ORDRE DU, JOUR
Soldats de la brigade de Savoie ! vou»
retournez dans votre chère patrie. Mais songez que c’est pour revenir bientôt en Piémont, réunis à vos braves camarades des contingens provinciaux.
Soldats ! vous êtes le plus ancien des régimens de l’armée. Vous en serez toujours l’exemple dans un jour de combat. Nos dangers sont les vôtres. Si la différence du langage et des mœurs nous sépare, pensez que depuis trois siècles nous combattons sous les mêmes drapeaux, et que nous avons illustré ensemble les rochers de nos Alpes ,
(i)M.de laFléchère avoit reçu des ordres directs du comte d’Andezcno , gouveroeur du duché de Savoie.
pour fonder et accroître la puissance ^de cette noble race née parmi vous.
En rentrant en Savoie, vous connoîtrez les vœux de vos familles, vous entendrez cette voix générale des hommes de bien , tous ralliés dans le désir des institutions qui tempèrent le pouvoir des rois, et assurent la prospérité des peuples.
Si vos concitoyens vous demandent où en sont les affaires du Piémont, répondezleur qu’il n’est que trop vrai que l’armée piémontaise est divisée en deux camps. L’un est à Novare, l’autre à Alexandrie. Mais ajoutez que la sainte nécessité de défendre la patrie va les réunir; et jurez-leur en notre nom que jamais un Piémontais ne sauroit pousser l’égarement jusqu’à introduire l’étranger dans son pays.
Adieu Savoyards! les Piémontais vous aiment , vous estiment et vous attendent.
Turin, le i" avril 1821.
Le régent du ministère de la guerre et de la marine ,
Le comte de SAINTE-ROSE.
Le départ de la brigade de Savoie privoit d’ûn grand secours le corps des carabiniers royaux. Ces deux régimens se prètoient un mutuel appui, et s’entendoient pour faire le service dans la capitale sans reconnoître l’autorité illégitime; Mais du moment où la brigade de Savoie s.e trouvoit remplacée par celle d’Alexandrie, et qu’aux dangers de la séduction aboient se joindre des dangers d’une autre sorte , la place n’étok plus tenable pour les carabiniers. Le nombre des suborneurs augmentoit chaque jour (i).
M. Cavasanti, tout entier à la diplomatie, avoit manqué des occasions précieuses (2); maintenant il ne lui restoit qu’à emmener promptement son corps, sous peine den’ètre plus à temps pour peu qu’il voulût tarder.
Dans cet état de choses , le colonel partit seul de sa personne, et se rendit à Novare, sans donner aucune disposition pour le ba-
(i) Les plus actifs ctoient Paris et .Sala, de l’ancienne gendarmerie française , Alemandi , Comaglia , sous-ofiiciers promus par la junte , et Paneri dont nous avons parlé plus haut.
(a) 11 fut question plusieurs fois d’enlever la junte entière , et de la conduire prisonnière à Novare.
taillon de carabiniers qu’il laissoit à Turin.
Le régiment d’Alexandrie arriva dans cette capitale te 3 1 au soir. Comme sa discipline tout-à-fait libérale effrayoit beaucoup de monde , on lui fit un accueil distingué.
Touslesgens querelleurs jusqu’aux moindres mâtins. Au dire de chacun ctoient de petits saints.
La ville envoya à la rencontre de ce corps des députés qui portèrent aux soldats une gratification de 3,aoo francs. Toute la canaille de la ville fut payée pour précéder le régiment et l’accompagner dans les rues avec les cérémonies d’usage. Une illumination volontaire fut ordonnée à coups de pierres dans les vitres, et chacun eut soin de se retirer et de bien fermer sa porte , de crainte de prendre part à la joie publique.
Le premier avril de bonne heure, le bruit se répand que les carabiniers seroient attaqués dans leur caserne. Dans la matinée, le colonel absent , et le lieutenant-colonel chevalier Desgeneys reçoivent leur démission.
