‹ Singularités historiques; contenant ce que l'historie de Paris et de ses environs offre de plus piquant et de plus extraordinaireChapitre 160 sur 219 · CHAPITRE LXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXVI

que son épouse, nom au bonheur des sujets ni à la justice, mais à la jalousie, à l'ambition de quelques courtisans qui cherchèrent moins à le punir de ses déprédations, qu'à le remplacer pour les continuer impunément.

De Luynes succéda à l'intrigant Concin :

il devait sa faveur à cet Italien, et à son talent pour élever des pies-grièches . Il trama longtemps la perte de son bienfaiteur; et après sa mort, il n’eut pas plus de honte à se faire donner ses richesses, qu'il en avait eu à le trahir.

Avec ces dispositions, avec les talens d’un oiseleur , il fut choisi pour diriger une administration pénible, et réparer le désordre des finances. Aussi son ministère fut-il encore plus onéreux aux Français , que l'avait été celui de Concini, Ses deux frères Brantes et Cadenet partageaient l'autorité suprême *, et en abusaient avec lui; c’est ce qui est exprimé par ce quatrain :

Les méchans autrefois regrettèrent Conchine,

Estimant que sa mort serait l’heur des François ;

Mais aujourd’hui les bons déplorent sa ruine ; Car on est moins foulé d’un tyran que de trois.

‘11 parvint à gagner les bonnes grâces du jeune roi,

en dressant des pies-grièches à prendre des moineaux. ? On lappelait le roi Luynes.

Luynes, commme beaucoup d’autres à sa place, fit tout ce qu'il fallait pour se maintenir, et ne fit rien pour le bonheur des peuples. Un roi enfant, une reine douée de toutes les faiblesses de son sexe, un ministre qui ne cherchait pas même à cacher au peuple son im-

péritie , ses vexations, ses violences, voilà les

personnes qui tenaient le gouvernail de l’état ; et voici le tableau singulier de sa pitoyable situation :

Le roi trop simple donne tout; Monsieur de Luynes ruine tout, Et ses deux frères raflent tout.

Tous leurs parens emportent tout, Et leurs agens dégastent tout.

Le chancelier excuse tout:

Les intendans retranchent tout; Le garde-des-sceaux scelle tout, Car il ne veut gaster le tout.

Rochefoucault justifie tout;

Le père Arnoux : déguise tout, Et la royne se plaint de tout; Monsieur le prince f... partout?, Le parlement vérifie tout;

: Confesseur du roi.

2 Monsieur le prince, ou le Grand-Condé, était un

héros en amour comme en guerre,

CHAPITRE LXXVL. 255 Les pauvres François souffrent tout; Mais à la fin ils perdront tout ; Et si Dieu ne pourvoit à tout, Le grand diable emportera tout.

La noblesse française encensait bassement l'idole du jour; le peuple gémissait, et les auteurs écrivaient en vers ou en prose des satires dont le recueil forme aujourd’hui un volume de près de cinq cents pages. Il paraît par les vers suivans du même recueil, que Luynes ne fut pas assez insensible aux nombreux libelles faits contre lui, pour en laisser les auteurs impunis, ni assez sincère pour dire des peuples : puisqu’on les écorche, il faut au moins les laisser crier.

J'ai vu mettre en prison sans forme de justice, Les pauvres imprimeurs et les colporteurs; Leurs parties offensées en sont les rapporteurs”.

Enfin de Luynes mourut, et l’on vit, pour ainsi dire, pleuvoir sur sa tombe mille épitaphes satiriques. En voici une des plus expressives et des plus modérées :

Cy gist un Provençal, qui leurrant ses oiseaux,

Se rendit si savant en la fauconnerie ,

: Dans la pièce intitulée : Qu’as-tu vu de la cour?

Qu'il prit en tout pays le gibier à monceaux, Lt de toute la France, il fit la vollerie :.

Regarde ici, passant, le subjet est nouveau, Et cette nouveauté digne de ta science, La France en peu de temps a servi de tombeau, À qui fut en vivant le tombeau de la France.

Du sang du pauvre peuple, il enfla son trésor, Et son ambition fit la paix et la guerre, Et lorsque dans le monde il n’a plus trouvé d’or, Il l’est allé chercher au centre de la terre. Nonobstant les discours de lui faits paravant, De son ambition et de son arrogance, L'on cognait le dessein qu'il eut en son vivant, Paisqu’enfin il est mort pour le bien de la France.

Après Luynes, succéda l’évêque de Lucon, P q Ç

qui fut depuis connu sous le nom fameux de cardinal de Richelieu. Luynes s’éteignit comme un météore qui, en se dissipant, laisse après lui la mauvaise odeur des matières fétides qui composaient sa substance : Richelieu parut comme une comète menaçante , enflammant l'horizon, excitant des orages, brûlant, détruisant tout sur son passage, laissant après elle des traces profondes de sa force et de ses ravages : il ne connut jamais les charmes de la douceur, les moyens conciliateurs et tempé-

* On fait ici allusion à son talent, pour élever les oiseau x appelés pies-grièches.

CHAPITRE LXX VI. 257 rés, le pardon des injures, ni aucune des vertus paisibles de son état. C'était un torrent qui minait , qui entraîpait tout ce qui s'opposait au Courant de ses volontés; c'était un tonnerre qui renversait, pulvérisait les grands et les petits dont l'existence génait son ambition, ou blessait son amour-propre : quand une fois, disait-il lui-même, j'ai pris ma résolution, je vais à mon but; je renverse tout, je fauche tout, ensuite je couvre tout de ma soutane rouge.

Ge despote, qui fit tomberles têtes les plus illustres de la monarchie. qui força la:mère du roi, la veuve de Henri-le-Grand, d’abandonnerla France, et de fuir de, royaume en royaume sa haine et ses persécutions; ceiprêtre sanguinaire, environné d'espions et des ministres. de ses fureurs ; fit trembler la plupart des gens de lettres qui, peut-être, se seraient fortement élevés contre ses cruautés. Il séduisit par la faveur, ct sut mettre au rang de ses esclaves, d'autres écrivains qui se prostituérent en faisant l'apologie de ses crimes ; ainsi » On n'osa;, contre lui, publier aucune, vérité pendant sa vie. Des exemples de sa cruauté arrêtérent toutes les plumes, Un: bon mot du maréchal de Bassompierre contre ce cardinal fut puni par dix ans

de prison. Une satire intitulée la Cordonnitre

de Loudun, composée long-temps avant que Richelieu fùt dans le ministère , conduisit, par les voies les plus iniques, le malheureux auteur sur un bûcher, où il montra, au milieu des flammes , la fermeté et le sang-froid d’un stoicien. Un conseiller-d'état nommé Laubardemont; un capucin , le père Joseph, et autres scélérats subalternes, étaient chargés de donner un air juridique à l'injustice la plus criante, à la fable la plus absurde, à la trame la plus perfide et 1 plus grossièrement ourdie : les faits les plus atroces de l’histoire des hommes n’offrent rien de si révoltant, et la langue n’a pas de mots assez forts pour exprimer tout l’odieux de cette affaire.

Après ce cardinal, le royaume fut gouverné, où plutôt tyrannisé par un autre. Mazarin, plus souple, plus fourbe, moins irascible, moins cruel, mais aussi ambitieux et plus avare que Richelieu, commença comme avait fait lintriguant Concint, son compatriote. Il sutise rendre maître de l’esprit de la reinemère, Anne d'Autriche, et en même temps de l’autorité souveraine. L'abus qu'il fit de son pouvoir, les impôts dontik accablaïtles peuples, excitérent une révoite connue sous le nom de

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