CHAPITRE PREMIER
Ma naissance. — Ma famille. — Le comte Charles-Joseph de la Vallée-Pimodan et son frère le chevalier Jean-Nicolas. — Louise-Elisabeth d'Orléans, reine d'Espagne. — La mère Fillette et les chevaux de la reine. — Le marquis Charles-Jean de Pimodan et sa femme pendant la Terreur. — Les doigts de l'homme. — Présentation a la cour. — Les ornements de l'église Saint-Roch. — Le baron et la baronne de Frcniily. — Parents et amis de ma famille : les Mirepoix ; la comtesse de Quesnay, ancienne dame de la duchesse du Berry ; la marquise de Bellissen, etc., etc.
Je suis né à Paris, le 15 juillet 1859, jour de la Saint-Henri, dans un hôtel de la rue de Lille, qui appartenait aux Delahante et qu'habite maintenant la famille de Royer. Sur le devant de cet hôtel s'élève un long bâtiment à deux étages semblables, de telle façon que l'étage inférieur peut être dénommé entresol ou premier, et l'étage supérieur premier au-dessus de l'entresol ou second.
Mes parents occupaient l'étage supérieur, dont
la qualification amenait entre le concierge, les domestiques du locataire d'en dessous et les nôtres, des discussions protocolaires à faire pâlir mille chancelleries.
J'avais quelques mois quand nous quittâmes la rue de Lille, mais le souvenir des contentions passées survécut au déménagement.
Ma famille, originaire de l'Argonne et dès longtemps habituée à Toul où elle possédait une manière de grand hôtel encore existant, acquit le château d'Échenay près Joinville vers la fin du dixseptième siècle, puis vint à Paris sous Louis XY. Le comte Charles-Joseph de la Vallée-Pimodan et son frère, le chevalier Jean-Nicolas, furent alors premier écuyer et capitaine des gardes de la reine d'Espagne, Louise-Elisabeth d'Orléans, fille du Régent. Veuve à quinze ans du roi Louis I", fils du roi abdicataire Philippe V, la princesse était revenue s'établir en France, au palais du Luxembourg.
Les chroniques du temps, intarissables sur ses sœurs, semblent avoir respecté ou négligé la reine d'Espagne qui cependant, au dire de Saint-Simon, a en fit de toutes les façons les plus étranges, sauf la galanterie » .
Le peu que je connais de son premier écuyer et de son capitaine des gardes m'est donné par les registres paroissiaux d'Échenay.
S'il faut en croire l'obituaire, Charles-Joseph de la Vallée-Pimodan fut pendant sa vie a le modèle accompli d'une vertu édifiante, humble et solide, en laquelle il a persévéré jusqu'au dernier soupir, à la grande consolation de son épouse, d'enfants tendrement chéris, et à l'édification de ses vassaux et des pauvres, dont il a été l'appui et le soutien par les abondantes charités qu'il leur a faites. »
Le vieux registre se montre encore plus élogieux et plus prolixe au sujet de Jean-Nicolas, le capitaine des gardes, qui décéda le 6 novembre 1751, « au grand regret de toute sa famille, dont il était l'appuy, des pauvres dont il était le protecteur, et de tous ceux qui connaissement les excellentes qualités de son cœur droit et bienfaisant et de son esprit pénétrant, aisé, orné de plusieurs belles connaissances et sciences qu'il avait acquises en Sorbonne, où il avait soutenu avec applaudissement, par dispense et privilège, toutes les thèses pour le doctorat; après avoir reçu les sacrements de Pénitence et d'Extrême-Onction,
n'ayant pu recevoir la sainte Communion, à cause du mal de gorge dont il était attaqué; laquelle il avait reçue néanmoins douze jours auparavant, dans le jubilé où il avait été un modèle de vertu également édifiante, humble et solide ; et a persévéré, à la grande consolation de sa famille et des assistants, jusqu'au dernier soupir, dans les sentiments les plus pieux et les plus chrétiens, semblant que ce fût à luy en particulier que le Seigneur eût dit : Tempore accepte exaudivi te et in die Salutis adjuvi te, »
À coup sûr, la reine Louise-Elisabeth avait dû être bien gardée !
