‹ Simple récit des évènemens arrivés en Piémont dans les mois de mars et d'avril 1821, par un officier piémontaisChapitre 6 sur 12 · VICTOR-EMMANUEL · texte numérisé non relu

VICTOR-EMMANUEL

Ou croit entendre un père qui volt son enfant courir vers un précipice. Ne pouvant le retenir , il élève sa voix , il l’appelle , et plus il s’éloigne, plus ses accens deviennent plaintifs et déchirans.

A peine cette proclamation avoit été distribuée , que César de Balbe court dans les secrétaireries d’Etat , à l’état-major de la place ; s’adresse aux chefs de corps , et prétend qu’il a ordre de la retirer. Il se rend même en personne à l’imprimerie, et fait briser les formes: plusieurs employés se laissent tromper par cet empressement hypocrite, et livrent leurs exemplaires; d’autres résistent, et, s’ils ne parviennent pas à donner à cet écrit toute la publicité désirable , ils sauvent du moins de l’oubli une pièce intéressante pour tous les bons sujets de Victor-Emmanuel , comme une dernière preuve de son amour, comme les adieux d’un père à ses enfans.

Si l’on demande à quel titre un simple lieutenant-colonel du régiment de Montferrat se chargeoit de certains messages, portoit des ordres aux secrétaires d’état et aux chefs des corps , donnoit des avis au priüce, et se 'trouvoit mêlé dans toutes les

a££aires, sans qu’on pût deviner pour qui il travailloit ? nous ne saurions trop que répondre à une semblable question, sinon que dans les mouvemens révolutionnaires, tandis que riionnête homme, retenu par des ordres qu’il n’a jamais su transgresser, n’ose rien entreprendre au-delà de ce qui lui est prescrit; d’autres personnages, d’une couleur moins tranchante , sont prêts à tout faire, excepté leur devoir; ils servent tous les partis , et paroissent amis de tout le monde; ils vont, ils reviennent, portent des nouvelles, éveillent des soupçons, ont l’air de tout faire, et d’être instruits de tout ; mais, en effet, ils ne font que du mal, et ne savent qu’une chose : Quel parti est le plus fort ou va le devenir.

Les rebelles réitéfoient leurs demandes, et parloient de bombarder Turin. Il faut avouer, à la honte de la capitale , que cette menace fit plus d’effet qu’elle n’auroit dû en faire , dans une ville où la mémoire de Victor-Amédée devoit être encore vivante.

Les foibles Décurions se portèrent chez S. M. , pour lui demander d’avpir égard aux dangers dont la ville étoit menacée. L’avocat Galvagno prit alors la parole , et tint en

phrases polies un langage tout-à-fait révolutionnaire; plusieurs membres du corps de ville, personnages distingués de la noblesse et de la bourgeoisie, étoient présens à ce discours , et ils se turent ! ! ! Mais pouvoit-on attendre quelque élan courageux en présence d’un conseil royal, qui, depuis trois jours travailloit à décourager toute vertu , à glacer toute valeur, et n’a voit su publier hautement que ses craintes et son irrésolution.

rfousnous sommes abstenus scrupuleusement, dans le récit de ces trois jours d’incertitudes, de rapporter des bruits qui auroient pu blesser un innocent, par des conjectures mal fondées ; mais j’ai souvent contemplé depuis avec étonnement la solidarité des membres de ce conseil, et je n'aurois point cru qu’elle eût duré jusqu’à ce jour. Certes, si j’eusse été l’un des fidèles sujets présens à ces tristes délibérations, un Rével, un Yalaise, par exemple, je ne pourrois me résoudre à porter un fardeau que d’autres auroient lié, ni à fléchir, par esprit de corps , sous le poids des accusations que l’on peut faire à cette assemblée pusiUanime. Je dirois hautement, pour

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mon honneur et teliii de mes enfans : c’est moi qui ai pi opbsr au hoi d’aller lui-même mettre le siège devant Alexandrie ; et c’est un tel qui s’y opposa , qui fit publier le manifeste du 1 1 , et expédier au comte de Varax d’inutiles pleins-pouvoirs; c’est moi qui ai proposé de charger l’attroupement de St.-Sauveur, et c’est un tel qui donna l’ordre formel de ne pas agir ; et d’exposer de braves soldats aux insultes d’une poignée d’étudians qu’un geste seul auroit dispersés ; c’est moi qui ai proposé an Roi de monter à cheval à la tête de ses gardes , et de se montrer au peuple , qui l’attendoit pour le recevoir avec transports ; et c’est un tel qui fit croire à S. M. qu’elle ne pouvoit plus compter sur un seul soldat, et que la colline de Turin étoit couverte de vingt mille paysans armés qui demandoient la constitution d’Espagne.

Voilà la protestation que je ferois dresser juridiquement, et je la lèguerois à mes enfans, pour qu’ils ne pussent jamais soupçonner l’honneur de leur père. Je leur raconterois aussi le courage, le dévouement de ce digne officier, qui, à la tête de 6 o braves, s’offrit de reprendre la citadelle de

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Turin ! Mais tous ces brillans projets,

déjoues par quelque démon siégeant au conseil, n’offrent plus à l’imagination que des souvenirs affligeans.

