Simples renseignements sur l'Ile Bourbon
es Européens, sous le commandement de Don Pedro de Mascarenhas, amiral portugais, abordèrent pour la première fois à File de Bourbon, en i5i3. Cette date, d'abord contestée, paraît être la véritable; elle a été donnée par M. Ferdinand Denis, bibliothécaire de Sainte-Geneviève, après de longues et attentives recherches dans les écrivains portugais. Les nôtres, on le conçoit, sont plus sobres à l'endroit de don Mascarenhas.
Deux personnages de ce nom ont navigué et combattu dans les mers orientales : le premier, qui nous regarde, est de beaucoup le plus connu; il allait être vice-roi des Indes lorsqu'il fut empoisonné par un compétiteur.
L'année 1 5 1 3 est également donnée comme étant celle de la découverte de l'île, par M. Pierre Magny, dans un travail inséré au numéro d'octobre 1862 de la Revue Maritime et Coloniale, travail qui paraît avoir été rédigé d'après des documents officiels existants au ministère de la Marine, et qui réunit tous Jes. caractères propres à inspirer la confiance. Il est bien vrai qu'une mappemonde de Ruych, qui porte la date de 1 5o8 , fait mention de Madagascar et des Mascareignes, ce qui nous rejetterait cinq années plus haut. Cette circonstance n'a en elle-même rien de probant; elle laisse pressentir que les Arabes connaissaient ces îles et que Ruych aurait eu une de leurs cartes entre les mains, mais elle ne prouve nullement que les Européens eussent sitôt abordé de ce côté. Les noms employés confirment cette opinion : Maurice serait Dinarobin ; Bourbon, Margabyn et Madagascar Zurganar. Toutes ces formes appartiennent tellement aux langues de l'Orient, qu'on ne saurait raisonnablement faire intervenir ici les Portugais. Quant à la
fameuse carte connue sous le nom de Sébastien Cabot (1544), si elle projette Madagascar trop à Test, du moins Bourbon et Maurice y sont bien placées sous le nom de Mascaxegnas , et elle suffit pour détruire complètement l'opinion de ceux qui reculent la découverte de nos îles, par les Européens, jusqu'à Tannée 1 545.
Quelques-uns ont voulu identifier Bourbon avec une certaine Appollonie qui s'était introduite sur de vieilles cartes; celle-ci n'a jamais été qu'une île imaginaire comme le fut plus tard Saint- Jean de Lisboa.
C'est en 1642 qu'eurent lieu les premiers rapports des Français avec l'île Bourbon. La Compagnie de l'Orient avait fait partir, au mois de mars de cette année, le navire le Saint-Louis, sous le commandement du capitaine Conquet, qui se rendit à Madagascar et traita du bois d'ébène : en opérant son retour, il toucha à Bourbon nommé alors Mascareigne ; et Pronis, qui fut depuis commandant au Fort-Dauphin et qui se trouvait sur le navire comme agent commercial, prit, au nom de Sa Majesté très chrétienne et de la Compagnie, possession de l'île qu'il trouva absolument inhabitée. Elle ne tarda point cependant à avoir quelques colons, et ce fut par les soins plus ou moins bienveillants du même Pronis, qui était revenu au Fort-Dau-
phin, pourvu du titre de commandant. Or, les Français qui étaient avec lui se mutinèrent au mois de février 1646 et le mirent en prison; il y resta six mois entiers comme un rat en paille, selon l'expression des mémoires du temps. Bien plus, s'étant avisé de dire aux mutins qu'il ne restait plus qu'à le mettre aux fers, ils le mirent aux fers. Cependant les choses changèrent ; Pronis reprit l'autorité en cette année 1646 et pour premier acte, il fit transporter à Mascareigne douze de ceux qui s'étaient le plus compromis envers lui : ils n'y restèrent que trois ans environ. En 1649, Flacourt, homme de tête et d'action, qui a laissé une histoire de Madagascar dont se sont longtemps uniquement servis ceux qui ont écrit sur cette île, remplaça Pronis au Fort-Dauphin et dès le mois d'octobre, il envoya le navire le Saint-Laurent à Mascareigne, afin d'en prendre possession au nom du roi,, tenant apparemment pour insuffisant l'acte de 1642. Les armes de France furent apposées au lieu dit le Grand-Étang, c'est-à-dire, à Saint- Paul, et l'île reçut le nom de Bourbon qu'elle devait depuis quitter et reprendre tant de fois. Les Anglais eux-mêmes ne s'étaient-ils pas donnés la satisfaction de l'appeler la Forêt Anglaise, comme le dit Dampierre dans la relation de son Voyage autour du Monde? Le Saint-Laurent
ramena au Fort-Dauphin les douze insurgés de Pronis. Ces gens firent un rapport des plus favorables sur l'île qu'ils venaient de quitter, sur sa fertilité et surtout sur sa salubrité, qui leur avait paru d'autant plus grande qu'ils avaient pour point de comparaison le climat de Madagascar. Cette attrayante description ne fit pas, pour le moment, grand effet ; et ce ne fut que vers le mois de septembre i655, que sept Français et six noirs de Madagascar se transportèrent à Bourbon, sous le commandement d'un sieur Antoine Taurean,qui avait une permission de Flacourt, ou même une délégation puisque, autrement, on ne l'aurait pas reconnu comme chef et on ne lui aurait pas obéi.
Au reste, ces colons de la première heure ne se fixèrent point à Bourbon ; ils eurent contre eux les saisons et les hommes. Ils s'étaient établis à Saint-Paul, près de l'Étang; ils s'étaient construit des maisons ou plutôt des cases et avaient commencé quelques cultures. Malheureusement Tannée 1657, débuta, dès le i cr janvier, par un ouragan accompagné de torrents de pluie qui firent déborder toutes les ravines et faillirent submerger les habitants dont les plantations furent détruites et les cases renversées. On se remit bravement à l'œuvre : autres plantations faites, autres cases construites; mais,
l'année suivante (ib58), au mois d'avril, nouvel ouragan qui fondit sur l'île et fut aussi funeste que celui de Tannée précédente. Les habitants étaient encore à se désoler de leurs peines perdues, lorsque le 28 mai mouilla, dans la baie de Saint- Paul, le navire anglais, le Thomas-Guillaume, commandé par un nommé Gosselin, lequel, s'apitoyant sur le sort des Français , leur persuada de prendre passage à son bord. Changer de lieu, c'est le conseil du cormoran de la fable, ce fut aussi celui de Gosselin. Les Malgaches établis dans Pile ne voulurent point être laissés de l'arrière et s'obstinèrent à partir avec les autres. Mal leur en prit à tous, car, arrivés dans l'Inde, à> Madrapatan, Gosselin abandonna les Français à leur mauvaise destinée, s'empara des Malgaches et les vendit comme esclaves.
Nous ne saurions dire si l'insuccès de ces premiers colons empêcha, pendant un temps, d'autres aventuriers de courir les mêmes chances, ou s'il y eut seulement un concours de circonstances négatives; mais, ce qui est certain, c'est que ce ne fut que cinq ans après (en i663) qu'un sieur Payen, suivi d'un autre Français, quitta Madagascar et se transporta à Bourbon avec sept noirs et trois négresses. C'est à partir de cette époque que l'île paraît avoir été sinon
colonisée dans l'acception propre de ce mot, du moins définitivement habitée.
La colonisation sérieuse et permanente doit être rapportée au 8 août 1 665, jour où la flotte de la compagnie des Indes ayant à son bord M. de Baussée avec le titre et les pouvoirs de directeur, quitta Bourbon où elle avait séjourné plus d'un mois et que la Compagnie, créée par Colbert, venait tout récemment de faire comprendre dans rétendue de son privilège.
M. de Baussée laissa à Bourbon vingt ouvriers, qui devinrent les souches des principales familles de l'île. Il leur donna pour commandant Étienne Regnault, que les registres de l'état civil appellent aussi Hoareau Regnault, mais qu'aucun lien de parenté ne rattache à la famille Hoarau, très ancienne elle-même et qui, à l'heure actuelle, a des représentants dans toutes les parties de l'île. Quoi qu'il en soit, si c'est aux hommes de M. de Baussée qu'il faut rapporter la fondation de la colonie, il ne s'ensuit pas que celle-ci, comme nous l'avons dit ci-dessus, n'eût déjà quelques habitants domiciliés; mais ils vivaient sous leur propre indépendance; il était bon dès lors de les contenir et de faire un peu de police parmi eux : ce fut là probablement la mission supplémentaire de Regnault et de sa compagnie.
Les Français s'établirent à Test de l'Étang de Saint- Paul, comme Pavaient fait les premiers visiteurs qui faillirent y être submergés par le débordement des ravines. La leçon avait porté fruit : aussi choisit-on une station tirant un peu plus vers le nord de l'Etang, parallèlement au lieu où se trouve actuellement la sucrerie de Savannah. Ce point et les environs immédiats furent ce qu'on nomma depuis le Vieux-Saint- Paul , qualification qu'on rencontre déjà dans les titres de 1670, ce qui indiquerait l'existence du nouveau Saint-Paul.
Une église en bois fut bâtie et a subsisté longtemps; elle est d'ailleurs fort nettement indiquée sur un plan de Saint-Paul dressé en 1 720 et encore dans l'hydrographie française de Bélin, sur une carte datée de 1763, mais que plusieurs particularités forcent de reporter à une époque bien antérieure. Ainsi, on avait une église, mais on n'avait pas de prêtre. Le premier qui se présenta fut un cordelier du nom de Louis, anonyme de Matos, embarqué sur un navire de la flotte de Mondevergne, lequel, comme on sait, fit d'assez mauvaise besogne à Madagascar. Ce religieux, après avoir relâché au Brésil, fit escale à Saint-Paul et y remplit, pendant quelques mois, les fonctions ecclésiastiques. Quoiqu'il soit reparti, en effet, avant la fin de l'année, il
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n'en prit pas moins le titre de curé de Saint- Jacques et de Saint-Paul, en raison de l'église que Regnault avait fait construire; ce fut même lui qui baptisa Etienne Beau, fils de Pierre Beau, désigné comme le premier enfant blanc qui fut né dans la colonie. Il ouvrit à cet effet un registre curial (7 août 1667), mais ce registre ne paraît pas avoir été tenu avec beaucoup de régularité par ceux qui sont venus après lui. L'anonyme de Matos ayant donc quitté Bourbon pour suivre son voyage, le sieur Fourdié, prêtre de la mission, malade des fièvres prises au Fort- Dauphin , arriva peu de temps après, vers le mois d'octobre, se fixa à Saint-Paul et y séjourna jusqu'en 1671. Il doit être considéré comme ayant été le premier curé de l'île , de même que Regnault en a été le premier gouverneur ou commandant, peu importe le nom. Un capucin, nommé le père Bernardin, remplaça Fourdié. En 1673, il n'était déjà plus dans l'île et son successeur n'arriva que trois ans après, en 1676; seulement, dans l'intervalle, l'aumônier de M. Jacob de la Haie administra les sacrements pendant la durée de son séjour dans l'île, en 1674. Ajoutons encore qu'il ne serait pas impossible que le père Bernardin fût revenu à Bourbon; nous l'y retrouvons en 1680, dans
deux actes de baptême dressés à Saint- Paul, où
11 prend le titre de gouverneur pour le roi. Le capucin-gouverneur n'a d'ailleurs célébré aucun mariage pendant sa résidence dans l'île , ce qui dit assez combien la population était alors restreinte.
Il ne faut pas compter, comme quelques-uns l'ont fait, parmi les créateurs de l'Eglise coloniale, les sieurs Vacher et Langlois, missionnaires destinés pour Siam, qui se dirigèrent bientôt sur Madagascar où le père Vacher a fait parler de lui. Ce même Vacher a donné, de Bourbon, bien que son séjour y ait été de peu de durée, une description presque enthousiaste. Il constate « que déjà alors (1669) la vigne, le « blé, les dattes et la canne à sucre y avaient été « introduits et surtout qu'il n'existait dans l'île « ni scorpions, ni vipères, ni serpents, de sorte, « dit-il, qu'on peut marcher et reposer partout « sur l'herbe avec assurance. »
Au demeurant, Vacher, homme sérieux, qui dit si bien ce qu'il a vu, ne parle nullement d'aucun de ces oiseaux semi-légendaires dont on s'est plu à décorer les îles Mascareignes, ni surtout du solitaire dont l'existence paraît assez douteuse à Bomare, naturaliste de cabinet, si l'on veut, mais en revanche, doué d'un sens critique fort sûr. Disons toutefois, pour être juste, qu'en 1667, le Hollandais Caron, qui avait
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passé au service de la France, s'arrêta à Bourbon en allant fonder le comptoir de Surate et qu'un sieur Carré, qui raccompagnait, assure y avoir vu le solitaire : « Cet oiseau , dit-il , ne « ressemblerait pas trop mal à un coq dinde, « s'il n'avait pas les jambes plus hautes; la « beauté de son plumage fait plaisir à voir, « c'est une couleur changeante qui tire sur le « jaune; la chair en est exquise. »
L'insipidité de la relation du voyage de Carré aux Indes orientales atténue singulièrement la valeur du témoignage, et tout porte à penser que l'ignorance de certains voyageurs et l'amour du pittoresque de certains naturalistes ont fait toute l'importance de l'oiseau dont il s'agit aux îles Mascareignes; car il est certain que Vasco de Gama, arrivé en novembre 1497 à San-Blaz, à soixante lieues au delà du cap de Bonne- Espérance y trouva beaucoup d'oiseaux fort semblables à des oies, et que les Portugais nommèrent solitaires.
Cependant, le commandant Regnault, que tout nous représente comme un homme actif et capable dans la sphère restreinte où il opérait, avait fait cinq fois le tour de l'île, en bateau probablement, car il ne pouvait alors être question de routes à travers les forêts qui couvraient le pays. Il s'aperçut bien vite des avantages
climatériques qu'offrait la partie dite du vent , et dès 1667, il y fit passer de Saint-Paul, où il se trouvait, quelques gens qu'il établit sur le bord de la rivière Sainte-Suzanne pour y faire des défrichements. Si, comme cela est probable, la carte jointe à l'ouvrage de Flacourt est très postérieure au voyage de l'auteur, l'habitation qui y est indiquée sous la désignation de l'Assomption ne peut être autre chose que la fondation de Regnault : celui-ci d'ailleurs ne se borna point à ce premier essai. Deux ans après, c'est-à-dire en 1669, il abandonna lui-même Saint-Paul et alla s'établir au nord de l'île sur le bord d'une rivière qui reçut le nom de Saint- Denis, de celui d'un poste qu'on y fonda. Une église ne tarda pas à y être construite sous le vocable de Saint- Louis, près du lieu qu'occupe -aujourd'hui l'hôtel du gouverneur. Ce fut là l'origine de la ville actuelle. Regnault résolut d'en faire le siège du gouvernement, idée que Labourdonnais adopta dans la suite et réalisa en 1738.
Regnault resta en fonctions jusqu'au 4 décembre 1671, jour de l'arrivée à Bourbon de M. Jacob de la Haie. Celui-ci, parti de France, en 1670, avec le titre de vice-roi des Indes et à la tête d'une flotte de dix vaisseaux, y compris le Navarre, de cinquante-six pièces de ca-
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non, qui portait le guidon d'amiral, s'était rendu directement à Madagascar où il arriva en novembre 1670; et après y avoir séjourné un an entier, il se rendit à Bourbon.
Son premier soin fut de procéder pour la troisième fois à une prise de possession dans une localité qui en a reçu et gardé le nom : la pierre qu'il fît graver en relief à cette occasion, retrouvée longtemps après, fut transportée à Saint-Denis. A la suite de diverses vicissitudes elle fut, par ordre de M. de Saules de Freycinet, alors gouverneur, incrustée, en 182'j, dans les gros murs de l'hôtel du gouvernement, où, respectée en i83o et respectée en 1848, elle subit une éclipse momentanée à l'époque de la proclamation de l'empire; M. Hubert de l'Ile, gouverneur à son tour, se scandalisa des fleurs de lis qu'elle portait, et n'osant la faire disparaître, à cause de son caractère historique, il la fit ingénieusement masquer par une glace.
Jacob de La Haie, que nous reverrons plus tard à Bourbon, n'était pas, à beaucoup près, un marin de médiocre capacité ; sa mort fut glorieuse; il fut tué sur son banc de quart, en enlevant une flotte ennemie. Le voyageur Chardin a, il est vrai, cherché à le déprécier en prétendant qu'il s'était attardé à Madagascar, lorsque ses instructions lui désignaient l'île de
Banca comme but de son expédition; mais Chardin, habile joaillier, n'avait aucune qualité pour parler des affaires de terre ou de mer.
M. Jacob de La Haie, en quittant Bourbon, donna pour remplaçant à Regnault un nommé Lahure, Laheure ou Laheusse (l'orthographe du nom étant définitivement indécise). C'est à lui qu'on attribue l'acte sauvage d'avoir fait écarteler un de ses subordonnés avec lequel il était en état d'hostilité déclarée et d'en avoir fait exposer les membres dans diverses localités, notamment dans celle qu'on a depuis appelée à Saint-Denis le Quartier Véron, du nom que portait le malheureux supplicié. Ce récit, d'ailleurs, se termine dans la légende conformément aux règles de la saine morale : Lahure fut rappelé en France, livré aux tribunaux, jugé et finalement pendu. Toujours est-il que dès 1672, il avait quitté Bourbon et s'y trouvait remplacé, au moins temporairement, par le sieur Fleurimont, qui mourut l'année suivante, assassiné dans une ravine près de Saint-Gilles, d'où le nom est encore resté à la localité. Ce fut le même Fleurimont (on le prétend du moins), qui introduisit dans la colonie la plante nommée pagode (Ci ne hr us échinât us) dont les graines font de si pénibles blessures, afin de forcer les habitants, qui allaient nu-pieds, à
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acheter des souliers dont les magasins de la Compagnie restaient encombrés, faute d'amateurs. Ce fait, tout ridicule ou au moins tout bizarre qu'il paraît, n'est peut-être pas absolument invraisemblable. Il faut tenir compte des temps, des lieux et des hommes. Nous avons connu, il y a longtemps, une dame âgée, dont le père, créole de vieille souche, plus que millionnaire, mangeant dans de la vaisselle plate à la campagne comme à la ville, allait, à la ville comme à la campagne, toujours nu-pieds.
La colonie reçut, en cette année 1672, un surcroît de population et devint, pour un temps, le chef-lieu des établissements de la Compagnie dans nos parages. Le Fort-Dauphin, déjà une première fois pris et repris en 1 656, et à la sûreté duquel M. de la Haie n'avait pas suffisamment pourvu lorsqu'il quitta Madagascar, fut surpris par les naturels le 4 décembre et la garnison massacrée. Le désastre ne fut pas tel cependant que bon nombre d'habitants ne pussent s'échapper et se réfugier à Bourbon. Les papiers mêmes et beaucoup de registres furent sauvés. Il existe encore aux archives de la marine, à Saint-Denis, un registre, en très mauvais état, allant de i663 à 1670-, c'est un registre d'insinuations. A ce titre, il renferme la copie de plusieurs contrats de mariage qui intéressent
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des familles de Bourbon, notamment les Broceus et les Huet. Il renferme surtout un nom qui, de notre temps, est devenu célèbre dans la science : on y lit, à la date du 2 mars 1668, le mariage de Daniel de Candolle, horloger, graveur, demeurant au Fort-Dauphin, fils d'Abraham de Candolle, demeurant en la République de Genève (1).
Jacob de la Haie revint à Bourbon à la fin de 1674; il n'était plus sur son vaisseau amiral : sa campagne de l'Inde n'avait pas été des plus heureuses. Après s'être emparé de la ville Saint-Thomé, sur la côte de Coromandel, où la tradition place le martyre de saint Thomas, ville alors puissante, il y fut bientôt assiégé et se ménagea une capitulation par laquelle on le ramènerait en France, non prisonnier. Il opérait donc son retour sur le navire hollandais le Vel^e, et quoiqu'il ne fît que passer à Bourbon, il n'oublia pas qu'il était vice-roi des Indes et se donna la satisfaction de rendre, à la date du I er décembre, une ordonnance renfermant en substance : « Obligation pour tous les habitants
(1) On trouve aussi aux archives coloniales un registre des actes tenus à Bourbon par Boucher, secrétaire fiscal et notaire, allant de 1704 a 17 10; un autre de Justamond, allant de 17 19 à 1720 et un dernier enfin, de de Lanux, allant de 1722 à 1726.
« de porter leurs denrées exclusivement dans « les magasins de la Compagnie pour en rece- « voir la valeur tarifée; défense de rien vendre « ni aux équipages de navires ni aux étrangers; « prohibition de la chasse et établissement de « chasseurs jurés pour fournir les viandes et le « gibier nécessaires aux habitants, enfin et sur- « tout, établissement d'un tribunal ou corps de a notables chargé de prononcer les condamna- « tions méritées jusqu'à la peine de mort inclu- « sivement. » Cette ordonnance, dont le caractère bénin pourait être contesté, est la première qui ait été publiée dans la colonie. L'original en existait encore aux archives en 1785, lorsqu'il fut livré à un nommé Brasseur, autorisé à se faire remettre un grand nombre de documents, lesquels n'ont jamais été restitués et sont désormais perdus. Aussi n'est-il pas étonnant que, de l'année 1G74 à l'année 1687, nous ne trouvions aucun renseignement sur ce qui se passa dans l'île. On croit seulement qu'un sieur Orgeret ou Auger, eut le titre de commandant vers l'année 1673. Sans prétendre nier absolument le fait, il nous suffit de dire, que nous n'en voyons aucune preuve. Au contraire, nous trouvons très positivement Drouillart comme gouverneur pour le roi dès le mois de janvier 1687. Qu'il n'ait eu que la qualité de simple
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agent, comme on Ta écrit, cela peut être, et semble même exact en droit, mais en fait, il est positif que Drouillart s'est attribué un titre beaucoup moins modeste; il se montrait, il est vrai, fort discret sur l'article des concessions de terres, mais il assumait sans difficulté le caractère d'officier public et constatait les conventions entre particuliers. Le premier acte que nous connaissions et qui ait été, dans File, revêtu d'un caractère d'authenticité, a été reçu par lui le i5 janvier 1687; c'est le contrat de mariage d'un nommé Robert Duhal, dont une des descendantes a épousé, plus d'un siècle après, un homme qui a joué un grand rôle politique et qui a été, selon une opinion autorisée, le plus habile de nos financiers d'État. C'est encore M. Drouillart qui a reçu l'acte de vente d'une habitation située à Saint-Denis, à la ravine des Bitors et non du Butor, suivant l'orthographe qui a prévalu. Tous ces actes entre particuliers semblent prouver que déjà la colonie s'était développée et avait pris un certain accroissement : ce qui suit le prouve encore mieux. Le i5 mars 1687, les habitants de Saint-Denis, de Saint-Paul, de Sainte-Marie et de Sainte- Suzanne se mettent en rapport les uns avec les autres et établissent une taxe de six livres par tête de noir au profit de M. de Cameheue, curé
de Tîle. C'est la première fois qu'on rencontre Sainte-Marie désignée comme localité distincte; au surplus, la taxe dont il s'agit, et qu'une ordonnance du 9 janvier 1690 a maintenue au profit du père Hyacinthe que nous verrons bientôt jouer un rôle à son tour, a eu l'honneur assez médiocre, à notre avis, d'avoir ouvert de nos côtés la voie aux taxes et aux impôts.
Jusqu'en 1689, il n'y avait eu à la tête de la colonie que de simples agents de la Compagnie, ou des commandants, personnages subalternes dont on était mal satisfait; du moins, les habitants le disaient; ils trouvaient en outre que le titre de commandant était au-dessous de l'importance qu'ils s'attribuaient un peu gratuitement; par suite de ces idées, ils avaient écrit au roi tout directement, comme cela se pratiquait alors, afin qu'il leur accordât un gouverneur. Le roi (c'était Louis XIV) se montra bon compagnon, et, faisant droit à la requête, répondit très gracieusement : « Chers et bien- « amés... nous avons reçu la demande que « vous nous avez faite d'un gouverneur par u lequel vous puissiez apprendre nos intentions « et qui veille au bien général de Tîle, tandis « que vous êtes appliqués à vos affaires parti- « culières... Nous avons fait choix du sieur « Habert de Vauboulon pour être votre gouver-
« neur. » Mais Louis XIV n'était pas homme à comprendre que son représentant n'eût pas en mains une suffisante part d'autorité. Aussi Vauboulon fut-il pourvu de pouvoirs étendus : ce fut un vrai gouverneur à l'ancienne mode ; il avait l'exécutif et le judiciaire et prenait, par adjonction, le titre de juge en dernier ressort de toutes matières à Vile Bourbon. Arrivé le I er décembre 1689, il entra immédiatement en fonctions. Les habitants étaient dans la joie. Ce fut justement l'affaire des grenouilles qui demandent un roi. Vauboulon ne tarda pas à déplaire : il avait, disait-on, le procédé rude et une propension trop grande à ce qu'on appelait des extorsions; peut-être, d'autre part, voulait-il mettre un peu de régularité là où il n'y en avait guère et se faire obéir par des gens qui ne savaient pas beaucoup ce que c'était que la soumission au commandement. Il devait leur déplaire que Vauboulon eût fait un règlement restrictif de la chasse et surtout qu'il eût défendu de prendre quoi que ce fût dans la réserve qu'on appelait la Possession du roi, située au-delà de la rivière des Galets. Pour conclure, le 26 novembre 1690, moins d'un an après son arrivée, les habitants se saisirent de lui, et le gardèrent en prison à Saint-Denis. La tradition porte que le père Hyacinthe, capucin et curé de l'île,
était à la tête du complot et que ce fut du haut de l'autel, en des termes dont sa robe et le lieu relevaient la classique énergie, qu'il donna le signal du mouvement. Les biens de Vauboulon furent pillés sous prétexte de compensation. Ce mode d'opérer, par trop expéditif, ne put être, on le conçoit, approuvé par la Compagnie qui, pour le moment, ne voulut pas faire trop de bruit, et réservant in petto l'heure de la justice, sut pourtant fort bien en Tannée 1692, comme on le verra ci-après, tirer profit de ce qui avait ete tait.
