloutir à l'instant, si là-bas je...
— Bon ! bon ! grommela Agrafena avec une expression d'incrédulité. Et toi...
— Ah ! j'oubliais ! fit Evsiei.
Il sortit de sa poche un jeu de cartes sale et taché de graisse.
— Voici pour vous, Agrafena Ivanovna! C'est un souvenir. Ici, vous n'en pourriez trouver nulle part.
Elle tendit la main.
— Donne-moi-les, à moi, Evsiei Ivanitch, s'écria Prochka.
— Toi ! Je les brûlerais plutôt que de te les donner !
Et il remit les cartes dans sa poche.
— Donne-les-moi, imbécile! dit Agrafena.
— Non, Agrafena Ivanovna. Faites ce que vous voudrez, vous ne les aurez pas. Vous joueriez avec lui. Adieu !
Sans tourner la tête, il fit un mouvement de la main, et suivit la voiture d'un pas lent.
— Maudit ! cria Agrafena. Adieu !
Elle le regardait s'en aller, en s'essuyant les yeux avec son mouchoir.
Tous avaient fait halte auprès du petit bois. Pendant qu'Anna Pavlovna faisait ses adieux à son fils, Anton Ivanitch caressait le cou du cheval. Puis il le secoua par les naseaux : cette familiarité parut déplaire à la bête, qui renâcla.
— Resserre la sous-ventrière de la korennaïa, dit-il au yamstchik, elle est dérangée.
Le yamtschik, voyant la sous-ventrière à sa place, ne remua point et fit claquer son fouet.
— Il est temps, dit Anton Ivanitch, que Dieu soit avec vous. Assez de tourment comme cela, Anna Pavlovna. Vous, Alexandre Fédoritch, montez dans la voiture ; il faut gagner Chichkovo avant la nuit. Adieu! Adieu! Que le Seigneur vous comble de prospérité, d'honneurs, de croix, de tout ce qui est bon et beau, tous les biens, tous les trésors ! Adieu ! Touche tes chevaux, dit-il au yamstchik ; mais prends soin de rouler doucement aux montées.
Alexandre, tout en larmes, prit place dans la voiture. Evsiei s'approcha de la barinia, la salua jusqu'à terre et lui baisa les mains. Elle lui donna un billet de cinq roubles.
— Veille sur ton maître, Evsiei. Sois vigilant. Si tu sers fidèlement, je te marierai avec Agrafena; sinon...
Elle ne put achever. Evsiei grimpa sur le siège.
Le yamstchik, ennuyé par une longue attente, sembla se ranimer. Il enfonça son bonnet sur ses tempes, s'installa commodément, et leva les guides. Les chevaux partirent d'une allure d'abord assez lente. Le yamstchik fouetta tour à tour les deux pristiajnaïas ; ils sautèrent, prirent le galop, et la troïka se perdit dans le bois.
La foule demeura immobile dans un nuage de poussière jusqu'à ce que la voiture eût disparu. Ce fut Anton Ivanitch qui le premier revint à lui.
— Maintenant, dit-il, à la maison !
De la voiture, Alexandre avait regardé aussi longtemps qu'il l'avait pu, puis il s'était laissé tomber sur les coussins.
— Ne me laissez pas, Anton Ivanitch. Dînez avec nous, dit Anna Pavlovna.
— Très bien, pelite mère, je dînerai et je souperai chez vous aujourd'hui.
— Passez donc aussi la nuit !
— Comment donc ! Et l'enterrement?
— C'est vrai, je n'insiste pas. Saluez donc de ma part Fedorovna Petrovna, et dites-lui que je suis très affectée de son malheur ; que je serais allée la voir moi-même, mais que Dieu m'a envoyé, à moi aussi, une épreuve.
— Je n'y manquerai pas.
— ... Où est-il, maintenant, mon pigeon? murmurait-elle, en se retournant comme pour le chercher. Plus î II n'y est plus !
Et Mme Adouiev resta tout le jour silencieuse. Elle ne dîna ni ne soupa. En revanche Anton Ivanitch parla, dîna, soupa.
— Maintenant, il doit être à Neplonev. Mais non! qu'est-ce que je dis là ! Il n'est pas encore arrivé à Neplonev, mais il s'en rapproche. C'est là qu'il prendra du thé, disait Anton Ivanitch.
— Non, dans ces moments-là, il ne prend jamais de thé.
Ainsi Anna Pavlovna voyageait-elle en pensée avec son fils. Plus tard, lorsqu'elle jugea qu'Alexandre devait être rendu à Pétersbourg, elle pria, fit des réussites et s'entretint de lui avec Maria Karpovna.
Et lui? Nous le retrouverons à Pétersbourg.