‹ Simple histoireChapitre 2 sur 7 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Petr Ivanovitch Adouiev, l'oncle de mon héros, avait été envoyé, lui aussi, à Pétersbourg, lors de sa vingtième année, par son frère aîné, le père d'Alexandre, et il y vivait, sans jamais en sortir, depuis dix-sept ans. Depuis la mort de son frère, il n'avait pas échangé une seule lettre avec les siens, et Anna Pavlovna n'avait plus reçu de ses nouvelles depuis qu'il avait vendu son petit domaine , situé dans le voisinage de son domaine à elle.

A Pétersbourg il passait, non sans raison peutêtre, pour un homme riche. Il tenait un emploi auprès d'un haut fonctionnaire des Missions particulières ; il arborait plusieurs rubans à sa boutonnière, habitait un bel appartement sur une belle rue, et avait à son service trois hommes et trois chevaux. Il n'était point âgé, mais ce qu'on appelle un homme « exactement dans le bon âge, » entre trente-cinq et quarante ans. Il n'aimait guère, d'ailleurs, à parler de son âge ; non par un vulgaire amour-propre, mais en vue, semblaitil, d'un dessein prémédité, comme s'il eût voulu

assurer sa vie à un taux plus élevé. Du moins le souci de plaire aux belles n'était pour rien dans cette dissimulation.

De haute stature, bien proportionné, il était de ces gens dont les dehors, les allures, la taille droite et la corpulence rappellent, non plus l'Apollon du Belvédère, ce type de la jeunesse svelte, mais un centaure, avec quelque chose de massif dans l'élégance et dans la légèreté ; ce qui s'appelle chez nous un bel homme.

Ses traits étaient longs, réguliers, un peu forts, sans exprimer ni bonhomie ni méchanceté, ni grand esprit, ni sottise, sans rien révéler qu'un flegme, une tranquillité qui n'offraient d'ailleurs rien de rebutant. Quoi qu'on lui dît, quoi qu'on fit devant lui, qu'on jouât un drame, un vaudeville, ou le « Don Juan » de Mozart, ou « les Jardins ou les Potagers1, » qu'on prononçât un mot spirituel ou une bêtise, il accueillait tout du même regard, sans rire ni pleurer. Jamais une impression, bonne ou mauvaise, iie le mettait hors de lui.

On n'aurait pu dire pourtant qu'il eût un visage de bois, mais sa physionomie était toujours égale à elle-même. Il s'habillait avec soin, avec élégance même, mais sans trop de recherche : il avait du goût. Son linge était très propre, ses mains blanches et potelées, ses ongles longs et nets.

1 Chanson populaire russe.

Un matin, à son réveil, son valet lui apporta, avec le thé, trois lettres ; le valet ajouta qu'un jeune barine « Alexandre Fedorieh Adouiev » était venu voir « Petr Ivanovitch, son oncle », et qu'il avait promis de repasser à midi.

Petr Ivanovitch accueillit la nouvelle avec son flegme habituel ; il tendit seulement l'oreille et releva les sourcils.

— Boni va-t-en ! dit-il au valet.

Il prit une des trois lettres pour la décacheter. Il s'arrêta, pensif.

— Un neveu de province ; voilà une surprise ! murmura-t-il. Moi qui me croyais oublié là-bas ! Bah! pourquoi des cérémonies, entre nous? Je m'en débarrasserai.

Il sonna.

— Dis à ce monsieur, quand il reviendra, que sitôt levé je suis parti pour la fabrique, et que j'y resterai trois mois.

— J'entends, répondit le valet. Mais que voulezvous qu'on fasse des cadeaux?

— Quels cadeaux ?

— Un valet les a apportés. « Ma barinia, a-t-il dit, vous envoie des cadeaux du village. »

— Des cadeaux ?

— Oui : un tonnelet de miel, avec un sac de framboises séchées.

Petr Ivanovitch haussa les épaules :

— Et puis ?

— Et puis deux pièces de toile avec des confitures.

— Je suppose qu'elle doit être belle, la toile !

— Mais oui, elle est fort belle, et les confitures fort sucrées.

— Va-t-en, je vais voir moi-même.

Il prit une lettre, la décacheta et la parcourut des yeux. C'était tout à fait la grosse écriture slave : la lettre V était figurée par deux bâtons barrés en haut et en bas, et le K, simplement par deux bâtons. Pas la moindre trace de ponctuation.

Adouiev lut à demi voix :

« Cher monsieur Petr Ivanovitch,

« Ayant entretenu, avec votre défunt père, d'excellents rapports d'amitié, et mangé très souvent chez vous le pain et le sel ; vous ayant fait vousmême, tout petit, sauter sur mes genoux, j'ai conservé de l'affection pour vous, et je suis persuadé que, de votre côté, vous n'avez pas oublié Wassili Tikhonovitch. Nous autres, ici, nous parlons toujours de vous et des vôtres, et nous prions Dieu pour vous. »

— Quel est ce sauvage ? Qui donc m'écrit cela ? se demandait Petr Ivanovitch.

Il regarda la signature :

— Wassili Zaiezjalov ! Qu'on me tue si je me rappelle ce nom? Que me veut-il ?

Et il reprit la lecture de la lettre :

« Ne repoussez point mon humble et importune requête, petit père. Il s'est noué sur moi un maudit, un lourd procès; depuis sept ans, je ne puis me l'ôter du cou. Vous rappelez-vous le petit bois, à deux verstes de ma propriété? Le scribe a commis une erreur dans le contrat d'achat, et mon adversaire, Medviedev, s'est entêté là-dessus. « Le point même, dit-il, est faux, je n'en démordrai pas. » C'est ce même Medviedev qui péchait sans permission dans votre étang. Votre défunt père le surprenait et lui faisait honte; il voulait le traduire en justice, puis, par bonté d'âme — Dieu l'ait reçu au ciel — il pardonnait. Mais c'est un péché d'épargner un malfaiteur pareil. Secourezmoi, petit père Petr Ivanovitch ! A cette heure l'affaire est au Sénat: dans quel département? chez qui? je l'ignore; mais vous le sauriez bien vite, vous, assurément. Allez voir le secrétaire et le sénateur, et disposez-les en ma faveur. Ditesleur que d'une erreur, d'une simple erreur dans le contrat d'achat proviennent tous mes tourments. Vous obtiendrez tout. Par la même occasion, ayez-moi un diplôme de trois tchins et me l'envoyez. Petit père Petr Ivanovitch, j'ai encore à vous adresser une autre requête de la dernière importance. Venez cordialement au secours d'un martyr innocent qu'on persécute, aidez-le de vos conseils et de vos actes. Nous avons ici, dans

l'administration de notre gouvernement, un sovetnik ' appelé Drojjov. Ce n'est pas un homme, c'est un lingot d'or ; il mourrait plutôt que de trahir son ami. Dans la ville , je n'ai pas d'autre logis que le sien; quand j'arrive, c'est chez lui que je vais tout droit, et pour des semaines. Dieu me garde d'avoir même l'idée de descendre chez un autre ! Il me fait manger, boire, jouer toute la soirée au boston. C'est un tel homme qu'on a osé dénoncer; et le voilà forcé aujourd'hui de prendre sa retraite. Allez voir, mon père véritable, tous les grands de là-bas. Montrez-leur bien quel homme c'est que cet Afanassi Ivanitch ! Y a-t-il une affaire à débrouiller ? l'ouvrage lui bout dans la main, tant il va vite. Dites que la dénonciation est fausse, que c'est une vengeance du secrétaire du gouvernement : vous serez écouté. Répondez-moi par le retour de la poste. Allez aussi voir mon vieux camarade de service, Kostiakov. J'ai su d'un personnage de passage ici, Studenitsin, un de chez vous, de Pétersbourg — vous le connaissez sans doute, — que ce cher ami demeure aux Peski. Les gamins vous montreront son logis. Répondez-moi de suite , courrier par courrier. Écrivez-moi sans retard s'il est encore de ce monde, comment il va, ce qu'il devient. Faites connaissance, liez amitié avec lui. C'est un

1 Conseiller.

homme distingué, le cœur sur la main, et un causeur incomparable ! Je terminerai ma lettre par une autre petite requête... »

Adouiev s'interrompit : il déchira d'un geste lent, la lettre en quatre morceaux qu'il jeta au panier, sous la table. Puis il s'étira et bâilla.

Il prit ensuite la seconde lettre et lut, toujours à demi voix :

« Bien cher frère, très cher monsieur Petr Ivanovitch »

— Qu'est-ce que cette sœur? se dit Adouiev, en cherchant la signature... Maria Gorbatova?

Il leva les yeux au plafond comme pour rappeler ses souvenirs.

— Qui diantre ce peut-il être? Bien sûr, quelqu'un que je connais. Ah ! j'y suis. Mon frère avait épousé une Gorbatova ; et celle-ci, c'est évidemment sa sœur... Oui, je m'en souviens maintenant.

Il lut, soucieux :

« Quoique la destinée nous ait séparés, peutêtre à jamais, et que s'étende entre nous le gouffre des années écoulées... »

Il sauta quelques lignes et reprit :

« Jusqu'au tombeau de ma vie 1 je me rappellerai nos jeux d'antan, au bord de notre étang. Un jour, au péril de votre vie et de votre santé, vous

1 Locution russe.

êtes entré dans l'eau jusqu'aux genoux ; et, parmi les roseaux, vous m'avez cueilli une grande fleur jaune. De la tige coupée jaillit une liqueur jaune, qui salit nos mains ; vous avez pris alors de l'eau dans votre toque pour nous les laver. Que nous avons ri de cette aventure ! Oh ! que j'étais heureuse ! J'ai gardé la fleur jaune, séchée, entre les feuillets d'un livre.

Adouiev s'interrompit. Visiblement, ces détails ne l'enchantaient pas. Il hocha la tête.

«... Et vous, avez-vous encore le petit ruban que vous m'avez pris dans ma commode, malgré mes cris et mes supplications ? »

— Moi ! fit Petr Ivanovitch ; moi ! pris un ruban?

Au bout d'un moment il se remit à lire, non sans avoir sauté encore des lignes :

« Je me suis vouée au célibat, et je suis heureuse. Personne ne m'empêche de resonger aux heures bénies. »

— Oh ! cette vieille fille ! se disait Petr Ivanovitch. Il n'est pas surprenant qu'elle ait conservé des fleurs jaunes dans la tête ! Que raconte-t-elle encore '?

« Et vous, mon cher frère, êtes-vous marié ? Avec qui ? Quelle est la douce amie qui a fleuri le chemin de votre existence ? Dites-moi son petit nom ; je veux la chérir comme une sœur, joindre, dans mes pensées, son image à votre image, prier i. 4

pour vous deux. Si vous ne vous êtes point marié, dites-moi pourquoi, écrivez-le moi franchement. Personne ici ne lira vos secrets : je les tiendrai sur ma poitrine ; on ne me les arrachera qu'avec le cœur. Ne tardez pas trop, je serais si contente de lire au plus tôt vos lignes sans prix. »

— C'est bien plutôt toi, pensa Petr Ivanovitch, qui écris des lignes sans raison !

« J'ignorais, lut-il encore, que notre cher Sachegnka se fût décidé tout d'un coup à aller dans notre belle capitale. Quel bonheur est le sien ! Il verra les maisons magnifiques, les magasins luxueux ; il se repaîtra de délices, et pressera contre son cœur son oncle bien-aimé. Moi, cependant, je pleurerai au souvenir des joies d'antan... Si j'avais connu plus tôt son départ, j'aurais passé les jours et les nuits assise à vous broder un coussin : un Arabe avec deux chiens. Vous ne sauriez croire combien la vue de ce dessin m'a souvent rempli les yeux de larmes. Quoi de plus saint, en effet, que l'amitié et le dévouement ? Maintenant, une pensée me préoccupe. Je veux consacrer mes jours à... mais non, je n'ai point de laine assez belle. Je prie humblement mon très cher frère de m'envoyer, suivant les échantillons que je joins à ma lettre, de la meilleure laine anglaise prise au meilleur magasin, et le plus tôt possible. Mais quelle affreuse idée paralyse ma main ? Peut-être nous avez-vous

oubliés... Gomment penser à une pauvre malheureuse qui vit loin du monde et qui pleure ?... Mais non ! je ne veux pas croire que vous soyez un égoïste comme les autres hommes. Mon cœur me le dit : parmi les délices et les voluptés de notre merveilleuse capitale, vous nous avez gardé vos anciens sentiments. Cette idée est un baume à mon âme souffrante... Adieu, je ne puis écrire plus longuement, car ma main est tremblante. Je suis, jusqu'au tombeau, votre

Maria Gorbatova.