Cependant, le gouverneur renversé et emprisonné, il en fallait un autre-, on ne pensa pas, cette fois, à s'adresser au roi. On eut recours à Drouillart, précédent commandant, qui se trouvait à Bourbon : il reprit ostensiblement l'administration des affaires sous le titre degouverneur par le choix des habitants. Tout porte à croire que le père Hyacinthe, trop prudent pour se mettre en évidence dans des circonstances aussi délicates, se réserva, en réalité, la meilleure part du pouvoir local. Quant au pauvre Vauboulon, il fut trouvé mort dans sa prison, le 18 août 1692. Le père Hyacinthe, qui connaissait ce qu'on doit d'honneur au rang et à la dignité, a eu soin de constater sur ses registres, qu'aussitôt qu'il eut appris cette fu-
neste nouvelle, il fit un service avec la messe et cinq décharges de mousqueterie; du reste, il prolongea son séjour dans l'île jusqu'en 1696 x
« Malheureusement pour lui, il avait eu des relations trop suivies avec un certain Firlin que nous trouverons ci-après. Or, Firlin, en 1696, fut accusé tardivement mais régulièrement d'avoir fait emprisonner puis empoisonner Vauboulon, sans préjudice d'un autre meurtre qu'il avait sur les bras. Le père Hyacinthe se trouva compromis : En vain son avocat rédigea-t-il en sa faveur un mémoire où il comparait les habitants de Bourbon aux successeurs d'Alexandre, le parlement de Rennes ne fit qu'un tout de l'emprisonnement, de l'empoisonnement et du meurtre, et, par arrêt de 1 697, il condamna le capucin aux galères, et Firlin à être pendu. Firlin y passa sans difficulté : quant au Père, il trouva des protecteurs, fut gracié et renvoyé à son supérieur.
Mais, avant d'en venir à cette conclusion, l'affaire avait déjà dégénéré en simple question d'intérêt pécuniaire,
En effet, Vauboulon avait délivré bon nombre de concessions de terre, sans qu'il parût qu'il l'eût fait gratuitement; tout au contraire, on alléguait qu'il avait forcé la main aux concessionnaires et leur avait extorqué diverses
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sommes d'argent. Ce fat le motif allégué pour justifier le pillage qui avait eu lieu de ses biens. La Compagnie, mécontente de Vauboulon et restant même sa créancière, désirait faire annuler les concessions qu'il avait consenties : elle avait alors pour agent à Bourbon, Michel Firlin, qui y prenait, on ne sait pourquoi, le titre de commandant. Cet homme, moitié marchand moitié procureur, eut recours à un biais : il remit sur le tapis le pillage des biens de Vauboulon dont la Compagnie exerçait les droits en qualité de créancière; il effraya les gens; et, au moyen d'un remboursement réel, ou plus probablement fictif, des sommes prétendues extorquées aux concessionnaires, il fit souscrire à ceux-ci une renonciation au profit de la Compagnie des titres émanant de Vauboulon et une reconnaissance formelle de la nullité des concessions. Les habitants gardèrent d'ailleurs leurs immeubles et la Compagnie ne se réveilla qu'en 171 7 pour introduire une demande en revendication dont le résultat importe peu. Cette affaire n'offre quelque intérêt que parce qu'elle explique, jusqu'à un certain point, beaucoup de ratifications postérieurement faites de concessions en apparence régulières. Le malheureux gouverneur Vauboulon n'avait pas exagéré les choses, et le total des
spoliations dont on le chargeait, n'allait pas au-delà de 2,408 francs. Aujourd'hui, avec cent fois plus sur la conscience et des amis politiques, on pourrait mourir dans son lit et honnête homme. Il y a mieux, rien ne prouve que Vauboulon n'ait pas agi pour le compte de la Compagnie; il s'était sérieusement occupé de la matière des concessions qu'il s'efforça de réglementer, à l'effet de quoi il fit ouvrir, le 2 mai 1692, un registre où tous les titres devaient être transcrits en entier; jusque-là, les concessions se délivraient sur des feuilles détachées dont quelques-unes furent plus tard déposées dans les études de notaires, mais dont une bonne partie fut égarée. Malheureusement, les prescriptions de Vauboulon ne furent pas exactement suivies et pendant plusieurs années encore, après 1692, la transcription des titres de concession sur les registres administratifs a été si fort négligée qu'on doit tenir pour certain que si, aujourd'hui, un titre ne se trouve pas sur ces registres, il ne s'ensuit pas qu'il n'ait pas été délivré.
Disons ici, par forme de renseignement, qu'à cette époque (1692) la journée de l'ouvrier blanc n'était que de i5 sous, soit o fr. 75 centimes, ce qui ne suppose pas une grande activité intérieure.
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Le sieur de Prades arriva en 1693, avec le titre de commandant, et resta trois ans en fonctions. Il paraît avoir vécu en bonne intelligence avec ses administrés dont il se faisait aider, ayant soin de leur soumettre ses règlements et de prendre d'eux l'obligation personnelle de les observer jusqu'à nouvel ordre. D'autre part, on avait donné un certain développement à l'idée que Jacob de la Haie avait eue, en 1674, de créer un corps de notables. Ce corps, ou cette commission, composé de six membres, par voie d'élection, avait évidemment revêtu un caractère administratif et était, comme le disent les actes du temps, chargé de prendre connaissance des affaires de Vile Bourbon, Il siégeait à Saint- Paul, tandis que, à Saint-Denis et à Sainte- Suzane, les deux seuls quartiers qui existassent en outre, deux habitants qualifiés principaux furent chargés d'administrer sous la surveillance de la commission de Saint-Paul à laquelle ils avaient à rendre compte de ce qui pourrait arriver d 1 extraordinaire dans leurs localités. Au fond, c'était une municipalité centrale avec ses délégués. On ne voit pas trop quelle était, en présence de cette commission, le rôle du commandant; il est probable que celui-ci s'effaçait un peu, sauf pourtant son droit de confirmation du personnel. La chasse dans les forêts était en
première ligne l'objet de l'attention générale; une partie de l'alimentation publique reposait sur elle : il fallait empêcher la dévastation du gibier; une réglementation était indispensable, et les six élus s'y évertuèrent : ils fixèrent les limites des terrains qu'il était permis de parcourir, la durée du temps pendant lequel les chasseurs devaient rester absents, comme aussi l'époque précise où il était licite de se mettre en campagne; c'était, au petit pied, une loi sur la chasse; l'amende n'y fit pas défaut; elle fut d'abord de 20 livres contre les contrevenants et bientôt après de 3o livres : la moitié de cette amende était affectée au paiement de ceux qui iraient à la recherche des noii*s marrons, quand il y en aura, ajoute un document du 23 janvier 1 696, ce qui prouve qu'à cette époque, s'il y avait déjà des esclaves fugitifs, c était accidentellement seulement, et qu'on n'avait encore rien à craindre de leur part.
Au sieur de Prades succéda, en 1696, le sieur Bastide , toujours avec le simple titre de commandant, mais avec un droit plus ou moins défini, paraît-il, de délivrer des concessions en fonds de terre; aussi signa-t-il sans difficulté celle qui nantissait un certain chirurgien-major au service de la Compagnie, des belles habitations situées près de l'Étang-de-l' Assomption,
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à Sainte-Suzanne, concession qui nous servira à prouver avec quelle légèreté les questions du domaine ont toujours été traitées dans la colonie. Datée de 1696, elle fut confirmée purement et simplement en 1720; mais un des héritiers du concessionnaire jugeant qu'il serait bon de tout garder pour lui seul, obtint l'annulation de la concession primitive, et, en même temps, s'en fit faire une autre des mêmes terres en son propre et privé nom. Quelques années après, cette nouvelle concession fut à son tour mise à néant et celle de 1696 restaurée en pleine vigueur.
En 1698 arriva M. Lacour en Saulais, simple commandant disent les uns, mais plus probablement, comme il se qualifiait lui-même, gouverneur pour le roi et juge en toutes affaires civiles et criminelles. Il paraît avoir résidé de préférence à Saint-Denis, dont le premier acte de l'état civil, conservé aux archives municipales, date du 21 octobre de cette année : c'est un acte de mariage (1). Jusque-là, en fait de titres, ou bien il n'y avait rien eu de régulier, ou ce qui existait avait été perdu. Ajoutons qu'on retrouve sur les registres curieux de Saint-Paul, un assez grand nombre
(1) De Jacques Huet (de Rouen;.
d'actes qui appartiennent à Saint-Denis. Dans l'origine, les curés n'étaient guère que des missionnaires de passage qui écrivaient leurs actes sur des feuilles volantes, les uns en français, les autres en latin, selon qu'eux-mêmes étaient ou français ou étrangers : ces feuilles réunies, sans distinction de paroisse, paraissent avoir été recopiées par un curé de Saint-Paul qui, naturellement, a gardé son travail pour son église. Ainsi s'explique la présence à Saint- Paul de documents qui appartiennent très certainement à Saint-Denis, tel, par exemple, qu'un acte de mariage à la date du 17 juillet 1694, qui constate lui-même que la célébration a eu lieu à Saint-Denis. Au reste, le prêtre qui se serait chargé de rassembler les actes jusque-là disséminés de tous côtés, a eu soin de faire remarquer qu'il s'agissait des mariages célébrés dans les diverses paroisses de l'île, avec le mois de mars 1694 pour point de départ : il n'avait rien trouvé au-delà.
Cependant les concessions de terre se faisaient tous les jours avec une facilité, disons plus, avec une légèreté extrême; mesurer, aborner convenablement ce que Ton concédait n était pas tenu chose nécessaire : de là, par la suite confusion et embarras. On a surtout à mentionner dans ce genre d'excès trois con-
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cessions : Tune du 17 octobre 1698 à François Mussard, d'un immeuble qualifié place, entre la ravine des Sables et la grande ravine, à Saint- Paul; l'autre, du 24 novembre, à Thérèse Mallet, femme Duhal, d'un immeuble qualifié place, également situé à Saint-Paul, entre la ravine de l'Hermitage et celle de Saint- Gilles ayant une lieue de long sur un quart de lieue de large, ce qui était, sans contredit, une belle place; et la troisième, enfin, à Chauveau et consorts d'une habitation située entre la ravine de Saint-Gilles et celle des Sables.
Ces trois titres qu'il ne paraît pas très aisé de faire accorder ensemble, ont donné lieu plus tard à de nombreux procès qui se sont étendus jusques aux conseils du roi; et à la suite desquels, par mesure finale, la ligne de séparation dite Duhal a été tirée dans les terrains de Saint-Gilles. Il faut rattacher, en outre, à cette affaire, un arrêt du Conseil supérieur du 4 novembre 1727 qui prive Athanase Touchard et ses enfants de leur concession, le procureur général disant : « Qu'obligé de rechercher les « fainéants, il compte parmi les plus condam- « nables Athanase Touchard et ses héritiers. » Ce Touchard, cependant, ne semble pas avoir été aussi mal vu de la population que du Conseil supérieur. C'est lui, en effet, qui a donné
naissance à l'ancien dicton créole, « être de « l'avis du compère Athanase, » pour dire être de l'avis de tout le monde. C'est même lui qui a joué le rôle d'esprit frappeur dans cette scène nocturne où le curé de Saint-Paul, homme sérieux d'ailleurs, fut si complètement trompé et si bien épouvanté qu'il consentit, en violation des règles canoniques, à dire lui-même trois messes dans un jour pour le repos de Pâme d'Athanase Touchard, qui apparemment, en avait besoin, comme l'avait pensé le Procureur général.
Le sieur Lacour en Saulais signa encore, le 22 novembre 1698, une concession majeure et qui intéresse aujourd'hui un grand nombre de propriétaires : c'est celle qui, sous le nom de la Marre, s'étendait du bord de la mer au sommet des montagnes, entre la Rivière-des- Pluies et la ravine des Figuiers. Toutes les concessions de cette époque avaient évidemment un caractère précaire dont la cause nous échappe; aussi était-on dans la nécessité de les faire revoir et assurer souvent. Nous avons vu ce qui s'était passé à l'occasion des concessions du Grand-Étang, à Sainte-Suzanne, et ce qui était advenu de la concession Touchard. Quant à celle de Lamarre, le propriétaire jugea prudent de la faire confirmer le i3 novembre 1 jo3 et confirmer encore ou plutôt renouveler
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le 26 juillet 1724. On est tout porté à croire que la clause résolutoire de mise en valeur dans un délai déterminé a fourni souvent à la Compagnie l'occasion ou le prétexte de rentrer en possession de certains biens à sa convenance; était-il si difficile lorsqu'une concession embrassait près d'une lieue d'étendue de prouver, au bout de quelques années seulement, que les forêts qui la couvraient n'avaient pas été abattues et que, par conséquent, elle n'avait pas été mise en culture.
Ne quittons pas ce qui est relatif aux concessions sans indiquer celle qui a été faite à Emmanuel Técher le 18 février 169g, de tout le terrain compris entre la ravine à Marquet et la ravine à Malheur, augmentée plusieurs années après (25 octobre 1728) de tout ce qui se trouve entre la ravine à Malheur et la grande Chaloupe -, de sorte que Técher avait là un bien d'un seul tenant, large de i,5oo gaulettes (sept kilomètres et demi) et allant du bord de la mer au sommet des montagnes. Que cette vaste propriété ait été partagée régulièrement entre les treize enfants que laissa le concessionnaire originaire, c'est ce qui n'apparaît nulle part; toujours est-il qu'elle forme seule aujourd'hui la presque totalité d'une section de commune fort peuplée et fort intéressante.
M. de Villiers, qui, en juin 1701, remplaça AI. de Lacour en Saulais, avec le titre de gouverneur pour le Roi et pour la Compagnie des Indes, resta plusieurs années en fonctions et n'a laissé que peu de traces de son passage aux affaires, si ce ne sont les mesures prises par lui pour empêcher l'évasion des esclaves qui enlevaient les canots, et, se hasardant en pleine mer sur ces chétives embarcations , périssaient misérablement; notons encore son intervention dans un cas de séduction où, en sa qualité de juge de toutes matières, il ordonna que le mariage s'ensuivrait purement et simplement, et qu'on mettrait de côté le cheval de bois. On prétend que deux tamariniers qui se voient encore près de l'église de Saint-Paul prêtaient leur ombrage à ces expositions indécentes où l'on oiîensait l'honnêteté publique, sous prétexte de venger les mœurs.
L'honneur échut encore à M. de Villiers, à peu près à la même époque, de recevoir dans son gouvernement le cardinal Maillart de Tournon, légat du pape Clément IX, en route pour l'extrême Orient où il devait mettre un terme à tous les usages contraires à la foi catholique que le trop de tolérance ou le trop de politique des missionnaires avait laissés s'introduire : cestà-dire, à Pondichéry les rites malabars, et en
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Chine le culte du Ciel et des ancêtres. Ce légat, qui devait compter parmi ses arrière-neveux (i) le poète Alfieri, démocrate ampoulé, que ses congénères ont si vertement corrigé, le légat, disons-nous, s'arrêta quelques jours à Bourbon, et donna la confirmation dans la paroisse de Saint-Paul le i5 août 1703, lorsque le sieur Pierre Macquer était curé de toute l'île. Celuici fit plus tard construire une église, toujours à Saint-Paul et la consacra, le 24 mars 1709. Il est bien entendu que, malgré une certaine identité de position, ce n'était pas l'église actuelle, qui s'y substitua très postérieurement puisque la concession du terrain où elle est située date seulement de 1732. Le patron (il y eut débat sur ce point) fut-il saint Paul, apôtre, ou saint Vincent-de-Paul? Les initiales V* P. qui ornent encore la balustrade du chœur, plaidaient en faveur du saint, mais dans l'intérêt de l'apôtre qui eut finalement gain de cause, on répondait que la balustrade était le fait d'un lazariste qui, avec le V. P., essaya de donner le change et d'accaparer au profit du fondateur de son ordre, un honneur qui ne lui revenait pas et dont n'avait pas besoin une des plus nobles figures que l'Eglise catholique ait à revendiquer. Macquer
(1} La mère d'Alticri était une Maillart de Tournon.
ne s'en tint pas là, il fit réparer la chapelle des Anges, située sur la place d'armes et qui, rasée seulement en 1868, avait été primitivement fondée par un sieur Mussard désireux de soulager sa conscience de quelques noirs marrons irrégulièrement tués par lui. \
En 1704, nous voyons paraître le premier ■ officier public en titre : ce fut le sieur Boucher, sous la qualification de secrétaire fiscal; il était chargé à peu près de toutes les écritures publiques et notamment de la réception des actes entre particuliers. En 1709, les forbans dont nous aurons à parler encore parurent à leur tour : le 10 novembre mouilla dans la rade de Saint- Paul, un navire monté par ces écumeurs de mer; cette fois, il ne s'agissait pas de piller, mais de trafiquer : en fait, la colonie n'a jamais eu à se plaindre d'actes de violence ou de déprédation de leur part. Elle était un lieu de ravitaillement sûr et commode , il fallait la ménager; les bons procédés paraissent d'ailleurs avoir été réciproques; aussi les arrivants du mois de novembre ne furent-ils pas trop mal reçus par la population. Survint pourtant un trouble-fête inattendu. Un missionnaire du nom de Lamothe,qui se trouvait, de hasard, à Saint-Paul, profita de ce que le curé était malade, monta en chaire à sa place et reprocha vivement aux
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habitants de s'être mis en rapport avec les pirates, d'avoir commercé avec eux et surtout de leur avoir vendu des armes. Il alla même jusqu'à accuser le gouverneur de Charainville qui, vers 1706, avait succédé à M. de Villiers, d'avoir prêté la main à toutes ces illégalités. Charainville se borna à une dénégation pure et sèche et les choses , pour lui , n'allèrent pas plus loin, à moins pourtant que sa retraite n'ait été l'effet des dénonciations du missionnaire. Nous le voyons, en effet, remplacé presque immédiatement par M. de Villiers, lequel, cette fois, ne fut que simple commandant; ce qui semblerait indiquer un intérim.
Quant aux forbans, ils n'en continuèrent pas moins à fréquenter nos côtes, comme aussi les habitants à trafiquer avec eux, trouvant un avantage évident à s'affranchir des entraves commerciales imposées par la Compagnie. Ces relations, durant les années suivantes, ne firent même que croître et se développer : si bien que le ministère, soit proprio motn, soit plutôt pressé par la Compagnie, jugea nécessaire de faire quelque chose pour y porter remède. On était au fort de la lutte pour la succession d'Espagne; on n'avait guère à disposer que d'ordonnances, dès qu'il s'agissait de parages aussi lointains. On s'empressa donc d'en formuler une
sous la date du 1 5 janvier 1 7 1 1 , pour prohiber, sous peine de galères, toute espèce de commerce avec les forbans, et afin que cette ordonnance pût être appliquée, le roi, par son édit du 7 mars suivant, créa un Conseil provincial à Bourbon. On sait que les Conseils provinciaux étaient des corps de judicature particuliers que Louis XIV, dans le but de ménager les susceptibilités de ses nouveaux sujets, avait établis dans les provinces annexées par lui ou par son père, le Roussillon, l'Alsace, l'Artois. L'embarras fut de trouver dans la colonie un personnel suffisant pour composer le Conseil. On tourna la difficulté; on prit un peu de tous côtés, sans regarder de trop près à la qualité et aux capacités spéciales. Le Conseil se composait donc des directeurs généraux et des directeurs particuliers de la Compagnie, lorsqu'ils se trouvaient dans l'île, du gouverneur, des marchands delà dite Compagnie et des habitants français à choisir par le gouverneur et par les dits marchands, sans que le nombre en fût limité. Il paraît cependant que l'usage prévalut d'appeler au moins un habitant pour chacun des trois quartiers de l'île; c'est ce qui semble résulter d'une délibération de Tannée 1718, où il est dit qu'il n'y a aucun habitant de Sainte- Suzanne conseiller, parce qu'il ne s'en trouve
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pas de capable. L'expression est un peu crue, mais elle prouve que la capacité était une des conditions nécessaires pour être conseiller, ce qui n'est pas à blâmer. Cette même délibération du 18 novembre 1718 fait justice de la prétention qui avait surgi, d'exiger outre les conditions ordinaires, certaines conditions exceptionnelles : elle dispose, en termes précis, que les sangs mêlés pouvaient être conseillers : pour plus de sûreté, le fait fut immédiatement joint au droit.
Le Conseil provincial, aux termes de Tédit de création, jugeait à trois membres en matière civile et à six au criminel. Au civil, les jugements étaient exécutoires par provision, et allaient en appel au Conseil supérieur de Pondichéry. Au criminel, où Ton suivait les formes ordinaires, en se conformant à l'ordonnance de 1670, les jugements étaient définitifs à Tégard des esclaves, mais pour ce qui concernait les Français de naissance, les créoles et les étrangers libres, on relevait appel au Conseil supérieur de Pondichéry, ou au Parlement dans le ressort duquel abordait le navire chargé des accusés. Selon l'ancienne législation, l'appel au criminel était de droit, et certes, dans certains cas, le voyage de Pondichéry devenait une aggravation de peine.
Le Conseil provincial, composé comme il Tétait, se trouvait être, en sus et en dehors de ses fonctions judiciaires, un corps tout à fait administratif, et c'est même en cette dernière qualité qu'on le voit fonctionner le plus souvent : le nombre des ordonnances qu'il rendit sur les matières d'intérêt général est assez considérable ; tantôt il s'agit de la chasse, des prisons, de l'exercice militaire, etc., tantôt du prix des vivres, les habitants ne pouvant vendre à plus ni inoins que ce qui était ordonné, ce qui constituait un maximum en miniature : d'autres fois on détermine le nombre de noirs à introduire, d'autres fois encore, on prie la Compagnie de ne pas insister pour qu'on achète certain tableau d'autel qu'elle avait envoyé, ou enfin, on la remercie ( 1 7 1 8) de l'offre qu'elle faisait d'expédier un navire pour prendre chargement dans l'île, n'ayant actuellement, ajoutait-on, aucunes denrées pour y satisfaire; phrase qui donne la mesure du peu de développement qu'avait pris la colonie sous le régime exclusif de la Compagnie des Indes.
Ce fut précisément parce qu'il avait des attributions administratives, que le Conseil provincial fut bientôt chargé de mettre une certaine régularité dans la matière des concessions de terres. On a vu ci-dessus, que les gouverneurs
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s'étaient donné de grandes libertés, à cet égard, ou plutôt, tranchons le mot, qu'ils avaient agi fréquemment à l'étourdie. On pensa que le .
meilleur mode de redressement , serait de reprendre les choses par la base; et une ordonnance du roi du 27 février 171 3, enjoignit aux habitants de rapporter leurs contrats de concession au Conseil provincial, qui leur en délivrerait de nouveaux. Si cet acte qui, au fond, mettait en question tous les titres territoriaux, ne fut pas exécuté avec une entière rigueur, il Ta pourtant été assez sérieusement pour que ceux qui avaient mis leurs fonds en valeur, et qui tenaient à ne pas être troublés ultérieurement se pourvussent en ratification. Au reste, l'ordonnance de 171 3 ne ménage ni les avertissements, ni les menaces. Faute d'exploitation suffisante dans un délai déterminé, les terres rentraient aux mains de la Compagnie pour être concédées à des individus plus laborieux. La déchéance à prononcer, dans le cas dont il s'agit, appartenait très évidemment au Conseil provincial qui, d'autre part, donnait assez souvent des arrêts de règlement.
Deux de ces arrêts relatifs aux biens fonciers doivent surtout attirer l'attention; l'un est du 4 novembre 17 14 et prescrit l'ouverture de chemins de traverse dans les habitations pour fa-
ciliter le transport des denrées, mesure nécessaire, sans doute, mais qui constituait des servitudes légales, source plus tard de beaucoup de procès. L'autre arrêt, du 24 février 1715, a conservé sa force jusqua rétablissement du système décimal dans la colonie; c'est celui qui attribue le caractère légal à la gaulette de 1 5 pieds comme mesure agraire. Deux localités seules, à notre connaissance, s'affranchirent de la règle; la première, à Sainte-Marie, près de la ravine des Chèvres et l'autre à Saint-Denis, à l'ouest du Butor; la gaulette y était de 12 pieds.
Les affaires ecclésiastiques dans la colonie, quelque importance qu'on y attachât, avaient été jusque-là livrées assez à l'aventure. On avait eu comme pasteurs, tantôt des prêtres séculiers, tantôt des missionnaires, tantôt des religieux sortis de tous les ordres. En 1714, on avisa à quelque chose de plus régulier; une convention fut passée à Paris avec les Lazaristes ou prêtres de la Congrégation de la mission, et dès le mois de décembre de la même année, on leur fit remise du service spirituel de la colonie qu'ils gardèrent jusqu'à la révolution, ou peut-être même jusqu'en 181 5, faute de sujets. M. Daniel Renou, leur supérieur particulier, fut en même temps premier préfet apostolique
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de l'île, l'archevêque de Paris restant métropolitain, comme il Ta été jusqu'à la création des évêchés coloniaux qui relèvent de l'archevêché de Bordeaux.
Le mouvement ecclésiastique dont nous venons de parler eut lieu sous l'administration du sieur Parât, gouverneur de la colonie depuis le commencement de 1710. Que le sieur Parât ait précisément satisfait ses administrés, c'est ce qu'on ne saurait affirmer et ce dont la négative ne prouverait pas beaucoup contre lui, car les habitants d'alors ne paraissent pas avoir été gens fort gouvernables. Il est de chronique certaine, dans la colonie, qu'on avait organisé contre le gouverneur un singulier système de persécution : c'était de le poursuivre en quelque lieu qu'il fût, au logis, au dehors, à table ou au lit, avec une pluie de graviers ou de sable venant d'on ne sait où et partant de mains invisibles : l'agression revêtait de la sorte une tournure mystérieuse et fantastique qui avait son piquant pour tout autre que l'homme ainsi persécuté. Les apparences sont que le Conseil provincial, s'il n'était pas du complot, n'était pas non plus précisément mécontent de ce qui se passait et qu'il résolut de profiter des dégoûts du gouverneur pour se débarrasser de lui à la première occasion. Celle-ci s'offrit bientôt : le 1 1 no-
vembre 1 7 1 5, le Conseil s'assembla et ouvrit une longue et solennelle délibération; un fait nouveau avait surgi. Un navire venant de Moka, c'est l'Académie des Sciences qui le dit dans ses mémoires, s'arrêta à Bourbon, porteur de quelques plants de caféiers, et les habitants constatèrent qu'ils avaient chez eux un similaire de cet arbrisseau : c'était, en effet, un café indigène. Cette découverte, qui ouvrait à la colonie une nouvelle source de produits et de commerce, parut à tous si importante qu'on arrêta immédiatement l'envoi du gouverneur en France, afin de donner, soit à la Compagnie, soit au gouvernement, tous les renseignements nécessaires et de répondre aux objections qui pourraient être élevées contre le projet d'organiser un commerce de café; on arrangea la chose au moins mal qu'on put. Le gouverneur, lui aussi, accepta de bon gré ce qui n'était peutêtre au fond qu'une expulsion déguisée et partit immédiatement. D'autre part, nous n'oserions pas prétendre qu'il n'eut pas lui-même son côté faible. On assure qu'arrivé en France et présenté au Régent auquel il ne dissimula pas toutes ses tribulations, ce prince, qui avait le sens fin, dit, après que Parât se fut retiré : « Cet homme a de l'esprit, mais il est fou. »
Justamond, qui remplaça Parât, ne fut qu'un
intérimaire. Quant au café indigène, le Conseil provincial le prit au sérieux et sans perdre de temps, le 4 décembre 1 7 1 5, il rendit un arrêté obligeant chaque habitant à planter et entretenir cent pieds de café par individu, de i5 à 60 ans, libre ou esclave. Ce café, comme on le sait, n'est pas absolument dépourvu de toute valeur commerciale; mais ce qu'il y eut de réellement utile dans l'attention qu'on lui prêta, c'est qu'elle suggéra ridée, bientôt après réalisée, de faire venir des semences du vrai café d'Arabie.
