‹ Simple histoireChapitre 5 sur 7 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le bonheur d'Adouiev touchait à son] apogée. Il ne lui restait plus rien à désirer. Le service, le souci de son journal, il oubliait, délaissait tout ; un autre avait eu de l'avancement à sa place : i) s'en aperçut à peine, et encore sur la remarque que lui en fit son oncle. Petr Ivanovitch le pressait de renoncer à ces « bêtises » ; mais ce mot de « bêtises » lui fit hausser les épaules de pitié : il souriait sans répondre un mot... Voyant la vanité de ses observations, l'oncle, lui aussi, levait les épaules, souriait avec pitié et se taisait, non sans lui avoir glissé son :

— Comme tu voudras ; cela te regarde ; mais garde-toi de venir jamais me demander du « métal méprisable ».

— N'ayez peur, petit oncle, répliquait Alexandre. On ne vit pas à l'aise avec peu d'argent; mais il ne m'en faut guère ; ce que j'ai me suffit.

— Alors, je t'en félicite, concluait Petr Ivanovitch.

Visiblement, Alexandre l'évitait. Les terribles prédictions de son oncle ne l'épouvantaient plus ; il redoutait seulement ses vues glacées sur l'amour en général, et ses réflexions offensantes sur ses relations avec Nadinka en particulier.

Il lui était pénible de l'entendre analyser son amour pour le rabaisser au niveau de la loi commune, et profaner ainsi cette chose haute à ses yeux et sainte entre toutes. Il dissimulait son ravissement, et ses rêves de bonheur rose, sentant bien que l'analyse de son oncle réduirait en un clin d'œil toutes les roses en poussière.

Et Petr Ivanovitch l'évitait de son côté, en se disant :

— Le petit va verser dans l'oisiveté, s'embarrasser de dettes, me demander de l'argent et me retomber sur les bras.

Dans sa démarche, ses regards, dans toutes ses allures, Alexandre offrait quelque chose d'enthousiaste, de mystérieux. Il en usait avec autrui comme un riche boursier avec les petits marchands, il se montrait affable et grave. « Que vous êtes à plaindre ! pensait-il. Qui de vous possède un trésor comme le mien? qui sent comme je sens? qui donc a une âme aussi noble? » et le reste.

Il était convaincu que lui seul aimait, que lui seul était aimé à ce point. Du reste, il évitait non

seulement son oncle, mais aussi, comme il le disait, « la foule ». Il vivait prosterné devant son idole, ou chez lui, dans sa chambre, tout seul, à savourer sa béatitude, qu'il analysait en parcelles infinitésimales. Il appelait cela « se créer une autre sphère »; dans sa solitude, il s'était, avec rien, façonné un monde où il vivait beaucoup plus que dans le monde réel. A son bureau, il allait rarement et à contre-cœur : c'était pour lui Yamère nécessité, le mal nécessaire, la triste prose. Il ne voyait jamais ni son rédacteur en chef, ni ses autres connaissances.

Rester en tête à tête avec son moi était pour lui le souverain bien. « Seul avec soi, écrivait-il dans une nouvelle, l'homme se voit comme en un miroir. Alors seulement il prend foi dans la grandeur, dans la dignité humaines. Comme il devient meilleur dans cette communion avec les forces vives de son âme! Ainsi qu'un chef, sévèrement, il les passe en revue ; il les dispose dans un ordre mûrement délibéré; il vole à leur tête, il agit, il vit. Et combien, au contraire, il faut plaindre l'homme qui ne sait pas être seul, qui redoute d'être seul ; l'homme qui se fuit soi-même et recherche partout la société d'esprits et d'âmes étrangères! »

Ne dirait-on pas d'un penseur découvrant une loi nouvelle de la création de l'univers ou de l'existence humaine ? Et ce n'est rien qu'un amoureux.

Voyez-le, assis dans un fauteuil Voltaire. Devant lui, une feuille de papier où des vers sont j étés . Tantôt il se courbe sur le papier, corrige quelque chose, ajoute deux ou trois vers ; tantôt, se renversant dans le fauteuil, il rêve. Sur sa bouche voltige un sourire qu'il vient évidemment de puiser à la coupe pleine du bonheur. Ses yeux s'enténèbrent, comme les yeux d'un chat qui sommeille, ou s'illuminent soudain à la flamme d'une passion intérieure.

Autour de lui, c'est le silence. Seulement, de la rue, arrive le bruit lointain des équipages ; ou bien c'est Evsiei qui, las de brosser une botte, songe tout haut :

— Gomment ne rien oublier? Tantôt je suis allé chercher dans la petite boutique pour un kopek de vinaigre et pour une grima 1 de choux. Demain, il faudra payer, sinon le marchand, une autre fois, ne fera plus crédit. Il est si ladre ! Le pain se vend à la livre, comme en temps de famine. Quelle honte ! Mon Dieu ! que je suis las! Je finis cette boite et je me coucherai. A Gratchy, tout le monde est au lit depuis longtemps. Ce n'est point comme ici. Quand donc le Seigneur me donnera-t-il de revoir...

Il poussa un bruyant soupir, souffla sur la botte et se remit à cirer. Ce travail était pour lui la

1 Monnaie de dix kopeks,

principale, presque l'unique obligation. C'était d'après son aptitude à cirer des bottes qu'il jaugeait en général la valeur d'un domestique et même de tout homme. Lui cirait avec une ardeur passionnée.

— Assez, Evsiei, tu me déranges, tu m'empêches de travailler, avec tes bêtises, s'écriait Adouiev.

— Des bêtises ! grommelait Evsiei, quelles bêtises? Des bêtises, c'est ce que tu fais; moi, je travaille. Les as-tu assez crottées, tes bottes ! J'ai mille peines à les nettoyer.

Il posa la botte sur la table et se mira avec complaisance dans le cuir luisant.

— Vois donc ! En connais-tu beaucoup qui cirent de la sorte ? ajouta-t-il. Des bêtises !

Alexandre s'abîmait de plus en plus dans sa rêverie, pensait à Nadinka, puis se remettait à son poème. Sur sa table, rien. Tout ce qui lui rappelait ses anciennes occupations, son bureau, sa besogne du journal, il avait tout fourré sous la table, ou dans l'armoire, ou sous le lit. Un simple regard sur cette boue, disait-il , effarouche la pensée qui crée; elle s'envole comme un rossignol s'envole du bocage au moindre bruit subit, au grincement des roues mal graissées sur le chemin.

Souvent l'aube le surprenait au milieu d'une élégie ; car il consacrait à la création tous les moments

qu'il ne passait point chez les Lioubetski. Il écrivait un poème et le lisait à Nadinka, qui le reportait sur un beau papier et l'apprenait par cœur. Et ainsi il goûtait « le plus haut délice du poète, « entendre ses fictions sur les lèvres adorées. »

— C'est toi ma muse, lui répétait-il. Sois la vestale du feu sacré qui brûle dans ma poitrine. Si tu l'abandonnais, il s'éteindrait à tout jamais.

Il envoyait ses vers, signés d'un pseudonyme, à différents journaux ; on les publiait, car ils étaient bien venus, quelquefois énergiques, toujours imprégnés d'un chaud sentiment personnel, toujours purement écrits.

Nadinka , fière de son amoureux , l'appelait « mon poète. »

— Oui, tien, tien à jamais! disait-il.

Et il tombait dans une songerie.

— Jadis me souriaient la gloire et ses couronnes, pensait-il ; et maintenant Nadinka me tresse des couronnes, maintenant elle entrelace le myrte au laurier... et alors... Oh! vie, que tu es belle, ô vie ! exultait-il. Pourquoi mon oncle eiïarouche-t-il le monde de mon âme? N'est-il qu'un démon suscité par ma destinée? Pourquoi corrompre de son fiel toutes mes félicités ! Est-ce jalousie, parce qu'il ignore, lui, ces pures délices? Est-ce désir de me nuire? Oh! loin de moi, qu'il reste bien loin de moi ! Il empoisonnerait de sa haine, il tuerait mon âme tendre!

Et il fuyait son oncle, passait des semaines, des mois entiers sans le voir. Quand ils se rencontraient, si la conversation tombait sur les choses du cœur, il se taisait, avec un sourire d'ironie, et laissait dire, en homme dont les convictions sont inexpugnables aux arguments contraires. Ses sentiments, comme ses opinions, il les tenait pour infaillibles, et il résolut de se laisser guider, uni quement, aveuglément par ceux-ci, en se répétant qu'il n'était plus un enfant. « Et pourquoi les jugements d'autrui devraient-ils seuls être sacrés !... »

Cependant Petr Ivanovitch était toujoursle même homme. Il ne questionnait jamais Alexandre; il ne remarquait pas ses façons d'agir, ou ne voulait point les remarquer. En voyant que rien n'était modifié dans la situation de son neveu, qu'il continuait son ancien train de vie, sans jamais lui demander d'argent, il l'accueillait avec la même bonne grâce; même il lui reprochait parfois, amicalement, la rareté de ses visites.

— Ma femme est fâchée contre toi, disait-il. Elle a pris l'habitude de te considérer comme faisant partie de la famille. Nous dînons toujours à la maison. Viens donc.

Et c'était tout.

Mais Alexandre paraissait rarement; il était trop occupé. Le matin,... au bureau; après dîner, jusqu'à la nuit... chez les Lioubetski. Et la

nuit, il s'enfermait dans son monde isolé, et continuait à créer. Et puis, ne fallait-il pas aussi dormir quelques heures?

Dans la prose, il réussissait moins. Il écrivit une comédie, deux nouvelles et des impressions de voyage. Son activité était dévorante : le papier brûlait sous sa plume. Il commença par montrer à son oncle, en lui demandant son avis, la comédie et l'une des deux nouvelles. Petr Ivanovitch en parcourut quelques pages et lui renvoya les manuscrits, avec cette mention : « Bon pour faire un paravent. »

Alexandre se fâcha. Il envoya les deux manuscrits au journal; mais ils lui furent retournés. A deux passages seulement de la comédie on avait mis au crayon : Pas mal. Et c'était tout. La nouvelle portait force annotations de ce genre : Faible, faux, insuffisamment mûri, insignifiant... et on avait écrit à la fin : « En général, ignorance complète du cœur, chaleur factice, intempestive ; tout est guindé sur des échasses; nulle part n'apparaît l'homme... Le héros est un monstre... de tels personnages n'existent pas. . . Impossible de publier. Du reste, l'auteur ne semble pas dépourvu d'aptitudes ; mais il doit travailler. »

— De tels personnages n'existent pas ! songeait Alexandre avec amertume. Comment, n'existent pas! Mais c'est moi-même que j'ai peint! Qu'ai-je à prendre souci de ces banals héros qu'on rencontre

à chaque pas, qui pensent et sentent comme tout le monde, qui font ce que chacun fait, ces pitoyables héros des tragi-comédies du train-train quotidien, que ne distingue aucun caractère particulier? L'art peut-il se ravaler à ce point?

Et pour étayer sa pure théorie du beau, il évoquait l'ombre de Byron, interrogeait Goethe et Schiller. Pour lui, le héros d'un drame ou d'un roman ne pouvait être qu'un corsaire, un grand artiste, un poète. Et il forçait ses personnages à agir et à raisonner comme lui-même.

Dans l'une de ses nouvelles, il avait placé en Amérique le lieu de l'action. Le cadre était féerique, la nature américaine, les montagnes, et là, un exilé qui avait enlevé son amante. Le monde les avait oubliés ; ils n'aimaient rien qu'euxmêmes et la nature. Puis venait la nouvelle du pardon, le pays natal leur était rouvert. Mais ils refusaient. Environ vingt ans après, un Européen arrivait là; guidé par des Indiens dans une chasse, il découvrait une montagne, une hutte, et, dans la hutte, un squelette. L'Européen était le propre rival du héros. %

Que cette nouvelle lui avait semblé belle ! Avec quel ravissement il l'avait lue à Nadinka, dans les soirées d'hiver î Gomme elle partageait ses transports... Et c'était cette nouvelle qu'on refusait !

Il se garda bien de faire part à Nadinka de cet

échec; il dévora l'avanie en silence et n'en souffla mot.

— Eh bien ! et la nouvelle ! demandait-elle, l'a-t-on publiée?

— Non, répondait-il. Impossible. Il y a là bien des détails qu'on trouverait étranges et bizarres !

11 ne croyait pas si bien dire !

Travailler lui semblait bizarre aussi. « A quoi sert le talent, alors? disait-il. Qu'il travaille, celui qui en est dénué; mais le talent crée sans peine et sans effort. » Cependant, s'étant pris à songer que ses articles sur l'économie rurale et ses premiers vers ne dénotaient ni talent, ni travail, et qu'à la longue ils s'étaient insensiblement perfectionnés jusqu'à attirer la faveur du public, il se mit à réfléchir, reconnut la sottise de sa théorie et ajourna en soupirant le travail de la prose à un autre temps, un temps où son cœur battrait plus également, où ses pensées s'enchaîneraient dans un ordre meilleur. Use promit de travailler alors autant qu'il le faudrait.

Les jours suivaient les jours, doux incessamment pour Alexandre. Il était heureux de baiser le bout des doigts de Nadinka; il passait deux heures assis en face d'elle, dans une pose extatique, les yeux attachés sur elle, soupirant, se pâmant, ou déclamant des vers de circonstance.

La "vérité nous oblige à révéler que, plus d'une fois, la jeune fille accueillait ces soupirs et ces vers d'un bâillement; et quoi d'étonnant? Si son cœur était occupé, son cerveau demeurait vide. Alexandre ne cherchait point à l'alimenter.

L'année d'épreuve imposée par Nadinka tirait à sa fin. Elle demeurait de nouveau, avec sa mère, dans la villa. Alexandre ne cessait de lui rappeler sa promesse, lui demandant la permission de s'en ouvrir à Maria Mikhaïlovna. Nadinka remettait la chose à leur retour en ville, mais Alexandre revenait à la charge.

Un soir, enfin, au moment des adieux, elle autorisa Alexandre à s'entretenir du mariage avec sa mère dès le lendemain.

Alexandre ne ferma pas l'œil de la nuit. Il n'alla pas à son bureau. La demande qu'il allait faire lui mettait martel en tête. Sans cesse il pensait à ce qu'il dirait à Maria Mikhaïlovna ; il préparait, composait d'avance tout un discours. Mais en songeant qu'il s'agissait de la main de Nadinka, il s'égarait dans ses rêveries et oubliait tout.

Il arriva le soir à la villa sans avoir arrêté au juste ce qu'il allait dire. C'eût été d'ailleurs peine perdue. Nadinka vint, comme d'habitude, à sa rencontre, dans le verger ; la réflexion projetait sur ses traits une ombre légère, et ses yeux ne souriaient point avec leur grâce accoutumée : Nadinka semblait distraite.