« P. S. — N'auriez-vous pas chez vous, petit frère, de jolis petits livres? Envoyez-les moi, s'ils ne vous font pas besoin. A chaque page je penserai à vous, en pleurant. Ou bien achetez-m'en dans quelque librairie, mais à bon marché. On m'a parlé des beaux ouvrages de M. Zakoskine et de M. Marlinski : c'est de ceux-là qu'il faudrait m'envoyer. J'ai aussi vu dans les gazettes l'annonce d'un livre intitulé : Des préjugés, par M. Pouzine. Je ne peux souffrir le préjugé. »

La lettre lue, Adouiev allait lui faire subir le même sort qu'à la première, lorsqu'il s'arrêta et se ravisa.

— Non, se dit-il, je la conserverai. Je sais des gens qui aiment et collectionnent les lettres de ce genre. Peut-être obligerai-je quelqu'un en lui en faisant don.

Il la jeta dans un petit vide-poche en perles appendu au mur. Il prit ensuite la troisième lettre et lut :

« Mon bien-aimé beau-frère Petr Ivanoviteh,

« Rappelle-toi nos adieux, voilà dix-sept ans. Dieu m'a donné de bénir aujourd'hui, pour un lointain voyage, mon propre enfant. Aime-le, petit père, en souvenir du défunt, notre petit pigeon Fedor Ivanovitch. Sachegnka lui ressemble fort. Dieu seul sait combien a souffert mon cœur de mère en le voyant s'en aller aux pays étrangers. C'est chez toi, tout droit, que j'envoie mon cher enfant; je lui ai défendu d'aller ailleurs.

Adouiev secoua de nouveau la tête.

— La sotte vieille ! murmura-t-il. Il reprit :

« Lui, bien certainement, dans son inexpérience, il serait allé à l'hôtel; mais moi, sachant bien que cela affligerait son oncle, je l'ai engagé à se rendre directement chez toi. Quelle joie pour tous deux, quand vous vous saluerez ! Ne lui refusez pas vos bons conseils, bien-aimé beaufrère, prenez-le sous votre protection. Je vous le confie de mes mains à vos mains. »

- « ...Car vous êtes, là-bas, continua Petr Ivanovitch après un temps d'arrêt, vous êtes le seul qui puissiez l'aider. Veillez sur lui; ne le gâtez pas trop; mais ne lui soyez pas non plus trop rude. Assez de gens le rudoieront, assez d'étran-

gers; mais, pour le caresser, personne que son parent. 11 est si tendre lui-même ! Dès que vous l'aurez vu, vous ne voudrez plus vous en séparer. Et ce chef qui l'aura sous ses ordres, dites-lui bien de veiller sur mon Sachegnka, de le traiter avec douceur; cela, je le demande avant tout ! Nous l'avons tant gâté, ici ! Tenez-le bien loin du vin et des cartes. Sans doute que la nuit vous dormirez dans la même pièce. Sachegnka est habituée à dormir sur le dos; aussi, le pauvre, lui arrive-t-il souvent de remuer et de gémir pendant son sommeil. Éveillez-le, doucement, et lui faites un signe de croix; et il s'apaisera aussitôt. L'été, couvrez-lui la bouche d'une toile, car il l'ouvre en dormant, et les maudites mouches y pénètrent, dès l'aube. Ne le laissez pas, non plus, manquer d'argent... »

Adouiev se renfrogna, mais bientôt son visage se rasséréna de nouveau, lorsqu'il lut :

« Je vous enverrai ce qu'il faudra. Je lui ai remis mille roubles, pourvu qu'il n'aille pas les perdre à des futilités. Pourvu que des méchants ne les lui dérobent pas ! On dit que vous avez là-bas, dans votre capitale, force larrons, force gens sans aveu ! Pour finir, portez-vous bien, mon cher beau-frère. J'ai absolument perdu l'habitude d'écrire. Mais je demeure, de toute mon âme, votre dévouée belle-sœur

« A. Adouieva.

P. S. — Je profite de l'occasion pour vous envoyer de menus cadeaux rustiques : des framboises de notre jardin, du miel blanc, net comme une larme, de la toile de Hollande pour deux douzaines de chemises, et des confitures de ménage. Portez et mangez cela « à votre santé. » Je vous en renverrai quand vous n'en aurez plus. Surveillez aussi Evsiei : c'est un garçon paisible et sobre; mais, dans la capitale, peut-être se dissipera-t-il. Dans ce cas, on peut fort bien le fouetter. »

Petr Ivanovitch posa lentement la lettre sur la table, prit plus lentement encore un cigare, le tourna entre ses doigts et l'alluma. Il songeait au jeu, — comme il l'appelait dans son for — intérieur — au jeu que jouait avec lui sa bellesœur. Et il ne tarda pas à distinguer clairement et ce qu'on attendait de lui, et ce qu'il devait faire lui-même.

Voici comment il s'expliquait l'affaire : Ce neveu, il ne le connaissait point, et par suite, ne l'aimait point; son cœur ne lui imposait aucune obligation; il fallait donc juger ici suivant la logique et la justice. Son frère s'était marié; il avait goûté les joies de la vie familiale; pourquoi lui, Petr Ivanovitch, lui qui n'avait point connu les douceurs du mariage, irait-il se donner du souci pour le fils de son frère? Point de raison à cela, évidemment.

Et cependant... D'abord la mère avait envoyé son fils tout droit chez lui, l'avait remis dans ses mains. Elle ignorait s'il voudrait s'en charger, ni même s'il était en vie, et s'il se trouvait en mesure de faire quelque chose pour son neveu. Gela, certes, était sot ; mais quoi ! la chose était faite, son neveu était à Pétersbourg, sans aide, sans relations, sans même une recommandation pour qui que ce fût, tout jeune, tout inexpérimenté. Avait-il le droit, lui, Petr Ivanovitch, de l'abandonner aux caprices de la destinée, de le jeter dans la foule, sans conseils, sans instructions? S'il arrivait malheur au jeune homme, n'en serait-il pas responsable, lui, devant sa conscience?

A ce propos, Adouiev se rappela comment, voilà dix-sept ans, feu son frère et cette même Anna Pavlovna l'avaient lui-même envoyé à Pétersbourg. S'ils n'avaient pu, eux, l'aider en rien à la ville, s'il avait dû faire lui-même son chemin, il se rappelait, du moins, les larmes de sa bellesœur, sa bénédiction toute maternelle, ses baisers, ses gâteaux, et les mots, les derniers qu'elle lui eût dits : « Qui sait ? lorsque Sacha (alors âgé de « trois ans), lorsque Sacha sera grand, peut-être « aurez-vous aussi, beau-frère, à le protéger ! »

Petr Ivanitch se leva, et marcha rapidement vers l'antichambre.

— Wassili, dit-il, quand mon neveu reviendra,

ne reconduis pas. Tu vas t- informer si la chambre du haut est occupée, celle que nous avons rendue dernièrement; si elle est libre, retiens-la pour moi!... Ah! voilà les cadeaux! Qu'en allons-nous faire ?

— L'épicier les a vus tantôt, comme on les montait. Il a demandé si nous ne lui céderions pas le miel. Il le paierait un très bon prix; il se chargerait aussi des framboises.

— Bon ! donne-les lui. Mais que ferons-nous de la toile? n'en pourrait-on faire des housses ? C'est cela, renferme la toile, et aussi les confitures. On les mangera, elles ont l'air bonnes.

Petr Ivanovitch commençait à peine à se raser lorsque parut Alexandre Fedoritch. Il allait sauter au cou de son oncle ; mais celui-ci, saisissant d'une poigne solide son bras jeune et délicat, le tint à distance, comme pour mieux l'examiner, mais bien plutôt, sans doute , pour arrêter cet élan et le réduire à une poignée de mains.

— C'est vrai, fit-il, ce que m'écrit ta mère : tu es la vivante image de feu mon frère. Je t'aurais reconnu dans la rue. Seulement tu es mieux que lui. A présent, situ le veux bien, je vais continuer, sans façon, à me raser; toi, assieds-toi là, en face de moi, que je te regarde et que nous causions.

Ce disant, Petr Ivanovitch poursuivit son opération comme s'il eût été seul chez lui, savonnant

ses joues, promenant sa langue à droite et à gauche. Alexandre, intimidé par cet accueil, ne savait comment lier conversation. Il attribuait la froideur de son oncle au retard qu'il avait apporté à descendre tout droit chez lui, dès son arrivée.

— Eh bien! comment va ta mère? Elle a dû vieillir, je suppose, dit l'oncle en grimaçant devant son miroir.

— Petite maman, grâce à Dieu, va fort bien; elle vous salue , ainsi que ma petite tante Maria Pavlovna Gorbatova, dit Alexandre timidement. Ma petite tante m'a chargé de vous embrasser.

Et, se levant, il s'approcha de son oncle, pour le baiser à la joue, à la tête ou aux épaules, où il pourrait.

— Ta petite tante pourrait bien, avec les ans, prendre un peu de bon sens; elle est, je le vois, aussi sotte qu'il y a vingt ans.

Alexandre, abasourdi, regagna son siège à reculons.

— Avez -vous reçu sa lettre, petit oncle? demanda-t-il.

— Oui.

— Wassili Tikhonovitch Zaiezjalov, dit encore Alexandre, vous prie instamment de vous occuper sur-le-champ de son affaire.

— Oui, il m'a écrit, lui aussi. Il paraît que

o8 SIMPLE HISTOIRE.

vous avez encore chez vous des ânes de cette espèce.

Alexandre ne savait que penser, stupéfait par de telles réponses.

— Pardonnez-moi, petit oncle, fit-il presque en tremblant.

— Et quoi ?

— Pardonnez-moi de n'être point venu tout droit chez vous, et de m'être arrêté au bureau des diligences. Je ne connaissais pas votre logis.

— Pourquoi t'excuser? Tu as parfaitement agi. Dieu sait ce qu'elle s'est imaginé, ta petite mère. Gomment venir chez moi avec tous tes effets, avant de savoir si tu pourrais ou non t'installer ici? J'ai, tu le vois, un logement de garçon, et de garçon seul : chambre, salon, salle à manger, cabinet de travail, garde-robe, et cabinet de toilette. Point d'autre chambre. Ici, je te gênerais et tu me gênerais... Mais je t'ai trouvé un logement dans la maison.

— Ah! petit oncle, dit Alexandre, comment vous remercier?

Et de nouveau il s'élançait, désireux de manifester sa reconnaissance par des caresses.

— Doucement, doucement; ne me touche pas.., Le rasoir est très affilé, tu te blesserais, et moi aussi.

Alexandre vit bien que, malgré tous ses efforts,

il ne réussirait point, ce jour-là, à embrasser son oncle chéri; il remit la chose à plus tard.

— La chambre est fort gaie, reprit Petr Ivanovitch. Les fenêtres, à la vérité, ouvrent sur des murs; mais tu ne passeras pas ta journée à la fenêtre; si tu restes chez toi, tu t'occuperas au lieu de bâiller aux corneilles. Puis, ce n'est pas cher : quarante roubles par mois, avec une antichambre pour ton valet. Il te faut apprendre sans plus tarder à vivre seul, sans nourrice, à te créer un petit intérieur, c'est-à-dire une table, du thé, un petit coin à toi, en un mot un chez soi, comme disent les Français. Là, tu seras libre de recevoir qui bon te semblera. D'ailleurs, les jours où je dînerai chez moi, je t'engage fort à venir ici; les autres jours, au contraire des jeunes gens qui, à Pétersbourg, mangent d'habitude au restaurant, — je te conseille de te faire apporter tes repas chez toi. Tu seras plus tranquille, et ne risqueras point de rencontrer Dieu sait qui ! N'est-ce pas ?

