CHAPITRE LIX
de Rochefort : « Puisque c’est vous, la paix est faite, » dit-il en courant lembrasser.
On se fit des excuses de part et d’autre, et les deux voyageurs furent obligés de renoncer à leur voyage, et de revenir dans l’endroit d’où on les avait attaqués.
Ils arrivent, et trouvent M. le duc d’O** faisant la débauche avec plusieurs seigneurs ; sans s'embarrasser si Rochefort avait été au rang de ses ennemis, ce prince obligea lui et son compagnon de voyage à se mettre à table, et après qu'on eut bu jusqu’à l'excès, il voulut se donner un plaisir de prince; ce qui signifiait dans ce temps-là, faire une chose bien extravagante.
Un colonel du régimentde Languedoc, nommé Wallon, se trouvait de la partie ; cet homme était d’une grosseur prodigieuse ; le princepensa que ce serait une chose délicieuse de manger une omelette sur le gros ventre de ce colonel; il dit sa fantaisie, chacun y applaudit; le gros Wallon s’y prêta de bonne grâce ; il se coucha tout du long , et mit en évidence l'énorme relief de son ventre.
L'omelette fut placée sur le ventre nu du colonel, qui ne sentit point qu’elle était brûlante par excès de débauche, ou qui ne voulut point s'en plaindre par excès de complaisance.
Ce ragoût singulier fut trouvé délicieux ; après qu’il fut mangé, on partit pour Paris, et afin de varier les plaisirs, on descendit chez une fameuse courtisane, nommée /a Neveu’. Rochefort et son ami, malgré leurs affaires, furent forcés d'y accompagner le prince.
La maîtresse du logis voyant que la partie n’était pas égale, se procura bientôt des actri- “ces qui manquaient à la fête. On fit des folies, du tapage, on fit enrager tout le monde. Enfin, pour faire sa paix avec la Neveu, le prince lui promit un petit divertissement. Il envoie aussitôt chercher un commissaire, sous prétexte qu'on faisait du bruit dans la maison. Ce commissaire arrive avec une escorte, et trouve lu Neveu couchée dans le même lit, entre le prince et Wallon; le surplus de la compagnie s'était caché dans une chambre voisine.
Le commissaire, qui ne connaissait point les deux hommes couchés, leur ordonna de sortir sur-le-champ du lit; ils se moguèrent de son ‘ordonnance ; alors il commanda aux gens qui
1 Boileau a célébré cette courtisane, dans sa satyre IV,
par ces vers :
Et combien la Neveu, devant son mariage, A de fois au public vendu son pucelage.