— Pour aujourd'hui, impossible de parler à petite maman, dit-elle; le maudit comte est chez nous.

— Le comte ? quel comte ?

— Comment? vous ne le savez pas? Le comte Novinsky, notre voisin. Voici sa villa. Que de fois vous-même avez-vous admiré son jardin!

— Chez vous? le comte Novinsky ! dit Alexandre stupéfait. D'où cela vient-il?

— Je n'en sais rien moi-même, à parler vrai, répliqua Nadinka. J'étais assise ici, à lire votre petit livre. Maman était sortie pour aller chez Maria Ivanovna. Voilà qu'il se met à pleuvoir un peu; je rentre dans le salon, et tout à coup arrive devant le perron une téléga, une téléga bleue capitonnée de blanc, celle qui passait toujours près de nous; vous vous rappelez, celle que vous trouviez si jolie ! Et j'en vois sortir, savez-vous qui? ma petite maman avec un monsieur. Ils entrent, et maman nous présente : « Le comte... Ma fille. » Il salue, je salue ; mais j'avais honte. J'ai rougi et je me suis retirée dans ma chambre. Et j'ai entendu petite maman, elle est si insupportable! qui disait : « Veuillez l'excuser, comte! c'est encore une sauvageonne ! » J'ai compris ainsi que ce devait être notre voisin, le comte Novinsky. Sans doute, en voyant la pluie, il aura offert à petite maman de la reconduire dans sa voiture de chez Maria Ivanovna.

— Est-il âgé? demanda Alexandre.

— Agé? vous n'y êtes pas! C'est un jeune homme, un beau jeune homme.

— Et vous avez déjà trouvé le temps de l'examiner, de voir qu'il était beau? dit Alexandre avec dépit.

— Voilà une affaire ! comme s'il fallait un long temps pour s'apercevoir de ces choses-là. Nous avons causé déjà. Il est fort aimable. Il m'a longuement interrogé sur notre façon de vivre. Nous avons parlé musique; il m'a priée de chanter un peu, mais j'ai refusé, c'est à peine si je sais. Cet hiver, je demanderai bien sûr à petite maman de me donner un bon professeur de chant. Le comte dit que le chant est très à la mode, à présent.

La jeune fille parlait avec volubilité.

— Je croyais, Nadejda Alexandrovna, objecta Adouiev, qu'en dehors du chant vous auriez assez d'autres occupations cet hiver.

— Quoi?

— Quoi î fit Alexandre avec une expression de reproche.

— Ah oui!... Êtes-vous venu en bateau?

Il la regardait sans répondre. Elle tourna le dos et rentra à la maison.

Adouiev, anxieux, l'y suivit. Qu'était-ce que ce comte? Quelle attitude observer avec lui? Était-il d'un abord fier, méprisant ? Il entra. Le comte se leva aussitôt, ébaucha un salut poli, auquel Alexandre répondit par un salut gauche et

contraint. La vieille barinia les présenta l'un à l'autre.

Le comte — pourquoi ? — ne lui plut pas. C'était pourtant un homme fort beau vraiment, haut, bien bâti, blond, de grands yeux pleins d'expression, un sourire affable, des manières franches et élégantes, et une incontestable distinction. Il semblait qu'il dût gagner chacun. Mais Alexandre ne fut pas gagné ; quoique Maria Mikhaïlovna l'eût invité à se rapprocher, il fut s'asseoir dans un coin et se mit à feuilleter un livre, ce qui n'était ni galant, ni adroit, ni convenable. Nadinka, debout derrière la chaise de sa mère, regardait curieusement le comte, écoutant ce qu'il disait et commeut il le disait. Le comte n'était-il point pour elle une nouveauté ?

Alexandre ne sut point dissimuler l'antipathie que le comte lui inspirait. Mais l'autre ne sembla point remarquer sa grossièreté ; il demeurait poli, et, se tournant vers Adouiev, s'efforçait de rendre la conversation générale. Il perdait bien son temps. Alexandre ou gardait le silence, ou ne répondait que par oui ou par non. Mme Lioubetskaïa , ayant par hasard, répété son nom de famille, le comte demanda s'il n'était point un parent de Petr Ivanovitch.

— Mon oncle ! répondit sèchement Alexandre.

— Je le vois souvent dans le monde, dit le comte.

— C'est possible. Quoi de surprenant? répliqua Adouiev, en haussant les épaules.

Le comte réprima un sourire en mordant un peu sa lèvre inférieure. Nadinka regarda sa mère, rougit et baissa les paupières.

— Votre oncle est un homme instruit et aimable, reprit le comte sur un ton légèrement sardonique.

Adouiev ne répondit pas. Nadinka n'y tint plus, s'approcha de lui et lui dit à l'oreille, tandis que sa mère causait avec le comte :

— Gomment n'êtes-vouspas honteux? Le comte est avec vous d'une amabilité rare, et vous...

— Amabilité ? répéta presque tout haut Alexandre mécontent; je n'ai pas besoin de son amabilité. Ne dites plus ce mot.

Nadinka s'éloigna de lui, et, de loin, attacha un moment sur lui ses yeux grands ouverts. Puis elle revint se placer derrière la chaise de sa mère, sans plus se soucier de lui.

Et Adouiev attendait sans cesse le moment où, le comte parti, il pourrait entretenir Maria Mikhaïlovna.

Dix heures, onze heures sonnèrent ; le comte était toujours là, et toujours il causait.

Tous les sujets autour desquels pivote la conversation, au début d'une liaison, s'épuisèrent successivement. Le comte se mit à plaisanter. Il plaisantait finement, sans la moindre gêne, sans

prétention aucune à l'esprit ; mais avec une parfaite bonne grâce, le don d'amuser en racontant, non pas même des anecdotes, mais les événements du jour, les actualités, et une singulière aptitude à tourner au comique les sujets les plus sérieux.

La mère et la fille étaient entièrement captivées ; et Adouiev dut plus d'une fois dissimuler, derrière le livre qu'il tenait à la main, un sourire involontaire. Mais au fond il enrageait.

De tout, le comte parlait avec un charme égal ; il émit des réflexions judicieuses sur la musique, les arts, et les pays étrangers. La conversation étant venue à rouler sur les hommes et sur les femmes, il blâma les hommes et lui-même, eut d'aimables éloges pour les femmes en général, et pour la barinia en particulier.

Adouiev, lui, songeait à ses œuvres littéraires, à ses poésies.

— C'est avec cela que je pourrais lui river son clou, pensait-il.

Justement, l'entretien tomba sur la littérature.

La mère et la fille vantèrent le talent d'Alexandre.

— C'est maintenant qu'il va rester court, se disait Adouiev.

Point du tout. Le comte parla littérature comme s'il n'eût jamais fait que cela, eut, en courant,

d'ingénieuses observations sur les célébrités du temps, russes et françaises, laissant voir au demeurant qu'il était de longue date lié avec les premiers littérateurs russes, et qu'il avait de même connu à Paris, quelques-uns des grands écrivains de France, parlant des uns avec admiration, critiquant finement les autres.

Des poésies d'Alexandre, il dit qu'il ne les avait pas lues, qu'il n'en avait pas entendu parler.

Nadinka jeta sur Adouiev un étrange regard, comme pour lui dire : Eh ! quoi ! frère, votre nom n'est pas allé bien loin encore !

Alexandre s'intimida. Sa physionomie, jusqu'alors hautaine et revécue, prit une expression chagrine. Il ressemblait à un coq dont le plumage aurait été mouillé, et qui chercherait dans une étable un abri contre l'orage.

Sur le buffet sonnaient les verres et les cuillers; on mettait le couvert. Et le comte qui ne s'en allait pas ! Tout espoir de demeurer seul était perdu. Même, sur la prière de Mme Lioubetskaïa, le comte consentit à rester pour le souper, et à prendre du prostokvacha.

— Un comte qui mange du prostokvacha ! murmurait Alexandre en jetant sur lui un regard de haine.

Le comte soupa de bon appétit, non sans plaisanter et rire comme s'il eût été chez lui. i. 13

— Il est reçu pour la première fois, l'impudent, et il mange comme trois, souffla Alexandre à Nadinka.

— Quoi d'étonnant ? Il veut manger, répliquat-elle naivement.

Le comte se décida enfin à partir ; mais il était trop tard pour s'entretenir d'affaires.

Adouiev prit son chapeau et se retira. Nadinka le rejoignit et réussit à l'apaiser.

— Demain, alors? demanda-t-il.

— ■ Demain, nous ne sommes pas à la maison.

— Après-demain, dans ce cas?

Us se quittèrent.

Le surlendemain, Alexandre était là de bonne heure. Du verger il entendit des sons inconnus dans le salon. Un violoncelle, ou quoi?

Il s'avança. C'était la voix d'un homme qui chantait, une voix sonore, fraîche, qui semblait faite pour s'insinuer dans un cœur de femme. Elle s'insinua de même dans le cœur d'Adouiev, mais d'une autre façon. Ce cœur se serra, s'emplit de tristesse poignante, de jalousie, de haine, de pressentiments noirs et lourds.

Alexandre pénétra dans le vestibule.

— Qui donc est chez vous ? demanda-t-il à un valet.

— Le comte Novinsky.

— Depuis longtemps ?

— Depuis six heures.

— Allez dire tout bas à la barichnia que je suis venu et que je reviendrai.

— Oui.

Alexandre sortit, erra par la ville, sans savoir où il allait. Pendant deux heures, il s'agita.

— Est-il encore là ? revint-il demander.

— Oui ; il doit, je pense, rester pour souper. La barinia a ordonné de faire cuire les bécasses.

— Avez-vous parlé de moi à la barichnia ?

— Oui.

— Qu'a-t-elledit?

— Elle n'a pas donné d'instructions.

Alexandre s'en retourna chez lui et de deux

jours on ne le revit pas. Dieu sait ce qu'il pensait, ce qu'il pressentait. Il revint enfin.

Du plus loin qu'il aperçut la villa, il se dressa dans la barque, et, s'abritant les yeux de la main, regarda devant lui. Là-bas, parmi les arbres, brillait une robe bleue, cette robe qui lui seyait à ravir. Le bleu allait si bien à son visage ! C'était cette robe qu'elle mettait, lorsqu'elle voulait plaire particulièrement à Alexandre. Cette vue lui mit un baume au cœur.

— Elle veut me dédommager de m'avoir momentanément, involontairement négligé, se disait-il. Ce n'est pas elle, c'est moi qui ai tort. Comment pouvait-on se comporter aussi grossièrement? Il n'en fallait pas plus pour indisposer

Nadinka contre moi : un étranger, une nouvelle relation! Et d'ailleurs, sa conduite n'est-elle point toute naturelle, chez elle, avec un visiteur? Mais elle surgit du buisson, elle prend le sentier et se dirige vers la grille. Elle va m'attendre là... Elle marche en effet dans l'allée ; mais qui donc l'accompagne au sortir du sentier?... Le comte ! fit amèrement Alexandre, presque à voix haute, sans pouvoir en croire ses yeux.

— Gomment ? fit l'un des bateliers.

— Elle, seule au jardin avec lui ! murmura Alexandre. Comme naguère avec moi !

Le comte et Nadinka atteignirent la grille et, sans regarder le fleuve, firent volte-face et remontèrent l'allée à pas lents. Il se penchait vers elle et lui murmurait quelque chose à l'oreille. Elle marchait en baissant la tête.

Adouiev, toujours debout dans le bateau, bouche bée, immobilisé, étendait les mains vers le rivage. Puis, les laissant retomber, il s'assit.

Les bateliers ramaient toujours.

— Où donc allez-vous ? dit Alexandre avec colère. Rebroussons chemin.

— Retourner à Pétersbourg, tout de suite ? dit l'un d'eux, en le regardant ébahi.

— Oui, certes. Es-tu sourd?

— Et, ici, ne daignez-vous pas...

L'autre batelier, sans mot dire, mania adroitement l'aviron gauche ; puis ils battirent l'eau des

deux avirons, et la barque rapidement, revint en arrière, tandis qu'Alexandre, renfonçant son chapeau presque sur ses épaules, se plongeait dans une douloureuse méditation.

Puis il laissa passer quinze jours avant de retourner chez les Lioubetski ; quinze jours, un siècle pour un amoureux. Cependant il vivait dans une attente perpétuelle ; on allait lui dépêcher quelqu'un, bien sûr, pour savoir ce qui lui arrivait, s'il n'était pas malade, comme on avait coutume de le faire lorsqu'une indisposition ou un caprice l'avait retenu au logis... Nadinka commençait à se faire l'interprète de sa mère, comme il convenait ; puis elle écrivait quelques mots en son propre nom. Quels reproches affectueux ! quelle douce inquiétude ! quelle impatience !

— Mais cette fois, je ne céderai point comme cela. Je veux la torturer, lui apprendre la conduite à tenir envers un étranger. La réconciliation ne se fera pas tout de suite.

Et il ruminait de terribles plans de vengeance. Il songeait au châtiment qu'il lui imposerait, à la grandeur d'àme avec laquelle il lui pardonnerait, tout en lui donnant une leçon...

Mais hélas ! on ne lui dépêchait personne, on ne sollicitait pas sa visite. On semblait même l'oublier tout à fait.

Il avait maigri et pâli. La jalousie est la plus meurtrière des maladies, surtout une jalousie

sans preuve et réduite au soupçon. Et quand la preuve vient, la jalousie s'en va et l'amour avec elle, le plus souvent. Alors , du moins, on sait à quel parti se résoudre; mais jusqu'alors on souffre, et Alexandre souffrait cruellement.

Un matin, enfin, il se décida à y aller. Il espérait trouver Nadinka toute seule et s'expliquer avec elle.

Il arriva au verger : personne. Il pénétra dans le vestibule, ouvrit la porte du jardin, et que vit-il ? Deux jockeys, à la livrée du comte, maintenaient deux chevaux de selle. Sur le premier, le comte et l'un des jockeys installaient Nadinka, le second attendait le comte lui-même. Sur le perron, Maria Mikhaïlovna considérait la scène avec une grimace d'angoisse.

— Tiens-toi mieux sur ta selle, Nadinka, criaitelle. Veillez bien sur elle, comte, au nom du Christ. Ah! que j'ai peur, mon Dieu, que j'ai peur! Accroche-toi à l'oreille du cheval, Nadinka; vois, il est comme un diable, il va te jeter à terre.

— Ce n'est rien, petite maman. Je sais déjà monter, vous allez voir.

Elle fouetta le cheval, qui fit un bond en avant et se mit à piaffer sur place.