Il n’y avoit plus un instant à perdre.; le beutenant-colonel rassemble les officiers :
* Je ne puis plus vous forcer à m’obéir, » leur dit-il , puisque le gouvernement ac-
» tuel m’a donné ma démission; mais je » suis encore de droit votre chef; je vous » déclare que je pars pour Novare, et que » tous ceux qui ont de l’honneur doivent » me suivre. «Ils répondent tous d’une voix, qu’ils ne reconnoissent que lui pour chef, et qu’ils le suivront partout. Les dispositions sont aussitôt données pour partir dans la nuit. Mais quoique le quartier fut fermé , le gouvernement ne tarda pas à être averti des préparatifs qui se faisoient, par le moyen des espions qu’il avoit dans le corps. Bientôt on se dit que les carabiniers doivent partir; les curieux et les émissaires se réunissent en groupe sur la place Carline. Le régiment d’Alexandrie reçoit l’ordre de se mettre sous les armes et d’occuper la Place-Château. II par oit que le but du ministre de la guerre étoit d’intimider par ces démonstrations hostiles, et par de sourdes menées, les officiers des carabiniers, pour les forcer ainsi à retarder le départ, ce qui étoit obtenir gain de cause dans ces circonstances. Mais les préparatifs n’en furent poussés qu’avec plus d’ rdeur : enfin les portes du quartier s’ouvrent, et les carabiniers sortent et se forment par compagnies à pied et à cheval.
Alors commence le tumulte , quelques bourgeois et quelques militaires répandus parmi les spectateurs apostrophent les soldats et les exhortent à ne pas abandonner la cause de la constitution. Tout d’un coup, Cornaglia et Vandagna, deux sous-officiers, le sabre à la main éparpillent leurs compagnies aux cris de vive la constitution ! Le peuple se mêle aux soldats; dans un moment tout est confusion; quelques traîtres lèvent le sabre sur Içurs officiers; mais ceux-ci tiennent bon , réunissent les soldats fidèles, donnent à haute voix leTaourg de Chivasso pour lieu de ralliement, et partent en prenant le chemin de Montcallier. Pendant que tout cela se passoit, Vandagna , à la tête de quelques carabiniers à cheval, se portoit au grand galop sur la Place-Château, en criant : Five la constitution! Il paroît que des cavaliers bien intentionnés , s’étoient joints à eux dans l’espoir de pouvoir traverser la ville et déboucher directement sur le chemin de Novare; mais lorsque cette petite troupe arrive sur la Place-Château, le régiment d’Alexandrie , qu’on avoit exaspéré Contre les carabiniers , les reçut avec une décharge générale; un seul carabinier fut tué; mais
plusieurs personnes qui n’entroient pour rien dans cette affaire furent victimes d’une simple curiosité , entre autres une malheureuse nourrice , qui fut percée de part en part, à une fenêtre du troisième étage.
Le général Lisio (i), chaud partisan de la constitution depuis que la junte l’avoit nommé commandant de division, accourut aussitôt sur la place; il donna deux ou trois ordres , auxquels personne n’obéit , et se rendit ensuite au quartier des carabiniers.
Il y trouva 6o hommes environ , dont les uns vouloientle Roi, d’autres la constitution, d’autres le pillage de la caisse du régiment. Après avoir fait son possible pour être écouté, et n’y avoir pas mieux réussi que Basile, le général alla se coucher comme lui.
Ce malheureux événement fut bientôt étouffé. Cela devoit être , des innocens seuls avoient péri.
Par la jonction du bataillon des carabiniers, l’armée royale se recruta de 3oo chevaux et de 200 hommes d’infanterie, tous bien décidés et compromis avec les rebelles.
(i) Père de celai qui s’illustra à Pignerol.
Deux circonstances n’/rv'oient pas médiocrement contribué à abattre le courage du parti : malgré les mensonges forgés à Alexandrie, et publiés officiellement , les nouvelles de Naples percoient dans le public. En second lieu, depuis quelques jours la source d’or qui devoit toujours couler avoit tari.
On eut beau faire valoir auprès des étrangers l’exiguité des demandes, eu égard à la magnificence des promesses. Ils avoient offert des millions , et l’on se seroiucontenté de quelques centaines de mille francs. RIEN : telle fut la terrible, l’inexorable réponse.
Les rebelles ctoient à bout de leurs ressources; en vain quelques énergumènesagitoient la poussière pour cacher leur petit nombre; la nation ne se laissoit point fanatiser, et l’opinion générale assignoit un terme prochain aux coupables folies que nous venons de retracer.