— Je ne puis que vous remercier, petit oncle.

— Que parles-tu de remerciement? Tu es mon parent; je ne fais que mon devoir... Mais j'ai maintenant à m'habiller et à sortir; je dois m'occuper de mon service et de ma fabrique.

— Je ne savais pas, petit oncle, que vous eussiez une fabrique.

— De verrerie et de faïence. A parler vrai, je ne suis point seul; j'ai deux associés.

— Gela marche-t-il bien ?

— Oui, assez. Nous vendons surtout dans les gouvernements du Centre, aux foires. Ces deux années-ci, c'a été superbe. Encore cinq années comme cela, et alors!... Un des associés, il est vrai, nous cause du souci : il fait la noce. Mais je sais le maintenir... A revoir ! Toi, va voir la ville, flâne, dîne où tu voudras ; ce soir, viens prendre le thé avec moi; j'y serai. Nous causerons. — Hé ! Wassili, tu montreras à monsieur sa chambre et tu l'aideras à s'installer.

— Voilà donc comment ils sont, à Pétersbourg ! pensait Alexandre, assis sur une chaise dans son nouveau logis. Si les oncles sont ainsi, que seront donc les autres, les étrangers ?

Il se promenait dans sa chambre tout songeur, tandis qu'Evsiei se parlait à lui-même en arrangeant l'appartement-

— En voilà une vie, ici! grommelait-il. Chez Petr Ivanovitch, il paraît qu'on allume le feu à la cuisine une fois par mois, sans plus. Ses gens mangent dehors. Dieu ! En voilà un petit peuple, vraiment... Et on les appelle des Pétersbourgeois ! Mais chez nous, le dernier des chiens mange dans une écuelle à lui !

Alexandre semblait partager l'opinion d'Evsiei; mais il gardait le silence. Il alla à la fenêtre, et vit des tuyaux de cheminées, des toits, des murs de briques noirs et sales ; il compara à ce spectacle

le paysage qu'il contemplait quinze jours auparavant par la fenêtre de sa maison, au village, et il devint triste.

Il sortit, s'en fut dans la rue. Une vraie cohue : tous s'en allaient quelque part, courant, levant à peine les yeux sur les autres passants, et seulement pour ne point s'entre-heurter. Il se rappela son chef-lieu, où toute rencontre, avec tel ou tel, pour ceci ou pour cela, offrait de l'intérêt.

C'était Ivan Ivanitch allant chez Petr Petrovitch, chacun, dans le pays, savait bien pourquoi; c'était Maria Martinovna qui revenait des vêpres, ou Afanassi Savitch qui partait pour la pêche... Plus loin, chevauche en un galop à se casser le cou, un gendarme que le gouverneur envoie quérir le médecin; et chacun sait que son Excellence Mme la Générale va avoir la bonté d'accoucher, encore que, au dire des marraines et des commères, il soit peu séant de parler de ces choses-là avant qu'elles arrivent. Et tous demandent : « Quoi? un garçon? Une fille? » Et les dames de préparer d'élégants bonnets. . . Voici Matviei Matviéitch qui sort de chez lui, armé d'un gourdin, à six heures du soir. Et nul n'ignore qu'il va se livrer à son exercice quotidien, que, sans cette promenade, son estomac se refuserait à digérer, et qu'il va fatalement faire une station auprès des fenêtres du vieux sovetnik, lequel, — : nul n'ignore non plus

ce détail, — est occupé, à la même heure, à prendre son thé.

A chacun un salut, et quelques paroles. Ceux même que tu ne salues pas, tu sais qui ils sont, où ils vont et pourquoi. Et si tu aperçois un étranger pour la première fois, ta figure se change en un signe d'interrogation ; tu t'arrêtes, tu tournes la tête une ou deux fois, et, rentré chez toi, tu décris le costume et les allures du nouveau venu. On bavarde, on invente : Qui est-ce? D'où vient-il? Pourquoi?... Ici, on écarte les gens de son chemin d'un coup de coude, comme on écarterait un ennemi.

Avec la curiosité d'un provincial, Alexandre se mit aussitôt à dévisager tous les gens bien mis qui passaient près de lui, croyant voir parmi eux un ministre ou un ambassadeur. Ou bien c'étaient, bien sûr, des écrivains : « Ne serait-ce pas un tel ? ou tel autre ? » Mais il s'en lassa bientôt. Ministres, ambassadeurs, écrivains, il en voyait partout.

Il regarda les maisons, et sa tristesse redoubla. Il était désolé par ces entassements de bâtisses de pierre tirées au cordeau, uniformes, qui, semblables à de gigantesques tombeaux, s'allongeaient à perte de vue les unes au bout des autres.

— Voici la lin d'une rue, pensait-il ; mes yeux vont enfin pouvoir se reposer; peut-être vais-je

voir une colline, de la verdure, ou quelque haie abandonnée.

Hélas ! voici que recommence cette file de maisons toutes pareilles, toutes en pierre, avec leurs quatre rangs superposés de fenêtres. Et après cette rue, une autre reprend, toujours semblable ; avec une autre file de maisons exactement les mêmes.

A droite, à gauche, où qu'on regarde, de toutes parts se dressent, comme des casernes, maisons^ maisons, et maisons, pierres, pierres, et pierres, et ainsi de suite à l'infini. Point d'espace où s'épande la vue : partout l'emprisonnement. De même pensées et sentiments semblaient emprisonnés.

A mères étaient les premières impressions du provincial à Saint-Pétersbourg. Il se sentait dans un désert, abandonné, malheureux ; personne ne faisait attention à lui. Il se perdait, ici ; ni la nouveauté, ni la variété des tableaux, ni le mouvement de la foule ne parvenaient à le distraire. Ce qu'il voyait ici qui n'était point chez lui, son amour-propre de clocher le lui faisait trouver mauvais.

Voici qu'il se prend à songer, et qu'il se transporte, en esprit, dans sa ville. La jolie vue ! Cette maison a un toit pointu et une haie d'acacias ; sur le toit une niche : le colombier. Le marchand Izumine aime à prendre les pigeons; et

c'est pourquoi il s'est bâti ce colombier sur le toit. Matin et soir, coiffé de son bonnet de nuit, enveloppé dans sa robe de chambre, armé d'un bâton, il se tient sur son toit plat, gesticulant et sifflant.

Cette autre maison, ne dirait-on pas une tabatière? Toute en fenêtres sur les quatre façades, et un toit plat : c'est un vieux bâtiment tout prêt, semble-t-il, à s'écrouler de lui-même, ou que le soleil va brûler. Le bois dont il est fait a pris je ne sais quel ton gris- clair. C'est à trembler de vivre là, dans cette maison ; et pourtant on y vit. Parfois, il est vrai, le propriétaire, inspectant le plafond qui s'affaisse, branle la tête en murmurant: « Ira-t-il jusqu'au printemps ? — Eh ! peutêtre bien! » se répond-il. Et il continue d'y vivre, craignant, non pour lui, mais pour sa bourse.

Non loin de là, coquettement, brille la jolie et si rustique maison du médecin, étalée en demicercle avec deux petites ailes pareilles entre elles. En voici une autre toute perdue dans la verdure, une autre qui tourne le dos à la rue. A deux verstes de là, une haie, et, derrière, sur les arbres, des pommes rouges, convoitise des enfants.

Autour des maisons, l'herbe pousse drue. Voici des pierres tombales. Voici le Palais de Justice : comme on le reconnaît bien vite ! Nul ne s'en approche qui n'y ait affaire ; tandis que, dans la capitale, rien ne le distingue des autres maisons.

Même ici, à Pétersbourg, n'est-ce point une honte ! on trouve une boutique dans le palais. Là-bas, dès qu'on a franchi deux ou trois rues, on respire aussitôt un air plus pur. Des petits enclos, puis des potagers ; un peu plus loin, des champs de froment. Et le silence, et le calme, et la nuit ! Dans les rues, comme dans les êtres, toujours l'immobilité heureuse. Là, tout vit librement, franchement. Personne ne s'y trouve à l'étroit. Même les poules et les coqs vont s'ébattant à l'aise par les rues ; vaches et chèvres broutent l'herbe, et les enfants lancent des cerfs-volants.

Mais ici, quelle tristesse! Le provincial soupire; il regrette les clôtures qu'il voyait, là-bas, en face de ses fenêtres, la rue poudreuse ou boueuse, et le pont qui tremblait, et l'enseigne du débitant de boissons. Il ne veut pas convenir que la cathédrale d'Issakov soit plus belle et plus haute que la cathédrale de sa ville à lui ; que la salle des Assemblées de la noblesse soit plus vaste que celle de là-bas. Il s'arrête, indigné par de telles comparaisons. Parfois il s'enhardit même jusqu'à prétendre que tel vin, telle étoffe, se rencontrent chez lui meilleurs et moins coûteux, que ces raretés d'outre-mer, ces écrevisses énormes, ces coquillages, ces poissons rouges, on ne leur ferait pas, là-bas, l'aumône d'un coup d'œil. « Permis à vous d'acheter ces étoffes, ces futilités aux étrangers, de vous faire voler ; eux sont enchantés

de votre sottise ! » Et quelle joie, pour lui, de comparer, de constater que chez lui, dans son pays, meilleurs sont le caviar, les poires et le reste. « C'est cela, que vous appelez des poires ! Chez nous, les kalatchi 1 n'en voudraient point ! »

Mais le provincial sent croître encore sa tristesse, en entrant dans l'une de ces maisons pour y remettre une lettre venue de loin. Il s'imaginait que devant lui les bras allaient s'ouvrir tout grands, qu'on ne saurait comment lui faire un assez bel accueil, ni lui réserver une assez bonne place, ni lui offrir une assez cordiale hospitalité ; qu'on l'interrogerait discrètement sur son mets favori et qu'il serait, lui, confus de tant de politesses. Bah ! il embrasserait, sans vaines cérémonies, l'hôte avec l'hôtesse, et les tutoierait bien vite comme des amis de vingt ans. Tous boiraient ensemble des liqueurs et qui sait ? chanteraient des refrains en chœur !

Qu'il était loin de compte ! A peine si on le regarde ; on fait la grimace, on s'excuse sur les affaires : si l'affaire est grave , on lui fixe une heure qui n'est ni celle du dîner, ni celle du souper ; on ne connaît pas du tout l'heure de l'amiral 2 ; ici, ni vodka, ni collation. L'hôte évite

2 Expression russe : l'heure précise, comme on dit en

France : l'heure militaire.

les accolades, et regarde d'un air tout drôle le nouveau venu. Dans la pièce voisine on entend des bruits de verres et de cuillers ; il semble qu'on devrait l'inviter; au contraire on trouve d'habiles formules pour le congédier. Tout est clos ; chaque porte a sa sonnette. Est-ce assez désolant? Et les visages sont étrangement froids et revêches. Tandis que là-bas, au pays, on entre sans peur; si le dîner est fini, on le recommence pour vous. Matin et soir, le samovar est à demeure sur la table ; des sonnettes, on n'en trouve pas même dans les magasins. On s'embrasse, on s'étreint, tous, parents et étrangers. Là-bas, les voisins sont de vrais voisins. On vit la main dans la main, les âmes confondues. Les parents sont de vrais parents. Triste ! Triste î

Alexandre était arrivé à la place de l'Amirauté. Là, il s'arrêta, ébahi. Il demeura près d'une heure devant la statue de bronze, mais il n'eut point dans l'àme la rancune amère du pauvre Onéghine 1 : un enthousiasme rêveur, plutôt. Il contempla la Neva, qui longeait le palais ; et ses yeux s'éclairèrent. Subitement il eut honte de son culte pour les petits ponts branlants de là-bas, les haies, les clôtures vermoulues. Il se sentit joyeux et léger ; la foule, la cohue, tout revêtit à ses yeux un aspect tout autre. L'espérance, étouffée un moment

1 Personnage de Pouschkine.

par la première impression de mélancolie, se rallumaenlui.Unevie nouvelle lui ouvrait son étreinte, le sollicitait vers l'inconnu. Son cœur battait à se rompre. Il rêvait d'une tâche bénie, d'efforts altiers, et grave, cheminait le long de la perspective Nevsky, se considérant comme le citoyen d'un monde nouveau. Sa rêverie durait encore, lorsqu'il se retrouva chez lui.