Il y avait dans mon enfance à Échenay yne petite vieille proprette, menue, courbée, dont le nom s'est perdu pour moi dans le surnom de mère Fillette que les campagnards lui donnaient. Elle ignorait son âge exact, mais savait qu'elle était née au château bien avant la Révolution. Son père tenait à bail un moulin accoté sur l'ancienne poterne, et dont l'eau des fossés faisait tourner la roue.
J'aimais à causer avec la mère Fillette, car elle seule connaissait encore une foule d'histoires sur mes grands-parents. Elle contait entre autres que ma teteflfeule, la marquise de Pimodan, née Gouf-
fier, bru de Charles-Joseph, faisait atteler chaque dimanche les chevaux de la reine d'Espagne pour franchir les cent mètres séparant l'église de la grille du château. « C'est pas qu'elle fût fière, corrigeait la vieille, par crainte de médire, mais c'était son allure. »
Sans approfondir cette belle histoire, qui flattait ma vanité enfantine et charmait mon imagination comme un conte de fées, j'accusais à part moi la mère Fillette de radoter. Plus tard, j'ai fait à sa mémoire quelque amende honorable. Il est fort possible, en effet, que l'écuyer de lareine d'Espagne ait reçu, en cadeau ou en legs, quelques-uns de ses chevaux. Seulement, Louise-Elisabeth étant morte en 1741 et la mère Fillette n'ayant guère pu naître avant 1775, il faut croire que les augustes chevaux atteignirent des âges imprévus, ou bien que l'admiration populaire tenace continua de les voir en leurs arrière-successeurs.
Le marquis Charles-Jean de Pimodan, fils de Charles-Joseph, fut brigadier de cavalerie, lieutenant-général et grand bailli d'épée du pays toulois. Il habitait à Paris le célèbre hôtel Lauzun, situé quai d'Anjou, vers la pointe de l'île Saint-Louis, et alors dénommé hôtel Pimodan.
Pendant la Terreur, M. et Mme de Pimodan, vieux et infirmes, restèrent à Paris, tandis que leurs deux fils aînés servaient à l'armée des princes et que le troisième, chevalier de Malte, faisait « ses caravanes » sur les galères de l'Ordre.
L'île Saint-Louis devint île de la Fraternité, le quai d'Anjou quai de l'Union, le marquis citoyen, et Ton voit néanmoins, d'après leurs livres de dépenses, que la vie matérielle des vieux époux ne changea guère jusqu'au moment de leur incarcération à la maison d'arrêt dite « des Anglaises », rue de Lourcine.
Sortis de prison en octobre 1794, Charles-Jean et sa femme rentrèrent à l'hôtel Pimodan.
L'année suivante, ils partirent pour Échenay, et, après avoir habité quelque temps la maison d'anciens régisseurs, s'établirent vaille que vaille dans le château démeublé par les pillages et si dévasté que, suivant l'expression d'un vieux garde, on aurait dit une halle à charbon.
Tous deux moururent au commencement du dixneuvième siècle, très appauvris par la perte des droits féodaux, les confiscations, et enfin la nécessité de vendre des terres à bas prix ou de contracter des emprunts ruineux pour vivre au temps de la
plus grande dépréciation des assignats. Le célèbre jurisconsulte Henrion de Pansey, originaire d'un village très voisin d'Échenay, s'intéressa pour sauver les derniers restes de leur fortune, et mes grands-parents obtinrent aussi, dit-on, sous le Consulat, quelque appui de Mme Bonaparte, en souvenir d'un petit lien de parenté ou d'alliance qui aurait existé entre les Beauharnais et les Pimodan par les Luzignan-Lezay.
L'intarissable mère Fillette contait qu'au début de la Révolution, de mauvais gars courant les campagnes vinrent réclamer à mon trisaïeul « les droits de l'homme ». Ne sachant guère ce que cela pouvait être, ils prononçaient droits sans faire sonner l'r, tant et si bien que le marquis impatienté finit par allonger une maîtresse gifle au chef de la bande en lui disant : « Tiens ! les doigts de l'homme, les voici! »
Mon bisaïeul, Charles-Honoré, fils de Charles- Jean, fut d'abord gentilhomme d'honneur du comte de Provence, puis, sous la Restauration, lieutenant-général et aide de camp de Louis XVIII. Il avait épousé Mlle de Pons, qui devint dame de la comtesse de Provence.