— Ah ! Ah I retenez-le ! s'écriait Marie Mikhaïlovna en agitant ses bras. Arrête, ma fille, il te tuera !

Mais Nadinka tira la bride avec force : le cheval s'arrêta.

— Voyez comme il m'obéit I dit-elle en flattant de la main le cou de l'animal.

Personne n'aperçut Adouiev qui, très pâle, regardait en silence Nadinka. Comme pour le narguer, la jeune fille lui apparaissait plus belle que jamais. Comme cette amazone, comme ce chapeau et ce voile vert lui seyaient ! Que sa taille était bien prise ! Une sorte de fierté timide et la joie d'un exercice nouveau illuminaient son visage. Le cheval sautillait légèrement, obligeant l'élégante cavalière à s'incliner avec grâce et à se redresser tour à tour. Elle vacillait sur la selle comme la tige d'une fleur secouée par le vent.

Le jockey amena l'autre cheval au comte.

— Comte, retournerons-nous encore dans les bois? demanda Nadinka

— Encore !... se dit Adouiev.

— Mais certainement ! répondit le comte. Les chevaux partirent.

— Nadejda Alexandrovna ! cria brusquement Adouiev d'une voix rauque.

Tous s'arrêtèrent, pétrifiés, regardant Alexandre avec stupéfaction: cela dura une minute.

— Tiens ! c'est Alexandre Fedoritch ! fit la mère, revenue à elle la première.

Le comte salua poliment. Nadinka releva vive-

ment son voile, se retourna et le regarda avec épouvantera bouche entrouverte ; puis, se détournant aussitôt, elle tira la bride et partit au galop; en deux bonds elle avait disparu derrière la porte de la villa, serrée de près par le comte.

— Doucement ! plus doucement, au nom du Christ I criait la mère en les suivant des yeux. Attrape-le par l'oreille 1 Ah ! mon Dieu ! elle va tomber, bien sûr I En voilà des jeux!

Tout disparut. On entendait seulement le bruit des sabots et un nuage de poussière s'élevait de la route. Alexandre, demeuré seul avec la Liovbetskaïa, l'examinait en silence, semblait lui demander du regard : « Que veut dire ceci ? » Il n'attendit pas longtemps la réponse.

— Ils sont partis, dit-elle, sans laisser de trace. Mais quoi! laissons la jeunesse se divertir... Je veux causer un moment avec vous, Alexandre Fedoritch. Mais qu'y a-t-il donc? Depuis quinze jours, plus un mot, rien de vous. Est-ce que vous ne nous aimez plus?

— J'ai été malade, Maria Mikhaïlovna, dit-il avec amertume.

— On le voit. Vous avez maigri, et cette pâleur! Asseyez-vous bien vite ; reprenez haleine. Mais attendez; voulez-vous que je vous fasse cuire deux oeufs à la coque ? Il y a loin encore d'ici au dîner.

— Non, merci.

— Pourquoi! ce serait prêt à l'instant... Des œufs exquis ; le marchand les apporte à peine.

— Non, non.

— Mais qn'avez-vous donc ? Moi, j'attendais, j'attendais toujours et je me disais : « Qu'est-ce que cela signifie ? Il ne vient pas, il ne nous envoie plus de petits livres français. » Vous rappelez-vous? vous nous avez promis quelque chose. Quoi donc?... La Peau de chagrin, je crois. J'attendais, j'attendais, rien... « Il ne nous aime plus, pensais-je, Alexandre Fedoritch; vraiment, il ne nous aime plus. »

— Je crains bien, Maria Mikhaïlovna, que ce ne soit vous qui ne m'aimiez plus.

— C'est un péché de craindre cela, Alexandre Fedoritch, Je vous aime comme un parent, oui, comme j'aime ma Nadinka ; mais elle est encore une enfant, elle. Quelles idées peut-elle avoir? Elle n'est pas encore capable d'apprécier les gens. Moi, je ne cessais de lui répéter : « Qu'y a-t-il donc ? on ne voit plus Alexandre Fedoritch; il ne vient plus, et je l'attends toujours. » Savez-vous bien que tous les jours nous attendions cinq heures pour dîner ? Je me disais sans cesse : « Pour sûr, il va venir » . Tellement que Nadinka elle-même me disait parfois : « Qu'y a-t-il donc, maman? Qui attendezvous? J'ai faim, moi, et le comte aussi, je suppose. »

— Vient-il souvent, le comte? interrogea Alexandre.

— Oui, presque tous les jours ; et souvent deux fois dans la journée ; il est si gentil 1 il nous aime tant!... Oui, voilà ce que Nadinka vient me dire : « J'ai faim, c'est l'heure de manger; il faut se mettre à table. — Mais si Alexandre Fedoritch allait venir ? lui dis-je. — Oh ! il ne viendra pas 1 répond-elle. Voulez-vous gager qu'il ne viendra pas ? A quoi bon l'attendre? »

Les paroles de la Lioubetskaïa transperçaient le pauvre Adouiev comme autant de coups de couteau.

— Ah ! voilà ce qu'elle disait ? demanda-t-il en s'efforçant de sourire.

— Oui, oui, elle disait cela. Et elle me pressait de manger. Je suis sévère, vous le savez, tout en ayant l'air bonne ; je l'ai déjà grondée plus d'une fois. « Tantôt tu l'attends jusqu'à cinq heures sans diner, tantôt tu ne veux pas l'attendre une seconde, petite sotte ! Mais c'est très mal, lui dis-je : Alexandre Fedoritch est notre vieil ami ; il nous aime et sou petit oncle Petr Ivanovitch nous a témoigné beaucoup d'intérêt. Ce n'est pas bien d'oublier ces choses-là. Il pourrait se fâcher et ne plus revenir nouG voir. »

— Et elle ? questionna Alexandre.

— Rien. Mais elle est si vive, vous le savez : elle

saute, chante et se sauve, ou bien elle dit : « Oh I il viendra bien, s'il y tient ! » Elle est si vilaine! Et moi, je me dis aussi : « Il viendra. » Mais un jour se passe encore, et rien. Et moi je reprends : « Qu'y a-t-il donc, Nadinka? Alexandre Fedoritch serait-il malade? — Je ne sais pas, maman, répond-elle. Comment le saurais-je ? — Si nous envoyions demander ce qui lui est arrivé? — Oui, nous enverrons, nous enverrons. » Et voilà comment nous avons envoyé. Moi je l'avais oublié, comptant sur elle. Et elle, c'est un aquilon. Ainsi, voyez à présent, cette lubie qui lui a pris de monter à cheval. Un jour elle voit le comte passer au galop, et la voilà qui me rompt la tête. — « Je veux aller à cheval, là. » Moi je lui objecte ceci, cela. — « Non, je veux ! — Folle ! » lui dis-je.Nous, dans notre temps, nous ne pensions guère à monter en selle ; on nous élevait tout autrement. Aujourd'hui, c'est à faire trembler. Les barinias ne se sont-elles pas mises à fumer ? Ainsi, vis-à-vis de nous, habite une jeune veuve : elle se tient à son balcon, et toute la journée, elle fume des cigarettes. On marche, on roule, voitures et piétons, elle n'en a cure. De notre temps, quand un homme sentait le tabac...

— Gela dure-t-il depuis longtemps?

— Je ne sais pas au juste ; on dit que c'est à la mode depuis cinq ans déjà ; tout cela, nous le devons aux Français.

— Non... je demandais si Nadejda Alexandrovna montait à cheval depuis longtemps.

— Depuis environ dix jours. Le comte est si gentil, si aimable ? Que ne ferait-il pas pour nous ? Il la gâte vraiment trop î Regardez donc, toutes ces fleurs ! Toutes viennent de son jardin; c'est au point qu'il me vient des scrupules, à la fin. « Quoi ! dis-je, comte, vous la gâtez trop ! Elle va devenir insupportable. » Et je la gronde aussi. Avec Maria Ivanovna et Nadinka, nous avons visité son manège ; car vous savez que je la surveille moimême. Qui surveillerait une fille mieux que sa mère! Au manège, Nadinka a pris ses leçons sous nos yeux. Puis nous avons déjeuné dans son jardin. Et à présent, vous l'avez vu, ils montent tous les jours. Si vous saviez la riche maison qu'il a ! Nous avons tout examiné : tout est si bien choisi, si merveilleux !

— Tous les jours, dit Alexandre à demi-voix.

— Oui ; pourquoi ne s'amuseraient- ils pas ? Moi-même, quand j'étais jeune...

— Restent-ils longtemps à cheval ?

— Trois heures, à peu près. Et vous, ditesmoi, qu'a\ez-vous eu, quelle maladie ?

— Je ne sais. Je souffre de la poitrine, dit-il, en appuyant la main sur son cœur.

— Et vous ne prenez rien, pour vous remettre?

— Rien.

— Voilà bien les jeunes gens ! On dit toujours

que ce n'est rien, qu'on a bien le temps. Et puis on s'inquiète alors qu'il est trop tard. Mais qu'avezvous au juste? Des douleurs, des nausées, un point de côté?

— Des douleurs, des nausées et un point de côté, répliqua Alexandre distrait.

— C'est un refroidissement! Au nom du Christ, n'allez pas négliger cela. Vous finiriez par attraper une pleurésie. Et vous ne faites pas de remède ! Voulez-vous que je vous dise ? Prenez donc de l'opodeldoch, frottez-en ferme votre poitrine, jusqu'à ce qu'elle soit toute rouge, et, en guise de thé, buvez des simples ; je vous donnerai la recette.

Nadinka revint pâlie par la lassitude. Elle s'étendit sur le divan, en respirant avec effort.

— Voyez ! disait Maria Mikhaïlovna en lui mettant sa main sur le front, comme elle s'est exténuée ! A peine peut-elle respirer. Avale un verre d'eau et va te changer. Desserre les lacets de ton corset. Tu verras où elle te mènera^ ton équitation !

Alexandre et le comte passèrent là toute la journée. Ce dernier témoignait toujours à Adouiev la même politesse, la même amabilité. Il l'invita à venir visiter son jardin et à se joindre à eux pour la promenade à cheval, mettant même un de ses chevaux à sa disposition.

— Je ne sais pas monter à cheval! répondit sèchement Alexandre.

— Vous ne savez pas ! s'écria Nadinka. Si vous saviez comme c'est agréable ! Nous irons encore demain, comte, voulez-vous ?

Le comte s'inclina.

— Assez, Nadinka ! dit la mère. Tu vas l'importuner.

Cependant rien ne dénotait entre le comte et Nadinka des relations bien intimes. Il se montrait aussi aimable pour la mère que pour la fille, ne recherchait point les tête-à-tète avec Nadinka, ne lui courait point derrière au jardin. Il la regardait manifestement du même œil que la mère. Les libres allures de la jeune fille, ses promenades à cheval, trahissaient, chez elle, un caractère fantasque et mobile, de la naïveté, peutêtre une ignorance des convenances mondaines due à une éducation insuffisante ; chez la mère, l'imprévoyance et la faiblesse. Quant aux prévenances du comte, à ses visites continuelles, on pouvait les attribuer à la proximité des deux villas et à l'accueil cordial que lui réservaient chaque jour les Lioubetski.

La chose semblait toute naturelle, à l'examiner de sang-froid. Mais Alexandre la voyait à travers un verre grossissant et il découvrait bien des choses, qu'on n'aurait pas distinguées à l'œil nu.

Pourquoi donc, se demandait-il, ce changement dans les manières de Nadinka à son égard? Déjà, elle ne vient plus l'attendre dans le jardin ; elle ne l'accueille plus avec un sourire, mais avec l'expression d'une épouvante trop visible. Elle s'habille, depuis quelque temps, avec bien plus de recherche, elle, si insouciante jadis de ces vanités. Sa conduite est plus réfléchie, comme si elle prenait un peu plus de raison. Parfois on sent dans ses yeux, dans sa démarche, comme l'ombre d'un secret. Que sont devenus ses jolis caprices, sa vivacité fantasque, sa légèreté? Disparus. La voilà grave , songeuse, taciturne. On dirait qu'elle souffre. Elle est pareille maintenant aux autres jeunes filles ; non moins hypocrite, non moins fausse; vous questionnant, d'un air distrait, sur votre santé; toujours empressée et polie, suivant la formule, ... polie envers lui, envers lui, Alexandre, avec qui... ô Dieu ! son cœur défaillait.

— Oh! disait-il, on me cache quelque chose, ici. Eh bien, je veux le découvrir, quoi qu'il arrive. Et alors, malheur !

Je ne souffrirai pas qu'un tentateur

Par la flamme, et les soupirs, et la flatterie,

Suborne un cœur encore enfant,

Qu'uu ver misérable et venimeux

Ronge la tige du lys,

Qu'une petite fleur de deux jours

Se flétrisse à peine éclose.

Le jour même, après le départ du comte, Alexandre guetta l'occasion d'entretenir Nadinka en particulier. Que ne fit-il pas? Il prit un livre qu'elle avait coutume de lui demander du jardin quand elle voulait l'arracher à la conversation de sa mère, et, le lui ayant montré, s'en fut au bord de la rivière. « Elle va accourir aussitôt, » pensait-il. Il attendit, il attendit; pas de Nadinka. Il retourna au salon, et la trouva en train de lire elle-même un livre; elle ne leva point les yeux sur Alexandre. Il s'assit près d'elle; elle, sans le regarder, très vite, comme à contre-cœur, lui demanda s'il s'occupait toujours de littérature, s'il n'avait pas de nouveau publié quelque chose. Du passé, pas un seul mot. Il lia conversation avec la mère. Nadinka sortit et s'en fut au jardin.

Bientôt après la mère sortit à son tour, et Adouiev s'élança au dehors. Nadinka, en le voyant venir, quitta son banc, mais au lieu de marcher au-devant de lui, prit une allée latérale pour gagner furtivement la maison, comme si elle le fuyait. Il hâta le pas; elle hâta le pas.

— Nadejda Alexandrovna, cria-t-il de loin; j'aurais deux mots à vous dire.

— Rentrons, répondit-elle : il fait humide ici. Une fois au salon, elle se rassit près de sa

mère. Alexandre manqua se trouver mal.

— Vous craignez donc l'humidité, maintenant? dit-il avec une expression de reproche.

— Oui, les soirées sont maintenant si sombres, si froides, dit-elle en bâillant.

— Du reste, nous nous en irons bientôt. Auriezvous la bonté, Alexandre Fedoritch, de passer à notre appartement et de rappeler au propriétaire les deux serrures pour la porte et les volets pour la chambre à coucher de Nadinka? Il nous l'a promis; mais il l'oublierait sûrement. Tous les mêmes : pourvu qu'ils touchent leur argent...

Adouiev se disposait à sortir.

— Dites-lui bien de ne pas tarder, fit Maria Mikhaïlovna.