Le soir, à onze heures, son oncle l'envoya chercher et l'invita à prendre le thé.

— Je sors du théâtre, lui dit-il, étendu sur le divan.

— Que ne me l'avez-vous dit plutôt, petit oncle ! Je vous aurais accompagné.

— J'avais un fauteuil : où te serais-tu placé ? Sur mes genoux, sans doute ? Demain, vas-y tout seul, si tu veux.

— Tout seul, ce n'est pas gai, petit oncle. On n'a personne à qui communiquer ses impressions.

— À quoi bon ? Il faut s'habituer à sentir, à raisonner, en un mot à tout faire seul. Gela finit toujours par servir. Mais j'y songe; pour aller au théâtre, il faut que tu sois décemment vêtu.

Alexandre regarda ses habits, et les paroles de son oncle le surprirent.

« En quoi donc ne suis-je pas décemment vêtu? pensait-il. Une redingote bleue, un pantalon bleu ! »

— J'ai chez moi, petit oncle, dit-il, beaucoup d'effets; c'est Kônigschtein qui les a coupés. C'est lui qui, chez nous, habille le gouverneur.

— Il n'importe ; tout cela ne te servira guère ; un de ces jours, je te conduirai chez mon tailleur. Mais ceci est peu de chose. Nous avons à causer plus sérieusement. Dis-moi, pourquoi es-tu venu à Pétersbourg ?

— Je suis venu... pour y vivre ?

— Pour y vivre, c'est-à-dire... Si vivre, pour toi, c'est manger, boire et dormir, ce n'était pas la peine de te déranger. Ici, tune saurais manger ni dormir aussi bien que là-bas. Si tu as rêvé autre chose, alors explique-toi.

— Je voulais dire : pour jouir de la vie..., rectifia Alexandre qui devint tout rouge. Je m'ennuyais à la campagne : toujours la même chose !

— Ah ! voilà ! Tu vas donc louer un bel étage sur la perspective Nevsky, acheter une calèche, te créer un grand cercle de relations, donner chez toi des soirées ?

— Mais tout cela est trop cher, sans doute ! fit naïvement Alexandre.

— Ta mère m'écrit qu'elle t'a remis mille roubles. C'est peu, en effet, reprit Petr Ivanovitch... Un de mes amis est, naguère, arrivé ici. Il s'ennuyait, lui aussi, à la campagne. Il voulait jouir de la vie, lui aussi. Mais il s'est muni de cinquante mille roubles, et chaque année il en recevra

autant. En voilà un qui, vraiment, pourra jouir de la vie, à Pétersbourg. Mais toi, point. Tu n'es point venu pour cela.

— Il résulte de vos paroles, petit oncle, que je ne sais pas moi-même pourquoi je suis venu?

— C'est à peu près cela ; ou plutôt, ce n'est vrai qu'à moitié. N'aurais-tu point oublié, en venant, de te demander pourquoi tu venais? N'est-ce point plutôt cela ?

— Avant même que la question fût posée, j'avais une réponse toute prête, répondit fièrement Alexandre.

— Que ne le disais-tu ! Voyons, parle.

— J'ai été poussé par je ne sais quel inexprimable aiguillon, un désir de nobles actions que je brûlais de mener à bien.

Petr Ivanovitch se souleva un peu de son divan , ôta son cigare de ses lèvres et dressa l'oreille.

— ... Et j'ai voulu réaliser ces espoirs qui bouillonnaient...

— Est-ce que tu ne fais pas des vers ? demanda tout à coup Petr Ivanovitch.

— Et de la prose aussi, mon petit oncle. Et vous me permettrez de vous apporter...

— Non, non, plus tard, quelque jour. C'était une simple question.

— Mais pourquoi cette question ?

— C'est que tu avais une manière de parler...

— N'était-ce donc pas bien, ce que je disais ?

— C'était peut-être fort bien, mais tout-à-fait neuf.

— Cependant notre professeur d'esthétique ne parlait pas autrement, et il passait pour le plus éloquent des professeurs, dit Alexandre tout confus.

— Et de quoi parlait-il ainsi?

— De ce qu'il enseignait.

— Ah !

— Mais comment dois-je parler, mon petit oncle ?

— Mais tout simplement, comme tout le monde, et non point comme un professeur d'esthétique. Et puis, il est assez difficile d'expliquer la chose en deux mots. Tu le verras toi-même, plus tard. Tu veux évidemment me forcer à rassembler mes souvenirs de l'Université, pour en venir à traduire ainsi tes paroles : tu es venu à Pétersbourg chercher une carrière et une fortune.

— Oui, petit oncle, une carrière.

— Et une fortune, ajouta Petr Ivanovitch ; car que serait une carrière sans fortune? L'intention est bonne ; mais ce n'était pas la peine de te déranger.

— Pourquoi donc? Je suppose que vous ne parlez pas d'après votre expérience personnelle ! dit Alexandre en promenant ses regards autour de lui.

— Parfaitement observé ! Je suis en effet solidement établi, et mes affaires ne sont point mauvaises. Mais sous quelque point de vue que j'envisage ta situation et la mienne, je trouve entre nous deux une grande différence.

— Certes ! je n'oserais pas non plus me comparer à vous.

— Ce n'est point cela. Tu peux être dix fois plus savant, dix fois meilleur que moi. Mais je ne te crois point capable de prendre un autre pli, et le pli que tu as pris là-bas... oh! oh! mais tu as été là-bas choyé, gâté par ta mère ! Où prendraistu l'énergie de supporter ce que j'ai supporté? Et puis, tu dois être un rêveur ; et il n'y a point ici de place pour les rêveurs. Les gens comme nous viennent ici pour agir.

— Mais je suis peut-être aussi en état d'agir ; pourvu seulement que vous ne me refusiez pas le secours de vos conseils et de votre expérience !

— J'appréhende fort de te conseiller. Je ne réponds de rien, avec ta nature de campagnard. S'il en advenait quelque sottise, tu me la reprocherais. Ce que je puis te promettre, c'est de te donner toujours mon opinion. Tu t'y conformeras ou non, comme il te plaira. Mais je n'espère pas grand succès. Chez vous, là-bas, vous avez une singulière façon de voir la vie. Comment t'en défaire? Vous êtes altérés d'amour, d'amitié, de toutes les joies de l'existence ! Vous vous figurez

que la vie consiste uniquement à dire : « Ah ! » et « Oh ! » Vous pleurez, vous sanglotez, vous aimez : de besogne, point. Si je réussis à te désapprendre tout cela, ce sera déjà un joli résultat.

— Je tâcherai, petit oncle, de me plier aux usages courants. Aujourd'hui, en examinant ces énormes vaisseaux qui nous apportent les produits des plus lointaines régions, j'ai pensé aux progrès de l'humanité moderne. J'ai compris l'agitation de cette foule intelligente et active. Je suis prêt à m'y mêler...

En entendant ces paroles, Petr'Ivanovitch, relevant ses sourcils, regarda fixement son neveu, qui s'interrompit.

— Dieu sait ce qu'ils se mettent dans la tête, dit l'oncle. « Une foule intelligente et active ! » Vrai, tu aurais mieux fait de rester chez toi. C'est là-bas que tu aurais admirablement vécu ton siècle ! Tu aurais été le plus savant de tous ; tu aurais passé pour un poète et pour un homme éloquent ; tu aurais cru à l'amour éternel, immuable, à la famille, au bonheur ; tu te serais marié, et tu serais, sans t'en apercevoir, arrivé jusqu'à la vieillesse ; et de fait, tu aurais été heureux à ta manière. Mais, crois-moi, à la manière d'ici, tu ne parviendras pas à être heureux. Ici, toutes ces belles choses ne sont bonnes qu'à jeter à bas.

— Comment! petit oncle; l'amour et l'amitié,

ces sentiments hauts et saints, tombés, pour ainsi parler, du ciel dans la fange terrestre...

— Quoi?

Alexandre se tut.

— L'amour et l'amitié sont tombés dans la fange ? Eh bien ! vas-tu débiter ici de pareilles niaiseries ?

— Ces sentiments n'existent-ils donc pas ici comme là-bas?

— Hé ! nous avons cela aussi, l'amour et l'amitié. Où donc n'y a-t-il point de ces confitures ! Mais ce ne sont point les mêmes que les vôtres. Plus tard, tu le verras toi-même... Tout d'abord, laisse là tous ces sentiments célestes et sacrés, et vois les choses plus simplement, comme elles sont; tu n'en parleras que mieux, et plus sensément. Mais d'ailleurs, je n'y puis rien...; et maintenant que te voilà ici... tu ne peux repartir tout de suite. Si tu ne trouves pas ce que tu es venu chercher, ne t'en prends qu'à toi seul. Je te dirai, d'avance, ce qui me semblera bon ou mauvais. Mais toi, ensuite, comme il te plaira... Nous essaierons : peut-être pourrons- nous faire de toi quelque chose. Ah! ta petite mère me prie de t'aider de mon argent. Sais-tu ce que je dois te dire ? Ne viens pas m'en demander, de l'argent : c'est toujours ce qui trouble les bons rapports entre gens sérieux. D'ailleurs, ne va pas croire que

c'est pour t'en refuser. Non, s'il t' arrivait d'être acculé, ne te gêne pas, viens m'en demander ; il vaut toujours mieux empruntera son oncle qu'aux étrangers ; moi, du moins, je ne te réclamerai pas d'intérêts. Mais pour ne point te réduire à cette extrémité, je vais te trouver au plus vite une place qui puisse te rapporter de l'argent... A revoir! Repasse demain matin, nous verrons ensemble à tenter quelque chose pour toi, et de quelle manière.

Alexandre monta chez lui.

— Écoute-moi. N'aurais-tu pas envie de souper? dit Petr Ivanovitch qui l'avait suivi.

— Mais oui, petit oncle, volontiers...

— Oh ! chez moi, je n'ai rien à manger. Alexandre gardait le silence.

— Alors pourquoi cette offre aimable ? pensait-

— Je n'ai pas de vivres chez moi, continua l'oncle, et, à cette heure, les restaurants sont fermés. Mais que cela soit une première leçon. Il faut t'habituer. Chez vous, on se lève et on se couche avec le soleil. On mange , on boit , quand la nature le réclame. Fait-il froid? on se met une casquette qu'on rabat sur ses oreilles, et on va sans songer à rien. Fait-il clair? c'est le jour; fait-il noir? c'est la nuit. Ainsi, voilà déjà que tes yeux se ferment; moi je vais seulement me mettre à la besogne: c'est la fin du mois, j'ai

mes comptes à faire. Là-bas, vous humez le bon air toute l'année. Ici, même ce plaisir coûte de l'argent. Ainsi de tout : les antipodes ! quoi ! Eh bien ! ici, on ne soupe pas, surtout à son compte. . . , non plus qu'au mien. De fait, cela vaudra mieux pour toi; cela t'évitera de geindre et de tressauter dans ton lit, la nuit, car je n'ai guère le loisir, moi, de faire le signe de la croix sur toi.

— Oh ! ce sont choses, mon petit oncle, à quoi on s'accoutume aisément.

— Très bien, s'il en est ainsi. Mais je vois que chez vous vous suivez en tout la vieille mode. On peut venir dans une maison, la nuit, on est assuré de trouver tout de suite à souper.

— Eh quoi ! petit oncle, vous n'allez point blâmer cette vertu? c'est la vertu russe.

— La belle vertu! Par désœuvrement, on est heureux d'accueillir les pires gens. « Nous vous en prions, mangez autant que vous le pourrez, pourvu que vous amusiez un peu notre loisir. Aidez-nous à tuer le temps, laissez-nous regarder votre figure : c'est toujours cela de nouveau. Et le manger, pourquoi en serions-nous ménagers? Il ne nous coûte presque rien. Voilà, vraiment, une bien vilaine vertu !