. Le Roi, à qui la fatigue, le chagrin, l’accablement physique (i) et moral, laissoient néanmoins le sentiment entier de ses devoirs envers la souveraineté, et envers son peuple, ne vouloit rien accorder de ce qu’on lui demandoit. Comme roi , et surtout comme roi chrétien, il ne pouvoit consentir à u4^ guerre ouvertement injuste, quand bien même on auroit été sûr du succès. Il falloit être en politique et en raisonnement de la force de M. César de Balbe, et de Charles Asinari, pourvoir, dans l’armée napolitaine, un contre -poids à l’influence autrichienne en Italie. Cette influence étoit une suite des traités de Vienne et de Paris, et ne pouvoit être attaquée par un prince cosignataire de ces mêmes traités , sans im sujet de plainte légitime et récent. Or, je le demande au bon sens et à la bonne foi , quelle étoit la nouvelle combinaison politi-

(i) Depuis le lo au soir , le Roi n’avoit presque pria aucun repos , et une seule fois une légère nourriture.

que qui menaçoit l’indépendance du Piémont ? L’expédition de Naples se faisoit de concert avec les mêmes puissances qui avoient garanti au Roi l’intégrité de ses états ; le territoire de ce prince étoit scrupuleusement respecté, et l’empereur François ne lui avoit fait aucune demande contraire au droit des gens. Quant à l’indépenr dance de l’Italie, elle avoit été sacrifiée en i8i4 et i8i5,le Roi n’avoit pas le droit de s'en plaindre en i8ai. Que les Italiens eussent de l’amour ou de la hainel|||bur la Maison d’Autriche ; que lej troupes autrichiennes fussent à Vérone ou à Ferrare; que l’armée napolitaine existât, ou qu’elle n’existât pas, il n’en résultoit ni de nouveaux droits, ni de nouveaux dangers pour le roi de Sardaigne. La guerre auroit donc été injuste de sa part, et par conséquent criminelle. A l’égard de la constitution d’Espagne,, le Roi étoit trop bon père pour inoculer de ses propres mains la peste à ses enfans ; d’ailleurs le spectacle que présente ce malheureux pays suffit pour détromper tout Souverain qui auroit cru trouver dans une semblable espèce de gouvernement le bonheur de ses peuples.

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Tels sont les motifs qui portèrent Victor- Emmanuel à se refuser constamment aux prétentions des révoltés, que quelques poltrons ne ruugissoient pas d’appuyer. M. le marquis de St.-Marsan soutint, il est vrai, le Roi dans sa noble résolution ; mais il est faux que S. M. eût pris avec l’Autriche l’engagement de ne rien changer,dans ses états, aux formes constitutionnelles ou même administratives. Toute disposition émanée librement du trône auroit été acceptée, protégée même par les grandes puissances ; niais la souveraineté est solidaire , elle doit toujours être liguée contre la rébellion, sous quelque forme qu’elle se présente.

Ne rien accorder à la violence, ne jamais commander ni autoriser l’injustice, préférer au trône le bien de ses sujets : voilà, je crois, l’héroïsme de la Souveraineté, et c’étoient aussi les sentimens qui animoient le cœur de Victor -Emmanuel. Ne pouvant vaincre sa répugnance à faire couler le sang, il prit le seul moyen qui lui restoit , pour ne pas forfaire à ses devoirs et à sa dignité.

Le Roi, après avoir licencié le corps de ville, étoit passe chez la Reine. A minuit, il rentra dans la chambre du conseil avec

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son auguste épouse, et fit pai’t à tous les assistans de sa résolution d’abdiquer et de nommer le prince de Carignan régent du Royaume (i). En vain Charles-Albert combattit fortement ce dessein; en vain il re- . présenta qu’avec moins d’expérience que ■y ictor-Emmanuel, n’inspirant point la même confiance , et ne jouissant point au même degré, de l’affection générale, il lui seroit plus difficile encore de se tirer d’une position critique ; que l’abdication une fois connue, les troupes fidèles aboient se regarder comme déliées de leurs sermens, et qu’alors l’état et le régent lui-même se trouvcroient livrés à la merci des révolutionnaires. En dépit de toutes ces raisons , le Roi demeura inébranlable , et à deux heures du matin il

(i) La Reine étant dans la chambre du conseil, dit à tous ceux qui étoient présens , qu’elle avoit été fort étonnée d’apprendre que le prince de Carignan , jusqu’alors partisan déclaré de la maxime: qu’un Souverain ne doit jamais recevoir la loi de ses sujets , eût conseillé la veille d’accorder aux rebelles la constitution de France. « Madame , répondit le prince , ma façon de penser est > toujours la même ; mais on a laissé aller le mal si loin, » qu’il est maintenant difficile d’y remédier. »

signa son acte d’abdication en présence de S. M. la Reine , du prince de Carignan , de tous les ministres , et des autres membres du conseil , dont le général Giflenga, extraordinairement appelé, faisoit aussi partie.

Depuis le coucher du soleil , Turin étoit tranquille; les conjurés, suivis de leur cohue, avoient long-temps crié sur la place vive la constitution l mais la troupe répondant toujours avec la même unanimité vive le Roi ! ils s’étoient lassés à la fin , et avoient congédié leurs crieurs à gage. Les troupes établirent leur bivouac , les curieux se retirèrent , et le plus grand silence régnoit sur toute la ville.