Nadinka gardait le silence.

Il était déjà à la porte; il retourna la tête vers elle. Elle fit trois pas de son côté. Il frémit.

— Enfin! pensa-t-il.

— Viendrez-vous demain? demanda-t-elle froidement.

Et ses yeux s'arrêtèrent sur lui avec une expression d'ardente curiosité.

— Je ne sais pas ; pourquoi ?

— Pour rien, je vous demande seulement si vous viendrez.

— Le voudriez-vous?

— Viendrez-vous demain? répéta-t-elle avec la même froideur, mais avec une impatience accrue.

— Non, répliqua-t-il fâché.

— Et après-demain?

— Non, je ne viendrai pas de toute une semaine, peut-être de deux, peut-être de bien longtemps.

Et il arrêtait sur elle un regard investigateur, pour tacher de lire dans ses yeux l'impression qu'allait lui faire cette réponse.

Elle demeura silencieuse; mais ses yeux se baissèrent. Qu'exprimaient-ils ? Le trouble de la tristesse? les éclairs de la joie? Ce joli visage de marbre ne livrait pas son secret.

Alexandre crispa sa main sur son chapeau et partit.

— N'allez pas oublier de vous frotter la poitrine avec de l'opodeldoch, criait derrière lui la vieille barinia.

De nouveau Alexandre se posait le problème : Pourquoi cette question deNadinka? désir ou peur de le voir?

— Oh! quelle torture! quelle torture, pensait-il désespéré.

Le pauvre amoureux n'y put tenir ; il revint le troisième jour. Lorsqu'il arriva, Nadinka était à la porte du jardin. Déjà il exultait. Mais il approchait à peine de la berge lorsque la jeune fille, comme ne l'ayant pas vu venir, se retourna, fit quelques pas de ci de là, pour montrer qu'elle se promenait sans but, et rentra dans la villa.

Il la trouva auprès de sa mère. Il y avait là deux visiteurs de la ville, et la voisine Maria Ivanovna, et l'inévitable comte. Alexandre était au

supplice. Toute la journée se passa encore en conversations vaines et insipides; que ces gens l' énervaient! Ils débitaient d'un air sensé toutes sortes de bêtises, discutant, plaisantant, riant.

— Ils rient ! se disait Alexandre. Ils peuvent rire, alors que... Nadinka... est si changée à mon égard. Cela leur est bieu égal ! Oh ! les misérables ! Les sots ! Tout les amuse.

Nadinka se rendit au jardin. Le comte ne l'y suivit point. Depuis quelque temps, ils semblaient se fuir, lorsque Alexandre était là. Parfois, il les trouvait seuls au jardin ou au .salon; mais ils se quittaient aussitôt. Et, en sa présence, ils ne s'abordaient plus. Nouvelle, affreuse découverte pour Alexandre, indice évident d'un complot entre eux.

Les visiteurs partirent; le comte se retira, lui aussi. Nadinka ne s'en aperçut pas et resta dans le jardin. Adouiev faussa compagnie à Maria Mikhaïlovna et courut au verger. Nadinka avait le do£ tourné, la main appuyée sur la petite porte, et la tête penchée sur cette main, comme dans cette soirée inoubliable. Elle ne le vit, ne l'entendit point venir.

Son cœur battait bien fort, tandis qu'il s'approchait d'elle sur la pointe des pieds; il suffoquait.

— Nadejda Alexandrovna! murmura-t-il d'une voix à peine intelligible, tant il était ému.

Elle tressauta, comme si l'on eût tiré derrière elle un coup de fusil. Elle se retourna et fit vivement un pas en arrière.

— Dites-moi, je vous prie, d'où vient cette fumée, dit-elle, toute troublée, en désignant la rive opposée. Un incendie, ou quoi? Ou quelque fourneau d'usine?

Il la regardait sans parler.

— Je croyais vraiment que c'était un incendie... Mais pourquoi me regardez-vous ainsi? Vous ne me croyez pas?

Elle se tut, elle aussi.

— Vous, lit-il en secouant la tête, vous aussi, vous êtes comme les autres, comme toutes les autres. Qui l'eût dit, il y a deux mois?

— Quoi? Qu'avez-vous? dit-elle. Je ne vous comprends pas.

Et elle fit mine de s'éloigner.

— Restez, Nadejda Alexandrovna; je n'ai pas la force de supporter plus longtemps ce supplice.

— Quel supplice! Je ne sais vraiment pas...

— Pas de faux-fuyant. Dites-moi, est-ce bien vous que je vois ? Êtes-vous bien la même que vous étiez?

— Je suis toujours la même, dit-elle d'un ton résolu.

— Gomment ? vous n'avez pas changé à mon égard?

— Non, je crois vous avoir témoigné toujours la même amabilité, vous avoir vu avec le même plaisir.

— Avec le même plaisir... Mais alors pourquoi vous éloignez-vous de moi?

— Je m'éloigne! Que dites-vous là? Je me tiens auprès de vous, et vous prétendez que je m'éloigne?

Elle eut un sourire contraint.

— Nadejda Alexandrovna, assez de feintes ! continua le jeune homme.

— Quelles feintes ? Et pourquoi vous attachezvous ainsi à mes pas?

— Est-ce vous ? Dieu ! Ici-même, il y a à peine un mois et demi...

— Quelle est donc cette fumée, sur la rive opposée? Je meurs d'envie de le savoir.

— Affreux! affreux 1 disait Alexandre.

— Mais que vous ai-je fait? Vous avez cessé de venir nous voir; à votre aise. Vous retenir malgré vous?... dit Nadinka.

— Feintes que tout cela ! comme si vous ignoriez pourquoi j'ai cessé mes visites !

Elle regardait de côté en secouant la tête.

— ...Et le comte? fit-il, presque menaçant.

— Quel comte?

Elle avait l'air d'entendre parler du comte pour la première fois.

— Vous osez demander, quel comte ? dit-il en la

regardant fixement. Dites : vous est-il indifférent?

— Vous êtes fou ! dit-elle, en se reculant.

— Vous ne vous trompez guère, poursuivit-il. Ma raison s'en va de jour en jour. Pouvez-vous être si perverse, si déloyale envers un homme qui vous a aimée par-dessus tout, qui vous a tout sacrifié. Tout!... Le bonheur allait lui sourire, pensait-il, un bonheur sans fin. Et vous...

— Quoi, moi? dit-elle, en se reculant encore.

— Quoi, vous? répliqua-t-il , outré de cette froideur. Vous avez oublié!... Je vous rappellerai qu'ici, à cette même place, vous avez cent fois juré de n'être qu'à moi. « Dieu entendra ces serments, » disiez-vous. Oui, il les a entendus. Vous avez à rougir devant le ciel, devant ces arbres, devant chacun de ces brins d'herbe. Tous furent témoins de notre extase : le plus menu de ces grains de sable pourrait dire notre amour. Ptegardez, regardez autour de vous; vous avez été parjure !

Elle le contemplait avec effroi ; ses yeux étaient brillants, ses lèvres pâles.

— Oh ! qu'il est méchant ! dit-elle d'une voix timide. Pourquoi donc êtes-vous fâché? Je ne vous ai point refusé, vous ne m'avez pas encore demandée à maman. D'où savez-vous...

— Vous demander à votre mère après tous vos procédés !

— Quels procédés? Je ne sais pas.

— Lesquels? je vais vous le dire. Ces tête-à-tête avec le comte, ces promenades à cheval?...

— Je ne peux cependant pas m'enfuir devant lui dès que maman quitte le salon. Les promenades à cheval?... c'est que j'aime aller à cheval... C'est si amusant ! On saute... 0 la gentille petite jument, cette Lucie ? L'avez-vous vue ? Elle me connaît déjà.

— Et ce changement dans votre attitude à mon égard ! reprit -il... Et le comte, qui vient chez vous toute la journée, du matin au soir !

— Mon Dieu! comment pouvais-je savoir... que vous étiez si bizarre ? C'est maman qui le veut ainsi.

— Ce n'est pas vrai. Votre maman ne veut que ce que vous voulez. Pour qui tous ces présents, cette musique, ces albums, ces fleurs ? Pour votre maman?

— Oui, maman raffole des fleurs. Elle a, hier encore, dévalisé le jardinier.

— Et que lui chuchotez-vous? continua Alexandre, sans prendre garde à ses paroles. Vous pâlissez ; vous reconnaissez vous-même votre faute : anéantir le bonheur d'un homme, oublier, effacer tout si vite, si légèrement ! tant de fausseté, de perfidie, de mensonge, de trahisons! Comment en êtes-vous arrivé là? Le riche comte, ce lion, a daigné vous favoriser d'un regard, et vous avez perdu la tête, vous vous êtes

prosternée à plat ventre devant ce soleil en plaqué. Et la modestie? qu'en faites-vous? Que le comte ne vienne plus ici, dit-il haletant, entendez-vous? Cessez, brisez toutes relations avec lui; qu'il oublie le chemin de votre villa. Je ne veux pas...

Il lui saisit la main avec fureur.

— Maman ! Maman ! Au secours ! cria Nadinka d'une voix perçante.

Elle se débattit , s'arracha de l'étreinte d'Alexandre et courut en toute hâte vers la maison, tandis qu'Alexandre tombait sur le banc et se prenait la tête à deux mains.

Nadinka arriva au salon, pâle, épouvantée et s'affaissa sur une chaise.

— Qu'as-tu donc? Que t'arrive-t-il? Pourquoi ces cris ? lui dit sa mère alarmée, en s'élançant vers elle.

— Alexandre Fedoritch... il est malade, dit-elle, pouvant à peine articuler.

— Et d'où te vient cet effroi?

— Il est si effrayant, maman. Au nom du Christ, empêchez-le de s'approcher de moi !

— Que tu m'as fait peur, petite folle! Eh bien, quoi! il est malade; je le sais parbleu bien; il souffre de la poitrine ; mais quoi de si effrayant là-dedans ? Ce n'est pas la phtisie. Qu'il se frotte d'opodeldoch et ça lui passera. Bien sûr, il ne m'aura pas écoutée, il aura négligé de se frotter.

Alexandre reprit ses sens. Sa fièvre partit, mais sa douleur redoubla. Il avait épouvanté Nadinka sans éclaircir ses soupçons ; il n'obtiendrait plus d'elle, bien sûr, aucune réponse. Il n'avait pas su s'y prendre. Comme tout amoureux, il eut cette pensée :

— Si elle était innocente ! peut-être que le comte lui est en effet indifférent. Sa stupide mère l'invite tous les jours : que peut-elle faire làcontre ? Lui est homme du monde, il fait l'aimable. Et peut-être veut-il, Nadinka est si jolie ! lui plaire en effet. Mais cela ne prouve pas qu'il lui ait déjà plu. Ce qu'elle aime, c'est peut-être les fleurs, les chevauchées, les plaisirs innocents, mais non point le comte lui-même. Admettons même beaucoup de coquetterie dans son fait... n'est-elle point excusable? D'autres, et de plus âgées, font Dieu sait quoi !

Il respira. Un rayon de joie rasséréna son âme. Tous les amoureux sont ainsi : tantôt aveugles, tantôt trop clairvoyants. Et puis il est si doux de justifier l'objet aimé !

— Mais pourquoi ce changement vis-à-vis de moi? se demandait-il encore, en pâlissant de nouveau. Pourquoi m'évite-t-elle? Elle garde le silence, comme prise de honte. Pourquoi, hier et les jours précédents, de si belles toilettes? Elle n'avait d'autre hôte que lui. Pourquoi demander si l'on commencerait bientôt les ballets? La question est bien

naturelle ; mais lui, pourquoi s'est-il fait fort de leur procurer une loge pour chaque ballet, malgré toutes les difficultés? C'est qu'il veut, bien sûr, les accompagner. Pourquoi,, hier, quitter le jardin? Pourquoi refuser d'y revenir ? Pourquoi me demander ceci, pourquoi ne pas me demander cela?

De nouveau le soupçon le mordit au cœur. De nouveau il souffrit le martyre. Il finit par conclure que Nadinka ne l'avait jamais aimé.

— Mon Dien ! mon Dieu! fit-il avec désespoir. Que c'est lourd, que c'est amer, la vie! Envoyezmoi la paix de la mort, le sommeil de l'âme.

Un quart d'heure après, il rentrait au salon, triste et craintif.

— Adieu, Nadejda Alexandrovna ! dit-il timidement.

— Adieu! répondit-elle d'un ton bref, sans le- regarder.

— Quand m'autorisez-vous à revenir ?

— Quand il vous plaira. D'ailleurs, c'est cette semaine-ci que nous revenons à la ville. Nous vous le ferons savoir.

Il s'en fut. Plus de quinze jours se passèrent. Tout le monde avait abandonné les villas. Les brillants salons de l'aristocratie s'étaient rouverts. Le tchinovnik1, ayant allumé les deux lampes de

Fonctionnaire

son salon, acheté deux livres de bougies stéariques, préparé deux tables de jeux dans l'attente de Stepan Ivanitch et d'Ivan Stepanitch, avait déclaré à sa femme qu'ils recevraient tous les mardis.

Et Alexandre attendait toujours un avis des Lioubetski. Il avait rencontré leur cuisinier et leur femme de chambre. Celle-ci, en le voyant, avait fait un saut de côté comme pour l'éviter. Elle partageait visiblement les sentiments de sa barichnia. Le cuisinier, lui, s'était arrêté.

— Monsieur nous a sans doute oubliés, fit-il. Nous sommes de retour depuis une semaine et demie.

— Peut-être n'est-on pas tout à fait installé ? Peut-être ne reçoit-on pas?

— Comment, on ne reçoit pas ? Mais tout le monde est déjà venu, monsieur, hormis vous ; Madame ne sait qu'en penser. Tenez, Son Excellence le comte, par exemple, il ne passe pas un jour sans venir. Un si excellent barine ! Je suis allé lui porter chez lui je ne sais quel petit cahier de la part de la barichnia. Il a daigné me gratifier d'un billet rouge.

— Quel sot tu es ! dit Adouiev, en s'éloignant de ce bavard.

Le soir, il passa devant la maison des Lioubetski. Il aperçut des lumières derrière les vitres et une téléga à la porte.

— A qui cette téléga? demanda-t-il.

— Au comte Novinsky.

Le lendemain, le surlendemain, même chose. Un jour enfin il prit' le parti d'entrer. La mère l'accueillit cordialement, lui reprochant sa longue absence, le blâmant de ne point se frotter la poitrine avec de l'opodeldoch. Nadinka était tranquille, le comte poli comme toujours; mais l'entretien ne s'engageait pas.

