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CHAPITRE IV

Alexandre avait divisé sa vie en deux parts. Son ' service lui prenait toute la matinée : il se plongeait dans des actes poussiéreux, traitant des affaires qui ne l'intéressaient nullement, inscrivant sur des registres des millions qui ne lui appartenaient pas. Mais, parfois, son cerveau se refusait à penser pour autrui ; la plume lui tombait des mains et il se sentait investi par cette douce volupté que lui reprochait si fort Petr Ivanovitch.

Dans ces moments, Alexandre se renversait sur les barreaux de sa chaise ; il se transportait en esprit dans la villa prochaine, si calme, sans papiers, sans encre, sans figures baroques, sans galons ; où régnaient la paix avec la fraîcheur caressante ; où, dans une pièce splendidement décorée, s'épandait le parfum des fleurs, résonnaient les accords du piano. Le perroquet se démène dans sa cage ; au jardin ondulent les branches des bouleaux et des lilas. Et la reine de ce décor, Elle !...

Le matin, assis à son bureau, Alexandre vivait par la pensée dans l'îlot où se trouvait la villa de Lioubetski, où, le soir, il venait, en personne, vivre réellement. Jetterons-nous sur son bonheur un coup d'œil indiscret ?

La journée était chaude, une de ces journées si rares à Pétersbourg. Le soleil embrasait les champs, mais sévissait en même temps dans les rues de Pétersbourg, incendiant le granit de ses rayons qui, renvoyés par les pierres, allaient surchauffer la tête des passants. Ceux-ci cheminaient lentement, baissant le front. Des chiens erraient, la langue pendante. La capitale rappelait quelqu'une de ces villes fabuleuses où tous les objets, sur un sisme du magicien, se sont subitement pétrifiés. Les équipages roulaient sans cahoter. Les persiennes étaient baissées sur les fenêtres comme des paupières sur des yeux clos. Les planches des ponts étincelaient comme un parquet ciré. Le trottoir vous brûlait les pieds; tout languissait, morne et somnolent. Le piéton, essuyant la sueur de son visage, recherchait l'ombre. La diligence, avec six voyageurs, se traînait hors de la ville, soulevant à peine la poussière sur son passage.

A quatre heures, les employés quittèrent leurs bureaux et s'en furent paisiblement chez eux. Quant à Alexandre, il s'élança avec la même

vivacité que si le plancher se fût effondré derrière lui, il consulta sa montre :

— Il est tard, trop tard pour dîner là-bas ! 11 courut à un restaurant :

— Qu'avez-vous à manger? Allons, dépêchezvous î

— Soupe julienne à la reine, entrées à la provençale et à la maître d'hôtel ; rôtis : dinde et sanglier; gâteaux.

— Bien. Une soupe à la provençale, une entrée julienne et un rôti; un soufflé. Mais vite!

Le garçon l'examina.

— Quoi ? fit Alexandre avec impatience.

Le garçon se précipita et revint, portant ce qui lui plaisait. Adouiev n'en fut moins fort satisfait. Sans attendre le dernier plat, il se hâta vers la Neva. Une barque était là avec deux rameurs.

Une heure après, il entrevit le coin désiré. Il se dressa dans la barque et porta au loin ses regards. Ils exprimaient d'abord une inquiétude effrayée ; puis les rayons de la joie, comme la lumière du soleil, illuminèrent de nouveau son visage : il venait d'apercevoir, à la petite porte du jardin, la robe familière. Et là-bas aussi il était reconnu ; on agitait un mouchoir. Peut-être l'attendait-on depuis longtemps ? Ses pieds brûlaient d'impatience.

— Ah ! pensait-il , si l'on pouvait courir sur l'eau! On invente un tas de niaiseries, et cela, personne n'y songe.

Les bateliers rament d'un mouvement lent et uniforme de machine. La sueur coule, à mesure, de leurs faces ensoleillées. Ils ne voient pas que le cœur d'Alexandre palpite, qu'il fixe toujours les yeux sur le même point, que deux fois déjà, par distraction, il a sorti du bateau un pied, puis l'autre. De tout cela, ils ne voient rien; ils rament avec la même indifférence, et, par moments, s'essuient la face.

— Plus vite, dit-il, un demi-rouble de pourboire !

Comme ils s'empressent, comme ils s'agitent sur leur banc! Qu'est devenue leur lassitude? Où puisent-ils cette vigueur ?