Un petit nombre de serviteurs fidèles ne quittoient pas depuis deux nuits l’antichambre de S. M. ; ils étoient là, n’attendant qu’un signe de la volonté souveraine. Prêts à mourir pour le Roi , prêts à braver tous les dangers pour défendre ' sa cause , ils se flattoient qu’on cesseroit enfin de tenir enchaînés leur zèle et leurs bras , et ils n’avoient pas encore perdu tout espoir, lorsque la funeste nouvelle de l’abdication et du départ de S. M. arrive jusqu’à eux. C’en est fait;

l’ineptie, la foiblesse, la trahison (i) l’ont emporté dans le conseil souverain, et viennent de nous enlever un père chéri, un monarque révéré. Au premier silence de la consternation succèdent des larmes de rage et de désespoir, et la douleur ne connoissant plus de frein, proclame les coupables, et s’exhale en imprécations contre eux. Un peu avant cinq heures, la porte s’ouvre, et l’on voit paroitre le Roi et son auguste famille : à leur vue les sanglots redoublent, on les 'entoure , ou les conjure de ne point partir. Ordonnez, Sire, crie-t-on à S. M; de tous les côtés de la salle , et il n'y a rien que nous ne fassions pour vous! Le Roi attendri s’efforce de consoler les assistans. « Ce n’est pas ici une émigration , » leur dit -il, je reviendrai habiter parmi » vous , comme au temps où j’étois duc » d’Aoste; je n’aurai. plus les peines et les » soucis du trône, et j e poutrai j ouir paisible- » meiit du plaisir d’être au milieu de vous.» Il adresse ensuite quelques paroles de consolation , quelques mots de bonté à plusieurs de ses vieux serviteurs, et leur tend une

(i) On n’a point oublié que le conseil avoit été auf* menté d’un membre.

main qu’ils arrosent de larmes. Tandis que le Roi s’abandonnoil ainsi aux effusions d’une sensibilité peu commune dans un homme , la Reine montroit, en admettant les ministres à prendre congé d’elle , qu’elle saxoit appré* cier leur conduite, moins en femme qu’en Souveraine. Elle adressa quelques paroles flatteuses à M. de Brignole et de S*-Matsan, et dit à M. de Lodi : « Il faut avouer que » nous avons payé bien cher une police qui » nous a bien mal servi. * Se tournant ensuite vers M. de Saluce , elle lui fit une observation assez juste sur la conduite d’une partie de l’armée; le ministre déconcerté tâcha de s’excuser, en balbutiant, « qu’il » n’avoit eu aucune part à certaines nomi- » nations. » LL. MM. descendirent jusqu à leur voiture, accompagnées de leurs fidèles gardes-du-corps , de leurs serviteurs , et de leurs domestiques pêle-mêle confondus , et pleurant ensemble la perte de leur maître.

Au moment de partir , le Roi dit ces paroles connues de tout son peuple , et qui montrent si bien quelle sorte de chagrin pesoit sur ce noble cœur : « J’emporte avec moi le » regret de n’avoir pas fait le bonheur d’un » peuple que jechérissois. » A cinq heures,

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les portes du palais s’ouvrent; des officiers font écarter en silence les faisceaux d’armes du bivouac ; les carrosses défilent sans que la population de Turin se doute de son malheur. Ici a cessé le bonheur de ma patrie ; à la paix, à la justice, au calme, à l’indépendance d’un règne paternel , aux souvenirs sans tache de nos maux passés, aux belles illusions dont chacun composoit son tranquille avenir, succédèrent quelques jours d’anarchie , la méfiance , les soupçons , les crimes , l’obstination , la trahison , la lâcheté , digne compagne de la trahison , l’igpominie d’une occupation étrangères, la honte de plusieurs familles , les divisions , les haines de parti , un présent douloureux , un avenir dépouillé d’espérance.

C’est en contemplant ce tableau déchirant que j’ai pris la plume pour vouer à un éternel mépris ceux qui ont attenté à la gloire de ma patrie; ceux qui m’ont privé de mon fioi , qui m’ont condamné à vivre dans un état de guerre intestine , et à porter même une partie de la honte dont ils se sont couverts :

Parlare e lagrimar mi yedro insieme.

Aussitôt que S. M. eut signé l’acte d’abdi-

cation, tous les ministres vinrent déclarer au prince que les convenances et la délicatesse ne leur permettoient pas de continuer l’exercice de leur charge ; ils prièrent S. A. S. d’accepter leur démission. Lecomte de llével, gouverneur de Turin , donna également la sienne. Le comte de Venanson , quoique retenu dans une inaction forcée par des ordres rigoureux, avoit cependant montré une opinion si prononcée, 'qu’il ne lui étoit plus possible de rester à Turin dans un moment d’anarchie; il demanda aussi à se retirer, et partit pour Nice.

Charles-Albert, ainsi abandonné, cherchait autour de lui quelqu’un qui pût l’aider de ses conseils, et ne savoit sur qui fixer son choix : dans son embarras, il s’adresse à Giflenga; celui-ci conseilla au régent de nommer le colonel Ciravegna général et commandant de la ville. « Nous » sommes, lui dit-il, dans un moment de » fermentation , il faut calmer les esprits » par une nomination agréable au parti. »

Tandis que Giflenga portoit ainsi un traître dans une place influente , constant dans sa duplicité , il sollicitoit auprès du premier écuyer la faveur d’accompagner S. M. , afin

de pouvoir un jour, quelle que fût la chance de la fortune, se vanter auprès du parti victorieux d’avoir bien mérité de la patrie.

