II
A la fin de l’année 1820, les Cortès décidèrent de supprimer l’ambassade de Turin , apparemment pour rétablir les finances du royaume d’Espagne et des Indes. M. Bardaxi fut rappelé; son départ, quelques mois'plutôt , aruroit évité bien des malheurs ; mais dans ce moment le mal étoit fait. L’ambassadeur, en prenant congé de S. A. S. le prince de Carignan ( vers la moitié de février ) , fit tomber la conversation sur l’état politique de l’Italie. Il se montra fort satisfait de la disposition des esprits, et lui dit ouvertement qu’il espéroit voir bientôt l’Italie suivre l’exemple de l’Espagne et de Naples , et
proclamer son indépendance. Il osa même engager le prince à se mettre à la tète du mouvement lorsqu’il auroit lieu. Cette circonstance , quoique peu importante , est cependant remarquable, en ce qu’elle fixe l’époque où le prince put , pour la première fois, soupçonner avec fondement qu’il existoit un projet réel , et un plan concerté pour modifier ou renverser les gouvernemens actuels de l’Italie. Dès-lors il ne dut plus considérer les personnes qui affectoient publiquement certaines opinions comme des hommes dangereux, mais comme des hommes coupables.
A peu près vers le même temps , Emmanuel Dalpozzo ( le prince de la Cisterne ) , trahi par les inquiétudes d’une femme avec laquelle il vivoit, fut dénoncé au ministère du roi de Sardaigne, par la police de Paris , qui envoya même les renseignemens les plus précis sur un voyageur chargé d’apporter à Turin des proclamations imprimées et des correspondances suspectes. Emmanuel Dalpozzo avoit une certaine réputation d’esprit, et au fond il n’en étoit pas dépourvu ; mais sa liaison avec cette femme dont j’ai parlé plus haut , et avec M. Benjamin Constant ,
lui avpit entièrement corrompu le cœur et l’esprit : son père , le prince Alphonse de la Cisterne , vieillard seppiagénaire plein de religion et d’attachement pour la maison de Savoie , avpit eu le bonheur de mourir quelques mois auparavant.
. Un nommé Leblanc , précisément le voyageur dénoncé par la police de Paris , fut saisi à la frontière, et conduit sous escorte à Turin. Sa voiture que l’on visita scrupuleusement , receloit un grand nombre de proclamations et quelques lettres pour mad. de la Cisterne, pour DémétriusTuriuetti(le marquis de Priez ) , et pour Hector Perron. Ces différons papiers ayant été mis sous les yeux du Roi , il brûla sans l’ouvrir la lettre qu’Emmanuel Dalpozzo écrivoit à sa sœur. Perron et Turinetti furent arrêtés au sortir d’un bal , et le scellé fut mis sur leurs papiers. Cette dernière opération se fit si maladroitement, ou plutôt si adroitement , que , pendant la nuit, Charles Àsinari put s’introduire dans leurs chambres, et enlever tout ce qu’il jugea à propos. Les Souverains ne sont bien servis que par la vertu , ou par le vice contre la vertu; mais quand ils emploient des hommes corrompus , et qu’ils veulent s’en servir
pour attaquer le crime , Içs juges et les coupables s’allient contre le pouvoir souverain, et sa puissance est nulle.
Turinetti , connu alors sous le nom de Priez , n’étoit qu’une espèce d’instrument à vent dont le parti se servoit pouf faire du bruit. Bonaparte lui avoit ^it une certaine réputation en l’appelant le premief fat de son empire ; esclave empressé du journal des modes , son érudition ne s’élevoit pas plus haut. Lorsque , mesurant avec soin la hauteur de sa cravate , ou réparant avec inquiétude le désordre d’une boucle, il venoit à sortir de cette poupée quelque énormité libérale , on étoit tenté de chercher où étoit l’homme qui disait parler la marionnette. Le contraste entre cçtte petite figure fade , et les fiarfUs paradoxes qu’elle avançoit d’un air distrait, étoit si frappant qu’il lui valut à Turin le surnom de Brutus à la Tose.