La nouvelle mariée était fort timide. Le jour de
sa présentation à Versailles, elle trébucha si bien parmi son grand habit qu'elle laissa choir un de ses petits souliers, au moment môme où elle arrivait devant le roi. Elle voulut le rattraper; mais sa belle-mère, qui marchait devant, entraînait la malencontreuse chaussure dans le sillage de sa robe, et l'aventure devint aussi réjouissante pour les spectateurs que mortifiante pour la pauvre présentée.
Pendant que son mari guerroyait avec les princes, Mme de Pimodan, née Pons, retirée chez ses parents, fut emprisonnée comme eux à la maison d'arrêt de la rue Neuve-des-Capucines, section des Piques, puis au Luxembourg.
Elle en sortit le 2 novembre 1794, grâce aux habitants de Moussy-le-Vieux qui réclamèrent, avec certificat de civisme à l'appui, leurs anciens seigneurs devenus « le citoyen Pons, la citoyenne Cossé sa femme, la fille Pons, femme Pimodan, et Pons fils ».
À ce moment, Charles-Honoré, dont le corps avait été licencié, vivait à Hambourg en donnant des leçons de dessin, médiocres si j'en juge d'après les œuvres qu'il nous a laissées.
Sous le Directoire, mes arrière-grands-parents
s'installèrent près de l'église Saint-Roch, à peine rouverte au culte catholique après avoir abrité la mascarade des théophilanthropes que le peuple surnommait les filous en troupe. Tout faisait défaut dans cette pauvre église, et Mme de Pimodan utilisa pour confectionner des ornements un fort long métrage de ses anciens galons de livrée, tissés d'annelets rouges et d'hermines noires sur fond d'argent.
Mon aïeul, Charles-Camille, gentilhomme de la chambre de Charles X, passait pour un très joli cavalier, dansant à ravir avec les plus belles jambes de Paris, et, sauf ce détail minime, traversait assez inaperçu le monde qu'il adorait. Sa femme était la fille du baron de Frénilly, poète aimable, écrivain distingué, coqueluche des salons au temps des Incroyables, puis, sous la Restauration, polémiste à succès, député marquant, pair de France, enfin et surtout auteur d'amusants Souvenirs récemment publiés. Pauvre baron de Frénilly, si féru de son importance et de ses talents (i), il ne se doutait guère que ces Souvenirs écrits au courant de la plume le sauveraient seuls d'un com-
(1) Un de ses contemporains, le comte de Salaberry, disait qu'il avait une huppe sur la tête et dans l'esprit.
plet oubli, tandis que nul ne lit plus ses vers ni ses ouvrages politiques, et que son Histoire parlementaire d'Angleterre, ouvrage capital à ses yeux, dort inédite au fond d'une malle!
Après 1830, M. de Frénilly quitta la France où son roi ne régnait plus, erra quelque temps à travers l'Europe et finit par s'établir à Gratz, en Styrie, avec sa fille, son gendre et ses petitsenfants, dont mon père était le second.
Instruit d'abord chez les jésuites de Fribourg, puis dans une école préparatoire à Paris, mon père concourut avec succès pour Saint-Cyr; mais, au dernier moment, ses parents, troublés par un cas de conscience politique, le rappelèrent près d'eux et le firent entrer dans l'armée autrichienne. Il y demeura jusqu'au jour où la difficulté de poursuivre sa carrière sans abandonner la nationalité française, et l'appréhension, bientôt justifiée, d'une guerre entre la France et l'Autriche, l'amenèrent à donner sa démission.
Au moment de ma naissance, ma famille se composait de mon père, revenu depuis peu en France avec le grade de colonel; de ma mère qui, grâce à Dieu, vit toujours; de ma grand'mère maternelle, la marquise de Couronnel, née Mont-
morency-Laval; de mon arrière-grand'mère paternelle, la baronne de Frénilly, née Mullon de Sainte Preux; enfin de mon frère Gabriel, plus âgé que moi de deux ans et demi.