La Cour étoit partie. Le prince l’avoit accompagnée jusqu’à une certaine distance ; ensuite, ayant pris tristement congé de LL.

MM. , il étoit revenu à Turin. Rentré dans ce palais désert, l’amertume des regrets, l’horreur du présent , la sombre perspective de l’avenir, se réunissent pour l’accabler. Cette Cour brillante , ce bon Roi qui l’accueilloit avec l’affection d’un père, ont disparu ; les événemens des trois derniers jours, les scènes de la nuit, se retracent vivement à son imagination, et abattent son courage; il se voit jeté subitement, sans aide, sans appui, au devant d’une faction qu’il faut exterminer ou servir. Elle s’avance enflée de ses premiers succès , et il ne peut lui opposer qu’un profond mépris qu’il est obligé de cacher, et une autorité précaire qui sera méconnue dès qu’elle s’opposera mal. Paps un moment où l’état auroit

besoin pour le soutenir d’une main ferme, armée de toute la plénitude du pouvoir et de toute la force d’un dévouement unanime, Charles-Albert , abandonné de tous ceux qui jusque-là avoient dirigé les affaires, se trouve tout à la fois en butte à la haine du parti démocrate dont il a tenté de déjoner les projets, et à la méfiance du parti royaliste dont il n’a pu empêcher la défaite.

Faut-il s’étonner que dans des circonstances si difficiles, un prince âgé de vingt-deux ans n’ait pu tenir tète aux factieux, ni terrasser la révolution. Il avoit une telle conviction de la malheureuse impossibilité où il étoit de faire le bien , qu’il eût abdiqué de grand cœur la régence au moment où il venoit de la recevoir ; mais les dernières dispositions du Roi sembloientlui assigner'un poste , il crut devoir y rester pour s’opposer à tout changement, jusqu’à l’arrivée des ordres de Modène, résolu de s’y conformer à quelque prix que ce fût.

A peine l abdication fut-elle connue que des officiers de tous grades se rendirent au palais du Roi; ils trouvèrent le prince accablé de tristesse et d’inquiétude, il s’informa des troupes. Elles veulent leur Iloil rien ^ue leur Roil fut la réponse unanime.

Le bivouac cessa, le nouveau général ( Ciravegna ) fit rentrer les soldats dans les casernes ; mais bientôt des cris tumultueux se font entendre : Plus de Roi , plus de soldats! le régiment d’Aoste se débande ; celui des gardes menace de tirer vengeance des traîtres. Ciravegna se rend au quartier , et veut haranguer ses soldats: il n’est pas écouté: il parle de constitution, il est honni, et il finit par déclarer que chacun est libre de faire ce qu’il lui plait.

Le régiment des gardes fut contenu par ses officiers , et il eut moins de déserteurs.

Charles-Albert avoit convoqué les premiers officiers de tous les ministères , espéjrant qu’ils voudroient se charger de contiouer les travaux , et de remplacer provisoirement les ministres : presque tous s’y refusèrent, alléguant divers prétextes. (On croit que ceux qui restèrent avoient des instructions particulières. ) Le prince régent se retira dans son palais à deux heures , ayant passé la matinée à faire des promotions. Le chevalier de Villamarina fut le seul qui voulût accepter la régence du ministère de la guerre. Il avoit été jadis impliqué dans une procédure peu honorable en Sardaigne, etsa

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putation n etoit pas intacte sous le rapport des opinions révolutionnaires : sa mauvaise santé obligea le régent de lui adjuger pour collaborateur M. Bussolino, officier qui avoit une réputation de bravoure méritée , et ne manquoit pas de certaines bonnes qualités , mais un de ces hommes qui mesurent leur fidélité sur les circonstances.

Avant d’aller plus loin, il est à propos d’examiner une question de droit public , souvent agitée dans les conversations, mais qui n’a point encore été le sujet d’une discussion écrite : Quelle étoit l’autorité du prince régent , et jusqu’où s’étendoit-elle ?

L’acte d’abdication étant évidemment le résultat de la violence , ilparoît au premier coup d’œil que cet acte et toutes ses conséquences étoient de plein droit nuis et de nul effet. Cependant Victor - Emmanuel avoit abandonné les rênes du gouvernement , et Charles-Félix se trouvoit en pays étranger , il falloit donc nécessairement reconnoître dans Charles - Albert une certaine autorité légitime, savoir celle qui lui appartenoit en sa qualité de prince de la maison régnante , le seul alors présent; mais quelqu’extensior»

qu’on veuille donner à cette autorité purement provisoire , tous ses droits se réduisüient à un seul : Conser\>er les choses dans T état où elle les aeoit reçues , pour les remettre au successeur immédiat. Jamais le pouvoir d’un llégcut , et moins encore d’un prince qui , par hasard , se trouve appelé à en remplir momentanément les fonctions, ne peut s’étendre sur les lois fondamentales d’un État. Ainsi du moment où ces loisfurent attaquées sous la régence , l'acte public qui les renversoit , prouvoit par le fait même , ou coaction envers le régent , ou abus de pouvoir de sa part ; et dès-lors aucun ordre de Charles-Albert ne pouvoit plus être censé obligatoire.