Les rames fendaient l'eau avec un clapotement singulier. La barque, à chaque coup d'aviron, franchissait un espace énorme. Dix coups d'aviron en avant, le temps de décrire une courbe, et la barque s'approcha, gracieuse, de la rive. Alexandre et Nadinka se souriaient, ne se quittaient pas des yeux. Le jeune homme mit, par mégarde, un pied dans l'eau, ce qui égaya son amie.

— Plus doucement, barine ; attendez que je vous aie avancé la main, dit l'un des bateliers.

Mais Alexandre était déjà sur le bord.

— Attendez-moi ici, leur dit-il.

Et il courut à Nadinka.

Elle souriait tendrement en le regardant s'avancer.

— Nadedja Alexandrovna ! dit Alexandre fou de joie.

— Alexandre Fedoritch !

D'instinct, ils allaient se jeter dans les bras l'un de l'autre; mais ils se continrent. Un regard, des larmes, des sourires et le silence. Quelques minutes se passèrent.

Petr lvanovitch était vraiment excusable de n'avoir pas d'emblée distingué Nadinka. Ce n'était point une beauté, et elle ne forçait point l'attention. Mais à la considérer un peu longuement, on se laissait gagner par son charme très réel. Sa physionomie ne pouvait demeurer deux minutes immobile. Les pensées et les sentiments de son âme impressionnable à l'excès allaient se modifiant sans cesse, et le jeu continu de leurs reflets prêtait à ses traits une expression toujours neuve et inattendue. Ainsi ses yeux jetaient un éclair subit et aussitôt se voilaient sous de longs cils; et le visage, immobilisé, semblait d'une statue. Puis les paupières se relevaient : mais nul vestige du feu passager ; un regard pudique et limpide, comme la pâle transparence lunaire à travers les nuages. Et le cœur se pre-

nait à ce regard, comme à la grâce singulière des mouvements de son corps, grâce faite de sauvagerie, et de cette vivacité native que l'artificielle vie mondaine fait sitôt perdre aux jeunes filles. Parfois Nadinka demeurait immobile comme un modèle de peintre ; soudain, une émotion intérieure fondait cette immobilité en gestes vifs, inattendus, charmants. Les mêmes soubresauts accidentaient sa conversation : un jugement sérieux sur les choses, puis des rêveries, et soudain une saillie enfantine, une pointe malicieuse. Tout en elle dénotait l'esprit, avec un cœur indompté et divers. Cette jeune fille en eût séduit bien d'autres qu'Alexandre ; il est vrai que Petr Ivanovitch ne l'aurait jamais remarquée ; mais y en a-t-il beaucoup comme lui?

— Vous m'attendiez ! Que je suis heureux , mon Dieu ! dit Alexandre.

— Vous attendre, moi ! Je n'y songeais nullement, répliqua-t-elle avec un léger mouvement de tête. Vous savez bien que je passe ma journée au jardin.

— Vous m'en voulez? demanda timidement Adouiev.

— Vous en vouloir? Et de quoi? Quelle idée !

— Alors donnez-moi votre menotte.

Elle la lui tendit", mais il la touchait à peine, qu'elle la retira : et aussitôt elle apparut chan-

gée. Le sourire s'était évanoui; son visage trahissait comme un mécontentement.

— Qu'est-ce. donc? vous buvez du lait?

demanda-t-il.

Nadinka tenait dans sa main gauche une tasse avec une croûte de pain.

— Oui, je dîne.

— Vous dînez, à six heures, et rien qu'avec du lait !

— Gela vous semble drôle , n'est-ce pas , après votre plantureux dîner chez votre oncle. Ah ! C'est que nous vivons modestement, ici, à la campagne.

Elle avala quelques miettes de pain et but une gorgée de lait, en faisant une jolie grimace avec ses lèvres.

— Ce n'est pas chez mon oncle que j'ai dîné. Hier j'avais dit que je n'irais pas.

— Vous ne rougissez pas de mentir de la sorte ? Où vous seriez-vous attardé ainsi?

— J'ai quitté mon bureau à quatre heures.

— Et il en est déjà six. Ne mentez pas, avouez que vous vous êtes laissé tenter par un bon dîner et une compagnie agréable. C'était très, très gai, n'est-ce pas?

— Je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai pas mis les pieds chez mon oncle, s'excusa-t-il avec chaleur. Aurais-je pu arriver à cette heure, sans cela?

— Vous croyez donc qu'il est trop tôt ? Vous auriez voulu n'arriver que dans deux heures ?

Et Nadinka, pirouettant prestement sur ses talons, s'élança dans le sentier qui menait à la villa. Alexandre la suivit.

— N'approchez pas, n'approchez pas! disaitelle en faisant signe de la main. Je ne peux pas vous voir.

