CHAPITRE LXXVI
pour faire naître des soupçons désavantageux sur cette intimité. On écrivit plusieurs satires , contre lesquelles le cardinal sévit rigoureusement.
Un imprimeur, nommé Morlet, fut surpris imprimant un libelle de ce genre.
L'imprimeur fut mis au Châtelet, et le même jour condamné à être pendu, et le parlement confirma la sentence. Lorsqu'il sortit de la cour du palais pour être conduit au lieu du supplice, le peuple, qui n’aimait ni la reine, ni le cardinal, instruit de la cause de cette condamnation , se révolta. On commença à crier, puis à lancer des pierres contre les gardes; ils voulurent se défendre; mais plusieurs particuliers, armés de bâtons et d'épées, se jetèrent sur eux, et les frappèrent si violemment, que les archers et le bourreau furent obligés de prendre la fuite. De cette manière , le mal-
une foule de gentilshommes, à qui il promettait beaucoup, et dont il ne payait pas même les gages : il partageait avec les armateurs les profits de leurs courses; il traitait en son nom, et à son profit, des munitions des ar- . mées; il imposait, par lettres de cachet, des sommes extraordinaires sur les généralités : c’est par ces moyens bas
et violens qu’il se fit une fortune de plus de vingt millons.
heureux imprimeur fut sauvé, ainsi qu’un de ses complices placé derrière la charrette, qui devait être fouetté, et présent à l'exécution de Morlet *.
Jamais ministre n’a, je crois, fait une plus forte épreuve. de la lâcheté des gens de cour que le Mazarin. Lorsqu'il revint à Paris, on vit une infinité de ces hommes qu'on appelle nobles , venir bassement se jeter aux pieds du cardinal, qu'auparavant ils avaient méprisé, poursuivi, et dont ils connaissaient la fausseté, les brigandages et la tyrannie. Laporte , dans ses mémoires, dit : « Ceux qui avaient été ses » plus grands ennemis, furent les plus empres- » sés à se produire, et à lui faire la révérence. » Je vis une multitude de gens de qualité faire » des bassesses si honteuses en cette rencontre, » que je n'aurais pas voulu être ce qu'ils étaient, » à condition d'en faire autant... J'y vis, parmi »tant de gens de qualité qui s’étouffaient, à » qui se jetterait à ses pieds le premier : j'y vis, » dis-je, un religieux qui se prosterna devant » lui avec tant d’humilité, que je crus qu'il ne » s’en releverait point. »
Une pièce clandestine, intitulée : Les Soupirs
* Voyez Lettres de Gui-Patin, tom. V, Lettre CXVY.
CHAPITRE LXXVI. 263 d'un Francais sur la paix italienne, faite à l’occasion de la première rentrée de Mazarin à Paris , le 18 août 1649, renferme une strophe assez vigoureuse contre les députés du parlement et les chefs des frondeurs :
Dites-moi, lîches députés,
Fallait-il donc faire les braves
Avec tant de solennité,
Pour enfin faire les esclaves ?
Esclaves d’un faquin que vous aviez jugé
Comme un perturbateur notoire ;
Est-ce donc manque de mémoire Que vous changez d’avis ? Est-ce qu'il a changé ? C’est toujours un perfide, et ne fut jamais autre ; Mais il cache son crime en faisant voir le vôtre.
C'est à la faveur des guerres de la Fronde, et dans des mémoires particuliers, que les écrivains du temps ont osé dire des vérités sur le cardinal Mazarin : hors de ces circonstances , quel auteur eût hasardé d'offrir au public le portrait véritable de ce ministre, l’histoire de ses opérations secrètes, de ses vexations, de ses perfidies, etc.? il n'aurait pas impunément compromis la cour et tous les grands seigneurs, fait la censure de ces êtres puissans et intéressés qui, sous le beau prétexte du bien public, com-
battaient pour leur propre ambition, ni dévoilé