VI
( 19-ao mars.) Charles- Albert lorsqu’il eut fixé le jour de son départ pour Novare , en
avoit informé les gouverneurs des trois principales divisions militaires, Gènes, Savoie, Novare. Le courrier expédié à Gènes (le chevalier de Germagnan ) y arriva le 21. Le soir du jour précédent le gouverneur avoit reçu les ordres de Charles-Félix , et la proclamatiou du 16.
La dépêche du prince portoit : « Que son » premier serment étant celui de fidélité au » Roi , et tout autre engagement étant pu- » rement conditionnel, il se soumettoit à » la protestation par larjuelle S. M. venoit » d’annuler tout ce qui avoit été fait , et » qu’en sujet fidèle il allait se mettre à la » tête des troupes bien pensantes. » (C’étoient ses propres expressions.) « Que l’ancien et le » nouveau ministère l’avoient,il est vrai,sup- » plié d’attendre le retour d’une députation » envoyée à Modène (i), mais que sous
(i) Le» députés éteient le cardinal Morozzo et le comte de Bagnasquc : ils dévoient représenter au Boi l’impossibilité de publier ses ordres, et l’engager à céder tant soit peu à la nécessité des temps. Le Boi refusa de les recevoir comme députés ; il les vit séparément et les traita avec bonté , mais sans rien cbangcr à scs déterminations.
» deux jours au plus tard, il auroit quitté » la capitale. »
Le contenu de cette dépêche ne fut point tenu secret : M. de Germagnan dit à plusieurs personnes l’objet de sa mission , et le bruit s’en répandit aussitôt. 11 falloit donc tirer le public de l’état d’incertitude où il se trouvoit; et le gouverneur, après en avoir conféré avec les syndics et quelques notables , se décida à publier les ordres de S. A. R.
le duc de Genevois. Dans le manifeste adréssé au peuple génois à cette occasion , le comte Desgeneys annonçoit le départ du prince comme imminent (i).
Jusqu’alors la tranquillité publique n’avoit point été menacée , mais la publication dont nous venons de parler détermina le commencement des troubles. A Gênes , comme ailleurs , les étudians se montrèrent les premiers. Quatre d’entre eux se présentent au gouverneur, lui demandent compte de son dernier manifeste, et protestent au nom de l’université qu’ils défendront la
(i) En même temps le gouverneur, dans un ordre du jour adressé à la garnison, lui enjoignoit de ne plus reconnoltre dorénavant les autorités de Turin.
constitution. Renvoyésavec l’exhortation de rentrer dans l’ordre, ils rassemblent plusieurs de leurs camarades, parcourent la ville en proférant des injures et des menaces, et jettent l’alarme parmi les paisibles babitans.
La ville deGénes, comme tous les grands ports de mer, nourrit dans son enceinte un peuple de journaliers toujours au service du premier qui veut les enrôler, et prêts, pour de l’argent, à commettre tous les désordres.
Nous verrons bientôt le parti qu’on sut en tirer. Le soir du ai , le gouverneur revenoit d’une promenade qu’il avoit faite dans la ville pour témoigner de la confiance aux habitans. Constamment suivi par un groupe d’étudians qui crioient derrière lui vive la constitution ! il fut à peine rentré que l’attroupement se grossit et prit un caractère séditieux. La populace se jeta à l’improviste sur deux petits postes , s’empara des armes, et vint assiéger le gouverneur dans son palais. Sa situation devenoit d’autant plus critique que toute communication se trouvoit interceptée, et qu’il n’y avoit plus moyen de porter des ordres aux troupes.
Dans cet embarras, le jeune marquis d«
Sommariva , lieutenant aux dragons du Roi (i), vint au secours du gouverneur. Il se fait ouvrir la porte, le sabre à la main, s’élance au milieu de la foule , s’ouvre un passage , et, quoique atteint de plusieurs blessures, arrive au quartier de la cavalerie. Quelques instans après on rapporte son casque au comte Desgeneys , qui le crut tué ou prisonnier..
Le comte de Villette , sous-chef d’étatmajor partit aussitôt sans attendre d’ordre, et parvint jusqu’à la caserne , où les dragons éloient déjà à cheval. Le brave jeune homme qui les commandoit avoit reçu deux coups de sabre sur la tête et deux coups de stilet par derrière : il répondit au comte de Villette qui lui offroit de prendre le commandement de ses cavaliers, et l’invitoit à aller faire panser ses blessures : Jt: puis me tenir à cheval, et je ne quitterai pas mes dragom.
