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Simples Lettres sur l'art dramatique

Dans vos feuilletons du 10 septembre, du Ib octobre et du 10 novembre, vous me faites un triple appel. J’avais résolu de ne pas répondre au premier ; j’avais maintenu ma résolution après avoir lu le second ; vous insistez, je cède au troisième.

J’y cède, je vous le jure, à regret, à contrecœur; comme on cède aux instances d’un ami

* PREHIËHB LETTRE.

qui, au milieu d’un accès de fausse gaieté, nous demande la. cause de notre tristesse. Vous avez le droit d'interroger, j’ai perdu celui de ne pas répondre.

Ne voyez donc dans ma leltre ni récriminations, ni plaintes. Voyez des faits et pas autre chose.

Je ne désire rien, je ne demande rien, je n’accuse personne ; je fais le procès-verbal de l’art . en l’an de grâce 1844, voilà tout. '

Est-il mort? Est-il vivant? Demandez à ceux ^ qui lui appuient un oreiller sur la bouche, comme fait le More Othello à la blanche Desdémona.

Oui, vous avez raison ; c’était un beau temps que celui où, riche de jeunesse, d’espérances, et j’oserai presque dire d’avenir, toute une géi nération se précipitait à notre suite, par la brèche qu’avaient ouverte Henri lU, Hemani et la Maréchale d' Ancre. Ce fut une belle nuit que celle qui nous réunit tous les trois, Hugo, de Vigny et moi, pour faire en commun, après la première représentation de Christine, les cor-

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PBBHIÈBE LETTBE.

rectioDS indiquées par le public. A celte heure, nous étions frères, qui donc noos a faits rivaux?

Hélas! mon ami, la force des choses, les événements, les hommes.

Si les trois poëtes qui ont fait Marion Delarme, Chatterton et Antony se taisent, c’est que tant de dégoûts les ont abreuvés sur la route du théâtre, qu’ils ont été contraints ou de garder le silence, ou <)e se créer une autre tribune.

Attaquons les choses de haut : disons ce que ) les autres n’osent dire; interrogeons la majesté | royale, inviolable en matière politique, mais responsable en matière d’art.

Du moment où il y a on gouvernement, l’art ne peut échapper à l'influence de ce gouvernement, quel qu’il soit; car le gouvernement tient d’une main les faveurs qui poussent en avant, ' de l’autre les rigueurs qui rejettent en arrière.

Pour que l’art prospère dans un empire, dans un royaume ou dans une république, il faut que le chef du gouvernement, empereur, roi ou consul, aime l’ai t ou fasse semblant de l’aimer.

Louis XIV aimait les poëtes ; Louis XV ne les

PBEUIÈRE LETTRE.

aimait pas, mais il les craignait, ce qui revient presque au même. Le roi Louis-Philippe ne les aime ni ne les craint; c’est un des progrès les plus sensibles du gouvernement constitutionnel.

Qui sait si Sbakspeare, Molière et Schiller eussent existé sans Élisabeth, sans Louis XIV et sans le duc de Weymar.

Jetez les yeux avec moi sur le privilège donné en 167:2 à Lully pour tenir académie royale de musique.

« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous présents et à venir, salut :

« Les sciences et les arts étant les ornements les plus considérables des États, nous n’avons point eu de plus agréable divertissement depuis que nous avons donné la paix à nos peuples, que de les faire revivre en appelant près de nous tous ceux qui se sont acquis la réputation d’y exceller, non-seulement dans l’étendue de notre royaume, mais aussi dans les pays étrangers; et, pour les obliger davantage de s’y perfectionner, nous les avons honorés des marques de notre estime et de notre bienveillance. »

PREinÈBE LETTRE.

Maintenant, lisez le privilège de TOpéra, donné en 1831 à M. Véron, et dites-moi s’il a été signé par des considérations analogues.

Ouvrons au hasard le registre des gratifications accordées par Louis XIV en 1665, et voyons, entre le nom du pensionnaire et le chiffre de la pension, la note inscrite de la propre main du roi.