— Assez d'enfantillage, Nadedja Alexandrovna.

— Je ne ris pas. Dites-moi, où êtes-vous resté jusqu'à cette heure ?

— A quatre heures, j'ai quitté le ministère, répondit Alexandre; une heure pour le voyage...

— Mais cela ne fait que cinq heures, et il en est six. L'autre heure, où Favez-vous passée? Vous voyez, quel mensonge !

— J'ai dîné au restaurant, à la hâte.

— A la hâte, rien qu'une heure entière ! Pauvre ami. Vous avez encore faim, n'est-ce pas ? Un peu de lait, dites?

— Oh! oui, donnez, donnez-moi cette tasse s'écria Alexandre en avançant la main.

Mais elle s'arrêta, et renversa la tasse; puis, sans s'inquiéter d'Alexandre, elle regarda tomber sur le sable les dernières gouttes de lait.

— Vous êtes sans pitié, dit-il. Gomment pouvezvous me tourmenter de la sorte?

— Regardez donc, Alexandre Fredoritch, interrompit Nadinka, tout entière à sa curiosité.

Voyons si je noierai, avec cette goutte, ce petit insecte qui se traîne dans le sentier. Ah! je l'ai noyé ! La pauvre bête ! Elle va mourir î

Elle cueillit l'insecte avec mille précautions, le mit dans sa main, et doucement souffla sur lui.

— Comme vous vous intéressez à une bestiole ! dit Alexandre d'un air quasi fâché.

— Pauvre petite bête ! sûrement, elle va mourir I dit tristement Nadinka. Qu'ai-je fait là?

Elle tint un moment l'insecte dans sa main : mais lorsqu'elle le vit s'agiter, marcher çà et là, elle poussa un cri, le rejeta bien vite à terre et l'écrasa du pied en disant :

— Oh! la vilaine bête!... Eh bien! oùêtes-vous allé ce soir? demanda-t-elle.

— Je vous l'ai dit.

— Ah ! chez votre oncle. Étiez-vous nombreux ? Avez-vous bu du Champagne? Oui, je le sens d'ici.

— Non, non, je ne suis pas allé chez mon oncle, dit Alexandre avec une impatience nuancée de désespoir. Qui vous a dit...

— Vous, c'est vous qui l'avez dit.

— On vient à peine de se mettre à table chez lui. Vous ne savez pas ce que sont ces dîners. Croyez -vous qu'ils s'achèvent en une heure?

— C'est pourquoi vous y êtes resté deux heures.

— Et le temps de venir ? Je n'ai pu arriver en cinq minutes.

Elle ne répondit pas : elle bondit, arracha une branche d'acacia et reprit sa course dans le sentier. Alexandre la poursuivit.

— Où allez-vous donc? fit-il.

— Où? Belle question! Mais je vais retrouver maman.

— Pourquoi si vite? Nous allons l'inquiéter, bien sûr.

— Non, ça ne fait rien.

Maria Mikaïlovna, la mère de Nadinka, était une de ces femmes bonnes, mais faibles, qui trouvent tout pour le mieux chez leurs enfants. Par exemple, elle donnait l'ordre d'atteler la calèche.

— Pourquoi donc, maman ! demandait Nadinka.

— Pour aller faire un tour de promenade ; le temps est si beau !

— Un tour de promenade ! Est-ce possible ? Alexandre Fédoritch doit venir nous voir.

Et l'on dételait.

Une autre fois, Maria Mikaïlovna était assise devant l'écharpe qu'elle brodait sans la finir jamais. Elle soupirait, prisait coup sur coup; les aiguilles d'ivoire couraient agiles. Ou bien elle était perdue dans la lecture d'un roman français.

— Maman, maman, pourquoi ne vous habillezvous pas ? demandait Nadinka d'un ton sévère.

— Pourquoi m'habilier ?

— Pour aller nous promener.

— Nous promener?

— Oui. Alexandre viendra nous prendre. L'avezvous oublié ?

— Je n'en savais rien.

— Gomment ! vous n'en saviez rien î répondait Nadinka toute fâchée.

Et la mère, laissant là son écharpe ou son loman, allait s'habiller.

C'est ainsi que Nadiuka jouissait d'une entière liberté, maîtresse absolue d'elle-même et de sa mère. Elle se montrait, du reste, fille tendre et dévouée, incontestablement ; obéissante même, mais parce que sa mère ne lui ordonnait que ce qui lui plaisait à elle-même.

— Allez saluer maman, dit-elle à Alexandre, quand ils furent à l'entrée du salon.