Le chevalier Richeri , avec quelques carabiniers se jointàce détachement, et, sous les ordres du comte de Villette, ils se portent au galop vers le palais du gouverneur , char-
(i) Il avoit sons ses ordres un détachement de trente hommes.
gent et culbutent tout ce qu’ils trouvent sur leur passage , et nettoient entièrement la grande rue et la place de' Banchi. *
C’étoit le moment de se retirer dans les forts, et de n’occuper plus que quelques points principaux, d’où on auroit battu la ville, pour l’obliger à livrer les chefs de la sédition. Mais la charge de cavalerie et les nombreuses patrouilles qui parcouroient Gènes , avoient rétabli momentanément la tranquillité. Le gouverneur, toujours enclin à la douceur, se contenta d’annoncer que tout attroupement seroit dissipé par la force, et qu’à la moirulre résistance les troupes feroicnt feu. Deux canons furent placés en batterie sur la terrasse de Ponte-Real pour protéger le palais.
Il ne se passa rien de bien important dans la journée du 22. Les postes furent doublés et les troupes paroissoient animés du meilleur esprit, surtout le régiment de Montferrat qui demandoit hautement à charger.
Cependant il étoit impossible que les rebelles d’Alexandrie n’eussent pas des intelligences dans Gènes, ainsi que le commandant du corps franc , Thomas Pastoris , favori du comte de Saluce , qui avoit fait
son insurrection particulière à Savone, et avoit envoyé jusqu’en^ Sardaigne des ordres du jour incendiaires. Les révolutionnaires d’Alexandrie et de Savone avoient des complices dans tous les corps pour seconder leurs projets. Broglia, Monzani, etc., dans le régiment de Montferrat ; Trôna, Moccagatta,etc. , dans celui de la Reine; Zuccarini, dans l’artillerie; Crezia, dans la légion légère, étoient des boute-feux qui alloient répétant et envenimant toutes les calomnies inventées contre le gouverneur. A les entendre, les ordresdu Roi étoient controuvés; le général Desgeneys vouloit compromettre la garnison et les habitans, afin de pouvoir plus aisément livrer la ville aux Autrichiens , dont il avoit reçu six millions pour prix de sa trahison ; l’argent étoit déjà transporté à bord du brick de S. M. le Zéphyr.
Le gouverneur voyant que la fermentation augmentoit, et qu’il n’y avoit pas à se fier sur les marques d’attachement que les habitans de Gênes lui avoient donnés jusqu’alors, pensa de se retirer au palais ducal, où il auroit été entièrement à l’abri d’une surprise. De concert avec son état-major, il arrêta une nouvelle disposition des troupes
pour le lendemain : en attendant, la garde du palais ducal demeuroit confiée aux carabiniers de la légion légère, et le parti révolutionnaire, sentant que le moment favorable pourroit lui échapper, faisoit ses derniers efforts pour obtenir la défection des troupes, en leur persuadant qu’elles étoient trahies, et que le gouverneur vouloit les livrer aux Autrichiens.
(a3 Mars.) Le lendemain, le comte Desgeneys convoque les principales autorités civiles, leur fait part de la résolution qu’il avoit prise de se replier vers les forts, et d’ahandonner à leurs soins la sûreté de Gênes, moyennant l’organisation d’une garde nationale. La conférence duroit encore lorsque le courrier de Turin arrive. On se presse autour du bureau , on se hâte de décacheter et de lire les lettres ; malheureusement aucune ne faisoit mention du départ du prince qui avoit été de quelques heures postérieur à celui du courrier. Aussitôt les agitateurs se répandent de tous côtés , crient comme des forcenés que le gouverneur en avoit imposé au public ; que la constitution régnoit à Turin , qu’elle devoit régner à Gênes, et que
