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CHAPITRE II

Départ de mon père. — La situation des États pontificaux après la guerre d'Italie. — Formation de l'armée pontificale. — Mgr de Merode; le général de Lamoricière; mon père. — La victoire des Grottes. — L'armée piémon taise envahit les États pontificaux. — Partis à prendre; éventualités diverses. — La bataille de Castelûdardo ; mort de mon père; achat de la maison où il mourut. — Le monument élevé en souvenir des victimes de Castelûdardo, à Rome, dans l'église Saint-Jean de Latran.

Au commencement d'avril 1860, moins d'un an après ma naissance, mon père quitta la France pour n'y plus revenir.

La convention de Villafranca, terminant la guerre de 1859, n'avait pas ramené le calme en Italie. Des mouvements unitaires préparés par les sociétés secrètes, encouragés par le Piémont, leur futur bénéficiaire, bouleversaient la Péninsule. Un corps français protégeait Rome, mais Bologne, Ravenne, Ferrare n'obéissaient plus au Saint- Siège. Partout sévissait le brigandage à la faveur des agitations politiques. La petite armée pontifi-

cale, simple force de parade et de police, devenait insuffisante même pour le seul maintien de Tordre, et les États romains ne présentaient guère les moyens de l'augmenter.

La noblesse avait perdu le goût des armes. La bourgeoisie était travaillée par les sociétés secrètes. Un élan d'enthousiasme irraisonné ruait le peuple vers l'unification de l'Italie, malgré sa foi vive et sa vénération pour le souverain pontife. Dans cette conjoncture, Pie IX fit appel à tous les catholiques pour défendre le patrimoine de leur pasteur commun.

Un prélat belge d'illustre famille, ancien officier dans notre légion étrangère, Mgr de Merode, assuma les fonctions de pro-ministre des armes. Lamoricière, le héros des guerres algériennes, reçut le commandement de l'armée pontificale, et mon père devint son chef d'état-major, son collaborateur le plus constant et le plus dévoué.

Dès le mois de mai, Pimodan eut la chance de culbuter avec la gendarmerie pontificale les bandes révolutionnaires de Zambianchi, surprises au village des Grottes; et bientôt les troupes du pape, réparties au nord de Rome entre la Méditerranée et l'Adriatique, parurent suffisantes pour main-

tenir la tranquillité. Mais, le 10 septembre, le général italien Fanti fit savoir à Lamoricière que l'armée piémontaise interviendrait si les forces pontificales « s'opposaient aux manifestations dans le sens national ».

Dès le lendemain, les Piémontais franchissaient la frontière dans la direction de Pesaro.

Ce ne sont plus des bandes que les pontificaux vont trouver devant eux, mais une armée régulière, brave, aguerrie par une campagne victorieuse, bien organisée, habilement commandée, disposant à tous les points de vue de moyens d'action infiniment supérieurs à ceux de l'armée romaine.

La situation était singulièrement périlleuse, mais il fallait agir et trois partis se présentaient :

i° Masser les forces pontificales sur le versant de l'Adriatique, objet d'une menace immédiate, et le défendre en s'appuyant à la grande place maritime d'An cône.

2 # Se replier sur Rome occupée par un corps français; forcer ainsi l'intervention de Napoléon III, et en appeler à l'Europe.

3° Rétrograder vers le sud en abandonnant Rome à la protection des troupes françaises ; réunir l'armée pontificale à l'armée napolitaine, comme

le désirait le roi de Naples François II, puis courir les risques d'une grande bataille.

En adoptant le premier parti, on ne pouvait guère espérer un succès militaire définitif, mais on pouvait obtenir quelques avantages partiels, et la position maritime d'Ancône favorisait l'intervention espérée d'une flotte étrangère. x

En outre, tout le monde connaît la phrase :

« Faites et faites vite », attribuée à Napoléon III. Il est possible qu'elle n'ait jamais été dite ni même entièrement pensée, mais sa dernière partie résumait sans aucun doute l'opinion de l'empereur et peut-être aussi celle des autres souverains catholiques d'Europe. Sans avoir la volonté ferme ou les moyens d'empêcher le viol des États pontificaux, ils en appréhendaient les conséquences et craignaient de se voir entraînés plus loin que de vaines assurances diplomatiques par le souhait ardent d'une partie de leurs sujets. En même temps, certains retours émouvaient peut-être leurs consciences royales, et ils subissaient assurément le sentiment humain qui rend un déplorable fait acquis moins pénible qu'une angoissante éventualité.

