DES ILES JUSQU'A LA RÉVOLUTION
e 19 juillet 1767 on apprit à Bourbon l'arrivée, à l'île de France, de la flûte du I roi la Garonne, portant M. Dumas, gouverneur pour le roi des îles de France et de Bourbon, et celle du Dauphin, navire de la Compagnie sur lequel se trouvait M. Poivre, intendant pour le roi des deux îles, et M. de Crémont, subdélégué de l'intendant et président du Conseil supérieur de Bourbon. M. Dumas ne resta|quepeu de temps à File de France : il se querella tout d'abord assez maladroitement avec ses administrés, de sorte qu'on fut obligé de le rappeler au bout d'une année.
Poivre, au contraire, sut parfaitement se faire accueillir; son existence, jusque-là, avait été assez accidentée. Entré d'abord au service de la Compagnie, il se rendit en Chine, où une lettre écrite en chinois et qu'il remit naïvement aux mandarins comme lettre de recommandation, tandis que c'était une dénonciation, pensa
lui coûter cher. Il perdit ensuite le bras dans un combat naval et dut renoncer à l'état ecclésiastique en même temps qu'à la peinture dont il faisait ses délices. Il voyagea en Cochinchine et finalement fut choisi par le duc de Choiseul comme intendant des îles de France et de Bourbon, où il a laissé la réputation que lui garantissaient ses solides connaissances et sa haute probité. Il entretenait une correspondance suivie avec le subdélégué de Bourbon. Ses lettres, toutes écrites par lui-même et de la main gauche, existent en assez grand nombre aux archives coloniales. Ce sont des modèles de sens et de précision et quiconque les a vues ne peut être qu'étonné du ton un peu emphatique et déclamatoire qu'il a adopté dans les mémoires publiés sous son nom. Il est vrai , que c'était le genre à la mode, genre philosophique que nous trouvons fort niais quand nous songeons à ce qui s'en est suivi.
Le I er novembre 1767, M. de Bellecombe arriva à Saint- Denis et reprit, comme gouverneur, possession de l'île au nom du roi. Peu s'en est fallu que son administration n'ait été de courte durée : dès le 22 du même mois, il voulut se rendre à Saint-Paul en passant par la plaine des Cafres, mais surpris en route par un ouragan, le plus hâtif que Ton connaisse, il
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eut personnellement beaucoup à souffrir et perdit deux hommes de sa suite, morts de froid. M. de Bellecombe était un gentilhomme de belles manières et de hautes façons ; du reste, intrépide militaire. Il passa plus tard au gouvernement de Pondichéry. Il était en cette ville en 1778, avec le trop fameux Barras, lorsque les Anglais, forts de 20,000 hommes, vinrent l'attaquer sans déclaration de guerre. La défense fut brillante et fit le plus grand honneur à M. de Bellecombe qui, bien que pris à l'improviste, nerendit la ville qu'après soixante-dix jours de tranchée ouverte.
Le roi, en reprenant les îles de France et de Bourbon, en avait réglé le gouvernement civil par son ordonnance du 27 septembre 1766, que M. de Bellecombe fit enregistrer à Saint- Denis le i3 novembre 1767. La subordination de Bourbon à 111e de France, sans y être formellement exprimée, résulte néanmoins de l'ensemble des dispositions. Du reste, chaque colonie eut un gouverneur et un intendant. Les pouvoirs du gouverneur étaient fort étendus, mais l'intendant avait des attributions exclusives sur tout ce qui concernait l'administration et la distribution des fonds : il ordonnait seul les levées de deniers pour les dépenses
annuelles des quartiers et des paroisses; en
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outre , il était président du conseil supérieur, quoique celui-ci eût perdu tout caractère administratif. A Bourbon, le gouverneur eut le titre de commandant particulier et l'intendant celui de commissaire-ordonnateur ou de subdélégué. Comme moyen de transition entre le gouvernement du roi et celui de la Compagnie, on ménagea une ordonnance à la date du 20 septembre 1 766 qui maintenait à la Compagnie, ou à ce qui restait de la compagnie, le droit exclusif de fournir aux îles les marchandises d'Europe ; seulement on se précautionna et on ne voulut pas livrer les colons à la cupidité du privilège; les marchandises diverses furent classées scion leur nature et la compagnie ne put dépasser, dans ses ventes, un tant pour cent au-dessus du prix de facture : c'était, selon les classes, cent pour cent, 80 5oet3o pour cent. Certes, il y avait là bien de quoi satisfaire sinon les colons du moins la Compagnie. Celleci, en revanche, fut astreinte à payer les denrées des habitants, non plus en papier, comme précédemment, mais en argent de France ou en piastres d'Espagne, à cinq livres six sous Tune. Tout ceci ne concernait que le commerce avec l'Europe. Quant au commerce d'Inde en Inde, qui comprenait les relations directes des îles avec les comptoirs, la liberté fut ac-
cordée pleine et entière par l'ordonnance du 29 novembre 1766. Toutefois, et malgré les avantages qui lui avaient été maintenus, la Compagnie, faute de fonds, ne put rien fournir, ni aux îles ni aux comptoirs, comme elle s'y était obligée : les nationaux domiciliés dans ces régions s'effrayaient déjà , car les objets de première nécessité allaient leur manquer. La Compagnie esseyait bien de contracter un emprunt, mais la chose tirait en longueur et était d'une réussite rien moins que certaine. Cependant il y avait urgence. Aussi le gouvernement prit-il, de guerre lasse, le parti auquel il aurait dû s'arrêter depuis longtemps, de retirer finalement et absolument à la compagnie tous ses privilèges, et de rendre aux sujets du roi, sans exception, la liberté entière du commerce : ce qui fut fait par les arrêts du conseil du i3 août et 6 septembre 1769.
La Compagnie avait créé un papier monnaie sous le nom de billets de caisse, auxquels étaient venus s'adjoindre des récépissés, des ordonnances et autres titres. Le tout cessa d'avoir cours parmi leshabitants àdaterdu 1 3 novembre 1 767, quoique devant encore, en toute justice, être reçu au pair dans les magasins de la Compagnie, qui, ainsi que nous venons de le dire, avait, à cette date, conservé un privilège d'im-
portation. En outre, comme moyen direct de libération, on laissa aux détenteurs des valeurs le choix d'être payés en marchandises que la Compagnie expédierait aux îles et qu'elle n'a jamais expédiées, ou en lettres de change sur son caissier à Paris, lesquelles, acceptées à G mois de vue, n'étaient payées ou payables qu'en rentes ou promesses de rentes constituées à 4 % . En même temps, et vu l'absence ou l'insuffisance du numéraire effectif, le gouvernement fit frapper spécialement pour les îles une certaine quantité de pièces de six liards (7 centimes 1/2) et créa 25o,ooo livres de monnaie de carte, au timbre particulier de Bourbon, afin de remplacer , dans le mouvement des affaires, les billets de la compagnie au-dessous de 25 francs et cette monnaie de carte, remarquons-le, portait l'énonciation, valeur en numéraire des îles de France et de Bourbon.
Déjà, en effet, la distinction existait entre l'argent faible ou des îles, et l'argent fort ou de France, les édits, et notamment celui du 20 septembre 1769, ont soin de spécifier que l'argent fort valait le double de l'argent colonial.
Les diverses dispositions financières qui précèdent, toutes aujourd'hui d'un bien médiocre intérêt, résultent de l'édit de décembre 1 766 et des lettres-patentes du i5 janvier 1767, actes
qui furent enregistrés à Bourbon le i3 novembre 1767. Ils n'améliorèrent pas beaucoup les choses. La monnaie de carte de 1 767 ne tarda pas à devenir ou insuffisante ou incommode.
Le gouvernement métropolitain jugea bon de la supprimer et de la remplacer par une autre au chiffre total, bientôt dépassé, de 2 millions pour les deux îles, avec faculté de remboursement en traites sur France : c'était une innovation et une facilité; néanmoins, ce papier perdit bientôt de sa valeur et l'agiotage s'en mêla. Les capitalistes achetaient du papier au cours de la dépréciation et l'échangeant contre des mandats du trésor, ils en touchaient le montant intégral à Paris. Pour remédier à cet abus, on prescrivit le brûlement de tout le papier-monnaie existant dans les caisses du roi le 3i décembre 1 781, et la conversion de celui qui restait aux mains des particuliers en récépissés payables à Paris, fin des années 1782, 83, 84 et 1785 à compter de laquelle dernière époque, tout le papier non converti demeurerait sans valeur. Cette menace était de bonne prévoyance, car le paiement des premiers récépissés ayant éprouvé quelques retards, on prit l'alarme et on montra peu d'empressement à convertir, si bien que du I er janvier 1782 au 25 mai 1784, le chiffre des
échanges du papier-monnaie contre des mandats ne dépassa point à Bourbon, la somme de 223,872 livres, bien qu'à File de France il eût été de 3 millions. En 1789 tout le papier avait été retiré, mais il en était résulté, disaient les administrateurs, un tel embarras dans les affaires, que les habitants en réclamaient le rétablissement. Ces habitants ne tardèrent pas à être pleinement satisfaits et le papier de la République, appelé chez nous billets Malartic, qui arriva trois ans après, leur fit envisager les choses sous un jour absolument nouveau.
Pour conclure : après la Compagnie, qui avait mis en circulation une masse de papiers dont les porteurs ont été victimes, le gouvernement royal a marché de 1767 à 1789 à l'aide également du crédit; mais son papier, malgré quelques défaillances, a été intégralement retiré et remboursé.
La colonie n'en est pas moins restée dans un état permanent de souffrance financière par l'existence seule du papier, surtout par l'instabilité de la valeur de la piastre effective. Quant à celle-ci, il serait fastidieux de rappeler tout au long ses vicissitudes chez nous. Finissonsen avec elle au moyen de quelques indications sommaires et anticipons un peu sur les dates. Notons bien, en même temps, qu'il ne s'agit
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jamais de la piastre simple [peso sencillo) ne valant que 1 5 réaux, mais toujours de la piastre forte [peso ftierté) de 20 réaux, vulgairement appelée piastre gourde.
En 1729, le Conseil d'État s en était occupé, nous l'avons déjà dit.
En juillet 17Ô9, elle fut tarifiée à 5 livres 5 sous 7 deniers. Deux ans après (septembre 1771), un édit promulgué seulement en décembre 1772, soit en totalité soit en partie, lui attribua le caractère de monnaie légale au cours exorbitant de 6 livres; en 1781, on la ramena à 5 livres 8 sous, soit 5 fr. 40, alors que sa valeur réelle était de 5 fr. 43, pour tout ce qui avait été frappé depuis Tannée 1 772, date de la refonte générale des monnaies en Espagne. Bientôt (i er septembre 1783) elle ne dut plus être considérée que comme simple marchandise, admise de gré à gré dans les paiements au cours de la place; un arrêt du Conseil supérieur, du 8 août 1786, expliqua les choses en ce sens que la piastre avait monétairement cours forcé, bien que sa valeur fût variable. C'est évidemment cette instabilité de valeur qui amena l'usage de la piastre de compte à 10 livres coloniales, soit 5 fr. l'une, dont l'arrêt que nous venons de citer fait mention le premier, et qui, se divisant en cents
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comme le dollar américain, n'a cédé qu'avec peine devant la loi métropolitaine sur le système métrique.
L'étape finale de la piastre effective d'Espagne fut au 17 avril 1819; une ordonnance locale de ce jour lui donna la valeur qu'elle a toujours conservée depuis, de 5 fr. 5o, valeur de trop peu supérieure à la réalité pour former un obstacle à la réexportation. Elle n'est plus que simple marchandise depuis que les agents de la République (2 juin 1879) l'ont démonétisée avec les roupies de l'Inde anglaise qui formaient en grande abondance la base de notre circulation monétaire, et qui, étant au titre de 916 millièmes furent reprises par le gouvernement en échange obligatoire de monnaies divisionnaires françaises au titre de 835 millièmes.
La piastre n'était pas absolument la seule monnaie effective que nous eussions, nous recevions quelques pièces de l'Inde. Pondichéry avait alors un hôtel des monnaies. Le sieur Monneron, l'un des trois frères qui ont fait parler d'eux pendant la Révolution, au moyen des pièces de cuivre qu'ils firent frapper et qui prirent le nom de monneron, s'était préoccupé de procurer des espèces courantes aux colonies; en 1785, il s'entendit avec M. deSouillac, alors gouverneur de Pondichéry, et celui-ci expédia
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aux îles 1 80,000 francs en fanons qui furent mis en circulation sur le pied de 16 à la piastre, quoiqu'il en fallût 17 pour représenter la piastre effective. Il s'agissait probablement de la piastre de compte. Cette opération ne fut point renouvelée ; le ministère ne blâma pas M. de Souillac, mais il voulut prendre de nouveaux renseignements, et promit, Tannée suivante, des envois de numéraire : ceux-ci, on le croira sans peine, n'eurent jamais lieu; 1786 était déjà trop près de 1789.
Le i3 novembre 1767, M. de Bellecombe rendit exécutoire l'ordonnance du roi du 1 5 septembre 1 766 sur les paroisses et hôpitaux de l'île Bourbon. Cet acte a son importance, et fait bien voir qu'alors on était regardant à l'égard du clergé, mais, bien entendu, sans sotte et brutale inimitié. Il place tout d'abord ce qui concerne la religion et ses ministres dans la compétence du gouverneur et de l'intendant; il est vrai qu'il n'existait aux colonies que des préfets apostoliques : il prohibe surtout la publication de tout bref de la cour de Rome sans l'autorisation du roi , à l'exception des brefs de simple pénitencerie, c'est-à-dire du tribunal ou conseil de la cour de Rome dans lequel s'examinent les grâces et dispenses secrètes qui regardent la conscience.
Le même acte ordonna rétablissement des fabriques dans les diverses paroisses de l'île, en détermina les attributions, et surtout prescrivit la tenue, dans chaque paroisse, des registres pour les mariages, les naissances et les sépultures. Ces registres existaient déjà, mais ce que voulut l'ordonnance, c'est qu'ils fussent rédigés en triples originaux dont l'un demeurait dans la paroisse, l'autre avait était déposé au greffe du tribunal, et le troisième envoyé au ministère de la marine, absolument comme les choses se pratiquent aujourd'hui pour les registres de l'état civil, sauf que les registres curiaux renfermaient cumulativement les actes de toute nature.
Les nouveaux administrateurs de la colonie eurent fort à faire à leur rentrée en fonction. Il est vrai que, dégagés de cette pensée de lucre qui dominait la Compagnie des Indes, ils avaient la pleine liberté de leurs mouvements pour l'application des principes du gouvernement royal, principes qui se posaient haut. Les prétentions des médiocrités, les cupidités des besoigneux n'arrivaient pas jusqu'à la chose publique, et ne se substituaient pas à l'intérêt général; aussi ce gouvernement, à toute époque, paraît-il avoir été celui qui a donné aux colonies le plus de prospérité.
Un des premiers soins de MM. de Bellecombe et de Crémont fut de réorganiser la caisse communale créée d'abord et principalement en vue de la répression des esclaves fugitifs, alors fort nombreux et fort dangereux ; les choses s'étaient, à la vérité, depuis quelque temps, un peu modifiées; mais, en revanche, le cercle des obligations et des dépenses s'était beaucoup élargi. Une ordonnance du 18 juillet 1 768 statua sur le personnel aussi bien que sur la partie financière des communes. Les cinq quartiers existants, nous ne disons pas les paroisses, élisaient chacun deux députés à la pluralité des voix des habitants ; les conditions de l'électorat ne sont pas connues, mais nous soupçonnons que le vote universel n'était pas admis. Ces dix députés avaient des fonctions générales et des fonctions locales. Au premier titre, il s'assemblaient à Saint-Denis, trois fois par an, pour traiter avec l'intendant ou commissaire-ordonnateur de tout ce qui concernait l'ensemble de la colonie, à peu près comme si aujourd'hui les maires et leurs adjoints composaient seuls le Conseil général. Les fonctions locales consistaient à dresser, paroisse par paroisse, les recensements de la population, à encaisser les fonds communaux et à les transmettre au receveur général à Saint-Denis, enfin à exécuter
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les ordres et les instructions des intendants.
Les dépenses communales obligatoires étaient nombreuses et embrassaient, en dehors du service des détachements, toujours indispensables, l'entretien des églises et des presbytères et le maintien d'une école primaire dans chaque quartier. Sainte-Suzanne, Saint-Denis, Saint-Paul, Saint-Benoît, Saint-Pierre étaient quartiers et en même temps paroisses; Saint- André, Sainte-Marie et Saint-Louis étaient simples paroisses; il n'était pas encore question de Saint-Leu, de Sainte- Rose, ni de Saint- Joseph et encore moins de Saint-Philippe.
En 1787 il y avait eu changement. On ne parle pas encore des nouvelles communes, mais il y avait un garde-magasin et un bureau de poste à Saint-Leu, un commis aux recettes et même un notaire au quai de la Rose et enfin encore un notaire à Manapany. Les quartiers étaient pourvus chacun d'un commandant.
Toutes les paroisses, naturellement, avaient leur fabrique déjà organisée conformément à ce qui avait été prescrit par l'ordonnance royale du 1 5 septembre 1766. M. de Crémont, l'ordonnateur, ne perdit pas de temps. Dès le 29 août 1 770, il convoqua à Saint-Denis les députés des quartiers dont l'élection avait été constatée par actes notariés. Cette première réunion fut em-
ployée surtout à prendre des arrangements pour donner la dernière main à l'établissement de la commune générale et pour s'assurer d'un bon fonctionnement; un impôt de capitation de 3 francs par tête d'esclave fut voté et, dès le mois suivant, le gouvernement en ordonnait la perception. La commune générale était à peu près ce que nous nommons aujourd'hui l'administration coloniale, par opposition à l'administration supérieure ou gouvernementale et aux administrations communales. C'est par suite de la même idée que nous avons eu, longtemps après, un budget local et un budget général, celui-ci comprenant les dépenses à la charge de la métropole. La force des choses commande incessamment-, les temps n'y font rien, c'est toujours, sauf le nom de l'Etat, le département, la commune.
En septembre 1 769, ainsi que nous l'avons déjà dit, on enlevait finalement à la Compagnie son privilège, et on ouvrait à tous les citoyens le commerce libre avec la métropole. En revanche, on frappa les denrées des îles de droits de douane à leur entrée en France. Ces droits furent fixés à 3 0/0 de la valeur probablement. Les marchandises de l'Inde et de Chine payaient 5 0/0. Tout cela n'étaitpas exorbitant :
nous en sommes aux regrets et Dieu sait s'ils
sont motivés. Le premier droit de sortie sur le café est de 1771 : il fut fixé d'abord à un sou par livre, mais doublé fort peu de temps après, sous ce prétexte que le prix de la denrée avait beaucoup augmenté. Le Conseil supérieur de File de France fit des remontrances à cet égard ; elles ne furent pas écoutées.
A la même date de 1769, le maïs, qui était la base de l'alimentation locale, valait, à Bourbon, 5 fr. les 5o kilog. et le riz en paille 9 fr., ce qui était fort cher ; il est vrai que le riz était pour ainsi dire une nourriture de luxe. Il est étonnant que Poivre, qui, dans ses voyages, avait porté une attention très particulière au ri\ sec de Cochinchine et qui en avait publié tous les avantages, ne se soit pas efforcé , pendant son administration, d'en faire admettre et d'en soutenir la culture aux îles. C'était à la production du blé que le gouvernement poussait la population. Toutes les communes n'en produisaient pas et Sainte-Suzanne était de ce nombre. Poivre défendait, pour ce motif (février 1770), qu'on y construisît des magasins. Ceux qu'on voit à Saint-Benoît, à Saint-Leu et à Saint-Pierre et qui tous ont été détournés de leur destination primitive, sont dus au gouvernement royal qui y recevait en dépôt les grains avant qu'ils fussent transportés à l'île de France.
Ces grains étaient payés aux producteurs au chef-lieu, c'est-à-dire à Saint-Denis, ce qui était un embarras et une difficulté. Poivre y avisa-, il voulut qu'il y eût dans les communes des fonds déposés chez les notaires ou officiers publics au moyen desquels les paiements pussent se faire sans déplacement des vendeurs. Plus de dix ans après (1781), le paiement des céréales de toute nature, déposées dans les magasins du roi et achetées par lui à un prix déterminé mais non forcé, se faisait moitié en espèces et moitié en traites, à trois et six mois vue.
Cest le 25 juin 1770 qu'eut lieu l'introduction définitive des arbres à épices aux îles de France et de Bourbon. Depuis longtemps l'attention se portait de ce côté; deux fois déjà on avait échoué. Poivre prit part à toutes les entreprises soit de pensée soit de personne. En 1749, il fut envoyé par la Compagnie des Indes à Manille avec mission secrète de se procurer des arbres à épices. Il ne put rapporter, en 1752, que cinq plants de muscadier et des semences en assez grand nombre. Il n'avait rien pu obtenir quant aux girofliers. Les plants apportés périrent : les semences ne réussirent pas; tout fut à recommencer. En 1764, Bouvet de Lozier, alors gouverneur, renvoya Poivre
dans l'archipel. Le voyageur était de retour en iy55, et offrait au Conseil supérieur d'administration des arbres qui furent reconnus des épices fines, mais qui ne réussirent pas plus que les précédents. On accusa Aublet , auteur d'un ouvrage très estimé, intitulé Plantes de la Guyane, et alors pharmacien et jardinier du gouvernement, à File de France, d'avoir fait périr les muscadiers de Poivre. Il est vrai qu'Aublet en parle très dédaigneusement et qu'il leur dénie la qualité de vraie muscadiers.
De toute façon, il demeure certain que les tentatives personnelles de Poivre n'avaient produit aucun résultat utile et sérieux lorsqu'il arriva comme intendant aux îles, en 1767; aussi s'empressa-t-il de les renouveler, secondé (l'équité veut qu'on le dise) par M. Desroches, gouverneur général. Le 18 mai 1769, il fit partir la corvette le Vigilant, commandée par M. de Trémigon, lieutenant de vaisseau, et le bateau V Étoile du Matin, commandé par M. d'Etchevery, lieutenant de frégate. Prévost, ancien écrivain de la Compagnie, qui parlait bien le malais, fut adjoint à ces officiers. On alla d'abord à Manille d'où on ne remit à la voile que le i5 janvier 1770. Jusqu'au 10 mars, on fit en commun et sans succès la recherche
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des arbres à épices. Enfin les navires se séparèrent. M. de Trémigon se dirigea sur Timor, M. d'Etchevery, accompagné de Prévost, se rendit à Céram où il arriva le 1 5 mars. Après plusieurs courses et bien des efforts inutiles, il eut la bonne chance de se mettre en communication avec un Hollandais, instruit en hydrographie, vivant isolé et surtout ayant de légitimes griefs contre ses compatriotes, ce qui, à notre avis, ne serait pas une excuse pour ses révélations. La patrie, même ingrate, est toujours la patrie. Cet homme fournit à d'Etchevery des renseignements tels, que celui-ci se rendit à File de Geby, dans le voisinage de Céram, où, en flattant adroitement les animosités que le roi ou chef de l'île entretenait contre les Hollandais, il en obtint, ainsi que du roi de Patang (autre île voisine), une quantité très satisfaisante de noix et de plants de muscadiers et de baies de girofle, celles-ci provenant exclusivement de Patang. D'Etchevery, après avoir quitté les Moluques et passant par le détroit de Bantan ou de la Sonde, fut abordé par cinq navires hollandais, gardes-côtes, qui l'interrogèrent : il répondit en homme d'esprit, et donna complètement le change à ces dangereux curieux. Enfin, il arriva au Port-Louis sain et sauf, lui et ses arbres, le 25 juin 1770.
Les Hollandais eurent le bon esprit de ne pas se plaindre d'un fait qui leur était préjudiciable, mais aussi qui était irrémédiable : on ménagea leur amour-propre, et M. de Sartines, lieutenant général de la police, eut soin de veiller à ce qu'on parlât le moins possible, en France, des végétaux nouvellement introduits aux îles (i). Mais ici on prétendit bien ne pas partager la bonne fortune, et dès le 27 juillet, vingt-deux jours seulement après l'arrivée de d'Etchevery, une ordonnance fut rendue pour prohiber, sous des peines très sévères, l'exportation des graines ou des arbres à épices. Cétait assez puéril; bien plus sagement se rappelat-on les insuccès précédents et sut-on se prémunir contre les manœuvres étrangères et secrètes, en attachant une très forte pénalité à toute tentative de destruction des arbres importés.
En 1778, on écrivait à Paris que les girofliers réussissaient mieux à Bourbon qu'à l'île de France; il est vrai que dans cette dernière île, Séré, directeur du jardin public, avait assez mal imaginé de les mutiler pour les multiplier de boutures (2). En dépit d'un si rude procédé, il obtint cependant quelques clous de girofle
(1) Mémoires secrets, juin 1778.
(2) Ibid.
en 1777, et Tannée suivante, quelques muscades. Comme primeur, c'était bien, comme conséquence ce fut peu de chose : à Bourbon il en fut autrement et plus sérieusement. Nous n'avons pas la date précise de la première fructification du giroflier chez nous. Tout au plus faut-il donner comme un simple ouï-dire qu'elle eut lieu chez le sieur Lecomte, chirurgien du gouvernement, et sur son habitation au quartier Saint-Denis. Ce qui est beaucoup plus positif, c'est la participation très active et très efficace de M. Joseph Hubert, propriétaire à Saint- Benoît, à la naturalisation du giroflier et à l'extension de sa culture dans cette colonie. Poivre, quoique on ait dit le contraire, envoya à Bourbon, dès l'origine, quelques-uns des plants qu'il avait reçus des Moluques.
Trois ou quatre girofliers furent confiés à M. Joseph Hubert; il les planta sur son habitation au Bras-Mussard, à Saint- Benoît, mais il n'en put sauver qu'un seul qui fut le générateur de tous ceux qui, plus tard, couvrirent en quelque sorte la partie du Vent. Aujourd'hui que le giroflier est à peu près détrôné chez nous, on lésinerait sur l'éloge; pour l'époque où se reporte le fait, il n'y a point à hésiter sur l'importance du service que M. Hubert rendit alors au pays. Celui-ci ne s'y trompa point, il paya
de reconnaissance et voulut même qu'uni peu de pittoresque, une quasi-légende, vînt embellir les choses. Le giroflier que M. Hubert avait pu mener à bien était l'objet de toute sa sollicitude. Il avait affecté un noir à la garde de cet arbre précieux qui déjà avait atteint près de 4 mètres, et qu'une grille solide défendait de toute atteinte malfaisante. Une nuit, cependant, M. Hubert est tout à coup réveillé par les mugissements de l'ouragan : sauter du lit, courir au verger, fut pour lui l'affaire d'un moment. Il vit alors qu'il aimait son giroflier beaucoup moins que ne le faisait l'esclave constitué gardien. Ce dernier, aux premières raffales du vent, avait saisi l'arbre de ses bras nerveux et l'arcboutait contre la tempête. C'était plus que du zèle, c'était du fanatisme. M. Hubert le comprit bien : touché au cœur, il affranchit l'esclave immédiatement. Longtemps après l'arbre dépérit et mourut; M. Hubert le suivit encore de son affection ; il fit élever sur la place même où avait vécu son protégé une stèle commémorative qu'il appela ou laissa appeler le tombeau du giroflier.
A l'égard du muscadier il n'y a pas d'incertitude, M. Sicre de Fonbrune, fils du colonel Sicre (Siker) qui commandait nos troupes à la prise de Madras par Labourdonnais, et pro-
priétaire d'une habitation située au Bras-Mussard, à Saint-Benoît, offrit, le 25 février 1785, aux administrateurs de Souville et Mottais, la première muscade récoltée dans l'île. Le gouvernement avait promis deux noirs à l'agriculteur chez lequel le fait aurait lieu : ils furent remis en décembre de Tannée suivante aux exécuteurs testamentaires de M. Sicre alors décédé.