L’abdication du Roi déjouoit extrêmement les vues des révolutionnaires qui espéroient avoir ici comme ailleurs un automate couronné , pour exécuter ponctuellement leurs volontés ;xar c’est une chose très-digne de remarque , que les factieux veulent toujours établir depar le Boi le dogme de la souveraineté du peuple. Ainsi la conscience publique, plus forte que les passions, fait que l’autorité illégitime croit ne pouvoir être , que lors-

qu’elle tient son existence de l’autorité légitime ( i ), et par-là , elle lui rend hommage au moment même où elle s’efforce de la renverser.

D’un autre côté , les constitutionnels ù deux chambres ne pouvoient se dissimuler que leur coup étoit tout-à-fait manqué. Ils tentèrent un dernier effort : César de Balbe et Bi'itaniusde St.-Marsan , frère de Charles Asinari, se rendirent à Alexandrie pour engager les rebelles à rabattre quelque chose de leurs prétentions, et à se contenter de la constitution de France. Ils se flattoient que les liens du sang et de l’amitié et une certaine conformité de sentimens, favoriscloient le succès de cette négociation. Afin d’en accélérer la marche, on faisoil courir le bruit que l’ambassadeur de S. M. T. C.

avoit promis cinquante mille hommes pour défendre le Piémont contre toute invasion étrangère , si ce pays vouloit adopter la forme de gouvernement établie en Fraiîce(a).

(i) Avis à l’autorité légitime pour ne jamais se laisser arracher le Fia.

(a) Quelle tendresse nationale il yavoit dans cevœu des Constitutionnels , qui auroient voulu faire peser sur leur pays une année de 5o mille hommes , uni-

Mais tandis que ces messieurs alloient défendre leur pairie croulante au tribunal des tiers républicains d’Alexandrie , le chevalier de Caslion ( surnommé le féroce ) et l’avocat Vismaraltendoicnt le prince régent dans son palais. Dès^que S. A. fut rentrée, ils lui tirent les plus vives instances pour qu’elle proclamât au plus tôt la constitution d’Espagne ; ils disoient venir d’Alexandrie , où tous les fédérés avaient juré sur leur tête de mourir pour le soutien de leur cause. La garnison de la citadelle de Turin n’étoit pas moins décidée , et la première proclamation du prince qui promettoit en termes généraux des changemens désirés , loin de calmer l’effervescence des esprits, n’avoit servi qu’à la porter à son comble.

Le prince représenta d’abord à ces MM.

que son autorité de régent ne lui donnoit pas le droit de renverser les lois fondamentales du royaume ; mais ils s’échauffèrent de pliîs en plus , et l’avocat Vismar poussa l’impudence jusqu’à menacer Charles- Albert de perdre l’affection des honnêtes gens

qucment pour lüi procurer le suprême bonheur d’être gouverné par eux !

( comme lui ). « Je tiens peu à l’affection , répondit le prince , mais beaucoup à l’es- » time », et, en disant cela, il les congédia tous deux.

Pour convaincre le prince régent, les factieux eurent recours à leurs moyens ordinaires de persuasion , l’émeute et la sédition. A trois heures, un attroupement formé d’étudians, d’étrangers, et renforcé d’une phalange de porte-faixet de décrotteurs , se dirige vers la place Carignan. A la tète de ces nobles représentans de la nation j)iémontaise figuroient le médecin Crivelü , un certain Ballatore qui portoit le drapeau , et un sergent des Gardes , nommé Beltrutti.

A peine voit-on paroître le drapeau tricolore, que l’alarme est générale, les portes, les boutiques se ferment, et chacun se hâte de rentrer chez soi. Arrivé sur la place Carignan , la populace voulut forcer l’entrée du palais ; mais la garde se retrancha en dedans de la porte. Quelques instans après, on lui envoya un renfort, et le prince convoqua chez lui les commandans de corps:

plusieurs personnes de sa suite furent maltraitées et jetées par terre dans cette occasion. Il est à présumer cependant que la

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résistance opposée aux factieux les auroient rebutés si le régent n’avoit été trahi par un individu de sa maison, nommé Gazzaniga.

Cet homme fit entrer, par une porte de derrière, le médecin Crivelli et quelques autres chefs. Le prince, voyant qu'il ne pouvoit pas même se fier aux gens de sa maison, dut enfin consentir à entendre M. Crivelli.

L’orateur démocrate exposa , avec as.sez d’insolence, les vœux de cette nation qui crioit sous les fenêtres du palais, et il exhorta le régent à la satisfaire incessamment, en publiant la constitution d’Espagne. Le prince répondit qu’il n’admettoit point une semblable députation, et que le corps municipal et les chefs militaires étoient seuls autorisés à lui porter des réclamations légales.

Tandis que le médecin Crivelli alloit intimer aux décurions dociles les ordres des factieux , Turinetti (I*rié) (i) parut tout d’un coup sur la place. Sa présence fit éclater la joie la plus vive dans la noble assemblée; les porte -faix, les décrotteurs vinrent à

(t) Il avoil été mis en liberté par le comte Palma , qui avoit fait à Ivrée sa petite révolution particulière.

l’envi embrasser cette illustre victime fin despotisme, ce premier défenseur de l’indépendance italienne. Il rccevoit leurs caresses avec affabilité, seulement il voyoit avec peine la blancheur de son linge compromise ; « Embrassez-moi , leur disoit-il, mais ne me salissez pas» (i). Ses amis s’empressèrent de lui faire un trône de leurs bras pour le montrer à la foule ; touché de la tendre émotion qu’excitoit sa vue , et voulant dans sa bonté faire le plus d’heureux possible, Turinetti répétoit souvent; Èlevez-moi plus haut , afin que je réjouisse ce bon peuple! Cette scène comique ne fut pas la seule qui vint servir d’entre acte à la triste tragédie qui se jouoit depuis trois jours. Ciravegna se mêla aussi de haranguer la mul- # titudè avec l’éloquence de Vert-vert aii retour de ses voyages. 11 obtint de même que Turinetti les honneurs du triomphe ; et comme on le saluoit du nom do général , refusant modestement ce titre , il disoit à ses frères et amis : « Ne m’appelez pas gé-

(i) Baseme , ma sporcheme nen. Tout Turin connoit ce mot.