— Et vous ?

— J'irai tout à l'heure.

— Moi aussi, j'irai tout à l'heure.

— Vous, allez-y tout de suite.

Alexandre fit quelques pas, mais revint aussitôt.

— Elle est endormie dans son fauteuil, dit-il à voix basse.

— Çà ne fait rien, venez. Maman! Maman !

— Ah!

— Alexandre Fédoritch est là.

— Ah !

— Monsieur Adouiev désire vous voir.

— Ah !

— Vous voyez comme elle dort ; ne la réveillons pas, dit le jeune homme.

— Non, je veux la réveiller. Maman !

— Ah ! .

— Réveillez-vous donc ! Alexandre Fedoritch est ici.

— Où donc est-il? fit Maria Mikhaïlovna en le regardant et en relevant son bonnet qui lui avait glissé sur la tempe... Ah ! vous voilà, Alexandre Fedoritch. C'est bien gentil à vous. Moi, imaginezvous, je m'étais assise là, et je m'étais assoupie sans savoir moi-même comment. C'est le temps, sans doute. Mon cor me fait souffrir; bien sûr il pleuvra. Je m'endors, et voilà, me semble-t-if, qu'Ignaty m'annonce des visiteurs; mais je n'ai pas compris qui c'était. Je l'entends me dire qu'ils sont là; mais qui? C'est ce que j'ignorais. Et tout à coup Nadinka m'appelle. Je me suis aussitôt réveillée, j'ai le sommeil si léger! Au moindre mouvement dans la chambre, je rouvre aussitôt les yeux... Asseyez-vous donc, Alexandre Fedoritch. Comment vous portez-vous?

— Très bien, je vous remercie.

— Petr Ivanitch va-t-il bien?

— Oui, Dieu merci.

— Pourquoi ne vient-il jamais nous voir? J'y songeais hier encore. S'il venait au moins une

fois ! me disais-je. Mais non. Il doit être très absorbé ?

— Très absorbé! répartit Alexandre.

— Vous aussi, voilà deux jours qu'on ne vous voit. Ce matin, en m'éveillant, je demande : « Et Nadinka? » — « Elle dort encore, » me dit-on. — « Bien, qu'elle dorme ! » dis-je. Elle est tout le jour au grand air, dans le jardin. Il fait si beau ! Elle doit être lasse. On dort bien à son âge. C'est tout autre chose au mien. On devient si réfractaire au sommeil, si vous saviez ! C'en est désolant, parfois. Ce sont les nerfs, ou quoi?... Enfin, je ne sais. On m'apporte le café, parce que j'ai l'habitude de prendre du café au lait dans mon lit. Tout en buvant, je réfléchis. « Comment se fait-il qu'Alexandre Fedoritch ne vienne pas ? Serait-il malade? » Puis je me lève, je jette les yeux sur la pendule : onze heures. J'appelle; nui ne vient. Je m'approche de Nadinka; elle dort toujours. « Il se fait temps, lui dis-je, ma petite fille ; il est bientôt midi. Que t'arrive-t-il ? » C'est que je l'accompagne toute la journée, comme une nourrice. J'ai renvoyé exprès la gouvernante, pour ne pas la confier à des étrangers et la soigner moi-même. Reposez-vous sur les étrangers, et Dieu sait ce qu'ils feront! C'est moi seule qui me suis chargée de son éducation. J'ai veillé sur elle avec un soin jaloux, sans jamais la laisser s'éloigner d'un pas; et je peux dire que Nadia

sait le reconnaître. Ce n'est pas elle qui me cacherait jamais une pensée. Je la connais à fond... Le cuisinier est venu, nous avons causé près d'une heure. Ensuite j'ai la quelques pages des Mémoires du diable. Quel charmant écrivain, ce Soulié ! Gomme il décrit bien ! Ensuite est arrivée notre voisine, Maria ïvanovna, avec son mari. La journée se passe sans que je m'en aperçoive. Je regarde la pendule : quatre heures, l'heure de dîner. Ah ! pourquoi n'êtes-vous pas venu pour le dîner? Nous avons attendu jusqu'à cinq heures.

— Jusqu'à cinq heures! s'écria Alexandre. Je n'ai pas pu, Maria Mikhaïlovna. Mon service m'en a empêché. Je vous en supplie, ne m'attendez jamais, jamais après quatre heures.