Cet incident du café indigène avait été précédé, en Tannée 1 7 1 5 (20 septembre), d'un fait d'une autre nature et de bien autre importance, c'est-à-dire, de la prise de possession de l'île de France , au nom du roi , par le capitaine Defresne, commandant le navire le Chasseur, conformément à l'ordre que lui en avait envoyé à Moka, où il se trouvait, M. de Ponchartrain, alors ministre de la marine. Les Hollandais, sous le commandement de l'amiral Cornélius Van-Nesk, avaient, il est vrai, pris possession de cette île, pour la forme seulement, en septembre 1598. Ce n'était qu'un point de relâche : le célèbre Jacques Lemaire y était mort, en 16 16, lorsqu'après avoir découvert le détroit qui porte son nom, il rentrait en Europe sur un navire de la Compagnie hollandaise des Indes, dont
les agents à Batavia avaient arrêté et confisqué ses propres vaisseaux.
Plus tard, en 1644, les Hollandais y avaient fondé un établissement au Grand-Port, mais ils s'en étaient dégoûtés et l'avaient abandonné. Toutefois, afin d'éviter les réclamations de leur part, Defresne eut grand soin, dans le procèsverbal en sept originaux, qu'il dressa de son opération, de constater que l'île était absolument déserte et qu'il avait, au préalable, fait rechercher, de tous côtés, s'il ne s'y trouvait pas d'habitants.
En 17 18, la Compagnie fit savoir à Bourbon qu'elle désirait qu'on envoyât quelques habitants s'établir à Maurice, nom qui était encore donné à l'île et qui lui revint plus tard.
Le Conseil surpris « et embarrassé par cette insinuation, répondit que quelques personnes étaient disposées à faire ce qu'on demandait, mais après seulement qu'on aurait envoyé un expert sur les lieux pour s assurer qu'on y pouvait vivre et se soutenir. » Ce n'était qu'un moyen dilatoire; le Conseil savait fort bien que les habitants auxquels il prêtait des intentions adhésives, se souciaient fort peu de quitter leurs foyers. La Compagnie, de son côté, insista. Il fallut se résigner et mettre en réquisition, pour la colonisation de Maurice, un certain nombre
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d'individus qui, incontinent, se sauvèrent dans les bois où il n'était pas facile de les rattraper, surtout avec le personnel dont on disposait et qui était mieux intentionné pour les fuyards que pour la Compagnie. Ceci se passait en 1725-, Maurice avait alors si peu d'importance que le sieur Denjou, qui en fut probablement le premier gouverneur, prêtait modestement serment, en cette qualité, devant le Conseil supérieur de Bourbon (18 septembre 1724); au reste, nous verrons plus tard que Labourdonnais reprit et poursuivit l'idée d'une conscription locale et que ce fut même un des principaux griefs des habitants contre lui. On ne voit pas trop, d'ailleurs, quelles ressources la colonie pouvait fournir à l'émigration. En 171 7, la population ne s'élevait au total qu'à 2,000 personnes, dont 900 libres et 1,100 esclaves répandus, par le nord, entre la rivière Saint-Étienne d'un côté et les Cascades de l'autre. Un règlement du 18 juillet 17 16, qui délimite les quartiers, alors fondés, ne fait aucune mention de l'espace compris, par le sud, entre ces deux extrêmes. Ce même règlement donne pour point de séparation entre Saint-Denis et Saint-Paul, la Possession, qui, ajoute-t-il, est le cap Saint-Bernard; ce cap, aujourd'hui, on ne sait ni comment ni pourquoi ne se trouve plus là.
Nous avons vu ci-dessus qu'en 1716 le gouverneur Parât était parti avec mission d'annoncer à la Compagnie la découverte du café indigène au milieu de nos montagnes. L'Académie des Sciences s'étant occupée de ce fait, il acquit une certaine valeur, d'autant plus qu'Antoine de Jussieu, le premier du nom, avait publié, peu auparavant,, un mémoire sur le café qui avait attiré l'attention du public. Parât, de son côté, avait heureusement apporté des échantillons du nouveau produit. Pour du café, c'en était très certainement, mais un café inférieur. Depuis longtemps déjà les Hollandais avaient transporté le caféier de Moka à Java et déjà les Antilles l'avaient reçu par la voie d'Amsterdam et du Jardin des plantes de Paris. Ce qu'il y avait à faire s'indiquait alors de soi-même. Le sieur Beauvoillier de Courchant, qui revint ensuite prendre le gouvernement de Bourbon, fut envoyé dans la mer Rouge sur la flûte le Triton, commandée par M. Dufougerais Garnier; il parvint, sans trop de peine, à se procurer des plants et des semences convenablement préparés du caféier de Moka, c'est-àdire du caféier qui se trouve dans les vallées à l'èst de cette ville et rapporta le tout à Bourbon où il arriva en 1717. Cette date est positivement donnée comme celle de l'introduction
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du caféier, dans la colonie, par un arrêt du Conseil supérieur du I er décembre 1724. D'après une autre version, ce serait le sieur Boissière, commandant le navire V Auguste, qui aurait transporté de Moka à Bourbon les premiers caféiers : la date de 171 5, qui est indiquée donnerait plutôt à penser que V Auguste était ce navire à bord duquel se trouvaient les plants destinés pour l'Europe et qui donnèrent l'éveil aux habitants par leur similitude avec le caféier indigène. [Revue coloniale, octobre 1862).
Un siècle plus tard, vers 1822 ou 1823, les récoltes de café diminuant de jour en jour, on s'imagina que l'espèce avait dégénéré et Ton crut devoir charger un botaniste de profession d'aller au delà de Moka, à Beit-el-Fakir qui est le centre du commerce du café dans Y Yémen, chercher de nouveaux plants et de nouvelles semences; il en rapporta en effet; mais la chose était fort inutile; aussitôt que l'on voulut reprendre sérieusement la culture du caféier, qui avait été trop longtemps délaissée, on retrouva, à l'aide des anciennes souches, les éléments de nouvelles et utiles plantations.
Le caféier de Moka était donc, en 17 17, bien et dûment introduit à Bourbon. Les habitants, néanmoins, ne lui firent pas, dès Ta-
bord, l'accueil gracieux qu'on avait lieu d'attendre. Tenant peu compte des avertissements de la Compagnie, ni des encouragements qu'elle offrait, ils préféraient s'adresser au café indigène qu'ils recueillaient dans les bois et qui ne leur coûtait ni peine ni culture. Très probablement ils mélangèrent trop souvent ce café inférieur avec la café marchand; ce qui explique pourquoi on trouva longtemps en France, au café Bourbon, un goût qualifié de sauvage qui le maintenait en grand discrédit. Cependant la Compagnie perdit patience et, le i cr décembre 1724, par l'organe du Conseil supérieur, à peine établi, elle ordonna la mise en séquestre immédiat de toutes les concessions de terres sur lesquelles il n'y aurait pas des caféiers originaires de Moka et rapportant fruits dans la proportion de 200 plants par chaque noir cultivateur. Le Conseil supérieur ne s'arrêta pas en si beau chemin; après avoir établi que quelques propriétaires avaient détruit volontairement leurs caféiers, acte qu'il qualifie de crime, il édicté que le fait, une fois prouvé, soit pour le passé (remarquez bien), soit pour l'avenir, serait puni de mort sans aucune rémission ni égard à la qualité et à la condition des personnes. Hâtons-nous d'ajouter que les choses se passèrent en douceur et que per-
sonne ne fut ni décapité ni pendu pour des caféiers abattus, mais remarquons, en même temps, combien l'absurdité de l'ordonnance que nous venons de citer témoigne de la médiocrité des gens que la Compagnie admettait à son service, et ne nous étonnons plus du mauvais succès de presque toutes ses opérations. Elle semblait aller sans règle fixe et n'obéir qu'à l'impulsion du moment; aussi la verronsnous, pas plus loin qu'en 1743 et quoiqu'elle eût fixé (1724) le prix auquel elle paierait le café à 10 sous la livre, déclarer que le pays fournissait plus qu'elle n'en pouvait acheter et qu'il fallait, par conséquent, réduire les plantations. Mais le principe de contradiction semblait inné chez nos devanciers : au lieu de planter moins, ils plantèrent plus et si bien que les caféiries continuèrent à s'étendre jusqu'en 1 802, date première du point d'arrêt. Alors une maladie attaqua et fit périr les bois noirs (mimosa Lebbek), arbre précieux que Gresle, créole lui-même de Bourbon, y avait introduit en 1767 et qui prêtait son ombrage aux caféiers de Moka. Ceux-ci ne tardèrent pas, en conséquence, à décliner dans plusieurs localités, si bien qu'on crut indispensable de lui chercher un remplaçant En 1808, ou environ, on eut donc recours au caféier plus vivace que
quelques-uns ont appelé café de Coëtivy, non pas, comme on Ta cru, à cause d'une toute petite île de ce nom, située à plus de 700 milles au nord de Maurice et où il n'y a jamais eu que des cocotiers, mais à cause de l'introducteur premier, le sieur Coëtivy, enseigne de vaisseaux, qui, en 1 77 1 , commandait en nos mers la flûte l'Ile-de-France.
Le nom de café Le Roy a prévalu ; c'était celui d'un habitant de Sainte-Marie qui avait fourni les premières semences, grâce à quelques arbres existant sur sa propriété et dont il ne pouvait pas lui-même indiquer l'origine. On sait, d'ailleurs, que ce nouveau plant, recherché surtout à cause de sa facilité à s'accommoder des altitudes prononcées, ne s'est jamais substitué partout au caféier de Moka auquel il est si fort inférieur. Mais nous n'en sommes encore qu'à Tannée 1 7 1 7 et à celles qui suivirent immédiatement. L'introduction du caféier, qui livrait au commerce une denrée sérieuse, fit sortir la colonie de son état d'impuissance; tous les autres produits ne valaient pas alors la peine d'être comptés. L'aloès avait été abandonné, le benjoin, produit par le Terminalia mauritiana , n'était pas abondant et la Compagnie ne le payait que 20 sous la livre. Il ne restait guère que les grains et les animaux ;
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ceux-ci à la vérité étaient nombreux. En 1718, la viande de bœuf ne se payait que 21/2 sous la livre; le veau sur pied 12 livres Tun; ce qu'on appelait un bon cabri fort, 3 livres et le coq d'Inde tout autant. L'élevage des animaux était, à cette époque, la. chose qui avait réellement le plus d'importance. Bien est-il vrai que les peines à prendre n'étaient pas trop grandes; il ne s'agissait que de lâcher dans les pâturages quelques souches qui, livrées à elles-mêmes ou confiées à un ou deux noirs, devenaient bientôt des troupeaux complets : seulement, pour s'y reconnaître, chaque habitant avait sa marque. La mauvaise foi s'en mêla bientôt; on marquait de son chiffre le bétail d'autrui et de la sorte on se l'appropriait. Pour arrêter ces manœuvres coupables un arrêt du Conseil (20 juin 1728) prescrivit de ne réunir les animaux (probablement pour être marqués) que deux fois l'année, en juillet et en décembre, et encore parties intéressées présentes ou dûment appelées.
L'année 17 18 fut attristée par un ouragan des plus violents à la date tardive du I er avril, avec une pluie diluvienne et un tel débordement des rivières que celle des Galets, d'après les propres termes du Conseil provincial, boucha le bras qui se déchargeait dans l'étang de Saint-
Paul et y transporta une si grande hauteur de galets que les plus grands pilotis ne pouvaient atteindre jusqu'au solide. On assure, et il y a lieu de le croire, qu'au-dessous de ce lit de pierres, aujourd'hui si aride et si abandonné, se trouve un franc terreau qui, originairement, devait entretenir une riche végétation. Les anciens plans (i 720) portent la mention « terrains gâtés par un bras de la rivière ».
C'est encore à cette année 17 18 que se rapporte la création d'une milice bourgeoise qui, sous différents noms, s'est perpétuée jusqu'à notre temps, où elle est aussi utile qu'elle l'a toujours été. L'acte de création du 24 février oblige au service et au maniement des armes tous les hommes de i5 à 5o ans.
Au mois de novembre de la même année, Desforges Boucher, qui finit plus tard par devenir gouverneur, apporta dans la tenue des actes dont il était chargé une sérieuse amélioration; ce fut celle de tenir autant de registres qu'il y avait de natures d'affaires. Précédemment, tout était mêlé et confondu : ordonnances administratives, jugements, requêtes et actes d'intérêt privé. La Compagnie prescrivit qu'on procédât avec plus de méthode et on lui en sut gré. Il en fut autrement pour ce qui suit : Alléguant son droit de suzeraineté, elle réclama
les lods et ventes, non seulement pour l'avenir,, mais encore pour le passé. Les lods et ventes étaient un droit que le seigneur prélevait lors des aliénations qui avaient lieu dans les terres de sa censive, et ce droit assez semblable à celui que Ton paie aujourd'hui à l'Etat sous le nom de droit de mutation, était élevé. La coutume de Paris le fixait à un douzième du prix soit 8 3/4 pour 0/0. Le Conseil provincial aurait pu, peut-être, alléguer que le titre en vertu duquel la Compagnie administrait la colonie n'avait rien de féodal et que, par conséquent, les lods et ventes n'étaient pas exigibles; mais il n'était malheureusement que simple agent chargé, à ce titre, de faire valoir les prétentions produites : il transigea et promit qu'on paierait pour l'avenir. Quant au passé, il demanda que la Compagnie voulût bien y renoncer.
« On ne pouvait, disait-il, exiger les droits a dont il s'agissait sans bouleverser entière- « ment la colonie... Les habitants n'en avaient « jamais entendu parler. » Le mezzo-termine fut, paraît-il, accepté; mais la Compagnie eut soin désormais et comme reconnaissance de son droit de propriété originaire donnant lieu, le cas échéant, à la perception des lods et ventes, d'imposer sur les concessions qu'elle accordait une redevance en nature, d'ailleurs assez
minime; ainsi, il y a tel emplacement dans la ville de Saint-Pierre qui était astreint à payer deux canards annuellement; ces canards, probablement, étaient mangés par les employés de la Compagnie et faisaient partie de leurs revenant-bons.
En 17 19, au mois de mai, la Compagnie des Indes établie par Tédit du mois d'août 1664, confirmée par la déclaration du mois de février 1 685, recevait une seconde existence. L'administration coloniale se ressentit de ce nouvel état de choses. On pensa à séparer l'intérêt purement commercial de la Compagnie qui serait remis en des mains particulières, des intérêts généraux et purement politiques de la colonie. Ceux-ci restèrent confiés à M. Beauvoillier qui était encore gouverneur, et à côté de lui se plaça M. Desforges Boucher avec le titre de Directeur général des comptoirs de la Compagnie et lieutenant-gouverneur.
En même temps surgissait un cas nouveau qui devint plus tard un danger sérieux. Les esclaves fugitifs, les marrons, se multipliaient de jour en jour, et à la date de 1720 (28 février), le Conseil provincial jetait un cri d'alarme. Ce mot de marron dont le sens a depuis été généralisé à toute plante et à tout animal, passé à Tétat sauvage, dérivait de l'espagnol
sima (caverne). Aux Antilles et même au Pé- . rou, on appelait simarones, hommes de cavernes, les esclaves qui avaient déserté dans les montagnes : les Français adoptèrent l'expression et, pour abréger, ils dirent d'abord marones et puis marrons tout court : le mot était passé de l'ouest à Test et vous voyez que le Conseil provincial ne fit aucune difficulté de s'en servir : aujourd'hui il est académique, au moins en tant qu'adjectif.
Si les marrons arrivaient en 1720, d'autre part les forbans s'en allaient en 1 72 1 . Les préoccupations tout européennes qui avaient absorbé les puissances pendant la guerre de la succession d'Espagne, ne leur avaient pas permis de veiller très strictement à la police maritime, et, après cette guerre, les licenciements dans le service régulier avaient laissé sans occupation un grand nombre d'hommes de mer, habitués à une existence active et accidentée. Cette double cause avait eu pour résultat que les gens de course qu'on désignait indifféremment sous les noms de flibustiers, forbans ou pirates, s'étaient considérablement multipliés dans les deux Indes. Les choses furent telles, qu'en 1 7 1 7, le ministère anglais jugea utile de faire une proclamation pour engager tous les sujets du roi Georges à concourir à la suppression des pira-
tes en même temps qu'il expédiait plusieurs frégates pour leur donner la chasse aux îles Bahama, où ils commençaient à se fortifier. La France probablement de son côté ne resta point inactive; mais tout en poursuivant les forbans, on leur offrit une amnistie, suivant ordre du roi, en date de 1717; aussi, ces hommes qui se sentaient vivement pressés dans nos parages, s'adressèrent-ils, en 1721, à M. Beauvoillier de Courchant, qui était toujours gouverneur, et réclamèrent-ils le bénéfice de l'ordre royal de 1 7 1 7. Ils avaient à leur tête l'Anglais Gourdon, homme des plus entreprenants. L'amnistie lui fut accordée sans peine ainsi qu'à ses compagnons au nombre de 125. Plus tard, et notamment en 1724, on en étendit le bénéfice à d'autres encore, la plupart Anglais ou Hollandais. Quelques-uns de ces hommes, en très petit nombre, s'établirent dans la colonie , ce qui ne prouve guère que celle-ci leur doit sa population, comme le prétend Bernardin de Saint-Pierre, toujours plus préoccupé de dire élégamment que véridiquement, et comme n'aurait pas dû le répéter Thomas, auteur sérieux et en général plus circonspect. La presque totalité des amnistiés demanda à retourner en Europe, ce à quoi le Conseil provincial se hâta de consentir, peu désireux qu'il était, à fort bon droit, de
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conserver de pareils hôtes (21 octobre 1 72 1 ) .
Le dernier acte de l'épopée des forbans chez nous fut assez triste. Ollivier Levasseur, l'un d'eux, surnommé la Buse, s'était acquis un certain renom : Ct-généreux corsaire, comme l'appelle fort généreusement le même Bernardin de Saint-Pierre, avait enlevé, en pleine rade de Saint-Denis, un vaisseau portugais portant le vice-roi, comte de Receira et, qui plus est, l'archevêque de Goa, et les avait ensuite relâchés sans rançon, grâce à l'intervention de Desforges Boucher, alors gouverneur, ou au moins directeur de la Compagnie : bon office que la cour de Lisbonne reconnut plus tard en envoyant à son fils Tordre du Christ. Cependant les années se passèrent et la Buse, se fiant à l'amnistie, vint à Bourbon sur le pied d'honnête homme, oubliant qu'au temps jadis sa maie chance lui avait fait rencontrer le navire la Duchesse de Noailles, qu'il avait pillé et de subrogation, brûlé! D'autres s'en souvinrent à sa place. Il ne s'agissait plus, cette fois, d'étrangers comme dans l'affaire du portugais, ou dans celle de la Ville d'Ostende, hollandais, qu'il avait aussi bien et dûment pillé, il s'agissait d'un bâtiment de la Compagnie, toujours chatouilleuse à l'endroit de ses intérêts. La Buse fut donc arrêté : il invoqua l'amnistie : on en re-
connut consciencieusement l'existence et il n'en fut pas moins jugé, condamné et pendu dans la même journée. On ajoute qu'il avait quelques biens, mauvaise recommandation pour un accusé dans un temps où la confiscation était en plein exercice.
L'année 172 1 avait débuté au mois de février par un ouragan, mais les développements de la culture dans l'île n'étaient pas tels déjà qu'un météore de ce genre, pût occasionner des pertes d'une importance absolue et d'une valeur sérieuse; à parler figurément, la matière manquait au mal. Que valait, effectivement, la colonie à cette heure? ^e Conseil provincial appelé à se prononcer sur ce point le 18 mai 1722, nous l'apprend suffisamment; il n'évaluait le fonds, la propriété et possession de File Bourbon qu'à 6,184,295 livres : Il est bien vrai qu'il ne s'agissait que de la Compagnie et de son intérêt et que les fortunes particulières ne se trouvaient pas comprises dans l'évaluation , : mais la propriété publique et la propriété privée gardant toujours entre elles un certain rapport, que pouvait être celle-ci, lorsque l'autre se chiffrait si bas?
N'importe, on travaillait pour l'avenir, et les concessionnaires des diverses époques continuaient à faire régulariser leurs titres : c'est
ainsi qu'en 1724 les Pradeau obtenaient des lettres de ratification pour trois actes qui les rendaient propriétaires de toutes les terres situées entre la rivière de Saint-Denis et le Butor, au-dessus de la ville, ratification qui n'a pas empêché plus tard de nombreux procès et enfin l'intervention du Domaine, lorsque la localité dite du Brûlé s'est peuplée et développée.
Si modeste qu'ait été vers cette époque la valeur de la colonie, cependant et sans doute il y avait eu développement et amélioration. Le Conseil provincial, qui avait pu nous suffire d'abord, même avec sa faible composition et avec l'appel à Pondichéry, se trouvait désormais audessous de ce qu'exigeait l'accroissement des affaires et de la population. Le roi le supprima par édit du mois de novembre 1723 et créa à sa place un Conseil supérieur qui devait étendre sa juridiction sur l'île de France à laquelle on accordait en même temps un Conseil provincial, de sorte qu'elle obtenait le bénéfice des deux degrés, tandis qu'à Bourbon, le Conseil supérieur allait rendre la justice conformément à la coutume de Paris, mais tout à la fois en premier et en dernier ressort, ce qui était opposé aux bases du système judiciaire en France.
La création d'un siège inférieur se fit attendre assez longtemps chez nous, d'où l'on doit con-
6o SIMPLES RENSEIGNEMENTS
dure qu'on n'en avait pas grand besoin et que les choses n'avaient pas été d'abord trop mal installées.
Le Conseil supérieur se composait des directeurs généraux de la Compagnie des Indes, lorsqu'ils se trouvaient sur les lieux, du gouverneur, de six conseillers, d'un procureur général et d'un greffier, composition qui, plus tard, comme nous le verrons, a subi quelques modifications. Les arrêts pouvaient être rendus par trois membres au civil et par cinq au criminel, avec faculté, en cas d'empêchement légitime, de se compléter au moyen de deux habitants français et capables, lesquels pouvaient être en majorité sur les titulaires.
Le Conseil supérieur fut installé à Saint-Paul le 18 novembre 1724, avec toute la pompe et tout l'appareil qu'on put imaginer et en présence des curés, des employés et autres gens notables des a trois quartiers établis, Saint- Denis, Saint- Paul et Sainte-Suzanne. » Le même jour, M. Desforges-Boucher, qui prenait déjà le titre de gouverneur en 1722, et qui l'était de fait, fit enregistrer le serment que l'année précédente deux des Directeurs de la Compagnie avaient prêté pour lui à Paris; et, immédiatement, il procéda à la nomination des greffiers , gens de plume à toutes fins : il en créa deux en chef,
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l'un à Saint-Paul et l'autre à Saint-Denis; et deux en second, l'un à Sainte-Suzanne et l'autre à Saint-Etienne, quartier qui, ajoute-t-il, était à établir : le nom de Saint-Étienne n'est pas resté; celui de Saint- Louis s'y est substitué. Cette sollicitude de M. Boucher pour un quartier en expectative s'explique assez naturellement; il avait ses projets qui se réalisèrent le 24 mars de Tannée suivante (1725) par la concession qu'il se fit faire de la magnifique propriété du Gol et dont, à la vérité, il ne profita guère puisqu'il mourut sept mois après, à Saint- Paul.
Les greffiers qu'on venait de nommer cumulaient les attributions et appartenaient autant à la juridiction volontaire qu'à la juridiction contentieuse; ce qui n'était en rien opposé à l'esprit de l'ancien droit puisque le notariat n'avait été, dans l'origine, qu'un démembrement du greffe. Ces greffiers coloniaux avaient donc à tenir deux registres, l'un pour les affaires civiles et criminelles et l'autre pour les affaires particulières et pour le commerce de la Cornpagnie. Le Conseil le leur recommanda spécialement, et le même jour, 18 septembre 1724, il procéda à l'enregistrement des lettres patentes de décembre 1723, concernant les nègres esclaves aux îles de France et de Bourbon. Ces lettres ne se trouvent pas dans le Code noir qui
les remplace par l'édit du mois de mars i685, sur la même matière, rédigé pour les Antilles. Le code Delaleu ne les reproduit pas non plus, ce qui se conçoit aisément puisque ce recueil ne commence qu'en 1 767 , à la rétrocession des îles au roi. Elles sont d'ailleurs très explicites et déterminent les devoirs réciproques des maîtres et des esclaves; ceux-ci n'eussent pas été trop mal si ceux-là chargés de l'application de la loi ne s'étaient pas fait la part du lion. L'esclavage, comme institution et au point de vue de la prospérité publique, a des avantages incontestables ; il s'oppose à la déperdition des forces , il en augmente au contraire l'action par l'unité de la pensée et la convergence des moyens, mais il est sujet à tant d'abus particuliers impossibles à prévenir que c'est à bon droit, au point de vue chrétien, que les nations de l'Europe l'ont proscrit. Ce fut par une étrange aberration logique que Las Casas dans son dévouement aux Indiens, se fit le promoteur de la traite sur la côte d'Afrique.