» néral, appelez -moi Joanin; je ne veux » ètKC général qu’au-clelà du Tesin. »

Sur l’intimation de M. Crivelli , l’hôtel-deville envoya au prince une députation présidée par les deux syndics, pour supplier S. A. de ne pas se refuser davantage aux vœux de la canaille souveraine. Une foule de fédérés, entrant avec eux dans le palais, pénétrèrent dans les appartemens. Charles- Albert avoit , dans ce moment , auprès de lui tous les chefs de corps, deux membres de l’ancien ministère, et plusieurs grands personnages de l’Etat. Il s’efforça vainement de prouver à la députation et à ceux qui appuyoient sa demande, combien il seroit inutile et dangereux de faire des concessions qui outrepasseroient ses pouvoirs de régent. MM. les députés furent sourds à ^ ces représentations ; les oreilles leur tintoient du canon de la citadelle, et ils n’avoient devant les yeux que les poignards des conjurés. Les instances du corps-de-ville affuiblissoient peu à peu la résistance des chefs militaires; la garde urbaine, fraîchement organisée, n’étoit pas un appui sur lequel le prince piit compter. Il n’y avoit presque aucun parti à tirer des régiraens

qui, depuis l’abdication du Roi, disoient hautement que leurs chefs les avoient trahis, et qu’ils vouloient aller où étoit Victor-Emmanuel. Dans ces circonstances, Charles- Albert, cédant à la nécessité, déclara, en présence de tous les assistans , « qu’il n’a- » voit point le pouvoir de toucher aux lois » fondamentales de l’Etat ; qu’il falloit at- » tendre pour cela les ordres du nouveau » Roi, et tout ce que le prince régent pour- » roit faire dans le .sens de l’opinion seroit J) nul de plein droit ; que cependant si toutes » les autorités p^sentes croyoient néces- » saire de condescendre aux demandes du » corps-de-ville , pour éviter de plus grands » malheurs , il permettroit qu’on publiât la » constitution d’Espagne , pourvu que tous n unanimement consentissent à signer la » déclaration suivante ;

Déclaration du corps-de ville , ainsi que des généraux et commandans de la garnison,

a Nous soussignés, interpelés par Son A. R.

le prince régent , déclarons que les circonstances actuelles sont si graves, le péril si éminent, que nous pensons que pour le

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salut public , et par la nécessité des choses, il est indispensable de promulguer la constitution espagnole, avec les modifications que S. M. le Roi et la représentation nationale jugeront convenables. »

Turin, le i 3 mars 1821.

Suivent les signatures.

Cette déclaration prouve, jusqu’à l’évidence , l’état de contrainte où se trouvoit le prince. Elle fut signée, par toutes les autorités civiles et militaires; dans ce nombre il y avoit plusieurs chef^de corps très-attachés au Roi , et quelques personnes de marque qui occupent encore aujourd’hui des places importantes.

Cet acte ayant été tiré en double original, et consigné aux archives, le prince promulgua la constitution d’Espagne par le manifeste suivant , qui peut aussi être regardé comme une protestation publique contre la violence qui lui étoit faite.

CHARLES ALBERT , priwce de Carignan , - L’urgence des circonstances dans lesquelles S. M. le roi Victor-Emmanuel nous a nommé régent du royaume , quoique le

droit d’y succéder ne nous appartînt pas, nous met à même de satisfaire , autant qu’il peut dépendre de nous, à ce que le salut du royaume exige évidemment aujourd’hui, et d’adhérer aux désirs exprimés avec une ardeur indicible.

Dans un moment aussi difficile, il ne nous a pas été possible de consulter les bornes ordinaires de l’autorité d’un régent.

Notre respect, notre soumission à S. M.

Charles-Félix, auquel est dévolu le trône, nous auroit engagé à n’apporter aucuns changemens aux lois fondamentales du royaume , et à attendre la volonté du nouveau Souverain.

Mais comme l’exigeance des circonstances est manifeste, et qu’il importe de rendre au nouveau Roi un peuple sain et sauf, et non pas déchiré par les factions; ayant pesé toutes ces raisons , et de l’avis de notre conseil , persuadé d’ailleurs que S. M. le Roi , mu par la même considération, revêtira cette délibération de son approbation souveraine ; nous avons résolu ce qui suit ;

La constitution de l’Espagne sera promulguée et observée comme loi de l’État , avec les modifications qui seront adoptées par

la représentation nationale, d’accord avec S. M. le Roi.

Turin , le i3 mars i8ii.