Perron et Turinetti furent conduits au château d’Ivrée , et Emmanuel Dalpozzo ayant annoncé dans sa lettre son arrivée prochaine , avec la promesse d’apporter luiinéme des renseignemens plus positifs et des instructions plus précises , le gouverne-
ment donna des ordres en conséquence. II fut arrêté le .'ï au pont de Beauvoisin , et conduit à Fénestrelles. Le Roi qui ne se servit jamais de sa puissance que pour adoucir la rigueur des lois, sachant bien que si les coupables étoient remis aux tribunaux ordinaires, ils ne pourroient éviter une mort ignominieuse, dit à cette occasion: « Mal- » gré la haine de ces messieurs pour l’arbi- » traire, je crois qu’ils aimeront mieux être » à ma disposition qu’à celle du sénat. »
Au lieu de pousser avec vigueur l’examen de cette affaire, on y mit une lenteur extrême. Enfin , après plusieurs jours, les papiers séquestrés furent remis au bureau de l’avocat fiscal pour en faire le dépouillement: là , les intéressés eurent libre communication de tout ce qui pouvoit les compromettre : on prétend que ce délit fut commis pour de l’argent ; j’aime mieux en voir la cause dans cette espèce de coquinerie qui s’appelle aujourd’hui humanité.
Les conjurés se crurent alors dans la nécessité de presser l’exécution de leur plan : il.s n’osèrent plus compter sur l’apathie du ministère après ces arrestations , et cette demi-mesure , comme toutes les demi-mesures
possibles , accéléra la marche du mal au lieu de l’arrêter.
Dans ce moment où les projets étoient à découvert et les principaux masques tombés, les délais ne pouvoient plus être que de la foiblesse ou de la crainte. Cinq ou six individus arrêtés et jugés militairement dans vingt-quatre heures , auroient suffi pour frapper de terreur ces lâches conspirateurs, à qui l’inaction seule du ministère donnoit tant de jactance.
Le six (mars) au matin , Asinari, Collegno, Derossi ( S*'-Rose ) , et Lisio , se présentent chez le prince , et demandent à lui parler pour une affaire pressante ; ils sont admis , et débutent par dire qu’ils ont un secret d’importance à confier à S. A. , d’où dépend en grande partie la sûreté même du Roi.
Ce préambule achevé , ils lui déclament un
extrait de ces discours par lesquels M. B
C tâche d’agiter la France , et ne
réussit qu’à endormir la Chambre ; enfin après avoir répété à satiété les mots de liberté politique et d’indépendance nationale, ils déclarent au prince « qu’ils appartenoient » à des SQciétés secrétes formées depuis » long-temps en Italie, dans le but de pro-
>» ^ureràce pays Tunion et l’indépandance.
» Le moment de l’exécution étoit arrivé ;
» l’amour que Çharles-Albertavoit toujours J» montré pour sa patrieXeut faisoit espérer » de le voir à leur tête dans cette noble en- » treprise, qui alloit couvrir de gloire le ÿ Piémont, le Bei et le pripce lui-même.
>• Le temps étoit venu de secouer pour ja- » mais le joug étrange^ ; l’Italie avqit ré- » solu de ne plus obéir qu’à un p.fince ita- » lien; une insurrection générale alloit écla- » ter des Alpes jusqu’à l’Etpa; l’armée Au- » tricbienne, engagée dans le royaume de » Naples, étoit perdue sans ressourcesr le » souffle de l’indépendance devoit la d.éyo- » rer. A peine le ïésin auroit-jl vu flotter » nos bannièi'es, qu’pn million de soldats » les porteroient triomphantes jusqu’aux » limites del bel paese là oyb U si suona.