Parmi les autres arbres que Poivre introduisit aux colonies on compte ordinairement le rima franc, ce qui n'est pas parfaitement exact. Nous devons cet arbre, d'une utilité d'ailleurs assez restreinte, à Sonnerat, voyageur et naturaliste distingué, que M. Poivre, dont il était parent, avait mené avec lui aux îles.
A l'égard du rima cultivé ou fruit à pain,
arbre d'une toute autre importance domestique,
bien que les voyageurs, dans l'extrême Orient,
et notamment des navigateurs anglais, en 1678,
en eussent signalé l'existence aux Mariannes
et même aux Moluques, il ne prit cependant
faveur chez les Européens qu'après que Bou-
gainville et Cook l'eurent fait figurer dans leurs
descriptions enthousiastes d'Otaïti ; aussi et tout
naturellement M. d'Entrecasteaux, pendant son
voyage à la recherche de Lapeyrouse, en fît
KJO SIMPLES RENSEIGNEMENTS
mettre quelques plants à son bord, et les confia à Labillardière, autre savant botaniste, qu'il avait avec lui. M. d'Entrecasteaux étant mort, comme on sait, quelques jours avant d'arriver à Batavia, des plants de fruit à pain furent débarqués dans cette ville. L'amiral Sercey les y trouva, les recueillit, et les porta à l'île de France en 1797.
En 1 77 1 , deux édits des mois d'octobre et de novembre, enregistrés seulement à Bourbon, en décembre de l'année suivante, refondirent complètement l'organisation judiciaire aux îles. Le Conseil supérieur, qui connaissait souverainement, en première et seconde instance, de tous les procès civils et criminels, fut supprimé. Il y avait impossibilité de le tenir constamment réuni , attendu que ses membres ne recevaient aucun appointement, et de fait, jusqu'en 1781, il ne fut nullement question d'argent : quatre ans seulement après, nous trouvons un corps judiciaire bien et dûment rétribué.
Les deux degrés furent établis par les édits que nous venons de citer. En première instance, on eut une juridiction royale, composée d'un juge, d'un lieutenant de juge, remplaçant celui-ci, mais ne siégeant jamais avec lui, d'un procureur du roi et d'un greffier. Pour l'appel,
ce fut un nouveau Conseil supérieur, composé du gouverneur, de l'intendant, de six conseillers titulaires, d'un procureur général avec un substitut et d'un greffier.
L'enregistrement des édits et ordonnances, qui valait promulgation, se faisait d'abord au Conseil supérieur de File de France; copie était envoyée par le gouverneur de cette dernière île au Conseil supérieur de Bourbon, lequel était tenu de se conformer auxdits édits, ordonnances, etc., sans pouvoir en délibérer, cfest-à-dire faire des remontrances, à peine de prise à partie.
Plus tard on reconnut que le gouverneur, toujours militaire, n'était pas précisément à sa place dans un corps judiciaire, et l'intendant fut institué président du Conseil. Tout cela était bien, sans doute, malheureusement la correspondance du ministre de la marine constatait, dix ans après, en 1781, que la création d'une juridiction royale avait considérablement multiplié le nombre des procès. Il en sera toujours ainsi : la proximité du juge fait le plaideur.
En même temps qu'on remaniait l'organisation judiciaire et qu'on l'assimilait, sur beaucoup de points, à celle de la métropole, on pensa à sauvegarder les actes publics d'outre-mer et à les mettre à l'abri des éventualités
coloniales. L'édit de juin 1776, enregistré à Bourbon le 8 avril suivant, créa le dépôt des chartes de Versailles où étaient adressés, au moyen d'un double original, obligatoirement rédigé par les officiers publics, tous les actes passés aux colonies. Cet édit, dont la prévoyante sagesse se révéla lorsqu'il s'est agi de régler l'indemnité de Saint-Domingue, cessa, ou à peu près, d'être exécuté pendant la révolution et tout naturellement ne le fut plus du tout pendant l'occupation anglaise. Une ordonnance locale, rendue probablement en vertu d'instructions ministérielles, le 20 juillet 181 9, lui donna en quelque sorte une nouvelle vie et en étendit même les termes; ainsi les registres hypothécaires dont il ne pouvait être question en 1776, furent astreints à l'obligation du double original. Suspendue un moment, pour ce qui concernait la copie des actes anciens, l'ordonnance fut remise en pleine vigueur le 3 avril 1821.
En 1776, M. de Steinauër, qui avait remplacé M. de Bellecombe, comme gouverneur, le fut lui-même par M. de Souville, toujours avec M. de Crémont pour intendant. Ces deux administrateurs opérèrent, à partir du i cr janvier 1777, une division territoriale du quartier Saint-Paul, et fondèrent la commune de Saint-
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Leu dans les limites qu'elle a aujourd'hui. Il ne s'agissait pas d'un quartier, mais d'une simple paroisse. La localité avait pris une certaine importance et s'accrut si bien, qu'en 1794 ou environ, Saint-Pierre, par son conseil municipal, acceptait sans difficulté l'affirmation de son infériorité matérielle et financière relativement à Saint-Leu (1).
Nous faisions alors la guerre aux Anglais, et nous la faisions bien : Suffren était dans l'Inde. Nos créoles payaient de leurs personnes. En 1 78 1 , M. Lagourgue orgarnisa un corps de cent quarante-neuf volontaires dont la solde, officiers compris, ne s'élevait qu'à 5 1 ,834 livres. Ils furent mis sous les ordres immédiats de M. Monvert et firent dans l'armée de l'Inde, commandée par M. Duchemin, maréchal de camp, les campagnes de 1782 et 1783. Plu-
(1) Le 17 janvier de la même année 1 776 est né, en la
ville de Saint-Denis, François Gédéon Bailly, comte de Monthion, général de division. Sa carrière militaire, depuis 1793 jusqu'en i8i5,a été des plus brillantes : il s'est trouvé aux batailles de Marengo, d'Austerlitz, d'Eckmûhl, d'Essling, de Wagram, de la Moskowa, de Lutzen, etc. ; sa fille a épousé le général comte Pajol, qui en dehors d'une vie militaire bien remplie, s'est fait connaître par des ouvrages historiques et par des œuvres de sculpture fort remarqués. A la suite d'un voyage entrepris par ordre du gouvernement, il a publié un magnifique atlas renfermant tous les types de l'armée russe.
sieurs même prirent aux opérations de Suffren lorsqu'après un combat opiniâtre et à succès indécis, il atteignit son but de faire lever le siège de Goudelour en allant, par une manœuvre savante, mouiller à la place que les Anglais occupaient devant la ville.
C'était fort bien sans doute de recruter des volontaires à Bourbon, mais ce qui n'était pas si bien, c'était de toujours sacrifier cette dernière île à sa voisine-, ainsi, en septembre 1 78 1 , M. de Souillac se faisait, sans autre façon, envoyer deux cents des meilleurs noirs qui se trouvaient dans les ateliers du roi, à Bourbon, et cela, lorsque cette dernière colonie n'avait pas une route tolérable. Le procédé valut avertissement, et MM. de Souville et Mottais de Narbonne, bons administrateurs l'un et l'autre, engagèrent les habitants à se créer des ateliers communaux qui ne pussent leur être enlevés ; après quelques hésitations, ils en vinrent à leurs fins, en décembre 1784. Ces ateliers communaux furent créés et affectés à tous les travaux de la grande voirie; à l'égard des chemins, qu'aux termes d'un jugement du tribunal terrier du... décembre 1783, les propriétaires devaient à leurs bornes ou de traverse sur leurs terres, ils étaient, pour leur entretien, à la charge propre de l'habitant. Les noirs des
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communes devaient encore aider à rembarquement des grains destinés à Pile de France, opération qui se trouvait constamment entravée par le défaut de bras dans les quartiers autres que Saint-Denis. Le dessein des admi- . nistrateurs était d'arriver à la suppression des journées de corvées, une des charges les plus déplaisantes de la propriété foncière, et qui, néanmoins, continuaient à être demandées bien longtemps encore après. Elles étaient, dans l'origine, calculées sur le pied de quatre journées par esclave. Plus tard et seulement entre 1 820 et 1 83o, on les réduisit à 2, mais toujours sur le total des noirs recensés, tandis que pour la perception de l'impôt de capitation on avait cessé de faire entrer en ligne de compte tous les esclaves non compris entre 14 et 60 ans.
Avant 1 784, le seul quartier de la rivière d'Abord avait un atelier de soixante-quatre hommes qu'il s'était procuré au moyen d'une taxe spéciale. Partout ailleurs les choses étaient à créer. Les quartiers du Vent, Saint-Denis, Sainte-Suzanne, et Saint- Benoît, se formèrent chacun un atelier de soixante hommes, au moyen d'un legs de 60,000 fr. que leur avait fait M. Rondic, ancien conseiller du Conseil supérieur, avec affectation positive, et encore au moyen d'une taxe
lijG SIMPLES RENSEIGNEMENTS
spéciale de 3osous par tête de noir, votée par les députés de ces quartiers réunis à Saint-Denis.
A Saint-Paul, il fallut tout demander à l'impôt*, en outre, l'atelier devant desservir Saint- Paul et le repos de Laleu (Saint- Leu), ne pouvait être moindre de quatre-vingts hommes. Les documents officiels mentionnent que les habitants de ce quartier, qui étaient les plus nombreux et les plus aisés de l'île, furent assemblés et consentirent pour trois ans et par tête d'esclave, à une taxe de 3o sous, dont le gouvernement consentit à faire l'avance. Ces assemblées d'habitants étaient de règle dès qu'il s'agissait d'un intérêt communal. L'ordonnateur autorisait, le commandant de quartier présidait, et un notaire dressait le procès-verbal que les assistants signaient. Les dépôts publics contiennent plusieurs actes de cette nature, un entre autres reçu par Larabit, le 6 avril 1 777, est relatif à la construction d'une nouvelle église à Saint-Paul.
En 1848, lors de l'émancipation des 1 esclaves, quelques communes seulement avaient encore des ateliers, et touchèrent l'indemnité qui les représentait. Les autres avaient jugé bien de se défaire des leurs parce que les frais considérables qu'ils occasionnaient excédaient la valeur du travail utile qu'on en obtenait. En effet, plusieurs années déjà avant
la cessation de l'esclavage, les registres tenus sur de grandes propriétés foncières constataient que les non-valeurs dans les ateliers ordinaires, par suite de l'enfance, de la vieillesse , des infirmités précoces , des maladies , etc., s'élevaient à 33 o/o des journées totales, proportion qui atteignait 40 0/0 dans ce qu'on appelait les vieux ateliers, c'est-à-dire ceux qui étaient depuis longtemps dans les mêmes familles de maîtres.
En même temps qu'ils organisaient les ateliers communaux, les administrateurs établissaient la première poste aux lettres (décembre 1784). Les malles, portées par des noirs appartenant au roi, partaient deux fois par semaine de Saint- Denis pour Saint-Pierre et Saint-Benoît et revenaient deux fois par semaine également. Le port de la lettre simple était de 3o centimes. Cette branche du service n'a marché longtemps que péniblement. Les recettes étaient insignifiantes, les habitants préférant de beaucoup, pour la sûreté et la célérité, échanger leur correspondance au moyen de courriers* particuliers.
Si l'on veut bien apprécier les développements que la colonie a pris depuis un siècle environ, il est bon de consulter le tableau sta-
tistique dressé en 1786 par M. de Chanvallon,
alors ordonnateur, et l'état, pour 1785, des appointements des officiers, des magistrats, du clergé et des employés de Padministration, du génie et du port. L'état-major se composait d'une seule et unique personne, M. Dioré, commandant par intérim, qui touchait 4,000 livres par an, probablement en sus du traitement de son grade dans l'armée.
L'ordonnateur, titulaire, recevait 12,000 livres, plus 3,ooo livres pour frais de bureau; le contrôleur en recevait 5, 000 et ce qu'on appelait Técrivain principal, 3,ooo livres. Il y avait en tout sept gardes-magasins dont les appointements inégaux formaient un total de 14,000 livres.
Le personnel de l'intendance n'était pas considérable : un secrétaire unique, homme à toutes fins, décoré du titre de greffier et s'ocx:upant en outre des affranchissements et des expéditions pour le bureau des chartes, touchait, tout compris, 2,5oo livres par an. Il se faisait aider, moyennant 2,000 livres, d'un commis chargé par surérogation des écritures relatives au bureau des troupes.
Deux employés au contrôle, trois aux fonds et armements, et six au magasin général, n'émargeaient ensemble, au budjet, que pour iy,5oo fr.; c'était patriarcal.
SUR L'ILE BOURBON. 19g
Le personnel du génie et du port demandait seulement n,5oo livres.
Cinq conseillers à 3,ooo livres chacun, un assesseur à 2,000 livres, un procureur général à 6,000 livres et un greffier à 4,000, accompagnés de deux substituts, formaient l'ensemble du Conseil supérieur. Le juge royal était rétribué comme le procureur général : le lieutenant de juge et le procureur du roi, comme le greffier de la Cour : celui du tribunal ne recevait que 2,400 fr. En somme, toute la justice se payait avec 44,900 livres.
La police était encore moins exigante : un inspecteur à 2,000 livres suffisait à tout; mais il ne faut pas perdre de vue que les esclaves formaient la majeure partie de la population, et que les maîtres, étant responsables des faits et des méfaits de leurs gens, avaient grand intérêt à les surveiller et devenaient de la sorte, pour la police, des auxiliaires très vigilants. Ajoutons à ce qui pécède, pour le service médical à Saint-Denis, cinq médecins ou chirurgiens, un commis et deux sœurs qui, tous ensemble, se partageaient 1 1,200 livres. A Saint-Paul, un chirurgien recevait 2,400 livres.
Ce qu'on ne conçoit guère, c'est que le clergé, qui avait ses biens particuliers, vînt néanmoins comme partie prenante au budget ; il recevait
1 2,5oo livres qui étaient réparties entre neuf curés ou vicaires assistés de trois religieux appartenant à des ordres divers.
En résumé, le personnel colonial ne coûtait, en 1785, que 146,800 livres. Les travaux publics, facilités, il faut le dire, par les ateliers de l'Etat, devaient absorber une somme assez forte; il reste surtout, en fait de bâtiments, beaucoup de témoignages de leur activité à cette époque. Quant aux recettes, à les conclure de la population et de la production coloniales, elles ne sauraient avoir été bien considérables : un tableau officiel de 1786 nous renseigne à cet égard.
L'île comptait 44,717 habitants, dont 8,227 personnes libres, blancs et affranchis réunis, et 36,490 esclaves.
La production agricole, toujours en 1786, avait été de 27,810 quintaux de café, soit 1,390,500 kil.; de 169,850 kil. de coton et de 254,806 hectolitres de grains divers, en grande partie exportés à l'île de France et dans lesquels le blé figurait pour 44,387 quintaux, soit près de 3o,ooo hectolitres.
A tout prendre, ce revenu n'était pas considérable, mais c'était un revenu net; les frais étaient ou nuls ou insignifiants. Il se répartissait d'ailleurs exclusivement entre la popula*
tion libre, peu nombreuse comme nous l'avons vu, enfin et surtout, il profitait exclusivement à des résidents, l'accaparement du sol colonial et par suite le mal de l'absentéisme étant inconnus. Toutes ces circonstances réunies expliquent suffisamment la grande aisance qui régnait alors dans le pays.
En juillet 1788, M. de Cossigny de Palma, maréchal-de-camp, vint prendre le gouvernement de Bourbon et le garda jusqu'en juillet 1790, époque à laquelle il le remit au colonel Prosper de Chermont et alla remplacer à l'île de France, en qualité de gouverneur général, M. de Conway, obligé, par les violences de l'Assemblée coloniale, de donner sa démission. M. de Cossigny, né à l'île de France et mort en 1 809, membre de l'Institut dont il fit partie dès l'origine, avait longtemps servi dans l'Inde. En 1783 surtout, colonel d'un des régiments français réunis aux troupes de Tippo-Saëb, il se conduisit brillamment à l'assaut de Nagara, place forte que nous reprîmes aux Anglais. Auteur de plusieurs ouvrages et notamment d'un voyage à Canton, possédant à l'île de France de grandes propriétés sur lesquelles il avait introduit la canne de Batavia (appelée aujourd'hui canne blanche) la meilleure à cultiver quand cela est possible, M. de Cossigny n'eut
guère le temps de s'occuper des intérêts matériels de la colonie; nous étions déjà en 1789. Il put cependant organiser définitivement la paroisse de Saint-Leu, déjà démembrée du quartier Saint-Paul, et lui donner un commandant, c'est-à-dire en faire un quartier. Il demandait en outre qu'on séparât Sainte-Rose de Saint-Benoît; il en indiquait, par avance, les limites actuelles; la localité lui semblait être suffisamment peuplée. L'établissement de la paroisse de Saint-Joseph entrait également dans ses vues : il ne pensait pas que le cheflieu dût en être placé à Bary, comme on le proposait : il indiquait Langevin, opinion qui a ensuite prévalu à peu de chose près.
Le 1 7 décembre de cette même année 1 789, eut lieu un des plus violents ouragans dont on ait gardé le souvenir : le mercure du baromètre subit une dépression extraordinaire avec des oscillations inusitées. Le même jour, les frégates la Vénus et la Résolution appareillaient de Saint-Paul pour rentrer en France. La Résolution, après avoir battu la mer pendant quinze jours, revint à l'île de France complètement désemparée. La Vénus ne reparut jamais : elle avait à son bord un grand nombre de jeunes gens appartenant aux meilleures familles des deux îles.
§ 4. — De la révolution a l'arrivée du général Decaen :
'année 1789, politiquement si orageuse en France, s'était écoulée fort paisiblement dans nos îles. Le souffle de la révolution nous arriva au commencement de 1 790.
Le ministère, averti par ce qui se passait autour de lui, jugea prudent de faire quelque chose dans le sens des idées nouvelles, mais pourtant sans trop s'engager. Il ordonna donc que les habitants réunis nommassent les membres d'une assemblée coloniale d'agriculture avec un député en France. C'était au mois de janvier; dans toutes les communes les choses se passèrent régulièrement et sans troubles.
A Saint- Denis, il en fut autrement; on ne voulut à aucun prix entendre parler de l'Assemblée d'agriculture; il fallait, se disait-on, une assemblée générale, une constituante au petit pied : on la demanda et au fait on l'obtint plus tard. Tout d'abord, on nomma un comité dont
uigmze
Greslan, conseiller au Conseil supérieur et Santussan, procureur, furent membres et en même temps chefs d action ; et qui devait, selon toutes les apparences, préparer la matière. Le gouverneur ne s'en émut pas et provoqua une seconde réunion qui fut aussi orageuse que la première : cependant, de guerre-lasse, on parvint à élire le député retardataire à l'assemblée d'agriculture, et celle-ci composée de vingt-cinq membres put se constituer. On ne voit pas, d'ailleurs, qu'elle se soit livrée à quelque travail important; le comité Greslan-Santussan la tenait en échec. Bientôt elle disparut, tout aussi bien que le comité et l'on entra dans une voie régulière. Le ministère, comme il le déclarait lui-même, dans la séance de l'Assemblée nationale du 27 octobre 1789, <( considérant la disparité en tout « genre qui existe entre la mère-patrie et les « colonies, leur état civil, leur organisation «. bien différente, avait différé d'envoyer les « décrets de l'Assemblée dans nos colonies où « les rapports locaux et commerciaux exigeaient « les plus grandes précautions. » C'est à Saint- Domingue à dire si le ministère avait raison ; mais, finalement, il eut la main forcée et il fit passer des ordres aux administrations des colonies orientales qui, à leur tour, chargèrent immédiatement une commission de dresser
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les listes électorales; le 11 avril le travail à Bourbon fut approuvé par les habitants réunis ; les 1 3 et 14 du même mois, sans autre retard, on procéda à l'élection. Le vote par procuration fut admis, le procès-verbal de l'opération fut dressé par un notaire et signé par tous les assistants. Enfin, le 25 mai, les députés des quartiers, au nombre de cent vingt-cinq, se réunirent à Saint-Denis, dans le bâtiment dit des Etuves, sur l'emplacement du marché actuel et commencèrent leurs travaux sous le nom d'Assemblée générale : ils élurent pour président M. Bellier, ancien membre du Conseil supérieur, ancien commandant par intérim en 1767, le même qui, au nom de la Compagnie, avait fait la remise de l'île à M. de Bellecombe, gouverneur pour le roi. La loi du 8 mars 1790, qui ne tarda pas à être connue, donna une nouvelle sanction de régularité à ce qui avait été fait, son article 2 disposant précisément pour le cas où des assemblées coloniales existeraient déjà-, les députés de Saint-Domingue et des Antilles siégeaient d'ailleurs à la constituante qui n'avait fait aucune difficulté à les admettre.
L'assemblée générale, tout d'abord, se déclara permanente : elle marcha vite, ne cherchant point à prolonger son autorité : par un
arrêté des derniers jours de mai, sanctionné le
7 juin suivant, par le gouverneur, elle ordonna, qu'aux termes du décret métropolitain des 8 et 10 mars 1790, il fût procédé, sans délai, à l'élection des membres de l'Assemblée coloniale et en fixa le nombre en raison de 5 0/0 de celui des citoyens recensant, la population libre et active était alors de 8,3oo à 8,5oo âmes : toutefois elle eut grand soin de bien stipuler qu'avant de se séparer et de céder la place à l'Assemblée coloniale, elle procéderait elle-même, exclusivement, à la nomination des députés pour l'Assemblée nationale : la position avait son prix, et il n'était ni mauvais, ni défendu de penser un peu à soi. On passa ensuite aux municipalités; le i5 juillet le principe en était voté, et le 23 juillet un règlement, sanctionné le 28, en contenait toute l'organisation. Cet acte, calqué sur la loi du 14 décembre 1789, a eu son importance et est resté pendant plusieurs années en vigueur, à quelques modifications près : il faut reconnaître cependant que la composition des municipalités n'était pas des plus simples : qu'on en juge. D'abord, un corps municipal, dont la composition numérique se déterminait en raison de la population, sans jamais descendre au-dessous de trois membres, avait un chef qui s'appelait maire. En seconde ligne, c'était un corps de notables dou-
bledu corps municipal : et, pour conclusion; un Conseil général de la commune formé par la réunion des deux corps précédents. Si , ensuite, le corps municipal comptait plus de trois membres, une nouvelle division avait lieu. Le premier tiers des membres composait le bureau. et les deux autres tiers le Conseil.
Les conseils municipaux géraient et administraient les biens et propriétés de la commune, réglaient et payaient les dépenses et veillaient à la bonne police.
Dès qu'il s'agissait de vendre ou d'acheter, d'emprunter ou de s'imposer extraordinairement, de plaider ou d'entreprendre des travaux neufs, l'intervention du Conseil général de la commune était d'obligation. Ce n'était pas tout encore : dans chaque municipalité, un procureur delà commune, électif et sans voix dans les délibérations, était chargé de défendre les intérêts et de suivre les affaires de la communauté; c'était une manière de factotum ou de majordome.
L'organisation coloniale du 22 juin 1793 ne changea pas beaucoup cet état de choses, mais celle du 9 messidor an VI (27 juin 1798) le bouleversa et arriva naturellement à une grande amélioration. Son art. 89 réduisit le tout à un conseil de commune composé d'un
agent municipal (maire) de son adjoint et de cinq ou de trois notables suivant la force de la population : on savait, par une expérience qui s'est perdue, qu'avec des conseils municipaux nombreux on n'arrive jamais qu'à une majorité de médiocrités.
Immédiatement après les municipalités, vint le tour de la garde nationale : la chose existait déjà sous la dénomination de milice ou de garde bourgeoise; mais le changement de nom lui donnait une teinte patriotique qu'on ne pouvait négliger. Le règlement que fit l'Assemblée sur cette matière est du i5 juillet 1790 : depuis, il a été souvent retouché et modifié sans que les bases aient varié : le service fut toujours obligatoire de i5 à 5o ans : et souvent l'élection des officiers et sous officiers fut faite au scrutin.
Le dernier acte de l'Assemblée générale fut Télection des députés à P Assemblée nationale : elle y procéda le i er et le 3 octobre. M. Bellier de Villentroy fils, fut élu; c'était un créole appartenant à une ancienne famille. Il avait été chargé, depuis 1776, du service administratif à Saint-Paul et s'était acquitté de ses fonctions de manière à être mentionné dans les termes les plus flatteurs par les intendants co-' loniaux. Homme d'une haute intégrité, il de-
SLR i/lLE BOURBON. 20Q
vint, depuis, procureur général, puis président de la cour d'appel, et conserva la place jusqu'à sa mort arrivée en i8i3.
Bertrand (de Saint-Denis) et Lemarchand (de Saint- Paul), tous deux Européens, furent élus suppléants. Bellier n'accepta pas le mandat qui lui était offert et ne fut pas remplacé; l'Assemblée considéra que ses pouvoirs, à elle, étaient épuisés et qu'elle n'avait pas le droit de recevoir la démission d'un membre de l'assemblée nationale régulièrement élu : ce n'était vraiment pas trop mal pour une époque où l'on débutait en système représentatif et où les précédents manquaient. Bertrand et Lemarchand partirent seuls et restèrent en France jusqu'à la réunion de la Convention, en septembre 1792 et la proclamation de la République.
Les députés de l'île de France ne furent pas si heureux. La frégate VAmphttrite sur laquelle ils avaient pris passage, périt corps et biens sur les côtes de Bretagne, il ne se sauva que trois hommes et les députés ne furent pas du nombre.
La Constitution du 24 juin 1793 n'attribue
pas de députés nommément aux colonies :
elle se borne à dire qu'il y aura un député par
40,000 habitants. Ce chiffre était une exclusion
2IO SIMPLHS RENSEIGNEMENTS
pour nous : c'était donc un peu précipitamment que les zélés patriotes écrivaient dans la Constitution locale du 22 juin 1 793 « que la colonie concourait à la délégation des pouvoirs nationaux. )> Si l'on vit encore quelques députés coloniaux après cette époque, ce fut en vertu de la loi du 22 août 1792, qui est très positive et qui attribuait deux députés à Bourbon, mais dont les termes, ainsi que nous venons de le voir, n'ont pas été reproduits. A Saint- Domingue les choses furent différentes; le nombre de 40,000 habitants était atteint.
Quant à la Constitution directoriale du 22 août 1795 (5 fructidor an 3), elle dit bien que les colonies font partie du territoire français, mais elle ne les appelle pas à la représentation nationale. La chose fut parfaitement comprise ici, puisque l'organisation coloniale du 27 juin 1798 (9 messidor an 6), acceptée parles assemblées primaires, dit « que File de la Réunion est régie par des institutions particulières sous la dépendance et la protection de la métropole. » De députés, comme on le voit, pas un mot, même de regret ; cela se conçoit et cela se concevra de nos jours, tout porte à le croire; au surplus nous verrons ci-après ce qu'il advint de nos députés.
Après l'élection des députés, l'Assemblée
générale n'avait plus qu'à clore ses travaux et à se retirer; c'est ce qu'elle fit vers le 5 octobre 1 790 : elle avait siégé pendant trois mois et onze jours, sans qu'on puisse trop rigoureuse-
ment lui demander ce qu'elle avait fait, puisqu'elle n'était qu'une préparation à l'assemblée coloniale qui, elle-même, bien et régulièrement élue, conformément aux décrets des 8 et 10 mars 1790, se réunit à Saint-Denis et entra en fonction dans la première quinzaine d'octobre. Cette première assemblée ne paraît pas avoir été très turbulente; mais elle entendait se conformer à l'esprit du temps et, jusqu'à un certain point, c'était sagesse : elle s'attacha d'ailleurs à reproduire les décrets métropolitains autant qu'ils pouvaient se prêter à la différence des lieux et des choses. La pensée d'assimiler en tout les colonies à la France eût pu être permise à des débutants; avec la marche du temps et un peu d'expérience elle ne serait que de l'impéritie au plus bas mot. Pour obéir au courant des idées régnantes, l'assemblée s'occupa très promptement du sort des protestants quoiqu'il n'y en eût pas deux dans toute l'île, et s'appropria (19 novembre 1 790), le décret du 24 décembre précédent en faveur des non-catholiques, autrement dit en faveur de la liberté religieuse, sur quoi il est
curieux de remarquer que ce décret excepte positivement les juifs.