Là-dessus, Alexandre s'en fut se coucher. Il cherchait à deviner quel homme était son oncle. Il se rappela toute la conversation : bien des points lui demeuraient obscurs ; il en était d'autres qu'il se

refusait à croire entièrement. « Ainsi, je ne parle pas bien, pensait-il. L'amour et l'amitié ne sont pas immuables... Ne se moquerait-il pas de moi, mon petit oncle ? Est-il possible que les usages soient tels ici?... Mais ce qui a séduit surtout Sofia, n'est-ce pas mon éloquence ? L'amour de Sofia n'est-il donc pas éternel? Est-ce que vraiment on ne soupe pas ici? » Longtemps encore il s'agita dans son lit, la tête remplie de pensées craintives et l'estomac vide, ce qui le tint longtemps éveillé.

Deux semaines se passèrent.

Petr Ivanovitch se montrait d'un jour à l'autre plus enchanté de son neveu.

— Il a du tact, disait-il à l'un de ses associés : chose que je n'aurais pas attendue d'un campagnard. Il n'est pas indiscret; il ne vient point chez moi sans invitation; dès qu'il s'aperçoit qu'il est de trop, vite il disparaît. Il ne me demande pas d'argent. C'est un petit garçon bien paisible. Il a force manies ; il saute sur les gens pour les embrasser, il s'exprime comme un séminariste. Mais il finira par se défaire de ces habitudes. C'est déjà bien beau qu'il ne soit pas agrippé à mon cou.

— A-t-il de la fortune ? interrogea l'associé.

— Non, quelque cent misérables âmes.

— Eh mais... s'il a des aptitudes, il pourra arri-

ver avec cela. Vous-même, il me semble, vous n'avez pas commencé avec beaucoup... Tant mieux !...

— Oh ! non ; il ne fera jamais rien qui vaille. Avec d'aussi stupides enthousiasmes, on n'arrive à rien. Toujours des « Ah ! >* des « Oh ! » Il ne se pliera jamais aux usages d'ici. Gomment se créerait-il une carrière ? Il a eu grandement tort de venir : mais enfin, cela le regarde.

Alexandre se faisait un devoir d'aimer son oncle. Mais il ne pouvait cependant s'accoutumer à son caractère et à son tour d'esprit.

« Mon petit oncle m'apparaît comme un homme bon, écrivait- il un matin à son amiPospielov; très intelligent aussi, mais par trop prosaïque, toujours préoccupé d'affaires et de chiffres. On dirait que son àme est enchaînée au sol ; jamais elle ne s'enlève dans les pures sphères, isolées des mesquins soucis terrestres, vers les hautes, les sereines cimes de la nature humaine. Le ciel, pour lui, est à jamais soudé à la terre. Avec son âme, je le crois bien, jamais je ne mêlerai mon âme. Je pensais, en arrivant ici, qu'il allait, lui, mon oncle, me donner une place dans son cœur, me réchauffer, parmi tous ces étrangers glacés, à l'étreinte chaude de l'amitié : et tu sais que l'amitié est une seconde providence. Eh bien ! lui aussi, il n'est, à mon égard, qu'un de ces étrangers. Je pensais passer tout mon temps, en sa compa-

gnie, et ne le quitter jamais. Et qu'ai-je trouvé ? De froids conseils, qu'il appelle pratiques ; que je les aurais préférés moins pratiques , mais empreints d'une sympathie cordiale ! Ce n'est point de l'orgueil chez lui ; mais il est ennemi de toute effusion. Jamais nous ne dînons, nous ne soupons ensemble ; nous n'allons ensemble nulle part. Revenu au logis, jamais il ne me dit d'où il vient, ce qu'il a fait : où il va, pour quoi, quels sont ses amis, ce qu'il aime ou non, comment il passe le temps, c'est ce qu'il me laisse ignorer. Je ne le vois jamais spécialement fâché, ni affectueux, ni absolument triste, ni absolument gai. Son cœur demeure étranger aux expansions de l'amour et de l'amitié, aux aspirations vers le beau. Il serait oiseux de lui parler sous le coup de l'inspiration, comme parlait, quasi divinement, notre Ivan Semenitch , inoubliable lorsque — t'en souviens-tu? — il tonnait du haut de la chaire, et que nous frémissions, extatiques, sous ses regards fulgurants et ses paroles de feu ! Mon oncle écoute, les sourcils relevés, et regarde d'une singulière façon, ou bien il a un sourire qui me glace le sang. Et adieu l'inspiration ! Parfois il me rappelle le Démon de Pouschkine : il ne croit ni en l'amour, ni en rien autre. Il tient que le bonheur n'existe pas, que nul ne l'a promis à l'homme; que la vie seule existe, également partagée en bien et en mal, en jouissances,

succès, santé, repos, et en souffrances, échecs, maladies, angoisses; que toutes ces choses doivent s'envisager simplement, sans souci des questions oiseuses (qu'en dis-tu? oiseuses!) sur la fin de notre destinée, sur notre origine, sur l'essence des choses. Ces questions, affirme-t-il, ne sont pas faites pour nous ; elles nous empêchent de voir ce que nous avons sous le nez et de songer à nos affaires. Les affaires, voilà le seul mot qu'on lui entende répéter. Jamais tu ne devinerais s'il éprouve un plaisir ou non. Devant ses comptes, comme au théâtre, il demeure toujours égal à lui-même. Visiblement, il ignore les émotions fortes ; et le sens du beau semble étranger à son âme. Je crois même qu'il n'a jamais lu Pouschkine... »

Petr Ivanovitch apparut inopinément dans la chambre de son neveu, et le surprit, la plume à la main, devant cette lettre.

— Je suis venu voir comment tu t'es installé, dit l'oncle, et causer un moment d'affaires avec toi.

Alexandre sursauta et, vivement, couvrit de sa main quelque chose.

— Serre tes secrets. Je vais me détourner, si tu veux. Est-ce fait? Et cela, qui est tombé par terre, qu'est-ce donc ?

— Ce n'est rien, petit oncle, commençait Alexandre.

Mais il se troubla et se tut.

— Des cheveux ! Et il prétend que ce n'est rien ! Ah ! puisque j'ai vu ceci, montre-moi encore cela, que tu tiens serré dans ta main.

Alexandre, comme un écolier pris en faute, ouvrit à regret la main et laissa voir une bague.

— Qu'est-ce donc ? D'où te vient-elle? demanda Petr Ivanovitch.

— C'est, mon petit oncle, des signes sensibles de... rapports immatériels...

— Gomment ! Comment î Donne-les donc un peu par ici, ces signes...

— Ce sont des gages...

— Sans doute apportés de là-bas ?

— En souvenir de Sofia et de nos adieux.

— Et tu as fait faire à ces objets quinze cents verstes de chemin?

L'oncle secoua la tête.

— Tu aurais aussi bien fait d'apporter un sac en plus de framboises séchées ; on les aurait, du moins, vendues à l'épicier. Mais ces gages !...

Ses regards allaient des cheveux à la bague. Il approcha les cheveux de son nez pour les flairer, et soupesa la bague dans ses doigts. Il prit ensuite un papier sur la table , enveloppa les deux gages, roula le tout en un tapon qu'il jeta par la fenêtre.

— Petit oncle! s'écria Alexandre stupéfait, en lui prenant la main, mais trop tard.

Le tapon vola par-dessus l'angle du toit voisin et alla tomber dans le canal, sur le rebord d'un bateau chargé de briques ; de là il rebondit et s'enfonça dans l'eau. Alexandre, muet, avec une expression d'amer reproche, considérait son oncle.

— Petit oncle ! répéta-t-il.

— Quoi?

— Gomment qualifier ce que vous venez de faire ?

— Tout bonnement le jet au canal de ces signes immatériels, de toutes ces bêtises qu'on ne peut garder dans une chambre.

— Des bêtises, des bêtises, cela!

— Eh ! que croyais-tu donc que ce fût ? La moitié de ton cœur, peut-être?... Je viens chez lui pour affaires, et voilà à quoi il s'amuse ! Il reste assis à rêvasser sur des bêtises !

— Est-ce que cela fait tort aux affaires , petit oncle ?

— Absolument. Les jours se passent, et tu ne m'as pas encore fait, jusqu'à présent, part de tes projets. Veux-tu prendre du service, ou quoi?... Pas un mot. Et cela, parce que tu as l'esprit hanté par les gages de Sofia. C'est à elle que tu écrivais, bien sûr.

— Oui, j'avais commencé...

— Et ta mère, lui as-tu écrit?

— Pas encore ; je voulais lui écrire demain.

— Pourquoi demain ? Demain seulement, à sa

mère, et aujourd'hui même, à Sofia qu'il aura sûrement oubliée avant un mois.

— Sofia ! Oublier Sofia? Est-ce possible?

— Il le faut. Si je n'avais jeté ces gages par la fenêtre, tu aurais été capable de conserver un mois de plus sa mémoire. Je t'ai rendu un double service. Dans quelques années, ces signes t'auraient rappelé une bêtise dont tu aurais rougi.

— Quoi, rougir d'un souvenir si saint, si pur? C'est nier toute poésie !

— Quelle poésie vois-tu dans la stupidité? De la poésie, ah ! on en trouve dans la lettre de ta tante : les petites fleurs jaunes, l'étang, je ne sais quel mystère. Quand je me suis mis à la lire, je me suis senti si mal, que je ne pourrais le dire. Encore un peu j'aurais rougi, ce dont j'ai cependant bien perdu l'habitude.

— C'est épouvantable, petit oncle. Sûrement, vous n'avez jamais aimé !

— Je n'ai jamais, il est vrai, aimé des gages pareils.

— Mais c'est mener une existence de bois, dit Alexandre vivement ému ; c'est végéter, et non point vivre ; végéter sans enthousiasme, sans larmes, sans vie, sans amour...

— Et sans cheveux, ajouta Fonde.

— Mais comment pouvez-vous, petit oncle, railler si froidement ce que le monde a de meilleur ?

C'est un crime, cela! L'amour... les tendresses sacrées...

— Je le connais, ce saint amour. A ton âge, la simple vue d'une boucle de cheveux, d'un petit soulier ou d'une jarretière, une pression de la main... et dans tout le corps elle s'insinue, cette sainte, cette sublime tendresse. Si l'on s'y abandonne, oh !... Ton amour est dans l'avenir ; tu n'y échapperas pas ; mais les affaires t'échapperont, si tu ne commences à t'en occuper.

— Comment ! l'amour n'est pas une affaire sérieuse !

— Non !... un agréable passe-temps. Mais il ne faut point trop s'y livrer, ou gare les bêtises ! C'est précisément ce que j'appréhende pour toi.

L'oncle hocha la tête.

— Je t'ai presque trouvé une place. Car enfin, tu veux prendre du service?

— Ah ! petit oncle, que je suis heureux ! Alexandre s'élança et baisa son oncle sur la joue.

— Il y est tout de même arrivé ! s'écria Petr Ivanovitch en s'essuyant la joue. Comment ne me suis-je pas tenu en garde? Enfin, écoute... A propos, que sais-tu? A quoi te sens-tu apte?

— Je sais la théologie, le droit national, civil, le droit canon, le droit féodal, la diplomatie, l'économie politique, la philosophie, l'esthétique, l'archéologie . . .

— Assez ! assez ! Mais écris -tu convenablement le russe? C'est le point le plus essentiel.

— Belle question, petit oncle! Si je sais écrire le russe ? dit Alexandre.

Et, courant à sa commode, il en tira divers papiers. Pendant ce temps, son oncle prit sur la table la lettre interrompue et se mit à. la lire.

En revenant vers la table avec ses papiers, Alexandre vit son oncle en train de lire. Ses papiers lui tombèrent des mains.

— Qu'est-ce que vous lisez, petit oncle? fit-il, effrayé.

— Rien. J'ai vu là une lettre, adressée à un ami sans doute... Excuse-moi, j'ai voulu savoir comment tu écris.

— Et cette lettre, l'avez-vous lue ?

— A peu près. Il reste quelques lignes encore ; je m'en vais les finir... Eh! il n'y a point de secrets là-dedans, j'imagine ? sans quoi tu ne laisserais pas traîner ce papier de la sorte.

— Que devez-vous penser de moi, maintenant?

— Que tu écris convenablement, d'une écriture à la fois régulière et courante.

— Vous n'avez sans doute point lu ce que j'ai écrit ? demanda vivement Alexandre.

