‹ Singularités historiques; contenant ce que l'historie de Paris et de ses environs offre de plus piquant et de plus extraordinaireChapitre 5 sur 219 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Nobles, présens à ces actes, semblérent s’étonner de ce prodigieux amas de richesses. Frédégonde prévint leurs reproches en leur disant qu'elles ne provenaient point du trésor des anciens rois, mais qu'elles résultaient de son économie , de la bonne administration de ses biens ; qu'elles étaient le fruit de ses épargnes et des présens qu'elle avait reçus de son époux.

Cinquante voitures suflirent à peine pour charrier le riche bagage de la princesse Rigonthe. Son cortége se composait de plus de quatre mille hommes armés, à pied ou à cheval. Les ducs Domégisellus, Ansoalde, Bladaste, le maire du palais Wadon, étaient spécialement chargés de commander la brillante escorte, et de veiller à la sûreté de la princesse et de ses trésors.

Le cortége , formé dans la cité de Paris, se met en marche; mais en sortant par la porte méridionale de cette ville, l’essieu d’une des voitures se rompt. Les assistans effrayés par cet accident en tirent un funeste présage, et s'écrient : 0 malheur ! (mala hora !)

Enfin le cortége quitte Paris, Après avoir parcouru un espace d'environ trois lieues , il s'arrête. On dresse des tentes pour y passer la

nuit; car il n'existait alors sur les routes, ni

dans les lieux habités, aucun logement, aucune hôtellerie pour les voyageurs.

Ici commencent les malheurs du voyage de Rigonthe.

Pendant la nuit cinquante hommes de l'escorte se lèvent , s'emparent de cent des meilleurs chevaux, de leurs freins d’or, de deux grandes chaînes de ce précieux métal, et fuient avec ce butin dans les états du roi Childebert.

Tant que dura le voyage, les richesses de Rigonthe devinrent successivement la proie des personnes chargées de la protéger; mais

cette princesse ne fut pas la seule victime de

l'avidité de sa garde.

« Pendant la route, dit encore Grégoire de Tours, ceux qui composaient le cortège se livrèrent à tant de pillages , s’enrichirent de tant de butin, qu'il serait impossible d'en rendre compte. Les moindres chaumières des pauvres ne purent échapper à la rapacité de ces brigands: ils détruisaient les vignes, et pour en avoir le fruit ils coupaient les ceps ; ils enlevaient les bestiaux. Tout fut ruiné sur leur passage où ils ne laissèrent rien à prendre,»

Cependant la princesse continuait sa route, et son cortége, qui ruinaittoutes les campagnes, la ruinait aussi ; car à chaque station , il la dé-

CHAPITRE I. 5 pouillait d’une partie de ses trésors. Arrivée à Poitiers, elle se vit abandonnée par plusieurs ducs de son escorte ; ceux qui restèrent auprès d'elle, l’accompagnèrent comme ïls purent jusqu’à Toulouse où l’attendaient de nouveaux malheurs.

Elle reçut en chemin la nouvelle de la mort du roi son père, de Chilpéric, assassiné par les ordres de Frédégonde. Arrivée à Toulouse, on lui conseilla d’y séjourner pour laisser reposer son escorte fatiguée, et pour réparer les vêtemens et les voitures ; elle y consentit. Pendant qu'elle séjournait dans cette ville , le duc Désidérius , à la tête d'une troupe armée, vint sans autre formalité s'emparer de ce qui restait des trésors de Rigonthe.

Il fit transférer ces richesses dans un lieu fort, et les confia à la garde d'hommes qui lui étaient dévoués.

Les chefs du cortége, ces nobles Francs chargés de protéger la princesse et ses trésors, nonseulementn'opposèrent aucune résistance à l’attentat de Désidérius, mais, au contraire, le duc Bladaste et le maire du palais Wadon, s’uni-

rent au spoliateur et devinrent sans honte ses complices. Rigonthe, délaissée, trahie, dépouillée , fut forcée de rester à Toulouse, et,

faute de dot, de renoncer à son mariage. Cette princesse qui, quelques jours avant , possédait encore des richesses surabondantes , se trouva dans un tel état de dénuement, qu’elle put à peine se procurer les alimens nécessaires à sa propre existence. Sa vie même fut menacée, et pour la mettre en sûreté, elle fut réduite à se réfugier dans l'asile de Sainte-Marie de Toulouse d'où, abreuvée d’humiliations et d’outrages , elle ne fut retirée que l’année suivante.

Tels étaient le respect des nobles Francs pour les ordres de leur roi , leur fidélité, leur exactitude à remplir leurs engagemens.

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