‹ Simple récit des évènemens arrivés en Piémont dans les mois de mars et d'avril 1821, par un officier piémontaisChapitre 1 sur 12 · DES · texte numérisé non relu

DES

DANS LES HOIS OE MARS ET d’aVBIL l8at.

Ow attribue généralement en Europe à une vingtaine d’hommes corrompus, sans cervelle comme sans pudeur, la triste gloire d’avoir renversé un gouvernement paternel, et appelé sur leur patrie tous les maux d’une révolution coupable et insensée. La vogue de cette opinion tient à différentes causes ; les esprits légers et superficiels y trouvent la sécurité qui leur est si chère ; bien des honnêtes gens l’adoptent , parce qu’ils répugnent à croire au grand nombre des pervers; les méchans surtout L’accréditent, car

elle jette un voile officieux sur leurs coupables desseins; et, tandis qu’pn les .entend crier de toutes leurs forces au,.crime isolé , ils ressaisissent les fils rompus de leur trame criminelle, et se hâtent de les renouer dans l’ombre.

Les troubles du Piémont , comme ceux qui ont éclaté dans d’autres pays , sont le résultat de cette vaste conspiration qui menace tous les gouvernemens légitimes de l’Europe. Les traités de Paris et de Vienne ressuscitèrent en Piémont comme en France

le parti ré^utionnaire. Dès le retour du Roi , ce parti travailla sans relâche à mettre hors d’activité ces anciens militaires qui , lors de l’invasion française avoient combattu l’étranger , sinon avec succès, du moins avec honneur , pour les remplacer par des officiers qui avoient servi sous les drapeaux de l’usurpateur , gens plus versés peut-être que leurs devanciers dans les détails du service , et sans contredit plus élégans à la parade , mais pour la plupart profondément corrompus , et ne voyant dans leur carrière d’autre but qu’un rapide avancement Presque tous sans religion , leur fidélité n’offroit aucune garantie , et ils étoient peu propres

à développer et à maintenir dans une armée nouvellement formée , ces principes d’honneur et de morale chrétienne , sans lesquels aucun gouvernement ne pourra jamais compter sur ses soldats.

Le ministère du roi de Sardaigne , en adoptant le système qu’on suivoit en France, ne prit pas garde que , dans ce dernier pays, l’homme qui avoit embrassé la carrière des armes depuis la révolution , pouvoit avoir en vue la défense et la gloire de sa patrie; ainsi , meme en servant un gouvernement illégitime, il u’étoit pas étranger à tout sentiment vertueux. Le Piémontais,au contraire, sujet d’un prince dépossédé, etnatifd’un pays conquis, avoit combattu contre sa patrie et contre son roi en servant la cause de l’usup*.^ pateur ; il ne devoit donc inspirer aucune confiance an gouvernement légitime à l’époque de sa restauration (i).

Cette observation propre à choquer bien des gens., ne laisse pas d’avoir une forte présomption en sa faveur. Les chefs de la ré-

(i) Qaelqnes exceptions honorables ne prouvent ri«» eOBtre la justesse de cette maxjnne.

volte , les principaux fauteurs de nos troubles avoient presque tous fait partie de l’armée française , tandis que parmi le nombre assez grand de Piémontais qui se sont montrés avec distinction dans les rangs opposés^ Ciravegna est, je crois, le seul qui ait trahi son devoir. La raison ën est simple ; ces militaires, en servant les puissances rivales de la France, étoieut dans la ferme persuasion de servir leur Souverain : ils avoient donc nourri dans leur cœur la religion du serment et le véritable amour de la patrie. Il est cependant juste d’avouer que le gouvernement Sarde fut poussé à cette fausse mesure , et souvent même violenté par quelques ministres étrangers , toujours disposés à prêter leur appui aux demandes des officiers qui avoient servi en France. Abusant du poids que donnoit à leurs discours la puissance du maitre qu’ils représentoient , ces ministres préchoient continuellement l’oubli du passé , vantoient la supériorité des militaires formés par de longues guerres, parloient de l’esprit dù siècle , du progrès des lumières, et ne cessoient surtout de répéter que les puissances du second ordre dévoient agir dans le sens des hauts Alliés.

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C’est en agissant dans ce sens que les places d’officiers furent dans peu envahies par les élèves de Bonaparte : on suivit le même système dans la nomination des sousofficiers ; ce qui augmenta considérablement le mal. Tous les militaires de l’ancien régime dévoués au Roi par principe et par une sainte habitude, étant successivement éloignés, les remplacemens continuels firent naître dans les officiers et sous-officiers une soif d’avancement que rien ne pouvoit éteindre. Le ministère de la guerre devint une machine à promotions ; on vit d’une seule fois soixante-douze sergens promus au grade de sous-lieutenans.

Bientôt l’influence des idées nouvelles se fit sentir dans toutes les branches de l’administration : sous le ministère de M. de Balbe , l'enseignement mutuel , signe précurseur de la révolution partout où elle s’est opérée , commença à prendre faveur. On défendit l’étude de la langue latine dans les petites communes , afin d’ôter l’enseignement aux ecclésiastiques ; et , tandis que la plus grande parcimonie étoit recommandée aux administrations communales à l’égard des anciennes écoles , une circulaire encou-

rageoit les nouveaux établissemens à la Lancaster, et leur promettoit secours et protection.

