‹ Simples Lettres sur l'art dramatiqueChapitre 7 sur 8 · I.es droits d’auteur que ces · texte numérisé non relu

I.es droits d’auteur que ces

pièces m’ont rapportés, montant à 34,000

enûn les manuscrits s’élevant à 10,000

79,500 fr.

Et nous aurons un total de

lit CINQUIÈME LBTTBE.

II y a aujourd’hui sept ans que Caligüla a été représenté.

Or, en sept ans, le Théâtre-Français m’a donc, pour cinq pièces jouées et une pièce arrêtée par la censure dramatique, rapporté en tout, primes comprises, soixante-dix-neuf mille cinq cents francs, ci 79,500 fr.

Maintenant, sept ans de gestion comme commissaire royal rapportent à M. Buloz, en ne consignant ici que le traitement reconnu, à 12,000 fr. par an, 84,000 fr.

Comparons ces deux sommes, et reconnaissons entre elles une différence de 4,500 fr. au bénéfice de M. Buloz.

M. Buloz aura donc touché en sept ans 4,500 fr. de plus, pour détruire, que je n’aurai touché, moi, pour édifier.

Maintenant, si M. Buloz venait dire que la prime portée à 1 ,000 fr. par acte est exagérée, ce qui me parait une thèse difficile à soutenir, puisque, y compris les primes, les auteurs dans

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la position deM. Hugo, deM. Scribe, de M. Casimir Delavigne, de M. Dumas enfin, touchent du Théâtre-Français moins que M. Buloz ne touche lui-même, nous lui répondrions par ces quelques lignes que nous recevons de notre ami Vacquerie :

« Mon cher Dumas,

« Non-seulement Yictor Hugo vous autorise à traiter dans vos lettres la question des primes, mais encore vous pouvez dire qu’il vient de refuser, il y a quatre ou cinq jours, de signer X un traité dans lequel ou lui offrait, non pas mille francs par acte, mais trois mille francs, somme qui porterait, comme vous le voyez, à quinze mille francs la prime totale d’une pièce en cinq actes.

« Tout à vous,

<i Vacquerie. »

Or, du moment où un théâtre non subventionné offre pour avoir un drame en cinq actes une prime de 15,000 fr., le Théâtre-Français,

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qui reçoit une subTention de 200,000 livres, peut bien donner 5,000 fr.

D’ailleurs, ces primes, reçues du Théâtre- Français ou du ministère, n’ont point été surprises, elles ont été discutées, débattues, réglées; ce n’est de la part du Théâtre -Français ni de celle du ministère une grâce, une faveur ou une gratification, c’est on marché conclu, une transaction commerciale réglée : ministre, directeur des beaux-arts, commissaire du roi, comités d’administration, étaient dans l’exercice de leur droit, et M. Buloz, qui en sa qualité de correcteur de la Revxte de Paris et de la Revue des Deux-Mondes, connaît sans doute la valeur des mots, doit savoir qu’il y a une grande différence entre l’argent qu’on gagne et Targent qu’on reçoit.

Or l’argent que j’ai reçu directement du Théâtre-Français depuis sept ans, c’est-à-dire 53,000 fr. à peu près, je l’ai gagné en faisant faire trois cent dix mille francs de recette au susdit Théâtre-Français.

Maintenant, mon ami, voulez-vous savoir, au

compte de M. Buloz lui-même, ce que j’ai perdu en gagnant ces 79,000 fr. de primes, de droits et de vente de manuscrits. Nous allons faire ensemble ce petit calcul.

M. Buloz, dans la Revue de Paris, annonce, sans pouvoir y croire cependant, que je borne- ,rai désormais ma fabrication littéraire à 18 volumes par an, ce qui laisse à entendre que j’en fais d’ordinaire beaucoup plus.

M. Buloz a raison sur un point : cette année, j’ai fait 36 volumes, dont je tiens les manuscrits à la disposition de M. Buloz ou de toute autre personne qui voudrait s’assurer que ces 36 volumes sont, depuis la première jusqû’à la dernière ligne, écrits de ma main.

Or, mon ami, mettons les volumes à 4,000 fr.

l’un dans l’autre, on ne m’accusera pas, j’espère, d'exagérer la valeur de mes produits (1). Trente-six volumes à 4,000 fr. donneront un total de 144,000 fr.

Maintenant supposez que les six pièces, comc-

(1) Les Tolumes da Juif Errant oal élé payés 20,000 fr. Tuo, 200,000 fr. 1rs dix.

CINQUIÈME LBTTBE.

dies ou drames, que j’ai données au Théâtre- Français, ne m’aient pris chacune que six semaines de composition et d’exécution, ce qui est insupportable (i), mais je veux faire la part belle à M. Buloz, nous aurons neuf mois rien que pour la composition et l’exécution de ces six ouvrages.

Supposez, maintenant, ce qui est tout aussi insupportable, supposez, disons-nous, que les répétitions de ces six ouvrages n’aient pris pour chacun que six semaines, vous aurez un autre chiffre de neuf mois, qui, itjouté au premier, donnera un total de dix-huit mois, c’està-dire d’un an et demi.

Cette année et demie, à trentesix volumes par an, eût produit cinquante-quatre volumes, qui, à 4,000 fr. l’un , donneraient 216,000 fr. 216,000 fr.

Or, en travaillant pour le Théâtre-Français pendant un an et

(1) Si le mot n'est pas français, il le deviendra.

demi, et en gagnant pendant cette

année et demie 79,000 fr.

j’ai donc non pas perdu, mais

manqué à gagner 1 37,000 fr.

C’est un assez beau sacrifice, on en conviendra, fait au désir de fournir mon contingent à la littérature dramatique de l’époque.

