PREMIÈRE LETTRE
nous passerons ensuite au Théâtre-Français.
Le théâtre de l’Odéon a obtenu à grand’peine de la chambre, — cette fois la faute n’est pas au ministre, — une subvention de 60,000 fr.
L’Odéon paye par an 26,000 francs aux hospices et 25,000 franco aux auteurs. C’est donc i 0,000 francs nets que lui accorde la munificence de la chambre. Huit cent trente-trois francs trente-trois centimes par mois. Ce n’est pas, on en conviendra, la peine de réunir 450 députés pour arriver à un pareil résultat.
Et cependant, écoutez bien. L’Odéon est le contre-poids nécessaire du Théâtre-Français.
L’Odéon ramasse ce que son dédaigneux confrère laisse tomber.
,Les Vêpres siciliennes, Christine et Lucrèce, refusées au Théâtre-Français, ont été jouées à l’Odéon. Sans l’Odéon, elles n'eussent pas été jouées. Peut-être dira-t-on qu’il n’y aurait pas eu grand mal à cela. Mais vous ne le direz pas, vous, puisque vous voulez bien me demander pourquoi je ne fais plus de drames comme Christine.
PREUIËRE LETTRE.
. Soyez tranquille, mon ami ; je tous répondrai I
à ce sujet tout à Theure. Vous m’avez fait met- ;
tre la main à la plume ; tant pis pour vous, je j
ne la quitterai pas que je n’aie tout dit.
L'Odéon, avec une si faible somme, ne peut donc pas vivre; il ne peut que lutter contre la mort. M. Harel, l’un des hommes les plus intelligents de Paris, a eu le privilège de l’Odéon |
avec 1 70,000 francs de subvention ; M. Harel n’a I
ni perdu ni gagné à l’Odéon, seulement il a fait pendant quatre ans de l’Odéon 1e premier théâtre français.
Le théâtre de l’Odéon, avec son chétif budget, avec ses quatre mois de clôture, avec sa troupe nomade, sans ensemble et sans consistance, i
n’est plus fermé, c’est vrai, mais n’est encore qu'entr’ouvert. j
Il en résulte qu’on n’ose faire aujourd’hui pour M. Lireux ce que l’on faisait autrefois pour M. Harel, c’est-à-dire la Maréchale d'Ancre,
Christine, Charles VII; pour bâtir un édifice
solide, il faut d’abord être certain de la solidité j
do sol sur lequel on le bâtit. '
PREMIÈRE LETTBB.
Il est doDC presque impertinent de proposer à nn homme de quelque valeur de faire une œuvre sérieuse pour l’Odéon, tant que la muni- Gcence des mandataires de la nation n’accordera à rOdéon qu’une subvention de huit cent trentetrois francs trente-trois centimes par mois, somme que lui coûte la pose seule de ses affiches.
Reste le Théâtre-Français. A b ! pour celui-là, c’est autre chose.
Le Théâtre-Français a deux cent mille francs de subvention et cent mille livres de rente; il est situé au centre de Paris ; il ouvre son péristyle sur une des rues les plus populeuses de la capitale ; enfin il ne paye que 45,000 francs de loyer, à peu près ce que paye le théâtre des Délassements-Conuques ou de la Porte-Saint- Antoine ; encore de temps en temps ne les payet-il pas, et la Uste civile est-elle obligée de loi en faire la remise.
Sondez le mystère de ces loyers en retard, de
ces délais accordés, de ces arriérés remis, et
vous aurez le secret de certaines influences, la
14 PREMIÈBE LETTRE.
solution de certaines questions que vous me posez comme insolubles.
D’où vient donc la décadence dans laquelle est tombé le Théâtre-Français, si florissant, si plein de vie en 1828, si misérable et si languissant en 1844?
En 1828, le commissaire du roi s’appelait M. le baron Taylor; en 1844, le commissaire du roi s’appelle M. François Buloz.
Disons ce qu’était l’un : nous essayerons ensuite de faire comprendre ce qu’est l’autre.
M. le baron Taylor était une de ces natures fines et intelligentes , qui se connaissent en toutes choses, qui ne sont étrangères à rien, qui touchent par un point quelconque de leur individualité à toutes les classes sociales, un de ces hommes qui doivent se baisser s’ils veulent paraître petits, mais qui n’ont pas besoin de se hausser pour être grands.
M. le baroih Taylor aimait l’art pour l’art ; la place qu’il occupait n’était point pour loi on métier banal, mais une mission sainte. L’œuvre qu’il poursuivait n’était point une spéculation
PREMIÈRE LETTRE. tS
qu’il essayait d’accomplir, c’était une gloire qu’il convoitait : chez lui, il n’y avait ni préférence pour une école, ni inimitié contre l’autre. Jeune de cœur, chaud d’espérance, il cherchait le beau avec la tenace candeur d’un homme qui croit que le beau peut encore se trouver. Apportant son pinceau d’artiste en aide k la plume du poëte, il dessinait, avec un égal amour, la chlamyde de Léonidas, la cuirasse du duc de Guise, ou le pourpoint d’Hernani ; contemporain de tous les âges qu’il avait étudiés, citoyen du monde entier qu’il avait parcouru, pas un détail de mœurs, de costume, d’armure ne lui était inconnu ; pas^ un site historique ou pittoresque ne lui était étranger. Dans quelque temps que vécût le héros, il pouvait tracer pour le costumier un dessin exact des vêtements qu’il portait; dans quelque lieu que se passât l’action, il pouvait donner au décorateur un croquis fidèle du lieu où s’accomplissait la scène. Bon, poli, affectueux avant la réception de l’ouvrage, c’était un soutien pendant les répétitions ; c'était un conseiller après la représentation, c'était un
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apologiste ou un défenseur. Placé, par sa position sociale, à la hauteur de tout ce qui était élevé, par sa supériorité personnelle, au niveau de ce qui était grand, il pouvait, dans la même journée, toucher la main de MM. de Martignac, de Chàteaubriand, de Béranger, de Lamartine, de Casimir Delavigne, de Hugo, de de Vigny, de Scribe et de Talma, et toutes ces mains étaient ou honorées ou joyeuses de toucher la sienne.
Aussi, qu’il arrivât à l’ouvrage un de ces petits incidents, comme une censure inintelligente en sème sur la route des auteurs, ce n’était pas aux subalternes que le baron Taylor s’adressait; il n’allait pas faire antichambre chez messieurs de la commission, ou le pied de grue dans le corridor des Beaux-Arts, pour attendre que quelque chef de bureau sortit de son cabinet où il n’avait pas le droit d’entrer. C’était à la porte du ministre qu’il allait frapper ; c’était au seuil des Tuileries qu’il allait dire : « Me voilà ! » et au bout de cinq minutes le ministre venait au devant de lui , et le roi lui faisait dire : « Entrez! »