Le 4 avril, le comte de la Tour s’avança jnsqu’à Verceil (i) avec une partie de, son
(i) Il fut rejoint à Verceil par 3oo grenadiers du regimentdes 'gardes , conduits par le major Buri. C’est le seul contingent provincial qui ait rejoint l’année royale. Le chevalier Monticelli ayant avec adresse engagé le
armée. Dans l’espoirvjue les chefs du camp d’Alexandrie , voyant la nullité de leurs moyens , tâcheroient par une prompte soumission d’adoucir leur sort futur, le général avoit pris soin que les ordres du Roi et ses propres proclamations leur fussent connues.
Actuellement sa marche sur Verceil avoit deux buts. Le premier de déterminer la soumission de la capitale ; le second de mettre les factieux dans leur tort, en leur expliquant lui-même l’état des choses. Il s’abaissa donc par simple humanité,] usqu’à recevoirMorozzo etLisio ( ou Barouis). Cette entrevue n’eut d’autre effet que de tranquilliser la conscience scrupuleuse du général de la Tour.
Le lendemain , tout le corps d’armée d’Alexandrie se mit en marche pour Verceil :
le même jour, une batterie de campagne partit de Turin pour Alexandrie. Le général Lisio, et Vigna (celui ^qui s’étoit distingué à ' Chambéry et à Saint-Jean ) se chargèrent d’accélérer le départ de ce secours. I
Le comte de la Tour, informé du mouve- |
soi-disant ministre de la guerre à fournir à ces soldats provinciaux des armes pour qu’ils pussent faire avec sûreté le voyage de Novare. ^
. . , . Higfeoe'by
ment des rebelles , ne crut pas devoir les attendre à Verceil. Iln’ignoroit pas qu’il étoit parti de l’artillerie de Turin , et comme on ne pouvoit calcuU|^u juste le nombre de pièces que les ennemis avoient en lêur disposition, il eût été imprudent de se priver des canons placés en batterie sur les murs de Novare. D’ailleurs Verceil étoit le repaire de quatre à cinq coquins d’une actevité surprenante (i), et, puisque M. de la Tour n’avoit pas jugé à propos de les faire fusiller, il devoit au moins se mettre à l’abri de leurs espionnages, d’autant plus qu’il avoit à son quartier-général les Belotti , les Giflenga , les Ciravegna , et d’autres mulâtres qui ne pouvoient avoir de répugnance pour les noirs.
Le comte de la Tour se replia donc sur Novare , et les rebelles commandés par-
(i) Le médecin Ândreone, Viancini , Castelborgo, et denx autres dont je n’ai pu savoir le nom; l’abbé Patrioli , moine défroqué, leur scrvoit de commis- voyageur. Viancini fut arrêté le 9 , au moment où il s’efforçoit d’engager un poste à la désertion. Le tendre Giflenga le fit mettre en liberté pour ne pas augmenter le nombre des malbeureiu.
Régis et Asinari , s’avancèrent dans la même direction. Si M. de la Tour n’avoit été que général, tout en rendant justice aux qualités éminentes qui le di|t^guc^it, on seroit tenté de croire qu’il commit une faute en appelant les troupes auxiliaires, au lieu de terminer, l’affaire en famille. L’issue ne pouvoitètre douteuse; et les ménagemens,soit envers les factieux , soit envers les diplomates , n’étoient plus de saison. Mais M. de la Tour avoit encore d’autres fonctions à remplir que celles de général en chef. Il étoit gouverneur-général du Piémont, et il seroit injuste de l’accuser sans connoître les ordres qu’il avoit reçus, et sans qu’il lui fût loisible de développer les motifs de sa conduite.
Quoi qu’il en soit , la responsabilité de l’occupation étrangère retombe toute entière sur les chefs rebelles ; car le comte de la Tour ne leur fit point un mystère de ce qui alloit arriver. Le 7, dans l’après-midi, il leur envoya copie d’une lettre du général Bubna, conçue en ces termes (i).
(i) Je ne l’ai pas lue, mais seulement entendu lire; je crois la citation exacte, autant qu’une citation de mémoire peut l’étre.