Pour ce qui concernait les affranchissements, les lettres de 1723 étaient aussi très claires et très positives. Les affranchis jouissaient des mêmes droits, privilèges et immunités que les personnes nées libres; il n'est nullement question dans l'acte royal de la tenue d'un registre
séparé quant à eux; idée postérieure aussi malheureuse qu'impolitique. Quant aux esclaves, la constatation des naissances, mariages et décès avait lieu, avant 178g, sur les registres curiaux qui servaient alors pour Pétat civil, sans distinction aucune, entre la population libre et la population noire. Celle-ci, du reste, n'était pas considérable, bien qu'il ne faille pas s'arrêter à un document de l'époque indiquant huit cents noirs travaillants, termes vagues qui, faisant abstraction du sexe et de l'âge, ne peuvent fournir une idée, même approximative, du nombre réel des esclaves. La valeur de ces derniers n'était rien moins qu'élevée; c'était 3oo à 35o livres pour les hommes et 200 à 25o livres pour les femmes. Les esclaves de la côte d'Afrique étaient les plus recherchés et obtenaient 100 livres de plus (1). Il faut, de toute manière, supposer une bien faible population pour expliquer comment il restait encore tant de terres à mettre en valeur* même dans le voisinage des localités centrales, disons les chefs-lieux de quartiers. A Sainte-Marie, par exemple, ce n'est qu'au mois de mars 1 725 que Ton concède le riche terrain compris entre « le Charpentier et la Ravine à bardeaux; et à Saint-André, au-
(1) Arrêt du Conseil supérieur du 26 juin 1726.
dessous de la ravine sèche, dans une des plus belles positions de l'île, on trouvait encore, le 8 avril de la même année, à accorder, à un sieur Jean Robert, une propriété de 640 gaulettes de hauteur, près de trois kilomètres, laquelle, à son tour, comme la concession Pradeau et comme beaucoup d'autres encore, donna lieu à des procès qui, commencés en 1775, n'étaient pas terminés en 1862. Tous ces débats judiciaires prenant leur source dans la mauvaise rédaction des actes de concession, seraient au besoin une nouvelle preuve de la légèreté avec laquelle on agissait. Le Conseil supérieur a voulu, il est vrai, réglementer sur la matière et a cru pouvoir, d'un trait de plume, déterminer ce qu'il fallait entendre par les mots « sommet des montagnes » termes élastiques et faciles dont on se servait d'ordinaire pour les abornements et qui ont été, jusqu'à une époque assez récente, un sujet fécond de controverse. Un arrêt de règlement du 18 août 1 728 décida que « toute « ravine dans les hauts qui coulera ou ne sera a pas cultivable dans son fond, sera réputée a sommet des montagnes aux terres qui , de la « mer, monteront vers elles. » Il faut bien reconnaître que l'explication excellente sur le papier, ne valut jamais grand'chose dès qu'on arrivait sur le terrain. La ravine dans les hauts
qui coulera, allait à droite ou à gauche, montait et descendait, selon les prétentions réciproques et les intérêts engagés. Il n'y a pas à notre connaissance, un seul cas ou l'arrêt de 1728 ait pu être appliqué. Si, au lieu de s'embarrasser dans les détails topographiques, le Conseil avait dit purement et simplement : que le sommet des montagnes dans le langage des actes se trouvait à telle distance en ligne droite du rivage, il eût coupé court à toute discussion ultérieure et eût, dès l'origine, arrêté les empiétements dans les forêts du domaine qui en ont amené la destruction.
Un autre arrêt de règlement, postérieur de plusieurs années (9 octobre 1737), voulut encore établir une jurisprudence pour le mesurage des propriétés foncières, source de contestations incessantes. Quoique plus susceptible d'application que le précédent, il ne semble pas, pour cela, avoir été des mieux conçus. Il ordonna que « dans le sens de la hauteur, c'est-à-dire , en allant de la mer au sommet des montagnes , les opérations d'arpentage se feraient en suivant les détours des ravines et que dans cette hauteur devait être comprise la réserve domaniale, dite des pas géométriques, dont il ne reconnaît pas l'existence légale : en cela il se trompait. Tout semble , au contraire , démontrer que les
pas géométriques, avec leur caractère actuel, ont existé dès l'origine. La législation postérieure n'a été, à leur égard, qu'une législation de réglementation et non de création. Le Conseil supérieur ne paraît pas avoir toujours bien compris les questions relatives aux concessions et aux délimitations territoriales, questions qui, le plus souvent, doivent être résolues non par les règles du droit commun, mais par celles du droit administratif. Aussi s'explique-t-on fort bien la création postérieure du tribunal terrier, aujourd'hui remplacé par le Conseil privé siégeant au contentieux.
Avant de quitter l'année 1725, rapportons aux faits qui s'y rattachent le remplacement du gouverneur Boucher, mort au mois de décembre, par Dioré, capitaine de cavalerie, et ensuite l'envoi de la corvette la Ressource, pour prendre possession, au nom du roi, de l'île de Diego Rodrigue qu'on baptisa du nom d'île Marianne qu'elle n'a pas conservé.
En 1727 il y eut dans l'organisation coloniale, un changement important qui indique les développements qu'avait déjà pris la colonisation de l'île de France. La Compagnie, par un règlement daté de Paris, divisa, par moitié, l'autorité locale et sépara le civil du militaire. Cette dernière partie fut conférée à un gouverneur
unique pour les deux îles devant séjourner tour à tour six mois à Bourbon et six mois à File de France. On comprend sans peine les inconvénients et les impossibilités qui se rattachaient à cette résidence alternative malgré son caractère quelque peu mythologique; aussi ne paraît-il pas que la prescription ait été longtemps ou strictement exécutée.
Quant à la partie civile, elle fut confiée au Directeur général de la Compagnie. Dès le 21 juillet, M. Dumas précédemment conseiller à Pondichéry, s'installa comme directeur général des deux îles et comme président du Conseil supérieur, les membres de celui-ci étant de la sorte portés de six à sept, ce qui mettait un terme aux inconvénients du pair dans les délibérations. M. Dumas, en sa qualité de Directeur, cota et parapha, à la date du 1 5 août 1 728, le premier registre destiné à la paroisse Saint- Louis du quartier Saint-Étienne. La fondation de ce quartier, arrêtée en principe en 1 724, avait été différée jusqu'alors; le registre s'ouvrit seulement le 5 mai par un acte de naissance , et il est resté à Saint-Pierre quand eut lieu la division du territoire en deux quartiers, mesure à laquelle on préludait, en 1729, par l'érection d'une chapelle au bord de la rivière Saint- Étienne. Il n'y a pas à se préoccuper du nom
dont on s'est cTabord servi ; il est de certitude que les premiers établissements eurent lieu à Saint-Pierre; les barques au moyen desquelles on communiquait exclusivement à cette époque, d'un point de l'île à l'autre, y venaient aborder, d'où, selon les amateurs d'étymologie , le nom que la localité prit et conserva longtemps de rivière d'Abord. La rivière, c'était cette crique que bien des années après, un de nos gouverneurs promit, dans un discours officiel, de transformer en un port, au moyen de la pierre que, disait-il, il y avait laissé tomber (i); paroles très poétiques, belle promesse sans contredit, mais qui rappelait involontairement le dicton créole sur l'organisation anatomique de la langue. Au fait, on gâta par des exagérations originelles une œuvre qui aurait pu, et qui aurait dû réussir.
Déjà, comme nous l'avons vu, en 1722, on s'inquiétait de ce que les esclaves pouvaient entreprendre contre la sécurité publique. En 1729, l'existence d'un complot formé par eux, dans le but de ??tassacrer tous les blancs et de s'emparer du pays, ne put être douteux. Quatre complices l'avaient révélé et recevaient, en récompense, leur liberté. La répression fut
(1) Voir Moniteur de Vile de la Réunion du mars 1834.
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prompte et sévère; des exécutions eurent lieu à Saint-Denis les 25 et 27 février 1729. Elles furent sans doute trop nombreuses et peut-être, aussi, accompagnées de circonstances assez cruelles pour effrayer les esclaves à ce point qu'il y eut une désertion presque générale vers les forêts. Le gouvernement et le Conseil d'administration virent bien qu'on avait dépassé les bornes de la prudence. On recula : et en même temps qu'on prenait un arrêté dans un sens adouci pour régler ce qui concernait la nourriture et l'habillement des esclaves et pour fixer les obligations des maîtres à leur égard (27 septembre) on proclama une amnistie générale :
celle-ci ne produisit pas grand effet; ce fut bientôt une lutte en règle entre les habitants et les marrons qui, avec femmes et enfants, s'étaient retranchés dans les bois d'où ils ne sortaient que pour venir piller les habitations et égorger maîtres et esclaves sans distinction. En 1730, notamment, il y eut une attaque sérieuse du quartier de la Possession avec incendie et assassinat. On condamnait, on pendait le plus qu'on pouvait, mais rien n'y faisait et les choses allaient, chaque année, en empirant. En 1743, le Conseil d'administration, présidé par Labourdonnais, déclarait que les détachements ordonnés pour la poursuite et l'extirpation des noirs
fugitifs, n'avaient pas le succès qu'on en attendait, soit par mauvaise volonté, soit parce que les habitants étaient intimidés par quelques armes dont ils savaient que les marrons étaient nantis; le nombre de ceux-ci augmentait journellement. Les Compagnies de noirs que Labourdonnais avait organisées à Maurice, pour la police des bois, et qui avaient si bien réussi, n'étaient pas praticables à Bourbon; on le déclarait; aussi fallut-il s'en tenir aux détachements, lesquels, après tout, et malgré le brevet de courage négatif que leur avait donné le Conseil, ne restaient pas inactifs. Les dépôts d'anciens papiers sont remplis de leurs rapports, et ces rapports renferment des choses assez naïvement dites. On donne le compte des marrons tués en 1 753 et années suivantes : 4, 5, 1 3 marrons tués, etc. Une autre fois, c'est une jeune fille qu'on a capturée; on la qualifie de créole des bois, c'est-à-dire, née dans la montagne. Un chef de détachement déclare, qu'il a attaqué un camp de marrons, qu'il a renversé un de ceux-ci d'un coup de fusil et qu'après l'avoir interrogé sur ce qui importait, il lui a demandé s'il ne voulait pas être baptisé; ce à quoi le marron ayant consenti, il le baptisa, « après quoi le marron mourut. »
Disons, en revanche, que les marrons, de
leur côté, n'y allaient pas d'une main légère. La Ravine à Malheur, entre Saint-Denis et Saint-Paul, a pris son nom d'un de leurs actes de férocité. En 1748 on donne comme un fait simple et habituel l'invasion de la propriété de M. Sicre de Fontbrune, accompagnée de l'égorgement d'un militaire.
Les craintes générales, en les supposant même un peu outrées, n'en étaient donc pas moins bien fondées. Il était sage de prendre des précautions; et pas de maisons alors qui n'eût des meurtrières, ménagées dans les bordages pour se défendre en cas d'attaque des marrons. Ce ne fut que graduellement, à la longue et avec bien de la peine que Ton parvînt à se débarrasser de ces dangereux compagnons, dont les actes amoindris, il est vrai, se prolongèrent jusqu'aux premières années de ce siècle.
L'administration coloniale, ni la Compagnie royale des Indes, ne s'étaient jamais occupées de la circulation monétaire; les transactions étaient restreintes et toutes les pièces étaient bonnes pourvu qu'elles portassent une empreinte. En l'année 1729 on crut devoir obtenir du conseil d'État, à la date du 8 février, un arrêt qui réglait le cours des monnaies à Bourbon, et qui fut bien et dûment promulgué le 2 1 octobre suivant, sans perdre, pour cela, son caractère pas-
sablement excentrique; la pagode d'or qui vaut au moins 9 francs, ne fut tarifiée qu a 5 livres 5 . sous, et la piastre d'Espagne, au poids indiqué de 26 g. 77, représentant réellement 5 francs 38 centimes ne fut cotée qu'à 3 livres 12 sous (3 francs 60 centimes.) On avait confondu la piastre simple, monnaie idéale, avec la piastre gourde.
Toujours, en Tannée 1729, la colonie eut à supporter deux rudes épreuves : une invasion de sauterelles et une contagion de variole.
Les sauterelles, chassées par les vents d'ouest, arrivaient de Madagascar et peut-être même de la côte d'Afrique. Elles devinrent immédiatement et furent pendant plusieurs années, un fléau pour le pays. En 1 73 1 , les agents de la compagnie écrivaient : « les sauterelles dévorent « tout, riz, blé, mais, même les arbres, pêchers, « orangers, etc., sauf, toutefois, r les caféiers (1) ; les noirs des habitations ne sont occupés qu'à leur faire la guerre. » Cette dernière expression n'est peut-être pas la plus impropre. Si les invasions de sauterelles sont rares, dès qu'elles ont lieu, c'est gnei*re ouvene : il
(1) Les journaux ont fait remarquer, lors de l'invasion des sauterelles à Madagascar, en 1880, que les caféiers n étaient point attaqués. L'immunité, bien que singulière, paraît donc acquise à cet arbre précieux.
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faut mettre tous les bras possibles en réquisition : il faut faire sur les points attaqués des battues générales et suivies, telles que nous en avons vu en i832 ou 1 833. Le mal était cependant trop sérieux pour qu'on ne songeât pas à opposer un ennemi actif et permanent à ces redoutables insectes; et on y parvint au moyen de l'introduction du martindans nos îles. Quelques paires de ces oiseaux furent transportées des Philippinesà Bourbon. A Maurice, on en fit venir du Bengale en 1 764. Ils rendirent de très grands services, et pendant longtemps une amende de 5o francs les protégea contre les chasseurs, tout comme à la Floride 10 dollars (même somme) protègent les vautours chargés de purger le pays de toutes les charognes. Malheureusement, depuis cette première époque, la police rurale a fermé les yeux et la dépopulation a commencé. Ce fut un mal, on s'en aperçoit : le martin s'attaque non seulement aux sauterelles, mais encore à tous les insectes nuisibles. En 1802, Bory de Saint-Vincent pouvait écrire, avec raison, que cet oiseau avait détruit l'entomologie des îles; quelques-uns croient, avec une sorte de fondement, que la réduction du nombre des martins provient de l'introduction dans l'île, ou si vous l'aimez mieux, de l'acclimatation des
couleuvres de Madagascar qui pénètrent dans le
nid de l'oiseau, gâtent les œufs ou dévorent les petits.
La variole qui succéda aux sauterelles fut introduite par un navire de l'Inde avec des immigrants. Les médecins n'en soutinrent pas moins qu'elle était due à l'infection résultant des sauterelles pourries dans les champs, opinion qui prouve mieux l'abondance des sauterelles que le savoir étiologique des médecins. Trois quartiers, Saint-Denis, Sainte-Suzanne et surtout Saint- Paul, eurent beaucoup à souffrir. Dans cette dernière localité, un procès-verbal du 6 juin constatait déjà la mort de 3oo personnes. Pas une maison ne fut épargnée. M. Davelu, longtemps curé de Saint-Paul, et bien placé pour savoir la vérité, puisqu'il était détenteur des registres , n'estime pas que la mortalité dans cette seule commune ait été inférieure à i,5oo personnes. Les conséquences de la contagion se firent sentir sous une autre forme dès Tannée suivante (1730). La plupart des gardiens de troupeaux, ou étaient morts, ou, effrayés à bon droit, avaient déserté leur poste comme cela arrive presque toujours dans les cas semblables. Les troupeaux, abandonnés à eux-mêmes, s'étaient enfuis dans les bois, et la dixième partie seulement en avait pu être recouvrée, les marrons ayant fait leur profit du reste. Cependant
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le ravitaillement des navires de la Compagnie qui dans leurs voyages de l'Inde, aller et retour, faisaient escale à Bourbon, exigeait des animaux en assez grande quantité. On avisa donc, on réglementa en vue de ramener les choses sur l'ancien pied, et, à cette occasion, le 4 décembre 1730, intervint un arrêté qui pourrait encore intéresser quelques propriétaires : c'est celui qui attribue le caractère communal avec affectation aux bestiaux, « à toutes les terres situées au-des- <( sous des habitations cultivées entre Saintce Gilles et la Grande- Ravine, sans que la pro- « priété, est-il dit, en appartienne plus à l'un « qu'à l'autre, et ce, nonobstant toutes autres « clauses ou cessions aux contrats, qui sont dé « clarées nulles comme contraires au bien pute blic. » Cette fois, du moins, les choses marchèrent à souhait ; il est vrai que les habitants et la Compagnie avaient un intérêt commun. On se ferait peut-être difficilement aujourd'hui une idée de l'abondance d'animaux de toute sorte qui pendant longtemps existaient dans l'île, surtout dans la partie Sous-le-Vent : pas plus tard qu'au commencement de ce siècle, tels habitants de Saint- Paul possédaient des troupeaux de huit à neuf cents chèvres : les chevaux eux-mêmes s'étaient tout d'abord tellement multipliés qu'ils étaient devenus fort incommodes pour l'agriculture;
ils envahissaient les champs cultivés et y causaient de grands dégâts, à tel point qu'il avait fallu les détruire. Un ordre de 1 718, prescrivait que le nombre des chevaux nécessaires à chaque famille fût réglé et que tous les autres fussent tués. La race de ces chevaux, de taille moyenne, qui, à l'agrément de l'allure, joignaient une grande sûreté de pieds, est aujourd'hui à peu près disparue -, elle s'était faite de soi dans la colonie, au moyen, nous a-t-on assuré, du croisement des grandes juments du Cap, provenance hollandaise, avec les étalons poneys de Batavia. Elle fournissait des chevaux de main irréprochables, et il en fallait sans doute, car ce n'est que fort tard, et sous la restauration seulement, qu'on a connu chez nous ce que quelques-uns appellent des routes carrossables. Pendant de longues années on dût se contenter du modeste chemin de cavalier et encore n'en a-t-on pas eu tout de suite. Ainsi, jusqu'en 1730, les communications entre Saint-Denis et la Possession , n'avaient lieu qu'au moyen de bateaux, disons mieux, de pirogues. On s'était préoccupé, il est vrai, d'une voie par terre; on avait même prescrit à un certain major Champion (171 8), de reconnaître et de baliser les endroits praticables et ensuite, si le chemin était faisable d'y faire travailler. Le sieur Champion, tout major
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qu'il était, avait échoué complètement; on se ressouvint alors du mot commun : « mieux « vaut le faire que le savoir-faire. » Le 16 juin 1730, M. Dumas, directeur général, passa un marché avec le sieur Bernon, simple habitant, et avec le nommé Muron, ouvrier de la Compagnie, pour l'ouverture d'un chemin pour hommes et bêtes de somme entre Saint-Denis et la maison de la Possession, à travers les montagnes et les forêts. La Compagnie se chargeait de fournir les terrassiers et deux piqueurs blancs, en outre la poudre à mine. De plus, on promit 3,ooo livres à Bernon et 1,200 à Muron au' cas seulement où ils pourraient trouver les passages convenables pour le tracé. Ce chemin dont les travaux marchèrent assez rapidement est celui qu'on nomme aujourd'hui, V ancien chemin et qui, allant toujours au plus droit, abordant de front les pentes et les escarpements, est impraticable aux voitures; ce n'en fut pas moins, à cette époque, une oeuvre de très grande utilité; on en a fait honneur à Labourdonnais qui Ta peut-être amélioré, mais qui pour l'idée et l'exécution premières, n'a rien à y prétendre, c'est la récompense du bon administrateur, que le mérite de ses œuvres lui revienne et le désigne à la reconnaissance des générations suivantes.
L'acte de s'attribuer la louange due au labeur
cT autrui a son nom dans la sévérité du langage. Aussi et précisément à propos des voies de communication, ne serait-il guère à imiter le fonctionnaire qui , arrivant tout juste au moment où s'achèverait une route de ceinture commencée depuis 26 ans et poursuivie au milieu de difficultés de tout genre par ses prédécesseurs, s'empresserait d'en faire l'inauguration avec le nom seul de celui qui n'aurait pris aucune part à l'œuvre, inscrit sur la pierre commémorative , fut-ce même au milieu des scories du volcan.
Un nouvel ouragan vint désoler la colonie en février iy3i ; et à ce propos, remarquons que le mois de février non seulement est celui où les ouragans sont le plus fréquents, mais encore celui où, à considérer les phases de la végétation par notre latitude, ils sont le plus dommageables. Sur cinquante-huit ouragans, dont on a la date certaine, entre 1733 et 1876, on en compte douze en janvier, dix-huit en mars, vingt en février et seulement quatre dans chacun des mois d'avril et de décembre.
Les intempéries atmosphériques n'empêchaient pas cependant M. Criais, préfet apostolique, qui a laissé ici une double et honorable réputation comme prêtre et comme homme de capacité, de travailler au développement de ses paroisses. Le 8 mai de cette même année 1 73 1 ,
il se fit concéder un vaste terrain pour l'église et le presbytère actuels de Saint-Paul. Cette concession visée à nouveau le 19 mars 1740, par le conseil de la Compagnie, fut finalement confirmée par jugement du tribunal terrier du 14 août 1786, avec, toutefois, une nouvelle délimitation qui en faisait rentrer une partie au Domaine. La fabrique n'en restait pas moins propriétaire de l'emplacement proprement dit de Téglise, de la place qui se trouve en avant du côté de la mer, et de tout l'enclos du presbytère. M. Criais étendait sa sollicitude à tout; il n'hésita pas à porter une plainte régulière et formelle au conseil supérieur contre les maîtres qui faisaient travailler leurs esclaves le dimanche, et sut obtenir un arrêt prescrivant aux agents de police de tenir la main à la stricte exécution de l'édit de 1723. Si l'Eglise, au besoin, recourait aux tribunaux, ceux-ci, par voie de réciprocité, ne se faisaient pas faute, quelquefois, de demander aide et secours à TÉglise. Nous en avons une preuve assez curieuse dans une affaire où la presse joua son rôle et put s'apercevoir que l'heure des coudées franches n'avait pas encore sonné pour elle.
Les habitants n'ayant pas, disaient-ils, à se louer de Dumas, directeur-général de la Compagnie, avaient jugé à propos d'envoyer des
délégués porter leurs plaintes au Ministère : Dumas en eut vent; il gagna le chef de la députation et celle-ci ne fit rien. Mais un sieur Dumesgnil, précédemment habitant de Bourbon, et alors fixé à Paris, résuma les griefs de ses compatriotes dans une brochure dont plusieurs exemplaires parvinrent dans la colonie et piquèrent Dumas au plus vif. Là dessus, intervention du Conseil supérieur présidé par Dumas luimême et arrêt qui enjoint aux détenteurs de la malencontreuse brochure d'en rapporter au greffe tous les exemplaires et, pour corroborer, « ordonne que l'officialité accorderait des lettres a monitoires pour obliger chacun, au moyen « des censures de l'Église, à déclarer par qui « récrit dangereux lui avait été remis. » Dumas, comme on le voit , remuait en quelque sorte le ciel et la terre en sa faveur, mais ce fut en vain; ne pouvant être juge et partie, il fut obligé de se déporter et le conseil débarrassé de lui se débarrassa bien vite de l'affaire en la renvoyant au conseil du roi qui ne s'en occupa guère.
En dépit de ce petit échec, Dumas, déjà directeur-général, n'en devenait pas moins gouverneur; il fit enregistrer, le 20 août 1 73 1 , les lettres du 17 novembre précédent qui le nommaient, en cette qualité, en remplacement de
Desforges Boucher ; celui-ci était décédé en 1725, tout l'intérim aurait donc été fait par Dioré.
Dumas paraît avoir été un homme actif et, peut-être, le meilleur agent que la Compagnie ait jamais eu à Bourbon. On avait fait grand bruit en France d'une épice nouvelle qu'on appelait canelle giroflée, et qui n'est autre que notre ravensara. Les directeurs, à Paris, s'en forgèrent une félicité; ils en écrivirent à Dumas et celui-ci s'en occupa immédiatement; pas un navire ne s'expédiait pour Madagascar qu'il ne lui fût recommandé de rapporter du ravensara. Kn 1 73 1 , quelques petits plans arrivèrent enfin à Bourbon et eurent assez de peine à s'acclimater, car cet arbre est délicat et d'une venue pénible quoique la germination des semences soit facile. Le mécompte d'ailleurs fut complet : les lucratives espérances qu'on avait conçues sur la canelle giroflée s'en allèrent en fumée et son rôle commercial se réduisit à rien : c'est en cuisine un condiment de second ordre, et la parfumerie qui a su en extraire une huile essentielle facilement cristallisable s'en sert fort peu.
Il aurait pu en être différemment d'une autre matière venue aussi de Madagascar et dont le même Dumas adressa des échantillons à Paris l'année suivante (1 733) : c'était la soie; non pas, il est vrai, celle que fournit le bombix du mû-
rier, mais une soie provenant d'une chenille particulière qui vit en plein champ et sans exiger de soins spéciaux, sur des arbres et des arbrisseaux divers, et notamment sur le cytise cajan qu'on nomme à Bourbon embrevates (i) et qui, originaire d'Afrique, a été importé aux Antilles où il est depuis longtemps naturalisé. Certes, la soie dont il s'agit est grossière-, mais la facilité de sa production est si grande qu'elle peut affronter les bas prix; et sans doute, au point de perfection où le travail manufacturier est parvenu, elle trouverait toujours son placement pour les étoffes de qualités communes.
L'importance de ce produit n'a point échappé à M. Auguste Vinson qui, à la suite d'un voyage fait à Madagascar en 1862, a publié sur le bombix de l'embrevate, un mémoire où la partie scientifique est traitée à fond.
Comme on le voit, par ce qui précède, la Compagnie des Indes n'était pas sans prendre quelque souci de la vitalité à donner à la colonie qui, certes, en avait besoin. La situation, après plus de soixante ans de fondation, n'était pas brillante, à beaucoup près, et se trouve suffisamment établie dans un rapport que le conseil d'administration, présidé par Dumas, adres-
( 1 ) Pois d'Angole, pois de pigeons, pois de 7 ans, ambrevade.
sait, le 20 décembre 1 73 1 , aux directeurs de la Compagnie à Paris. « Les habitants se trouce vaient dans une triste position, ils étaient tous « gueux » (c'est le rapport qui parle). « Les plus « riches en argent comptant ne possédaient pas « plus de quatre à cinq mille écus; six à peine « se trouvaient dans ce cas; il n'y en avait pas « vingt qui eussent mille écus. »
De 1727 à 1 y3 1 , l'île avait produit 1,286,000 livres de café, lesquelles, payées sur le pied de 8 à 10 sous la livre, avaient représenté 557,000 livres. D'autre part, pendant le même laps de temps, les dépenses des habitants, soit pour acquisition d'esclaves, soit pour achat de marchandises, s'étaient élevées à un million deux cent cinquante mille livres; évidemment on était en déficit, c'est-à-dire les habitants. Quant à la Compagnie, les choses étaient différentes; le rapport que nous analysons oublie de rappeler que la Compagnie avait le privilège du marché; qu'on ne pouvait acheter que d'elle, et qu'elle vendait avec un bénéfice variant de 40 à 100 pour cent; que, d'autre part, on ne pouvait vendre qu'à elle et que, maîtresse de fixer ses prix, elle se procurait sur l'exportation un bénéfice encore supérieur à celui qu'elle obtenait sur l'importation.