Dans le courant de l’année i8i8 ,1a secte des Carbonari s’introduisit en Piémont : ses adeptes , jetant les yeux sur ce qu’il y avoit de plus grand , pour y chercher une dupe ou un appui , les arrêtèrent sur le prince de Carignan. L’avocat Nota, connu en Italie par quelques ouvrages dramatiques assez mauvais , et par une réputation plus mauvaise encore, fut choisi pour endoctriner le prince. Fidèle aux principes de la secte, cet homme , gagé pour faire le mal , n’oublia point d’alimenter la jeune curiosité de son maître avec tout ce que la presse a fourni de plus anti-religieux ; heureusement il manqua de prudence dans sa corruption ; ses vices le chassèrent bientôt de la Cour où il ue fit que paroître.

Le prince de Carignan , à qui l’idée de régner un jour ne s’étoit présentée pour la première fois qu’à l’âge de dix-huit ans , n’étoit pas trop formé à l’étiquette des Cours; son affabilité personnelle le rendoit aisément accessible, et bientôt l’avocat Nota fut remplacé par une foule de jeunes gens qui ne

valoient pas mieux que lui. Quelques - uns d’entre eux, nommément MM. de Collegno et de Baldissero, firent le voyage de Naples dans l’hiver de 1819; ils y furent reçus au nombre des initiés, et se lièrent avec Filangieri, Carascosa , etd’autres restes impurs du règne de Murat. Ces jeunes gens , à leur retour , vinrent semer l’ivraie dans les champs du père de femille. La secte à laquelle ils apparten oient , démocrate et irréligieuse par essence, est habile à caresser dans chaque pays la passion dominante. £lle prit pour but.apparentde ses efforts en Piémont, l’indépendance italienne et la réunion de l’Italie septentrionale sous le sceptre bien aimé de la maison de Savoie. |C’étoit-là le sujet de toutes les conversations ; on discutoit les maximes d’état et les formes constitutionnelles du nouveau royaume ; car le but unanime des meneurs fut toujours de renverser ce qui existoit, mais sans pouvoir néanmoins tomber d’accord sur ce qu’il falloit mettre à la place.

Mais les frondeurs réunis formoient à eux tous un parti bien foible. Le peuple ne manifestoit aucun signe d’inquiétude : l’armée , malgré tout ce qu’on avoit déjà fait

pour la corrompre, paroissoit encore dévouée au Roi. Quant au prince de Carignan, il se montroit peu disposé à favoriser les systèmes révolutionnaires (i) ; les malin-

(i) Ce prince s'étolt si fort attiré la disgr&ce des libéraux , rpi’une grande partie des mystifications qui firent tant de bruit en 1819, avait été dirigée contre lui ; et l’année suivante , son auguste compagne fut l’objet d’une mystification aussi cruelle qu’indécente. C’étoit le 14 mars, jour où elle venoit de combler les vœux publics en donnant un héritier à la maison de S-ivoie , jour de bonheur et d’espérance pour la nation : des PP. capucins arrivent processionnellement sous le vestibule du palais Carignan , et se préparoient à franchir le seuil , lorsqu’une personne de la Cour se trouve là par hasard pour les arrêter. On leur demande ce qu’ils veulent. Un de ces Pères montre une lettre revêtue d’une fausse signature , qui leur donnoit avis de la mort funeste de la jeune princesse , et les invitoit à venir réciter les prières de l'Église auprès du corps de l’illustre défunte. En même temps , le prince reçoit l’avis.qu’il est arrivé de Lyon plusieurs pièces de velours noir pour tendre son palais de deuil.

Toutes les mystifications n’eurent pas un caractère aussi serieux. Un jour on annonça un marchand de lunettes au ministre delà police. Cet homme entre, s’incline, et posant une petite cassette sur la table , il dit : Selon l’ordre que j'en ai reçu de V. Exe, , je lui apporte

tentionaés se trouvoient donc sans unité et sans moyen d’agir ; mais le corps diploma> tique vint à leur secours.

Depuis la restauration , l’hôtel de l’ambassadeur de F avoit toujours été le point

de réunion des personnes opposées au gouvernement du Roi. Peu à peu cet hôtel devint le rendez-vous des malveillans , et , en 1819 enfin , le club des conjurés. On y prêchoit ouvertement les maximes de la Minerve ou du Nain-Jaune. Parmi les honorables propagandistes, se distinguoient encore le comte de Seiboltsdorf, ministre de Bavière, et le chevalier Bardaxi y Azara , ambassadeur d’Espagne : ce dernier cachoit quelquefois chez lui les mauvais sujets dénoncés à la police , et leur fournissoit ainsi le moyen de séjourner à Turin. Les caves et le salon de cet ambassadeur étoient déjà des chaires publiques d’insurrection , avant que les Riego , les Quiroga, les O’donnell eussent

des lunettes a choisir. M. de Lodi répond qu’il n'a point demandé de lunettes. Le marchand exhibe un billet où la signature du ministre étoit parfaitement imitée On s’est moqué de vous, mon cher. — Il me

semble plutôt qu’on s’est moqué de Fotre Excellence.

miné dans la boue les lauriers du peuple espagnol. Mais du moment où la Péninsule eut donné l’exemple de la révolte militaire , l’attaque contre le Piémont devint directe :

bouleverser ce petit pays , tel fut le but des Libéraux de France et d’Espagne , et bientôt aussi des Carbonari de Naples et de Lombardie.