« Faites savoir aux factieux que S’ils s’ar- » rètent , j’attendrai de mon côté l’issue des » négociations entamées par M. de Mocé- » nigo ; mais s’ils passent la Sesia , leur » mouvement décidera le mien , je franchi- » rai la frontière, et la responsabilité en » pèsera entièrement sur eux. »
Cette lettre fut communiquée dans l’aprèsmidi du 7 à Régis, Àsinari, Morozzo : ils n’en tinrent pas compte, et continuèrent à s’avancer sur Novare. On prit des dispositions pour soutenir l’attaque du lendemain.
M. de Saint-Severin , gouverneur de Coni , avoit été chargé de se concerter avec le général Bubna : par suite de cet accord , le dimanche, à deux heures du matin, huit mille Autrichiens arrivèrent sous les murs de Novare.
Pendant toute la marche , depuis exandrie jusqu’à l’Agogne , les rebelles dans leurs ordres du jour ne cessoient de répéter aux soldats qu’ils alloient se réunir à leurs frères de Novare ; que tout cet appareil hostile n’étoit là que pour la forme ; et que bientôt , au lieu de s’attaquer , les deux corps se fondroient en une seule armée royale et constitutionnelle. Ces héros pour lesquels
la conquête (le Tltalie ne devoit jètre qu’un jeu , n’avoient pas dans leurs rangj un seul homme capable de manœuvrer en ligne, ou de combiner un mouvement militaire: tout leur espoir se fondoit sur des intelligences secrètes.
( 8 avril). Le matin, dès la pointe du jour, les avant-postes Austro-Piémontais engagèrent la fusillade. Le premier coup de canon parti des murs de la ville, dessilla les yeux du soldat constitutionnel. Il vit qu’on l’avoit trompé jusqu’alors , que la cause qu’il servoit n’étoit point celle du Roi, que les Autrichiens n’étoient pas les ennemis du Roi; que le camp de Kovare, enfin, montrait une toute autre disposition que celle de se réunir au camp d’Alexandrie. Alors le découragement s’empare de cette petite armée ; les soldats se disent l’un à l’autre : Nous sommes trahis; et plusieurs officiers de race moutonnière, venus là sans savoir ce qu’ils faisoient, quittent les rangs en vomissant mille injures contre les chefs rebelles. Cependant deux bataillonsde chasseurs royaux, et 1 5o tirailleurs Autrichiens , formant la tête de la colonne, s’avancent contre cette troupe qui avoit déjà le sentiment moral
de sa défaite. Tout commençoit à plier, deux bataillons seulement faisoient une certaine résistance; mais Asinari, qui venoit à la découverte , reconnut l’artillerie légère , et entendit le sifflement d’un boulet. Alors voyant qu’il ne s’agissoit plus de trahison, et qu’ainsi il n’y avoit rien à faire pour lui , il tourna bride , et traversa toute la colonne' au galop , en criant : Sauvonsnous, tout est perdu. L’exemple de ce brave chef détermina une déroute complète. Lisio seul ayant réuni quelques cavaliers fit face un instant à l’entrée du bourg'de Verceil , et soutint la charge d’un peloton de hussards et de quelques officiers volontaires ; mais bientôt abandonné , il fut obligé de suivre le torrent. Le soir, tous les chefs étoient à Turin.
A Verceil, les Piémontais se séparèrent des Autrichiens : les premiers continuèrent leur route vers Turin , et les seconds filèrent sur Alexandrie.
A l’approche de l'armée royale , la ville de Turin ouvrit de nouvelles négociations avec Ënrico (i), pour se faire remettre la
(i ) Chef de U garnison révoltée qui occupoit la citadelle.
citadelle. Si la possibilité d’un siège rendoit les instances très-vives d’un côté , la certitude d’un supplice prochain rendoit la résistance assez foible de l’autre ; en sorte qu’on fut bientôt d’accord. Enrico livra la citadelle pour la somme de i5o,ooo livres.
Je n’oserois pas garantir qu’il ait admis ses compagnons de trahison à partager avec lui ; tout ce que je sais , c’est qu’arrivé à Gènes , il remit à quelqu’un 4o mille francs, pour les compter à une personne de sa famille. Cette somme fut restituée au ministère (i).