Remarquons encore qu'une forte partie de la
dette des habitants avait pour cause Tachât des esclaves; or, la Compagnie seule faisait la traite des nègres; et elle la faisait non seulement à Madagascar et à la côte est de l'Afrique, mais encore sur la côte ouest. Le 20 décembre 1 73 1 , le navire le Duc de Noailles débarquait à Saint-Paul cent dix-huit noirs qu'il avait pris au Sénégal et qui, à la vente, produisirent une somme de 71,870 livres tournois. D'après un recensement officiel daté de 1732, il y avait alors 5,5oo esclaves dans la colonie; cela ne suffisait pas. Les agents coloniaux demandaient avec instance qu'on leur envoyât des forçats; on en avait déjà fait arriver quelques-uns dont on avait été très satisfait. « C'était, » écrivaiton, « à qui en aurait à son service; il serait « donc fort heureux que la Compagnie pût obte- « nir des commutations de peine, à charge de « travail pendant un certain nombre d'années « dans la colonie, soit dans les ateliers de « l'administration, soit sur les propriétés pri- « vées. »
En se reportant à l'époque où ces idées étaient émises, elles ne paraissent pas trop déraisonnables; la législation pénale qui, d'après quelques publicistes, incline aujourd'hui vers une bénignité dont l'immoralité et le vice seuls profitent, était alors très sévère. On pendait, on
rouait, on envoyait aux galères perpétuelles pour un grand nombre de faits qui n'attireraient, au temps présent, que des peines fort modérées. Les bagnes d'alors ne renfermaient donc pas exclusivement de ces scélérats invétérés qui peuplent les nôtres; avec un peu d'attention, on pouvait y recruter sans danger; les agents de la Compagnie le savaient bien, puisqu'ils ne disposaient d'aucune force de répression; ils ne marchandent pas leurs paroles sur ce point : « tout se composait dans les quarcc tiers de sept à huit soldats écloppés. » Les Directeurs, de leur côté, poursuivaient une autre idée; ce qu'ils voulaient, ce qu'ils demandaient, c'était qu'on leur envoyât un papier terrier représentant la superficie et les abornements de chaque habitation : ils perdaient leurs peines; la chose était impossible, et on sut bien le leur dire. La colonie s'est toujours montrée fort opposée à la confection d'un cadastre et à l'impôt foncier. Tant que l'esclavage a subsisté, il y aurait eu en effet double emploi, puisqu'on imposait les esclaves, moyens exclusifs de culture sans lesquels la terre n'eût absolument rien valu. Présentement, il n'est pas défendu de croire que les choses pourraient être différentes.
Le cadastre ou papier terrier n'était pas la
seule cause du désaccord qui existait entre la Compagnie et les habitants. La redevance due par ceux-ci pour les terres qui leur avaient été concédées, et pour les esclaves, avait soulevé des difficultés. Ces redevances se payaient en nature et principalement en volailles de toute espèce. Les 5,5oo esclaves existants représentaient 2,750 poules, dont 6 à la piastre et 2,750 chapons dont quatre à la piastre. C'était fort bien pour la Compagnie et probablement aussi pour ses agents : ce n'était pas si bien pour les habitants. Ils regimbèrent d'abord*, ils s'entendirent ensuite et envoyèrent à Saint-Paul des députés avec leurs pleins pouvoirs. Ce fut une véritable assemblée coloniale. La Compagnie s'y fit représenter comme partie contradictoire. Le 10 juillet iy32, on se réunit, on discuta longtemps et longuement, ennuyeusement aussi, selon une habitude bien conservée. Enfin, on finit par s'arranger, et pour parler comme la correspondance officielle, au moyen du relâchement de la poule par tête de noir, les députés consentirent pour eux et pour leurs commettants à l'imposition de quatre onces de café par arpent de terre. Soit que la Compagnie voulût agir contre les habitants, ses débiteurs, soit que les habitants eussent euxmêmes l'envie de se faire la guerre entre eux,
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toujours est-il que la première nomination cThuissier eut lieu deux mois après la transaction dont il vient d'être parlé (16 octobre 1732). Un sieur Toussaint Grosset a eu l'honneur d'inaugurer la profession dans la colonie.
En décembre de la même année, le sieur d'Hermitte, commandant la frégate la Diane, partit avec trois autres bâtiments pour l'île de Alarotte ou Marosse située, dans la baie d'Antongil, que, le 25 août précédent et par un acte régulier déposé plus tard dans une étude de notaire à Saint- Paul, il avait achetée d'un nommé Andrian Baba, qualifié roi des Sakalaves. L'expédition, qu'elle ait eu un but de colonisation, ou, ce qui est plus probable, qu'elle ait visé seulement au commerce, échoua complètement.
Le roi Andrian Baba, savait bien ce qu'il faisait quand il vendait son île, et qu'il en touchait le prix; l'acte qu'il avait signé avec d'Hermine n'était qu'un billet à Lachâtre. L'île se trouva être des plus insalubres; Labourdonnais, qui y relâcha en 1 746, y perdit, en fort peu de temps, 64 hommes de ses équipages. On n'avait pas attendu cette démonstration. Dès l'abord, tout alla tant et si bien, ou plutôt si mal, que Baba put bientôt reprendre possession de ses domaines et remonter sur le trône de ses pères sans rencontrer contradicteur quelconque.
Dans le cas qui précède, l'administration locale avait agi imprudemment, mais, spontanément, dans une autre circonstance rapprochée en date, et d'un caractère plus sérieux; elle ne fit évidemment que se conformer aux instructions qu'elle avait reçues de France comme règle de conduite générale; nous citons les faits parce qu'ils indiquent de quelle manière la Compagnie des Indes comprenait et dans quel esprit elle exerçait son privilège.
En décembre 1732, un navire portugais commandé par le majordome du marquis d'Erixéra, vice-roi de Goa, arriva à Saint-Paul avec des esclaves et du riz; sans forme de procès, on confisqua cargaison et navire. Le majordome avait, disait-on, séjourné plusieurs années auparavant dans la colonie et ne pouvait être qu'un homme dangereux. Du reste, une fois dépouillé, on lui fit bonne et grasse hospitalité, à lui et à ses gens. Peu de temps après, un autre navire portugais, qui n'avait pas à bord de majordome dangereux, mouilla encore à Saint-Paul et fut traité tout de même, c'est-àdire confisqué. Au mot propre ce n'était plus la conservation d'un privilège commercial, c'était du brigandage.
On faisait beaucoup plus sagement lorsqu'à la même époque, on accordait une attention sé-
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rieuse à la culture du cotonnier dont les premières semences avaient été apportées de l'Inde. On a d'abord distingué un grand et un petit cotonnier. Nos vieux registres entendaient indiquer par ces mots grand cotonnier l'ouatier ou fromager pentandre, dont une espèce très voisine, si ce n'est pas la même, est fort répandue sur la côte de Coromandel sous le nom de fromager cotonnier, le Bombax Gossjyium de Linné.
Le petit, le vrai cotonnier, venu dès les premiers temps de la fondation de la colonie, soit de l'Inde, comme nous venons de le dire, soit directement de Siam, d'où les botanistes le font originaire, n'avait pas au début été traité comme aurait dû l'être une plante aussi précieuse, ou plutôt, accueilli d'abord convenablement, il fut bientôt négligé et délaissé pour une cause ou pour une autre dont la plus vraisemblable était le prix illusoire qu'offrait la Compagnie- seulement, en 17 18, l'ordre vint de Paris de s'en occuper derechef. Les directeurs faisaient remarquer à ce sujet que l'échantillon qu'on leur avait envoyé en 1705 était plus beau, plus blanc, et incomparablement plus net que celui d'Amérique et du Levant. Immédiatement le Conseil provincial nomma à Saint-Paul des experts, nous dirions aujourd'hui une commission, pour chercher les moyens de cultiver le cotonnier
dans les communes, sans nuire aux bestiaux.
Les cabris seuls furent exceptés de l'amnistie et devaient être détruits au cas où cela eût été nécessaire; en même temps, et dans l'espérance d'un revenu futur, on fixait le prix du coton brut à six sous la livre, et à dix sous celui du coton filé, expression par laquelle il faut nécessairement entendre le coton égrené et purgé. La fixation, au surplus, était fautive; la proportion du coton marchand au coton brut étant de 3 1 1/4 0/0, si le premier valait 6 sous, l'autre aurait dû en valoir 1 8 3/4. Au demeurant, toutes ces mesures n'eurent aucune suite, et aucun résultat; et ce fut seulement en 1 733, année d'abondance et de belles récoltes, que Ton revint au coton ; d'abord on changea la proportion du rendement, tout en réduisant le prix, et on s'obligea à recevoir dans les magasins de la Compagnie le coton brut sur le pied d'un sou la livre, et le coton égrené, sur le pied de 4 sous. En outre, les agents delà Compagnie à Bourbon envoyèrent à leurs collègues de Pondichéry, avec lesquels ils entretenaient une correspondance suivie, une balle de coton comme simple échantillon, avec prière de faire savoir au retour si la denrée était de bonne qualité, et à quel prix il serait convenable de traiter avec les habitants. Ils croyaient le marché de l'Inde
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meilleur que celui d'Europe, et ce fut longtemps l'opinion dominante. Labourdonnais dit dans ses mémoires que le coton de îles allait à Surate et en Perse, et l'indigo en France. Peu importe, nous sommes ici au vrai point de départ d'une culture qui prit de grands développements aussitôt après la rétrocession des îles au roi, et qui a donné naissance à de grandes fortunes coloniales (i). Elle n'a commencé à décroître que vers 1817, ou environ, à l'apparition d'une chenille qui , attaquant la gousse à l'état vert, détruisait les récoltes. Le mal était passager, on le crut définitif; on abandonna le coton et on se rejeta sur le sucre. Cependant la plante , telle qu'elle était et prospérait autrefois, existe encore chez nous, y fructifie fort bien et donne un fort bon duvet. Nous en avons nousmêmes envoyé au Havre des échantillons qui ont été jugés de qualité supérieure. Lorsqu'en 1862, la maladie qui faisait périr les cannes à sucre dirigea de nouveau l'attention vers la culture du coton, on eut la fâcheuse pensée de demander des semences à l'Amérique et à l'Egypte et de s'éprendre du cotonnier annuel :
chacun sait à quel pauvre résultat on est arrivé en dépit de la prose d'un de nos aigles coloniaux.
(1) En 1790 le coton se payait à Lorient S fr. 5o la livre, correspondance de M. Desbassyns, avril 1790.
Le cotonnier de l'Inde naturalisé à Bourbon depuis si longtemps, a un double avantage :
indépendamment de la supériorité du duvet, il s'accommode des terrains les plus arides et dure cinq ans entiers avec un produit croissant, parce qu'il se taille à la fin de l'hiver et qu'à chaque taille les tiges et les rejetons vont se multipliant.
Tous les documents où il est question, vers ce temps, de la culture du cotonnier, se rapportent exclusivement à la commune de Saint- Paul, qui s'étendait alors bien au delà de Saint- Leu. Il était en général peu question de la partie du Vent de l'île. En 1 734, les livres de la Compagnie mentionnent Saint- Benoît comme faisant partie du quartier Sainte-Suzanne.
Cependant c'est à cette dernière année qu'il faut fixer la fondation de la paroisse Saint-Benoît, ce qui se conclut de l'ouverture des registres curiaux et du premier acte de naissance qui s'y trouve à la date du 20 mai 1734.
Quant à Sainte-Marie, on peut, avec beaucoup de vraisemblance, faire remonter son érection en paroisse à l'année 1733. Les terrains pour l'église , le cimetière et le presbytère furent l'objet d'une donation régulière de la part des héritiers Tessier. L'acte, au rapport de Renaud, greffier du Conseil supérieur et notaire à Saint- Denis, est du 21 septembre 1733 et renferme
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cette indication que Sainte-Marie comptait, à cette époque, vingt-cinq grosses familles. C'était beaucoup et on ne les retrouverait peut-être pas aujourd'hui, sinon en nombre du moins en qualité, par suite de l'action des compagnies absorbantes. La donation d'ailleurs était étendue, mais une partie notable en fut confisquée et vendue pendant la première république.
L'année 1733 avait été, comme nous l'avons dit, une année d'abondance et de belles récoltes; ce fut tout l'opposé en 1734. Dès le i5 janvier, l'ouragan arriva : il souffla de l'est pendant plusieurs jours, avec une grande violence, et après une accalmie trompeuse, recommença de l'ouest. Le mal fut proportionné à la durée du vent ; on sait d'ailleurs que les ouragans avec renversement de direction sont toujours désastreux.
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S 2. — De l'arrivée de Labourdonnais aux iles a la rétrocession de celles-ci par la Compagnie au roi.
n juin 1735, Mahé de Labourdonnais, nommé depuis le 1 o novembre précédent, gouverneur-général des îles de France et
de Bourbon, y arriva et entra immédiatement en fonctions. Il n'en était pas à son premier voyage soit aux îles, soit dans l'Inde. Déjà il avait contribué à la prise de Mahé, sur la côte de Malabar, il avait ensuite accepté, à Goa, du service dans les troupes du roi de Portugal. Nous n'avons à nous occuper de lui que comme administrateur colonial : aussi nous suftira-t-il, pour aider à l'intelligence de certains faits corrélatifs, de rappeler brièvement les principales dates de sa carrière militaire. Sa véritable époque coloniale, selon nous, va de 1735 à 1740-, c'est entre ces deux dates qu'il importe de le connaître; ses préoccupations furent alors exclusivement administratives-, il songeait au commerce et peu à la guerre; il gouverna Bourbon et créa l'île
de France. Plus tard, sans négliger précisément les affaires civiles, il céda à des vues plus ambitieuses, et fut, avant tout, marin et militaire.
Madame Labourdonnais, qu'il a soin toujours d'appeler mon épouse, étant morte en 1740, il repassa presque aussitôt en Europe et ne revint que Tannée suivante à l'île de France où il arriva le 14 avril avec cinq navires portant canons qui avaient été mis sous ses ordres immédiats. Il s'empressa de compléter l'armement de sa flotte, mit à la voile le 14 août; et touchant à Bourbon seulement pour y prendre des vivres, il en repartit au bout de deux jours, se dirigeant sur la côte de Coromandel où il était appelé au secours de Pondichéry menacé par les Marhattes. Il arriva le 3o septembre devant cette ville qu'il trouva débloquée et hors de danger. Il n'avait plus, dès lors, qu'à revenir à l'île de France et il y arrivait en effet au commencement de 1742. La guerre continentale pour la succession d'Autriche était commencée; et tout faisait prévoir qu'elle deviendrait, tôt ou tard, guerre maritime. Les administrateurs de la Compagnie n'en étaient pas moins fort tranquilles. Ils avaient, dans leurs combinaisons, posé en certitude la très singulière hypothèse que la Compagnie des Indes anglaise vivrait en bonne intelligence avec celle de France
et que chacune, côte à côte et fraternellement, ferait son commerce en tout repos. Labourdonnais ne partageait pas cette confiance. La s suite prouva qu'il avait bien vu. La Compagnie anglaise se tenait ostensiblement sur le pied de paix, mais agissait en réalité en véritable ennemie. Enfin, le i or septembre 1744, Labourdonnais apprit la déclaration de guerre par la France à l'Angleterre; et Tannée suivante (i cr août), il reçut Tordre de prendre le commandement de tous les navires de la Compagnie. Ses vues pour la prospérité coloniale déjà bien distraites, s'effacèrent alors complètement ou à peu près. Les besoins, les préoccupations de la guerre absorbèrent tout. Le 24 mars 1746, il quitta le Port-Louis avec sa flotte. Forcé, par la tempête et les avaries que ses navires avaient éprouvées, d'aller se réparer à Madagascar, circonstance où il donna avec la mesure de sa capacité, d'étonnantes preuves d'énergie, il ne put repartir que le 9 juin pour atteindre Pondichéry en juillet suivant. Trois jours auparavant, il avait rencontré une escadre anglaise sous les ordres du capitaine Peyton et avait eu avec elle un engagement très sérieux, sans résultat apparent, a-t-on dit, mais avec ce résultat positif d'éloigner pour un temps les vaisseaux ennemis et de lui permettre d'aller assiéger Madras dont
il se rendit maître par capitulation, le 22 septembre. Nous ne perdîmes pas un seul homme, et Labourdonnais a déclaré lui-même, page 1 16 de ses mémoires, que les assiégés étaient aux assiégeants dans la proportion de un contre dix : il est vrai que quand on veut se battre on est toujours à craindre derrière un retranchement. Reconnaissons encore que le général français sut très bien tirer parti des circonstances et ne négligea aucune des formes de l'intimidation. Non content d'insister auprès de Morse, gouverneur de Madras, sur l'énorme disproportion des forces, il eut soin de faire circuler dans la ville , qu'il avait parmi ses troupes un corps de 400 Cafreset qu'il n'était pas sûr de les maîtriser si la place était emportée d'assaut. Les dames anglaises, qui étaient en assez grand nombre à Madras, se gendarmèrent à cette idée et pesèrent de tout le poids de leur vertu pour une prompte capitulation.
Nous n'avons pas à nous occuper des débats qui surgirent à cette occasion entre Dupleix et Labourdonnais. Celui-là eut peut-être tort de se refuser à ratifier l'acte de capitulation de Madras signé par le commandant de la flotte qui avait seul conçu et conduit l'entreprise. Mais si Labourdonnais visait à toucher la rançon convenue, s'élevant à 1,100,000 pagodes d'or,
ou environ neuf millions de francs, il savait bien qu'il allait ensuite s'éloigner, laissant à Dupleix tous les embarras d'un mauvais voisinage. La question de bonne foi et de parole donnée reste seule hors de toute discussion. On doit y regarder de près avant de condamner un homme de la valeur de Dupleix. La prise de Madras, en 1746, s'éclipse tout à fait devant la défense de Pondichéry en 1748. Dupleix n'avait que 200 soldats européens, des cipayes et des Cafres. Boscawen, qui l'attaquait, disposait de 6,000 Européens, de 10,000 cipayes et de cinq vaisseaux de guerre, et néanmoins il fut obligé de lever le siège après 38 jours de tranchée ouverte (1).
Labourdonnais, en plein désaccord avec Dupleix, ne prolongea pas son séjour dans l'Inde. Le 10 décembre 1746, il était de retour à l'île de France où déjà il se trouvait remplacé comme gouverneur-général, au moins provisoirement, par David qui avait en outre mission d'examiner sa conduite. Évidemment il ne s'agissait que de
(i) Le journal du siège de Pondichéry a été écrit en tamoul par un Indien, nommé Rangapoullé, qui se trouvait dans la ville pendant le bombardement de celle-ci. L'original de ce travail est perdu : il n'en reste que deux copies, dont Tune appartient à M. Le Gallois Montbrun, bibliothécaire de la ville de Nice, et l'autre à M. Laude, ancien procureur général à Pondichéry, qui en a donné, en français, un abrégé imprime à Pondichéry en 1870.
ses actes aux îles, objet de vives incriminations. Il dut alors solliciter des habitants de Bourbon une déclaration qu'il ne les avait pas pressurés et il l'obtint, ainsi qu'on obtient toujours des signatures quêtées. Ce qu'on refuserait comme membre d'un corps délibérant, on ne le refuse pas comme individu, c'est là une de ces faiblesses humaines que le cœur seul justifie.
Labourdonnais sortit donc de l'examen de David exempt de tout blâme et reçut le commandement de la flotte destinée pour l'Europe. Il perdit par la tempête deux de ses vaisseaux avant d'arriver au Cap, et afin de soustraire les autres aux croisières ennemies qu'il était désormais impuissant à combàttre, il les conduisit à la Martinique d'où il opéra seul son retour en France. Bientôt il eut à répondre à une accusation en règle. On lui reprochait de n'avoir pas exigé une somme assez forte pour la rançon de Madras. Qu'importait puisque le principe de la rançon n'avait pas été admis par Dupleix? On affirmait par supposition qu'il n'avait pas fait de si bonnes conditions à l'ennemi sans en stipuler quelques-unes de meilleures pour son propre compte. La Compagnie, peuplée d'agents infidèles, était prête à voir partout le vol et la trahison.
Labourdonnais fut arrêté, mis à la Bastille et
finalement acquitté. Quant aux circonstances pittoresques dont on a voulu relever sa détention, il y a beaucoup à en retrancher. L'esprit d'opposition s'était emparé de l'affaire. Il suffisait alors d'avoir passé une nuit à la Bastille pour devenir intéressant, et il y avait passé deux ans. On ne saurait donc prendre au sérieux les particularités romanesques qui se rattachent à une carte de Madagascar faite en prison et à l'insu des gardiens; le mouchoir gommé, le cure-dents, le sou marqué, le marc de café, etc., exigent évidemment de grandes atténuations. Cette carte qui se voit à la bibliothèque de la rue de Richelieu est sans contredit l'œuvre de Labourdonnais; mais sa défense judiciaire n'exigeait pas un tel travail. Tout balancé , il ne faut y voir, avec des efforts de mémoire surprenants, qu'une tentative pour combattre l'ennui des longues heures et d'un désœuvrement qui devait peser doublement à un homme habitué, dès sa jeunesse, à une existence active et accidentée. Quoi qu'il en soit, Labourdonnais, en recouvrant sa liberté, avait perdu la fortune qu'il s'était faite pendant son administration ; on assure qu'elle était considérable, ce qui est facilement admissible; mais de toute façon, la réponse qu'il fit aux administrateurs qui la lui reprochaient n'était pas précisément adroite.
« J'ai su faire mes affaires, dit-il, et vous n'avez pas su faire les vôtres. » Rien de mieux, en vérité; mais on pouvait lui répondre : « Vous aviez été envoyé aux îles pour faire nos « affaires, et si elles ont mal tourné, la faute en est à vous. » De vrai, il faut bien reconnaître qu'il ne négligeait pas ses intérêts personnels : à l'île de France et à Bourbon, il opérait pour son propre compte. En 1747, après qu'il eut quitté la colonie, nous trouvons encore sur les registres du Conseil supérieur de Bourbon douze arrêts rendus en un seul jour (4 novembre) à son profit, contre autant de débiteurs. Aujourd'hui, il nous paraîtrait singulier, scandaleux même, qu'un gouverneur général achetât, vendît, spéculât d'une manière quelconque. Il en était, il devait en être autrement lorsque ce gouverneur général n'était que le représentant d'une société de commerce ; la simple logique ledit : mais ce que la logique n'expliquera jamais c'est que des compagnies marchandes aient eu des hommes de guerre à leur service et aient entrepris de batailler. Commerce et guerre, c'est le feu et l'eau : prétendre les unir, c'est tenter le mariage impossible. Aussi, dit un auteur, de 55 compagnies créées en Europe avec cette prétention depuis 1660 jusqu'au milieu du siècle suivant, toutes échouèrent. La Compagnie des
Indes anglaises seule a prospéré parce qu'elle ne tarda pas à intervertir les rôles; à reléguer au second rang le commerce proprement dit et à faire la guerre, non pour protéger le trafic, mais comme moyen direct de lucre; en un mot, à adopter la méthode romaine un peu plus cauteleuse au début, au total, aussi dure si ce n'est davantage.
La partie exclusivement coloniale et administrative de la carrière de Labourdonnais se trouve comprise, ainsi que nous l'avons dit, entre 1735 et 1740. Ce n'est pas, toutefois, que certains actes n'aient marqué sa seconde résidence. A partir de 1741, nous le rencontrons quelquefois à Bourbon, mais alors encore, le marin prédominait. Le principal pour lui, c'était sa flotte. A tout prix, il fallait l'entretenir, comme aussi prendre des mesures en perspective de la guerre longtemps imminente et finalement déclarée.
Avec Labourdonnais, il s'opéra immédiatement un changement complet dans la position relative des deux îles : Bourbon passa au second plan. Le gouverneur général n'y venait que par occasion; il avait compris l'immense avantage que procuraient à l'île de France, au point de vue militaire, les deux ports dont elle est pourvue; il y fixa sa résidence et y appliqua
tous ses soins, tous ses efforts, tous ses moyens. Certes, c'était opérer comme il fallait; c'était avoir le sens politique, et agir dans l'intérêt général de la patrie commune ;àcet égard, il n'y a place que pour des éloges, et il ne faut pas les marchander. Le mal que l'île de France a fait au commerce et à la marine anglaise pendant la révolution et le premier empire doit être en grande partie rapporté à Labourdonnais qui en avait posé les moyens; mais, si d'un autre côté, nous resserrons le cercle de nos appréciations ; et (tranchons le mot) si nous faisons une part à l'amour du clocher, nous serons tout porté à penser que lorsque les habitants de Bourbon exaltent Labourdonnais et lui dressent des statues, ils y mettent un peu de naïveté. Bourbon, sous son administration, comme plus tard, sous celle de M. Decaen, homme à son tour très remarquable, fut complètement sacrifié à l'île voisine. Bourbon fournissait des approvisionnements, des grains, des hommes même, quelquefois de l'argent, le tout sans qu'on lui en sût beaucoup de gré. En somme, c'était une orange bonne à presser et on ne s'en faisait pas faute -, aussi n'est-il pas étonnant que Labourdonnais n'ait laissé ici en travaux utiles, aucune trace de son passage, si ce n'est, toutefois, le pont débarcadère qu'il fit jeter en rade de Saint-Denis et dont
nous parlerons plus tard. Quant à la loge dont il s'attribue la construction, cette expression en usage alors pour désigner le lieu où se tenaient les bureaux de la Compagnie, ne signifie pas grand'chose. Aurait-il voulu parler de l'hôtel actuel du gouvernement? Il se serait alors attribué un mérite qu'il n'avait pas, car, au moment de son départ, l'édifice était encore à l'état naissant; la pensée seule paraît devoir lui être comptée.
Ce que l'une et l'autre colonie doivent très certainement à Labourdonnais, c'a été l'introduction du manioc qu'il porta ou fit venir du Brésil; il dit avoir eu bien de la peine à le faire accueillir des habitants, ce qui se conçoit assez aisément. Il s'agissait alors du manioc franc qui contient un suc dangereux et dont on ne fait usage en Amérique qu'à la suite d'une certaine manipulation. Nos habitants, accoutumés à un emploi direct de tous les végétaux qu'ils avaient sous la main, et, disons-le, insouciants si ce n'est paresseux, ne manquèrent pas de prétextes spécieux pour expliquer leur réserve à 1 égard d'une plante qui devenait un danger pour l'homme à la plus légère imprudence commise, et qui était un danger permanent pour le petit et le gros bétail, à moins d'une surveillance très attentive.