La noblesse arriva ensuite : on adopta, le 18 décembre, et on ne pouvait s'en dispenser, le décret du 19 juin 1790 qui en prononçait l'abolition . Deux jours après, on fit encore mieux; on vota un règlement provisoire pour l'administration de la justice, afin de modifier immédiatement la procédure criminelle. La question fut abolie, elle l'avait été depuis 1781 par Louis XVI, ce qui abonde ne vicie pas; les peines afflictives ou infamantes ne durent plus être prononcées qu'aux deux tiers des voix et la peine de mort qu'aux quatre cinquièmes. Toutes ces dispositions étaient d'autant plus sages qu'elles concernaient, non pas douze jurés, mais sept magistrats. Par une autre amélioration du 1 4 décembre, on appliqua à la colonie le décret abolissant la confiscation des biens des condamnés.
L'assemblée générale avait organisé provisoirement la garde nationale : le 1 2 décembre 1790, on l'organisa définitivement avec cette addition très périlleuse, et qui fut la source de beaucoup de troubles, qu'elle serait soumise aux municipalités. Celles-ci presque aussitôt devinrent le motif d'un premier orage méritant bien, à ce titre, qu'on s'y arrête un peu,
d'autant mieux qu'il ne dura pas moins de dix jours. L'assemblée coloniale s'était, le 1 7 décembre, approprié et avait, en quelque sorte, réédité le règlement sur les municipalités fait par l'assemblée générale le 23 juillet précédent; et le nouvel arrêté avait été envoyé au Conseil supérieur pour y être enregistré.
Or, le Conseil, qui ne voyait pas de très bon œil tout ce qui se passait, songea à alléger son mécontentement trop concentré; en conséquence, tout en ordonnant la transcription de l'arrêté sur ses registres, il ajouta que c'était sans garantir deux assertions contenues aux considérants de l'acte : la première, que l'institution des municipalités avait été acceptée avec reconnaissance par la population; la seconde, que l'expérience en avait prouvé l'utilité. Incontinent, grande rumeur dans l'assemblée coloniale : le décret du 5 décembre 1789, qui déclare coupable de forfaiture le juge qui refuse l'enregistrement d'un acte législatif était, à la vérité, en vigueur depuis le 20 avril précédent. Mais le Conseil supérieur s'entendait aux finesses du droit : il avait enregistré : il était dans les termes de la loi : seulement il avait observé, et c'est ce qui exaspérait l'assemblée. Le gouverneur, Prosper de Chermont intervint fort à propos,
pour mettre fin au débat, en enjoignant au Conseil supérieur d'enregistrer, à l'avenir, les arrêtés de rassemblée coloniale approuvés par ] luij purement et simplement et sans observa- \ tions.
L'arrêté du 17 décembre 1790, dont nous venons de parler, avait son importance : rédigé avec beaucoup de mesure et reproduisant d'assez près la législation métropolitaine, il eut grand soin, néanmoins, de bien poser la compétence et d'énoncer dans ses considérants « qu'aux termes du décret du 8 mars 1 790 les « lois intérieures pouvant être provisoirement « exécutées avec la sanction du gouverneur et a sauf l'approbation définitive de l'assemblée « nationale, il s'ensuivait que l'assemblée co- « loniale était, à quelques égards, provisoirement législative. » Partant de ce point, l'arrêté, qui de fait est resté en vigueur avec son caractère d'organisation jusqu'en juillet 1793, régla, dans une série de cent quatre-vingt-treize articles, ce qui concernait les assemblées administratives et l'assemblée coloniale elle-même. La base du tout, nous dirions presque l'atome élémentaire, c'était le citoyen actif. Or, le citoyen actif n'était pas le premier venu, il ne se ramassait pas dans la rue : l'universalité n'avait point encore été imaginée : il y avait des conditions : il fallait être
Français, majeur de vingt-cinq ans, propriétaire d'immeubles ou, à défaut, être domicilié dans la colonie depuis deux ans; et enfin n'être pas en état de domesticité. A l'égard de rassemblée coloniale, ses règles de formation se résumaient comme il suit : vote par paroisse et à un seul degré, un membre, un député, comme on le disait, en raison de cinquante citoyens actifs; des suppléants de moitié moins nombreux que les titulaires; mandat de deux ans; gratuité; exclusion des magistrats et des militaires; admission des curés; réélection autorisée pour une fois seulement. Du reste, l'assemblée fit bon marché d'elle-même; et par exception ne s'accorda de durée que jusqu'au mois d'août suivant.
On sait combien l'administration de la justice a éprouvé de variation pendant toute la révol :tion. Le premier acte qui s'en soit occupé dans la colonie est un règlement ou arrêté du 1 5 décembre 1 790, qui fonda les tribunaux de conciliation en même temps qu'il admettait l'élection des juges; un second arrêté du 20 mai de l'année suivante revint sur la matière; les assemblées chargées d'élire pour deux ans les juges, les suppléants et les notables de chaque tribunal, devinrent des assemblées au deuxième degré, procédant au premier degré des assem-
2lG SIMPLES RENSEIGNEMENTS
blées paroissiales sur le pied d'un membre électeur par trente citoyens actifs.
Le g mai 1790 l'attention se porta sur les biens du clergé dont rassemblée demanda préliminairement un état aux municipalités : les choses marchèrent ensuite assez lentement. Les Lazaristes possédaient des biens considérables : c'était une tentation ; mais le clergé avait su se faire aimer : c'est ainsi que le père Durocher, préfet apostolique, avait été nommé, par-acclamation, membre de l'assemblée générale. Quoi qu'il en soit, les principes de la Révolution s'accentuant de plus en plus, on arriva à l'expropriation et aux ventes : seulement, par un procédé final et bienveillant, on eut soin de réserver partout un jardin pour le citoyen curé. Il serait trop long de suivre cette question pas à pas : pour ne plus y revenir, disons sommairement et tout de suite, ce qu'il en fut. Du 9 mai 1790 au 7 décembre 1791, on resta dans l'inaction : alors seulement on adopta le décret du 24 novembre 1 789 qui mettait les biens ecclésiastiques à la disposition de la nation, à la charge de pourvoir d'une manière convenable aux frais du culte , à l'entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres, dernière charge qui fut bien vite oubliée, aux colonies comme dans la métropole; heureuse-
ment, sans doute, car elle nous eût conduits à la taxe des pauvres dont l'Angleterre n'a certes pas à se féliciter : au point de vue moral, dès qu'on a excepté certains grands établissements d'une nature spéciale où les fortunes privées ne peuvent atteindre, la charité publique a l'inconvénient de fournir à l'égoïsme individuel un prétexte d'abstention. Partout où chacun aura compris le devoir du chrétien, l'État n'aura pas à se préoccuper des pauvres. Au point de vue économique, la charité publique, en opérant par règle générale, porte souvent à faux et plus souvent encore devient une prime à la fainéantise. Ce dernier point est incontestable dans les pays chauds où les besoins sont si restreints et la nature si prodigue.
Revenons à notre sujet. Après 1791, on ne s'était pas beaucoup hâté, mais 1793 arrivant, il n'y eut plus d'atermoiement possible. Le 26 mars et le 18 mai, l'assemblée coloniale prescrivit la vente des propriétés du clergé dont l'adjudication eut lieu au mois de juillet suivant. Tyrol, commissaire de la république, y présida, assisté de deux délégués de l'assemblée coloniale. On accorda de longs termes aux acquéreurs : trois ans pour les meubles, parmi lesquels les esclaves étaient comptés et quatre ans pour les immeubles. Les meubles produisirent
1,354,225 livres coloniales et les immeubles 1,442,702 livres, au total 2,796,923 livres, soit 1,393,463 fr. Malheureusement, ces sommes étaient en partie fictives. Il s'agissait de papiermonnaie, lequel perdait alors 5o de sorte que le total ci-dessus ne représentait plus que 6q9,23i francs au moment de la vente; mais le papier perdait toujours. A la première échéance, la dépréciation était de 66 % ; à la seconde, de 67 % ; à la troisième, de 95 %, et enfin, à la dernière (1796), de 99 %. Avec une piastre effective, l'acquéreur des biens curiaux se fût libéré de 1 ,000 livres. Gela n'eut pas lieu pourtant : le dernier terme de la vente (mais celuilà seul) fut préservé. Le 17 juillet 1796, six mois avant l'échéance finale, tous les paiements furent suspendus dans la colonie, et le 23 juin 1 797, le papier-monnaie fut déclaré sans valeur. Si Ton ramène les chiffres , tant pour les meubles que pour les immeubles, à chacune des échéances de la vente, et que Ton consulte le tableau de dépréciation du papier-monnaie, on arrivera à ce résultat que les biens mobiliers de toute nature, appartenant aux curés et qui avaient été vendus pour 676,112 francs, n'ont produit réellement que 164,328 francs, et que les immeubles vendus au prix de 72 1 ,366 francs n'ont, de 'leur côté, fourni effectivement que
i33,ioi fr. pour les trois premiers termes qui, augmentés du dernier, intégralement payé, n'ont représenté encore que 3 1 3,433 fr. De sorte que, tout compte fait et toute réduction opérée, les 1,398,463 francs, valeur officielle sur le contrat des biens curiaux, se réduisirent à 477,761 fr., c'est-à-dire que la perte fut de 923,701 fr., soit des 2/3.
L'année 1790 se termina sans autres difficultés que celle qu'avait soulevée le Conseil supérieur. L'assemblée locale suivait l'assemblée nationale autant que les lieux et les circonstances le permettaient, dans les modifications qui étaient apportées à la législation civile. Le 3i décembre et conformément au décret du 9 octobre 1789, le prêt à intérêt fut autorisé au taux déterminé par la loi et que, malheureusement, on oublia de déterminer. L'usure se donna carrière jusqu'à retirer 3o p. 0/0 par an des capitaux, abus qui subsista jusqu'au 26 mars 1808, date de l'application, à la colonie, de la loi de 1807.
Le 3 mars 1 791, on adopta la loi du 2 3 juillet précédent, qui abolit le retrait lignagcr, c'est-à-dire l'action au moyen de laquelle le parent du vendeur d'un héritage le retirait des mains de celui qui l'avait acquis. Les anciens jurisconsultes n'hésitaient pas à* trouver ce
droit juste et précieux pour les peuples. L'empereur Théodose l'avait jugé contraire à la bonne foi, ce qui, empereur à part, était parfaitement vrai. Le 4 novembre de la même année 1791 l'assemblée coloniale s'appropria l'article i5 du titre XV e de la loi du 16 août 1790 sur l'organisation judiciaire. Cet article est relatif à la rédaction des jugements et des arrêts que l'ancienne législation livrait trop à l'arbitraire des magistrats, surtout en ce qui concernait les raisons de décider. Désormais tout jugement et arrêt dut énoncer : i° les noms et qualités des parties; 2 0 les questions de fait et celles de droit ; 3° le résultat des faits reconnus et constatés et les motifs ; 4 0 le dispositif; c'est ici une des améliorations capitales que la Révolution a introduites dans la distribution de la justice. Il est à remarquer cependant que la loi du 1 6 août ne prescrit pas de citer en matière pénale le texte appliqué : cela vint plus tard.
La fête de la fédération ne pouvait être oubliée. En juin, on vota qu'elle serait célébrée le 14 juillet de chaque année. Bien est-il vrai qu'elle ne le fut qu'une fois. Quant au pavillon aux trois couleurs, qui ne fut dans l'origine qu'une transaction, on l'avait proclamé en principe dès le mois d'octobre 1790, mais il ne fut
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réellement arboré que le ig juillet 1 791, sans que ce retard puisse être expliqué.
Jusqu'alors tout avait marché assez régulièrement, saut bien entendu, quelques tiraillements, résultat inévitable d'un état de choses si différent de l'ancien. Mais, vers la fin de Tannée 1791, des troubles graves eurent lieu à Saint-André. Nous ne saurions, même à l'aide de l'euphémisme le plus circonspect, exprimer comment, dans cette malheureuse commune, le bonnet de la liberté avait été pollué; mais l'assemblée coloniale s'exaspéra incontinent. Elle considéra « qu'il avait été commis un attentat « à la majesté nationale et qu'il était de son « devoir de donner un grand exemple de sé- « vérité-, » par suite elle déclara qu'il n'existait plus, dans la colonie, de canton sous la dénomination de Saint-André, que le territoire en serait morcelé, mais que provisoirement les autorités constituées resteraient sur l'ancien pied. En un mot tout fut comminatoirement changé et rien ne le fut en fait. Le provisoire resta définitif, seulement l'église paroissiale paya pour tout le monde et fut rasée jusqu'aux fondements. L'agitation était alors dans les esprits : les chaumières, par leurs exagérations, contribuaient fort à l'entretenir, aussi tout devenait matière à soupçons et à inquiétudes. La
loi du 28 septembre 1 791 , qui attribue dans la métropole les droits de citoyens aux hommes de couleur, avait été promulguée en février 1792, mais si inoffensive qu'elle fût et uniquement parce qu'elle arrivait avec les premiers bruits de Saint-Domingue, elle inspira d'abord des craintes : bientôt une pétition, dont le texte ne fut pas divulgué, ayant été présentée par les affranchis de la partie du Vent au gouverneur alors en tournée, répouvante devint générale ; il ne s'agissait de rien moins que d'un complot contre la sûreté générale de la colonie. Au fond, il n'y avait rien; aussi ne tarda-t-on pas à se calmer. Quatre individus d'assez mauvaise vie, qui avaient été arrêtés sur réputation, furent remis en liberté, sauf un seul qui fut expulsé, non comme conspirateur, mais comme vagabond notoire. Cette loi du 28 septembre 1791, dont on s'était effrayé, n'était pas, on le conçoit, celle qui porte la même date et qui, sous le nom de Loi relative aux colonies, avait été votée par rassemblée nationale le 24 septembre 1791 et sanctionnée par le roi deux jours après. Celle-ci fut promulguée le 7 mars 1792. C'est sur ce cadre premier et fort sagement conçu qu'ont roulé depuis, avec de très légères variantes, toutes les organisations qui ont admis une représentation intérieure coloniale.
Dans ce sens, elle a une grande importance.
L'article i cr détermine les matières sur lesquelles rassemblée législative seule pouvait statuer avec la sanction du roi : l'article 3 énumère les matières mixtes, c'est-à-dire celles que réglaient provisoirement les assemblées coloniales au moyen d'arrêtés exécutoires, pendant deux ans, avec l'approbation du gouverneur, mais sous la sanction directe et absolue du roi.
Quant aux formes à suivre pour la confection des lois relatives au régime intérieur, l'assemblée législative se réserva de les déterminer après avoir reçu le vœu que les assemblées coloniales avaient été autorisées à exprimer sur leur constitution.
En juin 1792, M. Malartic, maréchal de camp, nommé par le roi gouverneur général des établissements français à l'est du cap de Bonne-Espérance , était arrivé à Maurice. Cet administrateur, qui a laissé de bons souvenirs après lui, sut traverser les époques les plus difficiles de la révolution avec un rare bonheur, ayant à résister à la fois à la démagogie intérieure, aux Anglais qui croisaient autour des îles et enfin aux agents du Directoire dont il sut très habilement se défaire.
Anne-Joseph-Hippolyte, comte de Malartic,
était né à Montauban en 1730. Dès l'âge de quinze ans, il entrait au service; il fit toute la guerre du Canada, y fut blessé trois fois et obtint la croix de Saint-Louis. Plus tard, il fut envoyé à la Guadeloupe avec le titre de commandant en chef, et enfin, comme nous venons de le dire, il vint prendre le gouvernement des îles de France et de Bourbon qu'il conserva jusqu'à sa mort, le 18 juillet 1800. Avec lui arriva le gouverneur particulier de Bourbon, M. Vigoureux Duplessis, qui eut de la peine à entrer en fonctions. La variole faisait alors de grands ravages à l'île de France et naturellement à Bourbon on s'était empressé d'établir une quarantaine sur les navires de cette provenance. En outre, le 20 juillet, un lazaret avait été fondé à la ravine à Jacques, et le 2 1 septembre, pour renforcer la surveillance sanitaire, des bureaux de santé avaient été organisés à Saint-Denis et à Saint-Paul, toutes précautions qui du reste aboutirent à bien puisque Bourbon fut préservé de l'infection. Néanmoins, M. Duplessis se persuada qu'on ferait fléchir en sa faveur la sévérité des règlements : il se présenta donc résolument en rade de Saint-Denis et demanda accès. Il ne trouva personne à terre qui voulût penser comme lui. On l'envoya faire une longue quarantaine à l'île Rodrigue et,
quand il revint, il en eut une autre de subrogation à la ravine à Jacques ; de sorte que, arrivé à Tîle de France, au mois de juin 1792, ce ne fut que le 19 octobre qu'il put prendre possession de son gouvernement.
En même temps, ou presque en même temps que lui parut M. Tyrol, commissaire civil pour les établissements français à Test du cap de Bonne Espérance. Les commissaires civils institués par la loi du 2 juillet 1 792 étaient, disaiton, délégués par la nation et par le roi pour hâter et faciliter rentière organisation des colonies et lever tous les obstacles qui s'y opposeraient: leur mission, confirmée à la chute de la royauté par la loi du 17 août 1792, ne prit fin qu'en 1794, le ministère ayant alors ordonné leur réembarquement. Tyrol quitta Tîle le 1 1 août de la même année, sans avoir laissé de grandes traces de son passage chez nous. C'était, paraît-il, un honnête homme, ami de Tordre, et toujours disposé à faire des proclamations dont l'efficacité ne lui paraissait jamais douteuse. Il voulut par ce moyen convaincre les habitants de Bourbon du grand avantage qu'ils auraient à envoyer leurs grains à l'île de France et à n'être payés qu'en papier. Qu'il ne persuada personne cela va de soi. Disons pourtant à notre honneur que la famine dont l'île voisine eut
tant à souffrir ne commença qu'en septembre de Tannée suivante.
Quoi qu'il en soit, la position devenait de jour en jour plus difficile pour les administrateurs coloniaux. La guerre avec PAngleterre était déclarée; le 18 septembre 1792, M. de Chermont le faisait connaître officiellement à la population de Bourbon, nouveau sujet d'anxiétés, Tîle étant à peu près dépourvue de moyens de défense. La guerre, il est vrai, en rendant les communications plus lentes et plus rares avec la métropole, fut presque un bonheur pour nous, tant que dura l'effervescence révolutionnaire; les impressions perverses n'arrivaient qu'imparfaites et amorties. D'un autre côté, l'autorité centrale s'affaiblissait devant la turbulence des médiocrités livrées à elles-mêmes. Heureusement, un lien commun unissait tous ceux qui prétendaient se mêler aux affaires publiques, c'étaient les précautions à prendre à l'égard des esclaves. Certes, il existait alors chez nous dans la population libre, comme il en existe en tout pays de ces individus déclassés, qui ne savent spéculer que sur l'anarchie et le crime : mais ils étaient en si petit nombre, et leur champ de recrutement était si restreint, qu'ils perdaient la majeure partie de leurs forces de nocuité. L'esclavage a du moins cet
avantage qu'il n'y a pas de basse classe parmi les citoyens. La pensée générale de la société, se pose et se maintient à un niveau élevé. Les maîtres sont privilégiés, et constituent une sorte d'aristocratie : un instinct de conservation les porte à se soutenir mutuellement, et les rend ennemis des agitations politiques, qui pourraient déranger leur situation; aussi, soit les motifs qui précèdent, soit cette douceur de caractère naturelle aux habitants de nos îles, la période révolutionnaire, si sanglante en France, s'écoula chez nous sans qu'aucune existence ait été compromise. L'assassinat, au Port-Louis, de l'amiral Mac Namara, le 4 novembre 1790, fut un crime particulier où le propos délibéré n'entra pour rien. A Bourbon, on s'abstint toujours de vouloir singer la Convention. S'il en fut autrement à l'île de France, tout se borna à l'érection d'une guillotine et à une chèvre qu'on guillotina pour lancer l'instrument, suivant l'argot des patriotes. Le ridicule s'en mêla; on prétendit, par une espèce de jeu de mots, moitié latin, moitié français, que c'avait été un caprice, et la guillotine fut démolie.
Une des premières mesures que prit le général Malartic fut de régulariser la circulation du papier-monnaie colonial. Il en émit une énorme quantité, un milliard cinq cent millions de livres
pour les deux îles, et son nom s'y attacha, malheureusement pour lui. C'étaient de petits papiers, grands comme la main, sans date, mal imprimés, portant en tête, îles de France et de Bourbon et d'un contexte laconique. « Bon pour « la somme de 1,000 livres payables aux terw mes du règlement sur le papier-monnaie du « 28 juillet 1790, valeur en ordonnances. » La dépréciation en commença presque aussitôt.
Elle fut lente en 1792 et 1793, bien qu'en décembre de cette dernière année elle eût déjà atteint 63 %. En 1794, elle resta presque stationnaire à 67 % ; mais, à partir de 1795, le mouvement de baisse s'accéléra d'une manière effrayante ; en septembre la perte était de 88 % \ Tannée suivante, également, c'était 99 % et un mois après, en octobre, ce n'était plus rien.
Nous avons déjà dit que, dès le mois de juillet précédent on avait suspendu tous les paiements pour mettre un terme aux libérations frauduleuses, et qu'en juin 1797, le papiermonnaie avait été déclaré absolument sans valeur. Combien de gens n'avait-il pas ruinés et quelques-uns, peut-être, par leur propre aveuglement! Nous avons assisté, en 1824, à l'inventaire d'un vieillard mort dans la misère et qui n'avait jamais voulu admettre que la République ne reviendrait point et ne payerait pas
ses dettes. Son mobilier ne consistait qu'en un triste grabat et en un grand bahut soigneusement cadenassé, lequel, ouvert, fut trouvé plein, jusqu'au bord, de papier Malartic. Cet homme, assurément, avait la foi républicaine.
Encore si le papier, les billets monnaie comme on les appelait, tout déprécié qu'il se faisait chaque jour, avait suffi au mouvement des affaires, le mal, quoique grand, eût été à quelques égards tolérable; malheureusement il n'en avait pas été ainsi. Les coupures des billets, trop fortes à l'origine, en rendaient Y usage impossible ou incommode. L'assemblée coloniale avait cru pouvoir (i i avril 1793), améliorer les choses à l'aide d'un nouveau papier dit billets de confiance, par antinomie sans doute, destiné à faciliter l'échange des billets monnaie : il en fut créé pour 400,000 francs qui remplacèrent une somme égale de gros billets retirés de la circulation. Telle était alors la situation monétaire que les trois quarts en somme de ces billets de confiance furent de 25 livres à descendre jusqu'à 40 sous et même 20 sous. L'expédient était commandé par la force des choses, nous le croyons, mais il contribua à la diffusion du mal et le fit pénétrer dans les classes infimes, sans excepter les esclaves.
La chute graduelle du papier-monnaie néces-
sita un parère de dépréciation : il fut définitivement arrêté le i cr novembre 1798, et embrassa tout l'espace compris entre le I er janvier 1792, et le 20 novembre 1796. Celui qui fut donné à File de France diffère de celui de Bourbon: la marche du papier n'avait pas été égale dans les deux colonies.
L'année 1793 fut accidentée; et il n'en pouvait être autrement : ce ne fut pas pourtant avant le 2 février, bien que les événements sinistres se fussent précipités en France, qu'on promulgua la loi du 10 août 1792 prononçant la suppression du pouvoir exécutif et ordonnant la convocation de la Convention. La loi sur les biens des émigrés fut aussi rendue exécutoire, mais seulement en l'honneur du principe, car les émigrés n'avaient pas de propriétés à Bourbon.
La proclamation de la république était désormais une affaire de pure forme; elle se fit le 16 mars 1793. Ce n'avait été que le 1 3 ou le 14 que l'on avait su positivement que la république existait en France. Les dates ne sont pas très précises. Toujours est-il que le 14 les registres des communes mentionnent encore et révérencieusement M. le Maire, Messieurs les officiers municipaux, et que le 18 ce n'est plus que le citoyen Maire tout court : un nouveau
serment fut exigé des fonctionnaires et prêté sans difficulté par le clergé même et, notamment, par le sieur Bellon, prêtre et principal du collège de Saint-Denis : ce renseignement est le seul, à notre connaissance, qui constate l'existence d'un collège dans la colonie au moment où la Révolution a éclaté. Ce collège étaitil subventionné par l'État, ou relevait-il exclusivement des Lazaristes? C'est ce qui reste indécis : de toute façon, il ne tarda pas à disparaître pour ne reprendre une nouvelle existence qu'en 1817, époque à laquelle M. Desbassyns de Richemont nommé intendant, arriva de France avec plusieurs professeurs, dont l'un, le sieur Rabany, fit longtemps les fonctions de proviseur et contribua beaucoup plus au développement du collège, aujourd'hui le lycée, que telle autre personne qui en a recueilli l'honneur.
La nouvelle position que les événements faisaient à l'assemblée coloniale, l'obligea à quelques mesures d'intérieur; elle était permanente en droit et intermittente en fait. Déjà une commission intermédiaire et d'administration existait pour assurer la marche des affaires, pendant les intercessions, ou les vacances, comme on le disait. Le 19 février 1793, on la régularisa en lui maintenant toutes ses attributions,
et en portant le nombre de ses membres à cinq, pouvant délibérer à trois; mais toujours sans traitement, désintéressement démocratique et î patriotique qui dura ce qu'il dura. Un peu plus 1 tard (i5 mars), l'assemblée reçut et enregis- ; tra la loi du 22 août 1792 concernant l'élection des députés à la Convention; nous étions, comme on le voit, bien en retard sur ce qui se passait en Europe. Deux députés étaient accordés à Bourbon avec deux suppléants : on appelait à voter tous les citoyens libres de quelque condition, état ou couleur qu'ils fussent, domiciliés depuis un an, sauf seulement ceux qui étaient en état de domesticité. Nous avons déjà dit comment la constitution de 1793 abrogea virtuellement cette loi quant à Bourbon, puisqu'elle n'accordait en termes généraux qu'un député par 40,000 citoyens, chiffre que notre population libre n'atteignait pas à beaucoup près. Mais déjà la colonie avait élu les députés : c'étaient Lemarchand, d'Etchevery et Bénard suppléant. Lemarchand ne voulut point accepter et envoya sa démission, datée de Baltimore. On ne voit pas trop ce que devint Bénard.
Quant à d'Etchevery, il fit vérifier et valider ses pouvoirs par la Convention le 24 octobre 1795, deux jours seulement avant la clôture de cette assemblée. Une fois admis, il s'appuya de
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la loi du 23 septembre précédent, qui autorisait les députés des colonies à continuer provisoirement leurs fonctions dans le nouveau corps législatif, et de la sorte il entra au conseil des Cinq cents, et y resta jusqu'en juin 1798. Depuis ce moment on n'entendit plus parler des députés coloniaux.
Quoique la loi du 22 août 1792 fût positive et qu'elle conférât le droit de voter à tous les citoyens libres, elle donna pourtant lieu à quelques controverses sur la portée de ce mot citoyen. L'assemblée coloniale y mit un terme le 4 avril 1 793 en conférant tous les droits de citoyens actifs à la population dite de couleur sans restriction aucune. Les affranchis, au contraire, furent considérés comme étrangers et ne jouirent des droits politiques qu'au bout de cinq ans, à dater de leur affranchissement. On peut se demander si cet arrêté était bien nécessaire, et s'il n'y avait pas lieu seulement de forcer à l'exécution pure et simple de la législation de Louis XIV et de Louis XV. Les anciens textes sont en effet aussi positifs qu'ils sont unanimes. L'édit de i6S5 pour les Antilles, l'édit de 1724 pour la Louisiane et celui de 1 723 pour les îles de France et Bourbon, disent en termes formels « que le roi octroie aux af- « franchis les mêmes droits, privilèges et im-
« munités dont jouissent ceux qui sont nés li- « bres. » L'assemblée coloniale croyait être fort libérale et accordait un peu moins que ce qui existait.