— C'est ce que je disais; mais Nadinka : «Non, attendons, attendons. »

— Moi ! Oh ! maman ! que dites-vous là ? C'est moi qui vous disais : « Allons, maman, il est temps, il est temps de dîner. » Et vous m'avez répondu : « Non, attendons; Alexandre Fedoritch n'a pas paru depuis quelque temps ; il va sans doute venir dîner avec nous. »

— Voyez-vous, voyez-vous ? dit Maria Mikhaïlovna en branlant la tête. Ah ! l'impudente ! Elle me prête ses propres paroles !

Nadinka pirouetta, se dirigea vers ses fleurs et se mit à agacer le perroquet.

— Oui, vraiment. Je lui disais : « Comment

peux-tu penser qu'il vienne, Alexandre Fedoritch? Il est déjà quatre heures et demie. » Mais elle : « Non maman, attendons encore un peu. Il va être là. » Je regarde : cinq heures moins un quart, ce Tu as tort, dis-je, Nadinka. Alexandre Fedoritch est invité en ville, pour sûr; il ne viendra pas. » J'avais faim. Mais elle : « Non, attendons cinq heures. » Voilà comment elle m'a affamée. N'est-ce point là la vérité ?

— Perroquet, perroquet, où as-tu diné ce soir? Chez ton oncle î

Ces mots sortaient de derrière les fleurs.

— Gomment! elle se cache, dit la mère. Tu as honte, que tu redoutes de paraître devant le monde de Dieu !

— Honte ! Pas du tout, répondit Nadinka en s' éloignant des fleurs.

Elle alla s'asseoir près de la fenêtre.

— Malgré tout, elle n'a pas voulu s'asseoir à table, reprit la mère. Elle s'est fait servir une tasse de lait qu'elle a emportée au jardin; elle n'a pas diné. Osez donc me regarder fixement, ma petite !

Alexandre défaillait d'extase à ce récit. Il jeta les yeux sur Nadinka, mais elle lui tournait le dos, et paraissait tout occupée à déchiqueter une feuille de lierre.

— Nadejda Alexandrovna ! dit-il. Aurais-je vraiment ce bonheur, que vous ayez pensé à moi?

— Ne vous approchez pas ! s'écria-t-elle, dépitée

de voir ses ruses pénétrées. Maman se joue de vous, et vous ne demandez qu'à la croire.

— Et les fraises que tu as apprêtées pour Alexandre Fedoritch, où sont-elles ? interrogea la mère.

— Les fraises ?

— Oui, les fraises !

— Vous les avez mangées à dîner , répliqua Nadinka.

— Moi? Rappelle-toi, ma petite; tu les as mises de côté, tu ne m'en as pas donné. « Voilà, a-t-elle dit, Alexandre Fedoritch doit venir; alors je vous en donnerai ! »

Alexandre regarda de nouveau Nadinka avec un sourire de tendresse. Elle était devenue rouge.

— C'est elle qui a voulu les cueillir e t les éplucher, poursuivit la mère.

— Qu'est-ce que vous me contez là, maman? J'en ai épluché deux ou trois, que j'ai mangées moi-même. Les autres, c'est la servante.

— Ne la croyez pas, ne la croyez pas, Alexandre Fedoritch! La servante est, depuis ce matin, à la ville pour des commissions. Pourquoi toutes ces feintes ? Bien sûr, Alexandre Fedoritch est bien plus ravi de savoir que c'est toi qui les as épluchées, et non Wassilissa.

Nadinka sourit; elle disparut de nouveau derrière les fleurs, et revint avec une assiette pleine

de fraises. Puis elle tendit au jeune homme la main qui portait l'assiette. Alexandre baisa la main et prit l'assiette de l'air dont il eût pris un bâton de maréchal.

— Vous ne le méritez vraiment pas. Nous faire attendre si longtemps pour le dîner ! dit Nadinka. J'ai passé au moins deux heures à la grille. Quelqu'un s'approchait ; vous bien sûr ; j'agitais mon mouchoir, et c'était un inconnu, un militaire; et lui aussi , l'insolent , il agitait son mouchoir !

Dans la soirée il survint des visiteurs. Puis ils repartirent. La nuit était venue. Les Lioubetski se retrouvèrent seules avec Adouiev dans le salon. Le trio lui-même ne tarda pas à se disjoindre. Nadinka s'en fut au jardin, laissant ensemble, — duo dépareillé, — Maria Mikhaïlovna et Alexandre. Longtemps la barinia l'ennuya avec le récit de ses faits et gestes de la veille, de ses projets du lendemain. Une inquiète tristesse envahissait le jeune homme ; une lassitude le prenait. Il se faisait tard, et il n'avait pas encore dit un seul mot à Nadinka en tête à tête. Il fut délivré enfin par un cuisinier charitable qui vint demander des instructions pour le souper. Alexandre bouillait d'impatience, le cœur lui battait plus fortement encore que tantôt, dans la barque. A peine Maria Mikhaïlovna se fut-elle mise à parler de côtelettes et

de prostokvacha l, qu'Àdouiev prépara une habile sortie.