La culture de cette plante, de première utilité, ne s'est réellement établie à Bourbon qu'après la substitution du manioc doux ou camanioc, cultivé à Cayenne, au manioc franc; ce qui ne remonte pas, si nous ne nous trompons, au delà d'une soixantaine d'années. Précédemment le manioc doux était connu; on le cultivait même sur une petite échelle; mais parce que ce n'était pas, comme à l'heure actuelle, une espèce faite et déterminée, il dégénérait promptement et retournait au type amer.
Pour conclure, à l'égard de Labourdonnais, nous pensons qu'en tant que militaire et marin, on lui a attribué trop d'importance, mais que l'administrateur et surtout l'organisateur, se révélait en lui avec des capacités de premier ordre. Possible encore, qu'attaché comme il le fut à une Compagnie de marchands chez laquelle la pensée politique et patriotique faisait à peu près défaut, il ait été souvent entravé dans sa spontanéité et empêché dans le libre et complet développement des facultés dont la nature l'avait doué.
La présence de Labourdonnais aux îles influa tout d'abord sur les Conseils supérieurs. Ces Conseils, qui ne furent renfermés dans leurs attributions exclusivement judiciaires qu'à la rétrocession au roi, en 1767, étaient, avant
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tout, sous le régime de la Compagnie des Indes, des conseils d'administration; c'était même à eux que les dépêches des administrateurs généraux étaient adressées de Paris. Longtemps Bourbon eut la haute main, car il n'y avait à Tîle de France qu'une juridiction subordonnée, sous le nom de Conseil provincial, qui jugeait tant au civil qu'au criminel, et qui s'autorisa à des décisions si dangereuses et si hétéroclites, qu'il fallut le supprimer et le remplacer, en 1734, par un Conseil supérieur sur un pied d'égalité avec celui de Bourbon; cette égalité ne fut que fictive. Labourdonnais, sachant très bien que les Conseils présidés par le Gouverneur général ne faisaient guère qu'enregistrer ses volontés, se hâta d'attribuer la prééminence au Conseil de l'île où il se trouvait gouverneur. A certains égards, et pour empêcher les conflits, rien n'était plus logique; mais c'était, à de très rares exceptions près, soumettre le Conseil de Bourbon à celui de l'île de France.
Nous n'eûmes point à nous en féliciter; ainsi, en 1735, on ne comptait à l'île de France que 835 individus, noirs ou blancs; quatre ans après, il y en avait 2,991, ce n'était pas assez; il fallait marcher plus vite; et, le 8 janvier 1745, le Conseil de l'île de France, présidé par Labourdonnais, décida qu'on demanderait à
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Bourbon un noir sur vingt et qu'en cas de refus des habitants de les fournir on userait d'autorité. D'autre part, la presque totalité des fonds dont on disposait était appliquée à Tîle de France, ce qui se conçoit, puisque tout y était à créer; mais la part faite à Bourbon était évidemment trop exiguë; tellement même que, pour masquer l'inégalité flagrante, on dut présenter les chiffres sous un jour trompeur. Il était dit par exemple (i) que, de 1735 à 1740, on avait dépensé aux îles 4,168,072 livres tournois (2) en affectant deux millions deux cent quaranteun mille cinq cent quatre-vingts livres à Pile de France et 1,926,492 à Bourbon. Au premier abord, le partage semble assez convenable ; ce n'est plus cela dès qu'on y regarde d'un peu près. Les 2,241,580 livres remis à l'île de France Tétaient à fonds morts, tandis que sur les 1,926,492 livres de File de Bourbon, 1,554,596 n'étaient que des fonds roulants employés à Tachât de café dont la Compagnie se remboursait avec usure, ce qui ne laissait à Taffectation effective de Bourbon que 774,898 livres, c'est-à-dire moins d'un tiers de ce qu'absorbait Tîle voisine. Ce fut pourtant grâce
( 1 ) Mémoire de Labourdonnais. — Revue Coloniale. (2) La valeur exacte de la livre tournois était de o fr. 98 c.
aux seules productions agricoles de Bourbon que Ton put débuter dans la pratique de la monnaie fiduciaire, pratique du reste qu'on eut toujours soin de ne jamais laisser défaillir dans la colonie. Dès ce moment, jusqu'à la révolution, et la révolution comprise, bien entendu, que le gouvernement fût aux mains de la Compagnie des Indes, du roi ou de la république, le papiermonnaie, sous un nom ou sous un autre, faisant le mal, ruinant les gens, a constamment existé chez nous. Pour cette fois on y apporta quelque modération et une sorte de prudence. L'administration émit des billets de caisse dont le représentatif n'était pas en argent, mais en café et en vivres. S'agissait-il de denrées faites ou de denrées à faire, c'est ce que nous ne voyons pas clairement; le dernier cas semble le plus probable. C'était, sous une forme générale, une anticipation sur les versements auxquels les habitants étaient tenus.
Quoi qu'il en soit, la première émission s'éleva à 60,000 livres tournois, valeur eh grains et à 3oo,ooo livres, valeur en café. L'opération marcha comme elle put, c'est-à-dire pas trop bien, car, quatre ans après (11 septembre 1740), on jugea à propos de supprimer les billets. L'absence ou l'extrême rareté du numéraire et l'absolu besoin d'un signe représentatif
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pour aider aux transactions forcèrent de les rétablir dès Tannée suivante (1741).
Tout cela avait lieu à Bourbon sur les indications du gouvernement central qui avait été transporté à Tîle de France. De fait, à partir de iy35, il n'y eut plus à Bourbon que de simples commandants. Nos habitants firent, en toute justice, les distinctions convenables-, et sautant, pour ainsi dire, par-dessus le commandant particulier, agent passif d'exécution, ils savaient retrouver le gouverneur général où ils était. L'occasion ne s'en fit pas attendre; habitués, comme ils Tétaient, à une grande indépendance personnelle, deux années ne s'étaient pas encore écoulées, depuis Tarrivée de Labourdonnais, qu'ils se trouvèrent mal à Taise devant ses façons de faire; ils pétitionnèrent donc auprès du ministre de la marine. Labourdonnais, qui a soin de ne pas mentionner cette particularité dans ses mémoires, fit poursuivre les signataires de l'acte; ce n'était pourtant pas à eux qu'on en voulait, mais au nommé Belcourt, promoteur de la pétition. Belcourt put s'échapper, on ne le perdit pas de vue, et de forts indices semblent démontrer que Labourdonnais, ou les Directeurs de la Compagnie dont l'influence était alors entière, obtinrent, en Tabsence de toute culpabilité chez Belcourt,
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que le séjour de Paris lui fût interdit. Écarter le porteur de la pétition c'était tuer celleci; elle avait donc une certaine importance et ce trop d'ardeur à la poursuivre semble le démontrer. De vrai, les griefs qui y étaient formulés, une fois la part faite aux exagérations dont tout pétitionnaire ne se prive jamais, ne manquaient pas d'une certaine gravité.
Premièrement, on obligeait les habitants à fournir des noirs sur les travaux publics, sans qu'il soit prouvé qu'on payât la journée de l'homme, ou qu'on ne la payât point à un taux dérisoire. En second lieu, on forçait les habitants, sous le nom de détachements, à faire le service militaire à l'île de France. Cette conscription au petit pied était d'autant moins excusable, qu'on était alors en pleine paix. Enfin, et surtout, les agents de la Compagnie exploitaient à leur profit personnel, au grand préjudice des habitants et sans avantage pour la Compagnie, le privilège de celle-ci relativement aux marchandises de l'Inde et d'Europe; de telle façon qu'aussitôt qu'un navire arrivait, lesdits agents faisaient leur choix, mettaient de côté et gardaient poux eux, au prix du tarif, les meilleures marchandises qu'ils faisaient revendre ensuite par des gens à eux et très cher, ne débitant aux prix et au compte de la Com-
pagnie que les résidus et les basses qualités. Cette dernière imputation, à la supposer parfaitement établie, aurait seule assez de portée pour expliquer, même à une époque plus réculée, « l'indignation avec laquelle, selon l'expression « de Poivre (0, le gouvernement avait vu ces « émigrations d'une multitude de colons qui « ont emporté en France des fortunes énormes « faites aux dépens de la patrie. »
En 1738, le conseil d'administration, présidé par Labourdonnais, qui se trouvait alors à Bourbon, se décida à changer le chef-lieu de la colonie et à transférer, de Saint-Paul à Saint- Denis, le magasin général et les bureaux de la Compagnie, ce qui entraînait le déplacement du personnel. Tout cela n'était pas, paraît-il, fort encombrant, et ce qui le prouve bien, c'est la prestesse avec laquelle l'opération fut conduite. Ordonné le 26 septembre, le transfert s'effectuait le 3o. Le Conseil ne donna pour tout motif à cette évolution que les convenances personnelles du Directeur général qui, disait-on, résidait plus souvent à Saint-Denis qu'à Saint- Paul. Peut-être y en avait-il de plus sérieux et restés secrets, mais ils n étaient sans doute pas fournis par la nature des choses, car, en ce
(1) Œuvres in-8", Paris, 1797, pages 208 et 209.
moment, la partie du Vent de l'île était la moins peuplée et la moins productive. Par exemple, en 1738, la récolte de café, officiellement constatée , excédait à peine mille balles dans la partie du Vent, tandis qu'il était prouvé que, déjà dans les années précédentes, Saint-Paul et le territoire de l'Ouest avaient produit 6,000 balles de café.
Quoi qu'il en puisse être, en même temps qu'on s'établissait à Saint-Denis, on avait à y installer des hôpitaux; un arrêté du 3o octobre en fait foi. La population civile était fort peu intéressée à cette création, mais quant aux marins, aux soldats et aux employés secondaires, il y avait nécessité absolue. C'est pendant le séjour qu'il fit à cette époque à Bourbon , que Labourdonnais prescrivit l'établissement du pont volant auquel il donna son nom et qui facilitait les opérations de la rade. Cet ouvrage, appuyé sur une forte jetée en maçonnerie, aujourd'hui réduite à presque rien, par suite de la violence des flots, paraît avoir été, dans l'origine, une œuvre d'une certaine importance d'exécution et valant la peine d'être citée sous le rapport de la conception. C'est dans ce sens, qu'en parle le médecin anglais Hunter, prisonnier à Bourbon en 1 763 et qui a pu en juger lorsque les choses étaient encore intactes. Les
idées et les préoccupations de l'homme de mer avaient donc, dans la circonstance , bien inspiré le Directeur général, mais avaient aussi, nous le craignons, absorbé toute sa spontanéité utile quant à ce qui concerne Bourbon.
Le Conseil supérieur, nous Pavons dit, était en même temps et principalement Conseil d'administration et ne se réunissait pas à des époques fixes et déterminées; tout au contraire, les affaires de la Compagnie exigeant qu'elle fût représentée un peu partout, les membres du Conseil durent avoir leur résidence dans les divers quartiers. En conséquence, le 7 mars 1739, on en fit la répartition comme il suit : trois à Saint- Denis, un à Sainte-Suzanne, un à Saint-Paul et un enfin à Saint-Pierre. Ils étaient d'ailleurs, dans leurs localités respectives, de hauts seigneurs; nous autres créoles, nous dirions de gros-blancs , se donnant, partout ailleurs qu'à Saint- Denis, le titre de commandant, ce qui a amené une certaine confusion dans la liste chronologique des gouverneurs de rîle. Au reste, la commune de Saint-Pierre ne tarda pas à obtenir la supériorité sur les autres; on l'explique par l'abondance de ce côté des blés dont l'île de France avait besoin absolument et qu'il fallait acheter et expédier. Ce qui est certain c'est que le commandant de Saint-Pierre
entrait pour un chiffre distinct dans la répartition des remises que la Compagnie accordait à ses agents. Un curieux état, dressé en 1760, établit qu'en 1747 le total des ventes de la Compagnie s'élevait à 519,176 livres tournois dont 371,236 à Fîle de France et 147,940 à ^Bourbon et que la remise de 5 0/0 sur ces sommes se répartissait, comme suit :
Au directeur général à l'île de France. 2/5
Au gouverneur de Bourbon i/5
Au commandant particulier de Saint-Pierre
(du5 mp ) i/3
Le reste se partageait entre les membres du Conseil des deux îles.
A Pépoque où nous sommes rendus, le cardinal de Fleury était encore premier ministre et c'était une gracieuseté à lui faire que de s occuper d'affaires ecclésiastiques : la colonie n'y faillit point. Le 3 mars 1739, elle signa un concordat avec le général de la congrégation de Saint-Lazare en vertu duquel le service spirituel de la colonie fut confié, ou plutôt, maintenu aux prêtres de cette congrégation. Cet acte était de surabondance, car il en existait un autre rédigé dans le même but le 17 juillet 1736, alors que déjà, et en fait, les Lazaristes étaient installés dans l'île depuis Tannée 17 14. A tout prendre, on n'a jamais eu à se plaindre
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d'eux; les disciples du pâtre des Landes devenu grand homme, n'ont jamais passé pour être des prêtres turbulents ou ambitieux. Cela n'empêchait pas cependant que de temps à autre, il ne surgît chez eux des velléités de récalcitrance ; aussi, tout en faisant part de cette disposition que les bureaux du ministère eurent toujours, et alors plus que jamais, à mal qualifier les actes qui heurtaient leurs idées, on est bien forcé de reconnaître de la chaleur de tête chez certains de nos curés; et ce n'était pas absolument sans motifs que le roi ordonnait le 26 février 1781 à M. de Souillac, alors gouverneur général, « de s'attacher à détruire le « germe des dissensions qui, depuis plusieurs « années, avaient jeté le trouble dans les pa- « roisses, et finalement de renvoyer les esprits « enclins à la cabale. »
En cette même année 1739, on s'occupa un peu chez nous des voies de communication intérieure : un administrateur de la portée de Labourdonnais, si peu disposé qu'il fût pour nous, n'avait pas inutilement passé par ici.
C'est souvent le propre des hommes d'une capacité réelle de faire sentir leurs aptitudes, même involontairement; d'abord on ordonna l'ouverture d'un chemin entre Saint-Paul et Saint- Pierre. Jusque-là on n'avait eu que des sen-
tiers à travers bois et rochers, ou bien on communiquait par mer. De Saint-Benoît à Saint-Denis également on en était réduit à suivre les traces des chasseurs; aussi l'ouverture d'un chemin fut-elle ordonnée dans cette direction. Arrivant tout de suite aux moyens d'exécution, on créa au mois de septembre (23), des ateliers de noirs appartenant à la Compagnie. Jusquelà tout était bien; mais on voulut aller plus loin, et plus vite et Ton établit la corvée. L'habitant eut à fournir, chaque année, un certain nombre de journées de noirs. Labourdonnais, créateur du procédé, s'aperçut vite que ses administrés n'en faciliteraient pas le fonctionnement : on s'abstenait; et ce fait négatif n'était pas facile à dominer. Labourdonnais avec son esprit inventif en vint pourtant à bout. La Compagnie était privilégiée et seule elle avait le droit de fournir à la consommation locale quelque espèce de marchandise que ce fût. Or, Labourdonnais prescrivit qu'il ne fût rien délivré dans les magasins de la Compagnie à quiconque n'aurait pas fourni son contingent aux corvées : ce blocus mis devant les besoins que la civilisation a faits à l'homme, eut un plein succès; on céda; à partir de ce moment (1739) jusqu'en 1834 que les conseils municipaux produits de l'élection par censitaires ne voulu-
rent plus absolument de la corvée, celle-ci maniée et remaniée dans sa forme, et dans ses exigences, sans jamais perdre de sa nature, a été une contrariété et un embarras constants pour l'agriculture coloniale, sans grand profit pour la chose publique. Composés de ce que l'habitant pouvait y faire admettre de plus mauvais après le triage qu'il faisait de ses gens, ces ateliers sans homogénéité et constamment renouvelés dans leurs éléments , ne donnèrent qu'un travail médiocre en quantité comme en qualité.
Une autre mesure prise à la même époque (27 septembre), suscita encore beaucoup de plaintes, quoique s'appuyant au fond sur un point d'équité. La Compagnie, dans son commerce local, vendait le plus souvent à terme et avait de nombreux débiteurs : beaucoup d'entre ceux-ci réalisaient précipitamment leur avoir et avant de s'être libérés, quittaient la colonie. Ce mode d'opérer, frauduleux le plus souvent, dut être réprimé; malheureusement on ne sut pas ménager les principes : dans l'école despotique, soit d'en haut, soit d'en bas, on s'imagine que la confection des lois est toute de bon plaisir et ne connaît ni frein ni règle. On défendit donc aux habitants de vendre leurs immeubles, sans autorisation préalable du
gouverneur. Ce fut une sorte de séquestre général qu'aurait pu justifier seulement une clause formelle des actes de concession, laquelle ne s'y trouvait nulle part. Tout porte à croire qu'un procédé aussi brutal envers la population ne survécut pas longtemps à l'homme qui l'avait mis en pratique et que rentrant dans des voies moins insolites, on put, après son départ, atteindre la faude par des mesures administratives plus acceptables.
Labourdonnais poursuivait toujours la réalisation de ses idées, obstinément et coûte que coûte. Décidé à concentrer toutes les forces de la colonisation sur l'île de France, il arracha, a la même date (1739) au Conseil supérieur de Bourbon, une déclaration solennellement inscrite sur les registres et portant que l'île était assez peuplée et qu'elle produisait trop de café. A la place du café dont on se dégoûtait, on poussa à la culture du coton dont nous avons déjà parlé et à celle de l'indigo. Sur ce dernier point on ne fit pas grand'chose si même on fit si peu que ce soit. L'indigo n'est pas un produit de première intention, il exige plusieurs jours d'un travail raisonné, c'est-à-dire qu'il a sa partie manufacturière dont nos habitants étaient à cette époque fort peu capables. A l'île de France, dit-on, on réussit un peu mieux; ce
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n'a été que longtemps après, de 1 8 1 1 à 1 8 1 6, que des tentatives pour la fabrication de Pindigo furent renouvelées chez nous. M. de Fondaumière créa deux établissements à Saint-Benoît, l'un à la ravine sèche, l'autre à la rivière Saint-Pierre. D'autres habitants de la localité l'imitèrent, personne ne paraît avoir complètement réussi. La denrée produite était de mauvaise qualité, elle trahissait l'inexpérience et péchait par la manipulation. Un sieur Preyre de Valergne, qui connaissait à fond les procédés usités au Bengale et qui s'y conforma avec soin, fut beaucoup plus heureux sur un établissement qu'il fonda dans les hauts de Sainte-Marie : il produisit de bel indigo flottant. Néanmoins, à Sainte-Marie, comme ailleurs, il fallut renoncer à cette nouvelle industrie à cause de Insignifiance des quantités obtenues. L'indigotier croissait bien et rapidement partout, mais les chenilles se jetaient sur la plante et en dévoraient les feuilles, qui en constituent la partie utile : une nuit leur suffisait souvent pour dépouiller tout un champ.
L'année 1740 qui fut celle où Labourdonnais partit pour la France, laissant le gouvernement général à Saint-Martin, n'amena aucune amélioration dans la situation intérieure de la colonie. On crut cependant devoir faire,
au mécontentement général, une sorte de concession en permettant l'établissement de boutiques particulières dans les chefs-lieux de quartiers (26 décembre). Jusque-là, les habitants, quel que fût l'éloignement de leur domicile réel, étaient contraints de venir à jours et heures préindiqués, s'approvisionner aux magasins généraux de la Compagnie des objets les plus minimes et les plus usuels. Certes, la faveur des boutiques n'était pas grande, mais puisque c'en était une et qu'on la donnait comme telle, nous obtenons la mesure du régime auquel la compagnie des Indes avait soumis la colonie , et nous commençons à trouver que celle-ci n'avait pas si grand tort de se plaindre.
On fixe ordinairement au 26 septembre 1 740 la fondation de la paroisse Saint-André par un démembrement de celle de Sainte-Suzanne. Les registres curiaux ne s'y ouvrent néanmoins qu'en 1745-, il est vrai qu'il y manque quelques feuillets; les répertoires remontent à 1742. Ceci est écrit en 1876 : Nous ne garantissons pas la longue existence de ces documents dont on ne paraît pas faire assez de cas.
Le terrain, pour l'édification de l'église de Saint- André et de la cure, ne fut pas, comme à Sainte-Marie, l'objet d'une générosité particu-
lière, mais fut simplement acquis par les habitants de la localité des sieurs Palmaroux et François Ango. L'église, qui existait encore en 1789 sur le sol même où est aujourd'hui la mairie, fut rasée au fort de l'effervescence révolutionnaire par les ultra-républicains et ne fut reconstruite, toujours sous le vocable de Saint- André, qu'en 18 19, par les soins de l'abbé Minot, prêtre d'une piété chaude et intelligente qui, ancien officier de cavalerie, avait conservé de son premier état l'activité et la résolution; il prit l'initiative de l'œuvre et mena celle-ci à bonne fin à l'aide d'un modeste secours de 6000 francs que lui accorda le gouvernement, et de souscriptions qu'il sut obtenir de ses paroissiens. La commune qui s'était d'abord tenue sur la réserve fut, bon gré mal gré, obligée d'intervenir plus tard. Cette église qui n'est pas, comme on le sait, un modèle d'architecture, fut achevée en 1821 : le 29 novembre elle fut bénite et ouverte au culte. L'abbé Minot y a été enterré en violation des règlements, mais aussi en toute justice, car il pouvait bien l'appeler sienne.
En 1742, on dressa le plan de la ville de Saint-Denis, qui fut homologué le 2 mai par arrêt du conseil supérieur. L'hôtel du gouvernement était alors en construction, mais bien
peu avancé. L'église se trouvait là où est aujourd'hui la cathédrale. Un vaste terrain avait été concédé pour son emplacement et pour le presbytère, à M. Criais, préfet apostolique, ou plutôt aux Lazaristes : quand la révolution arriva, une partie de ce terrain fut confisquée et vendue nationalement à un prix minime.
Le plan dont il s'agit, le procès-verbal d'abornement qui y était joint et l'arrêt d'homologation disparurent ensemble le i5 août 1744, sous un trait de plume. Labourdonnais en fit table rase dans un style hasardé : petit détail qui, vu l'époque, ne prouve rien. Lamotte Piquet, marin aussi, traitait fort mal nos ennemis et encore plus mal sa langue maternelle.
Quelques personnes ont cru que l'établissement des douanes devait être rapporté à cette année 1742, ce qui n'est guère vraisemblable. A quelle fin la compagnie eût-elle établi des taxes d'entrée ou de sortie sur des marchandises qu'elle avait seule le droit d'introduire ou d'exporter? Quoi qu'il en soit, elle n'était pas satisfaite de ses opérations commerciales ; elle perdait sur le café qu'elle s'était obligée de payer aux habitants sur le pied de 3 livres la livre. Ce qui aujourd'hui paraîtrait un peu cher. Ne pouvant se dégager à leur égard comme marchande et contractante, elle tenta
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d'arriver à son but par voie administrative.
Le plus court, pour ne pas acheter le café cher, c'était de ne pas en avoir à acheter. Le 8 août 1743, Labourdonnais , présidant le conseil d'administration, il fut déclaré par celui-ci que la compagnie ne voulait plus désormais recevoir qu'un million de café (ce qui n'était que le tiers de la production totale) et que la colonie en produisait trop. On défendit non seulement de planter de nouveaux caféiers, mais encore de remplacer ceux qui auraient péri. Une fois en voie d'édicter, on ne s'arrêta pas en si beau chemin; on créa une commission chargée d'aller visiter les lieux, de faire arracher tous les plants nouveaux et quatre fois autant des anciens par manière de pénalité, sans compter, comme couronnement de l'édifice, deux cents piastres d'amende. Disons bien qu'en tout ceci on était d'autant plus reprochable que si la Compagnie ne pouvait exporter tout son café, il y avait certainement de sa faute :
peu de temps auparavant, son agent à Bassora, avait demandé 3oo balles de café Bourbon, mais au lieu de se ménager ce nouveau débouché, on ne sembla même pas en comprendre l'importance : ou on négligea d'expédier la denrée, ou on n'apporta aucun soin dans le choix de sa qualité, toujours est-il que le mar-
ché de Perse, qui offrait tant de ressources, fut perdu dès l'origine.
On conçoit qu'avec de telles façons de procéder , la Compagnie ne s'attirait pas les sympathies coloniales. On peut donc ajouter foi à Paftirmation d'un arrêt de règlement de cette époque, « qu'il existait chez l'habitant, une défiance « inexcusable qui rendait suspect tout ce qui « émanait de l'autorité et le faisait envisager sous « un jour désavantageux. » Les administrateurs avaient essayé , il est vrai , en 1 742 , de corriger l'esprit public à l'aide d'une assemblée de notables, mais n'avaient guère réussi. L'opposition visa tout d'abord aux principes et contesta la qualité des notables; leur élection avait été par trop officielle; ils n'avaient pas de procuration des habitants; par suite, les règlements qui émanaient d'eux n'étaient appelés à recevoir aucune exécution et n'en reçurent en effet aucune. La partie était, comme on le voit, engagée. Les habitants, c'est-à-dire l'opposition, ne restaient point inactifs. Un sieur d'A.., qui se disait descendant en ligne droite de Pierre l'Hermite (1), ce qui n'importait guère
(1) On lit dans le Moniteur universel du 20 octobre 1876 : Le pape vient d'élever à la dignité de prince romain le duc Edmond-Louis-Rose d'Achery,de la famille de Pierre d'Achery, plus connu sous le nom de Pierre l'Hermite.
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dans la circonstance, se chargea , en rentrant en France où des affaires personnelles l'appelaient, de faire valoir les griefs de ses compatriotes contre la Compagnie des Indes et contre Labourdonnais. Ce fut un concert de récriminations. Les habitants de Bourbon se plaignaient de la Compagnie et de Labourdonnais; la Compagnie se plaignait de Labourdonnais et des habitants; enfin Labourdonnais se plaignait de tout le monde. D'Achery qui était un homme sérieux, sut obtenir une audience du cardinal de Fleury ; mais ce vieillard de 89 ans, embarrassé de ses querelles avec les Jansénistes et de la guerre d'Allemagne, et qui, d'ailleurs, sentait approcher sa fin, ne voulut rien entendre; il traita les colons de turbulerits et renvoya le député au garde-des-sceaux qui n'avait rien à voir dans cette affaire. Les habitants, de leur côté , n'avaient pas opéré convenablement ; loin d'agir avec ensemble et de constituer un comité qui eût donné à leurs réclamations une seule et même et plus vigoureuse impulsion , ils divisèrent leurs moyens. Ils ne s'en tinrent pas à d'Achery, ils confièrent aussi des pouvoirs à Belcourt qui réussit mal, comme nous l'avons vu, puis encore à une autre personne de meilleur aloi, mais qui n'avait pas la moindre idée des affaires coloniales. Surtout, ils oublièrent
la chose essentielle, qui était d'envoyer de l'argent à leur mandataire. Solliciter sans argent, cela se comprend-il? Aussi, en fin de compte, toutes les plaintes, les députations et les réclamations n'aboutirent à rien. D'ailleurs Labourdonnais allait bientôt quitter son gouvernement, et cette circonstance était de nature à calmer beaucoup d'irritations, du moins à Bourbon.