Deux fois il vint, deux fois il reçut le même accueil. Vainement il regardait Nadinka avec une expression de reproche : Nadinka ne semblait pas voir ses regards, elle qui, jadis, s'y. montrait si sensible! Alors, quand il s'entretenait avec la mère, la fille, debout en face de lui, derrière Maria Mikhaïlovna, faisait toutes sortes de grimaces, imaginait toutes sortes de folies pour le faire rire...

Une tristesse noire l'investit. Il ne songeait qu'au moyen d'ôter de dessus ses épaules cette croix qu'il avait acceptée volontairement, d'arriver à une explication, quelle que fût la réponse, — pourvu qu'enfin son incertitude fit place à la certitude.

Longtemps il y songea. Il finit par avoir une idée, et se rendit chez les Lioubetski.

Tout le favorisait, ce jour-Là. Pas de téléga à la porte. Il franchit rapidement l'antichambre et arriva à la porte du salon; là il s'arrêta pour reprendre haleine. Nadinka jouait du piano, tandis

SIMPLE HISTOIRE. 22 i

que Mme Lioubetskaïa, dans la pièce voisine, était assise sur le divan à broder son écharpe. En entendant des pas dans le salon, Nadinka ralentit son jeu et tendit le cou, attendant, avec un sourire, la venue d'un visiteur. Le visiteur parut, et le sourire s'évanouit bien vite, faisant place à la peur. Son visage s'altéra légèrement, elle se leva de son tabouret. Ce n'était point là, bien sûr, le visiteur qu'elle attendait.

Alexandre s'inclina, et comme une ombre, se glissa un peu plus loin, du côté de la mère. Sa démarche était humble, non plus assurée comme autrefois, et il baissait la tête. Nadinka se rassit et recommença à jouer, non sansseretourner parfois avec inquiétude.

Au bout d'une demi-heure, on appela Mme Lioubetskaïa, qui dut sortir de la chambre. Alexandre s'avança vers Nadinka. La jeune fille se leva et voulut se retirer aussi.

— Nadejda Alexandrovna , fit-il d'une voix sombre, demeurez et m'accordez cinq minutes, rien que cinq minutes.

— Il m'est impossible de vous entendre, répliqua-t-elle.

Et elle faisait mine de s'en aller.

— ... La dernière fois vous avez été..., dit-elle.

— J'ai eu tort; aujourd'hui, je vais vous parler autrement. Je vous le jure, vous n'entendrez pas la moindre récrimination. Ne me rebutez pas :

c'est sans doute la dernière fois que je vous parle; mais une explication s'impose. Vous m'avez autorisé à demander votre main à votre mère. Depuis, il s'est passé des choses qui... bref... j'ai besoin de vous faire une question. Mais asseyez-vous, remettez-vous au piano ; votre petite maman, de cette façon, n'entendra point notre conversation. Ce n'est pas la première fois, n'est-ce pas?

Elle obéit, machinalement, non sans rougir un peu, et plaqua des accords, en le regardant, dans une attente craintive.

— Où. donc êtes-vous, Alexandre Fedoritch ? demanda la mère qui était revenue à sa place.

— Je voulais causer un moment avec Nadejda Alexandre vna... sur... la littérature, répondit-il.

— Causez, causez : aussi bien, voilà longtemps, je crois, que vous n'avez causé ensemble.

— Voulez-vous, dit le jeune homme à demivoix, voulez-vous répondre, brièvement, catégoriquement, à cette seule question : est-ce que vous ne m'aimez plus?

— Quelle idée ! répondit-elle , très confuse. Vous savez bien que maman et moi avons toujours fait grand cas de votre amitié, et que nous avons toujours eu du plaisir à vous voir.

Adouiev, la considérant, se prit à songer : « Est-ce bien toi, cette jeune fille fantasque, mais sincère, mais vive et légère? Comme elle a vite appris l'hypocrisie ! Comme en elle se sont

épanouis déjà tous les instincts de la femme. Gomment, dans les charmants caprices d'autrefois, reconnaître les germes de tant de perfidie, de tant de dissimulation ! Elle n'a point reçu, cependant, les leçons de mon oncle, et la voilà déjàfemmelen deux, trois mois au plus, à l'école du comte... Ah! mon oncle, mon oncle, que tu avais cruellement raison ! »

— Ecoutez-moi, dit Adouiev, mais d'une telle voix que le masque de l'hypocrite tomba aussitôt. Laissons votre maman tranquille ; redevenez pour un moment l'ancienne Nadinka, la Nadinka que vous étiez lorsque vous m'aimiez un peu , et répondez-moi franchement. J'ai besoin de connaître la vérité, j'en ai besoin, au nom du Christ!

Sans répondre, elle prit une autre partition et s'appliqua à déchiffrer un passage difficile.

— Bien. Je vais changer les termes de ma question, reprit Alexandre. Dites-moi, quelqu'un... je ne veux pas savoir qui... quelqu'un n'a-t-il point pris ma place dans votre cœur ?

Elle moucha la bougie, et, longuement, arrangea le chandelier; mais elle resta muette.

— Répondez donc, Nadejda Alexandrovna ; un seul mot nous délivrera, moi, de mon supplice, vous, d'une explication pénible.

— Mon Dieu ! Cessez, je vous prie ! que dirais-je ? Je n'ai rien à dire, dit-elle en détournant la tête.

Un autre se fût contenté de cette réponse,

eût vu l'inutilité d'insister, comprenant tout au premier coup d'œii jeté sur la tristesse muette et lassée que trahissaient la physionomie et les gestes de la jeune fille. Mais Adouiev ne s'en contenta point. Comme un bourreau, il voulut torturer sa victime, et vider avec elle la coupe jusqu'à la lie.

— Non, dit-il, il faut en finir aujourd'hui. De noires tristesses déchirent mon cœur en lambeaux. Je me sens horriblement las; l'émotion étreint ma poitrine à la briser; et toujours cette incertitude qui me tue ! Eclairez-moi vous-même, dissipez ou confirmez mes soupçons, ou bien je n'aurai plus un instant de repos î

Il la regardait, attendant une réponse. Mais elle gardait toujours le silence.

— Prenez pitié de moi! reprit-il. Regardez-moi. Suis-je le même homme? Tous ont peur de moi, tant je suis méconnaissable ; tous me plaignent, hormis vous seule...

Ses yeux étincelaient en effet d'un éclat farouche ; il avait maigri et pâli ; de son front la sueur coulait abondante.

Elle le regarda furtivement, et eut dans les yeux comme un éclair de pitié. Elle lui saisit la main, mais la laissa aussitôt retomber, et de nouveau se tut en soupirant.

— Eh bien? demanda- t-il.

— Oh ! laissez-moi en repos î dit-elle tristement. Vos questions me torturent.

— Je vous en conjure, au nom du Christ ! reprit-il., finissez tout d'un mot. Pourquoi feindre? Je nourrirai encore un fol espoir, je viendrai tous les jours chez vous, pâle, défait, et vous attristerai vous-même. Si vous me consignez à votre porte, je stationnerai sous vos fenêtres, je vous suivrai au théâtre, dans la rue, comme un spectre, comme un Mémento mori. C'est sot, c'est ridicule, pour ceux qui peuvent rire ; mais, pour moi, si cruel ! Vous ignorez ce que c'est que la passion, où elle conduit. Plaise à Dieu que vous l'ignoriez toujours!... Que gagnerez-vous donc à garder le silence ? Ne vaut-il pas mieux me dire immédiatement...

— Mais que me demandez- vous donc ? dit Nadinka en se renversant sur le dossier de sa chaise. Je l'ai complètement oublié. J'ai comme une brume dans la tête.

Elle posa, en ■ frissonnant, la main sur son front, et la retira aussitôt.

— Je vous demande si quelqu'un a pris ma place dans votre cœur. Un seul mot : oui, ou non. Et ce sera tout. Est-ce donc si long à prononcer ?

Elle voulait répondre, mais ne pouvait. Elle baissait la tête, et tapotait une touche d'un seul doigt. Visiblement, elle soutenait une violente lutte intérieure.

— Ah ! fit-elle enfin, d'un cri désepéré. Alexandre s'essuya le front avec son mouchoir.

— Oui ou non? répéta-t-il, en retenant sa respiration.

Quelques secondes s'écoulèrent.

— Oui ou non?

— Oui, murmura Nadinka, d'une voix à peine distincte.

Puis elle se courba sur le piano, et, comme si elle eût tout oublié, en tira des accords plus bruyants.

Ce « oui » s'était exhalé à peine perceptible, comme un soupir. Mais Adouiev en fut assourdi. Il lui sembla que son cœur se brisait; ses jambes défaillirent. Il se laissa aller sur la table, près du piano, et demeura sans voix. Nadinka le considérait d'un air craintif, lui aussi la regardait, mais d'un regard sans pensée.

— Alexandre Fedoritcli, cria soudain Maria Mikhaïlovna de sa chambre, quelle est l'oreille qui me tinte?

Il restait muet.

— Maman vous appelle, dit Nadinka.

— Ah!

— Quelle est l'oreille qui me tinte ? répéta la mère. Dépêchez-vous !

— Les deux, répondit Adouiev au désespoir.

— Voyez-vous, il n'a pas deviné ! C'est la gauche. Et je me demandais si le comte allait venir aujourd'hui.

— Le comte ! s'écriaTAdouiev.

— Pardon, dit Nadinka suppliante en se jetant vers lui. Je n'y comprends rien moi-même. Tout s'est fait en moi à l'improviste, malgré moi, je ne sais comment. Je n'ai pu vous tromper.

— Je tiendrai ma promesse ; Nadejda Alexandrovna, je ne vous adresserai pas un seul reproche. Merci de votre franchise. Vous avez beaucoup, beaucoup fait... aujourd'hui... J'ai souffert en entendant ce « oui... » Mais vous, encore plus en le prononçant. Adieu, vous ne me reverrez plus, c'est la seule récompense dont je puisse reconnaître votre franchise... Mais que le comte, le comte !...

Il serra les dents et gagna la porte.

— Oui, dit-il en se retournant, à quoi tout cela vous mènera-t-il ? Le comte ne vous épousera pas. Connaissez-vous ses projets?

— Non, répondit Nadinka en secouant tristement la tête.

— Dieu ! quel aveuglement ! s'écria avec effroi Adouiev.

— Il ne saurait nourrir de mauvaises intentions, répondit-elle faiblement.

— Prenez bien garde, Nadejda Alexandrovna ! Il lui saisit la main, la baisa et sortit du salon en

chancelant. 11 faisait mal à voir. Nadinka demeura clouée à sa place.

— Eh bien! tu ne joues plus, Nadinka, demanda la mère au bout de quelques minutes.

Nadinka tressaillit, comme tirée d'un lourd sommeil, et soupira.

— Tout de suite, maman, repli qua-t-elle. Et rêveuse, la tête inclinée légèrement, elle frappa doucement le clavier. Ses doigts tremblaient. Visiblement sa conscience la tourmentait, et cette incertitude où l'avaient jetée les paroles d'Alexandre : « Prenez bien garde ! »

Le comte arriva; elle se montra inquiète, taciturne, contrainte dans ses manières. Elle prétexta la migraine et se retira de bonne heure dans sa chambre ; ce soir-là, elle trouva la vie amère.

Alexandre était à peine au bas de l'escalier que les forces lui manquèrent... Il s'affaissa sur la dernière marche, se couvrit les yeux de son mouchoir et se répandit en bruyants sanglots, mais sans pleurer. Le dvornik 1 traversait en ce moment le couloir. Il s'arrêta et prêta l'oreille.

— Marfa, hé ! Marfa ! cria-t-ii en allant vers sa porte, viens donc voir ; écoutecommeon beugle par là ; on dirait vraiment un animal. Je me disais : « Ne serait-ce point notre Arabka qui aurait brisé sa laisse? » Mais non, ce n'est pas Arabka.

— Oh ! non, ce n'est pas Arabka ! répéta Marfa après avoir écouté avec attention. Quel singulier phénomène !

Concierge.-

— Va donc chercher la petite lanterne ; elle est suspendue derrière le poêle.

Marfa apporta la petite lanterne.

— Est-ce qu'on beugle encore ? demanda-t-elle.

— Toujours, répondit-il.

— Ne serait-ce point un voleur?

— Qui est là? cria le dvornik.

Pas de réponse.

— Qui est là? répéta Marfa.

Toujours le même bruit. Tous deux s'avancèrent. Adouiev se leva et partit.

— C'est un monsieur ! dit Marfa en le regardant disparaître. Et toi qui le prenais pour un voleur! Faut-il être sot pour avoir une idée pareille ? Est-ce qu'un voleur irait beugler ainsi dans l'escalier d'autrui?

— C'est sans doute un homme ivre.

— Pas davantage, répliqua Marfa. Tu te figures que tout le monde te ressemble. Tous les hommes ivres ne crient pas comme toi.

— Mais alors, pourquoi cet homme hurlait-il ainsi? La faim, ou quoi? dit le concierge avec un dépit évident.

— Pourquoi ? dit Marfa, le regardant et ne sachant trop que dire. Comment le savoir? Peutêtre a-t-il perdu quelque chose, de l'argent?

Tous deux se baissèrent vivement vers le sol, et furetèrent dans tous les coins.

— Perdu ?... murmura le concierge en éclai-

rant le parquet. Pas de danger, un escalier si net, tout en pierres ; on y verrait une aiguille. Perdu ? Mais on aurait entendu le bruit, s'il avait laissé tomber quoi que ce soit ; sur la pierre, ça sonne, et on le ramasse. Pas de danger qu'on perde quelque chose ici !... Perdu? Le crois-tu capable de perdre quoi que ce soit ? Gomme s'il n'avait que cela à faire ! N'aie pas peur, il songe bien plutôt à remplir sa poche.. On les connaît, ces jolis messieurs en redingote. Perdu ?... Allons donc !

Et longtemps encore ils se traînèrent sur les dalles, à la recherche de l'argent perdu.

— Non ! non ! dit enfin le dvornik en soupirant. Puis il souffla la petite chandelle, et serra la

mèche entre ses deux doigts, qu'il essuya ensuite à sa chouba 1 .

Le même soir, vers minuit, comme Petr Ivanovitch, tenant d'une main un bougeoir et un livre, de l'autre le pan de sa robe de chambre, se rendait de son cabinet à sa chambre à coucher, son valet lui annonça qu'Alexandre Fedoritch désirait le voir.

Petr Ivanovitch se renfrogna , réfléchit un moment et répondit enfin d'un air calme :

— Introduis-le dans mon cabinet ; j'y reviens à l'instant.

1 Pelisse.

— Bonsoir, Alexandre ! dit-il à son neveu quand il fut de retour. Voilà longtemps qu'on ne t'a vu. Tous les jours on t'attend vainement ; et tout à coup tu nous arrives au beau milieu de la nuit. Pourquoi si tard ? Que s'est-il passé ? Tu n'as plus la même figure.