Mais que de marches et de contremarches pour s'écarter du fauteuil de Maria Mikhaïlovna ! Il alla d'abord à la fenêtre, regarder dans la cour ; mais ses pieds l'entraînaient vers la porte du jardin, grande ouverte. Alors, par une série de mouvements lents, coupés parfois d'un saut brusque, il gagna le piano, tapota quelques touches au hasard sur le clavier. Puis, d'un geste fébrile, il saisit sur le pupitre un cahier de musique, le regarda sans voir et le remit en place. Il poussa la patience jusqu'à flairer, en y fourrant le nez, deux ou trois fleurs, et à réveiller le perroquet. Mais il était à bout. La porte était à portée de sa main ; seulement, il eût été inconvenant de se sauver. Il fallait attendre un moment encore, et puis sortir sans avoir l'air de rien. Et le cuisinier qui s'apprêtait à se retirer ! Encore deux mots, et il allait sortir; et alors, c'était trop certain, la barinia se retournerait vers Alexandre. Il ne put y tenir davantage. Il se glissa comme un serpent hors du salon, se précipita au bas du perron, et, en quelques sauts, se trouva près de l'eau, au bout du sentier, tout proche de Nadinka.

— Vous vous êtes enfin souvenu de moi, lui dit-elle.

1 Lait caillé.

Elle parlait, maintenant, sur un ton sérieux de reproche.

— Quelle torture! répliqua Alexandre. Et vous ne veniez pas me délivrer !

Nadinka lui montra un livre.

— J'allais vous appeler avec ceci, lorsque vous êtes arrivé. Maintenant, asseyez -vous. Maman ne viendra plus maintenant, elle redoute trop l'humidité. J'ai tant de choses à vous confier. Ah!...

— Moi aussi, tant de choses! Ah !...

Et ils ne se disaient rien ou presque rien ; des choses quelconques qu'ils s'étaient déjà répétées dix fois, les objets habituels de leurs rêveries, le ciel, les astres, l'affinité, le bonheur. Ils s'entretenaient plutôt dans le langage des regards, des sourires et des interjections. Le livre gisait à terre.

La nuit était venue. Non, quelle nuit? Y a-t-il des nuits à Pétersbourg, l'été ? Il faudrait créer un autre nom. C'est une demi-lumière délicieuse. Tout se tait aux alentours. La Neva dort; par moments, comme éveillée, elle bat doucement la live d'une vague ; et tout retombe dans le silence. Puis une légère brise on ne sait d'où venue passe sur les eaux endormies d'un sommeil qu'elle ne troublera pas. Elle ne fera qu'en effleurer la surface et apporter quelque fraîcheur aux deux amoureux avec l'écho d'une chanson lointaine.

Et soudain tout se calme, et la Neva reprend son immobilité, comme un homme endormi ouvre les yeux au moindre bruit, pour les refermer bientôt plus étroitement.

Puis c'est, du côté du pont, comme un bruit lointain de tonnerre, l'aboiement d'un chien qui s'éveille dans la maison voisine, et, de nouveau, le silence. Les arbres s'assombrissent en voûte ; doucement, sans bruit, leurs feuilles remuent. Et les croisées des villas environnantes s'éclairent de lueurs pâles.

Alors un souffle étrange s'élève dans l'air tiède; un mystère erre sur les fleurs, les arbres, le gazon, et verse d'ineffables caresses dans l'âme, où surgissent des pensées et des sentiments tout autres que pendant le jour et la vie affairée. Et c'est une invitation à l'amour, que ce sommeil de la nature, cette ombre, l'immobilité des arbres, l'arôme des fleurs, et cette solitude parfumée. L'esprit s'ouvre aux rêveries, le cœur à ces exquises tendresses qui, dans la vie courante, semblent inutiles et déplacées comme de ridicules exceptions. Inutiles, oui ; cependant, en des moments pareils, l'âme perçoit nettement leur charme, elle trouve là un bonheur qu'elle va cherchant ailleurs, si éperdûment, mais si vainement !

Alexandre et Nadinka, s'approchant du bord, s'appuyèrent à la grille. Nadinka, toute pensive,

regardait le fleuve, dans le lointain ; Alexandre, lui, regardait Nadinka. Leurs âmes débordaient d'extase et de mélancolie, et leurs bouches se taisaient.