M. Desgeneys devoit payer de sa tête sa trahison (i).
Trois sergcns de la légion légère, Faraud , Rolla et Robioglio, guidés par leur sergentmajor Simondi , se rendent au quartier, et appellent aux armes les soldats. M. Dhô, adjudant-major, Teut les arrêter; mais il est poussé contre le mur, et tenu en joue jusqu’à ce que toute la troupe soit hors du quartier. Le major Crézia , présent à ce tumulte, demeure spectateur tranquille. Au sortir de la caserne, les révoltés rencontrent leur capitaine , M. Arnaud , qui tire son sabre, et leur déclare qu’ils ne passeront qu’après l’avoir tué : il tombe aussitôt atteint dans la poitrine de deux balles parties des fusils de Rolla et de Robioglio. Le major Crezia accourt en criant : vive la constitution ! ^et rejoint les factieux. Suivis d’une foule immense , ils débouchent sur la place du palais ducal. La garde étoit sous les armes , retranchée derrière une forte barrière, le sous-
(i) Le colonel Brondel du régiment de Saluce, dont le corps étoit à la garde de l’arsenal , vint déclarer au gouTemeor qu’il ne répondoit plus de sa troupe.
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lieutenant Petrini se détache de la troupe et vient parler à l’oreille au sergent Simondi, puis il revient en courant et fait signe de la main aux soldats. À l’instant la barrière est abattue, et toute' la garde se réunit au corps des révoltés. L’affluence du peuple va toujours croissant; cette niasse effrayante, entraînant tout ce qu’elle rencontre , se porte à la place de’ Bianchi, sous le palais du comte Desgeneys, et l’on n’entendoit qu’un cri affreux et prolongé : à bas le gouverneurl Si la batterie avoit joué pendant quelques minutes, l’élite des scélérats étoit anéantie , la foule dispersée et la retraite vers les forts parfaitement libre ; mais le gouverneur ne put se résoudre à cette mesure extrême, quoique nécessaire : il fit signe de ne pas tirer. Le signe de convention n’est pas plus tôt donné , qu’en un clin-d’œil les pièces sont enlevées de la batterie ; les cris de la populace redoublent, et la porte va bientôt être enfoncée. On propose au général de fuir ou de se cacher ; mais , quoiqu’il n’ignore pas que sa vie est particulièrement menacée, il rejette ce qu’il appelle d’indignes moyens, et descend pour se présenter à la populace. A peine avoit-il descendu la moi*
tié de l’escalier que la foule enfonce la porte, se jette sur lui , s’empare de sa personne et l’entraîne hors du palais.
Livré à cette multitude furieuse , au milieu des cris de mort, en proie aux insultes de tout genre, les pistolets, les sabres, les poignards toujours dirigés contre lui , il arrive dépouillé de ses habits , tout couvert de sang, mais respirant encore, sur la place Campetto. L’archevêque (i) averti du danger imminent où se trouvoitle gouverneur étoit accouru au devant de lui. Revêtu des marques de sa dignité, ce vénérable prélat se fait jour à travers la foule , se place à côté du comte Desgeneys , et parvient , aidé de quelques autres personnes, à le faire entrer dans la maison d’un nommé Sciacaluga , pour tâcher de le soustraire à la fureur de la populace.
Pendant le trajet, des inconnus se tinrent constamment à côté du gouverneur; ils avoiept le poignard levé sur sa tête, mais en même temps ils le défendoient contre les assassins qui menaçoient à tout instant
(i) Monteigneur Lambrotchini.
( 'Gi )
de se porter aux derniers attentats. On aime à croire que ces hommes cachoient, sous l’apparence d'une ruse atroce , un cœur humain et des intentions vertueuses.
Parvenu à mettre en sûreté la malheu> reuse victime, le digne archevêque ne l’a-‘ bandonna point ; il l’a fait transporter dans une chambre écartée; là, d’après le conseil du prélat et de quelques autres personnes respectables , on procède immédiatement à la création d’une junte provisoire. On mit quelque longueur dans la nomination des membres qui dévoient composer ce nouveau gouvernement , afin de gagner du temps , et de laisser le peuple se tranquilliser par degrés, en lui donnant une espèce de distraction.
Le général d’Yson, qui avoit autrefois commandé la division de Gênes, conservoit encore une certaine popularité ; il fut nommé président de la junte. On procéda ensuite à l’élection des autres membres, et chaque nomination étoit annoncée des fenêtres du négociant Sciacaluga au peuple assemblé sur la place, pour qu’il y donnât son assentiment par acclamation. Quelques membres avoient déjà été élus de cette fa-
çon , lorsque le sergent Simondi entra dans la chambre où étoit le gouverneur, et frappant de son sabre sur la table , il dit ; « Le » major Crezia doit en être. » Le major Creziafutélu; mais quand on vint à le proclamer, plusieurs voix s’écrièrent : « Quel « est ce Crezia , nous ne le voulons pas. »
Alors le sergent Simondi , s’approchant de la fenêtre, cria , d’une voix forte : « E quello che ha fœtto o romescio. » ( C’est celui qui a fait la bagarre. ) Cette explication fut reçue avec un applaudissement général, et Crezia prit sa place dans la junte provisoire.