Alexandre, silencieusement, s'assit dans le fauteuil. Sa physionomie trahissait une extrême fatigue. Petr l'examinait.

Alexandre eut un soupir.

— Et tu vas bien ? demanda, d'une voix inquiète, Petr Ivanovitch.

— Oui, répondit faiblement Alexandre. Je me traîne, je mange, je bois, donc je vais bien.

— C'est égal, on ne badine avec ces choses-là. Va consulter un médecin.

— On m'en a déjà donné, des consultations ; mais ni les médecins, ni les opodeldochs ne peuvent rien pour me guérir. Mon mal n'est point un mal physique.

— Qu'est ce donc ? Aurais-tu joué, perdu de l'argent ? demanda vivement Petr Ivanovitch.

— Vous ne pouvez admettre des peines qui n'aient l'argent pour motif, répondit Alexandre en s'efforçant de sourire.

— Qu'est-ce donc qu'une peine qui ne vaut pas même un kopek, comme la plupart de tes peines?

— Gomme ma peine actuelle, par exemple. Savez-vous d'où elle me vient?

— Quelle peine veux-tu dire ? Tout va bien pour toi. Je le sais par les lettres mensuelles de ta petite mère. Dans ton service, il ne peut rien t'arriver de pire que de voir, comme cela t'est déjà arrivé, passer devant toi un de tes subordonnés. Tu dis que tu vas bien; tu n'as pas perdu de l'argent, tu n'as pas joué, c'est pourtant là l'essentiel ; quant au reste, on s'arrange toujours. Le reste, c'est, je pense, cette bêtise, l'amour.

— Oui , l'amour. Savez-vous ce qui s'est passé ? Si vous le saviez, vous ne me jugeriez plus si sévèrement, et vous vous effraieriez vousmême.

— Conte-moi donc ton histoire. Voilà longtemps, précisément, que je n'ai pas été effrayé. D'ailleurs, c'est trop facile à deviner : on t'a trompé.

Alexandre fit un mouvement, voulut parler ; mais il ne dit rien et se rassit.

— Est-ce vrai? Que te disais-je ? Et toi, toujours : « Non, c'est impossible ! »

— Qui l'eût pressenti, répondit Alexandre, après ce qui s'était passé?

— Il fallait, non le pressentir, mais le prévoir, c'est-à-dire le savoir, et t'arranger en conséquence.

— Pouvez-vous en juger si froidement, mon petit oncle ! Moi...

— Ma foi î Moi, cela ne me regarde pas.

— J'oubliais. La ville entière peut brûler ou s'écrouler que cela vous serait égal.

— Merci du compliment. Et la fabrique?

— Vous plaisantez. Moi je souffre, hélas ! J'ai un poids sur le cœur; je me sens bien malade.

— Est-ce véritablement l'amour qui t'a maigri ainsi? Quelle honte ! Non, tu auras été malade, et tu viens d'entrer en convalescence... C'est qu'il était temps, aussi ! Encore un peu, j'allais, moi aussi, croire à l'éternité de l'amour immuable.

— Petit oncle, grâce ! dit Alexandre. J'ai l'enfer dans l'âme.

— Et après !

Alexandre avança son fauteuil vers la table ; et l'oncle poussa loin de son neveu les encriers, les presse-papier, et le reste.

« Il arrive au milieu de la nuit, se disait-il ; il a l'enfer dans son âme ; il va évidemment me casser encore quelque chose. »

— Des consolations, je n'en trouverai pas auprès de vous, et je n'en attends pas non plus. Je viens vous demander appui comme à un oncle, comme à un parente Je suis bien sot, n'est-ce pas?

— Oui, si tu n'étais pas si piteux.

— Vous me plaignez donc î

— Beaucoup. Suis-je de bois ? Tu es un bon petit garçon, bien intelligent, surtout bien élevé.

Et ta dépéris pour rien, pour une affaire qui ne vaut pas deux kopeks, pour des bêtises !

— Prouvez-moi donc que mon sort vous touche !

— Comment? Tu me dis que tu n'as pas besoin d'argent.

— D'argent ! d'argent ! Si mon malheur n'avait point d'autre cause qu'un manque d'argent, je m'estimerais bien heureux !

— Ne dis pas cela, observa Petr Ivanovitch ; tu es jeune, mais tu t'estimerais très malheureux au contraire. J'ai passé par là plus d'une fois.

— Mais écoutez-moi donc !

— En as-tu pour longtemps, Alexandre?

— Oui, répondit le jeune homme. Je réclame toute votre attention. Mais pourquoi cette demande?

— C'est que je souperais volontiers. J'allais me coucher sans souper ; mais puisque nous devons rester encore longtemps, nous souperons, nous boirons une bouteille de vin; et tout en mangeant, tu me diras tout.

— Vous pouvez souper ? demanda Alexandre avec étonnement.

— Oui, certainement, je le puis. Et toi, ne le pourras-tu point ?

— Moi, souper? Vous-même ne pourrez prendre une seule bouchée, en apprenant qu'il s'agit pour moi d'une question de vie ou de mort.

— De vie ou de mort ! répéta l'oncle. C'est fort

grave, en effet. Essayons cependant ; peut-être, qui sait ? pourrons-nous tout de même avaler un peu ! Il sonna.

— Demande ce qu'il y a pour souper, dit-il au valet de chambre. Fais prendre une bouteille de Château-Laffitte, cachet vert.

Le valet de chambre se retira.

— Mon petit oncle, vous n'êtes pas convenablement disposé pour écouter le triste récit de mes tortures, dit Alexandre en prenant son chapeau. Je préfère revenir demain.

— Pas du tout, répliqua vivement Petr Ivanovitch en le retenant par la main. Je suis toujours pareillement disposé; demain, tu me trouverais de même occupé à déjeuner, ou ce qui est pis, à mes affaires. Mieux vaut en finir tout de suite. Le souper n'empêche rien. Je n'en serai que plus à mon aise pour écouter et comprendre, choses dont un ventre affamé, comme tu sais, s'acquitte plus malaisément.

Le souper fut servi.

— Avance-toi, Alexandre, avance-toi, dit Petr Ivanovitch.

— Mais je ne veux pas manger, petit oncle !

Et Alexandre haussait les épaules en regardant son oncle, tout entier aux apprêts du souper.

— Prends au moins un petit verre de vin. Ce vin n'est pas mauvais.

Alexandre fit de la tête signe que non.

— Alors, allume un cigare et raconte. Je suis tout oreilles, dit Petr Ivanovitch.

Et, vivement, il se mit à manger.

— Vous connaissez le comte Novinsky ? interrogea Alexandre après un moment de silence.

— Le comte Platon?

— Oui.

— C'est mon ami ; après?

— Je vous félicite d'avoir un pareil ami. C'est un misérable.

Petr Ivanovitch s'arrêta brusquement de manger, et jeta sur son neveu un regard d'étonnement.

— Allons, bon ! fit-il. Le connais-tu ?

— Oui.

— Depuis longtemps ?

— Depuis trois mois.

— Comment ! Moi qui le connais depuis cinq ans, j'ai toujours reconnu en lui un homme comme il faut ; chacun te fera son éloge ; et toi, d'un seul coup, comme cela, tu l'exécutes !

— Depuis quand défendez-vous les gens, mon oncle ? car auparavant...

— Auparavant comme aujourd'hui, je défendais les gens comme il faut. Et toi, depuis quand les injuries-tu, depuis quand ne sont-ils plus pour toi des ançes?

— Depuis que je les connais... Oh! les hommes, les hommes :

« Espèce misérable, digne de larmes et de rires ! »

J'eus tort, je le confesse> de ne pas vous écouter, lorsque vous me disiez de me méfier d'eux tous.

— Et je te le dis encore; mais la méfiance n'empêche rien. Si tu as affaire à quelqu'un d'indigne, tu ne seras pas trompé ; si c'est à un homme comme il faut, tu en seras quitte pour revenir sur ton erreur.

— Où y en a-t-ii, dites-moi, des gens comme il faut? dit Alexandre avec mépris.

— Quand il n'y aurait que toi et moi ! Ne sommes-nous pas des gens comme il faut? Le comte, puisque tu m'as parlé de lui, est aussi un homme comme il faut. Et nous ne sommes pas les seuls. Tous nous avons en nous quelque chose de mauvais, non pas tout, et tous ne sont pas mauvais.

— Si, tous ! tous ! dit Alexandre.

— Toi aussi ?

— Moi? Moi du moins, j'emporte de ce choc un cœur brisé, mais pur de toute bassesse, une àme malheureuse, mais sans remords ni mensonge ; je ne céderai pas à la contagion de l'hypocrisie et de la trahison.

— C'est ce que nous verrons. Mais le comle, que t'a-t-il fait?

— Ce qu'il m'a fait ? Il m'a tout pris !

— Précise. Le mot « tout » peut signifier Dieu sait quoi?... De l'argent? par exemple. Non, n'est-ce pas ?

— Il m'a ravi ce qui m'est plus cher que tous les trésors, reprit Alexandre.

— Quoi donc ?

— Tout mon bonheur, toute ma vie !

— Mais tu es vivant !

— Oui, hélas ! pour mon malheur. Ma vie est pire que cent morts.

— Conte-moi donc tout simplement ton aventure !

— Affreux ! s'écria Alexandre. Mon Dieu ! Mon Dieu!

— Hé! t'aurait-il pas enlevé ta belle, cette... Comment donc ? Oh ! il est passé maître en ces matières ; là-dessus tu lutterais avec peine contre lui. C'est un incomparable vert-galant, dit Petr Ivanovitch en portant à sa bouche un morceau de dindonneau.

— Il me la paiera, sa maîtrise, répliqua Alexandre fiévreusement. Je ne reculerai point sans combat. La mort décidera à qui de nous deux appartiendra Nadinka. Je le tuerai, ce misérable suborneur. Il ne vivra pas, il ne jouira pas du trésor qu'il m'a volé. Je l'effacerai d'entre les hommes !

Petr Ivanovitch éclata do rire.

— Toujours province ! dit-il. A propos du comte, t'a-t-il dit s'il avait reçu de la porcelaine de l'étranger ? Il a dernièrement commandé un lot que je verrais volontiers.

— Il s'agit bien de porcelaine, petit oncle! Avez-vous entendu ce que j'ai dit? reprit Alexandre presque menaçant.

— Hum! grogna Petr Ivanovitch en rongeant un os.

— Que dites-vous?

— Rien. Je t'écoute.

— Alors écoutez-moi attentivement, une fois par hasard. Je suis venu pour causer affaires, pour me reposer, résoudre un million de questions qui me tuent. Je perds la tête. Je n'ai plus conscience de rien. Secourez-moi!

— Oui. Je me mets à ta disposition. Parle, seulement, que faut-il faire? Je suis prêt à t'aider de mon argent, pourvu que ce ne soit point pour des bêtises.

— Des bêtises ! oh non ! Mais il se peut que dans une heure je sois mort, ou que j'aie moi-même, tué. Et vous riez, vous, vous soupez, bien tranquille.

— Pardon ! Je suis sûr que tu as soupe copieusement avant de venir; et tu voudrais que les autres se privent de souper, pour te faire plaisir!

— Voilà quarante-huit heures que je n'ai mangé !

— Alors, c'est que la chose est grave en effet.

— Un seul mot. Voulez-vous me rendre un grand service ?

— Lequel?

— Voulez-vous me servir de témoin?

— Les côtelettes se sont tout à fait refroidies, dit Petr Ivanovitch mécontent, en mettant le plat de côté.

— Vous vous moquez, petit oncle !

— Juge toi-même. Gomment prêter l'oreille à de telles sornettes? Tu veux que je sois ton second ?

— Oui, eh bien !

— Eh bien, naturellement, je refuse.

— Soit. Je trouverai bien quelqu'un, un étranger, pour épouser mon ressentiment. Ayez seulement l'obligeance de voir le comte et de régler les détails avec lui.

— Impossible ; ma langue se refusera toujours à débiter une pareille bêtise.

— Adieu ! dit Alexandre en prenant son chapeau.

— Quoi! tu pars déjà? tu ne prends pas un verre de vin?

Alexandre était déjà à la porte. Mais là, il tomba sur une chaise, très triste.

— Où aller? où trouver de la sympathie! murmura-t-il.

— Ecoute, Alexandre, commença Petr Ivanovitch en s'essuyant la bouche avec sa serviette et en indiquant un fauteuil à son neveu. Je crois qu'il faut en effet te parler sérieusement. Soit. Tu es venu solliciter mon appui. Je t'aiderai, mais autrement que tu ne le pensais: seulement écoute-moi jusqu'au bout. Ne cherche pas de témoin, c'est sot; de rien tu ferais une histoire qui se répéterait partout, et tu n'y gagnerais que des moqueries, ou, ce qui est pis, des inimitiés. Personne ne te servira de témoin, ou si tu finis par trouver quelque fou, ce sera peine perdue. Le comte ne consentira pas à se battre. Je le connais.

— Ne consentira pas?. .. Mais il n'a donc pas une parcelle de loyauté ! riposta Alexandre furieux. Je ne le croyais point lâche à ce point.

— Lâche, non, mais sensé.

— Moi je suis donc un sot?

— Hé! non, mais un amoureux, dit Petrlvanovitch lentement.

— Si vous prétendez me démontrer l'inanité du duel, je vous préviens que c'est inutile. Je ne changerai point d'avis.

— Non. On a, depuis longtemps, démontré que le duel est une bêtise ; mais on ne s'en bat pas moins. Crois-tu que les ânes soient rares? Et cette espèce ne se laisse pas endoctriner! Je veux seu-

lement te prouver qu'en ce qui te touche particulièrement, tu ne dois pas te battre.

— Je suis curieux de voir comment vous me le prouverez,

— Ecoute donc. A qui en veux-tu spécialement, dis-moi; au comte ou à elle? A cette Aniouta, ou quoi?

. — Je ne hais point le comte et je méprise cette demoiselle, répondit Alexandre.

' — Parlons d'abord du comte. Suppose qu'il accepte ton défi, suppose encore que tu trouves un fou pour te servir de second : le comte te tuera comme une mouche. Et l'on se moquera de toi par-dessus le marché. La belle vengeance ! Ce n'est point là ce que tu veux, j'imagine. Tu aimerais mieux le tuer lui?

— On ne peut savoir qui sera tué, dit Alexandre.

— Sûrement toi, et non lui. Car tu ne sais pas tirer du tout, je crois, et, d'après le code du duel, il doit tirer le premier.