» L’Italie n’entroit point seule dans cette » lutte, elle s’étojt ménagé d’avance des » alliés puissans. Aussitôt le signal donné, » la Prusse devoit demander à son Souverain » l’exécution de ses promesses , la Qrèce fou- » 1er au -7 pieds le turban, et faire briller » d’un pouyel éclat, cette renommée que » les siècles commcnçoient à obscurcir;
» l’Autriche voyant ainsi un incendie rapide » s’étendre autour d’elle depuis Raguse » jusqu’à la mer Baltique, recul croit effrayée » devant le génie de la liberté ; et trem- » Liante pour sa sûreté intérieure , elle » laisseroit l’Ausonie élever majestueuse- » ment l’édifice de son indépendance. »
Mais', pour donner la vie à ce tableau merveilleux, il falloit d’abord forcer le Roi à quelques concessions volontaires, c’est-àdire , à renverser de fond en comble la forme actuelle du gouvernement , et à déclarer la guerre aux Autrichiens. C’étoit pour obtenir du Roi ces bagatelles , qu’ils venoient prier le prince de leur prêter son appui ; se r«ndre à Montcallier lorsque la Cour y seroit; faire prendre les armes à l’artillerie, commandée par Collegno; s’emparer du pont de Pô, tandis que les chevau-légers de Piémont, en garnison à Fossano, marcheroient de l’autre côté sur Montcallier ; tel étoit le plan des conjurés. Alors toute la famille royale se trouvant pour ainsi dire prisonnière, les principaux chefs dévoient entrer chez le Roi, et lui demander au nom du peuple entier ( qui n’en savoit rien) le bienfait' d’une constitution. De faux ordres ex-
pécliés simultanément à plusieurs corps pour les diriger sur différons points, les auroient forcés , sans le savoir, à favoriser le complot; ces divers mouvemens étoientle signal convenu auquel les complices épars dans les provinces dévoient se diriger sur Turin avec tout ce qu’ils auroient pu enrôler à leur suite, ou s’ils se trouvoient en nombre suffisant pour comprimer les autorités locales , proclamer sur les lieux mêmes les cliangemens projetés.
Voilà à quel projet ces traîtres vouloient associer un prince du sang. Ils ont osé dire qu’il y avoit donné son consentement, ils en ont menti. Je ne suis pas, il est vtai, cet inconnu qui se trouvoit dans le cabinet de Charles-Albert : il ne m’appartient point d’interroger l’auguste personnage, mais pour convaincre d’imposture l’historien révolutionnaire , les faits me suffisent. Quand je les aurai exposés dans tout leur jour, ce sera au lecteur à juger s’il faut en croire plutôt les discours notoires, les actions publiques du prince , ou l’impudente assertion de quelques coupables, furieux contre celui qu’ils n’ont pu faire tomber dans le piège , et intéressés d’ailleurs à flétrir tout ce qui
participe de la majesté souveraine. De l’avea des conjurés, Charles-Albert leur représenta la folie de leur entreprise, ils repartirent que rien ne pouvait plus les faire reculer , qu’ils étaient liés par des sermensll.fi).
On sait aussi, et toujours parles mêmes individus, que le prince leur déclara qu’il se mettroit contre eux à la tète de l’artillerie ; ils lui répondirent avec assurance , que tous les corps de la garnison étaient gagnés , et qu’il ne pourrait pas même disposer du sien.
On prétend encore que M. de Collegno aUa jusqu’à montreras. A. une liste de soi-disans fédérés, où elle eut le chagrin de lire les noms de presque tous les officiers de l’artillerie.
On ne peut se dissimuler que le prince de Carignan s’étoit attiré l’affront de cet entretien par une conduite trop équivoque.
On étoit parvenu à lui faire entendre que ses discours anti-libéraux avoient percé dans
(i) C’est ainsi que des êtres organisés comme toutes les créatures raisonnables , se croient liés par un engagement criminel , et foulent aux pieds sans balancer le serment à la violation duquel tous les peuples de la terre ont attaché l’infainie publique.