( 9 avril. ) ACigliano, M. de la Tour reçut les députés de la ville de Turin; et, le lo, dans l’après-midi , il fit son entrée à la tête du gros de son corps. Le public lui fit un accueil froid ; la succession rapide des évé-
(i) Enrico avoit déjà été surpris à Gènes emportant dans sa poche un couvert d’argent qu’il venoit de dérober à son hôtesse. Si une cruelle pitié ne l’avoit pas empêché alors d’être cassé et enfermé pour une dixaine -d’années , bien des malheurs peut-être auroient été évités à lui- même et à d’autres. La grâce accordée au coupable est funeste à l’innocent et souvent au coupable lui-même.
Digilized by Goc^le
nemens , depuis trente jours, avoit augmenté cette méfiance qui est un peu dans notre caractère national. Victor-Emmanuel avoit été contraint d’abdiquer par des gens qui prétendoient agir au nom du Roi : vinrent ensuite quelques jours de régence , et l’on renversa les lois fondamentales du royaume en ne parlant jamais que de respect et de fidélité pour le Roi ; la régence disparut , et une junte, sans droits et sans titres, avoit organisé un corps d’armée, et l’avoit envoyé, au nom du Roi , se battre contre le Roi. Après tous ces changeniens arrive un général , toujours au nom du Roi , et il prend possession de la ville. Ennemi de toute espèce de représentation et de solennité , il ne s’est fait précéder par aucune publication propre à persuader et rassurer les esprits^. Il entre à la tombée de la nuit ; il se glisse furtivement par une petite rue, et il est arrivé depuis long -temps, que beaucoup de personnes l’attendent encore.
Quelle preuve y avoit-il que ce corps d’armée soutînt réellement les intérêts du Roi, et fût l’instrument de ses volontés ? Ajoutez à ces motifs d'inquiétude la douloureuse impression qu’avoit laissée la fusillade du
régiment d’Alexandrie , les regrets d’une occupation étrangère , le désappointement d’ime certaine classe de personnes, et l’on ne sera point étonné du froid accueil que reçut le comte de la Tour.
A peine les nouvelles du 8 furent - elles connues à Alexandrie que les troupes se firent ouvrir les portes et se débandèrent. Un très-petit nombre seulement accompagna Régis et Ansaldi jusqu’à Gènes; et le ii, les Autrichiens entrèrent à Alexandrie.
Pendant que l’ignoble bande marchoit sur Gênes, cette ville, où les décorations du gouvernement se changent avec une admirable facilité, avoit réinstallé le comte Desgeneys. Ce général n’ayant aucune troupe 60US ses ordres , dut se borner à interdire aux fuyards l’entrée de la ville. Ne pouvant faire mieux, il pressa leur départ; presque tous s’embarquèrent pour l’Espagne ; mais les principaux chefe se réfugièrent en France et en Suisse pour s’efforcer de faire du mal tant qu’ils pèseront sur le globe.
Ainsi se termina cette farce criminelle, dont les traces douloureuses Se feront sentir pendant long-temps. J’ai dit ailleurs une partie de nos maux; mais je n’ai point parlé
Digilized by GoogI
d’un objet essentiel , je veux dire de l’état des finances. Elles étoient florissantes au moment de la révolution ; une opération utile et loyale tout à la fois alloit avoir lieu , elle sera ajournée indéfiniment. Plusieurs caisses provinciales furent pillées (i); les caisses particulières de quelques régimens eurent le même sort , les magasins ne furent pas plus épargnés , et le rabais de l’impôt du sel, dernier crime de la junte, diminua les revenus de l’État, et prépara des mécontentemens parmi le petit peuple.
Ce n’est pas cependant que nous ne puissions retirer un grand avantage de ces douloureux événemens. Notre terre natale se trouve purgée d’un grand nombre de gens sans foi et sans lois, corrompus de cœur et d’esprit. Que le Roi, comme nous avons droit de nous y attendre, soutienne le vaisseau de l’État dans la direction sûre qu’il lui a donnée ; qu’il éloigne des emplois tout
(i) La dernière, celle d’Asti, le fut par Guillaume de Yaudonconrt , ex-général français, que le gouvernement intrus avoit appelé pour commander l’armée qui n’existoit plus. Ce vol fut le premier et le dernier de ses exploits ; il partit ensuite pour l’Espagne.
homme à principes douteux ; que d’une main ferme il s’empare de l’éducation publique; que la religion partout soit la première nourriture de l’intelligence, et bientôt il aura des sujets qui sauront tout sacrifier à leur devoir ; alors aucune prospérité intérieure ne nous manquera.
