CHARLES-ALBERT
La publication de ces pièces, et de la pro* clamation du i6, datée de Modène, eut lieu à Novare le 34. A i x heures, toutes les troupes étoient sous les armes , et Charles- Albert les passa en revue. Elles se montrèrent animées du meilleur esprit, et c’étoit le moment de tout entreprendre.
Il est une vérité dont ne sauroient trop se convaincre les hommes qui exercent une portion quelconque d’autorité dans les momens de révolution, c’est que celui qui prétend demeurer sur la défensive et n’opposer aux efforts des rebelles qu’une force d’inertie, et une immobilité complète finit nécessairement par être entraîné ou renversé.
Il faut agir ouvertement et pousser violemment les hommes en sens contraire ; il faut de ces mesures tranchantes dont on ne revient pas, et qui forcent les plus indécis à‘ se compromettre avec l’un des partis ; il faut surtout professer sa foi au dehors par le$
paroles et par les œuvres, appeler les scélérats , scélérats, et ne manquer jamais de les traiter comme tels dans toutes les occasions, et quel que soit le danger auquel on s’expose. Les belles phrases de sensibilité sur les malheurs d’une guerre civile couvrent une grande erreur. Sans doute si la succession légitime vient à manquer dans im pays, et que la nation se partage entre deux compétiteurs, le lien social étant rompu par l’absence momentanée de la souveraineté, la ligne du devoir cesse d’être clairement tracée ; les bons mêmes se divisent d’opinions, et l’Etat demeure appauvri, quel que soit le vainqueur ; mais dès qu’il y a révolte, trahison, tout ce que l’Etat renferme d’individus diffamés, ou dignes de l’être, se réunit bientôt sous cette sale bannière; tandis que tout ce qu’il y a de pur et de vertueux se range naturellement sous les drapeaux de la légitimité ; alors une bataille n’est plus qu’un grand et violent acte de la justice publique, dont les exécuteurs sont ennoblis par les dangers qu’ils affrontent , et le sentiment héroïque qui les anime.
Tel étoit l’état des choses à Novare le a4- Si, dans ce moment, on eût ouvert la cam-
pagne , et marché droit aux rebelles , c’en étoit fait de la révolution : l’enthousiasme avoit saisi l’armée; son^chef, dont les opinions prononcées étoient connues , venoit de s’assurer , par une démarche éclatante , la confiance de tous les bons. Le prince de Carignan s’étoit rangé volontairement sous les ordres du général nommé par le Roi.
Sa prompte obéissance avoit prouvé qu’un prince de la Maison de Savoie est toujours le premier soldat de son Souverain. En amenant avec lui toutes les troupes disponibles, qui, laissées sous l’influence du gouvernement rebelle, auroient été bientôt paralysées , dispersées ou séduites, Charles- Albert avoit, pour son début, rendu un service brillant à la cause royale, et son départ avoit jeté le plus grand découragement parmi les révolutionnaires. Il semble donc qu’il ne restoit plus qu’à agir; mais au moment où, sans recourir à aucun secours étranger, on pouvoit se promettre le plus prompt et le plus entier succès..... tout fut arrêté par celui sur lequel les royalistes comptoient pour le soutien de leur cause.
L’envoyé de Russie , usant de toute l’étendue de pouvoir d’un plénipotentiaire, entra en
négociation avec les rebelles, et, à sa <Iemanfle , les opérations militaires furent suspendues.
Qu’on juge du transport avec lequel l’autorité illégitime accepta cette intervention, qui se présentoit à elle comme une planche au moment du naufrage. En effet, les choses paroissoient désespérées : après lè départ du prince, tous ceux qui se trouvoient munis d’un peu de bon sens , et qui pouvoient se flatter de n’étre pas irrémissiblement compromis, avoient quitté la partie (i) Giflenga, César de Balbe , Belotti (2) , Ciravegna. etc. furent du nombre; et, soit dit en passant, personne ne crut à leur conversion ; ils par-
( i) Ce qui prouve que ces MM. regardolent la partie comme entièrement perdue , c’est que, parmi ceux qui suivirent le prince de Carignan à Novare , quelquesuns n’avoient travaillé jusque-là ni pour ce prince , ni pour la maison de Savoie , mais pour un prince étranger que nous nous abstiendrons de nommer, ne sachant pas s’il a eu connoissance de leurs projets, ni s’il y a adhéré.
(x) Ce Belotti étoitun de ces champignons qui croissent sur le fumier des révolutions. Diffamé au service d’Autriche, il avoit été condamnée trois ans de prison. Malheureusement on lui fit grâce.
vinrent seulement à se rendre suspects aux deux partis.
Quant à ceux à qui l’énormitc de leur crime ne laissait aucun espoir de pardon , le gibet s’offrant à eux pour seule perspective , ils dévoient nécessairement jouer de leur reste. Mais quelles étoient leurs ressources ? M. de la Tour étoit parvenu à faire connoître les ordres du Roi dans une grande partie du Piémont ; les soldats provinciaux refusoient de rejoindre leurs dépôts (i): le régiment de Savoie et les carabiniers royaux n’avoient point voulu reconnoitre le gouvernement intrus. Aussi le découragement devint général , plusieurs des chefs prirent des passe-ports, et le ministre de la guerre lui-même parla de se retirer à Alexandrie.
Réduite à cette extrémité , il semble que la junte n’avoit rien de mieux à faire qu’à publier les ordres du Roi, donner des passeports à tous ceux qui en avoient , besoin et se défendre immédiatement. Mais le ministre
(i) Ce ne fut qu’à force de séductions et de mensonges qu’on parvint à réunir deux ou trois bataillons provisoires à Alexandrie.
de Russie s’étant jeté entre elle et l’armée royale , la junte pensa que, derrière cette avant-garde, ily auroit toujours temps pour battre en retraite, et elle essaya d’affermir sou autorité chancelante ', en se déclarant nécessaire au maintien du bon ordre.
Le conseil de ville qui savoit très-bien que la peur rend les gens traitables , crut le moment propice pour se délivrer des terreurs qu’inspiroit la citadelle ; la junte parut disposée à la faire évacuer. Déjà les décurions avoient nommé M. le marquis d’Azeglio , officier général , pour commander la garde nationale qui devoit former la nouvelle garnison mais Derossi (S“-Rose) déclara que cet homme étoit trop prononcé , et il lui décerna les honneurs de l’exclusion.
Tel étoit l’état des choses , et la position critique où se trouvoient les rebelles, lorsque les événemens de Gênes vinrent relever leur courage , et prolonger de quelques instans l’agonie de la révolution.