!e public et indisposé beaucoup de monde contre lui. Sans se rendre raison de ses espérances éloignées, et sans former réellement aucun projet, il visoiten secret à l’amour des Italiens; il évitoit , et laissoit apercevoir qu’il évitoit ce qui pouvoit choquer l’opinion dominante en Italie. Bien décidé à ne jamais rien faire contre son devoir, il n’affectoil cependant pas
. . ces haines vigoureuses
Que doit donner le crime aux âmes vertueuses.
* Au lieu de témoigner hautement son mépris aux novateurs, et de les traiter avec cette réserve qu’éloigne la confiance ; de refuser l’entrée de sa Cour à plusieurs étrangers qui n’étoient recommandables ni par leur nom, ni par leurs talens , ni par leur caractère; au lieu de n’accueillir qu’avec froideur les jeunes gens du pays, auxquels des considérations particulières lui erapêchoient de refuser absolument l’accès auprès de sa personne; de rechercher pour le service de sa Cour des gens capables de guider sa jeune expérience ; de déraciner, de dispenser, d’anéantir les moindres traces des idées nouvelles dans le corps qu’il commandoit ; de l’enthousiasmer en sens contraire, et de
s’en faire ainsi un appui vigoureux contre toute espèce d’agression et de violence; au lieu de tout cela , le prince voulut louvoyer entre les partis , et l’un e> l’autre se méfièrent de lui ; il crut pouvoir maîtriser, et il fut entraîné ; il voulut se populariser, on outragea sa dignité. Entouré de gens qui ne méritoient pas son estime , il se vit obligé d’être en garde contre presque tous les individus de sa maison , depuis les valets de pied jusqu’aux premiers écuyers. Il ferma les yeux sur les opinions condamnableà qu’affichoient quelques officiers de l’artillerie , et bientôt il dut se méfier dû régiment tout entier, et se croire heureux de pouvoir empêcher une partie des crimes dont ce corps devoit être l’instrument.
Après cet entretien , le prince fit appeler le comte de Saluce , ministre de la guerre, et lui dit qu’il venoit d’acquérir la certitude d’une conjuration dont le plan étoit mûr; qu’il n’y avoit plus un moment à perdre, ni aucun ménagement à garder. Le ministre se montra fort affecté de ces nouvelles , et partit en laissant entrevoir comme possible l’arrestation de Collegno, mais elle n’eut pas lieu. Le prince se rendit ensuite chez
le Roi pour l’avertir de ce qui se passoit ; mais \'ictor-Emmanuel se refusa à regarder comme possible une trahison dans son armée. Il paroî^ certain que les conjurés , avant de s’ouvrir avec le prince, dans la conversation que je viens de rapporter, avoient exigé de lui le secret, et qu’en révélant leurs projets il eut la fausse délicatesse de se croire obligé à taire leurs noms. Cette conduite est blâmable, sans doute, car tout homme qui conspire se met par le fait même hors la loi , et aucun engagement n’est valide à son égard ; mais un ministère de police, payé pour tout savoir, l’effronterie des coupables, le cri public qui les désignoit tous par leurs noms et prénoms , excusent, jusqu’à un certain point, une réticence qui ne déroboit rien à la connoissance du gouvernement.
Le prince voyant qu’on ne pouvoit compter sur le ministère pour aucune mesure vigoureuse ; que le temps se passoit en hésitations nuisibles, et que le jour terrible approchoit, se décida à faire au moins de son côté les derniers efforts pour déjouer la conspiration. Ne doutant pas que les conjurés ne comptassent principalement sur
l'artillerie , il se rendit à l'arsenal et aux casernes du corps ; il parla au soldat ; il avertit les officiers supérieurs de l’existence d’un complot pour enlever le régiment, et leur déclara en particulier qu’il les rendoit responsables de tout mouvement qui se feroit sans son ordre. II dit ensuite à quelques capitaines sur lesquels il pouvoit compter, de se tenir sur leurs gardes , et donna pour consigne au bataillon que commaridoit Collegno de ne plus reconnoître cet officier pour chef, et de ne pas même le laisser entrer au quartier. Il fit aussi appeler le général Giflenga, et l’engagea'à se servir de son influence pour l’aider à prévenir les infamies qu’on méditoit.