L'idée d'un registre de 1 état civil distinct pour les blancs et pour l'autre population, ainsi que la prohibition de mariage entre les classes appartient exclusivement à M. Decaen. La révolution de i83o a fait justice de toutes ces petitesses.
La république, une fois proclamée, il fallut s'occuper d'une organisation coloniale, appropriée à la nouvelle forme de gouvernement.
L'assemblée se mit à l'œuvre sans retard, mais quelques difficultés, qu'elle ne se croyait pas autorisée à résoudre, ayant surgi, elle maintint provisoirement tout ce qui existait et suspendit (le 3 avril 1 793) ses délibérations sur la matière, jusqu'à ce que les citoyens eussent été consultés; et ceux-ci, ayant exprimé plus ou moins clairement leur opinion, elle vota l'organisation du 22 juin 1793, sanctionné par le gouverneur le 4 juillet suivant. Cet acte ne fut pas donné comme une œuvre complète, mais seulement comme étant la nouvelle base de l'organisation des corps constituées dans la colonie pour l'administration intérieure. Une analyse très sommaire le fera connaître suffisamment.
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« La colonie fait partie de la république <c française, et concourt à la délégation des « pouvoirs nationaux auxquels elle obéit bien « que régie intérieurement par ses institutions « propres. Les assemblées primaires sont maince tenues. L'Assemblée coloniale elle-même reste « organisée comme elle l'avait été par le règlece ment du 1 7 décembre 1 790, qui formait, ajoute- « t-on, la constitution intérieure: les bases d'é- « lection sont seules changées : il n'y a plus qu'un ce représentant par cent citoyens actifs, avec des « suppléants moitié en nombre. Pour être éligi- « ble il suffit d'être citoyen actif et domicilié dece puis deux ans dans la colonie, et depuis un an, ce dans le canton, avec cette faculté qu'un seul , membre domicilié communique son aptitude ce aux autres qui ne le sont pas. La commisce sion intermédiaire de cinq membres est con- « servée. Il y a un Directoire colonial cornée posé de trois membres, indépendamment ce d'un procureur général syndic et son substiee tut, le tout y compris les suppléants renoucc velé partiellement tous les deux ans par les ce électeurs des deux districts réunis, alternativece ment à Saint-Denis et à Saint-Paul. Il en est ce de même de tous les fonctionnaires dont les ce attributions s'étendent sur la colonie entière, ce Les municipalités restent ce que les ont faites
< le règlement du 17 décembre 1790; mais les « membres en sont réduits à trois, non compris « le procureur de la commune; il y a en ou- « tre six notables ( nous disons aujourd'hui : un « maire, deux adjoints et six conseillers muni- « cipaux). Les municipalités ne sont plus char- « gées que de la partie administrative des com- « munes et de la police municipale. La partie « contentieuse de la police, quelque chose du « correctionnel, et la conciliation sont confiés « aux juges de paix, ainsi que les registres de Vé- « tat civil conformément à l'arrêté local du « 1 6 mai 1 793, qui avait adopté le décret de F As- « semblée nationale du 3o septembre 1792.
« Sont rétribués par le trésor public: i° les « membres de la commission intermédiaire; « 2 0 les membres du directoire; 3° le procu- « reur général syndic et ses substituts; 4 0 les « maires, les officiers municipaux et les secré- « taires greffiers. Quant au pouvoir exécutif, « il est reconnu conformément à la loi du 25 « août 1792. »
Il y a cette remarque à faire que l'Assemblée coloniale proclamait, le 22 juin, que la colonie concourait à la délégation des pouvoirs nationaux et que deux jours après, le 24 juin, la Convention lui enlevait virtuellement le droit à la députation, faute de population suffisante.
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L'organisation de 1793 ne fait aucune mention du pouvoir judiciaire sur lequel on avait statué le 3 avril précédent : on avait conservé un tribunal de première instance avec un juge unique et un lieutenant de juge, et une cour d'appel à sept membres, plus les officiers du ministère public, le tout à l'élection. Ce ne fut pourtant encore qu'un provisoire. Peu de mois après, pour se conformer à ce qui se pratiquait dans la métropole, on créa pour le civil un tribunal dans chaque commune avec appel réciproque. Le vote populaire, faisait les juges, donnait la science. Seulement, par manière de tempérament, le corps électoral spécial fut un peu modifié dans sa composition : on exigea vingtcinq ans d'âge et un an de domicile. Les seules conditions d'éligibilité furent trente ans d'âge et troisansdedomicile. En 1795, on réduisit lenombre de ces tribunaux àquatre, dont l'un à Saint- Denis et les autres à Saint-Paul, Saint-Benoît et Saint-Pierre. Ceux-ci furent installés le 20 octobre 1795 après constatation, fut-il dit, de la nomutation par la chambre électorale des arbitres publics. Le choix des juges confié à l'élection populaire est un procédé depuis longtemps réprouvé chez nous : ce qui a lieu aux Etats-Unis n'est pas fait pour le mettre en faveur : le caractère du magistrat # disparaît sous la double
influence de l'impéritie et de la vénalité. Le i système des arbitres publics et des appels de \ tribunal à tribunal, n'eut pas plus de succès dans la colonie que dans la métropole; il ne put i aller au delà du mois de juin 1796. On rétablit alors une cour d'appel, avec deux tribunaux de première instance, l'un à Saint- Denis, l'autre à Saint-Paul; ce dernier fut supprimé en 1801.
Quant aux tribunaux de répression, sans mentionner les juges de paix installés depuis 1790, des arrêtés de l'Assemblée coloniale, en date du 22 juillet et du 10 août 1793, organisèrent le tribunal criminel et adoptèrent la loi du jury, dans sa forme la plus simple et, pour ainsi dire, anglo-saxonne, soit pour l'accusation, soit pour le jugement. Nous voyons, à la date du 25 octobre 1795, que pour le premier semestre de Tannée, dans le canton du Nord, qui ne comprenait que Saint-Denis et Sainte-Marie, il y avait vingt jurés d'accusation et quarante jurés de jugement : à ce compte, avec la faible population d'alors, chacun avait la presque certitude d'être juré, ce qui n'était une garantie, ni pour la société, ni pour les accusés euxmêmes. A l'égard de la pénalité, le code criminel métropolitain du 6 octobre 1791 fut promulgué le 22 juillet 1793.
Quelques autres dispositions législatives ,
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d'une grande importance, votées en France, furent aussi appliquées à la colonie; le 10 mai 1793, on avait promulgué la loi sur le divorce, du 20 septembre 1792 : les époux furent maîtres de reprendre leur indépendance sur la simple allégation $ incompatibilité d'humeur et de caractère; et, plus tard, de se reprendre pour époux, ce qui devint un moyen facile de fraude envers les créanciers; aussi le Code civil, tout en maintenant le divorce, eutil soin de supprimer la faculté du remariage. Le même jour, 10 mai, fut également promulguée la loi du 20 septembre 1792 qui confère la rédaction des actes de l'état civil aux agents municipaux auxquels les curés firent remise, le 25 du même mois, des registres qu'ils avaient en leur possession : à Saint-Denis seulement, la livraison fut retardée jusqu'en décembre. Nous avons déjà vu, qu'un mois après (en juin), l'état civil fut confié aux juges de paix en même temps qu'on adoptait la loi du
20 septembre 1790, qui fixe la majorité à
21 ans (20 juin 1793).
Le système représentatif, dans la colonie, avait été inauguré le 25 mai 1790 par rassemblée générale : celle-ci fut remplacée au mois d'octobre suivant par une première assemblée coloniale, à laquelle succéda, le 12 août 1792,
une seconde assemblée qui, aux termes du règlement du 17 décembre 1790, devait avoir une durée de deux ans. La forme du gouvernement ayant changé, les démocrates prétendirent qu'il y avait lieu, immédiatement, à de nouvelles élections, les pouvoirs des représentants élus pendant l'existence du pouvoir royal ne pouvant survivre à celui-ci. Tout était alors si instable et les principes tellement bouleversés que l'Assemblée eut peur et jugea convenable de consulter les assemblées primaires. Trois communes : Sainte-Marie, Saint-André et Saint- Louis votèrent avec les démocrates; Saint-Joseph s'abstint; tout le reste fut de l'opinion modérée et maintint l'assemblée existante jusqu'au terme légal : c'est-à-dire, jusqu'au 12 août 1793, jour auquel la troisième assemblée coloniale ouvrit ses séances. Celle-ci, quoique d'une opinion plus avancée que la précédente, renfermait cependant encore une majorité modérée qui, à l'aide de la commission intermédiaire qu'elle nommait et dont elle disposait, réussissait assez bien à maintenir la tranquillité publique.
Mais bientôt les affaires changèrent du tout au tout. Il y avait longtemps qu'on était sans nouvelles de la métropole, et l'on se flattait déjà que les passions politiques y étaient en-
uigitizeo uy
trées dans leur période de décroissance, lorsque, tout à coup arriva de Tîle de France un navire qui fit connaître le véritable état des choses. Les Girondins avaient péri sur l'échafaud; le gouvernement provisoire révolutionnaire avait été décrété, on était en pleine terreur. Immédiatement les chaumières, qui s'étaient constituées depuis longtemps dans toute l'île, prirent un redoublement d'activité. Celle de Saint-Denis, déjà en relation avec l'île de France, y fit passer ses griefs contre ce qu'on nommait les amis de l'ordre. La chaumière du Port-Louis se mit bien vite à l'œuvre et obtint de M. Maiartic, gouverneur général, un ordre d'arrestation contre les fonctionnaires et les habitants de Bourbon accusés de royalisme, à commencer par M. Duplessis Vigoureux, gouverneur. Quant à celui-ci, qui avait demandé comme un signalé service qu'on le destituât de son commandement, M. Maiartic n'eut pas à se faire beaucoup prier. Pour le reste, il n'est pas bien démontré que le gouverneur général n'ait pas sacrifié la justice à sa propre popularité. Dans tous les cas, les patriotes n'entendirent pas que les choses se fissent régulièrement et sans violence; elles eussent perdu toute leur saveur.
La frégate la Minerve ', commandée par un
sieur Daussère, quitta le Port-Louis, et cinquante ou soixante patriotes des plus exaltés s'y embarquèrent, empressés d'aller mettre convenablement la main à Pœuvre. Le navire mouilla à Saint-Denis le 10 avril : pendant toute la journée, le but de son voyage fut déguisé : on annonçait qu'il se rendait à Madagascar pour y prendre des bœufs, mais pendant la nuit du 1 o au 11, il débarqua ses hommes. Le gouverneur fut brutalement arrêté, et conduit à bord de la frégate avec le lieutenant-colonel Fayolle, commandant le corps des volontaires coloniaux, Marceney, major, Brunot, capitaine de port et Grangier, propriétaire, sans compter Tyrol, commissaire civil, dont les fonctions étaient terminées, mais dont les opinions déplaisaient. Deux officiers de marine émigrés, Navailles et Montmorin, furent également arrêtés : ce dernier était fils du ministre de Louis XVI et le dernier survivant de toute sa famille que Péchafaud révolutionnaire venait de dévorer. Les patriotes de la Minerve, une fois lancés, auraient bien voulu se donner pleine carrière et satisfaire les animosités personnelles de leurs amis de Bourbon ; mais , dès le 12, la commune de Saint-Denis supposait fermement à toute arrestation arbitraire et réclamait contre celle de Grangier. On enten-
dait que les autorisations accordées par M. Malartic ne fussent pas excédées puisqu'elles avaient été comprises d'une manière si acerbe. En effet, les violences exercées à Pégard de M. Duplessis étaient toutes gratuites, cet officier n'ayant aucun désir de résister aux ordres de son supérieur hiérarchique. En réalité, il n'y eut -pour lui, dans cette circonstance, que le désagrément de se trouver, pendant quelques heures, exposé aux insultes d'une bande de vauriens. Duplessis Vigoureux avait honorablement gagné ses grades militaires; lorsqu'il fut appelé au gouvernement de Bourbon, ses opinions royalistes étaient bien connues et il eut le courage de ne pas les désavouer pendant ses fonctions. Rentré en France en 1795, il se prêta très volontiers aux vues du parti Clichien. Toutefois, comme un bon averti en vaut deux, il eut soin de ne pas se compromettre dans la journée du 1 8 fructidor (4 septembre 1796) qui détruisit les espérances des royalistes : il attendit et se remit en faveur après le 18 brumaire, gardant d'ailleurs ses opinions politiques, comme il le prouva en 1 8 1 4.
Les sans-culottes (appelons-les par leur nom), en voulaient surtout au marquis de Saint-Félix, vice-amiral, arrivé à l'île de France en 1791 et commandant la station navale dans nos mers.
On le haïssait parce qu'on le craignait : caractère plus que véhément, il ne cachait pas ses opinions si opposées à celles qui prévalaient alors. Atteint dans son grade par les décrets contre les ci-devant nobles, et privé de son commandement, il s était retiré à Bourbon; là, réfugié chez un habitant de Saint-Benoît, il ne put être immédiatement découvert; mais traqué de tous côtés, déclaré ennemi de la colonie, et mis même hors la loi par l'assemblée coloniale, désormais soumise aux sans-culottes, il s'était enfin constitué prisonnier; et après avoir été provisoirement détenu dans les caves de Thôtel du gouvernement, il fut envoyé à 111e de France où on le retint en prison pendant seize mois, ce qui n'est pas en Phonneur de M. Malartic qui aurait dû respecter davantage, dans cet officier, de brillants antécédents. M. de Saint- Félix était, en effet, un marin de premier mérite; né en 1737, à Cordes, dans l'Albigeois, d'un père très noble, mais sans fortune, dont il était le quinzième fils, il dut tout à lui-même. Entré dans la marine en 1755, il servit tour à tour au Canada, à Cayenne, à l'île de France où il prit le commandement du navire V Heure du Berger avec mission d'aller à la recherche d'une prétendue île de Saint- Jean de Lisboa dont il prouva la non-existence en dépit de
toutes les cartes. II fit ensuite, comme commandant successif de trois vaisseaux de ligne, et sous les ordres du bailli de Suffren, les campagnes de la guerre de l'indépendance américaine. Le 12 février 1782, il se rendit maître d'un vaisseau ennemi; au combat de Provedien, même année, il sauva le vaisseau de Suffren dégréé et sur le point d'être pris : au combat de Tranquebar, il combattit seul contre trois vaisseaux de 74 et les empêcha de rompre notre ligne. La gloire qui s'attacha à cette action lui attira, selon qu'on l'a prétendu, avec plus ou moins de vérité, les mauvais offices de Suffren auprès du ministère : il le sut et se vengea noblement. Le 3 septembre 1780, au combat de Trinquemalé, il se jeta seul au milieu de trois vaisseaux qui entouraient Suffren et allaient le forcer d'amener, et après un combat terrible il obligea l'ennemi à la retraite et dégagea son chef d'escadre. Promu viceamiral le i cr janvier 1 79*3, il était, comme nous l'avons dit, à l'île de France, lorsqu'on le força à se démettre de son commandement pour lui faire subir ensuite une longue détention. Mis à la retraite en 18 10, il mourut en 1819.
A partir de l'expédition de la Minerve le nom de île de la Réunion remplaça effectivement et réellement sur les lieux celui d'île
Bourbon. En droit, s'il y avait un droit en ces matières et à cette époque, en droit, disonsnous, le changement datait du i3 mars 1793.
Le décret qui le consacre est en effet de ce jour. Ce mot de Réunion plaisait singulièrement aux anarchistes : il avait acquis une précieuse signification politique depuis la réunion qui, au 10 août, s'était opérée entre les Marseillais et plusieurs des bataillons de la garde nationale préposés à la défense des Tuileries, réunion qui amena les massacres de la journée et la chute de la royauté. C'est donc l'un des plus graves événements de l'histoire nationale qui nous a valu le nom que nous portons, et qui d'ailleurs, eut son temps de faveur. Tel navire de guerre, par exemple, s'appela la Réunion et précisément, en avril 1 794, au moment où la Minerve opérait chez nous, à Paris, on représentait à l'Opéra : La Réunion du 10 août ou V inauguration de la République française sans-culottide, en 5 actes. Lorsque les patriotes de l'île de France vinrent se réunir à ceux de Bourbon et enlever le gouverneur Duplessis, ils crurent de bonne foi qu'ils imitaient les hommes du 10 août. Pour préserver leur action de l'oubli des siècles, ils firent graver une petite médaille d'argent portant sur une face l'arbre de la liberté et sur
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l'autre, en légende, « la Réunion des sansculottes, i5 germinal 1794. » On se fait gloire de toute espèce de choses. Qui ne connaît le mot : « Sont-ce là des clous?
Le sieur Roubaud, envoyé par M. Malartic, remplaça M. Duplessis; et avec lui commença la prépondérance des ultra-patriotes. La société dite des amis de l'ordre, organisée depuis longtemps pour faire contre poids aux chaumières, disparut : des troubles partiels eurent lieu et bien qu'ils ne fussent suivis d'aucun accident grave, ils contribuèrent à irriter les passions et à entretenir une surexcitation générale et maladive. Elle ne tarda pourtant pas à se calmer à la suite d'un événement qui, partout ailleurs, eût été sans importance, mais qui devait impressionner une population peu nombreuse où, par le fait d'un contact journalier et forcé, chacun pour ainsi dire, se connaissait individuellement.
Le 1 1 août, le citoyen d'Aubreville, capitaine d'artillerie, membre de rassemblée coloniale et chef du parti démocratique, chercha querelle à un courtaud de boutique, breton de naissance et royaliste de conviction, le provoqua en duel et fut tué roide du premier coup de pistolet. L'accident porta chacun à réfléchir sur le ridicule des démonstrations politiques, si
loin de la métropole et sur un théâtre si restreint. On s'agitait pour s agiter; et l'on ne comprenait même pas le vrai caractère de la Révolution. La fête funèbre en l'honneur de Marat, par exemple, se célébrait en pleine église avec catafalque et accessoires : la campagne anti-religieuse se bornait à décréter qu'il n'y aurait plus, dans les églises, de bancs appartenant à des particuliers, et si Ton adoptait finalement et complètement le calendrier républicain, le 10 octobre 1794, ce n'avait pas été sans bien des tâtonnements, de sorte que tantôt on associait les mois républicains au millésime ordinaire, et tantôt c'était l'ère républicaine qui s'accommodait |aux mois du calendrier grégorien. Au total, l'élan franchement révolutionnaire que les événements d'avril avaient imprimé à nos affaires intérieures fut sensiblement amorti par le bons sens de notre population et par sa modération naturelle.
Tout se borna à beaucoup d'effroi du côté des honnêtes gens et à quelques incarcérations pour cause de royalisme. Celles-ci même ne tardèrent pas à s'arrêter; la connaissance nous parvint enfin de la chute des terroristes au 9 thermidor ; des élections nouvelles donnèrent dans l'assemblée coloniale une grande majorité au parti modéré; et le 23 août 1795, Ozoux aîné
demanda à rassemblée coloniale et obtint la mise en liberté de tous les détenus politiques, Roubaud qui, avec Tappui des chaumières et des démocrates forcenés, avait remplacé Duplessis Vigoureux, dut, à son tour, mais régulièrement, quitter son poste quand le parti eut perdu son influence. Il fut remplacé en novembre 1795 par le général Jacob de Cordemoy, brave militaire qui a honorablement porté son épée pendant 5o ans, mais qui, alors, sans déserter au fond du cœur ses instincts royalistes, avait été obligé de mettre de côté toute sa noblesse et signait bourgeoisement « Jacob ». Celui-ci se heurta tout d'abord à quelques difficultés, résultat de l'exaltation des esprits. Les belles heures de la carmagnole étaient passées et naturellement on criait à la réaction. On fit appel au gouverneur général Malartic dont les opinions étaient plus avancées que celles de M. Jacob et qui avait eu le talent de se faire toujours bien voir des ultra-patriotes. M. Malartic vint, en conséquence, le i5 mai 1796, faire une courte et unique apparition à Bourbon où il s'occupa de Papaisement intérieur et aussi tout particulièrement de se procurer les blés dont Tîle de France avait besoin, ainsi que le constate sa correspondance autographe qui se trouve aux archives. Mais il allait bientôt avoir au
chef-lieu de son gouvernement de plus sérieuses préoccupations. Les colonies confiées à ses soins étaient menacées d'un bouleversement complet et n'échappaient à leur ruine que par un acte de vigueur auquel il prit part en engageant bravement sa responsabilité.
En effet, nous n'en étions pas quittes avec les hommes du désordre : le 18 juillet 1796, Baco et Burnel, envoyés par le directoire, arrivaient à Tîle de France avec quatre frégates et deux mille deux cents hommes de troupes commandées par le général Magallon Lamorlière.
Leur mission consistait à dissoudre les assemblées coloniales et à mettre à exécution le décret du 16 pluviôse an II, et par suite à proclamer la libération des esclaves immédiatement et sans indemnité. Leurs pouvoirs étaient illimités : l'exemple de Saint-Domingue n'avait porté aucun enseignement : c'était toujours le mot de Robespierre : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe, » mot qu'on a fort injustement attribué à Grégoire, mais qui appartient bien à Robespierre qui le prononça en mars 1791 dans une réponse à Barnave. Burnel avait été assez maladroit pour formuler son plan et ses moyens dans un écrit publié en France et dont un exemplaire l'avait précédé dans les colonies. Ces moyens passablement énergiques se rédui-
saient à deux ou trois. « Déporter promptement « trente mille noirs à Madagascar ; faire trace vailler, au moyen d'une force armée, ceux « qui désormais libres seraient conservés aux « colonies; et enfin pour suppléer au vide récc sultant pour la culture des trente mille dé- <c portés, forcer au travail personnel tous les ce êtres libres de la colonie, les créoles surtout « qui sont, disait Burnel, très propres à résister <c aux fatigues de l'agriculture dans les climats <c brûlants. »
Les deux commissaires à peine débarqués au Port-Louis se rendirent à l'assemblée coloniale et protestèrent des bienveillantes intentions de la métropole en faveur des colonies. On feignit de les croire, 'mais la division navale qui les avait apportés était commandée par le viceamiral Sercey, qui s'était trouvé à Saint-Domingue au moment de la révolte des noirs et qui même avait transporté aux États-Unis les malheureux colons fuyant la mort. Quelques paroles échappées à Baco, pendant la traversée, lui firent deviner la mission de celui-ci; aussi, à peine arrivé, se hâta-t-il de faire prévenir secrètement les habitants du danger qui les menaçait.
Cependant Baco et Burnel allaient haranguant les troupes, les excitant à la révolte et
lançant des mandats d'amener contre les membres de l'Assemblée coloniale de l'île de France , bientôt un nouvel acte sur la signification duquel il n'y avait pas à se méprendre précipita les choses. M. Malartic, gouverneur général des deux îles, refusant de prêter la main à leurs entreprises, ils prononcèrent hardiment sa destitution. M. Malartic, fort aimé de la population, résista et se maintint à la tête du gouvernement : ils offrirent alors au général Magallon de le remplacer comme gouverneur. C'était mal s'adresser. M. Magallon, quoiqu'il eût obtenu assez rapidement ses derniers grades, comptait de nombreuses années de service, et n'était pas homme à se mettre à la tête d'un mouvement subversif ; il refusa. « Les colons, dit-il, ne sont pas des rebelles, nous ne devons pas les traiter en ennemis. » La position devenait critique. L'Assemblée coloniale invita M. Malartic à se rendre dans son sein, et les deux pouvoirs ainsi réunis appelèrent au Port- Louis les habitants en état de porter les armes : bientôt ils eurent sous la main et dans la ville toute la population valide de la colonie. Les commissaires qui s'étaient logés à l'hôtel du gouvernement y furent cernés : ils voulurent haranguer et leur voix fut couverte par des cris de plus en plus menaçants. Obligés de se
SLR L'ILE BOURBON. 2 53
retirer, ils furent poursuivis et n'échappèrent que par le plus heureux hasard à un coup de pistolet tiré sur eux. Ce fut le terme de la crise. Baco et Burnel, bien convaincus du danger qu'ils couraient et de l'inutilité de nouvelles tentatives, déclarèrent spontanément qu'ils ne s'opposaient point à leur expulsion : quelques heures après ils étaient embarqués et mettaient à la voile. C'était le 21 juillet. L'ordre était de les conduire à Manille pour retarder leur rentrée en France et laisser aux événements, qui se succédaient alors si rapidement dans la métropole, le temps d'amener un changement d'hommes et de principes. Le calcul, en effet, était bon. On craignait le directoire outragé dans ses agents; le consulat remplaça le directoire. Parfait, ministre de la marine, fit, le 28 nivôse an VII (janvier 1800), un rapport tout à fait rassurant sur l'affaire de l'île de France. « Dans l'impossibilité, disait-il, d'expédier aux îles des forces respectables, il faut nécessairement se contenter de faire une espèce de négociation avec les habitants. » On ne fit rien du tout. Bonaparte n'était pas fâché d'avoir une faute de plus à reprocher au Directoire : l'affaire fut oubliée. Mais cette solution n'eut lieu que plus tard : les craintes subsistèrent longtemps : on avait à redouter d'un gouverne-
ment aussi peu scrupuleux que Tétait le Direcrectoire, des mesures de répression violentes et peut-être sanglantes. En cette occasion la colonie de Bourbon ne voulut pas décliner sa part dans les périls attachés à un acte dont elle-même avait profité. L'Assemblée y fit preuve de courage et d'une bonne confraternité coloniale : le 25 août, elle envoya deux de ses membres, Ozoux et Sainte-Croix, porter à Pile de France son adhésion au renvoi des agents du directoire et sa déclaration de complète solidarité à cet acte.
Baco de la Chapelle, qui a laissé un si mauvais renom chez nous, avait été, dans l'origine, procureur du roi en province, puis membre de l'Assemblée nationale, où il ne se fit remarquer que par une assez sotte querelle avec l'abbé Maury. Il était maire de Nantes lors de la chute des Girondins dont il partageait les principes : il fut emprisonné, mais échappa à la mort, ce qui ne témoigne pas beaucoup de son importance. Après son expédition malencontreuse aux îles de France et de Bourbon, il revint à Paris et prit la direction de l'Opéra. Finalement, on l'envoya en mission à la Guadeloupe où il mourut en 1801.
A Bourbon, cependant, les finances étaient dans un état déplorable. La colonie, ruinée par le papier-monnaie et sans commerce extérieur,
ne fournissait plus aux dépenses les plus urgentes de son administration. Il fallut avoir recours à des moyens nouveaux. L'enregistrement, sous le nom de contrôle des actes, fut établi en juin 1797. Bien que le tarif en ait été tout d'abord assez élevé, les premiers résultats furent minimes. Du 22 septembre 1798 au 22 septembre 1799, la recette n'excéda point 66,720 francs. Il est vrai qu'on débutait. L'application des lois fiscales aux actes civils exige, pour être fructueuse sans être tracassière, une connaissance assez approfondie du droit. La loi d'ailleurs était dans son origine fort imparfaite. Celle du 22 frimaire ne fut appliquée à la colonie que sous l'administration de M. Decaen en i8o3, avec quelques légères modifications : elle fut remplacée le 2 mars 181 8 par une ordonnance locale qui a subsisté jusqu'au 2 avril i83o, époque à laquelle fut promulguée l'ordonnance de Charles X, du 19 juillet, qui régit actuellement la matière. Celle-ci, en refondant sur plusieurs points les textes précédents, d'après la jurisprudence delà Cour de Cassation, a été un travail de véritable amélioration. Le tarif s'y trouvait en outre notablement réduit, avantage que nous avons perdu en grande partie sous le gouvernement impérial, par suite des arrêtés du 22 décembre 1861 et 27 octobre 1862.