A cinq heures du soir, le comte Desgeneys fut transféré, à travers un peuple-immense, au palais ducal ; il eut à ses côtés, pendant tout le trajet, l’archevêque et le général d’Yson.
Depuis lors , jusqu’au rétablissement de l’autorité légitime , le gouverneur de Gênes fut^ toujours gardé à vue, au palais ducal, par la garde nationale. Entre les fauteurs de la révolte , les uns continuoient à demander sa mort; d’autres, plus prudens, vouloient le réserver comme un otage, afin de pouvoir, dans tous les cas, se soustraire
au juste châtiment qui les attendoit. La junte provisoire n’osa jamais, quoiqu’elle l’eût bien voulu, ni le mettre en liberté, ni même favoriser son évasion; tant il est vrai que toute autorité illégitime est marquée du sceau de l’enfer, et n’a plus de puissance que pour le mal.
Suivant l’usage des intrus, les membres du nouveau gouvernement avoient voulu être nommés par le comte Desgeneys , qui n’étoit plus alors en état de rien refuser; la garnison auroit pu sans doute protester, mais les chefs des corps, ou gagnés ou timides, trouvèrent plus simple de se soumettre , et passèrent ainsi sous l’influence de la junte d’Alexandrie. Le jeune marquis de Somariva et le chevalier Richeri ne reconnurent point l’autorité illégitime à la tête des détachemens qui étoient sous leurs ordres, ils sortirent de la ville, et se rendirent à Modène.
Aussitôt après l’arrestation du gouverneur, la populace se porta dans plusieurs endroits de la ville, et y commit une foule de désordres. Le plus grand tumulte fut au port, où elle s’empara d’une batterie, et la dirigea contre le brick le Zéphyre^ tandis
qu'une multitude de chaloupes alloient y donner l’assaut. C’étoit encore un moment propice : en lâchant une seule bordée , on auroit aisément coulé bas ces esquifs; mais le gouverneur étoit prisonnier, il pouvoit devenir victime de la moindre résistance :
cette fois il y avoit une raison de ne pas tirer.
A la suite de ces événemens , la junte d’Alexandrie nomma Régis , gouverneur militaire de Gènes; ses fonctions se bornèrent â presser le départ des troupes pour Alexandrie ; elles commencèrent à défiler le a5.
Le premier acte d’autorité de la junte provisoire fut un crime : elle décerna des récompenses' aux compagnies de la légion légère qui avoient commencé la révolte; une gratification particulière fut accordée aux quatre sergens , parmi lesquels étqjent les assassins du capitaine Arnaud. Tout cela se fit à la sollicitation du major Crezia, qui demanda aussi à la junte de Turin que les quatre scélérats fussent décorés du grade d’officiers. Cette junte, qui n’avoit pas rougi de signer la promotion de Ritta-
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tore (i), ne pouvoit raisonnablement se refuser à accorder le même honneur à ceux qui lui présentoient les mêmes titres de gloire : ils furent promus.
Telle est en abrégé l’histoire de la révolution de Gênes, qui rendit l’espérance à la junte et aux ministres constitutionnels.
Derossi ( S*®.-Rose ) ne parla plus de se retirer à Alexandrie (a) ; Dal Pozzo et lui reprirent leurs travaux. On redoubla d’efforts pour organiser les bataillons de chasseurs et les bataillons provisoires. On s’occupa de chasser, sans délai, tous les employés qui ne s’étoient pas montrés partisans du nouveau régime. La nomination des chefs po-
(1) L’assassin du lieutenant-colonel Desgeneys.
(2) Il n’en falloit pas tant à cet ardent visionnaire pour lui rendre ses illusions. Deux jours auparavant, sur la simple nouvelle que le régiment des dragons de la Reine avoit défectionné , il publia un ordre du jour, qui paroit écrit dans leparoxisme de la fièvre. Il se rend à lui-memele témoignage qu’il est une autorité légitime, et assure les insurgés piémontais de la gratitude de leur Souverain et de l’appui de la France , comme s’il eût parlé au nom de Cbarles-Félix et de Louis XVIII :
ulgus me sibilat ,
Jt mihi plaudo ipse domi.