Enfin, le jour fatal arriva. Le 7 mars au matin, le roi partit pour Montcallier;il fit la route à cheval , et le prince l’accompagna.
La suite de S. M. étoit composée de quelques personnes âgées, et de Charles Asinari , alors marquis de Caraglio , et premier écuyer en service. La veille , le jeune prince s’étoit fait donner parole par tous les officiers d’artillerie de ne rien entreprendre que par ses ordres. Mais qu’est-ce qu’une troupe qu’on peut soupçonner ?
C^O) if
Qu’attendre d’un corps avec lequel on pactise, dont le dévouement peut avoir des bornes ? Charles - Albert le sentoit bien ; aussi une inquiétude mortelle le saisit lorsque , arrivé à Moutcallier, il se représenta leS circonstances douteuses et cruelles où se trouvoit le meilleur des rois, et les dangers imminens qui l’entouroient , ainsi que son auguste famille. Quelques vieux serviteurs, une quinzaine de gardes-du-corpsformoient toute la défense du palais. Un des traîtres, et peut-être le plus lâche de tous, étoit à la table même du Souverain. Le prince a voit , il est vrai , reçu une révélation du complot; mais qui pouvoit l’assurer qu’on lui eût dit la vérité et toute la vérité, que la .^partie la plus criminelle du plan ne lui fût hachée, et qu’en perdant quelques instaiis encore, il n’attirât sur lui une horrible responsabilité.
. Tourmeitté par ces réflexions déchirantes, le prince se hâté de revenir à Turin ; U rassemble de nouveau les offleiers de son corps. Leur fait jurer une seconde fois de lut pas agir sans son ordre, et dépêche aux .C5nÿjitrés deux capUaines, pour leur décla l’aj^lerie retirait sa parole. Privés
ainsi de leur principale force , les conjurés furent obligés d’ajourner l’exécution de leur projet. Ils se rendirent chez le prince à différentes reprises, pour lui représenter qu’il seroit cause de la perte de sa patrie , et que rien ne pourroit l’excuser aux yeux de l’Europe de s’ètre opposé à une aussi belle entreprise ; c’est même un bruit assez accrédité que Collegno et Asinari se servirent, à cette occasion, d’expressions tout -à -fait inconvenantes. Le prince les congédia, eu leur déclarant qu’il avoit fait son devoir, et qu’il les invitoità suivre son exemple.
La conspiration , qui devoit éclater le 7, fut remise au 9. Derossi (S**-Robe) dépêcha une estafette avec une lettre au colonel Morozzo, à Fossano. Derossi lui disait « qu’on l’attendoit à Montcallier , qu’il ■» se hâtât d’y venir, qu’il rencontreroit en » chemin les chevau-légers du roi , animés j> du meilleur esprit. » Cette lettre tomba dans les mains du colonel des chevau-légers de Savoie , qui l’envoya au gouverneur de Coni. On ignore si elle fut expédiée en double original; ce qu’il y a de sûr, c’est que Morozzo, qui étoit arrivé de Turin à Fossano vers midi , se rendit à dix heures
du Soir chez le commandant, lui déclara qu’il devoit y avoir un mouvement révow lutionnaire à Turin , et qu’il vouloit mar> cher au secours du roi avec ses deux escadrons, Le commandant répondit qu’il n’avoit point d’ordre à cet égard , et qu’il ne pouvoit pas lui permettre de partir. 11 expédia en même temps deux^courriers, l’un à Coni, au gouverneur de la division, et l'autre à Turin.