— Mais si... je crois bien que c'est tout, dit Petr Ivanovitch, en embrassant du regard les

deux feuillets. Tu commences par décrire Pétersbourg, puis tes impressions, puis tu me décris, moi.

— Dieu! s'écria Alexandre, en se couvrant le visage de ses mains.

— Quoi? Qu'est-ce qui te prend?

— Et vous dites cela tranquillement? Vous ne vous fâchez pas, vous ne me détestez pas?

— Non. Pourquoi te détesterais-je?

— Oh! redites-moi cela! rassurez-moi!

— Mais non, mais non, mais non !

— Oh! je n'ose le croire. Prouvez-le moi, petit oncle?

— Gomment?

— En m'embrassant.

— Excuse-moi ; cela, je ne le puis.

— Pourquoi?

— Parce que ce mouvement manque tout à fait de bon sens ; ou, pour dire comme ton professeur, parce que ma raison ne m'y invite point. Ah ! si tu étais une femme, ce serait autre chose ! Alors on s'embrasse sans y penser, avec des intentions autres.

— Mais les émotions, petit oncle, veulent être exprimées ; elles appellent de l'élan, de l'expansion...

— Pas chez moi; elles ne veulent, n'appellent rien chez moi ; et si elles exigeaient quoi que ce soit, je les ferais taire. Je t'engage à en faire autant.

— Pourquoi donc?

— Pour que, par la suite, lorsque tu auras vu de plus près un homme que tu auras embrassé, tu n'aies point à rougir de ton embrassade.

— Ne saurait-il arriver, petit oncle, qu'on repousse un homme et qu'on le regrette ensuite ?

— Évidemment ; mais aussi je ne repousse jamais personne.

— Et moi aussi, vous n'allez point, malgré mon procédé, me repousser en me traitant de monstre?

— Est-ce que, pour toi, quiconque écrit une bêtise devient par le fait un monstre ? Il y en aurait beaucoup, alors.

— Oui, mais lire, sur soi-même, de si dures vérités ; et écrites par qui ? par son propre neveu ?

— T'imaginerais-tu avoir écrit des vérités ?

— Oh! mon oncle, je me suis nécessairement trompé I Mais je réparerai cela. Pardonnez-moi.

— Veux-tu que je te la dicte, moi, la vérité ?

— Je vous en prie !

— Assieds-toi et écris.

Alexandre prit du papier et une plume. Petr Ivanovitch, les yeux toujours fixés &ur la lettre d'Alexandre, dicta :

— « Mon cher ami. » As-tu écrit ?

— J'ai écrit.

— « Pétersbourg et mes impressions, je ne te les décrirai pas... »

Alexandre après avoir écrit répéta. — « Je te les décrirai pas... »

— « Pétersbourg a été déjà depuis longtemps décrit : et ce qui n'a pas été décrit, il faut le voir de ses propres yeux. Quant à mes impressions, tu n'as rien à en faire : inutile de perdre sans raison mon temps et mon papier. Mieux vaut décrire mon oncle, car c'est là un point qui me touche personnellement. »

— Mon oncle? interrogea Alexandre.

— Voyons : tu écris, toi, que je suis très bon et très savant. C'est peut-être vrai, peut-être non. Prenons plutôt la moyenne. Écris :

— « Mon oncle n'est ni bête ni méchant. Il me veut du bien. »

— Mais, petit oncle, croyez bien que je sais apprécier, que je ressens..., dit Alexandre.

Et il s'élançait pour l'embrasser.

— « ... Du bien, encore qu'il ne me saute pas au cou à tout bout de champ... » dit Petr Ivanovitch en continuant sa dictée.

Alexandre, n'ayant pu le joindre, se rassit.

— « ... Et il me veut du bien, parce qu'il n'a aucune raison, ni aucune envie de me vouloir du mal, et aussi parce qu'il en a été prié par ma petite mère, qui l'a bien traité, jadis, lui aussi. Il dit qu'il ne m'aime pas, et c'est bien naturel. En deux semaines, on n'arrive pas à aimer quelqu'un ; moi non plus, je

ne l'aime pas encore , bien que je l'assure du contraire... »

— Quoi? dit Alexandre.

— Ecris, écris... « Mais enfin, nous commençons à nous accoutumer l'un à l'autre. Il prétend même que l'on peut se passer entièrement d'affection. Il n'est pas là tout le temps derrière moi, à m' embrasser du matin au soir, car il tient cela pour absolument oiseux et n'en a d'ailleurs pas le temps.

« Il est ennemi de toute effusion... » Oui, on peut laisser cela, c'est fort bien dit. As-tu écrit?

— J'ai écrit.

— Eh bien, qu'y a-t-il encore dans cette lettre? — « Une âme prosaïque, un démon... » Ecris.

Tandis qu'Alexandre écrivait, Petr Ivanovitch prenait sur la table un papier, le pliait, l'enflammait et en allumait un cigare ; puis il jeta le papier par terre et posa le pied dessus.

— « Mon oncle n'est ni un démon ni un ange, mais un homme comme tous les autres, » dictat— il. « Seulement il ne nous ressemble pas à tous deux. Il sent et pense en être terrestre. Il estime que, vivant sur la terre, il nous est impossible de nous envoler au ciel, où, d'ailleurs, nous ne sommes pas invités ; que nous devons plutôt songer aux affaires humaines pour lesquelles nous sommes créés. Aussi prend-il intérêt à toutes

les affaires humaines, et, notamment à la vie telle qu'elle est, et non point telle que je la voudrais. Il croit au bien comme au mal, au beau comme au laid. Il a foi aussi dans l'amour et l'amitié ; mais il ne pense pas que ces choses soient tombées du ciel dans la fange. Et il tient que, créées avec les hommes et par les hommes, il faut les prendre comme elles sont ; et qu'en général il faut voir les choses de près, par leur côté essentiel, et non se laisser aller Dieu sait où !

« Il admet que les honnêtes gens puissent nouer des relations qui, à la faveur de rapports fréquents et d'une longue habitude, se transforment parfois en amitié. Mais il tient aussi que l'éloignement émousse l'habitude, qu'on s'oublie aisément, et que ce n'est nullement un péché. Il est persuadé que je finirai par t'oublier comme tu m'oublieras. A moi comme à toi, naturellement, cela va sembler étrange : mais il est d'avis que nous nous accoutumions à cette idée, pour n'être point dupes tous deux. Sur l'amour, il a, à peu de différence près, les mêmes vues. 11 nie l'amour immuable et éternel, comme il nie les démons domestiques. Et il nous engage à l'imiter. Il me conseille d'ailleurs de songer le moins possible à ces choses-là, et je te renvoie son conseil. Mais il dit que cela viendra de soi, tout naturellement. Il dit que la vie ne consiste pas seulement en l'amour, que pour l'amour, comme pour tout, il y a un temps; mais que

rêver toute la vie à -l'amour seul, c'est sot. Ceux qui poursuivent l'amour sans pouvoir jamais s'en passer vivent par le cœur; leur cerveau s'appauvrit d'autant. Mon oncle s'occupe volontiers d'affaires ; il m'engage à faire de même et moi je t'y engage aussi. « Nous appartenons, dit-il, à une société qui a besoin de nous. » Il ne s'oublie pas lui-même : les affaires, c'est de l'argent, et l'argent, c'est le confort, dont il est grand amateur. Il peut en outre nourrir certains projets grâce auxquels, sans doute, je ne serai jamais son héritier. Mon oncle n'est point uniquement préoccupé de son service et de sa fabrique. Il sait par cœur non seulement Pouschkine... »

— Vous , mon petit oncle ! dit Alexandre étonné.

. — Sans doute. Tu le verras plus tard. Mais écris encore :

— (( Il lit, en deux langues, tout ce qui se publie d'intéressant dans toutes les branches de la science. Il aime les arts, et possède une très belle galerie de tableaux de l'école flamande, vers laquelle ses goûts l'attirent particulièrement. Il va souvent au théâtre ; mais il ne s'y émeut point, ne crie ni « oh! » ni ce ah! » il trouve cela puéril. Il tient qu'il faut se contenir, n'ennuyer personne de ses impressions, puisqu'elles ne peuvent servir à personne. Il ne parle pas non plus un langage baroque ; il me conseille de l'imiter, comme je te le

conseille. Adieu, écris-moi plus rarement et ne gaspille pas ton temps. Ton ami, etc. » Bon! maintenant, mets le mois et le quantième.

— Gomment envoyer une telle lettre ! dit Alexandre. « Ecris plus rarement. » Ecrire cela à quelqu'un qui a fait cent soixante verstes exprès pour me dire adieu une dernière fois ! Lui conseiller, ceci, cela ! Il n'est pas plus bête que moi. Il est sorti le second.

— Il n'importe ! Envoie-la lui tout de même. Peut-être s'assagira- t-il un peu. Cette lettre lui ouvrira un monde de pensées nouvelles. Vous avez fini vos études ; mais votre éducation commence à peine maintenant.

— ... Jamais je n'oserai, petit oncle.

— Je ne me mêle jamais des affaires d'autrui. C'est toi qui m'as prié de faire quelque chose pour toi. Je cherche à te ramener dans le vrai chemin, et à soutenir tes premiers pas. Mais toi, tu veux t'entêter ; à ton aise. Je me borne à te donner mon opinion ; mais je ne veux pas te contraindre ; je ne suis pas ta nourrice.

— Pardon, petit oncle. Je suis prêt à vous obéir, dit Alexandre.

Et il se mit aussitôt à cacheter la lettre ; après quoi, il chercha la lettre à Sofia. Il regarda sur la table, rien; sous la table, rien non plus. Elle n'était pas davantage dans la boîte.

— Que cherches-tu donc? fit l'oncle.

— L'autre lettre... pour Sofia.

L'oncle, lui aussi, se mit à fureter.

— Où donc l'as-tu mise ? dit Petr Ivanovitch. Je ne l'ai pourtant pas jetée par la fenêtre.

— Petit oncle ! qu'avez-vous fait ! Vous en avez allumé votre cigare ! dit Alexandre.

Et il ramassa les morceaux à moitié consumés.

— Vraiment ! s'écria l'oncle. Qu'ai-je fait là ! Et je ne m'en suis pas aperçu! Vois-tu? brûler un objet aussi précieux ! Et d'ailleurs, au fond, sais-tu bien? C'est fort heureux.

— Ah ! mon oncle ! ce ne peut être heureux d'aucune façon, dit Alexandre avec désespoir.

— Mais si ! c'est un bonheur. Tu n'as plus le temps d'écrire pour le courrier, et, d'ici au prochain courrier, tu auras certainement changé d'avis. Tu t'occuperas de ton service, tu n'auras plus ces bêtises en tête. Ainsi, tu auras fait une sottise de moins.

— Mais que va-t-elle penser de moi ?

— Hé ! ce qu'elle voudra. Et puis, je crois qu'elle-même ne peut qu'y gagner. Car enfin, tu ne vas pas l'épouser ! Elle pensera que tu l'as oubliée, elle t'oubliera elle-même ; et elle n'en sera que plus à son aise pour assurer a son prochain prétendant qu'elle n'a jamais aimé, dans sa vie, d'autre homme que lui.

— Vous êtes véritablement, mon petit oncle, un homme extraordinaire. Il n'y a pour vous ni

fidélité, ni serments sacrés. La vie, si belle, si pleine d'enchantements et de caresses, la vie, pareille à un lac limpide...

— Où fleurissent des fleurs jaunes. Est-ce là ton lac ? interrompit l'oncle.

— Gomme un lac, poursuivit Alexandre, la vie recèle quelque mystère, quelque merveilleux délice...

— De la vase, peut-être, mon cher !

— Pourquoi, mon petit oncle, voulez-vous puiser la vase?... Pourquoi battre ainsi en brèche, pourquoi avilir toutes les joies, tous les bonheurs, toutes les espérances ? Pourquoi voir ainsi le monde en noir?

— Je le vois comme il est ; fais comme moi, si tu ne veux être dupe. Avec des idées comme les tiennes, oui, la vie peut être belle, dans ton village, là-bas où vivent, non des humains, mais des anges. Regarde, par exemple, Zaïezjalov : un saint homme, n'est-ce pas? Et ta petite tante, quelle àme haute et sensible. Sofia, elle aussi, je suppose, est une sotte, comme ta tante. Et encore...