Des comités directeurs furent établis sur plusieurs points , principalement à Paris et à Genève , et l’on répandit l’argent avec profusion pour acheter tous ceux qui voudroient se vendre. Déjà, dans l’hiver deiSao, huit millions avoient été expédiés de Paris à Turin : le Gouvernement averti à temps eut encore assez de force pour anéantir ce premier coup, et l’emploi de cette somme ou fut ajourné , ou n’eut aucun effet sensible.

Quelques mois après , la secte ayant eu le loisir de pousser un plus grand nombre de ses adeptes dans toutes les branches de l’administration , et le ministère ayant eu la ' sottise de les accueillir, elle put dès-lors se promettre un succès plus facile. Pour elle tout moyen était bon , pourvu qu’il fut illégitime; ainsi elle promettoit aux grandes familles la Pairie, aux gens de plume et aux

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médecins , des Cortès : elle flattoit les militaires en masse d’un ayanceraent rapide , et caressoit toutes les ambitions en offrant tout d’un coup à l’inexpérience et à la révolte , ce qu’un gouvernement légitime n’accorde que lentement au mérite.

On ne sauroit expliquer l’apathie , je dirai plus , le coupable sommeil de tous les ministres. Depuis le mois de septembre i8ao les projets des anarchistes étoient presque publics : des proclamations incendiaires avoient été répandues avec profusion ; les principaux clubs de Turin avoient été dénoncés; le régiment des chevau-légers du Roi avoit donné de sérieuses craintes ; tout fut inutile : l’indiscipline , l’insolence , i’impudence même ne purent troubler l’impassibilité ministérielle.

Vers la fin de 1820, M. de Saluce fut appelé au ministère des guerres , c’étoit l’époque où lit mine devoit sauter aussi les symptômes du mal devinrent de plus en plus alarmans. Sous les ministères précédens, la mauvaise formation des corps d’officiers et de sous-officiers avoit été fort avancée : M. de Saluce entreprit d’assurer la corruption entière de l’armée , et de la prolonger même

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autant que possible dans l’aveuir en retenant sous les drapeaux tous les soldats élèves de Bonaparte, qui avoient laissé toute idée morale dans les camps d’Espagne et de Russie.

11 parut un édit qui instituoit dans les corps une classe de soldats vétérans, jouissant d’une haute-paie et de distinctions particulières ; cet édit qui exigeoit quinze ans de service dans l’armée du Roi pour obtenir les privilèges de vétéran , les accordoit immédiatement par une exception ridicule ( publiée peu de jours après l’édit) aux soldats venus de France et d’Italie qui voudroient renouveler leur engagement ; toujours d’après ce faux principe , qui assimiloit les services rendus contre le Roi et la patrie à ceux rendus au Roi et à la patrie.

On n’avoit pas même la pudeur de cacher cette maxime anti-souveraine : le ministre répondit un jour à un officier supérieur qui lui demandoit un secours pour la veuve d’un militaire piémontais , tué au service de France : Cest juste, ces gens-là combattoient pour leur patrie.

On ne sauroit s’empêcher, même en prenant pour règle la plus scrupuleuse charité chrétienne, de taxer M. de Saluce d’une

coupable Imprévoyance; et, lorsqu’on jette un coup-d’œil général sur les opérations de ce ministère, on est bien tenté d’excuser les fidèles serviteurs du Roi dont les accusations allèrent beaucoup plus loin. Sous prétexte d’une économie insignifiante, le reste des demi-paies est remis eu activité; le colonel du corps franc, connu par ses rapines et ses mauvais sentimens, obtient pour son corps une nouvelle organisation complète , moyen honnête de se débarrasser de tous les officiers qui ne lui convenoient pas; les chefs et les officiers supérieurs des corps où se manifestoient déjà quelque fermentation sont éloignés de leurs régimens, et retenus à Turin à!ordre minisiériel; des pensions de retraite, supérieures aux appointemensd’activité , sont accordées ou même offertes dans le but visible d’éloigner à tout prix de bons serviteurs, et d’appeler aux premiers grades des gens d’une fidélité au moins douteuse (i) ; les fautes les plus graves sont comprimées avec une foiblesse incon-

(i) Grâceà un sous-lieutenant venu de Waterloo qui se trouvoit le premier après moi , je fus porté rapidement au grade de capitaine.

cevable, et les officiers les plus coupables traités avec d'indignes ménagemens : enfin Charles Asinari (Caraglio) et Morozzo, ennemis publics du gouvernement , sont nommés colonels des régimens qui ont donné l’exemple de la rébellion , ou l’ont suivi de près. Comment se défendre , en considérant ce tableau, de croire à une démoralisation systématique de l’armée , tandis qu’un antre ministre, guidé par de vains projets d’amélioration, travailloit, sans s’en douter, par le moyen de l’instruction publique, à la démoralisation générale de toutes les classes.