Le prince avoit obtenu du comte Giflenga , dont on connoissoit le crédit sur l’esprit de ces Messieurs , qu’il leur parleroit pour les engager à rentrer dans l’ordre. Iis se rendirent à ses exhortations , après s’être assuré que le grand-maître de l’artillerie agissoit contre eux. Le comte Giflenga envoya donc César de Balbe au prince pour lui annoncer de la part des conjurés qu'ils se désistoient de leur entreprise. En effet , le 9 au soir, on expédia des contre-ordres sur tous les points où devoit éclater la conspiration : Morozzo reçut cet avis à Fossano , au moment où la division des chevau-légers de Piémont mon toit à cheval ; il contremanda la marche , mais le commandant et le gouverneur avoient déjà donné cours ^ leurs rapports.
Le prince , tVaprès le message que Balbe lui avoit fait de la part de Giflenga, envoya chercher le ministre de la guerre , lui raconta tout ce qui s’étoit passé , et le péril auquel la cour venoit d’échapper (i). Il fut convenu que M. de Saluce se rendroit à Montcallier pour informer de tout Sa Majesté. Ce ministre devoit aussi demander la grâce des coupables au nom du priuce, et en considération de ce qu’il avoit fortement contribué à faire échouer la conspiration.
C’est ainsi que ce jeune prince, qui s’étoit laissé surprendre par les idées du siècle , se faisoit un faux, honneur de protéger des scélérats, dont le salut public, la justice et sa propre gloire demandoient le châtiment exemplaire. Mais qui peut se vanter aujourd’hui de n’avoir point bu à cette coupe empoisonnée de la philantropie moderne? £t, depuis i8i4> qnel est le çoquin célèbre qui n’ait pas trouvé de célèbres pro- .tecteurs ? Ces hommes surtout qui s’efforcent d’ébranler les bases de la société , ceux qui lèvent une main coupable conti^ l’autel
(i) n le croyoiti
et le trône, et dont les crimes sont d'autant plus grands, que les m^ux publics surpassent infiniment les maitx particuliers; ces hommes, dis-je, sont principalement l’objet de cette clémence désordonnée , fille de la corruption , de la foiblesse ou de la peur.
Le lo, au matin, les rapports de Coni et de Fossano étant arrivés , jetèrent l’alarme dans la capitale. Giflenga,qui, sanslevouloir, prenoit un certain air d’autorité sur les rebelles , fut aussitôt dépéché à la rencontré de Morozzo , pour l’engager à retourner à son poste. Charles- Albert, et le comte de Revel, gouverneur, parcoururent ensemblé les diflérens quartiers de la capitale , et rappelèrent leur devoir aux officiers et- aœt soldats : le prince sé servit, en cette occa*r sion , des expressions les plus énergiques.
L’artillerie fut mise sous les armes. Collegno sonda l’e^rit des officiers,- et,' après s’étre assuré que toute tentative seroit inutile, quitta Turiii^ubitement (i).
Charles-Albert se rendit ensuite à Montcallier pour prendre les ordres du Roi; il y
(i) Badice, capitaine, et Bossi, lieutenant, furent les seuls c|ui raccompagnèrent.
^ 17oTîT(5fn37 ■^:ît5ogIc
trouva le général Giflenga, déjà de retour de son expédition. Morozzo n’étant point parti, comme on^l’a vu plus haut, fut arrêté par ordre du gouverneur de Coni, et conduit dans cette dernière ville. Le prince ayant été introduit chez le Roi, lui raconta tout ce qu’il avoit confié la veille au ministre de la guerre : on .dit même qu’il fit l’aveu ingénu des fautes qu’on pouvoit lui .reprocher, et dont il n’avoit pas prévu les douloureuses conséquences. Victor -Emmanuel 1 écouta avec bonté, et daigna meme lui dire quà son intercession, il pardounoit aux coupables , sans excepter de ce nombre le colonef Morozzo ; mais les scélérats n avoient pas encore eu le temps d’apprendre les bontés du Roi, que déjà ils s’en étoient rendus indignes par de nouveaux crimes. î
Mais, avant de reprendre le fil de ma narration , il n’est pas inutile de revenir sur quelques faits antérieurs qui auroient dû éclairer les ministres. On verra ce quou devoit attendre des deux regimens qui doiv-