La diplomatie pontificale, déjà temporisatrice

par nature et par tradition, n'était pas sans comprendre cette situation et tâchait d'en tirer parti. Elle se cramponnait aux moindres espérances, considérant tout atermoiement d'une solution violente comme un demi-succès et l'acheminement vers une combinaison.

Le second parti — celui du retour vers Rome — offrait des avantages au point de vue diplomatique. La France n'aurait guère pu laisser anéantir l'armée pontificale devant ses troupes inactives, et l'Europe ne semblait pas encore prête à permettre l'entrée des Piémontais à Rome. Mais c'était accepter la spoliation de la majeure partie des États pontificaux sans avoir combattu, sans avoir espéré l'humble rayon de gloire que l'avenir accorde même aux vaincus.

Seul le troisième parti — l'union de l'armée pontificale et de l'armée napolitaine — offrait quelles chances favorables au point de vue militaire, tout en étant aux autres points de vue le plus hasardeux.

Un pape de jadis eût peut-être tenté l'aventure, mais le temps des Jules II était passé. Le caractère sacré du pontife, la nature même de son pouvoir, absolu mais électif et en quelque sorte fidéi-com-

missaire, le sentiment général des catholiques, l'effacement des cabinets européens ou la banalité de leurs promesses, les tendances de la cour romaine, l'avis du premier ministre Antonelli qui aurait encore négocié la tête sous le couperet de la guillotine : tout, en un mot, semblait incliner Pie IX vers une solution prudente et conservatoire.

Le premier parti prévalut.

Lamoricière s'achemina sur Ancône en ralliant la majeure partie de ses forces. Mais l'armée piémon taise le gagnait de vitesse : le 16 septembre, les pontificaux se trouvèrent presque cernés dans Lorette, petite ville située à cinq lieues au midi d' Ancône, sur le bord de l'Adriatique. Il leur fallait soit filer au sud par les routes encore libres, soit poursuivre vers Ancône par un chemin difficile, resserré, presque au sortir de Lorette, entre l'Adriatique et les hauteurs de Castelfidardo, que tenaient déjà les Piémontais. Résolu de tenter le passage, Lamoricière confia ses meilleures troupes à Pimodan, avec ordre de masquer les hauteurs par une attaque violente, tandis que le reste de l'armée, servant de seconde ligne et d'escorte au convoi, gagnerait du terrain.

D'abord Pimodan obtint quelques avantages;

mais bientôt ses troupes plièrent devant des forces très supérieures, au moment que lui-même, déjà blessé au visage, tombait mortellement atteint. C'en était fait des pontificaux.

Lamoricière parvint à gagner Ancône avec quarante cavaliers et un peu d'infanterie. Des hommes isolés, quelques détachements même s'échappèrent aussi dans plusieurs directions. Quant au gros de l'armée rejeté sur Lorette, il dut capituler le lendemain.

Mon père, pris sur le champ de bataille, était mort pendant la nuit, dans une villa construite au sommet des hauteurs d'où les batteries adverses avaient écrasé les troupes pontificales. Bien des années ensuite, nous pûmes acquérir cette maison et le domaine qui l'environne. Elle sert maintenant de résidence estivale au chapelain français de Lorette, et un autel modeste sanctifie la chambre où mon père mourut.

Le général de Pimodan repose à Rome, dans l'église Saint-Louis des Français. La chrétienté entière pria pour les victimes de Gastelfidardo, et un monument élevé dans Saint-Jean de Latran, la plus sainte des basiliques romaines, mère et maîtresse de toutes les églises, rappelle leur dévoue-

ment. Sous un arc triomphal et funéraire, au pied d'une statue colossale du Rédempteur, un basrelief représente le général de Lamoricière faisant ses adieux à mon père mourant. Plus bas on a gravé l'admirable légende que Pie IX inscrivit luimême sur la médaille commémorative de Gastelfidardo :

Victoria quœ vincit mundum fides nostra.

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