— C'est le jugement de Dieu qui décidera-

— Soit! si tu le veux. Mais il décidera en sa faveur. On dit que le comte met toutes ses balles dans le noir, à quinze pas ; crois-tu qu'il aille, exprès pour toi, manquer son coup ? Enfin, supposons que le jugement de Dieu permette cette maladresse et cette iniquité, que par un hasard impossible tu le tues. Quel profit en auras-tu? Cela te rendra-t-il l'amour de ta belle? Au contraire, elle

te haïra, et toi, tu seras, en outre, obligé de t'engager. Et, dès le lendemain, tu t'arracheras les yeux de désespoir, et tu te refroidiras pour ta belle.

Alexandre eut un dédaigneux haussement d'épaules.

— Vous raisonnez congrûment là-dessus, petit oncle ! Que dois-je donc faire dans la situation où je me trouve ?

— Rien ; que l'affaire en reste là. Elle n'est que trop gâtée déjà.

— Abandonner mon bonheur aux mains du comte ! Lui laisser l'orgueil de sa conquête ! Non, nulle menace ne saurait me contraindre à subir cette extrémité. Vous ne savez point ce que je souffre, vous n'avez jamais aimé, si vous vous imaginiez que votre froide morale m'empêcherait d'agir. C'est du lait, non du sang, qui coule dans vos veines.

— Assez divagué. Crois-tu qu'il en manque, de par le monde, des filles comme cette Maria, ou Sofia, ou... Comment l'appelles-tu ?

— Nadejda.

— Mais, qu'était-ce donc qu'une certaine Sofia?

— Sofia? C'était dans mon village, échappa-t-il à Alexandre.

— Tu le vois bien! reprit l'oncle. Là-bas, Sofia, ici Nadejda, ailleurs Maria. Le cœur est le plus profond des puits ; il faut longtemps pour toucher

le fond. Le cœur ne cesse d'aimer jusque dans la vieillesse.

— Non ! le cœur n'aime qu'une fois.

— Toi aussi, tu redis ce qu'on t'a dit! Le cœur aime aussi longtemps qu'il n'a point perdu ses facultés. Il vit d'une vie propre, et, comme tout ce qui vit, il a sa jeunesse et sa vieillesse. Et lorsqu'un amour l'a leurré, il s'apaise pour un temps, se tait jusqu'à un autre amour. L'autre estil emporté, dissipé, l'énergie d'aimer subsiste, inusée, jusqu'au troisième, jusqu'au quatrième amour, tant qu'enfin il trouve à épancher toutes ses forces vives dans le définitif amour, où rien ne le déçoit plus. Puis, lentement, il va se refroidissant par degrés. Quelques-uns tombent d'emblée sur l'amour parfait; et les voilà clamant qu'on n'aime qu'une fois, et que cet amour subsistera aussi longtemps que la jeunesse et la santé.

— Vous parlez toujours de la jeunesse, mon oncle, et, partant, de l'amour charnel.

— Je parle de la jeunesse, parce que, dans la vieillesse, l'amour est une erreur, une infirmité. Et que viens-tu chanter avec ton amour charnel? Mais cet amour n'existe pas, ou bien ce n'est pas de l'amoui% pas plus que n'existe l'amour idéal. L'amour prend à la fois l'âme et la chair, sous peine d'être incomplet. Nous ne sommes ni des brutes pures, ni de purs esprits. Tu dis toi-même que j'ai dans les veines du lait au lieu de sang. Prends donc du

sang dans les veines; c'est charnel, je pense; prends, d'autre part, l'amour-propre, l'accoutumance, ce sont des choses immatérielles; et tu auras tout l'amour... Que te disais-je donc, tantôt? Ah! oui. On te forcera à t'engager ; et ta belle ne voudra plus te voir. Tu auras, sans profit, nui à elle comme à toi. Est-ce vrai? J'espère que voilà un point acquis. Autre chose, à présent. Petr Ivanovitch emplit son verre et but.

— Est-il sot, ce valet! Son Château-Laffitte est trop glacé.

Alexandre se taisait la tête basse.

— Et maintenant, dis-moi, poursuivit l'oncle en chauffant le verre de vin entre ses deux mains, pourquoi voulais-tu effacer le comte d'entre les hommes?

— Je vous l'ai déjà dit. N'a-t-il pas réduit mon bonheur à néant? 11 a bondi comme un fauve...

— Dans la bergerie, interrompit l'oncle.

— Il m'a tout pris, continua Alexandre.

— Il n'a rien pris du tout. Il est venu et il a plu. Etait-il obligé de s'enquérir si ta belle était libre ou non? Je ne comprends pas cette sottise dans laquelle , il est vrai , tombent la plupart des amoureux depuis que le monde est monde. Ils s'emportent contre le rival ; peut-on imaginer pareille insanité? L'effacer d'entre les hommes! Et pourquoi? Parce qu'il a plu; comme si c'était sa faute, comme si son châtime nt pou-

vait servir à quoi que ce soit! Ta .. comment la nommes-tu?... ta Katia, ou quoi? lui a-t-elle opposé la moindre résistance? A-t-elle fait un effort pour fuir ce danger? C'est elle-même, j'en suis sûr, qui s'est donnée. Elle ne t'aime plus; il n'y a rien à faire, c'est fini, elle ne t'aimera plus. Te buter, quel vain amour-propre? Demander de la constance à une épouse, passe encore; il s'agit d'un devoir ; souvent, tout le bonheur d'une famille en dépend ; mais, alors même, il est sot d'exiger que la femme n'aime personne. On ne peut qu'exiger d'elle... Mais toi-même, n'as-tu pas prêté les deux mains à la trahison? L'as-tu disputée au comte?

— - Mais c'est précisément ce que je veux, la lui disputer, dit Alexandre; et c'est vous qui arrêtez mon généreux élan?

— La lui disputer, à coups de bâton? demanda l'oncle. Mais nous ne sommes pas dans les steppes des Kirghiz. En pays civilisé, on a d'autres armes. Il eût seulement fallu les employer à temps, et autrement, engager avec le comte un duel d'une autre espèce, dans les yeux et le cœur de ta belle.

Alexandre considérait son oncle sans trop comprendre.

— Quel duel? fit-il.

— Je vais te le dire. Comment t'es-tu comporté jusqu'ici !

Alexandre raconta toute l'histoire avec force détails pris et repris, et quelques réticences.

— Tu vois bien ? c'est toi qui as tort en tout, en tout, dit l'oncle qui avait écouté en fronçant les sourcils. Que de sottises accumulées! Alexandre, c'est le diable qui t'a poussé à Pétersbourg. C'était bien la peine de venir ! Tu en aurais fait tout autant là-bas, chez toi, sur l'étang, avec ta tante. Peut-on se montrer si puéril, faire des scènes, s'emporter!... Et si ta... comment déjà?... Julia, allait tout dire au comte? Mais non, ce n'est pas à redouter, grâce à Dieu ! Elle me semble si sensée; elle lui aura dit, lorsqu'il l'a interrogée sur vos relations...

— Quoi! qu'a-t-elle dit? demanda vivement Alexandre

— Qu'elle s'était jouée de toi, que tu étais fou d'amour, que tu l'importunais, c'est toujours ce qu'elles disent.

— Vous croyez qu'elle... de la sorte... qu'elle a pu dire?... balbutia Alexandre en changeant de couleur...

— Tu t'imagines sans doute qu'elle est allée lui dire comment vous vous promeniez dans le jardin en cueillant des fleurs jaunes! Quelle naïveté !

— Mais ce duel avec le comte... fit Alexandre impatienté.

— Voici. Il eût fallu, non point te montrer gros-

sier avec lui, l'éviter, lui faire la moue, mais lui rendre ses politesses au double, au triple, au décuple. Et cette... comment... Nadinka ! je crois que j'y suis, cette fois... il eût fallu, non point l'accabler de reproches, mais flatter ses fantaisies, jouer l'indifférence, laisser entendre que tu ne concevais pas même l'idée d'une trahison, que tu la jugeais impossible ! Il n'eût point fallu les laisser devenir si intimes ; mais interrompre adroitement, comme par hasard, leurs entretiens, les surveiller, les suivre pas à pas, les accompagner dans leurs chevauchées, et sans cesse appeler ton rival en champ clos devant elle. Il eût fallu tendre vers ce but toutes les forces de ton esprit, dresser des batteries d'intelligence et de ruse, découvrir et atteindre le point faible de ton rival, sans avoir l'air d'y songer, et le dépouiller ainsi, insensiblement, du voile prestigieux sous lequel un jeune homme apparaît à une jeune fille. Il eût fallu rechercher le côté qui la séduisait en lui, et diriger adroitement tes coups de ce côté, le battre en brèche, montrer que ce nouveau héros était un homme ordinaire, splendide seulement pour elle. Mais il y fallait du sang-froid, de la patience, de la raison. C'est là le seul duel qui convienne à notre temps... Ah bien oui !

Petr Ivanovitch vida son verre et le remplit tout aussitôt.

— Indignes ruses ! Tous ces mensonges pour

gagner un cœur de femme! dit Alexandre avec indignation.

— Et tu emploierais le bâton! Tu crois donc que cela vau drait mieux? La ruse peut maintenir une amitié; mais la force, n'y compte pas. Je conçois qu'on s'efforce d'éloigner un rival, de garder la femme qu'on aime, de prévenir ou d'écarter un danger. Mais frapper ce rival parce qu'il a su inspirer de l'amour, c'est frapper l'objet qui t'a fait glisser par terre ; ainsi en usent les enfants. Dis ce que tu voudras, mais le comte n'est point coupable. Tu n'entends rien, je le vois, aux choses du cœur. Voilà pourquoi tes actions et tes nouvelles sont insipides.

Alexandre secoua dédaigneusement la tête.

— La ruse peut-elle engendrer un amour solide et pur?

— Pur, je l'ignore; c'est affaire de goût; en général, tu le sais, je ne tiens pas l'amour en haute estime ; solide, ce n'est pas douteux. Le cœur est un singulier instrument. Si tu ne sais point pincer la corde qu'il faut, il jouera Dieu sait dans quel ton. Provoque l'amour n'importe comment, mais conserve-le par la sagesse ; et la ruse est une des faces de la sagesse. Il n'y a rien, ici, d'indigne. Si tu humilies ton rival, si tu recours à la médisance, tu indisposes ta belle contre toi. Amène -la seulement à voir en lui un homme comme tous les autres, et non plus un héros. Je

crois que celui-là est excusable, qui veut défendre son trésor par cette ruse loyale. On ne la méprise pas, à la guerre... Toi qui voulais te marier î tu aurais fait un fameux mari, si tu t'étais avisé de quereller ta femme, et de montrer le bâton à tes rivaux : c'est du coup que tu aurais avancé leurs affaires, et que tu aurais été... Et Petr Ivanovitch fit un geste expressif.

— ... Ta Vazinka montrait vingt fois plus de sens que toi, quand elle ajournait le mariage à un an.

— Et comment user de ruse, quand même je le saurais ! Il faudrait, pour cela, que je fusse moins épris. D'autres peuvent feindre : ils affectent de suspendre quelque temps leurs visites ; et ils ne font qu'y gaguer. Mais moi, feindre ! calculer! lorsque, à sa vue, ma poitrine s'oppressait, mes jambes tremblaient et défaillaient, lorsque j'étais prêt à souffrir mille supplices pour un seul de ses regards. Non, quoi que vous puissiez dire, je préfère inspirer l'amour à force d'aimer, même au prix de la souffrance, plutôt que d'être aimé sans aimer moi-même, plutôt que d'aimer à moitié, en badinant, selon votre odieux système, et de jouer avec une femme comme on joue avec un petit chien, pour la repousser ensuite.

Petr Ivanovitch haussa les épaules.

— Soit ! souffre donc, si tu y trouves du plaisir.

0 province! 0 Asie! C'est dans l'Orient que tu aurais dû vivre. Là-bas on commande aux femmes d'aimer tel ou tel ; et on les noie si elles refusent. Mais ici, poursuivit-il, ici, pour vivre heureux avec une femme, il ne faut pas agir en fou, comme toi, mais en homme sage et sérieux. Sache transformer la jeune fille en femme d'après un plan réfléchi, un système, si tu veux, et la façonner à remplir sa destinée. Entoure-la d'un cercle magique assez large pour qu'elle n'en voie pas le contour et ne soit pas tentée de le franchir. Conquiers par ruse son cœur, mais surtout — car c'est là une conquête précaire, — surtout impose-lui, à force de raison et de volonté, tes goûts et ton caractère, pour qu'elle regarde les choses avec tes yeux et pense avec ta pensée.

— C'est-à-dire qu'il faut en faire une poupée, esclave de son mari! dit Alexandre.

— Non; pourquoi? Il faut la former de telle sorte qu'elle ne puisse jamais compromettre sa dignité d'épouse, mais il faut aussi lui laisser toute liberté d'action dans sa sphère. Surveille assidûment chacun de ses gestes, de ses soupirs, de ses actes, mais que le contrôle soit exempt de tyrannie, dissimulé, insensible, et toujours tende au but choisi... C'est là une école nécessaire, une école grave et sage; et cette école, pour une femme, ce sera un mari intelligent et expérimenté qui s'en chargera. Voilà toute la finesse.

Il toussota, vida d'un trait son verre, et reprit :

— Le mari peut alors dormir sur ses deux oreilles, même lorsqu'il n'a point sa femme auprès de lui ; il peut veiller sans inquiétude dans son cabinet pendant que dort sa femme.

— Le voilà donc, ce mirifique secret du bonheur conjugal, dit Alexandre. Conquérir l'esprit, le cœur et la volonté d'une femme à force de ruse, et s'en réjouir, et s'en glorifier! C'est cela, le bonheur?... Mais si elle voit clair dans votre jeu?

— Mais pourquoi se glorifier? dit l'oncle; c'est tout à fait inutile.

— Vous vous trahissez, petit oncle, en demeurant si paisiblement assis dans votre cabinet pendant que dort ma petite tante. Je gage que ce mari...

— ■ Chut ! murmura l'oncle avec un geste de la main. Heureusement que ma femme est endormie, sinon...

En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit sans bruit, mais personne ne parut.

— Et la femme ne doit point, fit une voix de femme dans le couloir, ne doit point montrer qu'elle perce à jour le système de son mari, quitte à instituer son petit système à elle-même, mais sans en parler devant une bouteille de vin.

Les deux Adouiev coururent à la porte ; mais des pas pressés, le froufrou d'une robe dans le couloir... et tout redevint muet.

L'oncle et le neveu se regardèrent.

— Eh bien ! petit oncle, demanda Alexandre au bout d'un moment.