— Achevez, petit oncle, dit Alexandre fâché.

— Et encore, les rêveurs de ton espèce s'en viennent jusqu'ici, flairer s'ils ne sentiront point quelque part le parfum d'une amitié ou d'un amour immuables. Je te le répète pour la centième fois, ce n'était pas la peine de partir.

— <( Elle affirmera à son prétendant qu'elle n'a jamais aimé personne avant lui, » se disait Alexandre.

— Tu continues à radoter.

— Non, je suis certain que Sofia, franchement, loyalement, lui remettra aussitôt mes lettres et...

— Et tes signes, dit Petr Ivanovitch.

— Oui, et les gages de nos relations... Elle dira: « Voici celui qui, le premier, éveilla les cordes de mon cœur, celui dont le nom les fit vibrer pour la première fois ! »

L'oncle releva les sourcils et ouvrit les yeux tout grands.

Alexandre se tut.

— Eh bien ! tu as fini de faire vibrer tes petites cordes ?... Hé ! mon cher, ta Sofia est réellement une sotte, si elle en use de la sorte. J'espère bien qu'elle a une mère ou quelqu'un pour l'arrêter.

— Vous, petit oncle, vous ne craignez point de taxer de sottise cet élan le plus saint de l'âme, cette expansion sacrée du cœur? Que voulez-vous qu'on pense de vous ?

— Ce qu'il te plaira de vouloir. Mais ta Sofia, si elle faisait ce que tu dis, donnerait des soupçons à son fiancé, Dieu sait quels soupçons ! et le mariage pourrait être rompu, et pourquoi ? Parce que vous avez cueilli ensemble de petites fleurs jaunes. Non, mon ami, ce n'est point ainsi que se font les affaires. — Enfin, je vois que tu sais écrire

le russe. Demain nous irons tous deux au département ; déjà j'ai parlé de toi à mon ancien collègue, aujourd'hui chef de section. Il y a, m'a-t-il dit, un emploi vacant, mais il faut se hâter. Et ces papiers que tu viens de sortir, qu'est-ce encore ?

— Ah ! mes notes de l'université. Me permettezvous de vous lire quelques pages d'une leçon d'Ivan Semenitch sur l'art grec ?

Et il commençait à compulser rapidement les feuillets.

— Je t'en prie, épargne-moi cela, dit en fronçant les sourcils. Petr Ivanovitch. Et cela, qu'estce que c'est?

— Mes thèses. Je voudrais les présenter à mon chef. J'ai là, notamment, un projet que j'ai rédigé moi-même...

— Oui, un de ces projets réalisés depuis mille ans, ou encore inutiles ou impossibles à réaliser.

— Comment, petit oncle ! Il a été soumis à un haut personnage, ami des lumières. Pour m'en féliciter, il m'invita à dîner avec le recteur... Et voici le début d'un autre projet.

— Je t'inviterai bien deux fois à dîner, moi, pour ne pas te l'entendre lire jusqu'au bout.

— Pourquoi ?

— Parce que tu ne peux, à présent, rien écrire de passable en ce genre ; et cependant le temps s'écoule.

— Pourtant lorsque je suivais les cours...

— Cela te servira avec le temps. Aujourd'hui, ouvre les yeux, lis, apprends et fais ce qu'on te dira.

— Mais comment mon chef connaîtra-t-il mes capacités ?

— Ce sera pour lui l'affaire d'un moment. Il est maître en l'art de connaître les hommes. — Dismoi, quelle place voudrais-tu obtenir ?

— Cela, mon petit oncle, je n'en sais rien.

— Il y a des places de ministres, dit Petr Ivanovitch, de sous-secrétaires, de directeurs, de sous-directeurs, de chefs de bureaux, de commis, de fonctionnaires aux missions particulières... et bien d'autres. Il n'en manque pas.

Alexandre réfléchissait, hésitait, ne savait que choisir.

— Eh bien ! pour débuter, cela t'irait-il , une place de chef de bureau?

— Certainement, répliqua Alexandre. Je prendrais cœur à ma besogne, petit oncle, et peut-être, au bout d'un mois ou deux, passerais-je chef de section.

L'oncle dressa l'oreille.

— Sans doute, sans doute, fit-il. Puis au bout de trois mois, directeur; et, au bout de l'année, pourquoi pas ministre ! Est-ce ainsi que tu l'entends?

Alexandre devint rouge et ne répondit pas.

— Le chef de section vous a dit sans doute quel était cet emploi vacant? demanda-t-il enfin.

— Non, fit l'oncle. Il ne me Fa pas dit. Mais il vaut mieux s'en rapporter à lui. Nous, vois-tu, il nous est bien malaisé de choisir. D'ailleurs, il s'occupe déjà de te caser. Seulement, ne va pas lui parler de tes hésitations de tantôt, non plus que de tes projets : il risquerait de se fâcher, de croire que nous nous méfions de lui ; et il crierait, car il est un peu vif... Je ne te conseillerai pas non plus de parler, aux beautés d'ici, de tes signes immatériels. Elles ne comprendraient pas : et comment comprendraient-elles? c'est trop éthéré pour elles. Moi-même, j'ai eu bien de la peine à saisir ; elles, sûrement, feraient la moue.

Tandis que son oncle lui parlait, Alexandre tournait et retournait entre ses mains des rouleaux de papier.

— Qu'as-tu donc encore là?

Alexandre était à l'affût de cette demande.

— Gela... depuis longtemps je désirais vous le soumettre... des vers. Autrefois, vous vous y intéressiez.

— Je ne m'en souviens plus. Je ne crois pas m'y être jamais intéressé.

— Voyez-vous, mon petit oncle, j'estime que mon service, besogne aride, où l'âme est sacrifiée, — et l'âme veut être assouvie, épancher en autrui

le trop -plein de ses émotions et des pensées débordantes...

— Oui, oui, après ? dit Petr Ivanovitch impatienté.

— Je me sens le besoin de créer.

— C'est-à-dire qu'en sus de ton service tu veux encore t'occuper d'autre chose. Est-ce bien cela, en simple et clair langage? Voilà qui est parfait. Mais de quoi t'occuper? De littérature?

— Oui. Je voulais vous demander, petit oncle, si vous ne pourriez pas me placer quelque chose.

— Es-tu donc certain d'avoir du talent ? Sans le talent tu ne serais qu'un manœuvre dans Fart ; à quoi bon? Avec du talent, au contraire, on peut essayer. Tu produiras alors force belles œuvres ; et puis, des capitaux... tu en gagnerais plus qu'aujourd'hui avec tes cent âmes.

— Ces choses-là, les mesurez-vous aussi à l'argent qu'elles rapportent ?

— A quoi voudrais-tu les mesurer ? Plus tu seras lu, plus tu seras payé.

— Et la gloire ! et la gloire ! voilà la vraie récompense d'un barde!...

— Elle est lasse de les soigner, tes bardes ! Elle a trop de prétendants. Jadis, comme une femme, elle aimait tout le monde, mais vois : maintenant elle se cache, c'est à douter qu'elle vive encore. Il y a des célébrités, mais des gloires l... Elle a du moins inventé un autre moyen de manifester son

existence : celui qui écrit bien gagne de l'argent, celui qui écrit mal. . . Et il n'a à s'en prendre qu'à luimême. Car, de nos jours, un bon écrivain vit à l'aise ; il ne meurt ni de froid ni de faim dans une mansarde. On ne lui court pas après dans les rues, il est vrai, et on ne le montre pas au doigt comme un bouffon. On a fini par comprendre qu'un poète n'est pas un habitant du ciel, mais un homme, qu'il se sert de ses yeux, de ses pieds et de son esprit comme tout le monde.

— Gomme tout le monde ! Que dites-vous là? Un poète est scellé du sceau divin ! il recèle une force supérieure...

— Comme tout le monde, te dis-je, comme le mathématicien, l'horloger et l'épicier. Newton, Guttemberg, Watt étaient doués de la même force supérieure que Shakespeare ou Dante, et moimême, si j'invente un procédé pour transformer l'argile de Pargalov en porcelaine plus belle que celle de Saxe ou de Sèvres, je vaux Dante ou Shakespeare.

— Vous confondez l'art et le métier, petit oncle !

— Que Dieu m'en garde ! L'art est l'art, le métier est le métier ; mais la force supérieure dont tu parlais peut exister dans le métier comme dans l'art. Sans elle, l'artisan n'est qu'un artisan, mais le poète n'est qu'un homme de lettres. Vous a-t-on appris cela à l'Université?

L'oncle semblait dépité d'être obligé de formuler des vérités si banales. « Ça ressemble à des épanehements de cœur » pensa-t-il.

— Montre-moi ce que tu as là. Des vers? Il prit un manuscrit et se mit à lire :

D'où parfois le chagin et la tristesse Fondent-ils sur nous comme la foudre?

Hélas ! ils brouillent le cœur avec la vie..

— Donne-moi du feu, Alexandre.

Il ralluma son cigare et continua:

Et se substituent aux désirs !

Pourquoi soudain comme un orage sombre Tombe sur l'âme un pénible sommeil ?

Quel malheur inconnu trouble cette âme...

— Tu as déjà dit ça, c'est du verbiage.

Qui devinera pourquoi Suinte de larmes froides Le visage pâli ?

— Quoi! le visage suinte de sueur, mais de larmes non pas !

Que se passe-t-il alors au-dessus de nous ? Le calme des cieux lointains Est terrible et effroyable !

— Terrible et effroyable, c'est tout un.

Je regarde le soleil : là, la lune...

— Oh ! ça n'aurait pas pu aller sans lune : le moyen

de s'en passer? Si tuas encore la rêverie et la vierge, tues perdu, je te renie.

Je regarde le ciel: là, la lune Vogue silencieuse et rayonne :

Il me semble qu'elle nous cache Depuis l'éternité un mystère fatal...

— Pas mal. Donne-moi encore du feu, mon cigare s'éteint toujours. Où enétais-je? Ah! oui.

Dans l'éther les étoiles blotties

Tremblent et scintillent,

Et semblent s'être entendues

Pour ne jamais rompre un silence hypocrite.

Ainsi dans le monde tout nous menace,

Tout nous annonce le malheur

Tandis que saus souci, nous nous berçons

Dans une tranquillité trompeuse.

Et c'est une tristesse sans nom !

L'oncle bâilla.

Elle passera, elle effacera sa propre trace Comme un zéphir dans les steppes Efface les traces des fauves sur le sable.

— Pourquoi faire, des fauves ! Tiens? il y a un trait? ah ! bon: c'était de la tristesse et ça va être de la joie.

Et il se remit à lire vivement à voix basse

— En revanche il arrive parfois

Qu'un enthousiasme nouveau nous envahit ;

C'est comme un flot vivant

Qui monte \iolemment dans l'âme...

Et le cœur tressaille de joie...

— Etc.

— Ni bon ni mauvais, dit-il en finissant. Du reste, bien d'autres ont débuté plus mal. Essaie toi, écris, travaille; si le goût y est, peut-être le talent se fera-t-il jour.

Alexandre était très désappointé. Il attendait un verdict tout différent. Une chose le consolait : la conviction que son oncle était glacé, presque sans âme.

— Voici maintenant une traduction de Schiller, fit-il.

— Assez, je vois. Ah! tu connais les langues aussi?

— Le français , l'allemand , avec un peu d'anglais.

— Mes compliments. Que ne me l'as-tu pas dit plus tôt? Je vois qu'il y a de la ressource avec toi. Mais tu viens m'entretenir d'économie politique, de philosophie, d'archéologie, Dieu sait quoi, encore ! De l'essentiel, pas un mot. C'est de la modestie fort déplacée. Mais puisqu'il en est ainsi, je vais aussi me mettre en quête d'une occupation littéraire pour toi.

— Vrai ? mon cher oncle ? que je vous en saurai gré ! Laissez-moi vous embrasser !

— Un moment : attends au moins que j'aie trouvé !

— Si vous offriez quelqu'une de mes compositions à mon futur directeur, pour lui donner une idée...