Je n’avance rien ici que je ne sois en état de justifier. Qu’on se fasse dire les noms des auteurs enseignés à l’université , et ceux des professeurs qui occupoient les différentes chaires : qu’on s’informe des maximes qué les maîtres précboientà leurs élèves, et l’on sera moins étonné de cette foule de jeunes gens qui ont succombé à la corruption, que du petit nombre de ceux qui ont su y résister. Mais, par bonheur, ce mode perversif d’enseignement n’avoit point encore eu le temps d’agir au dehors, et la masse de la nation restée pure ne prit aucune part au mouvement révolutionnaire, dont l’explo-

sion fut , pour ainsi dire , déterminée parla marche des Autrichiens sur Naples.

Ce fut alors que les projets qui jusque-là n’avoient ni terme fixe , ni but décidé , prirent la forme d’une véritable conjuration : soulever l’armée, forcer le Roi à déclarer la guerre à l’Autriche , et à faire une invasion en Lombardie tandis que le (général Frimont était occupé de l’expédition de Naples, organiser une insurrection italienne, chasser ou détruire tout ce qu’il y avoit d’Allemands eu Italie, et établir im seul royaume constitutionnel depuis la mer Adriatique et le Tyrol , jusqu’aux frontières de France : voilà les points sur lesquels les conjurés étoient tous d’accord. Quant à U forme du gouvernement représentatif à établir, deua partis nourrissoient secrètement l’espoir de se. renverser au moment de l’explosion ; les uns sacrifioieut leur honneur au désir d’être Pairs, les autres à celui d’être membre des Cortès , tous à la sotte vanité de pouvoir bavarder en public , et de voir ensuite leurs beaux discours médités dans les cafés de la capitale.

Depuis le renvoi de l’avocat N ota, et plus encore depuis qu’ils avoient pu voir clairement

l’aversion d’Albert pour les idées libéralesfi), les principaux conjurés s’étoient peu à peu éloignés de lui, et ils avoient ûni par déserter entièrement sa Cour. Collegno , entre autres , se dispensoit, sous différens prétextes , de faire son service de premier écuyer; il se permettoit même de tenir sur son maître les propos les plus absurdes et les plus indécens , espérant le décréditer dans l’opinion publique. Mais , lorsque le prince de Carignan vint à être revêtu de la place importante de grand-maître de l’artillerie, les sentimens fermes et loyaux qu’il avoit manifestés ne permettoient plus d’espérer qu’on pût rien entreprendre avec succès, tant qu’il auroit les moyens et la volonté de s’y opposer. D’ailleurs les ridicules projets des conjurés embrassant toute lltalie , il falloit montrer un chef à toutes

(i) A son retour de Gènes dans l’été de 1819 , le prince arait demandé au ministère de la guerre l’éloignement d’un officier dont les discours pouToient être dangereux. Une année plus tard, au mois d’août i8ao, on l’aToit entendu dire : En cas de trouble , le roi n'a qu’à me laisser faire, et les mutinsverront beau jeu.Tüobl^ propos, que les sensibles du jour qualifièrent d’atroce I

les provinces italiennes , et ce chef ne pouvoit être qu’un prince italien. On résolut donc de se rapprocher du prince , de le séduire ou de le tromper, et les deux choses furent tentées à la fois. Collegno , César de Balbe et Charles Asinari (Caraglio) Reparurent à la cour de Charles-Albert , et recommencèrent à l’entretenir sans cesse de l’indépendance italienne , et de l’excellence du gouvernement représentatif. Le prince devant eux se coritentoit dé traiter leurs discours de pures hypothèses et de rêves extravagans ; cependant il fit sentir plus d’une fois à S. M. qu’il falloit exercer une surveillance beaucoup plus sévère sur les officiers : mais l’ame bonne , grande et loyale de Victor - Emmanuel n’admettoit pas le soupçon. Souvent aussi' les mêmes rapports furent faits au comte deSaluce ,qui se contentoit d’adresser quelques remontrances paternelles, sa bonté alla jusqu’à refuser la démission de Lisio que celui-ci avoit offerte.

Le ministère prit des mesures, il est vrai, pour empêcher les fréquens voyages à l’étranger ; mais , lorsqu’on en venoit à l’exécution , les conjurés toujours munis de

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passe-ports en règle , alloient où bon leur sembloit sans difficulté , tandis que les pauvres militaires que des affaires de famille , ou un simple voyage d’agrément appeloient hors de la frontière , ne pouvoient obtenir de permission qu’avec beaucoup de peine.

Les fréquentes visites des conjurés chez le prince lui firent tort dans l’opinion-publique ; mais pouvoit - il réellement à son âge interdire l’entrée de son palais aux personnes de la cour du Roi, aux fils des deux premiers ministres ; se montrer plus rigoureux et plus sévère que le ministre de la guerre , que celui de la police , que le Souverain lui-même.