En 1744, le 18 août, le navire le Saint-Géran faisait naufrage complet en arrivant à l'île de France. Il était ou devait être chargé de 200,000 livres en espèces qui furent perdues. L'argent comptant porte souvent malheur aux navires ; la Méduse avait aussi de l'argent à son bord !
Si la Compagnie n'avait pas eu à l'île de France un homme aussi fertile en ressources et d'une valeur aussi réelle que Labourdonnais, ses affaires aux îles eussent été sérieusement compromises, au moment même où l'on apprenait la déclaration de guerre, par la perte du numéraire et des approvisionnements dont le Saint-Géran était chargé : 200,000 livres! C'était bien peu de chose, sans doute; mais elles étaient en monnaies réelles, ce qui, vu les circonstances locales, en décuplait la valeur.
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Il n'y eut qu'une personne à laquelle le naufrage du Saint-Géran ait profité , ce fut Bernardin de Saint-Pierre qui s'en empara pour construire le roman de Paul et Virginie qui a fait sa réputation. Il est inutile de dire que la furieuse tempête qu'on y voit est de pure invention; au mois d'août, il n'y a pas d' ouragans aux îles. Bernardin de Saint-Pierre compte, sans contredit, parmi les écrivains qui ont su le plus habilement manier la langue française; néanmoins c'est une réputation qui tend à pâlir; il y a sous ce style si pur, si correct, si harmonieux, quelque chose d'affecté et de maniéré. Le style est l'homme, dit-on ; il faut pourtant s'entendre là-dessus. Si l'homme quand il prend la plume, est obligé de se transformer, il reste gêné et embarrassé , son style s'en ressent et n'est jamais loyal et franc. Or, Bernardin de Saint-Pierre n'était pas, assuret-on, d'humeur affable et gracieuse; la sentimentalité qu'il a versée à pleines mains dans ses romans et dans ses études de la nature (autre roman) , n'était en réalité que de la sensiblerie : c'est ce qui saute aux yeux dès que l'art des enjolivements disparaît. Celui qui, en épousant la veuve de Bernardin de Saint- Pierre, croyait avoir hérité de son style, l'a bien prouvé : le pastiche met tout de suite en
relief les défauts de l'œuvre et du genre imités (i).
Sauf la perte du Saint-Gêran, Tannée 1744 se passa assez tranquillement sous tous les rapports , car il faut ranger parmi les faits controuvés cette éruption du volcan de Bourbon par un cratère nouveau et éloigné qui aurait, dit-on, à cette date, fourni la coulée de lave
(1) Voici le fait qui a servi de base au roman de Paul et Virginie.
« Le navire le Saint-Géran, parti de Lorient le 4 mars 1744, relâcha à Gorée, et arriva à l'atterrage de l'île de France le 17 août même année. L'avis de M. de Lamarre, commandant du navire, était d'aller mouiller sur le point le plus rapproché : il eut le tort de céder et de consentir à rester à la cape jusqu'au jour. A 3 heures du matin le navire toucha sur un récif à une lieue de la côte. M. de Lamarre fit donner la bénédiction et l'absolution générale par l'aumônier. Tout le monde s'embrassait, réclamant réciproquement le pardon des injures. Beaucoup se jetèrent à la mer sur des planches, et presque tous périrent emportés par les courants.
« Il y avait à bord deux demoiselles : M ,lc Mallet accompagnée de M. Péramon qui ne l'abandonna pas et M Uc Virginie Caillou que le lieutenant Montandre devait épouser à leur arrivée à l'île de France. Ce jeune homme supplia à genoux M llc Caillou d'ôter une partie de ses vêtements et de monter avec lui sur le radeau. Elle se refusa absolument à toutes ses prières et lui tendit la main en témoignage d'amour et de reconnaissance. Montandre tira alors de son portefeuille une boucle de cheveux qu'elle lui avait donnée, la baisa plusieurs fois, la plaça sur son cœur, et attendit la mort auprès de sa fiancée. Les corps furent retrouvés peu de jours après sur la plage à l'entrée de la baie du Tombeau. »
La réalité me semble avoir eu ici quelque chose de plus touchant que le romanesque.
que Ton rencontre à Sainte-Rose entre la rivière de l'Est et le Maroquin. L'assertion ne repose que sur des propos légèrement émis et naïvement répétés. Les titres de l'époque prouvent que le Petit-Brûlé à l'état déjà ancien, existait en 1745. Le fait qui paraît le mieux acquis à l'égard du volcan de Bourbon, c'est que depuis que Tile est connue, les laves ne sont jamais sorties de l'espace qu'elles parcourent aujourd'hui.
L'année 1746 fut une année de mouvement pour le personnel administratif. Le sieur de Ballade, conseiller à la cour des aides de Paris prit, le 4 mars, le gouvernement de Bourbon, se donna le titre de gouverneur général et garda l'intérim jusqu'au 6 novembre jour où Barthélémy David, nommé par lettres-patentes du 10 mars précédent, se fit reconnaître au Conseil supérieur de Bourbon, en sa qualité de gouverneur général des deux îles à la place de Labourdonnais, lequel, disait la commission, avait obtenu la permission de se retirer. David prêta serment entre les mains de Didier de Saint-Martin, délégué à cet effet par le chancelier d'Aguesseau.
Saint-Martin, de son côté, était reçu le même jour, en qualité de gouverneur particulier de Bourbon et de président du Conseil, en vertu
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d'une nomination royale du 10 mai, et prêtait serment entre les mains de Ballade, qualifié seulement premier conseiller et chargé de remplacer Saint-Martin, en cas d'absence de celuici, ce qui eut lieu en effet en 1748, mais pour peu de temps seulement, car Ballade mourait Tannée suivante à peine âgé de 36 ans.
Nous avons déjà cité le nom de M. Louis Criais, vice-préfet apostolique et vicaire de l'archevêque de Paris. Il avait donné jusqu'ici une bonne partie de ses soins à la construction d'une église paroissiale à Saint-Denis; il eut la satisfaction de la bénir et de l'ouvrir au culte le 24 mai de cette même année 1746. Elle se trouvait là où est aujourd'hui la cathédrale, nous disons bien la cathédrale terminée et non celle qui, commencée dans la période dévote ou prétendue telle du second empire, est restée en chemin quand on s'est refroidi avec le clergé. L'église de M. Criais, que nous avons vue, n'avait rien de monumental, soyez-en bien certain, mais elle suffisait à la population d'alors. Dix ans entiers s'écoulèrent avant qu'elle pût être épiscopalement consacrée, ce qui eut lieu enfin le i5 août 1 756, lors du passage à Bourbon de Monseigneur Edme de Benetat, vicaire apostolique de Cochinchine et évêque in partibus d'Eucarpie, ville aujourd'hui bien
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oubliée des géographes et dont cependant les raisins furent longtemps l'honneur et la merveille de l'ancienne Phrygie.
M. de Criais dont nous parlons était un homme actif et payant volontiers de sa personne ; un des premiers il fit le tour de l'île par le littoral. Ce serait même dans ce voyage qu'il aurait laissé son nom à une ravine située sur les bords du Grand-Brûlé. Il faut mettre au nombre de ces plaisanteries râpées qu'on ne se permettrait plus aujourd'hui dans un ouvrage sérieux, le récit où Bory de Saint- Vincent, représente le clergé colonial allant en grande pompe exorciser le volcan et n'obtenant pour tout résultat que de donner à une certaine localité le nom du curé exorciste qu'il appelle Kriai^e, c'est-à-dire Criais, la corruption grammaticale s'expliquant fort bien par les facilités que Bory de Saint-Vincent s'accordait en matière d'orthographe.
Tout ceci prouve bien que la colonisation avait déjà pénétré de ce côté de l'île. La première mention, très indirecte il est vrai, qui en soit faite, se trouve à la date du 1 9 août 1 747, dans un arrêt rendu sur contestations entre un ancien employé de la compagnie et un sieur Ducheman fils, habitant au Trou, quartier Saint-Joseph. Cette localité située aujourd'hui
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dans l'enclave de Saint-Philippe, est, si nous ne nous trompons, celle que Ton nomme la mare d'Arzule du nom d'un sieur Arzul Guichard qui s'y serait établi un des premiers. Peu importe, d'ailleurs; ce qui est certain, c'est que les habitants de ce côté restèrent longtemps clair semés et si bien que Ton put différer sans inconvénient, jusqu'en 1790, l'érection de Saint- Joseph en paroisse régulière.
Labourdonnais dit dans ses mémoires que la première apparition du pavillon anglais autour de nos îles eut lieu en 1748; ce fut cependant à cause de la présence d'une escadre ennemie que Saint-Martin, en 1747, fit élever des batteries de défense dans la baie de Saint- Paul et fit démolir les maisons des habitants afin d'en employer les matériaux aux platesformes de cet ouvrage. Pour être juste, ajoutons qu'on régla plus tard l'indemnité due aux dépossédés et qui ne dut pas être bien considérable, car ce qu'on qualifiait alors de maison n'était qu'un rez-de-chaussée au milieu d'un enclos, à son tour qualifié de jardin, où croissaient quelques arbres.
Remarquons, à ce propos, que l'île Bourbon paraît n'avoir eu, sauf le citronnier, aucun arbre fruitier qui lui fût propre : tout a été introduit de divers côtés, surtout de l'Inde
continentale. On pense que la mangue en provient, quoiqu'elle ait bien pu avoir été apportée de la côte d'Afrique avec laquelle le commerce des esclaves nous mettait en fréquents rapports et où elle existait depuis longtemps déjà, ainsi que le témoigne le voyageur arabe Ibn-Batoutah, qui a fréquenté ces parages au commencement du XIV e siècle, et qui a donné une bonne description de la mangue, ainsi que d'un autre fruit dont la naturalisation chez nous a été beaucoup plus tardive et qu'il appelle Djammon ou Djambon d'où les savants ont fait Eugénia Jambos. Quant au tamarinier, s'il n'est pas indigène, ce qui ne serait pas impossible, il nous est venu de Madagascar où il a été trouvé en abondance par le premier amiral que la Compagnie hollandaise des Indes envoya à Java en i b§b et qui a même pris soin de nous faire connaître Pétymologiedu mot, tamar indie, datte de V Inde, tamar en arabe signifiant datte; nous donnons l'orthographe du Hollandais ; maisnouscroyons prudent d'ajouter que le docteur Chaumeton, dans la synonimie de sa flore médicale écrit tammer Bendi.
Les îles de l'archipel d'Asie nous ont aussi fourni leur contingent. Vers l'année 1748, nous en avons reçu le framboisier des Moluques
qui, d'après le botaniste Dupetit-Thouars, n'est qu'une simple ronce. On la retrouve aujourd'hui partout dans les lieux frais, ce qui n'est pas une raison suffisante pour qu'elle soit indigène à Bourbon, comme on l'a écrit en la nommant Ronce à feuille de rosier (Rubus Rosœfolius.) Le véritable framboisier d'Europe a été apporté à Bourbon en 1817; mais après avoir parfaitement réussi à une altitude convenable et avoir donné de bons fruits rouges et blancs, il a bien vite dépéri et ne se trouve plus que chez quelques amateurs de jardinage.
Tout porte à croire que c'est également dans la première partie du siècle dernier que le cannellier a été introduit de Ceylan à Bourbon.
Un voyageur mentionne, en 1763, la cannelle comme objet d'exportation. Cette branche d'industrie agricole ne paraît pas avoir jamais été prise bien au sérieux. On ne savait pas préparer la cannelle; c'est ce que fait très explicitement remarquer Leschenault de Latour dans un mémoire sur la matière qu'il a publié pendant son séjour à Bourbon, en 1821, et où il reconnaît que l'espèce que nous possédons est celle qui donne la cannelle vraie et marchande. Ce témoignage est décisif, car Leschenault de Latour était un naturaliste d'une grande valeur. Il connaissait à fond tout l'archipel des
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Indes. Ce fut au moyen de ses recherches dans ses parages qu'il put ramener à une réalité très suffisante, l'histoire romanesque que le comte de Provence, depuis Louis XVIII, malicieux de son naturel et s'aidant du hollandais Foersech, avait fait accepter au public parisien sur le compte de l'Ipo ou Bohon Upas, poison formidable de Java et autres îles. Leschenault n'était pas seulement un voyageur hardi et très instruit; il avait en outre ses originalités : c'est ainsi qu'il se faisait toujours accompagner d'un verre à boire pouvant contenir un bon litre d'eau ou de vin, et d'un serpent boa long de 5 à six pieds, animal d'ailleurs assez inoffensif et que nous avons vu une demoiselle enrouler par façon d amusement autour de son bras nu.
La cession de l'île de Sainte-Marie de Madagascar à la France eut lieu le 3o juillet 1750. Cette affaire fut négociée par M. Barthélémy David, gouverneur de l'île de France, avec la princesse Béti qui avait succédé à son père Tamsimalo, à Foulepointe. L'île fut remise à M. de Villiers, commandant le navire le Mars, qui en confia immédiatement le gouvernement à un sieur Gosse qu'il avait à son bord. Malheureusement Gosse sut plutôt se mettre dans les bonnes grâces de Béti , que dans celles de sa
mère veuve de Tamsimalo; cette dernière, blessée dans son amour-propre de femme, excita les naturels qui, le 24 décembre 1754, fondirent en grand nombre sur les Français et les massacrèrent. Il fallut faire partir immédiatement une expédition de l'île de France pour reprendre possession des lieux. On tua du monde, on brûla des villages et finalement on resta maître.
Quant à la princesse Béti, toutes les apparences sont qu'elle perdit son trône de Foulepointe, et qu'elle se réfugia à File de France où longtemps après, le 19 mai 1780, elle obtint un arrêt de naturalisation en reconnaissance des services rendus aux Français par son père Tamsimalo et par son mari.
En 1753, M. Brenier était gouverneur par intérim à Bourbon , et M. Magon arrivait à File de France (20 décembre) avec le titre de directeur de la Compagnie et de commandant général des deux îles. Qu'il ait été le père ou seulement l'homonyme du Magon qui combattit si vaillamment à Trafalgar, peu importe, toujours est-il qu'il s'occupa fort peu de Bourbon où il paraît n'être jamais venu. Ce n'en était pas moins un administrateur éclairé. C'est lui qui envoya le sieur Morphy avec les frégates le Cerf et le Saint -Benoit faire Pexplora-
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tion des Seychelles et en prendre possession le G septembre 1755 ; il contribua beaucoup aussi à la prospérité d'une usine dont Bougainville parle avec intérêt et qui employait à l'île de France beaucoup d'ouvriers; on obtenait de la fonte en qualité satisfaisante : le minerai se trouvait à fleur de terre et ne tarda point à s'épuiser. En 1770 on découvrit une nouvelle mine aux Pamplemousses; elle était pauvre.
Tout cela ne dura guère : en 1781, il n'en était plus question (Legentil, t. II, p. 678).
En 1754, l'abbé de Lacaille vint à Bourbon et n'y resta que très peu de temps : cet astronome avait séjourné au Cap de Bonne-Espérance et en moins de deux ans, en dépit des vers où Camoëns proclame l'infériorité du ciel austral, il avait observé et classé 9,800 étoiles nouvelles. Il passa ensuite aux îles, par ordre du ministre, pour en dresser la carte : il ne fit rien à Bourbon qu'un catalogue des ouragans qui y avaient sévi de 1730 à 1754, catalogue inséré dans les mémoires de l'Académie des sciences pour 1754 (page 219), mais qu'il ne faut consulter qu'avec certaines précautions : tout y fut de bonne prise et porté en ligne de compte; les fortes brises, les simples bourrasques y reçurent un caractère et une importance qu'elles ne méritaient pas : l'ouragan n'est pas
seulement du vent, c'est un phénomène météorologique sut generis. L'abbé s'était occupé plus sérieusement à Maurice pendant un séjour de plusieurs mois, quoique ses opérations se soient bornées à un simple relevé de l'île sur laquelle il donne d'ailleurs, dans son journal, quelques détails accessoires et intéressants. Nous savons par exemple, grâce à lui , que les Portugais y apportèrent les singes qui y ont si bien multiplié et qui, ajoute-t-il, « ne sont pas pour eux un gibier indifférent; » pour l'abbé c'était du gibier. Pour d'autres, c'est Y homme primordial, opinion bizarre mais qui peut être logiquement soutenue aussitôt qu'on ne reconnaît pas en soi-même l'existence du sens moral qui pose la barrière entre l'homme et la brute ; libre à chacun de faire cet aveu si cela lui convient.
Dans un autre ordre d'idées, notons cette particularité de géographie zoologique que, malgré la proximité des lieux, et une parfaite similitude dans le règne végétal, les singes qui abondent à Maurice n'ont jamais pu s'acclimater à Bourbon, ce qu'on attribue au courant d'air glacial qui, la nuit dans cette dernière île descend des montagnes et affecte les organes pulmonaires; les singes, comme on le sait, contractent facilement les maladies de poitrine.
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Le 9 avril de la même année 1754, les administrateurs de la Compagnie firent à Paris un règlement sur les concessions de terre et sur les obligations de ceux qui s'éloignaient des colonies. Nous ne connaissons pas la date de sa promulgation, mais l'original de la piè.ce existe aux archives ou du moins y existait, car ce dépôt a subi tant de déprédations imprudemment autorisées, qu'on ne peut plus rien affirmer sur ce qu'il renferme aujourd'hui.
La réserve dite des pas géométriques paraît avoir existé dès l'origine de la colonisation, aucun texte cependant ne l'avait consacrée; et même à la date du 8 octobre 1737, un arrêt ne donne son existence que sous une forme dubitative. A partir de 1754 le droit fut régularisé. Les 5o pas géométriques à réserver au bord de la mer, à partir du point où s'arrêtent les plus hautes marées, furent déclarés partie essentielle et inaliénable du domaine avec réunion à celuici de tout ce qui en avait déjà été concédé. Un autre droit dit encore de réunion, et qui serait aujourd'hui le droit d'expropriation, fut consacré à l'égard de tous les terrains sur lesquels se trouvaient les magasins publics et les casernes comme à l'égard de ceux qui seraient jugés nécessaires à la défense de l'île; dans ce dernier cas il y avait indemnité; reste à savoir si
elle était juste et préalable, condition que le Code civil n'a pas omise, et que Louis XVIII, pour la soustraire à la mobilité des lois, a fait insérer dans la charte de 1814, les chartes et les constitutions étant de leur nature stables et durables; erreur d'honnête homme ou si Ton veut espièglerie de prince. Le règlement sur les pas géométriques est resté à peu près en vigueur jusqu'au 5 mai 1807, que M. Decaen jugea à propos de rendre un nouvel arrêté sur la matière : il y a peu de différence entre les deux textes, sauf que M. Decaen n'a pas parlé d'indemnité éventuelle, et qu'il a fixé le pas géométrique à 5 pieds , ce qui était fort inutile, la valeur du pas géométrique autrefois dit pas allemand, étant bien connue.
Il était bon d'être au service de la Compagnie. L'acte de 17D4, en alléguant certains règlements anciens dont la date n'était pas donnée, réduisit toutes les concessions faites ou à faire, à 3 1 2 arpents quand il s'agissait d'un habitant, au double dès qu'il s'agissait d'un employé de la Compagnie. Larpent était compté à 100 perches de 20 pieds, ce qui n'était ni l'arpent des eaux et forêts à 100 perches de 22 pieds chacun, ni l'arpent de Paris à 100 perches de 18 pieds; au surplus ia mesure agraire dont il s'agit et qui représente 42 20/100
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pour cent de l'hectare n'a jamais été en usage à Bourbon où on a persisté à se servir de la gaulette de 22 5 pieds superficiels. Il en fut autrement à Maurice : l'arpent tel qu'il est indiqué dans le règlement de 1764 y devint et y resta la mesure agraire fondamentale.
Nous avons vu qu'à une date précédente la Compagnie s'était trouvée en désaccord avec les habitants au sujet des lods et ventes : aussi prit-elle grand soin, en traitant de la matière des concessions, de bien préciser que les lods étaient dus aux termes de la coutume de Paris, en ajoutant que le cens, pour chaque habitant, était de 16 poules ou chapons. Ce ne fut pas tout : on prétendait aux droits seigneuriaux et, en conséquence, on fixa les corvées dues par l'habitant à deux journées de chacun des noirs qu'il possédait, à partir de l'âge de i5 ans, la Compagnie se réservant en outre d'appliquer les hommes de peine ainsi obtenus à tel ouvrage que bon lui semblerait.
Labourdonnais, comme nous l'avons dit plus haut, avait adopté des mesures d'une âpreté extrême pour obliger les débiteurs de la Compagnie à se libérer envers elle. On ne le suivit pas dans cette voie : on adoucit en même temps qu'on généralisa les mesure^ destinées à sauvegarder les droits des créanciers contre les
débiteurs de mauvaise foi. L'article i3 du règlement de 1754 posa les bases de ce qu'on appela depuis le droit d'opposition aux départs, qui a subsisté jusqu'en 1849 ou environ. Ce droit, qui serait vexatoire, aujourd'hui que les communications avec la mère-patrie sont si promptes et si faciles, avait sa raison d'être lorsqu'il fallait six grands mois avant qu'on eût la réponse d'une lettre écrite. Quand, où, comment retrouver un débiteur qui, une fois éclipsé, avait devant lui tout le temps et toutes les facilités nécessaires pour déguiser ses ressources. On se souvint du droit d'arrêt que dans certaines parties de la France, et à Lyon, si nous ne nous trompons, les créanciers avaient sur leurs débiteurs forains : on prescrivit donc que nul ne pût quitter la colonie sans avoir satisfait ses créanciers, soit par arrangement soit par paiement. La permission de s'expédier n'était accordée quaprès publication au prône par trois dimanches consécutifs. Plus tard, le journal a remplacé le prône et la faculté de cautionner fut introduite, ajoutons, puisque nous sommes sur cette matière, que d'après la jurisprudence coloniale, le retour du débiteur libérait la caution.
A tout prendre, le règlement de 1754 qui, d'ailleurs , prononce la révocation de toute
concession qui n'aurait pas été mise en valeur dans un délai déterminé, est en lui-même et dans ses dispositions principales, un acte sage et bien conçu : on eut grand soin de n'y faire aucune mention de ce papier terrier, nous dirions aujourd'hui ce cadastre vivement réclamé par les administrateurs précédents et qui avait si fort effarouché les habitants qui n'y voyaient qu'une préparation à Yimpôt foncier; mais, si fort opposé qu'on eût été à tout ce qui aurait pu faciliter les tentatives de l'administration dans ce sens, la division des propriétés collectives alors fort nombreuses obligeait à multiplier les opérations d'arpentage. Saint-Leu est la commune où elles ont été le plus méthodiquement exécutées, grâce surtout aux facilités qu'offrait une localité où toutes les concessions s'étendent invariablement du bord de la mer au sommet des montagnes. Un premier plan partiel paraît avoir été dressé par Panon, en 1737. En cette année 1754 où nous nous trouvons, un second plan fut levé par Malet Desbordes, puis un autre encore en 1 780 par Laval, puis enfin le travail fut complété par Selhausen en 1790 et 1794; de telle sorte que tout le territoire de Saint-Leu entre la grande Ravine et celle du Trou se trouva bien et dûment mesuré, si bien mesuré, en effet, que lorsqu'cn 1792 on
tenta l'impôt foncier, Saint-Leu fut la seule commune où les choses marchèrent un peu régulièrement. Partout ailleurs l'absence de mesurage aidant le mauvais vouloir des administrés , l'impôt foncier, quoique offert à la colonie comme une amélioration démocratique, échoua misérablement.
Bouvet de Lozier qui était déjà, en 1750, gouverneur à Bourbon d'où il passa à Maurice en 1 755 pour revenir ensuite à Bourbon, y resta jusquen septembre 1763. Il cumulait sa qualité de gouverneur avec celle de capitaine de marine en activité, si même il n'eut pas le commandement général avant l'arrivée à Maurice du comte d'Aché, le 17 décembre 1757. Aussi ne se gênait-il guère pour quitter assez souvent la colonie et prendre la mer. C'est ce qu'il fit notamment en juillet 1757. Ces absences de marin expliquent la fréquence des intérim que Ton trouve à cette époque dans la liste chronologique des gouverneurs. Elles expliquent aussi le peu de traces que Bouvet a laissé de son passage ici; c'est lui cependant qui fut le premier ou du moins un des premiers à se rendre de Saint-Denis à Saint-Paul, en 1759, en passant par la plaine des Cafres. On ne croyait pas alors à la possibilité d'une route par Sainte- Rose à travers les laves. Il faut dire encore que
Bouvet était en fonctions pendant la malheureuse guerre de sept ans : les Anglais s'étaient montrés dans nos mers depuis 1747; les soins de la défense coloniale étaient bien de nature à absorber toutes les préoccupations de l'administrateur. Bouvet ne s'épargna pas, à cet égard : il poussa même les choses un peu loin, car il essaya de former des compagnies de noirs esclaves appartenant aux habitants ; il comprenait que ce fût une sortie d'annexé à la milice. Nous n'avons pas, grâce au ciel, à dire ce que vaut la milice; mais ce qui est positif c'est qu'on reconnut bien vite que l'annexe ne valait rien du tout, et qu'on n y donna aucune suite. Au reste, Bouvet qui, pour le dire en passant, garda toujours un bon souvenir de Bourbon, était considéré comme un des meilleurs officiers de marine de la Compagnie des Indes. C'est lui qu'elle avait chargé, en 1738, d'aller avec les frégates V Aigle et la Marie à la recherche de la terre découverte ou prétendue découverte en i5o5, par Gonneville, dans l'espérance d'y fonder un lieu de relâche pour les navires. On sait que cette exploration n'eut aucun résultat et que Bouvet découvrit seulement le cap de la Circoncision auquel est resté attaché le nom d'île Bouvet (54 0 de lat. sud et 47 0 1/2 à 48 0 1/2 de long, ouest de Paris).
Le capitaine Bouvet, qui se fit au commencement de ce siècle une si brillante réputation dans les mers de l'Inde, était d'une famille tout à fait différente de celle du gouverneur.
M. de Lally, lieutenant général des armées de France, nommé depuis décembre 1756 gouverneur de nos possessions dans l'Inde, arriva à Saint-Denis le 26 janvier iy58, sur la frégate la Diligente, commandée par Marion Dufresne, le même qui plus tard, en 1761, conduisit à Rodrigue l'astronome Pingré, chargé d'observer le passage de Vénus sur le disque du soleil et le même encore qui périt si malheureusement en 1771 sur les côtes de la Nouvelle- Zélande, où il fut mangé par les sauvages.
