CHAPITRE LXXX
jouirait.—C’est bien dit; eh bien, faites appréter mon carrosse ; j'irai à l'arsenal voir le duc de Sully qui est indisposé, et qui se baigne aujourd’huc.
Le carrosse étant prêt, le roi sortit du Louvre, accompagne du duc de Montbazon, du duc d’Épernon, du maréchal de-Lavardin , de Roquelaure, la Force, Mirebeau et Liancourt, premier écuyer. [l chargealesieur Ÿitry, capitaine de ses gardes, d’aller au Palais, afin de veiller aux apprêts qui s'y faisaient pour l'entrée de la reine, faissa ses gardes au Louvre, et ne fut suivi que d’un petit nombre de gentilshommes à cheval, et de quelques valets de pied.
Le roi avait malheureusement fait ouvrir les deux portières de son carrosse , parce que le temps était beau, et qu'il voulait voir les préparatifs que l’on faisait dans la ville pour l’entrée de la reine.
En passant de la rue Saint-Honoré à celle de la Ferronnerie , qui était alors fort étroite, le :arrosse fut arrêté par deux charriots chargés, qui embarrassaient la rue.
Cet embarras fut cause que la plupart des valets de pied passèrent dans le cimetière des Innocens. De deux de ces valets qui étaient restés, l’un s’avança pour faire détourner les.
voitures qui arrétaient la marche du roi, l’autre
s'abaissa pour renouer sa jarretière.
Pendant que le roi se trouvait dénué de ses gardes, et abandonné aux courtisans placés dans son carrosse, un homme nommé Ravaillac saisit ce moment favorable à son projet ; il met le pied sur une roue de derrière, s’avance vers le roi, et le frappe d’un coup de poignard entre la seconde et la troisième côte, un peu audessus du cœur. Je suis blessé, crie le roi; mais le scélérat, sans s'effrayer, frappe un second coup dans le cœur; tente, dit-on, de frapper un troisième coup. Le roi fit un grand soupir et cessa devivre.
L'’assassin, troublé sans doute par l’énormité du crime qu'il venait de commettre , restait immobile, et ne cherchait pas même à se dérober aux regards de la foule. Les seigneurs qui se trouvaient dans le carrosse voulurent alors cacher au peuple la mort du roi; ils apaisèrent le tumulte en disant qu'il n'était que blessé; sur-le-champ, ils baissèrent les portières et retournèrent au Louvre.
Vers les neuf heures du soir, plusieurs courtisans se répandirent dans la ville, et disaient en passant dans les rues : F’oict le roi qui vient, il se porte bien. Gomme il était nuit, le peuple
CHAPITRE EXXX. 511 crut que le roi était à leur compagnie : on entendit les cris de vive le roi qui se répandaient avec un enthousiasme extraordinaire dans tous les quartiers de la ville, excepté dans le quartier.du Louvre et dans celui des Augustins, où la funeste vérité était connue.
Ce mensonge, imaginé pour tranquilliser et contenir le peuple, qui, dans ce moment, aurait pu se porter à des extrémités violentes contre les instigateurs soupçonnés de la mort du roi, fut bientôt dissipé. Le lendemain, tous les habitans furent instruits de la fatale nouvelle, et firent éclater les regrets les plus sincères. « Bien »cles choses se sont passées en ce jour, dit » l’Estoile, que le trouble, l'embarras et la dou- » leur ont fait passer de ma mémoire ; mais ce » que je n'oublierai jamais, sont les plaintes, les » clameurs, les larmes, non-seulement du peu- » ple de tout sexe, mais des gens dé qualité qui »ont pleuré ce bon roi, comme leur bon père, » et qui donnèrent mille et mille malédictions » aux instigateurs de ce parricide. »
Vingt-six médecins où chirurgiens assistèrent à l'ouverture du corps du roi : ils en trouverent toutes les parties si bien constituées, qu'ils jugèrent que, suivant le cours ordinaire
de la nature, ce prince aurait pu vivre encore trente ans.
Dans le malheur, tous les hommes sont frères. Une grande preuve de cette vérité, et de la douleur profonde dont les Francais étaient pénétrés par la mort tragique de Henri IV, c’est le rapprochement qui se fitpendant quelquetemps, de deux sectes ennemies.
La grande inimitié qui régnait entre les protestans et les catholiques, cessa tout-à-coup ; il semblait que la douleur füt le seul sentiment qui alors pût entrer dans le cœur des Français.
Les protestans,.qui se rendirent aux prêches à Charenton, n'éprouvèrent aucun obstacle de la part des catholiques, comme à l'ordinaire, et comme ils l’appréhendaient entcette occasion. Le ministre du Moulin précha sur la mort du roi, et en fit un éloge si touchant, qu'il arracha des larmes à toute l’assemblée ; il exhorta ensuite le peuple à vivre plus religieusement : il recommanda surtout la paix et l'union qui devaient régner entre eux et les catholiques, qui, quoique d’une religion différente, n'étaient pas moins leurs concitoyens et leurs frères.
Les prédicateurs catholiques , dans la plu-
CHAPIFRE LXXXI. 313 part des églises de Paris, s’accordèrent à pleurer la mort de Henri IV, et à recommander aux auditeurs la mêine union entre eux et les protestans : « Chose merveilleuse, dit l'Estoile, »et qui ne pouvait procéder que de Dieu, vu la » malice de ce siècle, et de ce monstre de peu- » ple bigarré et composé de tant de têtes! »