CHAPITRE XLIII
Le roi assista en habit de pénitent à cette procession , et la trouva si belle, qu'à son diner il ne put s'empêcher de dire , que de longtemps il n'en avait vu de mieux ordonnée, ni de plus dévote que celle-là.
Le 14 février 1589, jour du mardi-gras , au lieu de s'occuper de bals et de mascarades, le peuple de Paris faisait des processions. On en vit une composée de six cents écoliers dont les plus âgés n’avaient pas plus de douze ans; ils chantaient tous fort dévotement , tenant À la main un cierge allumé, et tous ces petits écoliers étaient nus en chemise.
Les ligueurs, persuadés que ces cérémonies devaient calmer le ciel, et procurer la paix à l'état, ne cessaient de les renouveler chaque jour; ils étaient si jaloux de se promener en procession dans les rues, qu’ils faisaient souvent lever leur curé la nuit, pour les conduire. Le curé de Saint-Eustache voulut dans ce cas leur faire quelques remontrances sur l’incontinence de leurs dévotions; mais ils s’irritèrent contre lui , et le traitérent d’hérétique.
Onne voyait, dans ce temps-là, que des processions dans les rues de Paris : les plus indécentes étaient, suivant l'opinion des ligueurs, les plus belles et les plus dévotes; on en fit
plusieurs , composées d'hommes , de femmes et d’ecclésiastiques nus, ôu presque entièrement nus. Le témoignage d'un écrivain ligueur ne doit pas être suspect en cette occasion; c'est lui qui rapporte avec admiration le détail de ces pieuses farces '.
« Le 30 janvier 1589, dit-il, il se fit en la » ville plusieurs processions auxquelles il y à » grande quantité d’enfans , tant fils que filles, » horames et femmes, qui sont tout nus en che- » mises, tellement qu'on ne vit jamais si belle » chose, Dieu merci.
» Il y a telles paroisses où il se voit plus de » cinq où six cents personnes foules nues...
» Le lendemain se firent pareilles processions, » lesquelles s’augmentaient de jour en jour en » dévotion, Dieu merci ;» c'est-à-dire en indécences; car ceux qui, par pudeur, avaient gardé leurs chemises aux processions, les quittérent enfin par dévotion.
« Ledit jour ( 3 février 1589), se firent , »comme aux précédens jours, de fort belles » processions où il y en avait grande quantité »de tout nus, portant de tres-belles croix ;
* C’est l’auteur du Journal des choses advenues à Paris, depuis le 25 décembre 1588, jusqu’au dernier jour d'avril 1 589.
CHAPITRE XLIIT. 195 » quelques-uns de ceux qui étaient à ladite pro- » cession nus, avaient attaché à leurs cierges » des croix de Jérusalem ; les autres, les armoi- » ries des ducs de Guise. » Ceux qui avaient gardé leurs chemises, avaient par-dessus de grands chapelets de patenôtres.
Le 14 février 1589, il se fit une belle procession dans la paroisse de Saint-Nicolas -des- Champs; il y avait plus de mille personnes, continue le même auteur, « tant fils, filles, » hommes que femmes tous nus; et même tous » les religieux de Saint-Martin-des-Champs, qui » étaient tous nu-pieds , et les prêtres de ladite »église de Saint-Nicolas, aussi pieds nus, et » quelques-uns tout nus, comme était le curé, » nommé M° François Pigenat', duquel on fait » plus d'état que d’aucun autre, qui était tout » nu, et n'avait qu'une guilbe de toile blanche » sur lui. »
Le 24 février, « tout du long du jour, l’on ne » cessa de voir aussi les processions, etesquelles, » il y avait beaucoup de personnes, tant enfans » que femmes et hommes qui étaient tout nus, et » lesquelles portaient et représentaient tous les » engins et instrumens desquels Notre-Seigneur
* Un des six prédicateurs gagés par la ligue, et l’un des plus furieux du conseil des quarante.
» avait été affligé en sa passion, et entre autres, » les enfans des Jésuites, joints ceux qui vont » à la leçon, lesquels étaient tous nus, et étaient » plus de trois cents; deux desquels portaient » une grosse croix de bois neuf, pesant plus de » Cinquante, même soixante livres, et y avait » trois chœurs de musique. »
L'’enthousiasme des processions était porté à un tel point, que la rigueur de la saison n’épouvantait point les Parisiens qui voulaient se promener tout nus dans la ville. [l s’y commettait même beaucoup de désordres, et surtout dans les processions nocturnes où les jeunes gens des deux sexes se trouvaient confondus, et favorisés dans leurs désirs par l’obscurité de la nuit. Et quoique ces processions se fissent en carême, elles occasionaient souvent des scènes de carnaval : Tout était Carême-prenant , dit l'Étoile, c’est assez dire, qu’on en vit des fruits.