M. de Lally séjourna fort peu de temps à Saint- Denis et se transporta à Saint-Paul où se trouvait réunie l'escadre du comte d'Aché. Cette escadre à laquelle se rattachent de si tristes souvenirs, était composée de quatre vaisseaux de soixante-quatorze canons, de deux de soixantequatre et de deux de cinquante, plus, de deux frégates et d'un navire de charge : elle appareilla le 4 février, formée en trois divisions et ayant à son bord, outre M. le comte de Lally, qui commandait les troupes de terre, plusieurs officiers appartenant aux grandes familles de France, tels que : MM. de Montmorency,
d'Estaing, de Crillon, Lafarre, de Conflans, etc. M. de Lally avait avec lui des gendarmes, troupes tout à fait différentes de la gendarmerie actuelle et dont les mauvaises dispositions furent telles que le général dut les dissoudre à Saint- Paul, deux jours avant de mettre à la voile. Cette circonstance, tout insignifiante qu'elle paraît, ne donnerait-elle pas à comprendre quel esprit animait les militaires de l'expédition et n'expliquerait-elle pas les événements subséquents?
Les pouvoirs de M. de Lally étaient fort étendus et, comme le portait sa commission, il commandait partout; ce ne fut que par lettre du 6 mars 1760, enregistrée à Bourbon le 26 novembre suivant, qu'on lui fit savoir que hors de Pondichéry et de la côte de Coromandel, il ne devait prétendre à aucun commandement. Ses ennemis personnels , lui enlevèrent de la sorte pour son action militaire une partie de ses moyens d'agression et de défense.
Un corps de volontaires recrutés dans la colonie servit dans l'Inde sous M. de Lally et il se trouvait dans Pondichéry au moment de la prise de la ville. Les officiers qui en faisaient partie, revenant à Bourbon après la paix, n'y rapportèrent pas l'opinion que la capitulation eût été indispensable ; mais c'étaient des jeunes gens aigris par les souffrances qui ne leur furent
pas épargnées pendant une assez longue captivité et qui tous étaient plus capables de se battre courageusement que de juger de l'état d'une place assiégée depuis plusieurs mois, manquant de vivres, n'ayant que sept cent cinquante hommes de garnison dont une partie était hors de service et que bloquait sur terre une armée de vingtdeux mille hommes et sur mer une flotte de quatorze vaisseaux.
Il est aujourd'hui généralement admis que l'arrêt du parlement de Paris de 1766, rendu contre M. de Lally et l'arrêt conforme rendu après cassation et renvoi au parlement de Dijon le 23 août 1783, ont été de déplorables erreurs judiciaires. Tout au plus pourrait-on soupçonner qu'il y a eu dans cette affaire une partie mystérieuse et restée inexplicable malgré la circonstance connue de ce religieux qui, après s'être beaucoup occupé des affaires publiques à Pondichéry, après avoir même essayé de traiter de la capitulation de cette ville avec le général anglais Coote, mourait à Paris laissant dans sa cassette i,25o,ooo livres en titres, en or et en diamants et dans son portefeuille deux mémoires, l'un tout à la justification de M. de Lally et l'autre le chargeant des faits qui ont servi de base à sa condamnation. D'autre part, il est certain qu'on n'a pas fait peser suffisamment
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sur le comte d'Aché les revers que nous avons éprouvés dans l'Inde pendant la guerre de sept ans. Ce chef d'escadre, à la tête de forces très suffisantes n'a rien su faire, rien su empêcher, n'a su ni porter du secours à aucun de nos compatriotes ni défendre aucune de nos positions. Son grand talent, qui lui a permis de mourir tranquillement dans son lit et fort vieux, paraît avoir été de savoir rejeter sur autrui ses fautes et ses défaillances. C'est ainsi qu'en octobre 1762 on vit passer à Bourbon le commissaire de son escadre, le sieur Mondion, qui, arrêté à l'île de France, par lettres de petit cachet, était ramené en Europe comme prisonnier d'État et peut-être aussi, mais sans nous engager trop loin dans la garantie de sa moralité, comme première offrande justificative à l'incapacité de son chef. Revenons à Bourbon.
Vers la fin de l'année 1758 (23 septembre), la petite vérole, dont la colonie avait déjà eu si cruellement à souffrir, se déclara de nouveau : elle fut introduite par un navire venant de l'île de France avec cinquante soldats destinés à la garnison. Il faut qu'à cette époque les plus vulgaires précautions sanitaires fussent bien négligées : on ne pouvait, en effet, ignorer que depuis 1754 la variole régnait à l'île de France,
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d'où elle avait gagné Madagascar, ce qui n'empêchait pas de recevoir purement et simplement un navire de cette dernière provenance qui arriva à Saint-Paul pendant ce même mois de septembre avec des malades à bord.
Les deux années 1759 et 1760 furent des années de tourmentes. La première compta deux coups de vent très rapprochés, le 9 janvier et le 5 février. Celui de 1760 est du 18 janvier et a causé de grands ravages surtout à l'île de France, qui fut encore, Tannée suivante (1761), visitée par un ouragan dont nous n'avons pu trouver aucune mention à Bourbon ; mais qui dut très certainement s'y faire sentir. Cest en effet un cas presque phénoménal qu'un vent soufflant à l'état d'ouragan, à Maurice, ne soit pas parvenu à Bourbon.
Si contraires que fussent les saisons, elles n'empêchaient point les propriétés foncières de se développer et les défrichements de s'étendre. Nous trouvons, en l'année 1760, le premier mesurage qui ait été fait des terres situées sur la rive gauche de la rivière de l'Est. Les désignations locales n'étaient pas alors bien fixées; ainsi le mesurage dont nous parlons se donne comme embrassant tous les terrains compris entre la rivière de l'Est et la ravine Sèche; mais, en reportant sur la carte les mesures indiquées,
on voit qu'il ne s'agit que de la ravine des Orangers; les erreurs de ce genre ont pu se présenter ailleurs et donner naissance à de sérieux débats judiciaires. Il est bon qu'on le sache.
Quoique nous eussions alors aux îles plusieurs navires armés en guerre, les Anglais ne laissaient pas de s'y montrer assez hardiment En septembre 1 76 1 , une de leurs frégates enleva deux navires qui se trouvaient à Rodrigue; l'île elle-même fut prise, ce qui n était pas très difficile; Rodrigue, à peu près inhabitée, n'était guère alors qu'un lieu d'approvisionnement. On y allait prendre des tortues ; il était aussi d'usage que la plupart des navires venant d'Europe allassent reconnaître cette île avant de porter sur l'île de France, de peur de tomber sous le vent. Les Anglais ne paraissent pas avoir fait grand cas de leur conquête et y avoir laissé du monde. Peu de temps après, le sieur Leln, commandant le navire le Vulcain, arriva à Rodrigue et en reprit très aisément possession.
Les Anglais de Rodrigue étaient selon toute apparence à la recherche du comte d'Estaing.
Cet officier, fait prisonnier devant Madras et relâché sur parole, avait armé deux navires au moyen desquels il s'était emparé de Bender Abassy ou Gomroun, à 40 kil. d'Ormuz et y
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avait fait un butin assez considérable, après quoi il était revenu à l'île de France, d'où il se rendit à Bourbon le 22 septembre 1761. Il y resta quelques jours et s'embarqua à Saint- Paul, sur le Bouldoigne, pour opérer son retouren France; mais rejoint et attaqué par deux navires, l'un de quarante et l'autre de vingt canons, il fut blessé et capturé après deux heures d'un combat acharné, ce qui, certes, était plus honorable que de commander les gardes nationales de Versailles et de laisser faire et de laisser tuer pendant les journées du 5 et du 6 octobre 1789, ou même d'être appelé plus tard comme témoin à charge dans le procès de la Reine qu'il eut, il est vrai, la pudeur de ne pas incriminer.
Le Bouldoigne ne fut pas le seul navire que la Compagnie perdit en 1761 au retour des îles. La frégate la Subtile était enlevée presque en même temps. On en vint bientôt à craindre que les Anglais, pour affamer l'île de France, n'établissent une croisière au Cap de Bonne- Espérance qui, jusqu'alors, nous avait fourni des grains. Aussi les administrateurs généraux ne ménagèrent-ils pas leurs paroles. Le 14 novembre, ils écrivaient au Conseil supérieur et d'administration pour que la culture des grains fût poussée activement à Bourbon, que l'on ne
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voulait considérer que comme une terre de ravitaillement.
On conçoit qu'avec de telles idées, les administrateurs se soient montrés fort tièdes à l'endroit de la culture du mûrier et de l'éducation des vers à soie sur lesquelles leurs vues s'étaient précédemment portées. Une dame de Justamond, veuve d'un ancien employé de la Compagnie, avait fait, à Saint-Benoît, des plantations de mûriers fort étendues; bien que ses espérances fussent grandes, les ouvriers lui manquaient; elle en demandait quelques-uns à la Compagnie qui seule pouvait lui en fournir, puisque seule elle faisait la traite des noirs : ordre fut donné de Paris qu'on en vendît quelques-uns à M me de Justamond, à courte échéance. La magnanerie ne réussit pas, mais le fait de son existence suffit pour prouver que lorsqu'en 1834 et années suivantes on fit avec grand renfort d'écrits et de subventions, sans échéances celles-là, des tentatives du côté de l'industrie sérigène, on n'avait pas, comme on s'en flattait, le mérite de l'initiative. Le mûrier multicaule qui se retrouve dans toute la partie du Vent a été introduit dans l'île à l'époque et probablement par les soins de la Compagnie des Indes, et, comme nous le voyons ici, antérieurement à 1 761. Le mûrier commun qui
donne un fruit plus gros, et qui peut à la rigueur se servir sur les tables, date, chez nous, de 1818 ou environ, et fut importé directement de France.
L'année iy63 eut son ouragan qui souffla du nord au nord-ouest en pleine rade [de Saint- Paul-, aussi le seul navire qui s'y trouvait fut-il jeté à la côte. Par compensation, le 9 mai, on recevait la nouvelle de la paix de 1763, la plus triste que nous eussions jamais faite avant celle qu'ont nécessitée, en 1871, la présomption qui commence, la folie furieuse qui persiste, la trahison qui achève. Cette nouvelle était déjà parvenue à Tîle de France depuis huit jours par la voie du Cap. Le premier juin on chanta le Te Deum, on fit des processions, on alluma des feux de joie, le tout en jubilation de la paix qui nous enlevait le Canada. Bientôt les navires et les troupes qui étaient aux îles opérèrent leur retour en France. Le 27 août, le Coudé, de cinquante canons, l'un des navires qui avaient composé l'inutile escadre du comte d'Aché, faisait escale à Saint-Paul, ramenant en France une partie du "régiment de Cambrésis. Évariste de Parny qui, plus tard, arriva à l'Académie française, fut embarqué sur ce navire. Il allait faire ses études en Europe, et ne perdit pas son temps. Mis au collège de Rennes, déjà, en
1767, il obtenait le prix de vers français, et était jugé apte à passer sans transition de la troisième en rhétorique, événement jusqu'ici sans exemple parmi nous, ajoute le docteur en Sorbonne qui lui remettait pour prix un traité de la vérité de la religion chrétienne, ouvrage qu'il a paraphrasé, comme vous le savez, sans grand honneur ni pour son talent ni pour sa moralité.
Après le Condé, le Vaillant, autre vaisseau de guerre, partit pour France. Bouvet de Lozier, qui le commandait, quitta le gouvernement de Bourbon, comme nous Pavons dit cidessus, le 12 septembre et fut remplacé par intérim, le 3o octobre suivant, par Bertin, conseiller au Conseil supérieur. Celui-ci était arrivé à Tîle de France le mois précédent, porteur d'une épuration du Conseil supérieur. Quatre membres furent purement et simplement cassés, comme on le disait alors, ce qui prouve leur amovibilité en tant que juges, et laisse subsister des soupçons sur leur probité en tant que membres du Conseil d'administration de la Compagnie.
M. Bertin, qui arrivait de France avec des instructions si sévères, avait déjà habité la colonie pendant plusieurs années; presque tous ses enfants y étaient nés, notamment Antoine,
le dernier des fils d'un premier mariage (i). Antoine Bertin est un poète d'un sensualisme beaucoup moins accusé que celui de son compatriote Parny, ce qui le fait sans doute moins comprendre et moins apprécier du plus grand nombre; il ne perd rien pour cela de son mérite littéraire. Chez lui la phrase est ample, l'expression propre, le vers harmonieux et toujours frappé juste. Il a imité, dites- vous, les élégiaques latins; le reproche est frivole, comment ne pas se rencontrer quand on traite le même sujet? Au fond, l'amour n'a qu'une note; soyez Tibulle ou Properce, Parny ou Bertin, pensée première ne change pas. Plus ou ynoins de variété dans les nuances, de grâce dans les détails, et d'élégance dans le style, le poète n'a rien à prétendre au-delà ; et c'est bien assez. Imiter comme il faut est déjà la preuve d'un talent propre et natif. Tel n'a pas été le cas du docteur Petit Radel dans son poème latin de Zoroas et Pancharis, composé en ma-
(1) Nous devons à l'obligeance de M. Guet, archiviste du ministère de la marine et des colonies, la copie de l'extrait de baptême d'Antoine Bertin, pièce que nous avions longtemps et vainement cherchée ici. Il en ressort qu'Antoine est né le 10 octobre 1752, à Sainte-Suzanne, où son père, conseiller au Conseil supérieur, exerçait les fonctions de commandant de quartier; il y fut baptisé le 7 du mois suivant. M me Bertin, sa mère, était une demoiselle Merville de SaintRémy.
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jeure partie à Bourbon en 1 796 et où il a prétendu imiter Parny ; or, qui lit ce poème? qui Ta jamais admiré, si ce n'a été l'auteur lui-même dans la curieuse préface de la traduction qu'il en a faite et que ses amis l'ont forcé à désavouer.
La Compagnie cependant était à bout de forces; or, à la veille du jour où elle allait s'effondrer, en 1 763, juste au moment où la guerre se terminait, voyons par voie de résumé, ce qu'après plus de cent ans le régime du privilège commercial avait fait de File Bourbon.
La population n'excédait pas 2 5, 000 âmes, dont 18,000 esclaves et 7,000 personnes libres, blancs et affranchis compris. La force militaire se composait de sept cent soixante hommes de milice, de deux cent cinquante soldats et de cinquante artilleurs européens. Saint- Denis et Saint-Paul étaient les deux seuls points qui offrissent quelques fortifications. La première de ces villes avait soixante canons de 1 8 , en quatre batteries faisant face à la mer : ainsi, plus de canons que de canonniers. A Saint-Paul, il y avait quelques batteries dont la plus forte portait vingt-quatre canons.
L'administration était civile et composée d'un gouverneur relevant de celui de l'île de France et de sept conseillers. Les autres employés non subalternes de la Compagnie étaient au nombre
de trente ou environ, se divisant en marchands anciens et nouveaux, en facteurs et en écrivains. Ces employés ne participaient pas aux marchés de la Compagnie et ne fournissaient pas de cautionnement, comme cela avait lieu dans la Compagnie des Indes anglaise, et cette particularité suffirait seule à expliquer au moins jusqu'à un certain point la différence des résultats. Les conseillers étaient tout à la fois agents commerciaux et officiers de justice : à ce dernier titre, seulement, ils tenaient leur commission directement du roi. Le gouverneur recevait 12,000 livres tournois de traitement, plus les frais de table et le logement, indépendamment de son prorata sur le montant des ventes tel que nous l'avons fait connaître ci-devant. Le fonctionnaire qui prenait rang immédiatement après le gouverneur touchait 4,000 livres, les conseillers 2,000 livres, plus la remise sur le prix des marchandises négociées dans les dépôts tenus par eux. Les simples employés n'avaient que 1 ,400 livres de traitement. Les marchandises d'Europe, dont la vente appartenait par privilège à la Compagnie, étaient cédées aux employés et aux habitants à 45 p. 0/0 au- " dessus du prix de revient : le vin seul faisait exception. Les employés en recevaient une certaine quantité au prix coûtant; mais les habi-
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tants le payaient à 100 p. o/o au-dessus de ce prix. La piastre espagnole était la seule monnaie effective courante.
Pendant la guerre, et nous l'avons dit déjà, la Compagnie fit une émission de billets; son crédit s'en trouva un peu plus mal, tellement même que la valeur de la piastre effective, qui était de 1 3 livres 1 2 sous, s éleva à 1 5 livres, proportion qui paraît s'être améliorée plus tard au retour de la paix, mais qui restait toujours considérable*
La principale production de l'île était le café : la Compagnie s'était obligée à en acheter des habitants 3,ooo,ooo de livres ou i,5oo tonneaux par an. Elle le payait 20 livres tournois les 5o kilog., et le revendait à Lorient 70 à 80 livres. Il est vrai que c'était pendant la guerre. Les captures de navires opérées par l'ennemi élevaient souvent au double le prix d'achat primitif. Du reste, le commerce était à peu près nul; la Compagnie, fort sévère à maintenir la prohibition de tout trafic avec l'Europe, en permettait un très limité avec l'Inde et Madagascar : les droits d'entrée étaient, dans ce cas, de 5 0/0. Après Saint-Denis et Saint-Paul, les autres centres de population n'étaient que de chétifs villages.
Quelques gens croient encore, dans l'île, qu'il
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existe un cycle des ouragans, ce qui ressemble fort à une pure imagination : ce n'est probablement pas dans un sens localisé que M. Poëy a établi la périodicité des cyclones. D'autres personnes, ici, soutiennent que le phénomène ne se reproduit pas trois années de suite. Les ouragans successifs de 1763, de 1764 et 1765 ont prouvé le contraire. Mais on eut bientôt de plus sérieuses préoccupations que les troubles atmosphériques; tous ces administrateurs, ces conseillers, ces employés, ce monde enfin qui vivait grassement et paresseusement à l'ombre des privilèges de la Compagnie, apprit subitement, le 4 juillet 1764, par un navire anglais, arrivé à Maurice, que la Compagnie avait fait banqueroute : le mot était dur. Tout d'abord, personne ne voulut y croire : et Ton eut quelques temps pour se prouver à soimême que la chose était impossible. Mais, le 28 novembre, il n'y eut plus de doute : le navire le Boscaiven, venant de File de France, faisait connaître la triste réalité des choses. Le roi, par arrêt de 1764, avait repris de la Compagnie le port de Lorient et les îles de France et de Bourbon : celles-ci devaient alors à la Compagnie 7,107,000 livres tournois. La rétrocession effective ne se réalisa qu'en 1767 : la Compagnie obtint plus tard, en 1770, outre
quittance de tout ce qu'elle devait au roi, i ,200,000 livres de rentes au principal de 3o, 000,000 pour prix de ce qu'elle abandonnait et qui comprenait ses réclamations sur ses débiteurs, quels qu'ils fussent, des îles de France et de Bourbon, de l'Inde et de Saint-Domingue. Le gouvernement royal se chargeait de la sorte d'une pénible liquidation; et comme les contestations étaient à prévoir, on eut soin d'attribuer aux ordonnateurs, ou intendants, la décision en premier et dernier ressort des débats relatifs à la liquidation. Le sieur Boutin, à qui fut confié le recouvrement des créances, s'en tira comme il put, et prit ensuite son temps pour justifier sa propre position. On le croyait débiteur, on exerça des poursuites; mais au mois de mars 1821, un arrêt d'apurement de la Cour des comptes, rendu avec sa succession, le déclara non seulement libéré, mais encore créancier de 1 1,941 fr. Ainsi, l'arrêt de rétrocession des îles au roi, étant du 8 avril 1764, ce ne fut que cinquante-sept ans après qu'on put considérer la Compagnie des Indes comme parfaitement oubliée.
Les années 1765 et 1766 furent nécessairement des années d'attente, de doute et d'inquiétudes. La Compagnie était morte, on le savait, et elle n'était pas remplacée administrativement;
aussi, pendant ce laps de temps, à peine trouvet-on quelques faits particuliers valant la peine d'être notés. Quoique la paix de 1763 fut signée, on fit beaucoup de difficultés pour recevoir à Saint-Paul le navire anglais le Bute, qui y relâcha avec des troupes et qui se trouvait encombré de malades. Ceux-ci furent enfin admis dans les hôpitaux : quant aux passagers, il leur fut interdit de sortir des limites de la ville. On craignaitl'espionnage, crainte salutaire qu 1 on n'a pas toujours eue, même en France.
Les Espagnols, nos alliés, furent, on le conçoit, traités tout autrement. On fit cordial accueil, on fournit des rafraîchissements au navire le Bonconseil qui avait fait escale à Saint- Paul; il portait cinq cents hommes de troupes à la destination de Manille, ville qui avait été prise et rançonnée, en 1762, par Sir William Draper, auquel Junius, précisément à l'occasion de cette rançon de Manille, a procuré une immortalité dont il aurait pu se passer.
En mars 1766 mourut, à l'île de France, M. Le Juge, conseiller au Conseil supérieur, auquel on s'obstine, sur la foi de paroles mal transmises et mal reproduites, à faire honneur de l'introduction, dans nos îles, d'une infinité d'arbres qu'il a pu y cultiver, mais qui n'ont pas été importés par ses soins.
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Thomas, dans son essai sur l'île Bourbon, ouvrage qui a obtenu, en 1827, le prix de statistique à l'Académie des Sciences, s'est notamment montré fort prodigue de ces couronnes d'acclimatation, si courues aujourd'hui, où Ton ne considère ni l'inutilité ni la nocuité de ce qu'on acclimate, pourvu qu'on puisse dire triomphalement : fat acclimaté.
Il était inutile de grossir les mérites de M. Le Juge : son mérite réel reste encore très suffisant : c'en est un incontestable à nos yeux de s'être occupé chez nous de l'agriculture coloniale à une époque où personne ne le faisait rationnellement et dans un but d'utilité publique.
Ajoutons que c'est bien à lui que nous devons un de nos meilleurs fruits, l'avocat (Lauruspersea). lien avait reçu quelques noyaux, en 1750, de M. Lesquelin, capitaine des navires de la Compagnie, lequel les avait pris dans une relâche au Brésil. L'arbre poussa avec une grande vigueur et donna ses premières fleurs en 1755. A l'égard du mangoustan, dont on fait aussi honneur à M. Le Juge, il n'a rien à y prétendre. On ne sait à quelle époque précise cet arbre a été introduit chez nous. Il croît si lentement, il fructifie si tard, qu'à le voir si peu répandu dans la colonie, on est tout porté à admettre qu'il s'y trouve depuis peu. Aussi
prétend-on que M. de Surville, capitaine de vaisseau et propriétaire d'une habitation dans la partie haute de Sainte-Marie, aurait rapporté de ses voyages dans l'archipel Indien, deux mangoustans qu'il aurait plantés chez lui où ils ne firent que languir et végéter péniblement jusqu'à ce que transportés, l'un chez M. Hubert, à Saint-Benoît, et l'autre chez M. Desilles, à Sainte-Suzanne, et placés dans un sol approprié, ils se développèrent et devinrent les souches de tous nos arbres actuels. Cette version nous rejetterait encore au delà de 1769, puisque c'est en cette année que Surville partit pour ses recherches dans la mer du Sud où il périt. Elle n'en est pas moins tout à fait inexacte. Le mangoustan existait et qui plus est, fructifiait à Bourbon dès 1754. Nous possédons, sous la date du 4 août de cette année, une lettre de M. Le Juge lui-même, dans laquelle il remercie M. Lagourgue, propriétaire à Bourbon, de lui avoir envoyé un plan de mangoustan : nous avions d'abord pensé que M. Le Juge, qui n'était pas tenu professionnellement de se bien connaître en botanique, avait été trompé par le son initial et par l'orthographe et qu'il avait confondu les mangues et les mangoustans, ainsi que nous avons entendu quelques vieux créoles le faire. Il n'en était pourtant rien : le
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conseiller savait très bien ce qu'il disait, £t dans un postscriptum de cette même lettre de 1754, comme dans une autre de 1755, il a grand soin de distinguer les deux fruits. C'est donc bien de Bourbon que l'arbre a passé à Maurice. Legentil, en 1770, en a vu un chez M mo Le Juge qui y végétait, dit-il, depuis i5 ans, ce qui nous reporte précisément a la date des envois faits par M. Lagourgue.
On ne connaît pas l'époque précise de l'introduction du cacaoyer aux îles Mascareignes. Un biographe assure que nous devons cet arbre à Sonnerat, ce qui paraît très vraisemblable. Il est certain, d'une part, que la Compagnie des Indes n'avait jamais porté son attention de ce côté et d'autre part que le cacaoyer était en pleine fructification à Bourbon vers l'année 1800 ou un peu avant. Sonnerat avait voyagé dans les mers de PInde postérieurement à 1768, époque de son arrivée à l'île de France. Il lui était donc très facile de se procurer des cacaoyers aux Philippines où les Espagnols les avaient introduits, par la voie d'Acapulco, peu après leur occupation de ces îles, en 1564. GemelliCareri, en 1696, constate qu'alors les cacaoyères y étaient étendues et leur production considérable. Nous préférons de beaucoup adopter comme Heu d'extraction, pour ce qui nous concerne,
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es Philippines plutôt que les Antilles avec lesquelles nos relations ont toujours été nulles.
Le cacao ne resta pas longtemps en faveur à Bourbon. En 1827, les statistiques officielles n'en font plus mention; à peine alors la consommation locale, d'ailleurs fort restreinte, était- , elle satisfaite. Depuis quelques années M. Adrien Bellier a, de nouveau, par la parole et par l'exemple, attiré l'attention sur cette branche intéressante de l'agriculture coloniale : ce sera un vrai service qu'il aura rendu au pays.
Un des derniers actes de l'administration de la Compagnie des Indes fut une nouvelle fixation de la valeur de la piastre qui était, comme nous l'avons dit, la monnaie effective courante dans la colonie. Elle fut tarifiée à 5 livres 7 sous 7 deniers, soit 5.37 centimes ce qui était fort approchant de la réalité. Il reste seulement à savoir quelle était, en ce moment, sa valeur relativement au papier de la Compagnie. A quelques années de là (i5 mars 1774), nous trouvons une décision portant que 768 livres 16 sous, monnaie de la Compagnie, valaient 1 , 1 3 1 livres 1 7 ^ sous tournois; ce rapport inverse est assez difficile à expliquer, car il est certain que le papier de la Compagnie était en déficit, et si nous comprenons bien les chiffres ci-dessus, ce déficit était de 68 0/0.
§ 3. — De la rétrocession