Chaque soir le prince tenoit un conseil pour les affaires qui regardoiejjt l’artillerie. Collegno ne manquoit point d’esprit et de connoissaince ; il fut appelé à ce conseil , et chargé d’esquisser le plan des changemens que l’état actuel du service {||uvoit exiger. Son travail eut pour objet principal d’écarter les officiers qui auroient pu contrarier les desseins des conjurés. Ce projet fut ensuite revu et corrigé par Omodei et le général Capel , qui n’étoient certainement étrangers, ni l’un ni l’autre , à la grande conspiration.

Tous les argumens dont on s’étoit servi contre les anciens officiers de l’armée, furent reproduits contre ceux de l’artillerie , et la même tactique eut le même succès : on les jeta tous dans le service du matériel , ou dans l’artillerie sédentaire, et les cadres furent remplis par des jeunes gens et par des officiers de fortune. En présentant ce nou- Teau plan à l’approbation souveraine , le prince ne songeoit pas que si une jeunesse robuste et entreprenante donne de l’élan à un régiment, ce sont les anciens officiers qui lui donnent de la solidité, qui maintiennent la discipline et l'esprit de corps , et qu’eux seuls ont sur le soldat assez d'influence pour l’arrêter, le faire mouvoir à volonté , dans les instans même où il paroît le plus disposé à briser les dernières barrières de la discipline.

La nouvelle organisation de l’artillerie devoit avoir, et eut en effet des suites trèsfâcheuses. On ne sait ce que l’on doit déplorer davantage , ou de l’inexpérience du jeune piince qui se laissa entraîner à cette fausse démarche, ou de la scélératesse de ceux qui le trompèrent, ou de l’aveuglement de tous les hommes d’état, dont au-

cun ne s’opposa à cette mesure désastreuse ; elle fut regardée, par la faction, comme un coup de parti. Protégée par Collegno et par trois capitaines des principaux conjurés, la fédération compta bientôt dans l’artillerie de nombreux et impudens adeptes.

Les choses en vinrent au point que ceux qui ne s’occupoient pas de la chimère constitutionnelle , et ne préchoient pas hautement la guerre à l’Autriche et l’indépendance italienne , avoient l’air de ne plus faire partie du corps. Le prince ne tarda pas à sentir la faute qu’il avoit faite , et s’aperçut bientôt qu’il aüroit de la peine à diriger une jeunesse aussi étrangère à ses devoirs. Il obtint alors du roi le colonel de l’artillerie de marine, pour le seconder; mais, à peine arrivé à Turin , ce colonel tomba malade , et ne fut plus d’aucune utilité.

Cependant la fermentation augmentoit de jour eu jour; plusieurs clubs étoient établis à Turin , et connus presque publiquement ; les étudians, les militaires avoient chacun le leur ; il y en avoit d’autres composés de toutes les classes : la voix publique dénonçoit comme principaux directeurs le chevalier de Castion et l’avocat Vismar. Tout le

long du jour , les cafés étoient remplis , les places publiques couvertes d’une jeunesse insolente et oisive qui raisonnoit en riant des forfaits qu’elle alloit commettre; le soir, elle se rouloit dans les théâtres d’où elle avoit à peu près chassé les honnêtes gens; là elle bourdonnoit de loge en loge ses maximes subversives , les faisoit adopter à de jeunes femmes qui prêtoient leurs charmes aux propos les plus séditieux , et , pleines d’un saint dévouement, se promettoient ellesmêmes en récompense au plus adroit conjuré, au plus effronté conspirateur. Mais ne sortons pas de la gravité de l’histoire.

Du théâtre on se rendoit aux assemblées clandestines , chez le banquier Muschietti , l’apothicaire Borsarelli et nombre d’autres : les plus remarquables de ces réunions étoient celles du général Giflenga.

Pour se faire des amis dans les deux partis, il entremêloit habilement les soupers libéraux de soupers royalistes, et préludoit ainsi au rôle de duplicité qu’il a tâché maladroitement de jouer jusqu’à la fin.

On mettoit un soin particulier à faire croire que le paince de Garignan étoit à la

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tête du complot; mais personne cependant n’avoit osé lui en parler.

Au mois de novembre un fédéré, cherchant à enrôler un officier, lui disoit :

« Nous travaillons pour le prince , mais il » n’en sait encore rien. » Plus tard, et peu de jours avant l’explosion ( la Cisterne ), Emmanuel Delpozzo écrivoit de Paris à Turin : « Il faut faire notre possible pour mettre le prince des nôtres, mais toujours » se défier de lui , car je ne lui crois pas » assez d’élévation de sentimens pour en- » trer dans un tel parti. » Perron, de son côté, écrivoit de Turin à Paris, vers la même époque « Mes efforts sont inutiles » auprès du prince , etc. »

La faction révolutionnaire ne pouvant donc avoir Charles- Albert à sa tête, se contenta de tromper le public sur ce point, s’attachant, par toutes sortes d’artifices, à pi’iver ce prince de la confiance des gens de bien, et à le placer comme un signe pour tous les libéraux dltalie. Déjà plusieurs auteurs s’empressoient de lui dédier leurs ouvrages ; les voyageurs italiens ne passoient point à Turin sans se faire présenter au prince , et sans avoir prononcé chez lui quel-

ques phrases banales sur la servitude de l’Italie.