La constitution d’Espagne , publiée à Turin le i3 mars, à neuf heures du soir, y avoit été imprimée en secret quelques jours auparavant chez le libraire Pomba , en sorte que par le courrier du lendemain le Piémont en fut inondé. J’ai su' depuis que plus d’un mois avant la révolution il étoit arrivé de Naples un ballot assez volumineux , qui fut déposé dans les magasins de la douane, en attendant que- le propriétaire vînt assister à l’ouverture. Celui-ci se présenta, en effet, le i3 mars, pour retirer le ballot qui se trouva contenir une édition entière de la constitution d’Espagne , déposée et mise en réserve dans les magasins royaux , en attendant la révolution.

La publication de la constitution d’Espagne fut suivie de toutes les cérémonies d’étiquette en pareille circonstance; je veux dire la nomination d’une junte provisoire, et le serment du prince régent.

La même difficulté qui avoit eu lieu pour la nomination du ministère, se renouveU

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pour celle de la junte; tous les gens doués de probité ou seulement de prudence refusoient, et chaque jour de nouvelles listes annonçoient au public le peu de cas que les élus précédens avoient fait de leur nomination ; enfin , quelques bonnes voglies s’enrôlèrent, et la junte put siéger.

Dal Pozzo avoit accepté le ministère de l’intérieur. Cet homme jouissoit de toute la faveur des révolutionnaires, et ce n’étoit pas sans raison. Il avoit à leurs yeux le rare mérite de n’avoir cessé, depuis la restauration , de critiquer toutes les opérations du gouvernement; et de soutenir, dans ses opuscules (i) la doctrine salutaire du gouvernement de fait pour laquelle MM. les libéraux de' tous les pays ont un penchant décidé. Cependant cette doctrine, de quelque façon qu’on s’y prenne pour la défendre, ou par des argumens spécieux, ou par des déclamations oratoires , n’en demeure pas moins irrémissiblement con-

(i) Espèce de dissertations fort minces , où l’auteur prouve qu’il n’est ni jurisconsulte , ni Piémentais ; aussi sont-elles justement intitulées :

Opuscules d'un UŸOeat Milanais.

damnée au tribunal de la saine raison , et ses partisans sont , de leur propre aveu , ennemis de tout gouvernement quelconque, puisqu’ils admettent que la violence peut à elle seule créer une légitimité, et anéantir tout droit préexistant.

Des deux hommes qui eurent quelque influence pendant la régence , Dal Pozzo et le chanoine Marentini, appartenoient à la classe dont nous venons de parler. Ce dernier, président de la junte , réussit , après vingt-deux ans, à rendre tout son premier lustre à la réputation qu’il s’étoit acquise en l’an 7. Ce furent eux qui nommèrent le conseil du prince. Charles-Albert l’installa, et depuis il n’y mit plus les pieds , évitant, autant que possible , de prendre une part active aux affaires , jusqu’à ce que les intentions du Roi lui fussent connues. Tous ses soins se portèrent à ralentir la marche du gouvernement constitutionnel. Il arriva même que le premier jour où la junte s’assembla , le prince régent craignant avec raison qu’il ne fût question de faire prêter serment'à la troupe, convoqua les commandans des corps , puis il donna ordre à son premier écuyer, le chevalier Barbania,

qui étoit un fidèle , de se tenir sous le vestibule du palais , et d’arrêter MM. les colonels à leur passage, pour les engager au nom du prince à se refusera la prestation de serment si la proposition en étoit faite. Tous le promirent, et même les généraux comtes de Sambucy et Vialardi dirent hautement qu’il falloit plutôt mourir que de prêter un serment que Charles-Félix n’auroit pas ordonné.

Le soi-disant général Bussolino fit en effet deux fois la proposition, et demanda les ordres du prince régent à cet égard; mais personne n’ayant appuyé la motion , on n’en parla plus.

La junte d’Alexandrie fit plusieurs demandes à Charles - Albert , il n’en accorda aucune. Il refusa de renforcer la garnison, et de faire approvisionner Itt citadelle; il ne permit aucun achat de chevaux pour l’artillerie, et n’admit point dan^ l’armée plusieurs Italiens, venus à Turin tout exprès pour prendre du service. Cette conduite du prince excita la méfiance de la junte d’Alexandrie, qui refusa de se soumettre à celle de la capitale.

l^ous avons laissé la ville d’Alexandrie

encore occupée par la brigade de Savoie e par le corps presque entier des officiers de dragons du Roi et du régiment de Gènes

Le 1 1 , il y eut une espèce de conventioi pour la remise de la ville aux rebelles Bianco se fit livrer la caisse du régimen:

des dragons, dans laquelle il y avoit plu; de ao mille francs. Le 12, le gouverneui partit à la tète de tout ce qui étoit resté fi dèle, et se dirigea sur Asti. C’est là que Régis , après avoir inutilement tenté de sé duire son régiment , déserta seul , et vini rejoindre Ansaldi , son compagnon d’infamie.

Derossi (S‘'-Rose), nommé commandani de la province, étoit peut-être le seul dei conjurés fou en toute honnêteté, et, grâce à cette maladie , il put conserver encon quelques vertus aü milieu de tant de turpitudes. Il avoit du talent , beaucoup d’activité , de la franchise et de la noblesse dans le caractère. On l’a vu repousser avec mépris des gens que des intérêts particuliers jetoient dans le parti révolutionnaire , et quand il put prévoir la chute de ses affaires, il avertit franchement un de ses amis de ne plus le venir voir pour ne pas se compromettre inutilement.