( iG6 )
litiques annula l’influence de tous les com mandans militaires , et suspendit le cour des administrations provinciales. La junte d Turin conclut une espèce d’arrangem en tavei celle d’Alexandrie, en vertu duquel lesprc n)otions faites par cette dernière au momen de la révolte furent diminuées d’un grade, e à ce prix confirmées ( i ). Les officiers retraité «U à demi-solde furent encadrés dans le, nouveaux bataillons. On alla jusqu’à enleve:
au commandant de Fenestrelles ses viem soldats de garnison pour les transformer er chasseurs. En même temps on débitoit , dan!
le public, avec une effronterie risible les nou velles les plus absurdes. Tantôt le roi d< France avoit abdiqué en faveur du dui d Orléans , et la constitution espagnole venoit d’être proclamée à Paris (a); tantôt l’ar mée autrichienne qui marchoit sur Naple<
(j) De ton» les officiers promus par la junte d'Alexandne. Derossi ( S«e-Rose ) est le seul dont le nom n, »e trouve pas dan» les listes de promotions de la junte
de Turin. Mais l’emploi qu’il cxerçoit valoit bien ui. grade.
(a) L’ambassadeur de France protesta officiellement contre celte assertion du ministre de la guerre.
avoit été surprise et massacrée dans les défilés deTAbruzze, sans qu’il fut échappé un seul homme pour porter la nouvelle de ce désastre. D’autres fois le comte de la Tour avoit été poignardé, et tout le corps d’armée de Novare étoit parti pour Alexandrie.
Mais, en dépit de toutes ces jongleries, les hahitans de la capitale ne prenoient aucune part à la révolution, et ceux d’Alexandrie leur reprochoient d’être de glace (i). Vainement quelques polissons, échappés à la férule des professeurs de Pavie, vinrent à Turin ranimer de leur souffle le feu mourant de la liberté ; ils ne firent de prosélytes que dans la maison de force (appelée la Générale), d’où ils tirèrent un certain nombre de filles perdues, pour partager avec elles les douceurs de l’indépendance.
Cependant l’envoyé de Russie n’avoit point interrompu le cours de ses négociations; mais les prétentions des rebelles augmentoient avec leurs folles espérances.
Ce ministre , qui renonçoit avec peine au
(i) Il vostro gelato Torino , écrlvolt le Républicaia dans son dépit. Voyez la gazette piémontaise du tg mars i8ii.
beau rôle de pacificateur, alla jusqu’à proposer ( Mirum dicta ) une amnistie générale pour les coupables , et des modifications dans la forme du gouvernement (i). Sans
(i) Je vais mettre sous les yeux de mes lecteurs les articles de ce traité, car c'en étoit un.
i” Amnistie entière pour tout ce qui s’ëtoit passé avant l’abdication jusqu’au grade de sergent inclusivement ( y compris apparemment les assassins du chevalier Desgeneys et du capitaine Arnaud )!
2 '’ La vie et les biens saufs à tous les chefs de la révolte , à qui on délivreroit dos passe ports pour aller où bon leur sembleroit.
3“ Le pardon sans restriction à tons les officiers qui n’aurolent trempé dans la révolte que depuis l’abdication.
L’engagement de la part du ministre d’obtenir , sous une forme adoucie , une restreinte quelconque au pouvoir royal.
Les rebelles, extrêmement chatouilleux sur les égards personnels qui leur étoientdus,s’offenscrenf presquede ces conditions. Ils demandèrent une amnistie sans exception , une amnistie hokokable. Ce mot étoit propre à mettre enfuiteleplus intrépidephilantrope;mais l’envoyé de Russie tint ferme, et pour rompre les négociatio ns, il ne fallut pas moins que le mouvement des troupes d’Alexandrie , qui s’avancèrent surNovare, contre la foi des promesses. Alors , voyant que les factieux ne respeo-
doute Charles-Félix n’auroit jamais souscrit à un pareil arrangement , et l’on pouvoit s’en fier à ce roi, vraiment roi, pour ne pas avilir ainsi la majesté du trône ; mais toujours ces fatales négociations firent-elles perdre un temps précieux, et la cruelle manie de clémence, qui, depuis sept ans, bouleverse le monde, fut, cette fois encore, la cause de notre perte. Oui, de notre perte, si je compare l’état où nous nous trouvons, à celui dans lequel nous auroit laissé une guerre civile de quelques semaines, peutêtre seulement de quelques jours. Au lieu d’une régénération subite et complète , d’un anéantissement total et instantané du parti révolutionnaire, suite infaillible du développement de l’esprit national, et de l’énergique impulsion qu’auroit donnée aux âmes une guerre dont aucun Piémontais n’eût été spectateur indifférent, qu’avonsnous vu ? l’élan vertueux de l’armée , contenu, comprimé même ; l’esprit public s’endormir dans les interminables longueùrs
toient pas plus les engagemens pris avec lui que ceux contractés avec leur Souverain , le ministre les abanbonua à leur malheureux sort.