Je n’ai rien dit de la division de Nice, pour ne pas couper le fil de la narration.
Le gouverneur de Nice étoit dans les systèmes de l'homme à -la salade. Quelques jours avant la révolution , il avoit donné un dîner d’amalgame, où il tâcha, par un tour de force politique, de faire éclore une tendre amitié entre \es voleurs et les volés. Cet essai n’avoit pas réussi.
Pendant les trente jours sa conduite ( comme le dit fort bien l’historien de la révolution piémontaise ) fut prudente, mais en même temps bigarée comme son dîner. En particulier il eut tous les égards possibles pour le Roi et son auguste famille; mais en public il comprima l’élan des braves Niçards,et ne permit point que le témoignage de leur amour arrivât' jusqu’à LL. MM.
Il menaça quelques mauvais drôlès, mais, il n’en fit point justice, et ne les chassa pas même.
plgjlizçîd by Gd(j^Ic
Il reçut du régiment des chasseurs-gardes une protestation de ne point reconnoître le gouvernement de la junte; mais, presque en même temps, il envoyoit les chasseurs italiens grossir l’armée rebelle.
Il correspondoit à la fois avec Derossi, la Tour , le Roi et la junte.
Enfin, après le retour de l’ordre, cet essaim de mauvais sujets qui l’avoit empêché de se déclarer ouvertement, disparut tout à coup, et il affirma officiellement qu’il ne pouvoit se plaindre de personne.
Des circonstances imprévuesm’ayant éloigné de Turin quelques jours'après l’arrivée de l’armée royale, je n’ai plus été ni acteur, ni même spectateur de tout ce qui s’est passé depuis lors. Je ne me permettrai donc, en terminant cet ouvrage, que quelques observations générales.
On a beaucoup parlé de sévérité , en Piémont ; mais y en a-t-il eu réellement ? Le 26 avril, le lieutenant du Roi (1) créa un tribunal mixte, civil et militaire pour juger des délits de haute trahison ou de rébellion , commis dans le mois précédent ; en même
(1) M. le comte Thaon de Bével.
temps il assujettit ce tribunal à toutes les longueurs et les formalités des tribunaux civils.
Il est à remarquer que dans un pays où les individus de différentes classes (i) relèvent de différentes juridictions ; la poursuite d’un complot très-étendu ne peut être confiée, sans blesser les privilèges de personne , qu’à une Cour d’exception ; dans le cas présent, cette mesure étoit mime dans l’intérêt des coupables. Une Cour purement militaire ayant des formes plus expéditives, des lois plus sévères, et un sentiment plus profond de la sainteté des devoirs de la milice , auroit certainement frappé de mort ou d’infamie beaucoup de gens que la haute délégation a traités avec douceur ou même absous.
Suivant l’usage constant des princes de la Maison de Savoie, l’indépendance de ce tribunal fut scrupuleusement respecté, ses fautes mêmes ne furent relevées que par l’opinion publique.
(i) Il y a en Piémont des tribunaux civils, ecclé- •iasiiques et militaires , desquels relèvent ces trois classes de personnes.
A Gênes, une nombreuse clientelle , reste honteux de son gouvernement passé, a tellement circonvenu , entravé , obsédé les magistrats , que personne n’a été même accusé : injustice d’autant plus criante, qu’elle tombe précisément sur la seule ville où la révolution se soit faite après la publication du premier manifeste de Charles-Félix, où l’on ait porté la main sur la première autorité ^militaire , substitué par la violence une forme illégitime de gouvernement à celle établie par le Roi ; la seule où l’on ait commis des désordres, enfoncé des caisses publiques , pillé des bâtimens royaux; et c’est dans cette ville cependant qu’aucune poursuite judiciaire n’a eu lieu.