Au sieur Corneille. — En considération des beaux ouvrages qu’il a donnés au théâtre^ et pour lui donner moyen de les continuer, 2,000 livres.

Au sieur Molière. — Par gratification, et pour lui donner moyen de continuer son application aux beües-lettres, 1 »000

Au sieur Racine. — Pour lui donner une marque de l’estime que Sa Majesté fait de son mérite, 600 Croyez-vous que ces notes, écrites de la main du roi, n’aient pas été, pour les poètes dont il est ici question, un encouragement plus .réel que les sommes comptées par le trésorier.

PREMIÈBB LETTRE.

En échange de ces 3,600 livres , Corneille rendait au roi Olhon, Molière, Tartufe, et Racine, Iphygénie. — Croyez- vous que le roi, qui, grâce aux grands hommes qui l’entouraient, fut appelé le grand roi, ne gagnait pas quelque chose sur eux, dites?

Mais la question n’est pas encore enfermée dans la graliflcation d’argent ou dans l'encouragement d’amour-propre.

Tout ce que nous demanderions à la cour, puisqu’il y a une cour, ce serait un simple mouvement de curiosité. La curiosité peut encore ressembler à de la protection.

Mais, du moment où il n’y a ni sympathie ni curiosité, tout théâtre royal est perdu.

Or, il y a à Paris deux théâtres royaux, les seuls sur lesquels on puisse réellement faire de l’art : le Théâtre-Français et le théâtre de l’Odéon.

Ces deux théâtres sont dans la main du ministère, qui est lui-méme dans la main de la chambre.

Attendez, nous marchons de déductions en déductions, et nous ferons la part de la chambre.

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PRSHIÈRE LETTRE.

Le roi n'ayant pour l’art ni sympathie ni curiosité, le ministre a le droit d’élre indifférent. Heureux quand il ne se croit pas obligé d’être * hostile.

Nous ne parlons pas ici d’un ministre en particulier; nous parlons des ministres en général. Les ministres sont les reflets de la pensée royale. Croyez-vous que Colbert et Louvois aimaient les hommes de lettres? non; mais Louis XIV les aimait, et Colbert et l ouvois se firent les protecteurs de l’art, car protéger l’art h cette époque c’était flatter le maître.

Fouquet les aimait, lui... Mais déjà en rivalité avec Fouquet pour M*’® de Lavallière, Louis XIV ne voulut pas l’être encore pour Molière et Racine. Il envoya Fouquet à la Bastille. Il avait compris que M'>® de Lavallière pouvait le faire heureux, mais que Molière et Racine le feraient grand. Il fut donc plus jaloux de Molière et de Racine qu’il ne l'avait été de M'>® de Lavallière.

Louis XIV tenait à ce qu’on dit, en parlant du dix -septième siècle : le siècle de Loms XIV.

PBBMIÈRE LETTRE.

Maintenant, à quoi bon tenir à quelque chose?

Le XIX” siècle est déjà nommé. 11 s’appelle le siècle de Napoléon.

Donc, comment voulez-vous que l’art pros- • père, quand on est obligé de s’avouer que c’est un bonheur de trouver le ministre indifférent.

Or, le ministre indifférent, s’il a un agent à nommer près des théâtres royaux, les seuls, nous l’avons dit, où l’on puisse faire de l’art, il nomme un agent qui remplisse ses vues particulières et non qui réponde au besoin général. Pourquoi se gênerait-il? Il est certain que le contrôle suprême ne viendra point défaire ce qu’il a fait; il ne sera ni approuvé ni blâmé, car celui qui a le droit de blâme ou d’approbation ne daignera pas même s’occuper de ce que le ministre fait pour ou contre une chose aussi , peu importante que l'art.

Voilà pourquoi le théâtre de l’Odéon n’a que soixante mille francs de subvention, et pourquoi M. Buloz est commissaire du roi près le Théâtre-Français.

Occupons-nous d’abord du théâtre de l’Odéon;

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