des jugemens ; cette foule de criminels expulsés inquiéter le citoyen paisible par des ^ correspondances coupables; enfin, une oc- ] cupation étrangère , plaie si douloureuse pour l’orgueil national.
Pendant qu’à Turin on traitoit ainsi les intérêts du Hoi à l’insu du Roi, Charles- Félix crut nécessaire d’éprouver davantage encore l’obéissance d’un prince que le mauvais parti avoit osé présenter comme son chef. Cette épreuve fut douloureuse : au moment où Charles-Albert se flattoit de concourir bientôt au rétablissement de l’ordre | et du bonheur dans sa patrie, où il s’apprê- | toit à sceller de son sang, s’il le falloit, sa profession publique de haine aux traîtres et à la trahison , il reçut la défense de s’exposer sous les drapeaux qu’il avoit lui-même amenés, et la cour de son beau-pçre lui fut désignée pour sa résidence.
Quelque mortifiant que fut cet ordre, le [ prince n’hésita pas à obéir ; il licencia sa cour, prit congé de ses camarades d’armes , et partit dans la nuit du ag au 3o , accom- ‘ pagné d’un seul écuyer, le comte de Coste.
Cette nouvelle attrista l’armée , et une preuve certaine de la confiance qu’avoit
inspirée la franchise des discours et des actions de Charles-Albert se trouve dans la proposition faite au Roi par le comte de la Tour, de confier à ce jeune prince le commandement en chef de l’armée fidèle , dont ce général n’auroit gardé le commandement qu’en second.
Le départ du Prince ne changea rien à la stagnation des affaires. Depuis quelques jours, le colonel des carabiniers, resté à Turin avec son corps, par autorisation spéciale , se méloit aussi de négociations ; genre d’escrime pour lequel, dans les circonstances préseni es, sa qualité de militaire auroit dû lui inspirer une forte répugnance. Pendant qu’il se jouoit à la diplomatie, on travailloit sourdement sa troupe ; le service de l’arme facilitoit toute espèce de séduction.
Quelques officiers promus par la junte, quelques perfides maréchaux-des-logis favorisoient les vues du ministère. En vain des officiers clairvoyans avertissoient le colonel qu’il étoit temps de partir, le penchant diplomatique l’emportoit ; mais bientôt M. Cavasanti alloit apprendre qu’il est dangereux pour un militaire de vouloir sortir de ses attributions.
Annibal Derossi ( S'®.-Rose ) n’avoit point oublié, dans sa bonté prévoyante, d’appeler le duché de Savoie à partager le bienfait de la régénération italienne ; et vraiment ce pays, qui s’est toujours distingué par sa fidélité , méritoit bien des soins tout particuliers.
Dès le moment de l’abdication tous les ordres du gouvernement intrus avoient été régulièrement publiés ; mais la junte ne pouvant attribuer cette docilité à un véritable dévouement, avoit déjà nommé le général Guillet(i) pour successeur au comte d’Andezeno.
La garnison de Chambéry comptoit plusieurs officiers de la première distinction.
Le général marquis d’Oncieux, le colonel baron Righini, le major de la Flechère, le comte de Villette, chef d’état-major, etc.
Malheureusement le haron Righini, dont le corps étoit le plus considérable, n’avoit jamais pu obtenir du ministère qu’on le •iébarrassât de quelques officiers corrompus et indisciplinés qu’il avoit plusieurs fois
(i) Un de ceux chez qui les frères et amis tenoient leurs réunions.
signalés comme capables de toute espèce de crime. De ce nombre étoient Pachiarolti, Ceppi, Vigna et quelques autres encore (i). Les événemens de Piémont ne furent pas plutôt connus en Savoie , que ces officiers firent parade de leurs mauvais sentimens, et, dans une réunion, chez Pachiarotti, prêtèrent serment tous ensemble à la constitution.