Le i3 juillet de la même année 1797, on remania la division territoriale de l'île. Des onze communes alors existantes on forma cinq cantons : celui du nord qui comprenait Saint- Denis et Sainte-Marie; celui du nord-est :
Sainte-Suzanne et Saint- André ; celui de Test : Saint-Benoît et Sainte-Rose; celui de l'ouest : Saint- Paul et Saint-Leu; et enfin celui du sud. le plus étendu de tous, qui embrassait Saint- Louis, Saint- Pierre et Saint-Joseph. Le 3 1 du mois suivant (août 1797), on ne fit pas si bien. Un arrêté de l'assemblée coloniale admit le recours en cassation pour tous les arrêts rendus par le tribunal criminel. C'était consacrer l'impunité; à considérer la guerre maritime et le voyage à la voile par le cap de Bonne- Espérance, plusieurs années n'eussent pas toujours suffi pour amener un procès à terme. Avec l'abus des délais en matière pénale les masses qu'il s'agit d'avertir et d'impressionner ne saisissent plus le rapport légal entre le crime et le châtiment. On atteint l'homme et Ton n'instruit personne. L'assemblée coloniale ne tarda point à s'apercevoir qu'elle s'était engagée dans une fausse voie par une trop servile imitation de la métropole; moins de dix mois après, l'organisation du 27 juin 1798 restreignit la faculté du pourvoi en ce sens qu'on n'en pût user
qu'avec l'autorisation préalable de l'assemblée.
En France, les événements avaient marché; l'institution du gouvernement directorial commandait des modifications dans l'organisation coloniale. Le parti modéré, qui avait repris le dessus dans rassemblée, travaillait déjà et comptait bien, dans l'œuvre nouvelle, opposer quelques entraves aux élans de l'ultra-démocratie. Ce n'était pas le compte des anarchistes : menacés de près, ils tentèrent d'enlever la partie de haute lutte. Le nuage orageux se forma dans le sud-ouest. On débuta par lancer un manifeste contre l'assemblée et immédiatement on passa à l'action. Belleville, ancien sergent au régiment de Pondichéry, devenu, par grâce électorale, commandant des gardes nationaux de Saint-Pierre et de Saint- Louis, prit la tête du mouvement, aidé de quelques autres individus aussi exaltés que lui, et notamment d'un abbé Lafosse, curé de Saint-Louis, qui se compromit beaucoup et qui, en bonne conscience, n'aurait pas dû se trouver en si mauvaise société. Le 8 avril 1798, Belleville se déclara donc en pleine révolte, assembla du monde et se mit en marche sur Saint-Paul, avec ce qu'il appelait son armée : tout alla bien jusqu'à Saint- Leu ; mais là il rencontra ce qu'il ne cherchait pas, c'est-à-dire M. Jacob, gouverneur de Pile,
avec une partie des gardes nationales de l'arrondissement du Vent; une autre partie avait passé par la plaine des Cafres, traînant avec elle du canon, et déjà occupait la ville de Saint- Pierre. Varmée de Belleville tenue en échec par M. Jacob, qui, connaissant ses gens, eut la sagesse de temporiser, ne tarda pas à s'égréner, pour ainsi dire, et bientôt à s'évaporer. Toute l'affaire ne dura que peu de jours : Belleville fut saisi avec les autres chefs du mouvevement; et, quoi qu'ils eussent mérité, ils n'obtinrent le 29 mai qu'un arrêté d'expulsion à la suite duquel on les remit à un capitaine de navire qui devait les transporter dans l'Inde et les déposer en pays neutre et habité. Il n'en fut rien : on les débarqua aux Seychelles d'où plusieurs revinrent hardiment dans la colonie. Un membre de l'assemblée, le procureur Santussan, que nous retrouvons ici toujours démocrate, osa même se vanter, en séance publique, d'en avoir recueilli plusieurs chez lui. Naturellement on le contraignit à donner sa démission; mais il fallut prendre de nouvelles mesures pour se débarrasser de ces turbulents patriotes. On prescrivit de rechef leur expulsion; et comme moyen coercitif, on ordonna le séquestre de leurs biens, avec menace de confiscation, s'ils ne se mettaient pas dans les quinze jours à la disposition
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de l'autorité chargée de leur embarquement :
on ne fît rien de plus ou à peu près; et Ton tint pour bien terminé ce qu'on appelait la guerre de la rivière d'Abord, guerre, en effet, où les belligérants avaient eu la sage précaution de ne pas brûler une amorce, mais qui, à cause de quelques compagnies de gardes nationaux qu'on fut obligé de laisser en garnison à Saint-Pierre, pour donner aux esprits le temps de se calmer, n'en entraîna pas moins la colonie dans des dépenses que sa situation besoigneuse lui rendit plus pesantes. Les contribuables devraient bien savoir une fois pour toutes que les agitations politiques se tournent finalement contre eux.
L'assemblée coloniale, une fois débarrassée de Belleville, commença la discussion d'une troisième organisation. Elle y consacra sept séances : ce n'était pas trop pour 235 articles. Les longues discussions prouvent presque toujours l'ignorance des discutants. Les personnes instruites comprennent tout de suite et procèdent vite. *
L'organisation de 1798 fut votée le 5 juin; le 1 7 du même mois, les assemblées primaires l'acceptaient et le 27, le gouverneur la sanctionnait. Malgré toutes ces formalités elle fut encore qualifiée de provisoire parce que l'ap-
probation métropolitaine manquait, ce qui lut heureux puisqu'on put régulièrement la remanier un peu plus tard. Elle n'était du reste qu'une appropriation telle quelle à la colonie de la constitution directoriale de Tan III, seulement comme on n'avait pas sous la main les éléments d'un conseil des anciens, on s'en passa très facilement.
L'administration intérieure de la colonie fut confiée : i° à un conseil général représentatif, toujours sous le nom d'assemblée coloniale, que les assemblées primaires renouvelaient par moitié chaque année en raison d'un représentant par cent citoyens ayant droit de voter; 2° à un comité administratif choisi parmi les membres de rassemblée et rétribués; 3° à un agent général d'administration qui était en même temps commissaire général de la trésorerie-, et, enfin, à des agents municipaux. Tout en rappelant le lien de subordination qui unissait la colonie à la métropole, on tint compte de la position spéciale de celle-là; « elle faisait « partie de la république, mais elle était régie par « des institutions particulières sous la dépen- « dance et la protection de la métropole. » Le gouverneur, d'ailleurs, conservait son droit de sanction sur les arrêtés de l'assemblée, conformément au décret du 25 août 1792, disposition
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utile et peut-être indispensable dans l'intérêt des bonnes finances. L'île fut divisée en deux districts pour l'administration de la justice, c'est-à-dire qu'il y eut deux tribunaux de première instance à un seul juge avec un suppléant, plus une cour d'appel de sept juges : la nomination de toute la magistrature, soit debout, soit assise, fut réservée à l'assemblée coloniale. Les juges de première instance restaient trois ans en fonctions; s'ils étaient réélus, ils devenaient inamovibles; il en était de même pour le tribunal d'appel, mais au bout de cinq ans. L'institution du jury fut maintenue dans son entier, à cela près que pour le juré, comme pour le membre de l'assemblée coloniale, le cens fut admis et fixé à 5o fr. d'impositions. Un mois après (en août), on revint sur cette question et la liste des jurés dut être dressée par le comité administratif qui n'y admettait que les citoyens âgés de trente ans et possesseurs d'un immeuble d'une valeur de 10,000 fr., réduite presque aussitôt à 5,ooo francs.
Cette organisation de 1 798 incontestablement préférable à celle qu'elle remplaçait était encore bien loin d'être sans reproche ; et on s'en aperçut bientôt. Pour le moment l'attention était absorbée par la situation financière de la colonie. Le papier-monnaie ayant été déclaré sans
valeur et le numéraire manquant complètement, les transactions les plus simples de la vie usuelle étaient devenues presque impossibles.
La caisse coloniale, de son côté, était absolument vide : il fallait de toutes nécessité sortir de cette position : la création d'un nouveau papier s'offrait comme moyen unique surtout sous le rapport des dépenses publiques-, mais après les désastres du papier-monnaie, un titre sans garanties n'avait aucune chance d'être accepté. On créa donc pour 750,000 fr. de mandats basés sur les impositions, ce qui n'était ni assez sûr, ni assez clair pour appeler la confiance; l'opération n'eut aucun succès; et quoique au mois de septembre 1 798 on eût fait figurer pour 5oo,ooo fr. de ce papier aux voies et moyens, l'assemblée coloniale, pas plus loin qu'au mois de novembre suivant, ordonnait le retrait et le brûlement des papiers mandats, ce qui s'effectua, à 10,000 fr. près, dans un délai qui ne fut pas trop long. On avait donc échoué sous le rapport budgétaire; pouvait-on, du moins, remédier d'une manière quelconque à l'absence de la monnaie métallique? La guerre maritime et l'insuffisance de la marine nationale en présence des croiseurs anglais, avait paralysé le commerce et arrêté les exportations : il en était
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résulté chez nous une accumulation de denrées sans possibilité de réalisation actuelle : heureusement, ces denrées consistaient en café et girofle, marchandises qui peuvent attendre sans se détériorer : c'était une valeur dormante, mais certainement, une valeur. Le gouvernement sut en tirer parti dans l'intérêt général. Il admit et concentra en quelque sorte toutes ces denrées dans les magasins que lui-même possédait au chef-lieu et dans diverses communes, et il en délivra sous sa responsabilité des récépissés ou bons de dépôt qui, par le fait de son intervention, revêtaient un caractère public et joignaient une garantie morale à la garantie matérielle énoncée au titre. Le café, qui formait la majeure partie des dépôts, était alors coté à 5o fr. la balle, prix auquel l'absence de tout commerce donnait une fixité rassurante : le café devint bientôt une valleur type : on ne traitait plus qu'en café et les bons de dépôt acceptés sans difficulté et sans dépréciation suffirent à la circulation intérieure et remplacèrent d'une manière tolérable le numéraire jusqu'à l'apparition des neutres sur nos rades. Ceux-ci apportèrent avec eux beaucoup d'espèces monnayées et notamment des quadruples espagnoles, achetèrent les cafés et firent rentrer les récépissés. On doit rapporter cette solution et l'appa-
rition des neutres à Tannée 1798 ou environ. ' En effet, le commerce renaissant au mois de septembre, on frappait à la date du 27, sans plus de retard, d'un droit d'entrée, les marchan- ; dises destinées à la consommation intérieure, et d'un droit de sortie les denrées du crû de la colonie, le tout au grand bonheur des finances coloniales alors aux abois.
Nos relations avec les neutres, à l'époque dont nous parlons, retirèrent la colonie de la plus déplorable des situations qui se puisse concevoir et nous procurèrent quelques années d'une prospérité au moins relative; si elles avaient continué, nul doute que les îles de France et de Bourbon n'y eussent puisé des ressources et des forces pour résister en 1810, mieux qu'il ne leur a été permis de le faire, à l'invasion anglaise. Malheureusement, nous devions payer l'enivrement d'Iéna. Le singulier décret de Berlin du 21 novembre 1806 où la France, sans marine, mettait les îles Britanniques en état de blocus, amena, par voie de représailles, l'ordre en conseil, du 1 1 novembre 1807, qui assujettit les bâtiments des puissances neutres à la visite des croiseurs anglais, à une station obligatoire en Angleterre et au paiement d'une imposition. Dès ce moment tous les pavillons disparurent de nos rades et nous fûmes
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livrés à nos propres forces, c'est-à-dire à notre propre misère.
L'assemblée coloniale avait été en réalité fort indulgente dans l'affaire de Belleville. Les dernières mesures qu'elle avait prises étaient restées à peu près à l'état comminatoire : ce fut une faute, et la démagogie sut fort bien en profiter : elle se reconstitua facilement, et, dès le commencement de 1 799, l'existence d'un complot contre la sûreté intérieure de la colonie ne faisait plus de doute. Il y avait entente, projets de désordre, espérance de mal faire : cette fois, comme on l'a généralement cru, c'étaient les idées de Babeuf qui prévalaient. Les meneurs, néanmoins, affectèrent un but politique et couvrirent leurs intentions réelles sous des prétextes de bien public. L'assemblée, obligée de demander quelques ressources à l'impôt pour faire face aux besoins d'un pays abandonné par sa métropole, fut représentée comme un agent de spoliation. D'autre part on avait, avec beaucoup d'adresse, saisi le côté faible du gouverneur. Froissé souvent dans son amour-propre et maladroitement le plus souvent par l'assemblée coloniale, il n'aurait pas été fâché de voir celle-ci humiliée à son tour. On avait donc eu grand soin de mettre en avant la nécessité d'augmenter ses attributions. Lui-même re-
connut loyalement, le 7 pluviôse, qu'il avait reçu en personne une pétition destinée à renverser rassemblée , quoiqu'elle fût adressée en apparence directement à cette dernière (1). Cette pétition, colportée exclusivement à Saint-Paul, à Saint- Louis et à Saint-Pierre, n'avait pas été rédigée, danslaforme, sans quelque modération ; on se rattrapait sur le fond : c'était d'abord une incrimination formelle. On se prévalut de quelques actes soit de rassemblée soit du comité administratif, actes que les circonstances critiques où Ton se trouvait justifiaient suffisamment : la pétition, faisant sans doute allusion à l'affaire de Belleville, déclarait que V Assemblée en se permettant des actes de violence avait autorisé les pétitionnaires à devenir eux-mêmes violents. Enfin, elle posait comme ultimatum que l'assemblée eût à déclarer ses pouvoirs terminés et à remettre toute l'autorité au gouverneur, qui se formerait un conseil de huit membres pris parmi les propriétaires, à deux par canton. Il est curieux de constater combien toujours, et même sur le théâtre le plus exigu, la démagogie est portée vers les formes autocratiques, ce qui se conçoit aisément puisque l'autorité apparente obligée pour se maintenir
(1) Archives coloniales.
de faire d'incessantes concessions aux mauvais instincts des classes infimes qui la soutiennent, n'est plus en définitive que l'agent de celles-ci. Les choses en étaient à ce point lorsque le 24 pluviôse (12 février) les conjurés, disons les comploteurs de Saint-Paul et de Saint- Louis, au nombre de quatre-vingt-dix ou cent, se rendirent plus ou moins ostensiblement à Saint-Denis et, ce qui nous semblerait aujourd'hui incroyable, furent reçus et installés au parc même d'ar tillerie dont la direction était confiée à Burgala, l'un desplus exaltés du parti. Le lendemain, 25, le mouvement proprement dit commença : la générale battit, la légion se réunit sur la place des casernes, devant l'hôpital, et Ton se mit en pleine révolte. Les auxiliaires arrivés la veille de Saint-Paul et de Saint-Louis se formèrent en ligne de bataille avec la garde nationale de Saint-Denis. Immédiatement on destitua le chef de la légion : on fit sortir des rangs un pauvre diable appelé Descreux, on le proclama commandant; Piveteau, un des meneurs de Sainte-Suzanne, qui se trouvait naturellement à Saint-Denis, mit entre les mains du Lafayette improvisé un grand sabre, comme insigne de sa nouvelle dignité, et Ton procéda au changements des officiers. Le gouverneur cependant se hâta d'arriver sur les lieux-, il ne fut pas in-
sulté, mais son autorité fut totalement méconnue. Les mutins se dirigèrent alors sur le parc d'artillerie et se firent livrer des cartouches : de là ils se portèrent sur rassemblée coloniale : leurs orateurs admis devant celle-ci la haranguèrent et lui présentèrent la pétition que nous avons analysée, et qui n'était au fond qu'un congé final qu'on la priait de se donner à ellemême. Les choses commençaient à prendre un caractère sérieux; la ville se trouvait en réalité au pouvoir d'une bande de vauriens capable de quelque mauvais coup contre les personnes et surtout contre les biens. L'assemblée fit, dans cette circonstance, preuve de beaucoup d'énergie : d'abord elle appela près d'elle et fit ranger sur la place du gouvernement une compagnie d'artillerie, corps de choix formé de citoyens qui avaient toujours tenu pour le parti de Tordre, et qui suffit pour le moment, grâce aux bouches à feu dont elle disposait, à maintenir à distance la garde nationale révoltée. Le gouverneur, d'ailleurs, en avait vu assez pour savoir à quelles gens il aurait affaire s'ils avaient le dessus. Le vieux noble avec ses instincts de dignité personnelle, se réveilla en lui. Il se rendit au sein de l'assemblée à laquelle il prêta de la sorte l'appui moral résultant de sa présence. L'assemblée, de son côté, tout assiégée qu'elle
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était, faisait preuve de vigueur. Dès midi, elle se déclarait en permanence, ordonnant la mise en état d'arrestation des chefs de l'émeute, et plaçait sous les ordres immédiats du gouverneur toutes les gardes nationales et notamment celles qu'on attendait de la partie du Vent. En effet, dès les premiers moments d'agitation, le pavillon d'alarme avait été arboré à la place; les mutins se hâtèrent d'aller l'abattre, mais pas assez tôt heureusement pour qu'il n'eût été aperçu par Fabien, gardien d'une vigie située au mont Saint-François : il répéta le signal tout de suite et transmit l'alarme aux communes de la partie du Vent dont les gardes nationales se mirent immédiatement en marche sur Saint-Denis où elles arrivèrent le soir même. Dès lors tout rentra dans Tordre : c'est là ce qu'on appela le mouvement du 25 pluviôse (i3 février 1799).
L'assemblée cependant avait été trop sérieusement menacée pour qu'elle n'eût pas à se prémunir contre de nouvelles attaques. L'arrestation des chefs du désordre ne tarda pas à être suivie de celle des complices (3o pluviôse). On aurait pu les livrer tous à la justice ordinaire : les faits de révolte à main armée étaient indéniables; avec la législation de l'époque, il y aurait eu nécessairement des condamnations à mort. C'était ce qu'on voulait éviter, et, à cette
fin, on résolut de procéder par voie de haute administration. L'assemblée n'eut d'ailleurs à sévir contre aucun de ses membres : Santussan avait déjà été renvoyé et, en légiste prudent, il s'était tenu coi tandis qu'on agissait. Quant à Barré, démocrate forcené, qui se trouvait à l'île de France avec mission d'organiser un coup semblable à celui qui, en 1794, avait amené l'enlèvement de Duplessis, on se borna à lui interdire sa rentrée à Bourbon. Une des premières dispositions que Ton prit fut de mettre, par un arrêté du 1 7 février, à la charge des individus compromis dans les événements du 1 3, tous les frais que ces événements avaient occasionnés et tous ceux qu'il faudrait faire encore. Rien n'était plus juste sans doute, et le principe en lui-même était excellent, seulement on avait le tort d'oublier que les fauteurs d'émeute et de révolution sont précisément ceux qui n'ont rien à y perdre : confisquer sur eux, c'est confisquer dans le vide.
L'application de la loi commune aux individus déjà arrêtés, ayant été écartée, comme nous l'avons dit, la voie d'expulsion restait la seule possible; car, après des actes si graves et avec des gens tout disposés à recommencer, il fallait bien sévir, et, par un sérieux exemple, prévenir de nouvelles perturbations intérieures. Le 4
SUR L'ILE BOURBON. 2J l
ventôse an VII, le comité administratif reçut mission de rassemblée de déterminer les lieux de déportation : on se servit de ce mot quoiqu'il ne fut pas exact. Le comité se mit tout de suite à l'œuvre, mais ne fut pas unanime. Saint- Rémy, président de rassemblée, se montrait le plus irrité : il avait à la vérité quelque motif pour l'être : il devait, si l'émeute avait triomphé, être atteint un des premiers : déjà, dans les conciliabules, on l'avait menacé de Vile de l'Horizon, île suspecte dont il se souciait médiocrement d'être le Robinson : aussi voulut-il d'une déportation dans les lieux les plus lointains possibles, aux Comores, ou à la côte d'Afrique. Ses collègues, moins effrayés que lui, furent aussi moins sévères : ils fixèrent leur choix sur Madagascar, et décidèrent, en outre, qu'il serait fait deux catégories de déportés; l'une, de quarante-quatre membres, qualifiés de gens sans moralité, fut destinée au Fort-Dauphin (côte sud-est), appelé dans la phraséologie de l'époque Fort la Loi; l'autre, dite première classe, composée de gens d'une condition plus relevée, au nombre de seize, dut être dirigée sur Foidepointe donnée dans la pièce officielle comme établissement français, abondant en moyens de subsistance et salabre dans la saison oh Von se trouvait. De fait, la catégorie du fort Dauphin se
composait , en presque totalité, de matelots, de cantiniers, de charcutiers, de brocanteurs, etc. Parmi ceuxqui furent inscrits dans la première classe se trouvaient deux enseignes de vaisseau, un employé de la comptabilité nationale et, pour parler comme le texte officiel, V apothicaire de la République qui figurait là on ne sait comment ni pourquoi. Au surplus, la liste de déportation ne fut pas, à beaucoup près, dressée précipitamment et à la légère. L'assemblée employa à cette opération quatre longues séances (20, 2 1 , 22 et 2 5 février), nul ne fut atteint qui n'eût été partie active dans la prise d'armes du 25 pluviôse : chaque nom fut débattu et soumis à un vote spécial. Néanmoins, il est permis de penser que, si Ton n'avait pas opéré sous l'impression d'un danger récent, on aurait écouté, dans une plus large proportion, les conseils d'une modération clémente et qu'en atteignant et punissant les coupables, on eût épargné les niais qui, cette fois, comme dans tous les mouvements populaires, n'avaient pas été les moins nombreux. Cette opinion se fit jour. Elle s'accentua même et amena parmi les royalistes la scission dite des modérés au nombre desquels (il nous convient de le dire), figurait M. J.-B. Pajot, dont nous aurons à parler ci-après.
Le sort des déportés de chaque classe fut fort
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différent : les quarante-quatre qui avaient été qualifiés gens sans moralité et de qui on devait attendre moins de prudence, partirent au mois de novembre, suffisamment pourvus d'armes et de munitions qui leur avaient été délivrées par ordre formel de l'autorité locale, et arrivèrent sains et saufs au Fort-Dauphin, lieu de leur destination, comme on l'apprit le i3 mai 1799, au retour du brick la Réunion qui les y avait portés. Quant aux autres, au nombre de seize, qui devaient se rendre à Foulepointe, on fut longtemps sans en entendre parler, jusqu'à ce qu'on apprit enfin, qu'attaqués par une frégate anglaise et ayant amené leur pavillon, ils firent feu, en violation des lois de la guerre, sur les bateaux qui venaient amariner leur navire, de sorte que la frégate prenant celui-ci pour un pirate le coula impitoyablement.
Les événements de pluviôse avaient été sérieux : on s'en était effrayé et, à partir de ce moment, on vit des complots de tous côtés. En fructidor notamment (septembre), on en découvrit un affreux dont on voulut s'occuper et qui eut tout l'air de n'avoir jamais existé. Graduellement les esprits se calmèrent et l'attention se porta d'un autre côté. M. de Souillac, ancien gouverneur, avait accordé à je ne sais qui un titre de concession, ou quelque chose de sem-
blable, concernant l'île de Saint- Jean de Lisboa, île imaginaire dont l'amiral de Saint-Félix avait déjà surabondamment démontré la non-existence. N'importe, ce titre retrouvé à Saint-Paul, échauffa les imaginations : on organisa une société pour la colonisation de Saint-Jean de Lisboa-, on souscrivit, on donna du café faute d'argent, et malgré les observations très judicieuses du gouverneur Jacob, on expédia un navire en quête du nouvel Eldorado. On ne trouva rien; et au mois de juin, après soixante et onze jours de mer, le navire revint avec son équipage et tous ses émigrants sains et saufs et désappointés.
La colonie, on le croira sans peine, ne figura point dans cette entreprise à l'étourdie : sa situation financière, rien moins que brillante , ne le lui aurait même pas permis; c'est ce que prouvent les comptes de 179g, ou plutôt de l'an VII (23 septembre 1798 au 22 septembre 1 799) qui furent clos et arrêtés au mois de germinal de Tannée suivante. A l'actif, qui ne comprend en tout que dix articles, figurent en première ligne 5oo,ooo fr. de papier-mandats qui devaient disparaître pour plus des deux tiers avant émission , le brûlement en ayant été ordonné. Le contrôle des actes avait produit 66,735 francs; la douane 79,692 francs; les contributions directes, soit en presque totalité
la capitation des esclaves, 225,485 francs; les biens curiaux, 47,7 1 2 francs; le reste était peu de chose. Au passif, on trouve d'abord 359,547 fr. pour papier-mandats brûlés; puis 307,875 fr.
pour tout le personnel colonial, 20,400 francs pour la surveillance des marrons, qui, 'profitant des troubles intérieurs, s'étaient organisés en bandes agressives et de pillage; enfin, après quelques articles de moindre importance, 125,000 francs pour subvention au gouvernement général. L'administration coloniale se divisait alors en intérieure et extérieure. L'intérieur relevait exclusivement du comité administratif, dont les membres recevaient un jeton de présence de 10 francs par jour. Quant à l'extérieur, il concernait exclusivement aussi le gouverneur et l'administration de la marine. Le service, dans cette dernière partie, avait quelques ressources propres; néanmoins la colonie, ou l'intérieur, faisait à l'extérieur une subvention dont le chiffre, fixé d'abord à 1 25, 000 francs, fut ensuite réduit à 76,000 francs.
En résumé, les revenus s'étaient élevés, en
Il y avait donc un excédant de . 36,873 »
Mais cet excédant n'était qu'apparent parce qu'on avait opéré en partie sur du papier colo-
l'an VII, à . . . .
Et les dépenses à
93o, 833 fr.
niai. En faisant disparaître celui-ci tant de l'actif que du passif, on trouvait que la recette réelle n'avait été que de 43o,833 francs, tandis que la dépense réelle avait atteint 5g 1 , 1 02 fr. 5o, d'où suivait un déficit de 60,269 francs qu'il fallut couvrir ou du moins masquer avec du papier.
Les premiers mois de Tannée 1 800 s'écoulèrent en apparence assez tranquillement, mais de nouveaux germes de trouble existaient déjà.
Tant qu'il avait fallu résister à la démagogie, le parti modéré, qu'on appelait assez improprement le parti royaliste, était resté fort uni : devenu prépondérant à la suite des événements de pluviôse, il ne tarda pas à se diviser; les ultra se formèrent en un groupe séparé et pendant deux années agitèrent la colonie par ce qu'on appelait les projets d'indépendance. Sans tenir compte ni des années déjà écoulées ni de la tournure que les affaires avaient prise en France, ni surtout de la présence de Bonaparte au pouvoir, ils exagérèrent les craintes que pouvait encore inspirer le décret du 16 pluviôse an II et rappelant l'expulsion des commissaires Baco et Burnel, ils prédisaient des sévérités gouvernementales. Suivant eux, un seul moyen s'offrait pour conjurer tous les dangers et ce moyen était d'arborer le drapeau blanc, de se mettre
sous la protection des Anglais, et, par conséquent, de se détacher de la mère-patrie. Un projet aussi excentrique rencontrait, on le conçoit aisément, une très vigoureuse opposition dans la fraction sage du parti royaliste ; cette opposition fut telle que les indépendants, malgré leur majorité numérique au sein de l'assemblée, n'osèrent pas se hasarder seuls dans leur entreprise, et voulurent chercher un appui dans la masse populaire toujours ignorante, et, par suite, toujours si facile à abuser. De là à Tidée d'une espèce de constituante il n'y avait qu'un pas.