Doucement il lui enlaça la taille. Elle écarta sa main d'un léger mouvement du coude. Il l'enlaça de nouveau, et elle résista plus mollement, les yeux toujours fixés sur les eaux de la Neva. Et, à la troisième étreinte, elle ne le repoussa plus.

Il lui saisit la main, qu'elle ne retira point. Il la pressa, cette main ; et elle se laissait enlacer. Ils restèrent ainsi ; que sentaient-ils ?

— Nadinka ! murmura-t-il doucement.

Elle ne répondit pas.

Alors le jeune homme, dont le cœur ne battait plus, se pencha sur la jeune fille. Elle perçut une haleine chaude sur sa joue, frissonna et se détourna; mais elle ne se déroba point dans une noble indignation, elle ne cria point; elle n'avait plus l'énergie de feindre ni de se sauver. Ce souffle d'amour la tenait muette ; et lorsque Alexandre posa ses lèvres sur les lèvres de la jeune fille, elle lui rendit son baiser, faiblement.

(Quelle inconvenance ! diront les mamans.)

— Oh ! comme il est donné à l'homme d'être heureux! songeait Alexandre.

De nouveau il se pencha vers ces lèvres adorées, et y oublia ses lèvres, quelques instants.

Elle était immobile et toute pâle ; une larme tremblait au bord de ses cils ; sa poitrine se soulevait en mouvements tumultueux.

— On dirait un rêve, murmura Alexandre. Brusquement Nadinka eut comme une secousse;

la conscience lui revenait.

— Qu'est-ce que cela signifie ? Vous vous êtes oublié ! dit-elle vivement.

Elle s'enfuit à quelques pas.

— Je vais le dire à maman !

Alexandre tombait du ciel.

— Nadejda Alexandrovna, n'empoisonnez pas mon bonheur par vos reproches... ne faites point comme ces...

Elle le regardait ; soudain, elle partit d'un bel éclat de rire sonore, et revint se mettre tout près de lui, abandonnant, dans une attitude confiante, sa main et sa tête sur l'épaule du jeune homme.

— Vous m'aimez donc beaucoup ? demandât-elle, en essuyant un pleur qui coulait le long de sa joue.

Alexandre étendit les bras d'un geste véhément ; son visage prit « sa plus sotte expression, » comme eût dit Petr Ivanovitch ; mais,, par delà cette « sotte expression, » un bonheur profond éclatait.

Ils se remirent à contempler l'eau, le ciel, le lointain, comme si rien ne se fût passé entre eux, craignant seulement de se regarder l'un l'autre.

Mais ils finirent par se regarder ; ils se sourirent, et de nouveau se détournèrent l'un de l'autre.

— La douleur existe-t-elle de par le monde? dit Nadinka après un silence.

— On le dit, répartit Alexandre pensif. Moi, je ne le crois pas.

— Quelle douleur serait-ce ?

— Mais, au dire de mon oncle, la pauvreté...

— La pauvreté ? Les pauvres n'éprouvent-ils donc point ce que nous éprouvons à cette heure? Et, s'ils l'éprouvent, comment seraient-ils malheureux ?

— Mon oncle prétend qu'ils n'ont pas le loisir de songer à cela, qu'ils ont à gagner de quoi manger et boire.

— Manger, oh ! Il ment, votre oncle ; ce n'est poini cela qui fait le bonheur. Moi qui n'ai pas dîné aujourd'hui, voyez comme je suis heureuse!

Il se mit à rire.

— Pour un pareil instant, j'abandonnerais de grand cœur aux pauvres tout ce que je possède, poursuivait Nadinka. Qu'ils accourent, les pauvres ! Oh! que ne puis-je donner à tous une part de mon bonheur ?

— Ange ! cher ange ! s'écria Alexandre avec transport, en lui pressant la main.

— Oh ! vous me faites mal ! fit soudain Nadinka, fronçant les sourcils et retirant sa main.

Mais il la lui reprit et la couvrit de baisers passionnés.

— Gomme je vais prier Dieu, le remercier de ces moments, aujourd'hui, demain, toujours ! Que je suis heureuse ! Et vous ?

Elle se prit à songer. Une crainte soudaine éclata dans ses yeux.

— Savez-vous quoi? dit-elle. On dit que ce qui arrive une fois ne se recommence jamais plus. Peut-être que cette minute ne se recommencera plus jamais !

— Mensonge ! répliqua Alexandre; cette minute se renouvellera ; nous goûterons encore bien des minutes heureuses, j'en ai la conviction.