Je n'ai aucun souvenir de ma grand'mère de Couronnel, morte en 1861. C'était, dit-on, une excellente personne, sans brillant dans l'esprit, mais pleine de sens et d'usage du monde, ayant de beaux traits, un teint éclatant, l'aspect très noble malgré sa taille lourde et sa démarche embarrassée par une boiterie légère que l'âge accentua peu à peu.
Par contre, je me rappelle parfaitement Mme de Frénilly, son air solennel et son allure engoncée d'ancienne présidente, son langage mesuré, solennel, condescendant, ses yeux si myopes qu'elle effaçait sa propre écriture du bout de son nez pointu, ses deux femmes de chambre, Joséphine et Mme Davin, qu'elle appelait a mes fààmes », comme l'on disait au grand siècle, son domestique, Antoine, qui variait ses compotes avec l'art d'un moderne hygiéniste, enfin, son chien Blume, poilu comme une chèvre et hargneux comme un démon.
Née sous Louis XV et ayant beaucoup vu, Mme de Frénilly parlait du haut d'une expérience
presque nonagénaire et rendait des oracles, auxquels son esprit affaibli par F âge et sa mémoire défaillante donnaient un tour singulier. La dernière fois que nous vîmes, mon frère et moi, cette bisaïeule auguste, déjà près de s'éteindre, elle nous fit quelques recommandations de circonstance terminées par ces mots : a Et enfin, mes enfants, souvenez-vous qu'il ne faut jamais déranger les domestiques pendant qu'ils mangent, ni surtout reconnaître le gouvernement de Louis-Philippe. »
Comme beaucoup de femmes de sa génération, Mme de Frénilly écrivait d'une façon amusante et facile, sans un souci exagéré de la grammaire et même de l'orthographe. Elle est l'auteur de curieuses notes sur le mariage du comte de Chambord, publiées par M. de Pêne dans sa Vie d'Henri de France.
Sauf la baronne Olivier de Frénilly, née Larisch, qui habitait toujours l'Autriche, et une branche des Pimodan établie en Bretagne, mon père n'avait pas de très proches parents.
Je revois, au contraire, du côté de ma mère, une nombreuse parenté : d'abord nies grand'tantes du Tertre, de Balzac et de Mirepoix; puis, parmi les oncles et le$ tantes de courtoisie, le duc et le comte
de Mirepoix, Mme de Thuisy, M. de Pissy et sa sœur, veuve du duc de Mahon, plusieurs cousins portugais, descendant d'une sœur de mon arrièregrand'mère de Montmorency-Laval qui avait épousé un Cadaval, enfin Mmes de La Châtre et de Biencourt, le baron et la baronne de Goër, etc., etc.
Ma tante de Mirepoix était une aimable vieille pleine d'esprit et de vivacité, parlant toujours de feu son mari qu'elle appelait a le si parfait », et ne pouvant se consoler, malgré le temps, de la mort de sa fille Félicité.
Elle habitait, été comme hiver, le château de Montigny-le-Gannelon, en Eure-et-Loir, où nous allions la voir presque chaque année vers la fin de l'automne. Son fils aîné, le duc de Mirepoix, joignait aux allures d'un seigneur de l'ancien régime le plus curieux mélange de morgue et de bon garçonnisme, de tendances rétrogrades et d'idées novatrices, de bonté indulgente et de malice emportant le morceau. Il contait volontiers des histoires un peu franches et ne résistait guère au plaisir de faire un bon mot. Aimant à interloquer autrui, il s'attirait parfois de vertes répliques dont il riait tout le premier. Un jour qu'il traversait en chemin de fer l'Albigeois, le duc de Mirepoix entre-
prit l'un de ses compagnons de voyage, commis voyageur gascon, sur sa généalogie, d'ailleurs superbe, et les gloires de sa famille que tout le pays rappelait. Le Gascon écouta d'abord avec une attention qui, de station en station, se transforma en politesse, puis en indifférence, puis en somnolence accentuée.
— Mais cela ne vous intéresse donc pas? fit le descendant des Maréchaux de la Foi (1), outrecuidé.
— Ohl non, monsieur le duc, riposta l'autre. Je me suis toujours fichu de mes ancêtres; permettezmoi de me ficher également des vôtres !