La commune de Saint- André, qui , par une sorte de fatalité, a rarement eu la bonne fortune de garder un juste milieu dans ses opinions politiques et qui était devenue le foyer de l'ultraroyalisme, se chargea de l'entrée en matière. Le 17 décembre 1800 (26 brumaire an VIII) ses délégués présentèrent à l'assemblée coloniale une pétition demandant à celle-ci qu'elle s'adjoignît deux députés par commune, afin de donner, disait-on, plus de solennité à Yappel aux étrangers; c'était préjuger la question; mais n'importe, sur le fait de l'adjonction tout le monde était d'accord. La mesure fut donc votée à l'unanimité. Le 18 décembre 1800, les
élections complémentaires eurent lieu et leur ré-
sultat trompa complètement l'attente de ceux qui les avaient sollicitées. La minorité de rassemblée devint majorité; néanmoins, puisqu'on s'était réuni pour discuter Pacte d'indépendance, on se mit tout de suite à l'étude. Un travail rédigé par un des principaux meneurs et lu en séance publique reste un peu dans le vague sur ce qu'on voulait réellement. Le gouverneur Jacob est plus précis dans la correspondance fort régulière, qu'il entretenait avec l'île de France et se montre bien informé du plan des agitateurs : d'après lui, l'indépendance proclamée, les Anglais, c'est-à-dire les ennemis acceptés comme protecteurs, on n'en conservait pas moins l'assemblée, les comités, le gouverneur et même l'ordonnateur. L'assemblée prescrivit un rapport sur les projets qui lui étaient soumis. La rédaction en fut confiée à M. J.-B. Pajot, c'était un des plus jeunes membres de l'assemblée (1). Dès le 26 décembre 1800,
(1) M. Lefèvre, procureur-général à la cour d'appel de Bourbon, dans un discours de rentrée du 5 novembre 1864, consacré en grande partie à retracer la carrière de M. J.-B. Pajot, tant sous le rapport politique et judiciaire que sous le rapport littéraire, s'exprime ainsi :
<t M. Pajot s'éteignit presque subitement, le 1 3 août 1849, « il était dans sa soixante-dix-huitième année. La cour tout u entière assista à ses funérailles. Un magistrat, dont ce pays « a connu et apprécié le mérite aussi, M. le procureur géné- « rai Massot, fut un des interprètes de la douleur commune.
sans autre retard, il donnait lecture de son travail.
La situation de la colonie y était examinée , les motifs de crainte du côté de la métropole y étaient réduits à néant : toute idée d'indépendance y était présentée comme une puérilité dangereuse et toute idée d'appel à la protection anglaise condamnée comme éminemment coupable. M. Joseph, depuis comte de Villèle, prit la parole et quelles que fussent ses affections intimes, mais avec ce tact de l'opportunité qui caractérise l'homme vraiment politique, il repoussa le drapeau blanc, et appuya très vivement les conclusions du rapport. Le projet soutenu par quelques-uns de ces ultra-royalistes qui, ici comme ailleurs, ont toujours eu le talent de gâter les bonnes causes, fut rejeté à une grande majorité. C'était un succès, mais la lice
« Un des contemporains de M. J.-B. Pajot, dit-il, en finissant « son allocution, un de ses collègues qui lui était attaché par « les liens de la plus étroite amitié vous dira quel fut l'homme « dont la société coloniale pleure aujourd'hui la perte; l'éten- « due et la solidité de ses connaissances, l'impartialité et l'in- « dépendance de ses jugements, la dignité constante et soute- « nue qu'il apportait dans l'exercice de ses fonctions, son « goût éclairé pour les lettres, le charme de son amitié, les « services qu'il a rendus à son pays. Pour moi, j'admire le «. calme et l'unité d'une si belle vie, j'admire la sérénité de sa « vieillesse. Il fut un des hommes rares qui ont aimé le bien « pour le bien ; dédaigneux des récompenses du monde, il a « suivi d'un pas ferme la voie que Dieu lui a tracée...
restait ouverte, et la lutte, sous une forme ou sous une autre, pouvait recommencer dès le lendemain. Or, les esprits les plus sages étaient d'ores et déjà convaincus qu'il y avait urgence à mettre un terme à des agitations qui, si ridicules qu'elles fussent, vu l'exiguïté du théâtre, n'en désolaient pas moins la colonie depuis plusieurs années et prenaient leur source dans la fréquence des élections populaires; ils se sentaient en force dans l'assemblée et résolurent de ne pas laisser échapper l'occasion.
Un projet fut immédiatement présenté par eux pour modifier profondément l'organisation du 29 prairial an VI. Rien n'était plus légal puisque l'assemblée avait été constituée extraordinairement et précisément pour modifier; seulement, au lieu de modifier en faveur des indépendants, on allait modifier contre eux. Ce nouveau projet, dont la discussion s'ouvrit le 29 décembre 1800, fut adopté toujours avec une forte majorité le 27 janvier 1801. Comme il s'agissait de changements majeurs dans un acte organique, le vote de l'assemblée dut être soumis à l'approbation populaire. Cinq grandes communes sur les six existantes, donnèrent leur adhésion aux changements proposés. La majorité par commune ne suffisait pas, il fallait encore la majorité des voix qui fut facilement ob-
tenue : il ne restait plus qu'à avoir l'approbation du gouverneur. Celui-ci, malheureusement, refusa sa sanction et expliqua son refus dans une proclamation du 3o janvier 1801. L'assemblée, de son côté , ne resta pas de l'arrière et répondit à la proclamation par une lettre passablement acerbe, dans laquelle elle énonçait des faits très vifs, notamment, qu'il y avait un projet de capitulation avec les Anglais et qu'à cette fin un aviso allait partir pour le cap de Bonne- Espérance.
Quoi qu'il en soit, devant l'opposition inattendue du gouverneur, la majorité de rassemblée qui se savait bien appuyée par la population, arrêta son plan de résistance, passif en apparence, et très actif en réalité, et l'on commença. D'abord les membres complémentaires déclarèrent que leur mission était accomplie et se retirèrent; en même temps les membres de l'ancienne minorité, au nombre de treize, donnèrent leur démission; la direction des affaires resta de la sorte livrée aux théoriciens de l'indépendance et de l'appel à l'étranger.
Presque aussitôt il s'éleva dans toute la colonie, un cri de réprobation contre le refus de sanction et contre la retraite des membres supplémentaires. Les projets les plus bizarres (ne
marchandons pas l'expression), les plus grotes-
qu es, tels par exemple qu'une scission entre la partie du Vent et la partie Sous-le-Vent, se firent jour. Le mécontentement public, porté à son comble, effraya les indépendants tout des premiers. Il fallut donc d'assez mauvaise grâce de leur part et de fort bon gré de la part de leurs adversaires, aviser au plus tôt contre les suites probables d'une irritation trop bien motivée et si vivement accentuée. Les treize membres démissionnaires qui avaient été réélus d'emblée consentirent à reprendre leurs sièges à l'Assemblée et d'un commun accord on vota, le 1 6 février 1 80 1 , le rappel des supplémentaires. Le même jour on envoya le projet de réforme coloniale à la sanction du gouverneur; on s'était déjà entendu avec lui et on était arrivé à un compromis. M. Jacob avait cru comprendre qu'il engageait sa responsabilité devant le gouvernement de la métropole en sanctionnant une déclaration, dite fondamentale, inscrite au projet de réforme et par laquelle la colonie affirmait qu elle n'accepterait jamais le décret de pluviôse an II. Cette déclaration fut distraite du projet et resta l'œuvre propre et exclusive de l'assemblée. Quant au projet lui-même le gouverneur le sanctionna le même jour, 26 février 1 801 -, et ses dispositions devinrent immédiatement obligatoires.
Tout paraissait fini : il n'en était rien. Les
exaltés ne consentirent pas à se tenir pour battus. Peut-être étaient-ils soutenus par le gouverneur qui, tout en repoussant avec indignation l'idée d'un appel aux Anglais, n'aurait pas été trop fâché de se débarrasser de l'assemblée coloniale. D'ailleurs, noble de vieille race, il sympathisait naturellement avec les meneurs de l'indépendance tous ultra-royalistes et quelques-uns même anciens gardes du corps, qui, d'ailleurs, à l'exemple des démocrates de pluviôse, avaient eu soin de réserver au gourverneur, dans leurs projets de transformation coloniale, une part d'attributions très élargie.
Un complot fut bien vite organisé : naturellement il prit naissance à Saint- André; les gardes nationales de cette commune devaient se porter sur Saint-Denis, enlever et déporter les principaux membres de l'assemblée coloniale et proclamer immédiatement l'indépendance, on dirait aujourd'hui l'autonomie absolue. Le projet ne put être tenu si secret que le comité administratif n'en apprit quelque chose tout juste la veille du jour fixé pour l'exécution. Le comité composé de MM. Gilot l'Étang, J.-B. Pajot et Auguste de Lanux ne perdit pas de temps. Il avait sous la main ce qu'il lui fallait : c'était un membre de l'assemblée, officier de marine, qui avait assisté au combat du 1 3 prairial an II
et qui s'était battu pendant trois jours sur le navire de Villaret de Joyeuse. Il reçut les ordres du comité et se rendit à franc étrier à Saint-Paul : il y réunit les gardes nationales qui étaient entièrement dévouées à rassemblée, les fit embarquer rapidement sur tous les bateaux qu'on put trouver, et à neuf heures, dans la soirée du même jour, il débarquait avec elles à Saint-Denis. L'assemblée avait de la sorte gagné quelques heures sur ses adversaires et elle se trouvait en force. C'était le 10 mai 1801. Le comité administratif fit arrêter sans retard les chefs du mouvement avorté au nombre de cinq ou six. L'assemblée leur enjoignit de quitter la colonie et de se rendre à Maurice ou dans tout autre lieu de leur choix. Ils obéirent et purent revenir sans inconvénient à Bourbon, trois ans après. Cependant, pour eux et pour leurs amis, le voyage à Maurice fut une déportation; seulement, l'opinion publique, dans son équité souvent railleuse, la qualifia de petite.
Dès ce moment, la tranquillité intérieure cessa d'être troublée et la colonie, jusqu'à l'arrivée du capitaine général Decaen, jouit d'un repos dont elle avait le plus grand besoin. On ne saurait méconnaître que cet heureux résultat ne fût dû à l'arrêté du 26 février 1801
(7 ventôse an IX) dont il est bon de reproduire ici les principales dispositions.
Cet arrêté s'est bien gardé de vouloir refondre en entier l'organisation existante du 9 messidor an VI (26 juin 1798), il se borna à la modifier, mais il l'a fait profondément; deux articles y suffirent; ils sont précis : « L'assemblée actuelle, « constituée à cinquante-deux membres, restera ce chargée de représenter la colonie : elle pource voiera elle-même à ses vacances : elle nomce mera l'agent général, les agents municipaux, « les membres des conseils de commune, tous « pour un an, avec faculté de rééligibilité : pence dant ses vacances, elle sera suppléée dans ce ses attributions par une commission intécc rimaire de onze membres. L'administration ce proprement dite sera confiée à un comité ce réduit de cinq membres à trois, rééligible ce par trimestre, avec un jeton de présence de ce 1 o francs pour tout traitement. Ce comité , ce du reste, aura la nomination d'un certain ce nombre de fonctionnaires et avec le concours ce du gouverneur, celle des chefs de légion et ce de bataillon de la garde nationale. »
Les pétitions politiques furent absolument interdites : toutes les autres pétitions ne purent être qu'individuelles et durent être transmises au comité administratif par la voie de l'agence
municipale. Le tribunal de l'arrondissement Sous-le-Vent et les bureaux de conciliation furent supprimés.
Sous le rapport politique, Tannée 1801 Savait donc pas été en définitive trop mauvaise ; au point de vue matériel il n'y avait pas lieu également d'être mal satisfait. On n'avait pas eu d'ouragan : la récolte de café s'était élevée à 3,5oo,ooo kilogrammes ce qui, à 5o francs la balle, prix alors courant, représentait un revenu net de 3,5oo,ooo francs somme très considérable pour le temps, et d'autant plus effective qu'elle était exclusivement touchée par les résidants et dépensée sur les lieux. Les finances coloniales s'amélioraient aussi : les comptes de l'an IX (23 septembre 1800 au 22 septembre 1801), qui furent rendus le i3 janvier 1802, ne présentèrent pas de déficit, circonstance inouïe depuis longtemps, et se réglaient en argent monnayé, sans aide ni addition de papier d'aucune sorte; la recette s'élevait à 5o3,86g francs et la dépense à 43(5,458 francs. Tout cela n'était certes pas bien considérable, mais c'était clair, et comme nous l'avons déjà fait remarquer, il ne s'agissait absolument que du service colonial qui n'avait d'autre rapport avec le service de la république, ou ce qu'on appelle aujourd'hui le service général, que la subvention
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de 76,000 francs dont nous avons déjà parlé.
La population esclave s'élevait, en 1801, à 64,000 âmes. Elle a toujours été depuis en décroissant, malgré la traite qui, rétablie par arrêté consulaire du 20 mai 1801 (3o floréal an X), a subsisté longtemps encore après, soit ouvertement soit clandestinement. En effet, au moment de l'émancipation , le 20 décembre 1848, le nombre des esclaves était tombé à 61,186. Ce fait jugerait l'institution. Néanmoins, il convient de faire observer que les femmes n'ayant jamais figuré que pour un tiers tout au plus dans le chiffre des esclaves, il était naturel que les naissances n'eussent jamais égalé les décès, ce qui expliquerait suffisamment la réduction finale; mais ce qui ne saurait s'expliquer à l'aide de la théorie, c'est ce fait singulier et incontestable que depuis l'émancipation l'ancienne population esclave a décru encore plus rapidement qu'auparavant.
L'année 1802 fut toute calme. La paix d'Amiens du 27 mars 1800, déjà connue depuis quelque temps, au moins dans ses préliminaires, fut officiellement publiée le 12 juillet.
Pour être dans le vrai, il faut reconnaître que si, à partir de 1 801, le calme et une apparence de prospérité étaient revenus dans la colonie, ce résultat n'était pas dû exclusivement aux me-
sures qu'avait prise rassemblée coloniale, ni même à la paix qui dura si peu. La vraie cause était ailleurs : la République se mourait, si elle n'était morte. Le 14 mars i8o3 le comité administratif se hâtait de faire publier le sénatus-consulte du 2 août 1802 qui proclamait le consulat à vie et môme la constitution du 16 thermidor (4 août 1802) quoique à l'égard de celle-ci nous eussions peu à prétendre : les colonies n'y étaient pas seulement nommées.
§ 5. — De l'arrivée du capitaine général decaen a la rétrocession de l'île par les anglais.
nfin le 26 septembre i8o3, M. Decaen arriva à l'île de France avec le titre de capitaine général et l'arrêté consulaire du 2 février i8o3 (i3 pluviôse an XI), fut promulgué à Bourbon le 14 octobre suivant :
cet arrêté était une organisation à la Bonaparte. Assemblées coloniales, municipalités, citoyens actifs, vote universel, etc., on ne se donne même pas la peine d'en prononcer la suppression, on n'en parle pas : ils n'existent pas : et voici ce qui existe : d'abord, au point culminant, un capitaine général qui a sous ses ordres immédiats les forces de terre et de mer; il communique avec les gouvernements des pays ou allliés, ou neutres, ou ennemis audelà du cap de Bonne- Espérance; il nomme aux emplois vacants ; mais il ne peut rien entreprendre sur les fonctions des tribunaux ; seulement, par compensation, il a la faculté
de surseoir en tout ou partie à l'exécution des lois.
Après le capitaine général vient un préfet colonial qui a sous sa direction l'administration civile et la haute police, les contributions, les douanes, les recettes, les dépenses, l'entretien des troupes, les hôpitaux, les bagnes , les domaines nationaux, l'inscription maritime, l'agriculture, le commerce, l'instruction publique, le culte, la presse, enfin tout ce qui était précédemment attribué aux intendants soit en particulier, soit en commun avec les gouverneurs.
Un commissaire de justice faisait aussi partie de l'administration supérieure. Ses attributions, fort effacées, comparativement à celles du préfet, se renfermaient presque dans la surveillance des tribunaux et des officiers qui s'y rattachent. Il avait en outre le droit de présider les tribunaux toutes les fois qu'il le jugeait convenable, et surtout il était chargé de la police envers les perturbateurs de la tranquillité publique, contre lesquels il délivrait des mandats d'arrestation, ce qui relevait son importance; un homme qui proprio motu a le droit de vous qualifier de perturbateur et de vous faire mettre en prison, a toujours une certaine valeur. D'ailleurs on allait avoir à promulguer et à faire fonctionner toute une législation nouvelle, le
code civil et ses accessoires, ce qui nécessitait le secours d'un jurisconsulte avec une position hiérarchique suffisamment élevée. Ces fonctions de commissaire de justice eurent la bonne chance de tomber tout d'abord entre les mains d'un homme d'une capacité réelle. Le sieur Crespin n'était qu'intérimaire; mais il devint si bien et si vite indispensable que son intérim fut prolongé pendant plusieurs années, même, si nous ne nous trompons, il n'y eut jamais d'autre commissaire de justice que lui.
L'arrêté du 2 février 1 8o3 traita Bourbon tout à fait cavalièrement et ne lui fit qu'une part fort modeste. Le commandant de l'île, auquel on conserva par politesse, dans le langage ordinaire, le nom de gouverneur, n'était qu'un lieutenant du capitaine général. Le chef d'administration, qu'on appela le sous-préfet, recevait son impulsion immédiate du préfet et n'avait, dans sa main, absolument parlant, que les détails du service courant.
A l'égard du commissaire de justice, ses attributions étaient directes sur les deux îles.
L'île Bourbon perdait donc l'existence propre, et comme on aime à le dire aujourd'hui autonomique dont elle avait joui depuis la révolution : elle rentra dans la subordination de l'îlede France à ce point qu'elle ne fut plusconsidérée que comme
une sorte de ferme destinée à produire exclusivement pour la prospérité de sa voisine. Ce système était sans contredit antérieur à la Révolution, mais il avait alors ses tempéraments. L'ancienne monarchie, qui invoquait le droit comme principe d'existence, n'osait guère choquer ouvertement le droit et la justice parce que c'eût été saper dans ses propres fondements, et la tourbe en profitait ; par suite, les agents royaux envoyés aux colonies étaient tenus, bien malgré eux, à une certaine réserve, et leurs procédés n'eurent jamais le sans-façon brutal de ceux de M. Decaen. La guerre, il est vrai, avait été déclarée de nouveau le 16 mai i8o3, et nous sommes les premiers à reconnaître que dans l'intérêt de la patrie commune, Bourbon devait fournir à Tîle de France, centre des ressources et du mouvement militaire, sa large contribution pour l'entretien d'une marine qui, dans nos mers, a eu ses jours d'éclat; mais il y a une mesure en tout et nous ajoutons que la mesure a été trop souvent dépassée.
Le général Magallon fut chargé d'inaugurer le nouveau système à Bourbon : nommé le 27 septembre, il était installé et prenait possession de son gouvernement le 18 octobre suivant.
François Louis Magallon, comte de Lamorlière, était né à l'Ile-Adam (Seine-et-Oise), en
1754 : entré au service à l'âge de 14 ans, il fit de 1769 à 1771 les campagnes de la Corse sous les ordres du comte de Marbeuf par la protection duquel le jeune Bonaparte fut admis, à l'âge de huit ans, au collège de Brienne. Le comte de Lamorlière servit pendant la révolution et notamment en 1 792 et 1 793 dans les armées du Rhin et du Nord. En 1795, il devenait général de division et s'embarquait le 8 décembre avec le commandement des troupes expéditionnaires de l'escadre de l'amiral Sercey. Nous avons vu avec quelle dignité il repoussa les propositions anarchistes des agents du Directoire Baco et Burnel. A la mort deM. Maladie, il prit le commandement des îles de France et de Bourbon et sut s'attirer le respect et les sympathies de la population. En i8o3, il passa en qualité de gouverneur à l'île Bourbon, où il resta jusqu'en 1 806, époque à laquelle il rentra en France pour servir activement jusqu'en 18 14. Décoré de la croix de commandeur de la Légion d'honneur par Louis XVIII, il mourut en 1825.
Le nouveau gouverneur n'était pas encore arrivé à Bourbon que déjà, par ordre de M. Decaen, le 3 octobre, on avait rétabli la division civile et militaire du territoire, par quartiers, telle qu'elle existait en 1 789 : un peu plus tard (nivôse an XIII), on créa ce qu'on voulut bien
appeler des conseils de commune, dont toutes les attributions se bornaient à la vérification des recensements et à l'examen des projets pour l'avantage des quartiers, bien entendu d'ailleurs que le major de la garde nationale faisait, de droit, partie du conseil. La garde nationale elle-même avait été réorganisée tout d'abord, le i er frimaire an XII. La légion républicaine avec ses officiers électifs fut mise assez sagement de côté; il n'y eut plus que des compagnies; et dans chacun des chefs-lieux un commandant de quartier.
A l'égard de la justice on promulgua, en octobre i8o3, l'arrêté consulaire du 26 mars précédent qui remettait les tribunaux toujours sur le pied où ils étaient avant 1789. Juges de paix et jurés disparurent, mais on n'exhuma point le titre de Conseil supérieur et encore moins celui de Juge-Royal; on resta Cour d'appel et Tribunal de première instance, sans robe ni mortier et tout au plus avec une ganse d'or au chapeau, sorte de cocarde civile à cette époque militaire. La Cour, composée d'un président, d'un vice-président, de trois juges, de deux suppléants et d'un procureur général, dit commissaire du gouvernement, fut installée le 18 octobre, le jour même où M. Magallon entrait en fonctions. Une fois pourvue d'une orga-
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nisation judiciaire complète et qui avait régulièrement fonctionné avant 1789, l'administration coloniale n'en jugea pas moins à propos, sans qu'on puisse bien expliquer ses motifs, de créer, le 2 décembre i8o3, un tribunal spécial criminel destiné à prononcer exclusivement sur les crimes et les délits commis par les esclaves. Ce tribunal formé d^éléments hétérogènes, n'offrait, ni dans sa composition, ni dans son mode de procéder, aucune sécurité pour les malheureux qui relevaient de lui. Trois magistrats, trois militaires et trois citoyens siégeant ensemble, appréciaient le fait et appliquaient la loi. Si l'un d'eux venait à manquer, un autre à l'instant devait s'abstenir afin qu'on fût toujours en nombre impair : peu importait que la majorité légale, pour la condamnation, s'en trouvât réduite; le législateur colonial, comme le dieu du poète, aimait le nombre impair. Du reste, les débats pouvaient avoir lieu à huis-clos, l'instruction était rapide et la décision définitive et sans appel. En tout ceci, comme on le voit, on rejetait fort loin la règle jusques alors admise que l'accusé esclave avait droit, en justice, aux mêmes garanties que le citoyen. Ce tribunal spécial criminel dura jusqu'en 1817 : le gouvernement royal, dont il choquait les idées et les principes, se hâta de le supprimer et de réta-
blir la justice une pour tous. S'il fit encore une distinction quant aux esclaves, ce fut pour abaisser considérablement en leur faveur Téchelle des pénalités, par ce motif que leur intelligence, leurs habitudes et leur position sociale étaient telles, que le nombre de faits qui, imputés à des hommes libres, exigeraient une extrême rigueur, pouvaient ne mériter qu'un châtiment ordinaire lorsqu'il s'agissait d'esclaves. (Ordonnance du 25 septembre 1825.)
Les colons étaient tellement fatigués du gouvernement populaire et des agitations stériles qu'il avait entretenues que la disparition de l'assemblée coloniale inspira peu de regrets et qu'on accueillit favorablement le gouvernement fort et unitaire qu'introduisait l'arrêté consulaire de février 1 8o3. C'était passer d'un extrême à l'autre. On ne tarda pas à s'en apercevoir. Des assemblées coloniales, quelque nom qu'on leur donne, servent toujours utilement quand elles sont placées à côté des administrations locales composées, le plus souvent, de personnes nouvelles au pays et qu'il faut instruire et éclairer; mais ces assemblées n'atteindront ce but avantageux qu'autant que leur mode de formation aura été tel, que les hommes sérieux et sachant s'occuper d'affaires y aient accès, ou seuls, ou en grande majorité. Les prétentions
politiques aux Colonies, pour être puériles, n'en ont pas moins été des causes d'embarras intérieurs et d'obstacles aux affaires fructueuses.
Un fait d'hygiène publique marqua Tannée i8o3. Ce fut l'introduction de la vaccine aux îles. Elle fut apportée à l'île de France le 1 2 avril par le sieur Deglos, capitaine de marine marchande, natif deHonfleur. Les ravages que la variole avait faits pendant plusieurs années étaient encore si présents à la mémoire de tous que les autorités de Port-Louis jugèrent indispensable, par mesure de précaution, de mettre d'abord Deglos en quarantaine à cause de la vaccine qu'il déclarait avoir à son bord. La vérité est qu'elles ne tardèrent pas à s'humaniser ; néanmoins on ne tint compte à Deglos, ni matériellement , ni honorifiquement du bienfait que les colonies orientales venaient de recevoir de lui. La conservation du vaccin n'est pas toujours chose facile, et l'était moins encore aux années de début. Jenner n'avait publié sa découverte qu'en 1796 : aux difficultés de l'inexpérience s'étaient jointes, pour Deglos, celles qu'entraînaient l'état de guerre et un voyage de plusieurs mois par le cap de Bonne-Espérance : au reste, la vaccine ne rencontra pas aux colonies la résistance qu'on tenta de lui opposer en
Europe. Elle fut, presque aussitôt son arrivée, portée de Pile de France à Bourbon.
Cette dernière colonie ne tarda pas à savoir ce que pesait la main du capitaine général Decaen. Dés le milieu de 1804 les droits de douane furent considérablement augmentés. Le café qui n'était taxé qu'à 2 fr. 5o par balle le fut à 5 et peu après à 7 francs. Le coton, au lieu de 7 fr. 5o par 5o kilogrammes, eut à payer moitié en sus et ensuite le triple, soit 22 fr. 5o. Le girofle fut plus favorablement traité, on le maintint au droit de 10 francs, avec cette seule circonstance qu'il dût acquitter en plus, au moment de rembarquement sur navires neutres, les droits qu'il aurait à payer au moment du débarquement en France, sans qu'il apparût que la douane de France se le tiendrait pour dit. Or, c'étaient les neutres seuls qui étaient alors chargés de notre commerce maritime, de sorte que l'imposition, malgré son apparence exceptionnelle était, au fond, générale et absolue. Presque toutes les dispositions qui précèdent, concernaient, il est vrai, Maurice aussi bien que Tile Bourbon; mais il était impossible que celle-ci ne fût pas un peu maltraitée. On y pourvut : café, coton, girofle étaient des denrées qu'elle produisait seule ou en bien plus grande abondance que l'île de France; par suite,
il y avait à son profit des droits de sortie assez considérables. Il parut juste et naturel que l'île de France bonifiât de la moitié de ces droits; aussi fut-il ordonné que les denrées coloniales de l'île Bourbon, transportées à l'île de France, pour y être définitivement expédiées, payeraient seulement la moitié des droits à la caisse de Bourbon et que l'autre moitié serait payée à l'île de France. Pour assurer à cette dernière un émolument si légitime, en empêchant les expéditions directes de Bourbon , on eut soin d'édicter que, dans ce dernier cas, la marchandise serait grevée d'un double droit.
Les arrêtés de 1804 et surtout celui du 28 septembre 1806, dont nous venons de donner l'analyse, achevèrent d'anihiler le peu de commerce qui restait à Bourbon : M. Decaen, qui n'est jamais venu dans cette dernière île, obéissait avec une déplorable facilité aux suggestions de la population au milieu de laquelle il résidait et qui, tout naturellement, s'efforçait d'améliorer sa position aux dépens de ses voisins. Il serait trop long d'enregistrer tout ce qu'il se permit dans cette voie. Indiquons seulement un arrêté du 23 juillet 1807 qui réserva la fabrication des rhums et des aracks à l'île de France, et l'interdit formellement à Bourbon, et cela parce que les habitants de cette dernière colonie
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commençaient à s'occuper de distillation et que l'importation des spiritueux de Tîle de France, auparavant considérable, était déjà tombée au chiffre insignifiant de 5,ooo veltes (37,2 5o litres). Sans le système oppressif qui fut adopté à notre égard et qui eut pour résultat politique de désaffectionner la population, il est permis de croire que Bourbon n'eût pas tardé à réparer ses pertes premières et à refaire sa position. Au mois d'avril 1804, l'administration locale fournissait un document qui, relativement du moins, était satisfaisant : les produits de la Colonie étaient évalués comme il suit : 2,56o,ooo kil. café à 1 fr. le kilog., 72,000 kil. de girofle à 3 fr., 92,000 kil. de coton à 2 fr. 25 c, et enfin 72,000 kil. de blé à 3o fr. les 100 kil. Les deux tiers de cette quantité étaient fournis exclusivement par Saint-Pierre, et la presque totalité était exportée à l'île de France, le maïs étant la base de la nourriture pour la population locale : les autres produits de l'île étaient à peine indiqués par l'administration; mais tous les articles réunis présentaient, à l'évaluation, 661,700 piastres à 5 fr. Soc. Tune, soit 3,66i,35o fr., ce qui serait actuellement peu de chose et qui, alors, comptait pour beaucoup, soit à cause de la haute valeur de l'argent, résultat des temps, soit à cause du mode
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de production. Ces 3,66i,35o fr. constituaient un produit net : la main-d'œuvre restait en dehors comme faisant partie du capital ; le sol nourrissait les cultivateurs, les usines étaient inutiles et inconnues, en un mot, la faisance valoir se réduisait à peu de chose. Les douanes, avant l'aggravation des tarifs, avaient produit 352,757 fr. nets, et le total de tous les impôts (toujours en 1804), était de 037,000 fr. Ce chiffre, on le conçoit, ne dut pas tarder à s'accroître : le 12 septembre 1804, M. Decaen frappa une capitation sur les esclaves, soit 1 fr. 37 c. pour les noirs dits d'habitation, c'està-dire attachés à la culture, et 5 fr. 5o pour les noirs de ville. L'impôt sur les immeubles urbains, également ordonné, ne portait que sur les quatre chefs-lieux : avec la plus extrême bonne volonté, il n'aurait pas pu être étendu au-delà. Il fut fixé à 1/2 pour 100 de la valeur d'estimation. Les Anglais le portèrent à 1 pour 100. La restauration le ramena à moitié; il est aujourd'hui de 3/4 pour 100.