Eb bien, ce contingent qui me coûte si cher, je suis tout prêt à le fournir encore, aux mêmes conditions que par le passé, si ces conditions continuent de subsister pour mes confrères; à des conditions inférieures, si mes confrères les acceptent. Aux vingt drames ou comédies que j’ai composés en seize ans, et qui ont fait entrer dans les caisses des différents théâtres où je les ai donnés plus de trois millions de recette, je suis prêt à ajouter, si Dieu me donne enœre seize ans de vie et de force, vingt autres comédies ou drames ; mais ce ne sera pas, comme on comprend bien, sur la scène où M. Buloz craint, comme il le dit dans la Revue de Paris, de voir déborder le trop plein de ma fabrication lilté-

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raire qu’il me prendra jamais l’idée de les donner.

Maintenant, grâce à Dieu, j’en ai à peu près Gni avec M. le commissaire du roi, puisque j’ai dit ce qu’il avait fait pour éloigner du Théâtre- Français les auteurs vivants et les ouvrages modernes. Disons, à celte heure, ce qu'un autre eût pu faire à sa place, maître comme l’est M. le commissaire du roi de donner une direction au premier théâtre du monde.

Il n’y a de littérature dramatique vivante à cette heure que la littérature dramatique française.

Les Anglais n’ont plus rien depuis Shéridan.

Les Allemands n’ont plus rien depuis Goethe et Schiller. Les Italiens n’ont plus rien depuis Maffei et AlGeri. Les Espagnols n’ont plus rien depuis Lope de Vega et CaMeron. Les Russes n’ont jamais eu ou plutôt n’ont rien encore.

Nos drames et nos comédies alimentent les théâtres de Londres, de Vienne, de Berlin, de Madrid, de Florence, de Saint-Pétershoui^, de Moscou, de New-York, d’Alexandrie et de Cons-

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CINQUIÈME LETTBE.

tanlinople. On nous joue dans des pays dont M. Buloz ignore le nom, dans des idiomes dont M. Buloz ignore l’existence. Tous les peuples \ se désaltèrent à ce grand fleuve qui prend sa source è Paris, dont chaque flot est une pensée, et qui se répand large et fécondateur sur le monde.

C’est qu’en effet lest choses devaient être ainsi. La France, par sa position topographi • que, est destinée à être l’arche de toutes les idées, le tabernacle de toutes les poésies. Placée sous une zone tempérée, elle a assez de jours purs pour comprendre la littérature, aux contours arrêtés, de l’Espagne et de l’Italie; assez de jours nuageux pour sentir la poésie flottante et vaporeuse de l’Allemagne et de l’Angleterre; enfln, assez de force et de justice pour faire à Dante et à Alfieri, à Shakspeare et à Shéridan, à Goethe et à Schiller, à Lope de Vega et à Calderon, la part qui leur est due dans celte immense Babel que l’esprit humain bâtit depuis le treizième siècle, et que la main du Seigueur lui-même tenterait en vain de renverser, si

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près qu’elle soit du ciel. Douée, comme cenlre, d’uae puissance d'assimilalion supérieure à celle de toutes les nations ses voisines, elle pou* vait joindre à la raison et à l’esprit, qui sont ses qualités distinctives, qui sont ses dons naturels, la rêverie de Dante, l’humanité de Shakspeare, le pittoresque de Calderon, la fécondité de Lope de Yega, la passion de Schiller, le pbilosophisme poétique de Goethe. Les hommes n’eus»

sent pas manqué à l’œuvre; il ne s’agissait que de ne pas les décourager. Un siècle qui comptait parmi ses fils Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Soumet, Casimir Delavigne, de Vigny, Béranger, Lamennais, Nodier, Scribe, Soulié, Balzac, Eugène Sue, George Sand, pouvait tout entreprendre, tout accomplir.

Or, il ne fallait, pour faire un théâtre unique, splendide, magnifique, un théâtre qui réunit en lui les qualités de tous les autres théâtres enfin, que reprendre l’œuvre d’édification où M. le baron Taylor l’avait abandonnée ; il Fallait dire au roi : «Sire, la grandeur des souverains n’est pas toujours en eux-mêmes, mais quelquefois

CIKQniÈME LETTRE.

aussi dans les hommes qui les entourent, nll fallait dire aux ministres ‘.«Excellences, dans une époque où l’on demande et où l’op^obtient des chambres cent vingt millions pour les monuments publics, et deux cents millions pour les fortifications de Paris; demandez donc de temps en temps un demi-million pour l’art. » Il fallait dire au peuple: «Peuple, écoute et regarde, »car toutes les idées politiques, philosophiques, sociales, contemporaines, sont dans ce théâtre, ce journal qui se lit à haute voix chaque soir à Paris devant quarante mille spectateurs; en France, devant cent mille. Et tout cela, M. Buloz le pouvait dire mieux que personne, puisqu’il a deux Revues avec lesquelles il a dit, ce me semble, depuis dix ans, beaucoup de choses qui ne valaient pas celles-là.

Mais, je le répète, M. Buloz a été non pas élu, mais choisi entre tous pour accomplir l’œuvre qu’il accomplit; c’est une de ces anomalies comme notre époque seule en présente, et un jour on se dira comme une des choses les plus curieuses qu’ait enfantées le chaos dans lequel

ISS CINQUIÈME LETTBE.

nous Tivons, qu’il y a eu un peti t-fils de Louis XIV et un successeur de Colbert qui ont mis à la tête de l’art dramatique en France, un homme qui ne savait pas que Cinna fût de Corneille.

Il est vrai qu’on ajoutera que cet homme était Savoyard, et qu’on a été obligé de le naturaliser pour en faire un commissaire royal.

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