— Inutile. Tu les lui présenteras toi-même, s'il en est besoin. Mais c'est fort douteux. Gratifiemoi donc de tes projets et de tes compositions.

— Vous en gratifier ? Prenez ! dit Alexandre , flatté de la demande de son oncle. Si vous le voulez bien, je vous dresserai une liste, par ordre chronologique, de tous les articles...

— Inutile. Merci de ton cadeau. Evsiei, va porter ces papiers à Wassili.

— Pourquoi à Wassili? Vous voulez dire dans votre cabinet?

— Non. Il a besoin de papier pour coller quelque chose.

— Comment, petit oncle ! dit Alexandre avec effroi.

Et il ressaisit le paquet.

— Mais tu me l'as donné ! Que t'importe l'usage que j'en veux faire.

— Vous ne respectez rien, rien ! s'écriait Alexandre avec désespoir en serrant, des deux mains, les papiers contre son cœur.

— Alexandre, écoute-moi, dit l'oncle en lui prenant de force le paquet , donne-le-moi ; tu n'auras pas à rougir, plus tard, et tu me remercieras.

Alexandre lâcha prise.

— Bon! va porter cela, Evsiei, dit Petr Ivanovitch. Tout est maintenant net et beau dans ta chambre. On n'y trouve plus de ces bêtises. Il

dépend de toi désormais de la remplir d'immondices ou de bonnes choses. A présent, nous allons à la fabrique, nous distraire, respirer un peu d'air frais et voir travailler.

Le lendemain matin, Petr Ivanovitch mena son neveu au ministère. Pendant qu'il causait luimême avec son ami le chef de section, Alexandre observait ce lieu, nouveau pour lui. Il songeait encore à ses projets et se torturait l'esprit : quelle question allait-on lui donner à résoudre? Cependant il restait debout à regarder.

— Exactement la fabrique de mon oncle, se disait-il. Là-bas, un ouvrier prend un bloc de marbre, l'introduit dans la machine, le retourne deux ou trois fois ; et il en sort un carré, un ovale, ou un demi-cercle. Il le repasse ensuite à un autre, qui le sèche sur le feu. Un troisième le dore, un quatrième applique les dessins; et c'est une tasse, un vase, une soucoupe... Ici n'en va-t-il pas de même ? Un pétitionnaire civil vient, la tête basse, avec un sourire triste, soumettre un papier : un employé le saisit, le griffonne d'un trait de plume et le repasse à un autre , qui le jette au milieu d'autres papiers entassés par milliers. Cependant la requête n'est pas perdue. Timbrée d'un numéro et d'une date, elle passera indemne par une vingtaine de mains, se multipliant et créant d'autres papiers tout pareils. Un troisième employé l'ayant prise , se traîne à pas

comptés vers une armoire, consulte un registre ou quelque autre papier, dit quelques mots magiques à un quatrième; et celui-ci de faire grincer sa plume. Après quoi, la pétition-mère, avec son nouvel enfant, passe à un cinquième, qui recommence à faire grincer sa plume et accouche d'un autre enfant. Le cinquième transmet à son tour la pétition qu'il vient d'enjoliver, et ainsi elle chemine, chemine sans s'égarer jamais. Ils mourront, ces hommes qui l'ont créée ; mais elle, toujours, pour l'éternité, elle existera. Et quand sera tombée sur elle la poussière des siècles, encore alors on la redoutera; on conférera sur elle. Et chaque jour, chaque heure, aujourd'hui, demain, toujours, la machine bureaucratique joue proprement, sans répit, sans arrêt pour reprendre haleine, comme si elle était faite, non point d'hommes, mais uniquement de 'rouages et de ressorts.

— Mais où donc le principe qui vivifie et maintient cette fabrique de papiers ? se demandait Alexandre. Dans les registres, dans les papiers eux-mêmes, ou dans la tète de ces hommes ?

Quelles figures il découvrait ici ! Non, on ne les rencontre point dans la rue, ces figures, semble-t-il, elles ne se montrent point à la lumière de Dieu ! Il semble que ces gens soient nés ici, qu'ils aient grandi ici ; ils sont soudés à leurs places; et c'est ici qu'ils mourront.

Alexandre regarde et regarde le chef de section : c'est positivement Jupiter, le maître de la foudre. Il ouvre la bouche, et voici que Mercure accourt, avec une plaque de cuivre sur la poitrine. 11 étend la main avec un papier ; et voici que dix mains s'allongent pour le prendre.

— Ivan Ivanitch ! dit le chef.

Ivan Ivanitch bondit de sa chaise, derrière la table, s'élance vers Jupiter et se tient devant lui comme la feuille devant l'herbe \

Et Alexandre est émerveillé, sans savoir au juste pourquoi.

— Donnez-moi une prise.

L'employé, d'un air humble et dévoué, lève, des deux mains, la tabatière tout ouverte.

— A présent, examinez un peu monsieur ! reprend le chef de section en indiquant Adouiev.

— C'est cet homme qui va m'examiner? pensait Adouiev, les yeux sur la figure jaune et les coudes usés d'Ivan Ivanitch. Gomment un être pareil peut-il s'entendre aux questions gouvernementales ?

— Avez-vous une belle main? interrogea Ivan Ivanitch.

— Une belle main?

— Oui, une belle écriture! Voulez -vous vous asseoir un instant et copier cette page.

1 Locution russe.

Cette demande surprit fort Alexandre, mais il se soumit. En voyant son travail, Ivan Ivanitch fit la grimace.

— Il écrit bien mal, dit-il au chef de section. Celui-ci voulut regarder aussi.

— En effet, ce n'est pas fameux. Il ne pourra faire les expéditions. Qu'on lui donne, en attendant, les permis de congé à copier. Puis, lorsqu'il sera un peu dégrossi, vous l'emploierez à compléter les papiers : peut-être s'en acquittera-t-il convenablement. Il sort de l'Université.

Et bientôt Adouiev était lui-même un des rouages de la machine. Il écrivait, écrivait, écrivait sans trêve; il s'étonnait déjà qu'on pût employer autrement sa matinée. Quand il se rappelait ses projets, il se sentait rougir.

— Petit oncle, pensait-il, voilà déjà qu'en ceci vous aviez raison, cruellement raison. Et s'il en allait de même pour tout ! Si je m'étais fourvoyé aussi dans mes rêves saints et sublimes, dans mes ardentes aspirations vei s l'amour et vers l'amitié, vers les hommes, vers moi-même! Qu'est-ce donc que la vie ?

Il se courba sur le papier, et griffonna rageusement : des larmes tremblaient au bord de ses cils...

— Décidément le sort te favorise , disait à son neveu Petr Ivanovitch. Moi j'ai commencé par

servir une année entière sans appointements, tandis que tu es arrivé d'emblée à la classe supérieure : soit sept cent cinquante roubles, et mille avec les gratifications. Pour un début, c'est magnifique. Le chef de section est content de toi; il ne te trouve qu'un peu distrait : une virgule que tu manques, l'objet d'un rapport que tu omets d'inscrire en marge. Je t'en prie, corrige-toi. La chose capitale, ne l'oublie pas, c'est toujours celle que tu as sous les yeux. Ne t'égare pas dans tes rêvasseries, par là-haut, Dieu sait où!

Et l'oncle, du doigt, désignait le plafond.

Depuis, il était de jour en jour plus aimable envers son neveu.

— Quel homme distingué que mon chef de bureau, petit oncle! dit un jour Alexandre.

— A quoi as-tu vu cela?

— Nous nous sommes liés. Il est si bon, si équitable ! Une âme si haute, et de l'esprit ! Et je me suis lié aussi avec son assesseur. Voilà un homme d'un caractère inflexible, d'une volonté de fer !

— Et tu as pu déjà le connaître intimement?

— Mais certainement !

— Ton chef de bureau ne t'a-t-il pas invité à ses jeudis ?

— Oui, à tous ses jeudis. Il semble ressentir pour moi une sympathie particulière.

— Et son assesseur, ne t'a-t-il pas emprunté de l'argent?

— Oui, mon oncle, une misère ! Je lui ai remis vingt-cinq roubles, ce que j'avais. Il m'en a redemandé cinquante.

— Tu lui en as déjà remis! Ah! fit l'oncle fâché. C'est ma faute en partie : j'aurais dû te prévenir. Mais je ne te croyais pas assez simple pour prêter de l'argent au bout de deux semaines de relations. Il n'importe, je dois prendre ma part de la sottise : inscris à mon compte douze roubles et demi.

— Mais, petit oncle , il me les rendra...

— Tu peux te fouiller ! Je le connais. Il m'a fait perdre cent roubles, du temps que je servais dans son bureau. Il prend comme cela dans toutes les bourses. S'il t'en redemande encore, rappellelui de ma part ma petite dette et il se le tiendra pour dit. Et ne va pas chez ton chef de bureau.

— Pourquoi donc, petit oncle?

— C'est un joueur. Il te placera autour d'un tapis, avec deux jeunes gens comme toi, et en un clin d'œil, te débarrassera de ton argent jusqu'au dernier kopek.

— Un joueur ! dit Alexandre avec étonnement. Cela se peut-il? Il semble si porté aux chaleureuses expansions !

— Oui, mais glisse-lui seulement, dans la conversation, que je t'ai pris tout ton argent pour te le garder, et tu verras s'il est toujours porté aux sublimes expansions, et s'il t'invite encore à ses jeudis.

Alexandre demeurait pensif. Son oncle hocha la tête.

— Et tu t'imaginais reconnaître, autour de toi, des anges ! de chaleureuses expansions I une sympathie particulière !... Pourquoi n'as-tu pas songé, tout d'abord, à te poser cette question : « Peut-être suis-je environné de coquins ? » Ce n'était pas la peine de venir à Pétersbourg , oh ! non, vraiment, répéta-t-il.

Un matin, comme Alexandre s'éveillait, Evsiei lui remit un volumineux paquet, avec un billet de son oncle :

« J'ai fini par te trouver une occupation littéraire, disait ce billet; j'ai vu hier un rédacteur en chef de mes amis ; il t'envoie de la besogne à titre d'essai. »

La joie faisait trembler les mains d'Alexandre, tandis qu'il ouvrait le paquet. C'était un manuscrit allemand.

— Quoi? qu'est-ce donc?... De la prose. Sur quoi?

Il lut ces mots crayonnés en tête.

« Sur les engrais ; article pour la rubrique Intérêts ruraux; prière de traduire au plus vite. »

Il demeura longtemps à songer devant l'article. Puis, lentement, et soupirant, il prit la plume pour traduire. Deux jours après, l'article était prêt et envoyé.

— Magnifique! Magnifique !àlui dit, au bout de

m SIMPLE HISTOIRE.

quelque temps, Petr Ivanovitch. Le rédacteur en chef est enchanté. Seulement, il ne trouve pas le style assez grave. Mais quoi! on ne peut se montrer trop exigeant pour la première fois. Il désire lier connaissance avec toi; va le voir demain soir, vers sept heures. Il t'a préparé un autre article.

— Sur le même sujet, petit oncle?

— Non, sur un autre, qu'il m'a dit, mais que j'ai oublié. Ah! j'y suis : sur le suc des pommes de terre. Bien sûr, Alexandre, tu es né coiffé. J'espère décidément qu'il sortira de toi quelque chose de bon. Peut-être que je n'aurai plus à te demander ce que tu es venu faire ici. Tu n'es pas arrivé depuis un mois que déjà les aubaines pleuvent dru sur toi. Mille roubles à ton bureau ; le rédacteur en chef te promet cent roubles par mois pour quatre feuilles d'imprimerie. Total : deux mille deux cents roubles. C'est que je n'ai point débuté delà sorte, moi! dit-il, les sourcils légèrement froncés ! Écris à ta mère que tu es maintenant à peu près tiré d'embarras. Je vais aussi lui répondre, lui dire que, pour reconnaître ses bons offices d'autrefois, j'ai moi-même agi de mon mieux à ton égard.

— Petite maman vous en saura beaucoup de gré, petit oncler et moi aussi ! dit Alexandre avec un soupir ; mais il n'essayait déjà plus de prendre son élan pour embrasser son oncle.

Page 1