Dans le courant de janvier, quelques étudians de l’université, voulant prouver au public l’habileté de leurs professeurs et les progrès qu’ils avoient faits sous de tels maîtres , préludèrent brillamment à la révolution. Quatre d’entre eux parurent au théâtre d’Angennes avec le bonnet rouge (i), et se mirent à insulter à haute voix quelques personnes et même des dames.hLa police en fit justice sur-le-champ, et les envoya en prison. Le lendemain , une troupe de leurs camarades se rassemblent à l’université , demandant à grands cris l’élargissement des coupables , et poussant des vociférations séditieuses. On tâche de leur faire entendre

raison ; ils n’en deviennent que plus inso> lens : les remontrances , les paternelles exhortations de quelques-uns des professeurs, du chef même de l’université (a), sont inu-

(i) Ce n’étoit point innocemment, comme on l’a prétendu dans un écrit qui Tient de paroitre. Ces jeunes gens surent bien se yanter, le la mars, d’avoir été les premiers à se parer de la coiffure chère à la révolte.

(a) Le comte de Balbe , ministre de l’intérieur.

tiles. La sédition se prolonge , et cette jeunesse pensante et réfléchissante , se regardant comme une puissance , finit par envoyer une députation au comte de Balbe, cpii eut la rare bonté de la recevoir. Mais le soir approchoit, il étoit à craindre que ces écoliers ne commissent des désordres dans l’intérieur de l’université, où se trouvent le cabinet de physique, la bibliothèque publique et quelques antiquités curieuses.

Le gouverneiÿ' de Turin , M. le comte Rével de Pratolungo, jugea avec raison qu’il étoit temps de faire cesser le tapage. Il envoie aux étudians l’ordre d’évacuer à l’instant les cours et les portiques de l’université , et cet ordre est soutenu par deux compagnies de grenadiers qui s’avancent arme au bras. Les mutins s’étoient barricadés avec des bancs, et avoient dépavé la grande cour de l’université ; ils recevoient les soldats avec une grêle de pierres; ceux-ci forcent l’entrée , et la jeune canaille effrayée se précipite hors de l’édifice par toutes les issues. Dans le tumulte, quelques étudians furenTT' légèrement blessés, d’autres largement souffletés, la plupart s’en tirèrent sains et saufs, grâces aux soins du général de division

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comte de Venanson , qui se conduisit avec toute la fermeté que le bon ordre exige, et tous les égards qu’une jeunesse désarmée (i) mérite toujours, quelque coupab le qu’elle soit. Plusieurs officiers, spectateurs de ce désordre , y prirent une part active ; les uns dans le sens du gouvernement , les autres pour faire l’office de médiateurs , en blâmant hautement toute mesure de vigueur.

Le lendemain , il parut une liste ou les officiers étoient distingués en trois classes : officiers commandés , officiers assassins , et officiers protecteurs ; dans cette dernière figuroient, en première ligne. César de Balbe , le comte Lisio et Ciravegna ; le parti trabissoit lui-même ses .complices ; mais le gouvernement n’en tint pas”cdmpte. U parut aussi une estampe où, jouant sur le nom de Prato-Lungo , que portoit le gouverneur de Turin, on avoit représenté un pré hérissé de pointes de sabres et de baïonnettes , et dessous on lisoit :

Fiori di Prato lungo.

(i) On recueillit cependant plusieurs cannes à épée et quelques pistolets , sur lesquels MlU. les étudians comptoient appuyer leurs réclamations.

Il fout avoir été alors en Piémont pour se faire une idée de la ridicule compassion qu’inspirèrent les mésaventures des universalistes , et de la dépense de sensiblerie qu’on fit sur ce qu’on appelait le massacre de V université. Mais lorsque plus tard un officier (i) en défendant la cause du Roi tomba sous le fer d’un traître , lorsque dixsept paisibles habitans de la capitale furent victimes sur la Place-Châtéau de la terreur panique d’un bataillon d’ivrognes , à peine en parla-t-on ; tant il est vrai que notre siècle n’a d’entrailles que pour le crime.

A dater de cette époque, les partis furent pleinement à découvert; on les connoissoit à leur langage, aux maisons qu’ils fréquentoient , à leur mise , à leur figure même.

Les constitutionnels à deux chambres , qui tous prétendoient siéger dans la première , évitoient de paroître en uniforme ; on remarquoit dans leur toilette une servitude outrée pour la mode ; ils fréquentoient quelques sociétés , et conservoient le vernis de la civilisation ; ils affectoient cependant

(r) Le eltevalier D«s Gesej», lîenteaant-coloiicl d’arûHew.

une grande familiarité avec leurs supérieurs et avec les dernières classes du peuple , montrant beaucoup de fierté à tout ce qui se trouvoit entre ces deux extrêmes ; mais leur nombre étoit petit, et malgré l'appui de cinquante mille hommes promis, à ce qu’ils disoient, par l’ambassadeur de France, les pairs futurs furent seuls de leur parti.