Quant au comte de Mirepoix, il eût fait, en des temps meilleurs, un beau diplomate de grand air et d'esprit délié, voyant venir de très loin les choses et les gens. Il avait toujours été fort ami des Thiers, et l'on parla de lui pour l'ambassade près du Saint- Siège en 1871 ou 1872. Même, sa présence remarquée dans un dîner diplomatique de la présidence parut un indice certain de sa nomination. Il n'en fut rien pourtant, et ce fumet d'ambassade se dissipa comme une stérile bouffée d'encens.
(1) On sait que les aînés de la maison Lévis-Mirepoix portaient le titre héréditaire de Maréchal de la Foi, en souvenir des services rendus par Guy de Lévis à Simon de Montfort, dans sa croisade» contre les Albigeois.
Le comte de Mirepoix avait épousé la cinquième fille du duc de Crillon, si navré de voir son grand nom près de s'éteindre, faute d'héritiers mâles, qu'on n'osa lui dénoncer la naissance de cette dernière fille que par des circonlocutions.
Ma mère, restée en deuil après la mort de mon père, voyait peu de personnes. Je retrouve cependant parmi mes souvenirs d'enfance les noms de la vicomtesse de Janzé, née Choiseul-Gouffier, et de la princesse Kitty Koudacheff, toutes deux nos cousines par les Gouffier; du petit marquis de Montcalm, qui portait en bague un fragment du rocher sur lequel tomba mortellement atteint le défenseur du Canada, son illustre aïeul; de la comtesse de Quesnay, ancienne dame d'honneur de la duchesse de Berry. Mme de Quesnay n'était venue chez la princesse qu'après l'échauffourée de Bretagne et la captivité de Blaye, mais connaissait sur cette époque mille anecdotes dont le romanesque me charmait. Il y avait entre autres l'histoire d'un paysan qui, après avoir guidé la duchesse de Berry à travers de longs sentiers boueux, refit tout le chemin en sens inverse et pas à pas, pour effacer avec ses gros pieds lourds l'empreinte minuscule et légère laissée par ceux dç la prin-
cesse; puis l'histoire de décimes creux qui servaient à Blaye pour la correspondance de la captive avec l'extérieur. On les cachait sous le tapis de l'autel, et le petit acolyte chargé de servir la messe en assurait le va-etr-vient. Il me semble n'avoir retrouvé ce détail dans aucun ouvrage imprimé.
Je me rappelle aussi le comte et la comtesse W. de Merode, dont le fils Félix était mon meilleur ami; le vieux baron de Gelnoncourt, un voisin de campagne, qui me donnait tous les ans un écheveau de sucre tors nancéen, appelé en souvenir de Stanislas : bonbon du roi; la marquise de Bellissen, fille de l'amiral de la Galissonnière. Et je m'arrête, car elle mérite à coup sûr un paragraphe très particulier.
Élevée en pleine Révolution, peu instruite et mariée fort jeune, Mme de Bellissen avait étonné d'abord la cour impériale par des enfantillages dont Napoléon I er lui-même s'amusait. Avec l'âge, sa naïveté ne décrut point et s'étaya d'une propension fâcheuse à estropier les mots les plus simples. C'est elle qui disait s'être travestie en Galantine de Milan pour un bal costumé, tandis que M. de Bellissen était en dogue de Venise; confondait moustiquaire et mousquetaire, baldaquin et
paltoquet, citadelle et citadine, d'une façon très incongrue; prononçait crocus sans faire sonner F* final, et adoucissait le c initial jusqu'à lui donner le son du g; enfin mentionnait sur sa carte qu'elle était « Vénuse en personne », malgré le démenti que son visage lui donnait. Les anecdotes sur son compte abondaient, car on lui décernait, par droit d'épave, tous les pataquès qui n'avaient pas de titulaire certain, et l'on dépouillait même à son intention les sottisiers du dix-huitième siècle, afin d'y trouver des phrases dans le genre de celle-ci : « On se marie beaucoup cette année, surtout les hommes. » Le marquis de Colbert-Chabanais était son ennemi intime et le colporteur attitré de ses mauvais mots. Elle ne l'ignorait pas et, un jour qu'on lui en parlait, répondit : « Je sais bien que M. de Chabanais me fait dire toutes les bêtises qu'il pense. » Cette fois, M. de Chabanais n'eut pas les rieurs de son côté.