D’un autre côté, l’insurrection de Grenoble coïncidoit merveilleusement avec la révolution piémontaise. Les perturbateurs ayant été comprimés, une centaine des leurs, presque tous étudians , se réfugièrent à Chambéry, où ils alloient, réchauffant la , vieille bile de quelques acquéreurs , gens rancuneux qui ne pardonnent point à la société de ne pas les laisser jouir à I.i fois des profits du vol et des honneurs de la
(i) Sur les instances réitérées du colonel, Pachiarotti avoit été enfin transféré dans le régiment de Mont-Ferrat ; mais le ministre eut soin de nommer Broglia à sa place. C’est ainsi que M. de Saluce , connoisseur habile, savoit changer les acteurs sans avoir besoin de changer les rôles. Au reste , cette nomination n’eut pas de suite, à cause des événemens postérieurs.
probité (i). Cette canaille réunie fit ses farces : il y eut un repas libéral , une promenade dans la ville , quelques vitres cassées, en tout un tapage assez modeste. Rien n’auroit été plus facile que de prévenir ce désordre ou de le faire cesser; mais le gouverneur ne prit aucune mesure. (2) Libres de leurs actions, les vagabonds étrangers s’entendirent avec les traîtres du régiment d’Alexandrie et avec le major Gatinaza de la légion légère , l’un des coryphées du parti.
Pacbiarotti s’étoit rendu à Turin , afin de combiner ses opérations avec le ministre de la guerre. En son absence, ses camarades formèrent le projet de soulever le régiment d’Alexandrie , d’emprisonner le colonel, le gouverneur, ainsi que les principales autorités, et de renverser le gouvernement du Roi.
(1) Un de ces acquéreurs , M. Gruaz , a tenu des clubs dans sa maison de campagne pendant les trente jours. II est membre du conseil de ville.
( 2 ) Les étudians ne furent renvoyés qu'après la publication des ordres du lloi.
(3) On surprit une fois un de ces messieurs dans 1« quartier du régiment, endoctrinant les soldats.
■ Otgihri:)0- l^-ivOD^lc
Iæ jour et l’heure sont fixés pour l’exécution du complot. Le mars, à dix heures du soir, les officiers subalternes se portent en secret à la caserne ; mais ils avoient affaire à un chef vigilant , qu’il n’étoit pas aisé de surpendre. Le colonel Righini se présente tout à coup : secondé des officiers supérieurs , il fait tout rentrer dans l’ordre ; et les malveillans durent se retirer avec l’intime conviction que le colonel ne cèderoit qu’à la force, et jamais à d’autre argument.
Cependant il falloit prendre une décision. La proclamation de Charles -Félix, déjà connue de plusieurs individus des deux partis, ne pouvoit être tenue plus long-temps secrète; d’ailleurs, l’ordre formel de S. M. portoit de la publier sans retard. Au fond , il suffisoit de faire partir toutes les troupes, excepté les chasseurs de Savoie , pour être parfaitement libre d’opérer la contre-révolution ; c’est ce que le général d’Oncieux et d’autres officiers firent observer au gouverneur ; mais cette mesure mettoit à la merci du gouvernement rebelle trois bataillons d’infanterie (i). Il
(i) Peu de jours après l’abdication, deux divisions des
parut convenable d’essayer auparavant ce qn’on pourroit obtenir de l’esprit des ofiûciers, et l’on convint que le a4, au matin, les commandans des corps broient les or* dres souverains à la garnison rassemblée sur la place.
Avant d’exécuter ce projet, le gouverneur jugea à propos de convoquer chez lui l’état-major de la division et les commandans de corps. Entre ces derniers , le major Gatinara insplroit des craintes qui n’étoient que trop fondées. Le comte d’Andezeno lui confia son dessein , et l’engagea , par toutes les raisons capables de toucher un homme d’honneur à le seconder de sou influence ; mais c’étoit parler à cet officier une langue inconnue. 11 répondit avec une franchise honteuse : « Qu’il avoit donné sa parole , et qu’il ne pouvoit pas y manquer » : quelle probité ! Le gouverneur lui donna sa démission avec l’ordre de quitter immédiatela ville et le duché.
chevau-légers de Piémont stationnées à Chambéry , reçurent l’ordre de se rendre à Alexandrie. Le gouyernenr ne s’opposa point à leur départ ; mais M. le comte de Sonnaz qui les commandoit , arrivé à Suze , prit un «hemin de traverse et les conduisit à Novàre.