Les constitutionnels à une chambre avoient un extérieur plus remarquable, ombragés d’un large chapeau blanc, une barbe courte et épaisse couvroit tout leur visage, des cheveux longs tomboient en désordre tout autour de leur tête jusque sur l’habit; ils avoient l’air d’une peuplade sauvage qui auroit mis pour la première fois le costume européen. Ennemis déclarés des sociétés , de la politesse et du bon ton , ih se tenoient sans cesse en meute dans les théâtres ou les cafés. Cette classe étoit assez nombreuse , elle comptoit beaucoup d’avocats, de médecins, presque toute l’université, et plusieurs officiers parvenus , que l’espoir d’un prompt avancement avoit ligués contre leurs chefs.

Déjà l’on Gommençoit à répandre de l’argent parmi les sous - officiers et soldats ,

toutes les villes de garnison avoient des auberges où chacun pouvoit boire et manger sans payer , pourvu qu’il fût introduit par certains individus.

Bientôt tous les lieux publics sans exception, devinrent des chaires de séduction ; au lieu d’y dépenser son argent, on y alloit pour en recevoir. Les têtes troublées passoient sans cesse d’une ivresse à l’autre. L’ambition , le vin , la débauche , se disputoient l’honneur d’enfanter les desseins les plus criminels. Bien des personnes s’empressèrent d’appeler l’attention de l’autorité sur ces désordres toujours croissans; mais toutes les administrations,surtout celles de la police et de la poste, étoient munies d’un bon nombre d’employés choisis parmi les hommes les plus corrompus , qui se bàtoient d’arrêter ou de dénaturer les rapports. D’ailleurs, toutes les révélations venoient expirer dans les mains des trois ministres conjurés pour laisser tout faire.

Quoique Balbe , Lodi et Saluce aient paru marcher dans le même sens, et que leur conduite ait eu pour résultat semblable de nous amener la révolution , il s’en fout bien qu’on doive les juger avec une égale sévé-

rité. Le comte de Balbe était un fort honnête homme , sincèrement attaché à son Roi et à sa patrie : la pureté de ses intentions ne doit pas même être soupçonnée, et il auroit repoussé avec horreur l’omhre seule de la trahison. Mais il appartenoit à l’école de la philosophie moderne, et il en professoit toutes les erreurs qui peuvent trouver place dans un cœur vertueux , telle que la manie de créer au lieu de conserver, et l’amour d’une perfectihilité chimérique. Savant et hel-esprit , il n’échappoit point au double travers de faire trop de cas des savons , et de placer l’instruction en première ligne dans l’éducation. S’il feut tout dire, enfin, il avoit ce peu d’aptitude aux affaires et ce peu de talent pour connoître et gouverner les hommes, qu’on peut remarquer en général dans les gens de lettres.

Chez le comte de Balbe, le chef de l’instruction publique n’agissoit que trop, mais le ministre de l’intérieur se reposoit. Aussi tout étoit ajourné; tout languissoit dans 1 État , jusqu à l’apparition du nouveau code, qui alloit nous lancer sur la pente rapide des innovations (i).

(i) Le nouveau code étoit destiné à remplacer nos

M. deLodi visoit moins haut. 11 n’aspiroit pas à la gloire d’étre législateur; je serais tenté d’affirmer qu’il n’avoit pour les nouveaux systèmes ni haine ni penchant; il avoit seulement l’amour de sa place, ce qui lui Élisait éviter de se compromettre avec certains personnages et d’exposer à aucun choc sa dignité et ses appointemens. Du reste , sa vue étoit trop courte pour apercevoir toutes les conséqueuces des changcmens qui se préparoient, et comme l’a dit un homme qui n’est pas sot : M, de Lodi qu’on accusait d'avoir de l’esprit, s’est pleinement justifié.

Quant à M. de Saluce , il étoit tout à fait libéral, et sa nomination au ministère fut

bonnes et anciennes lois connnes sous le nom éxToyàUs constitutions.

M. de Balbe nous avoit donné un essai-pratique de ses théories , lorsqu’il convoqua pOur l’administration de la dette publique une assemblée de 4o députés des 4o provinces de l’Etat. Ces messieurs ne furent pas plutôt en contact, que leur imagination s’échauffa , et le président se vit plus d’une fois obligé de les rappeler au seul objet pour lequel ils étoient réunis. Cette petite assemblée, miniature d’une grande , ponvoit être regardée comme la prova dell’opera s eria.

moins le résultat de ses propres intrigues que de l’influence du parti qui prenoit alors le dessus. Pour rendre à chacun ce qui lui appartient, il faut dire que dans tout ce que les trois ministres ont fait en &veur de.ia révolution , M. de Balbe agissoit par esprit de système et en vue du bien public; M. de Lodi, moitié par peur, moitié par ineptie, et M. de Saluce par ambition et par un ardent amour pour les fstusses doctrines du siècle. De là cet aveuglement sur les projets des factieux, poussé trop souvent jusqu’à une fatale condescendance. Une place venoit-elle à vaquer, on la donnoit sur-lechamp à des personnes dont les mauvais principes religieux et politiques étoieut connus de tout le monde. Les homm^ dévoués à Dieu et au Roi ’éCoieDt. dénoncés par la police comme des gens dangereux , ou mis à l’écart comme des imbéciles ; enfin , dans le militaire , il suffisoit à un officier d’ètre ennemi déclaré du gouvernement, pour obtenir un prompt avancement , et trouver de nombreux protecteurs. C’est ainsi que Pacchiarotti et Ceppi, chefs de l’insurrection du régiment d’Alexandrie ; que Garelli , un de ceux qui contribuèrent le plus à la dé-

fection du régiment de Gênes , avoient été conservés dans le corps contre la demande expresse et réitérée de leurs colonels.