A tout prendre, 1 fr. 37 c. par tête d'esclave, 1/2 pour 100 sur les maisons de ville, ce n'était pas trop. Mais la forme suppléa au fond. L'impôt était payable d'avance pour l'année : le notaire ne pouvait faire d'actes, l'huissier ne pouvait faire d'exploits, le juge ne pouvait rendre
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de décisions, si l'acquit des impositions n'était pas préliminairement exhibé : une sorte d'excommunication civile frappa le contribuable retardataire : ce ne fut qu'à la Restauration qu'on reconnut dans le simple retard, envers le fisc, non un fait de mauvaise foi, mais le plus souvent un fait d'impossibilité qui ne devait pas être aggravé par une pénalité directe ou indirecte.
M. Decaen n'eut pas, en i8o5, la main aussi malheureusement rude que précédemment; il établit l'impôt du timbre sur le papier destiné aux actes civils et aux valeurs commerciales; le tarif ne fut pas exagéré, à cette condition le timbre a toujours passé pour un impôt très convenable.
On doit rendre encore cette justice à M. Decaen que, malgré les difficultés extrêmes résultant de la guerre et qu'augmentaient peut-être pour lui le mauvais vouloir personnel du ministre de la marine Decrès, il ne voulut jamais faire appel aux valeurs de crédit dont le souvenir récent du papier-monnaie eût rendu, il est vrai, le placement difficile. Réduit aux dernières extrémités, il établit au Port-Louis, à la fin de 1809, ou au commencement de 1810, un balancier monétaire et fit frapper une certaine quantité de pièces d'argent dont quelques-unes se ren-
contrent encore aujourd'hui aux mains des curieux. Elles portaient sur la face l'aigle couronné, foudre en griffes, avec la légende îles de France et de Bonaparte, et au revers l'indication de la valeur, 10 livres, entourée de deux branches de laurier; au bas, le millésime 1810. La pièce pesait, en moyenne, 26 gr. 32 c. Le titre en était bien supérieur à celui de la monnaie française, c'est-à-dire au delà de 900 millièmes de fin. En définitive, elle valait beaucoup plus que les 10 livres coloniales qu'elle indiquait.
L'année i8o5 fut une année Napoléonienne :
déjà vers la fin de 1804 un navire américain, parti directement de Lisbonne, avait annoncé que Bonaparte était empereur : la nouvelle officielle marcha avec plus de lenteur et arriva assez tard, mais enfin elle arriva. Le sénatusconsulte organique du 28 floréal an XII (18 mai 1804% fut promulgué : on avait oublié l'hérédité-, aussi eut-on à publier encore, le 21 avril i8o5, le sénatus-consulte du 6 novembre 1804, qui déclarait que le peuple français entendait que la dignité impériale fût acquise à la postérité de Napoléon Bonaparte, et même, est-il ajouté, à la postérité naturelle de Louis- Bonaparte : le mot de postérité légale eût été postérieurement trouvé plus exact. M. Decaen
ne se borna pas à publier; ii se mit en frais d'enthousiasme et, dans une proclamation dithyrambique, datée du 8 août, il fit connaître le sacre du 2 décembre précédent et apprit aux colons : « Qu'un être bienveillant régnait sur « eux par l'ascendant de ses vertus et sous les « auspices du Maître de l'univers. » Tout cela pouvait raisonnablement se dire à cette époque : il n'y avait encore qu'une tache.
Le fait capital de l'année i8o5, aux colonies orientales, a été, selon nous, la promulgation du Code civil. Rendons ce témoignage à M. Decaen qu'il l'a faite sans attendre les ordres de la métropole : elle est du 17 octobre i8o5, avec un délai de quinze jours pour l'exécution. L'enregistrement, autrement dit, la promulgation à Bourbon ne se fit que le 7 février 1806. En même temps (23 octobre), fut publié l'arrêté supplémentaire pour l'application du Code aux îles. Cet arrêté, d'une rédaction claire et sobre et dont plusieurs articles sont encore en vigueur, aurait été irréprochable sans la malheureuse idée qui s'y est glissée d'établir une distinction dans la population libre par la création de deux registres de l'état civil, dont l'un serait réservé à la population blanche : c'était, en effet, offenser gratuitement, par voie d'exclusion, des citoyens honnêtes dont la conduite politique,
pendant les orages de la révolution, avait été très sage; c'était surtout donner naissance aux animosités et susciter un dangereux antagonisme d'origine.
Le i cr janvier 1806, le calendrier grégorien fut remis en usage à Bourbon comme dans la métropole. Le décret du 22 fructidor an XIII, qui l'ordonnait, était arrivé et avait été publié en temps opportun. Le même mois, le général Magallon Lamorlière remettait l'administration coloniale au général de Brulys, nommé gouverneur de Bourbon, par arrêté du capitaine général du 3 janvier. Dès le i5 août suivant, jour de la fête de sa majesté l'empereur et roi, ce nouvel administrateur fit, avec beaucoup de solennité, la distribution aux gardes nationales de leurs drapeaux et, séance tenante, proclama ce qu'on appela le vœu des habitants pour que l'île de la Réunion portât désormais le nom d'île Bonaparte; vœu qui, le 26 septembre suivant, sans autre retard, fut accepté et ordonné par M. Decaen. La journée du i5 août se termina néanmoins d'une manière assez fâcheuse.
A peine la nuit était-elle faite que les Anglais enlevèrent en rade de Saint-Denis un navire marchand, la Turlurette, qui venait d'arriver de France avec un riche et complet chargement de marchandises. Ce n'est pas que la résistance
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n'ait été acharnée et que notamment, un de nos créoles, du nom de Monchéry , ne s'y soit particulièrement distingué; mais l'ennemi était en force et, finalement, le 1 5 août 1 806, nous gagnâmes le nom d'île Bonaparte et perdîmes la Ttirlurette.
Les éléments, de leur côté, ne nous épargnaient pas : les premières années du siècle avaient été assez favorisées; les ouragans semblaient avoir disparu ; et l'on se plaisait à croire qu'il en serait ainsi pour longtemps : cet optimisme ne dura guère. Le 21 février une violente tempête se leva du Nord : elle ne dura, à la vérité, que six heures; mais ce temps lui suffit à son œuvre. De sept navires, la plupart américains, qui se trouvaient en rade de Saint- Denis, deux sombrèrent : les cinq autres furent jetés à la côte et totalement perdus. Vingt et un jours après, le 1 1 mars, un autre ouragan se déclara soufflant de l'ouest. Il dura trente heures avec la même violence et compléta les désastres de celui de février. La récolte de café s'annonçait comme devant être extrêmement belle, elle fut entièrement perdue. Les caféiries elles-mêmes commencèrent dès ce moment à déchoir; et l'on sait qu'à l'heure actuelle, elles sont loin d'avoir repris, ne fut-ce que très partiellement, leur prospérité première.
Deux coups de vent, presque coup sur coup étaient, certes, plus que suffisants pour éprouver la colonie. Elle eut encore à subir un phénomène météorologique tel dans son intensité et sa durée qu'on n'en avait jamais vu et qu'on n'en revît plus heureusement de semblable. Du 12 au 2 3 décembre 1806, il y eut une chute d'eau extraordinaire : le 26, la pluie recommença et dura jusqu'au 6 janvier 1807. Pendant douze jours l'eau tomba par torrents et sans interruption. Ce fut ce qu'on appela dans un sens absolu « l'avalasse » dont les témoins oculaires, longtemps encore après, ne parlaient qu'avec une sorte d'effroi. Les eaux acquirent par leur masse et par la déclivité générale de l'île, une force d'impulsion dévastatrice. Le sol fut lavé, raclé jusqu'au tuf : toutes les cultures furent déracinées et entraînées. Pour achever de tout faire périr, une sécheresse opiniâtre succéda à l'avalasse et aboutit, le 14 mars, à un ouragan de plusieurs jours qui aurait mis le comble à la dévastation si quelque chose était resté à dévaster. A la suite de si cruelles perturbations atmosphériques la végétation apparut comme si elle avait été brûlée, phénomène qui s'est reproduit en partie en 1829. La récolte des grains manqua complètement : il n'y eut pas disette, il y eut famine. La colonie ne
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comptait alors que sur elle-même pour son alimentation : la guerre nous fermait les greniers de Tlnde et rendait difficile l'accès des riz de Madagascar. On vendit ceux de cette dernière provenance 90 francs les 5o kil. Le maïs était à 25 francs les 5o kil. également. Ces prix qui paraîtraient exorbitants aujourd'hui Tétaient en réalité bien davantage à une époque où l'argent était rare et si cher. Les esclaves, les individus libres de la classe infime mouraient littéralement de faim. Pendant trois mois la police, dans la partie du Vent fut constamment occupée à faire ce qu'on appelait des levées de cadavres, c'est-à-dire à constater les décès survenus par inanition dans les champs et au bord des chemins. Les moins malheureux vivaient de blé bouilli, pour économiser, de racines de safran marron (cana indica), de feuillages et des sommités de la fougère arborescente qui ont quelque rapport avec le chou du palmiste, mais qui ne fournissent qu'un aliment malsain et peu réparateur. Dans cette détresse, le gouvernement se borna à prescrire que chacun vînt déclarer administrativement la quantité de grains qu'il avait en grenier; c'était une mesure sans portée aucune; d'autre part, que pouvait le gouvernement (1)?
(1) Le récit que nous venons de faire des calamités de 1807,
On croira avec peine qu'au milieu de tant de misères, il y eut encore place pour des troubles spontanés. Ce fut pourtant le cas. Le 3o juillet, Tordre fut sérieusement compromis dans la ville de Saint-Denis par une cause ridicule. Un médecin assez jeune, s'avisa d'épouser une veuve fort âgée, mais fort riche; la canaille de la ville pensa que c'était ou jamais un cas de charivari, et le charivari eut lieu. On ne respecta par les clôtures, on pénétra dans la cour intérieure des nouveaux époux : le mari, alors, tira sur la foule plusieurs coups de pistolet : c'était son droit, il y avait violation de domicile en bande, et la nuit. Le médecin, cette fois, ne tua personne, mais il blessa quelquesuns des tapageurs et aussi quelques curieux, ce qui amena une extrême exaspération. Le gouverneur dut intervenir : au surplus la leçon porta fruit. De ce jour, la coutume des charivaris fut totalement perdue à Bourbon : quelques coups de pistolet firent chez nous ce que n'avaient pu faire en France de nombreux arrêts de parlements, et même si nous ne nous trompons, les décrets d'un concile national (Tours.)
pourrait paraître exagéré : nous tenons à indiquer nos autorités, ce sont : MM. J.-B. Pajot, Charles Desbassayns, Remy Lanchon et surtout Dary de Lanux dans un mémoire judiciaire fourni en 1824 et 1825.
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A la fin de 1807, la position coloniale ne s'était pas améliorée. Cependant la valeur des esclaves se maintenait entre 900 et 1,000 fr. ; ce qui représenterait le double aujourd'hui en se basant sur le revenu des capitaux. L'intérêt conventionnel était, en effet, à 16 pour 100 : la loi sur le taux de l'intérêt (du 3 septembre 1807) n'avait pas encore été promulguée-, elle le fut bientôt après, mais elle n'empêcha pas que l'argent ne fût longtemps couramment à 1 2 pour 100 dans les transactions civiles et couramment aussi à 18 pour 100 dans le commerce.
En 1808, vers le mois de décembre, on ju- 1 gea bon de promulguer purement et simple-
ment, aux colonies, le sénatus-consulte du 12 octobre 1807, par lequel les provisions qui instituaient les juges à vie, ne devaient leur être délivrées qu'après cinq ans d'exercice, si jusque-là on avait été content d'eux. Cette disposition n'était pas tout à fait nouvelle : l'inamovibilité pure et simple n'a été définitivement accordée aux magistrats coloniaux que par l'ordonnance de Louis XVIII du i3 novembre 1816, promulguée le 2 juillet suivant. Mais en 1807, il s'agissait moins de la bonne administration de la justice que de l'asservissement de la magistrature ; on y fit peu d'attention hors du cercle assez restreint alors de la judicature
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et de ses annexes. Il en fut de même de la loi du 1 6 décembre 1 807 sur les travaux publics, sur les expropriations et sur les indemnités à accorder aux propriétaires dépossédés. On en publia les principales dispositions, et, à proprement parler, il n'y avait pas urgence. Le fait passa presque inaperçu, si bien qu'en juillet 1823, ordre fut envoyé au gouverneur de Bourbon de publier, comme fruit neuf, la loi du 8 mars 1810 sur le même sujet, ce qui fut fait immédiatement et très inutilement; de 1823 à i856 on n'eut pas occasion de faire une seule fois l'application de la loi nouvelle. En i856, il y eut encore changement : un gouverneur, qui aimait à commencer, sauf la fin, visait à l'établissement d'un parvis devant la cathédrale qui n'en aura pas besoin de longtemps et dont il avait posé la première pierre*, on se trouva en face d'un propriétaire récalcitrant, et pour en avoir plus lestement raison, on mit de côté la loi de 18 10 et on publia la loi plus expéditive qui avait été nouvellement votée en France sur la matière.
Quelles que pussent être les dispositions intérieures qu'à l'époque où nous sommes rendus, il convenait à M. Decaen de prendre, aussi bien que les lois et arrêtés qu'il publiait, la population de Bourbon s'en plaignait quel-
quefois, mais ne s'y arrêtait pas : les préoccu pations étaient à l'extérieur. En 1808, comme en 1809, les Anglais maintinrent une croisière presque constante sur nos côtes. La possession du Cap de Bonne- Espérance, enlevé aux Hollandais en 1806 par le général Baird, leur offrait de grandes facilités à cet égard. Les communications entre les deux îles étaient devenues impossibles, ou au moins très difficiles. Les ennemis se bornèrent d'abord à croiser : bientôt ils en vinrent à des actes d'agression. Commençant par Saint-Gilles, ils y firent une descente, détruisirent une batterie où il n'y avait personne, et dévastèrent les enclos de quelques malheureux pêcheurs, seuls habitants alors de la localité. En 1809 (le 16 août), ils opérèrent un peu plus sérieusement à Sainte-Rose; ils y débarquèrent trois cents hommes, détruisirent une batterie gardée par treize canonniers et se rembarquèrent non sans avoir exercé leurs déprédations dans les habitations du voisinage. Le fait total leur parut d'ailleurs assez glorieux pour que, plus tard, lorsqu'ils furent maîtres de l'île, ils érigeassent, à Sainte-Rose, une pyramide minuscule, il est vrai, mais commémorative, qui existe encore, si nous ne nous trompons.
En septembre de la même année 1809, nouveaux événements : mais cette fois très graves. 4
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Depuis le mois de juillet la frégate la Caroline, commandée par le lieutenant de vaisseau Fertier, était mouillée dans la rade de Saint-Paul avec deux navires de la Compagnie anglaise des Indes, l'Europe et le Stratheim, qu'elles avait capturés dans les mers du Bengale. La croisière anglaise, qui existait devant l'île de France, s'opposait à ce qu'on gagnât le Port- Louis. Les ennemis eurent tout le temps nécessaire pour se préparer à une attaque. Le 2 1 septembre une de leurs divisions, forte de cinq frégates, d'un vaisseau de ligne et de trois corvettes, après avoir débarqué pendant la nuit neuf cents hommes, vers l'embouchure de la rivière des Galets, vint aux premières lueurs du jour attaquer, dans la rade de Saint-Paul, la Caroline et les deux navires qui s'y trouvaient avec elle. Malgré l'énorme disproportion de forces, le combat fut opiniâtre, mais il fallut céder au nombre. La frégate française tomba au pouvoir de l'ennemi avec ses deux prises. En même temps qu'on se battait dans la rade, les troupes débarquées à la pointe des Galets marchaient sur la ville de Saint-Paul, sans éprouver d'autre résistance que celle d'une batterie qui leur fit perdre du monde, mais qui n'eut pas le temps de redoubler son feu. La ville était sans garnison : à peine quelques gardes
nationaux avaient-ils pu prendre les armes; seulement les matelots de la Caroline, qui avaient débarqué, maintinrent encore à terre une résistance de tirailleurs pendant quelques heures. Avant midi, les Anglais étaient maîtres des lieux. De son côté M. de Brusly, gouverneur de Bourbon, appelait à Saint-Denis les gardes nationales de la partie du Vent et se mettait en marche avec elles pour Saint-Paul : il dut s'arrêter en route et ramener à Saint-Denis le peu de forces dont il disposait, de peur que cette ville ne fût à son tour attaquée. Les Anglais restèrent doncmaîtresde Saint- Paul et l'occupèrent pendant quelques jours sans être inquiétés. Enfin ils s'éloignèrent, mais non sans avoir incendié, dès qu'ils eurent mis pied à terre, et comme mesure première, les magasins dans lesquels avaient été déposées toutes les marchandises débarquées de l'Europe et du Stratheim. M. Decaen avait défendu qu'elles fussent vendues à Bourbon, sauf ce qui était avarié ou de basse qualité et quelques pipes de vin : ce rebut produisit encore 525,ooo francs. Tout le reste, et il y en avait pour plusieurs millions, fut perdu. En effet, les cargaisons des deux navires capturés se composaient, indépendamment de toileries et d'un grand nombre d'autres articles, de seize cent quatre-vingt-dix-
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huit caisses d'indigo, de quatre-vingts caisses de laque en morceaux comme l'indigo, de onze mille sacs de salpêtre, de mille huit cent quarantetrois ballots de soieries, de mille quatre cent quatre-vingt-dix-neuf ballots de marchandises riches et d'un grand nombre de ballots renfermant des mousselines, des cachemires, des turbans etc., etc.
Le général Decaen, soit simple prévoyance, soit renseignements acquis sur les projets de l'ennemi, avait prescrit au général de Brusly de se porter à Saint-Paul et d'y stationner avec toutes ses forces disponibles. M. de Brusly de son côté, ne se pressa pas d'obéir. N'étaitil pas à craindre que si on abandonnait le cheflieu où se trouvaient concentrées les armes, les munitions et toutes les ressources défensives, les Anglais, toujours si bien informés de ce qui se passait chez nous, au lieu de s'attaquer à Saint- Paul n'eussent enlevé la ville de Saint- Denis, et au lieu d'une simple entreprise locale n'eussent fait un coup d'ensemble qui les aurait rendus maîtres de toute la colonie?
Quoi qu'il en soit, le gouverneur ne se déplaça point, et se borna à envoyer à Saint-Paul le sous-préfet Marchant qui s'y trouvait au moment de l'attaque et qui réussit à s'échapper. Si valables qu'aient pu avoir été les motifs de
M. de Brusly pour ne pas obéir aux ordres venus de l'île de France, il ne voulut pas accepter les conséquences de son inaction, sa tête s'exalta et il mit lui-même fin à ses jours et à une existence militaire qui avait été des plus brillantes. Né le i3 août 1757, d'une famille noble du Limousin, Nicolas Esnault du Brusly entra à 18 ans dans les gardes du corps du Roi : en 1781 il partit pour l'Inde où il fit la guerre de l'indépendance; et en 1786 pour la Turquie et la Perse avec une mission du gouvernement. Nommé capitainecommandant en 1792 dans l'armée du centre, il se trouva à l'attaque de la Croix au bois, rallia plusieurs fois et ramena à l'ennemi des bataillons rompus, et en sauva quatre autres qui allaient être enveloppés. Le lendemain, à l'affaire de Monthéatin , il sauva encore les équipages de l'armée. Major général de la tranchée, au siège de Namur, il conduisit la colonne d'attaque, monta le premier à l'assaut et emporta le fort Villate. Il reçut à ce siège deux blessures et une troisième très grave au siège de Maëstricht. En 1793, il était général de brigade et donna sa démission pour ne pas être témoin de la mort de ses frères arrêtés à Quiberon. Rentré au service en 1796 et chargé du commandement des côtes de l'Ouest,
il refusa les épaulettes de général de division, ne voulant, disait-il, les obtenir qu'à l'armée. En 1 799, le général de Brusly se trouva sous les ordres de Moreau aux journées de Fribourg et de Riberack (25 avril et 9 mai 1800); avec une seule brigade, il emporta et conserva les villages qui formaient les avant-postes de l'armée. Bientôt chargé de la mission importante de défendre les positions intermédiaires et de maintenir les communications par le Saint-Gothard entre l'armée de Moreau et celle d'Italie, il bloqua Ingolstadt et allait forcer cette ville, lorsqu'elle fut cédée à la France par la paix de Lunéville. Il passa ensuite aux îles et fut fait général de division.
Le 9 octobre, le colonel de Sainte-Suzanne vint prendre le gouvernement de Bourbon, à la place de M. de Brusly. C'est un acte d'abnégation et de dévouement dans la position extrême où se trouvait la colonie, négligée et abandonnée depuis longtemps par M. Decaen.
Il était évident, en effet, que nous ne tarderions pas à succomber. L'attaque et l'occupation de Saint- Paul avait donné aux ennemis la mesure de notre faiblesse. M. de Sainte-Suzanne ne put que se débattre au milieu des difficultés sans nombre, et user ses efforts contre
l'impossible jusqu'au 9 juillet 18 10, date
de la prise de l'île Bourbon par les Anglais.
Le 7 de ce mois, une escadre ennemie se présenta devant Bourbon; elle comptait vingt navires de guerre ou de transport sous les ordres du commodore Rowsley et portait mille huit cents soldats européens et mille huit cent cinquante cipayes formant, avec l'adjonction des marins de débarquement, un total agressif de cinq mille hommes. Cette expédition avait été organisée par M. Gilbert Elliot, comte de Minto, qui, après plusieursmissionsdiplomatiquesdans lesquelles il s'était mis en rapport avec Paoli pour livrer la Corse aux Anglais, avait accepté de Fox, peu de semaines avant la mort de celui-ci, le gouvernement général de l'Inde.
Il confia le commandement supérieur de toutes les troupes destinées à agir contre Bourbon au lieutenant-colonel, depuis major général, Keating, Irlandais, appartenant à une excellente famille catholique et même catholique très zélée : lui, il avait trouvé plus convenable d'abjurer pour faciliter son avancement.
C'était bien, cette fois, Saint-Denis, cheflieu de la colonie, qui allait être attaqué.
M. de Sainte-Suzanne n'avait que des moyens de défense insignifiants. Ils se composaient : i° d'une compagnie de chasseurs du régiment de l'île de France forte de cinquante hommes;
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2° de deux compagnies de gardes nationales soldées que M. de Sainte-Suzanne avait organisées dans le peu de mois de sa présence à Bourbon. L'une d'elles comptait soixante hommes; l'autre, de trente hommes seulement, se trouvait à Saint-Paul et ne prit aucune part à la défense; 3° enfin de dix artilleurs, au total cent cinquante hommes de troupes régulières dont cent vingt seulement étaient présents au drapeau. La garde nationale, nominalement de quatre cent trente-deux hommes, n'en avait que trois cents au drapeau : elle comptait deux compagnies d'artilleurs qui offraient assez de fond, le reste valait ce que vaut la garde nationale hors des émeutes, et ne fut point engagé. Il ne s'agit d'ailleurs ici que de la garde nationale de Saint-Denis; celles des communes de la partie du Vent préférèrent protéger chacune leur localité.
Dès le 7 juillet, dans l'après-midi, l'ennemi commença son débarquement à 5 kilomètres à l'est de Saint-Denis, vers l'embouchure de la rivière des Pluies. Ce point n'était pas gardé; s'il l'avait été, les circonstances nous eussent favorisés : la mer en ce moment était très houleuse, un navire de transport manqua son mouillage et fut jeté à la côte ; plusieurs chaloupes furent brisées sur les galets du rivage.
L'opération du débarquement dut être suspendue : reprise le lendemain, elle se termina sans difficulté, mais les troupes qui avaient pris terre la veille s'étaient donc trouvées pendant plus d'une nuit isolées de l'escadre; toutes leurs poudres avaient été mouillées et beaucoup de leurs armes avaient été perdues; si on avait pu les attaquer alors, on en eût eu facilement raison : malheureusement M. de Sainte-Suzanne, dépourvu de moyens de défense, avait encore moins de moyens d'agression. Le même jour, 7 juillet, une autre partie des troupes ennemies prenait terre, sans rencontrer d'obstacle d'aucun genre, à la grande Chaloupe, vers l'ouest de la ville, à 5 kilomètres de distance. Cette position , naturellement forte, avait par cela même, été complètement négligée. Les Anglais se mirent en marche sans retard et arrivèrent vers quatre heures du soir au haut de la montagne qui domine Saint-Denis à l'ouest. Ils poussèrent même une ligne de tirailleurs sur le versant qui regarde la ville, mais vigoureusement accueillis par les gardes soldées françaises, composées de créoles qui tiraient avec une merveilleuse précision, ils furent forcés de se retirer après avoir perdu du monde.
Le S, de bon matin, le gros du corps descendit la montagne et concentra son attaque
sur la plaine dite de la Redoute : il y eut là un engagement fort vif. Une batterie de campagne, servie par dix artilleurs réguliers et par des artilleurs coloniaux sous les ordres du capitaine Aubry, fit éprouver à l'ennemi des pertes assez sérieuses; elle fut cependant enlevée et les pièces qui la composaient furent dirigées contre la ville ; la rive gauche de la rivière fut occupée; mais les Anglais n'allèrent pas plus loin et ne tentèrent point d'envahir la ville dans cette direction.
Du côté de Test, le colonel de Sainte-Suzanne avait placé la moitié des hommes dont il disposait et, cette moitié, comme on Ta vu, se réduisait à fort peu de chose ; néanmoins, dans la matinée du 8, ayant à sa tête le commandant Soleille, du génie, elle tenta une sortie; c'était un acte désespéré; la grande route qu'il fallait suivre longeait une plage tout à fait découverte : la colonne de sortie se trouva exposée au feu en écharpe des navires ennemis; il n'y avait pas à persister, il fallut rentrer dans la ville en laissant derrière soi quelques tirailleurs. Cette sortie avait eu lieu sans espérance aucune; c'était seulement un hommage à l'honneur du drapeau ; la disproportion des forces était énorme.
Dans l'après-midi du même jour, les troupes débarquées à la rivière des Pluies se mirent
en marche sur Saint-Denis : elles furent promptement rendues au Butor où nous avions à peine quelques hommes, et tournèrent la position par leur gauche. Dès lors, la ville ouverte déjà et près d'être occupée à l'ouest, attaquée maintenant à Test par des forces supérieures, ne pouvait plus être défendue. Le colonel de Sainte-Suzanne signa, dans la soirée du même jour (8 juillet), une capitulation honorable : elle comprenait l'île entière, et il n'en pouvait être autrement; à Saint-Denis se trouvaient concentrées toutes les ressources en personnel et en matériel; cette ville prise, la résistance sur d'autres points devenait impossible : il ne semble pas que depuis lors on ait fait la moindre attention à cette circonstance.