Après le départ du comte de V«^rax, Ansaldi prit sa place (i). Ce fougueux révolutionnaire était, à la probité près, un bon chef de bataillon; du reste, absolument dépourvu de talent. Il continua de faire à Alexandrie ce qu’il avoit fait toute sa vie , boire et voler ; l’hôtel du gouvernement étoit transformé en taverne ; les Camarades y trouvoient table ouverte. On voyoit çà et là des débris de bouteilles et de verres, et en permanence l’appareil ou les traces d’une orgie. Pour subvenir à ces frais de représentation, Ansaldi avoit soin de faire enlever les caisses provinciales des environs, c’étoit la plus sérieuse de ses occupations; joignezy quelques lettres de reproches et de menaces écrites en style de corps-de-garde à ceux qui se permettoient de révoquer en doute la légitimité de ses ordres, et vous aurez une idée complète de la vie du nouveau gouverneur.

Revenons à Turin.

La junte provisoire et le conseil du priuce

(i) Peu de jours avant la révolte d’Alexandrie, le Roi avoit accordé à Ansaldi la croix de St.-Maurice , en y attachant une pension de 800 liv.

faisoientgénairla presse : cen’étoit qu’ordres du jour et décrets. Chaque jour en voyoit éclore de nouveaux (i). Mais le gouvernement constitutionnel flanqué d’ordonnances, poussé par les journalistes, n’en étoit pas moins perclus de naissance ; rien ne pouvoit le faire marcher, et il n’y avoit d’activité qu’au bureau de la Sentinelle-Subalpine et dans la tète de Derossi( S^'-Rose).

Charles-Albert attendoit encore les ordres de Modène, lorsque le comte de Maistre , colonel attaché à la division de Bfovare, arriva à Turin. Il venoit au nom du comte de Latour, proposer à S. A. un plan de contre-révolution , dont Novare seroit le point central , et il rendit compte au prince de l’expédition de Charles Asinari contre cette ville.

Ce chef de révoltés ayant avec lui deux compagnies .d’infanterie, et deux cents ehevaux environ , était arrivé le i3 à Verceil.

Il comptoit en passant faire défectionner le

Les plus remarquables furent ceux touchant l’organisation de la garde nationale , et la formation de quelques bataillons de chasseurs , qui n’existèrent que sur le papier.

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régiment des dragons de la Reine ; niais ce corps était parti la veille pour Turin. Trompé dans sou attente, Asinari s’arrêta pour donner un grand dîner où il proclama la constitution d’Espagne ; et la proclamation , signée Lisio et S‘®-Rose, contre-signée par lui, fut répandue de tous côtés. Il se porta ensuite àNovare, et fit dire au gouverneur qu’il avoit ordre d’occuper la place; le gouverneur s’y refusa; Asinari resta campé sous les murs de la ville dont on lui ferma lesportes ; mais deux jours après, le comte de Latour ayant reçu l’avis officiel de l’abdication du Roi, et de l’amnistie accordée par le prince régent (i), il permit au chef rebelle d’entrer avec sa troupe comme renfort de garnison (a).

(i) Amnistie doublement nulle, et dans son essence, parce que le droit de grâce est une prérogative royale, et dans son application , puisque les coupables ne remplirent pas les conditions auxquelles le prince l’avoit attachée.

(2^ Cette courte résistance , insignifiante en ellemême, rendit cependant la garnison de Novare propre à être le noyau de l'armée fidèle. Les partis mis tu présence se déclarèrent. Le régiment de Coni fut délivré de deux traîtres , Calvelti et Uerolandis, qtii pissèrent

Asinari se donna des airs d’un petit triomphe; trois espions, un certain Tadini et deux frères nommés Cagniardi avec quel* ques femmes choisies , composoient son cortége («). Ce fut alors que le général voulant savoir s’il yavoit encore quelque espérance, ou s’il ne restoit plus aux honnêtes gens d’autre parti que la retraite , chargea le comte de Maistre , officier sur lequel il pouvoit entièrement compter, de la mission dont nous avons parlé ci-dessus.

du côté des rebelles ; et s’il en resta encore deux ou trois, on n’avoit plus rien à craindre d’eux, puisqu’ils étoient connus.

(i) La veille, il n’étoit pas si glorieux sur le pont de Porte-Turin , où il avoit donné rendez-vous pour un combat singulier , à un officier de la garnison dont il se prétendoit insulté. Asinari s’avance d’un air furieux le sabre àlamain. — « M., faites-moi des excuses.. — Je ne vous en ferai point.— Comment, vous ne m’en ferez pas ? — Non. » Asinari , ne pouvant effrayer de la voix l’impassible antagoniste , se fia encore moins à ses armes et tourna pied.

Che viuta la vergogua è dal timoré.

Nous laissons à penser de quel genre d’acclamations il fut salué par tous les officiers de la ville présens à cette scène.

Le prince régent entra dans le projet du comte de Latour, et accepta avec joie l'invitation qui lui était faite de se rendre à Novare. Dès le lendemain ( 1 8 mars) il prit des mesures pour que la garnison fût approvisionnée, et que toutes les troupes disponibles fussent dirigées sur ce point. Par contre , Asinari reçut l’ordre de retourner à Alexandrie avec son détachement.

Le même jour, le comte de Coste (i) apporta au prince les ordres du Roi , et la proclamation du i8, si justement admirée par sa vigueur.

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