On se plaint des lois , plaignez-vous des hommes.
Les principaux coupables ayant été condamnés, le Roi, en rentrant dans ses Etats, signala son avènement au tiône par un induit général de toute peine encourue pour délits politiques, jusqu’à lo ans de galères inclusivement ; ceux n^craes qui furent condamnés à la galère perpétuelle , se trouvèrent, par une disposition secrète , exempts
du bagne et de la chaîne , et simplement enfermés dans une citadelle.
Parmi les membres de la junte, qui tous avoient désobéi aux ordres formels du Roi, qui , après le départ du prince et son abdi ■ cation de la régence , s’étoient constitués en état de révolte , avoient fait des actes d’autorité souveraine , créé des emplois inconnus parmi nous, destitué , donné des grades, accordé des patentes de grâce , etc. ; parmi ces gens- là , deux seuls , Marentini et Dalpozzo furent éloignés , motu proprio , sans aucun échec par conséquent ni pour leurs biens, ni pour leur honneur ( si tant est qu’ils en aient). Quant aux autres membres de la junte , il n’en a pas même été question.
Enfin M. de Lodi , ministre de la police , n’a point été inquiété ; et cet autre ministre sur qui pesoit' une si énorme responsabilité , et pour ce qu’il a fait , et pour ce qu'il n’a pas fait , et pour ce qu'il a laissé faire , M. de Saluce n’a été soumis à aucun jugement.,
Je me suis un peu étendu sur cet article , parce que le parti s’est plu à représenter Charles - Félix comme un despote
cruel , tandis qu’il n’a paru dans ses Etats que pour consoler et pardonner.
La révolution piéraontaise, toute malheureuse qu’elle a été pour nous, diffère cependant essentiellement de toutes celles qui l’ont précédée dans ces dernières années. Le caractère du Souverain et de la nation se sont montrés dans cette occasion sous un jour plus favorable que partout ailleurs. Jamais le Roi n’a cessé d’être respecté; personne ne s’est permis ni discours ni actes offcnsans pour la majesté royale. La souveraineté n’a point été avilie en recevant la loi de ses propres sujets : elle a été soutenue contre des soldats rebelles par un plus grand nombre de soldats fidèles , et la Justice enfin a pu atteindre ou masquer les coupables.
J'ai déroulé avec candeur le tableau des événemens qui se sont succédés pendant trente jours en Piémont. S’il est encore quelqu’un de mes compatriotes que le beau rêve de la résurrection de l’Italie ait charmé, et qui renonce difficilement à cette flatteuse chimère;si mon livre tombe dansles mainsd'un Italien qui soupire encore en secret pour une patrie future , qu’ils jettent avec moi un coup
( ao4 )
d’œil impartial et sage sur les pays dont ils voudroient la composer , et qu’ils cessent de vouloir élever un édifice avec des matériaux peu tenaces qui se pulvérisent sous leur propre poids. Il en est des êtres moraux comme des êtres physiques , de leur union il ne naît que leurs semblables : qu’attendre donc de l’alliance du crime et de la corruption ? qu’attendre de complots ténébreux , ourdis et exécutés par des hommes sans vertu ? Avant de songer à l’indépendance , l’Italie doit se rendre digne d’une sage liberté que des bras efféminés ne sauroient pas défendre , et que des cœurs corrompus ne sauroient pas aimer.
Que les Italiens rappellent parmi eux une mâle austérité de mœurs , nourriture féconde des dons les plus vigoureux de l’intelligence ; qu’ils élèvent leurs enfans dans la religion et la vertu , loin des pernicieuses maximes que des bouches impures leur répètent aujourd’hui sur la scène. Alors , Ita- ' liens , vous serez exaucés , le nom de nation vous sera rendu comme une récompense méritée ; vous vous en ornerez sans opposition et sans recourir aux turpitudes dont
( ao5 )
TOUS avez souillé dernièrement votre terre natale ; et , s’il faut que vous paroissiez sur le champ de bataille , il vous sera donné d’y paroitre sous des drapeaux légitimes , et de pouvoir invoquer, au jour du combat, le Dieu des armées que vous avez outragé jusqu’à présent par vos efforts coupables et insensés.