Le lendemain, 9 juillet, la capitulation fut exécutée. Le nom d'île Bonaparte disparut et l'on en revint à l'île Bourbon.
Au moment où l'île tombait au pouvoir des Anglais, sa population était de 67,706 individus de toute sorte et de tout âge, dont 1 5,565 libres et 52,141 esclaves.
Les Anglais, une fois maîtres de Bpurbon, ne songèrent plus qu'à s'emparer de l'île de France; nous n'avons pas à nous occuper des événements qui se succédèrent de ce côté.
Mentionnons seulement le combat du Grand-
Port livré le 23 août 1810. On se battit pendant trois jours à portée de voix. Deux frégates françaises sous les ordres de M. Duperré, et un navire marchand armé en guerre, détruisirent ou capturèrent quatre frégates ennemies qui étaient venues les attaquer. Ce fut un des beaux faits d'armes de notre marine dans les mers des Indes. L'esprit de parti n'en a pas moins cherché à réduire l'honneur qui en revenait à M. Duperré; il est vrai que celui-ci accepta, en i83o, le commandement de la flotte qui nous rendit maîtres d'Alger, après que M. de R... l'eut refusé par déférence, diton , pour un oncle fort riche et fort ardent dans son opposition anti-royaliste.
Un nouveau combat de mer eut lieu le i3 septembre, à quelque distance devant Saint- Paul, entre les frégates Vlphigénie et l'Astrée, sous les ordres de Bouvet, et r Africaine, commandée par Corbet, que les Anglais tenaient pour être un de leurs plus brillants et plus hardis marins. Il n'y eut que Vlphigénie , montée par Bouvet, de réellement engagée :
ce fut un combat de frégate à frégate qui dura, avec une extrême vivacité, pendant une heure et demie. L'Africaine amena son pavillon après avoir perdu son capitaine et la majeure partie de son équipage : sur cent grenadiers
embarqués à Saint-Denis, en vue de l'action qui se préparait, quatre-vingt-dix-huit furent mis hors de combat. Bouvet dut, néanmoins, abandonner sa prise qui était tout à fait rasée; sa propre frégate avait été assez maltraitée et il était en vue de Rowley qui, sur la Boadicée et escorté d'une corvette de vingt-huit canons et d'un brick de seize, se dirigeait vers lui. Il y avait peu à compter sur VAstrée : elle s'était faiblement conduite. Le Marant, qui la montait, blessé de n'avoir pas obtenu le commandement en chef auquel il avait prétendu, et que M. Decaen, en forçant un peu le droit, avait maintenu à Bouvet dont les capacités éprouvées étaient bien supérieures, se montrait peu disposé à contribuer à un succès dont Bouvet aurait eu la gloire.
L'Africaine, au moment où elle rejoignit /7phigénie, venait de Saint-Denis dont elle avait quitté la rade depuis quelques heures à peine. Corbet s'était vanté qu'il ramènerait Bouvet prisonnier: quelques officiers de terre l'avaient suivi sur cette parole fanfaronne; il en revint peu. Un certain colonel Barry l'avait suivi aussi, mais bon gré mal gré. Cet officier avait gagné ses grades dans le service civil de l'Inde et était, pour ce fait, de la part des autres militaires, l'objet de fréquentes railleries qui ne lui
slr l'iu-: bolrbon.
firent pas défaut à un repas offert à Corbet avant qu^l s'embarquât; de sorte que le pauvre colonel, poussé à bout, demanda incontinent à Corbet de le prendre à son bord pour assister au combat qui allait se livrer: la demande fut accueillie en riant, mais le hasard s'en mêla si bien que tous les officiers de V Africaine ayant été mis hors de combat et Barry seul étant resté sain et sauf, ce lut Barry qui fit remise de la frégate à l'officier français qui monta à bord.
Le combat de l'Africaine fut suivi, peu de jours après (18 septembre), de celui de la Vénus contre le Ceylan. La Vénus, commandée par le capitaine Hamelin, sortait du Port-Louis avec le brick le Victor et avait ordre d'attendre en tête de Bourbon et de combattre le Ceylan, capitaine Gordon, venant de Bombay et que M. Decaen savait avoir à son bord le général Abercrombie, chargé de l'attaque projetée contre l'île de France. Le combat commença devant Saint-Benoît et dura toute la nuit avec un grand acharnement : la frégate anglaise fuyait et tâchait de gagner la rade de Saint-Denis.
M. Hamelin manœuvrait pour l'en empêcher. Le 19 au matin, à quatre heures, les deux frégates étaient devant le cap Bernard, ayant perdu l'une et l'autre tous leurs mâts, mais le Ceylan avait amené, et tout son état-major avait été
transporté à bord de la Vénus : alors parut la frégate anglaise la Boadicée, arrivant de Saint- Paul au bruit du canon : la Vénus, complètement rasée, ne pouvait faire aucune résistance; elle dut se rendre, mais ce fut par capitulation : ni l'équipage, ni l'état-major ne furent prisonniers de guerre et ils rentrèrent en France. Cette capitulation fut due au général Abercrombie, prisonnier en ce moment sur la Vénus et déguisé en simple aspirant: il se découvrit et accepta purement et simplement les conditions que M. Hamelin posait à l'officier envoyé par le commodore Rowley de la Boadicée. On assure que M. Hamelin, encore tout échauffé par le combat, avait menacé de faire sauter sa frégate si ses conditions n'étaient pas acceptées, et que cette menace, si avancée qu'elle fût, contribua beaucoup à l'intervention du général Abercrombie. Le hasard , dans cette circonstance, servit bien efficacement nos ennemis. Deux frégates françaises croisaient devant Saint-Denis, elles allaient accepter le combat contre la Boadicée venant de Saint-Paul avec deux navires de moindre force, lorsque leurs vigies signalèrent deux frégates au Vent : elles crurent que c'étaient deux autres frégates anglaises et prirent chasse. La Boadicée rentra à Saint-Paul. Or, les deux navires signalés
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étaient la Vénus et le Ceylan. Si la Boadicée avait été engagée ce jour-là, elle se serait trouvée, dans tous les cas, assez maltraitée pour être dans l'impossibilité, le lendemain, de venir reprendre le Ceylan.
Le 10 décembre, on apprit à Bourbon que l'île de France était prise. Le mal que cette colonie avait fait aux Anglais depuis le commencement de la guerre se mesure aux forces qu'ils déployèrent pour s'en rendre maîtres. Soixanteseize voiles, outre une division venue du Cap, portaient les troupes de débarquement composées, en grande partie, de soldats européens. Les troupes prirent terre le 28 novembre : la capitulation eut lieu le 3 décembre sans avoir été précédée d'aucun engagement sérieux: M. Decaen avait épuisé son personnel dans l'armement de ses frégates; quand il fallut se défendre, la disproportion des forces ne lui laissa aucun espoir de résistance efficace.
L'année 181 1 fut marquée, à Bourbon, par un événement intérieur des plus graves. Il y eut une révolte d'esclaves à Saint-Leu. Le but en était très certainement la destruction des blancs et le pillage des propriétés. Les noirs s'étaient persuadés qu'ils seraient soutenus par l'autorité anglaise du moment qu'ils s'attaqueraient à des Français. D'autre part, le désarme-
ment général de la garde nationale, qui avait été la conséquence de la reddition de la colonie, leur donnait l'espérance qu'ils ne rencontreraient point de résistance sérieuse. Néanmoins, il s'en fallut de beaucoup que tous, ou seulement la majeure partie des esclaves, aient adhéré de fait ou même de volonté aux actes de la révolte. Tout au contraire, sur plusieurs points, des ateliers restés fidèles défendirent leurs maîtres et aidèrent efficacement à dissiper les bandes hostiles. Il demeura, en outre, démontré que l'entreprise n avait pas de ramification en dehors des communes de Saint-Louis et de Saint- Leu : son action apparente ne dépassa même pas les limites de cette dernière commune.
L'autorité municipale de Saint- Louis avait été prévenue, dès le 4 novembre 1 8 1 1 , de l'existence d'un complot. Un esclave, nommé Figaro, qui obtint pour ce fait, avec sa liberté, une pension de la colonie, fit connaître dans tous leurs détails le but et le plan du mouvement projeté. Le maire de Saint-Louis en donna avis à son collègue de Saint-Leu. Quelques précautions secondaires furent prises, les mesures préventives furent dédaignées. Le 7 novembre, au matin , un premier rassemblement d'esclaves eut lieu dans les habitations de Saint-Leu, entre la ravine du Trou et la ville : il se dissipa de lui-
même après avoir blessé un habitant. La municipalité ne fit rien ou ne put rien faire; son inaction fut un encouragement. Le 8, de très grand matin, le mouvement insurrectionnel général se développa. Deux propriétaires de la ravine du Trou, les frères Macé, surpris chez eux, furent massacrés : les révoltés se portèrent ensuite chez le sieur Pierre Hibon, habitant très riche du Portail, là ils trouvèrent de la résistance et furent vigoureusement repoussés par les esclaves d'Hibon. Pareille chose eut lieu chez le frère de celui-ci, Timothée Hibon. D'autres habitations, abandonnées par leurs maîtres, furent successivement visitées et pillées, mais sans nouveaux assassinats. Cependant le sieur Fougeroux, ancien militaire, gérant d'une habitation au Portail, instruit à temps, arma vingt hommes de son atelier dont il était sur et rejoint bientôt par vingt-deux habitants, il se porta résolument à la rencontre des révoltés, les attaqua, en tua un certain nombre, en arrêta d'autres et dissipa le tout. L'ordre fut dès ce moment rétabli. Deux ou trois jours après, l'autorité anglaise envoya quelques soldats à Saint-Leu. Comme effet, c'était trop tard, comme manifestation, c'était utile. Les esclaves furent avertis que, contrairement à leurs prévisions, ils n'avaient aucun appui à attendre des
33o SIMPLES RENSEIGNEMENTS
nouveaux possesseurs de l'île. Finalement, dans la matinée du 8, on avait compté quarante morts, parmi lesquels il pouvait bien se trouver quelques hommes appartenant aux ateliers qui firent résistance.
Les événements de novembre 1 8 1 1 qui émurent profondément la colonie, rentraient, quant à la répression judiciaire, dans les attributions du tribunal spécial, institué en i8o3, pour juger les esclaves et dont nous avons déjà parlé.
Le nombre des accusés était considérable. Nous avons vu nous-même plus de cent de ces malheureux que Ton conduisait, fortement garrottés, de Saint- Leu à Saint-Paul ; c'étaient, en presque totalité, des hommes bruts, à l'aspect toujours grossier, souvent stupide : le sentiment premier et prédominant qu'ils inspiraient était un sentiment de commisération. La plupart n'avaient pas conscience de la culpabilité des actes auxquels ils avaient été entraînés et ils allaient payer chèrement la rusticité de leur intelligence. Le 12 février 1812, la peine capitale fut prononcée contre trente d'entre eux : presque tous furent exécutés. On avait eu peur, on fut cruel; au point de vue d'une crainte suffisante à inspirer aux esclaves, on eût pu sans rien soustraire à l'indispensable sévérité de la justice, céder davantage aux inspirations de l'humanité :
ajoutons, cependant, que de 181 1 à 1 832, il n'y eût, dans la colonie, aucune révolte, ni même aucun complot d'esclaves.
Nous pouvons passer rapidement sur les quatre ans et demi qu'a duré l'occupatioo anglaise et que n'a signalés aucun fait notable, si ce n'est la révolte des noirs de Saint-Leu. Une cause toute matérielle a contribué à rendre les documents relatifs à ce temps fort rares aujourd'hui; ce fut l'emploi presque général du papier de Chine qui n'est absolument d'aucune durée et auquel le haut prix du papier d'Europe forçait d'avoir recours. Le journal officiel lui-même s'imprimait sur ce papier.
La Colonie ne resta pas longtemps sous la direction de la compagnie des Indes. Dès le 25 avril 1811, elle fut déclarée possession royale et placée, quant à son mode d'administration, absolument sur le même pied que Ceylan, restant d'ailleurs subordonnée à Maurice, comme elle l'avait été sous le gouvernement français. Les actes de l'autorité étaient faits et publiés au nom du gouverneur général résidant au Port-Louis, ce qui n'améliorait pas les choses.
Au début, les rapports entre les nouveaux possesseurs et la population locale ne furent pas précisément mauvais : cela ne dura guère. L'op-
position du caractère national ne tarda pas à se manifester; il n'y avait, au fait, que des vainqueurs et des vaincus; on le savait bien d'un côté, on le savait trop de l'autre. Les Anglais, en arrivant, avaient versé une grande quantité de numéraire dans un pays qui en manquait absolument; il en résulta une sorte de détente et de soulagement général; mais ce fait n'était pas d'une bienveillance intentionnelle et il n'y avait pas lieu de s'en faire un mérite ; ajoutons cjue l'administration, après s'être d'abord montrée îlïÇSÇZ large sur le chapitre des dépenses, changea depî^cédés au commencement de 1 8 1 3, et opéra de grades réductions financières :
55o,ooo francs, a^K*. )n dit; ce qui peut être vrai sans être probable. ïi ne s'agissait, dans tous les cas, que du personnel/^Sf ^ absorbait tout. Pour les travaux publics' et ^ tilité générale, il n'en fut jamais question. L'oc^P 31 * 011 ' à cet égard, n'a rien laissé après elle, l?W"' est le souvenir d'une spoliation qui réduisitXî 611 vite à l'état le plus déplorable la viabilité soi\f né ~ raie, soit locale. Les routes de toutes caS^ 0 * ries étaient, en effet, entretenues par les atel. des communes : ces ateliers furent en majeJ% partie disloqués; tous les hommes valides en^V furent enlevés sans rémunération par l'autorité ^ militaire, pour en former un bataillon qu'on f '
nomma les africains, lequel, transporté à la Jamaïque, y fut d'un bon service : les éléments en étaient cependant disparates. Il nous souvient encore qu'un de ces soldats forcés disait assez naïvement : « Hélas! j'étais Cafre et ils m'ont fait Africain. » Au fond, l'idée n'était pas trop mauvaise, et on a lieu de s'étonner que M. Decaen, auquel les hommes manquaient, ait toujours persisté à arracher les créoles de Bourbon de leurs foyers pour les incorporer dans la garnison de l'île de France, tandis qu'il aurait pu profiter de l'exemple de Labourdonnais et de Dupleix, et se souvenir des excellents résultats qu'ils avaient obtenus avec leurs troupes noires.
Si le gouvernement anglais se montrait peu soucieux du bien-être de la population coloniale, en revanche, il était fort susceptible en tout ce qui pouvait le toucher. Ainsi, en 1812, on découvrit qu'une grande quantité de documents et de papiers publics avaient été volés et vendus; naturellement une instruction judiciaire s'ensuivit; mais les intéressés ayant eu le talent de persuader au gouverneur général que l'affaire avait un côté politique, les poursuites furent suspendues et le cours régulier de la justice interrompu. Le système judiciaire de la France et l'indépendance qui s'y rattache,
lorsque les partis extrêmes ne dominent pas, ne sont pas facilement compris des Anglais.
Un peu plus tard encore, et à une autre occasion, l'empiétement du pouvoir administratif sur le judiciaire fut tel que plusieurs magistrats coloniaux durent donner leur démission. Il y avait eu, en effet, violation d'un des articles de la capitulation de 1810, portant que les lois, coutumes et religion des habitants, ainsi que leurs propriétés particulières seraient respectées et garanties. Il faut ajouter cependant, que dans le cas dont nous parlons, on reconnut qu'on avait été trop loin et qu'on répara les choses de manière que les magistrats démissionnaires pussent reprendre honorablement leurs fonctions. A la suite de ce fait, citons, en toute justice, une occasion où le gouvernement anglais fit preuve de sollicitude pour Bourbon. En février 181 3, la rage sur les chiens se déclara tout à coup au Port-Louis. Plusieurs personnes avaient été mordues et en étaient mortes. Le gouverneur de Maurice ne perdit pas un moment, il expédia en toute hâte un navire à Bourbon avec des ordres précis pour que les précautions sanitaires y fussent prises sans délai et surtout observées avec la sévérité convenable. C'est à cette célérité, dans les déterminations, que nous devons d'avoir été pré-
SLR L'iLE BOURBON.
serves d'un fléau qui, grâce au ciel, nous a toujours été inconnu.
L'existence matérielle à Bourbon, pendant la durée de l'occupation étrangère, ne fut pas précisément mauvaise, surtout si on la comparait à ce qu'elle avait été pendant les trois ou quatre années précédentes, abstraction faite, bien entendu, de ce que les souffrances, sous le drapeau national, ont de supérieur au bien-être sous une domination étrangère. Certes, alors, fortunes à faire, larges produits agricoles à obtenir, il n'y fallait pas penser : tout était en stagnation; mais, du moins, ces objets, ces marchandises qu'on peut appeler de première nécessité, ne nous manquaient pas : les toileries, le savon, la bougie nous étaient fournis par l'Inde à des prix abordables pour toutes les bourses. Le sucre raffiné était inconnu; nous avions à sa place le sucre candi qui venait de Chine ainsi que toute la porcelaine et notamment des assiettes légères et commodes. Quant aux vins français, ils avaient totalement disparu. On y suppléait par un vin de Madère d'une loyauté suffisante et par un vin blanc du Cap fort léger et dont l'usage devint bientôt général. L'huile d'olive, lorsque par hasard, il s'en trouvait, était d'une qualité inférieure et d'un prix exorbitant; nous en avons vu payer
Di
7 francs 5o le flacon d'un demi-litre à peine.
Sous le rapport des phénomènes naturels, pendant les années dont nous nous occupons ici, il faut noter une éruption volcanique en septembre 1812 et un ouragan en 18 14. L'éruption fut certainement la plus violente, disons mieux, la plus grandiose de tout le siècle. Indépendamment de sa durée et de son ampleur, elle se caractérisa par la dispersion sur toute la surface de l'île de filaments vitreux que nos créoles appelèrent les cheveux du volcan; ils avaient en effet l'apparence de cheveux très fins et d'un blond très clair. Coproduit spécial, diton, à Bourbon et aux îles Sandwich, et dont la formation pourrait peut-être s'expliquer au moyen du procédé qui, en Angleterre, fournit la laine minérale ou de laitier, se représenta lors de l'éruption de 1859 avec cette seule différence que les fils ne furent pas jaunes, mais de couleur cendrée, et beaucoup moins abondants. En 1812, la lave coula pendant plusieurs jours jusqu'à la mer, occupant un large espace et dévorant une partie de la vieille forêt qui se trouvait au pied du rempart du Boisblanc. Cette lave ne fut pas si compacte qu'elle ne se prêtât bientôt à la végétation; en i83o, des mousses épaisses, des fougères hautes et touffues la couvraient de tous côtés. En 1840
quarante-huit ans après l'éruption, la coulée portait un taillis épais et complet.
L'ouragan du 19 avril 18 14 souffla avec une extrême violence, pendant douze heures, du sud-est. C'est le plus tardif en cours d'année dont on ait gardé le souvenir. Les partisans à toutes fin des influences lunaires ne faillirent pas à remarquer que le cyclone s'était manifesté précisément le dernier jour de la lune de mars, après lequel, disent-ils, il n'y plus rien de semblable à redouter. L'observation peut être exacte, mais qu'y fait la lune? La position de la terre à l'égard du soleil à l'époque extrême qu'on indique ne suffit-elle pas pour tout expliquer? Quoi qu'il en soit, le coup de vent de 18 14 fut désastreux ; un très grand nombre de girofliers furent détruits; l'œuvre patiente de longues années de travail et de soins avaient disparu en une nuit.
Il est juste de dire que la présence des Anglais procura à Bourbon l'avantage spécial de rendre dorénavant libres la culture de la canne et les industries qui en dérivent. La canne à sucre avait été apportée chez nous dès les premiers temps de la fondation de la colonie :
c'était une espèce particulière se rapprochant assez de celle d'Otaïti et qui s'était si bien acclimatée qu'on l'appelait canne du pays.
Les procédés pour l'extraction du jus furent longtemps des plus simples : un large madrier recevait l'extrémité la plus pesante d'un arbre horizontal dont l'autre bout portait sur une traverse solidement établie; l'arbre était mobile ; on imprimait, à l'aide d'un manche, un mouvement rotatoire et de va-et-vient à l'extrémité qui posait sur le madrier; de la sorte on broyait la canne dont le jus s'écoulait par des rainures ménagées avec soin. Tout ce mécanisme s'appelait un Jlangorin, nom également donné à la liqueur qu'on obtenait du jus fermenté de la canne, et dont les colons faisaient un tel abus dans les réunions joyeuses, qu'en l'année 1 7 1 8 le Conseil provincial avait jugé nécessaire de réduire le nombre des instruments de fabrication, de rendre banaux ceux que Ton conserverait et de les faire mettre sous clef. Un peu plus tard, on se perfectionna : on prépara un sirop noir et d'assez mauvais goût qui, bon gré mal gré, servait aux usages domestiques.
Très postérieurement, la canne de Batavia, dite aujourd'hui canne blanche, fut apportée de Maurice et quelques guildiveries, c'est-à-dire des établissements où Ton distillait directement le vesou, furent créées; mais bientôt entravées ou plutôt prohibées par M. Decaen, elles ne reparurent qu'en 1812. Il y avait mieux à faire,
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on le savait. En ij52> un sieur le Vigoureux, de Saint-Malo, avait créé à l'île de France une sucrerie complète, opération qui reçut plus ou moins de suite.
A Bourbon, la première sucrerie ne commença à fonctionner que dans les derniers mois de 1 8 1 5 ; elle se trouvait sur l'habitation de M. Charles Desbassayns, au Chaudron. Les cylindres à broyer la canne étaient verticaux et mis en mouvement par des mules*, c'était ce qu'on appelait autrefois un moulin à sang, vulgairement un manège.
Ce mode fut remplacé en 1819, sur le même établissement, par une machine à vapeur. Auparavant , l'emploi du vent comme moteur auxiliaire avait été tenté, mais sans résultat sérieux pas plus ici qu'ailleurs. Il est incontestablement établi que c'est à M. Charles Desbassayns qu'il faut rapporter le mérite de la première installation à Bourbon d'une sucrerie d'abord et ensuite d'un moulin mu par la vapeur. Son frère, Joseph Desbassayns, a indiqué de nouveaux procédés pour la culture de la canne, à laquelle il a fait faire de grands progrès ; aussi a-t-il passé pour un agriculteur supérieur à son frère-, mais l'initiative industrielle est due à ce dernier. De toute manière, sous le rapport agronomique l'île Bourbon doit beaucoup à
ces deux créoles qui, prenant l'agriculture pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour une science faite et complète en Europe, se sont efforcés d'en appliquer les règles au climat des tropiques.
A partir de 1 8 1 3 l'attention de la colonie se détourna des intérêts intérieurs pour se porter exclusivement sur ce qui se passait en Europe; on en était aux grands événements qui amenèrent la chute de l'Empire. Aujourd'hui que la vapeur et l'électricité nous ont fait une Europe à quinze ou vingt jours de délai, on aura peine à comprendre les longues et douloureuses impatiences que la navigation à voiles ne nous épargnait pas au temps dont nous parlons. Il suffira pour donner une idée des retards qui laissaient, pendant des mois entiers, le champ libre aux suppositions les plus diverses, d'indiquer les dates où nous eûmes la première connaissance de quelques-uns de ces grands événements qui ont marqué les années 1812, 1 8 1 3 et 1814.
La première nouvelle de la bataille de la Moskowa, du 7 septembre 1812, n'arriva à Bourbon que le 9 février 181 3. Ce ne fut que deux mois après qu'on apprit la retraite de Moscou et le retour de Bonaparte à Paris. On ne sut pas avant le 19 juin 1814 que les alliés avaient pénétré en France, et on assura alors qu'ils avaient mis le feu à Paris, exécrable
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honneur réservé à un parti politique et à des Français. Il fallut rester trente-six jours dans la plus pénible incertitude : les nouvelles certaines ne nous parvinrent que le 25 juillet. Paris s'était rendu par capitulation : Louis XVIII avait été proclamé à Bordeaux, puis à Paris, mais ce n'était pas encore la paix. Enfin, le 3i juillet, un navire arrivant directement d'Angleterre à Bourbon annonça que les préliminaires de la paix avaient été signés le G mai précédent. Le traité définitif du 3o mai 1814 ne tarda pas à être connu : la colonie de Bourbon était rendue à la France et la rétrocession en devait être effectuée le 17 décembre au plus tard. Ce ne fut pourtant que le 3o mars 181 5 que parut devant Saint-Denis, sans y mouiller, la flûte l'Eléphant, faisant partie, avec la frégate l'Africaine, et les flûtes la Loire et la Salamandre, d'une division commandée par M. Jurien de la Gravière qui avait embarqué à Rochefort tout le personnel nécessaire à la reprise de possession. Cette division arriva ellemême le 2 avril 181 5, et le 6 du même mois Charles Telfair, et d'autres délégués du gouverneur général Farquhar opérèrent la rétrocession de l'île entre les mains de Bouvet de Lozier, gouverneur pour le roi, et de Marchant, ordonnateur.
Marchant, administrateur instruit et intègre, était venu aux colonies bien avant la révolution de 1789. Il remplissait les fonctions de contrôleur à l'île de France lorsqu'il fut envoyé en 1806, avec le titre de sous-préfet, à Bourbon. Il y resta jusqu'à l'occupation de l'île par les Anglais et y revint en 181 5 avec des attributions étendues. Il était chef d'administration. Une dévotion mal entendue à l'empire mit fin à sa carrière publique.
Quant à Bouvet de Lozier ce fut, sans contredit, une des organisations les plus singulièrement trempées qui soient jamais venues aux îles. Lancé de bonne heure dans la vie politique à une époque où Ton jouait toujours sa tête dans les luttes de partis, il y avait acquis ce dédain de l'existence, ce dévouement aux idées, et cet acharnement dans les opinions qui élèvent souvent la foi politique à la hauteur de la foi religieuse. Né à Paris en 1769, il unigra avec les princes, servit dans l'armée de Condé, se bâtit longtemps dans la Vendée et, en i8o'3, entra dans la conspiration de Georges Cadoudal qui ne visait à rien moins qu'à attaquer ouvertement Bonaparte au milieu de ses gardes -, il fut alors condamné à mort et ne dut la vie qu'à une intervention inespérée. Détenu longtemps dans une forteresse, il s'en
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échappa enfin en se traînant la nuit sur le rebord des remparts et à la portée du feu des sentinelles. Il était depuis peu de temps en Angleterre lorsque la paix de 1814 le ramena à Paris, où on lui confia le gouvenement de Bourbon. De nouvelles luttes l'y attendaient; trois mois s'étaient à peine écoulés depuis son installation qu'on apprit le retour de l'île d'Elbe. Toute la France avait reconnu Bonaparte; lui, il ne voulut pas le reconnaître. Des ordres lui vinrent du ministère de la marine, il les méprisa; avec une administration civile peuplée d'employés dévoués à l'empire, avec une garnison formée de vieux soldats idolâtres de Napoléon, sans argent, sans ressources, dans un pays imparfaitement réorganisé, il s'entêta à ne reconnaître que le roi et à tenir le serment qu'il avait prêté : bientôt, nouvelle complication : les Anglais interviennent et veulent occuper l'île; ils la bloquent par des croiseurs nombreux; n'importe, le voilà en guerre avec les Anglais : et ce fut sa bonne fortune. Le sentiment national fit taire les opinions politiques; les durs et récents souvenirs de l'occupation étrangère rallièrent tout le monde autour de lui. Sa conduite, pendant quatre mois, aurait pu passer pour de la folie, les événements lui donnèrent raison. Petit,
maigre, chétif, honnête homme, ami chaud, mais irascible, obstiné, absolu, intraitable, il devait mourir d'une mort violente et fut en effet tué en duel, à Fontainebleau, en 1825.