— Rien, dit Petr Ivanovitch les sourcils froncés. Je me suis vanté trop tôt. Retiens cela, Alexandre ; ou plutôt ne te marie pas, sinon avec une sotte. Tu n'aboutiras à rien avec une femme intelligente : l'école est trop ardue !

Il resta pensif, puis, se frappant le front de la main :

— Gomment n'ai-je pas prévu, se dit-il fâché, que ma femme, sachant que, dans la pièce voisine, deux hommes causent secrètement, enverrait la bonne écouter, ou bien viendrait ellemême? C'est ta faute et celle de ce maudit Chàteau-Laffitte : j'ai trop parlé. Recevoir une pareille leçon d'une femme de vingt ans !

— Vous avez peur, n'est-ce pas ? mon oncle.

— Peur ! et de quoi ? J'ai fait une sottise. Il s'agit de ne pas perdre la tête et de se tirer de là.

Il se reprit à songer, puis :

— Elle se vante, dit-il ; elle, un système à son âge? C'est impossible. Bavardages, dépit de femme ! Pourtant, la voilà avertie, elle connaît le cercle magique, et va se mettre à ruser, comme les autres ! Ah! je connais les femmes î

Il sourit avec fierté, son front se rasséréna.

— L'important, c'est de changer de système. L'ancienne vaut rien. Cherchons autre chose...

Il jetait vers la porte des regards peu rassurés.

— Mais nous avons le temps d'y songer. Prévenons à ton affaire, Alexandre. Que disions-nous? Ah! oui. Tu voulais tuer cette... comment donc !

— Je la méprise trop, soupira Alexandre.

— Te voilà, dans ce cas, à moitié guéri. Mais dis-tu vrai? Tu semblés encore tout fâché. D'ailleurs, méprise, méprise à ton aise. C'est ce que tu as de mieux à faire. Je voulais ajouter... mais non.

— Parlez, au nom du Christ, parlez ! Je n'ai pas, à cette heure, une parcelle de raison. Je souffre, je meurs. Inspirez -moi votre froide sagesse. Soulagez par vos paroles, apaisez un cœur endolori.

— Oui, oui, et tu retourneras aussitôt là-bas.

— Comment? après tout ce qui...

— On en a vu bien d'autres. Ta parole d'honneur que tu n'y remettras plus les pieds.

— Voulez-vous que je le jure?

— Non, ta parole d'honneur; je m'y fie davantage.

— Eh bien ! ma parole d'honneur.

— Nous avons donc établi que le comte n'a pas tort.

— Soit. Après?

— Et l'autre, de quoi est-elle coupable, cette... Comment donc?

— Nadinka! de quoi est-elle coupable? répéta

Alexandre au comble de la surprise. Elle... pas coupable ?

— Non. De quoi, en réalité? Il n'y a pas de quoi la mépriser.

— Pas de quoi la mépriser? Ah! mon oncle, comment pouvez-vous dire cela ? Le comte, à la rigueur... lui, il ne savait pas... Mais elle!... qui serait coupable, si ce n'est elle? Moi peut-être!

— Ouj, plutôt. Mais au fond il n'y a personne de coupable. Et alors, dis-moi, pourquoi la mépriser?

— Pour sa conduite indigne.

— Comment, indigne ?

— N'a-t-elle pas payé par la plus noire ingratitude une passion élevée, infinie?

— Que parles-tu de payer ! L'aimais-tu donc pour lui faire plaisir, pour lui rendre service, ou quoi? Dans ce cas, tu ferais mieux d'aimer ta mère.

Alexandre le regardait interloqué.

— Tu n'aurais pas dû lui montrer toute l'étendue de tes sentiments ; la femme se refroidit quand elle connaît l'homme par cœur. Tu aurais dû étudier son caractère, et agir en conséquence, au lieu de t'étendre à ses pieds comme un petit chien... Quant à elle, elle a joué son roman avec toi jusqu'au bout ; elle le joue de même sans doute, avec le comte, peut-être avec un autre aussi. Ne lui demande rien de plus. Regarder

plus haut ou plus loin, elle ne le peut. C'est contraire à sa nature. Et toi qui t'imaginais Dieu sait quoi !

— Pourquoi a-t-elle aimé un autre homme? interrompit Alexandre avec amertume.

— Belle demande! Es-tu drôle? Mais pourquoi l'as-tu aimée, toi? "Vite, laisse là ton amour.

— Mais cela n'est pas en mon pouvoir !

— Crois-tu que cela fût en son pouvoir d'aimer, ou de ne pas aimer le comte? Tu prétendais toimême qu'il ne faut pas réprimer les élans de notre cœur ; et, aujourd'hui qu'il s'agit de toi, tu demandes pourquoi elle a aimé! C'est comme si tu demandais pourquoi un tel est mort, pourquoi une telle est devenue folle. Comment répondre à des questions aussi saugrenues? Il faut bien que l'amour à la longue prenne fin; il ne peut durer à perpétuité.

— Oui, il le peut. Je la sens en moi-même cette capacité du cœur. J'aimerais éternellement.

— Si tu étais aimé davantage, tu ferais comme les autres. Tous les mêmes, parbleu.

— Admettons que son amour dût finir. Mais pourquoi finir aussi cruellement?

— N'est-ce donc pas indifférent? Tu fus aimé, n'est-ce pas; tu goûtas les joies de l'amour. N'est-ce point assez !

— Elle s'est livrée à un autre, dit Alexandre qui pâlit.

— Préférerais-tu qu'elle en aimât un autre en cachette, tout en continuant de t'assurer de son amour ? Juge toi-même,, qu'eût-elle pu faire ? Estelle coupable?

— Elle me le payera! dit Alexandre.

— Tu es un ingrat, dit Petr Ivanovitch ; cela n'est pas bien. Quoi qu'une femme ait fait avec toi, si même elle a traîtreusement agi, comme dit la chanson, c'est la nature qu'il faut accuser. Epanche-toi, dans ces moments, en réflexions philosophiques, injurie les gens, la vie, tant que tu voudras ; mais n'injurie jamais, en paroles ni en actions, la femme que tu as aimée. La meilleure arme contre elle, c'est le pardon, le pardon suivi d'un oubli entier. C'est le seul parti d'un honnête homme. Souviens-toi que pendant un an et demi, dans l'excès de la joie, tu sautais au cou de chacun; un an et demi de bonheur continu ! Dis ce que tu veux, mais tu n'es qu'un ingrat !

— Rien ne m'était plus sacré que l'amour. Sans l'amour, la vie n'est plus la vie.

— Oh ! dit Petr Ivanovitch presque fâché. De pareilles bêtises me font mal à entendre.

— J'eusse divinisé Nadinka, dédaigneux de tout autre bonheur ! Je voulais, avec elle, vivre mon siècle entier! Et maintenant! 0 cette passion noble, infinie, que je rêvais ! Elle a sombré dans je ne sais quelle comédie stupide et mesquine:

soupirs, scènes, jalousies, mensonges, trahisons ! Dieu ! Dieu !

— Pourquoi rêvais-tu l'impossible? Ne te l'ai-je pas souvent répété, que la vie où tu aspirais n'existe point dans l'humanité , n'est pas de ce monde ! A tes yeux, la vie, c'est tout bonnement être amant, mari, et père ; le reste, tu n'en as cure. Mais l'homme est, en outre, propriétaire, citoyen ; il a des devoirs, des occupations ; il est écrivain, fermier, soldat, fonctionnaire ou industriel. D'après toi, l'amour et l'amitié dispensent de tout cela. Quel berger d'Arcadie ! Il se farcit de romans, il écoute sa petite tante, là-bas, dans son désert; et le voici qui nous arrive avec de pareilles idées ! Et il appelle cela une noble passion !

— Oui, noble.

— Assez. Comme s'il y avait des passions nobles ! Mais la passion, c'est quand le sentiment, la sympathie, la tendresse, atteignent un tel paroxysme que la raison n'existe plus ! Quoi de noble là-dedans? Je ne comprends pas. Quand la raison n'existe plus, n'est-ce point la folie? La passion ! elle est indigne de l'homme. Pourquoi regarder une seule face de la médaille de l'amour? Regarde l'autre aussi, et tu reconnaîtras que tout n'est pas épines dans l'amour. Souviens-toi des minutes heureuses; tu m'en rebattais les oreilles.

— Oh ! ne me les rappelez pas ! Ne me les rappelez pas! cria Alexandre en agitant la main. Il vous est aisé d'en juger ainsi; vous avez toute confiance dans la femme que vous aimez ; mais je voudrais voir ce que vous feriez à ma place.

— Ce que je ferais? Mais un voyage pour dissiper mes humeurs noires, un voyage.,, à la fabrique. Demain, veux-tu?

— Non , nous n'irons jamais d'accord , dit Alexandre avec tristesse. Loin de m'apaiser, vos théories sur la vie me font détester la vie. J'ai froid à Fàme. L'amour m'abritait contre ce froid. L'amour, en partant, a laissé le deuil m'envahir l'àme. J'ai peur, je souffre.

— Travaille.

— Vous pouvez en juger de la sorte, petit oncle, vous et vos pareils : vous êtes froid naturellement ; votre âme n'est point encline aux hautes émotions.

— Toi, tu t'imagines avoir une àme sublime ? Hier, si grande était ta joie, tu planais au septième ciel ; et au- moindre chagrin, te voilà souffrant jusqu'à mourir !

— ■ Vapeur ! Vapeur ! dit faiblement Alexandre. Vous parlez et pensez comme la machine à vapeur roulant sur les rails : d'une allure uniforme, aisée et paisible.

— Je n'y vois pas de mal, au contraire. Gela vaut mieux que de dérailler, de se jeter dans un

fossé, d'où l'on ne sait plus sortir, comme toi à présent. Vapeur ! Vapeur ! Cette vapeur, ne le sens-tu pas ? glorifie l'homme. Mourir de douleur, l'animal n'en est pas incapable. On cite des chiens qui se sont laissés mourir sur la tombe de leurs maîtres, ou qu'a tués la joie de les revoir après une longue absence. Quel mérite vois-tu là? Et toi qui te figurais être d'une essence- spéciale, d'une race supérieure, bref, un homme extraordinaire ! Petr Ivanovitch regarda son neveu et s'arrêta de nouveau.

— Gomment ! Mais tu pleures je crois ? fit-il;

Et il s'assombrit, rougit légèrement.

Alexandre restait silencieux. Les derniers arguments l'avaient terrassé. Impossible de les discuter. Mais il demeurait sous l'influence de son sentiment prédominant. Il songeait à son bonheur perdu... et maintenant .. Et des larmes coulaient lentement le long de ses joues.

— Ah ! n'es-tu point honteux ! Toi, un homme ! lit Petr Ivanovitch. Pleure, mais, au nom du Christ ! pas en ma présence.

— Petit oncle, rappelez-vous vos jeunes années! sanglota Alexandre. Eussiez-vous supporté d'un front impassible des affronts aussi cruels, les pires dont le sort puisse accabler un homme ! Un an et demi de cette vie si pleine, et brusquement, plus rien : le vide ! Tant de perfidie, tant de froideur après une si franche cordialité ! Dieu ! Dieu!

est-il douleur plus poignante ? Il est aisé de dire à un autre qu'on l'a trahi ; mais subir soi-même la trahison ! Quel rapide changement en elle ! Gomme elle se pomponnait pour cet homme ! Jadis, quand j'arrivais, elle pâlissait, presque sans voix. Mentait-elle ? Non, non.

Ses larmes redoublaient.

— Si du moins, suprême consolation, je l'avais perdue par un coup du sort, si une servitude me l'avait arrachée, si même elle était morte ! Le regret serait moins cuisant. Mais la perdre ainsi ! Non ! Non ! Un autre à ma place ! C'est affreux, c'est un supplice intolérable ! Et nul moyen de la reprendre au ravisseur. Vous m'avez désarmé. Que faire? Dites-le moi. J'étouffe, je suis à la torture, j'agonise ! Oh ! je veux mourir, me tuer!

Il s'accouda sur la table, prit sa tête à deux mains et pleura, pleura bruyamment.

Petr Ivanovitch était troublé. Il fit deux tours dans la chambre, et s'arrêta devant Alexandre, se grattant la tête, ne sachant que résoudre.

— Prends un verre de vin, Alexandre, lui dit-il de sa voix la plus tendre. Peut-être que...

Mais toujours les épaules et la tête d'Alexandre se soulevaient à temps égaux, toujours il sanglotait.

Petr Ivanovitch fronça les sourcils, fit un mouvement de la main et sortit.

— Que faire d'Alexandre ? dit-il à sa femme. Il

est là-bas qui hurle chez moi ; il m'excédait tant, que j'ai dû m'en aller.

• — Et tu l'as abandonné dans cet état ! s'écriat-elle. Le pauvre garçon ! Laisse-moi aller près de lui.

— A quoi bon ? C'est dans sa nature. Gomme sa tante, une pleurarde, elle aussi. J'ai cherché à le raisonner.

— Rien qu'à le raisonner?

— Je l'ai convaincu.

— Je n'en doute pas : tu es si habile... et si rusé, ajouta-t-elle.

— Je remercie Dieu, si c'est vrai. N'est-ce point tout ce qu'il faut exiger ?

— Tout; pourtant il pleure, lui.

— Est-ce ma faute ? J'ai tout essayé pour le consoler.

— Quoi donc?

— Je lui ai parlé une heure entière ; j'en avais le gosier sec ; je lui ai expliqué l'amour, clair comme sur la main, je lui ai proposé de l'argent, j'ai voulu, en lui offrant à souper et à boire du vin...

— Lui, il pleurait toujours?

— Oui, et il hurlait. Et à la lin c'était pis.

— C'est singulier. Laisse-moi le rejoindre, j'essayerai à mon tour, tandis que tu méditeras ton nouveau système.

— Comment! Que dis-tu?

Mais déjà, comme une ombre, elle s'était glissée hors de la chambre.

Alexandre était toujours affaissé, la tête dans ses deux mains. Il se sentit toucher à l'épaule. Il releva la tête. Devant luise tenait une femme jeune, jolie, en peignoir et en petit bonnet à la finnoise.

— Ma tante ! fit-il.

Immobile près de lui, elle le regarda dans les yeux, comme il est donné parfois aux femmes seules de regarder. Puis, sans parler, elle lui essuya les yeux avec son mouchoir et lui mit un baiser sur le front, pendant qu'il appuyait ses lèvres sur la main consolatrice. Longtemps ils chuchotèrent.

Une heure après, il sortait, pensif, mais souriant. Et pour la première fois, après de longues nuits d'insomnie, il dormit d'un sommeil paisible .

Elle, de son côté, avait regagné la chambre à coucher, les yeux encore humides de pleurs. Petr Ivanovitch ronflait depuis longtemps.

Page 1