L’indiscipline, enhardie par l’impunité, augmentoit de jour en jour (i) ; cependant le ministre recevoit les dénonciations des chefs de corps avec un sourire tranquille qui les accusoit de craintes imaginaires. Il espéroit , en guide hahile , arrêter le mouvement révolutionnaire, lorsqu’il en auroit tiré tout le parti qu’il se proposoit. M. deSaluce répondit aux avis du prince de Carignan , et de quelques officiers généraux, en publiant la nomination de Charles Asinari , de Morozzo , de César Balhe et de plusieurs autres. Je sais que le ministre , sentant combien ces nominations étoient contraires à ses devoirs et choquoient les convenances , prétendit les attribuer à son prédécesseur; mais puisque le comte de Saluce les a signées , c’est à lui seul que nous devons en deman-

(i) Toute manœuvre étoit suspendue dans plusieurs régimens ; on comptait à peine cinq on six officiers présens an corps : la capitale étoit tonjours-remplie d’officiers et de sons-officiers, soi-disant en semestre , dont personne ne snrveilloit la conduite.

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der compte : d’ailleurs son assertion ne scroit vraie qu’à l’égard de Charles Âsinari , et toujours demeure-t-il incontestable que des nominations qui pouvoient être j ustifiées quelque temps auparavant , devenoient inexcusables à l’époque dont nous parlons (i).

Au milieu de ces actes réitérés de foiblesse et de condescendance envers un parti qui conspiroit à découvert pour changer la forme du gouvernement , et déclarer la guerre à une puissance alliée contre la volonté formelle du Souverain , on entendoit parler quelquefois de surveillance , de mesures de rigueur , de maintien de la discipline , etc. , etc.

Pour expliquer ces contradictions apparentes , il faut ne pas perdre de vue les principes qui dirigeoient le triumvirat ministériel, et se pénétrer de cette idée que Balbc, Lodi et Saluce , sans tremper directement dans la révolution , vouloient , par des raisons différentes , louvoyer , de manière que la force des circonstances contraignît Vic-

(i) Supposé que quelqu’une de ces nominations ait été l’ouvrage d’un personnage influent , M. de Saluce devoit plutôt résigner sa place que d’y accéder.

tor-Emmanuel d’accéder à un changement dans la constitution du royaume. De là ces oscillations perpétuelles dans leur conduite. Tantôt agissant en sens opposé de la volonté de leur maître , ils laissoient faire les rebelles , tantôt effrayés de la rapidité du mouvement révolutionnaire , ces ministres tâchoient de le ralentir; mais ils se gardoient bien de prendre aucune mesure efficace pour l’arrêter tout-à-fait.

La révolution du Piémont doit donc être attribuée aux causes suivantes ;

I®. L’influence du traité de Paris.

Ce traité a ressuscité et propagé l’esprit révolutionnaire au moment où il se présentoit une occasion unique de l’étouffer. Basant sur de faux principes la marche de plusieurs gouvernemeus , il y a introduit une agitation et un malaise intérieur qui dureront jusqu’à ce qu’une crise heureuse ait expulsé la cause du mal , et que [rien ne s’oppose plus nulle part au libre et entier exercice de la justice ; car la justice dans le corps de l’Etat est comme le pouls dont les battemens égaux et continus attestent à la fois la vie et la sauté , et dont les irrégula-

rites ou la cessation sont d^s indices certains de maladie ou de mort.

2 °. L’influence du corps diplomatique.

Des ministres coupables , s’emparant de ces germes de discordes pour s’en servir suivant la dépravation de leur esprit et de leur cœur, réunirent chez eux les principaux mécontens, leur échauffèrent l’esprit , et les associèrent par de rapides négociations avec les Libéraux de France et d’Espagne , les Radicaux d’Angleterre , les Camarades d’Allemagne, les Carbonari d’Italie ; déclarant ainsi une guerre intestine à ce même prince auprès duquel ils étoient accrédités pour exercer des fonctions de paix et d’amitié.

3°, Les fautes et les erreurs du ministère.

Un ministère impuissant pour faire le bien , incapable de conserver une marche libre et indépendante; penchant ou par vanité, ou par système, ou par défaut de principes , vers les innovations les plus dange.

reuses ; voyant peu, ne regardant rien, n’employant que les ennemis du Souverain , n’opposant que des résistances éphémères à des efforts continuels, ne décidant rien aujour-

d’hui , ne refusant rien demain , enfin perdant l’état pour se conserver en place : telles sont les causes de nos malheurs ; l’argent , la séduction , les écrits séditieux ne firent que déterminer l’instant fatal, et ne peuvent être considérés que comme des moyens secondaires employés par le crime , et tolérés par la négligence , et peut-être même par une facilité coupable.

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