■ Bigilizet
Malgré le départ de Gatinara, on trouva qu’il n’étoit pas prudent de publier les Ordres du Roi , tant que le régiment d’Alexandrie seroit à Chambéry : le baron Righini offrit d’emmener son corps. Bien instruit des dangers qui le menaçoient, le colonel se dévoua généreusement.
Après le départ du régiment d’Alexandrie et du bataillon de la Légion légère qui l’avoit suivi de près , rien n’empéchoit plus la publication des ordres du Roi. Le colonel de la Fléchère répondit de ses braves chasseurs, le marquis d’Oncieux, des habitans ; et le gouverneur, pleinement rassuré, se laissant vaincre par les vives instances de tous les officiers, monta à cheval ( a6 mars), parut sur la place, entouré de son état-major, et fit la contre-révolution aux cris de vive le Roi ! aux transports d’alégresse de tout un peuple qui, depuis plusieurs jours, attendoit ce moment avec impatience.
( a4 mars. ) Nous avons laissé le régiment d’Alexandrie sur la route de Piémont. A la première étape, on rencontra le capitaine Pachiarotti qui revenoit de Turin avec ses instructions. De concert avec le lieutenant
la
Paneri (i) , il avoit déjà tramé la perte de son colonel et de tous les officiers qui lui faisoient ombrage. Le complot eut son exécution à S'-Jean-de-Maurieune , où le régiment lit halte. Le colonel courut risque de la vie. Le aü, il futarrèté lui, cinq autres officiers , et le commandant de la place (a).
Après avoir commis ce crime , Pachiarotti prit le commandement du corps, et fit partir pour Turin le baron Righini, escorté comme un malfiiiteur , et ayant Paneri à ses côtés.
Le ministre de la guerre, qui avoit peutêtre été sous main la cause de tout ce qui
(i) Commandant de la station des carabiniers royaux à St.-Jean-de-Maurienne.
(a) On essaya d’exciter les soldats contre leur chef par les calomnies les plus atroces : le baron Righini deroit dans lai nuit faire massacrer tous les officiers dévoués à Ut cause sacrée de la patrie, et U avoit empoisonné le pain et le vin du soldat. Le colonel étoit aimé des siens ; un sergent nommé Odone vint sur la place ; et, versant du vin dans son verre , il but jusqu’à trois fois en disant : Si le colonel a empoisonné le vin , je me trouve heureux de mourir de sa main ! Pachiarotti furieux le fit charger de fers, et loi envoya un médecin pour arrêter l'effet du poison.
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éloit arrivé au baron Righlni , se hâta de venir au-devant de lui jusqu’à sa voiture :
il le fit mettre immédiatement en liberté , lui renouvela plusieurs fois des offres de service et l’expression de ses regrets les plus vifs sur tout ce qui s’étoit passé. Le colonel ne profita de cette haute protection • que pour obtenir un passe-port, et retourner à Chambéry offrir de nouveau ses services à l’autorité légitime.
Derossi , loin de punir un si infâme exemple d’indiscipline, nomma Pachiarotti lieutenant-colonel, et lui laissa le commandement du régiment. Plusieurs de ses complices furent avancés , entre autres Paneri qui reçut le grade de capitaine.
Depuis le 20 mars , le régiment de Savoie étuit a Turin. Son chef l’y retenoit dans l’espoir qu’il se présenteroit une occasion de servir le cause royale : mais- l’arrivée du régiment d’Alexandrie, bien supérieur en nombre, et guidé par des officiers qui ne pouvoient espérer de salut que dans la continuation du désordre, ne permettoit pas au major de la Fléchère de rester plus longtenaps. Il déclara au prétendu ministre l’intention où il étoit de partir avec son corps
pour la Savoie (i). Derossi y consentit sans peine. Comment se flatter de pouvoirséduire un régiment qui avoit résisté à de si fortes attaques ? d’ailleurs il eût été difficile d’empêcher ce départ. Le ministre, à cette occasion , publia l’ordre du jour suivant , qui décéloit à la fois ses désirs et ses craintes.