Elle secoua la tête d'un air d'incrédulité. Et comme tout à coup les leçons de son oncle lui revenaient à l'esprit, il se prit aussi à songer.

— Non ! se disait-il, non , c'est impossible ! Jamais mon oncle n'a goûté un pareil bonheur, et c'est pourquoi il se montre si sévère, si méfiant à l'égard des hommes. Le pauvre ! J'ai pitié de son cœur glacé et dur. Il ignore les extases de l'amour, et c'est par la faute de ses théories bilieuses sur la vie. Dieu lui pardonnera. S'il pouvait voir ma béatitude, il ne l'éfoufferait plus de la main, il ne l'empoisonnerait plus d'un vil soupçon. Que je le plains !

... Non, non, Nadinka, fit-il à haute voix, nous serons heureux. Jette les yeux autour de

nous : ne vois-tu point que tout s'égaie de notre amour? Dieu lui-même le bénit. Que nous vivrons joyeux, la main dans la main! Quel orgueil nous puiserons dans ce mutuel amour !

— Taisez-vous, ne parlez plus ainsi, dit-elle. Ne formez point de si beaux rêves : une peur s'élève en moi, rien qu'à vous entendre. Déjà, maintenant, je me sens triste.

— Pourquoi cette peur? Ne peut-on pas avoir foi en soi-même ?

— Non, non, on ne le peut pas, dit-elle en secouant la tête.

Il la contemplait, tout pensif.

— Pourquoi? reprit-il. Qu'est-ce donc qui détruirait ce monde radieux de notre joie? Qui donc peut quelque chose contre nous? Nous demeurerons toujours les mêmes ; nous vivrons à l'écart des hommes : quel lien commun nous unirait à eux ? quel pouvoir ont-ils sur nous ? Nous nous ferons oublier d'eux, ils ne songeront plus à nous inquiéter; et nous ignorerons toute misère, toute tristesse. Toujours nous serons comme nous sommes à cette heure ; aucun bruit ne viendra jamais troubler ce solennel silence.

— Nadinka! Alexandre Fedoritch ! retentit subitement une voix, vers le perron. Où êtes-vous?

— Entendez-vous ? dit Nadinka d'un ton grave ; c'est l'avertissement du destin ; une minute pareille, j'en ai le pressentiment, ne reviendra plus jamais.

Elle lui saisit la main, à son tour, et la pressa. Elle l'enveloppa d'un regard étrangement triste et s'élança vivement dans le sentier.

Alexandre, resté seul, songeait.

— Alexandre Fedoritch ! retentit de nouveau la voix. Le prostokvacha est servi depuis longtemps.

Il eut un haussement d'épaules et se dirigea vers la maison.

— Après une minute d'indicible extase, le prostokvacha, sans transition ! dit-il à Nadinka en rentrant. Est-ce toujours ainsi, la vie?

— Pourvu que ce ne soit pas pire ! répliquat-elle gaiement. Le prostokvacha est, d'ailleurs, une chose exquise, surtout quand on n'a pas dîné.

Le bonheur les avait transfigurés. Nadinka avait les joues roses, les yeux brillants d'une flamme inaccoutumée. Comme elle vaquait soigneusement au ménage ! quel entrain clans sa causerie ! Nui vestige de sa passagère tristesse : la joie avait tout dissipé.

Déjà l'aube éclairait la moitié du ciel, lorsqu' Alexandre s'assit de nouveau dans la barque. Les rameurs, stimulés par l'appât de la récompense promise, avaient craché dans leurs mains; ils recommençaient à se trémousser sur leur banc et à ramer de toutes leurs forces.

— Plus lentement, fit Alexandre, et vous aurez un autre demi-rouble de pourboire.

Ils le regardèrent, puis se regardèrent. L'un gratta sa poitrine, l'autre son dos. A peine remuaient-ils l'aviron, à peine touchaient-ils l'eau. La barque voguait comme un cygne.

— Et mon oncle voulait me convaincre que le bonheur est une chimère, que l'on n'est sûr de rien sans des garanties dûment délibérées ! Quelle méchanceté! Pourquoi donc voulait-il me tromper si cruellement? Non ! la vie, la voilà ! La voilà telle que je l'imaginais, telle qu'elle devait être, telle qu'elle est et qu'elle sera. Hors de là, nulle vie !

Une brise fraîche et matinale se leva légèrement du nord. A cette brise, à ses souvenirs, Alexandre eut un frisson. Puis il bâilla, s'enveloppa entièrement dans son manteau et s'abîma dans sa rêverie.

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