‹ Singularités historiques; contenant ce que l'historie de Paris et de ses environs offre de plus piquant et de plus extraordinaireChapitre 99 sur 219 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

vins,etc., tenaient des assemblées particulières, et traitaient secrètement avec Henri IV des moyens de faciliter son entrée dans Paris. Le comte de Brissac avait eu la prévoyance de faire sortir de cette ville une partie de la garnison espagnole, et l'argent, plus que l’éloquence, avait été prodigué pour persuader certains esprits, et envelopper dans le parti du roi des personnes nécessaires. Malgré les précautions prises pour maintenir le secret de cette expédition , la veille de son exécution, les Seize en reçurent quelques avis qu'ils communiquèrent aux Espagnols , alors en garnison dans Paris. Cette nouvelle causa dans cette ville une rumeur qui obligea le comte de Brissac de faire armer ses gens, de poser partout des sentinelles, enfin de faire les préparatifs que la circonstance rendait nécessaires. La vigilance de ce gouverneur, qui avait mis son zèle à prix, le bon ofdre qu'il feignit d'établir pour la garde de la ville, tranquillisèrent les ligueurs alarmés, et sur les dix heures du soir, chacun se retira.

Les magistrats et autres conjurés, ne dormirent point cette nuit. Chacun futàson poste, et attendit l’arrivée des troupes du roi. Les soldats espagnols qui faisaient la ronde sur les murail-

les, se retirèrent vers les deux heures après minuit.

Langlois, échevin, avocat, avec une petite troupe de royalistes, traversa la garde espagnole qui voulait s'opposer à son passage, et parvint à se saisir de la porte Saint-Denis, pour y faire entrer le sieur de 7itry. Celui-ci à la tête de la gendarmerie du roi, s’empara de cette porte , du rempart et des Espagnols chargés de leur garde , et s’avança ensuite dans la rue Saint- Denis.

Denis Neret, marchand et bourgeois de Paris, accompagné de ses enfans et de ses amis, se rendit maître de la porte Saint-Honoré.

Saint-Luc, beau-frère du comte de Brissac, entra le premier dans Paris avec sa troupe par cette porte, et en confia la garde à Favas, habile capitaine; puis il s’avança dans la ville pour poser des gardes nécessaires, et fit fuir devant lui un chevalier du guet qui voulait s'opposer à sa marche.

Louis de Montmorenci entra dans Paris par

le quai de l'École, à la tête de deux cents Suis-

ses, passa devant un corps-de-garde de lansquenets qui, ignorant l'entrée des troupes royales dans les autres parties de la ville, voulurent

CHAPITRE XI. 19 résister au capitaine ; ils furènt, au nombre de trente, taillés en pièces, ou jetés dans la rivière.

Le bruit de ce combat avait répandu l'alarme dans le voisinage : plusieurs personnes accoururent, et voyant les troupes du roi dans la ville, erurent que Henri IV était déjà au Louvre, et le firent croire à beaucoup d’autres.

Louis de Montmorenci n'ayant plus d'obstacle à vaincre, fut avec ses Suisses s'emparer du palais et des avenues des ponts.

Les troupes de Henri IV s’étant assurées des postes importants et des principales places de Paris, ce roi y entra lui-même, à sept heures du matin, par la porte Saint-Honoré, par la méme porte que Henri HI, son prédécesseur, était sortide Paris. L’Huillier, prévôt desmarchands, vint offrir au roi les clés de cette porte; M. le comte de Brissac lui présenta une belle écharpe; ce prince l’accepta, lui donna en échange l'écharpe blanche qu’il portait, avec le titre de maréchal de Frânce. Étant avancé dans la rue Saint-Honoré, Henri IV, étonné de se voir au milieu d'un peuple si nombreux, demanda au maréchal de Matignon s’il avait donné bon ordre à la porte. Il renouvela les défenses à tous ses soldats, de ne commettre aucun dom-

mage, ni de faire aucune insulte aux habitans,

et voyant un soldat prendre par force lé pain d’un boulanger, il accourut lui-même pour le punir de cette violence.

En passant devant les Innocens où il s'arrêta avec sa troupe, un ligueur, de sa fenêtre, fixa long-temps le roi sans le saluer, sans découvrir sa tête, et s’apercevant que son action faisait murmurer, il ferma sa fenêtre et se retira : op en parla au roi, qui n’en fit que rire.

Enfin les cris de vive le roi l’accompagnaient dans sa marche. Rassuré par ces témoignages de la joie publique, comme il était tout armé, il ta son casque pour mieux se faire voir, et donner une marque de sa confiance; alors les acclamations redoublèrent. Je vois, dit-il, que ce pauvre peuple a été tyrannisé. La foule et les cris de joie augmentaient autour de lui à mesure qu'il s’avançait. Arrivé à la porte de Notre- Dame, et ayant mis pied à terre, les passages se trouvèrent obstrués par l’affluence du monde; les capitaines des gardes voulurent faire retirer la foule des curieux : Gardez-vous-en bien, dit Henri IV, j'aime mieux avoir plus de

peine et qu’ils me voyent à leur aise, car ils sont

affamés de voir un rot.

En l'absence de l’évêque, le roi fut reçu à la porte de l’église, par un archidiacre, avec les

CHAPITRE XLY. 161 cérémonies ordinaires :ilse plaça dans le chœur, où ilentendit la messe, pendant laquelle la musique exécuta le Te Deum.

« Ainsi, dit l'Étoile, cette grande ville, qui »pendant près de cinq ans avait fait une » cruelle guerre à son roi, par un changement » qui approche du miracle, n’a aujourd’hui que » des louanges et des démonstrations de joie, net d'actions de grâces pour Sa Majesté, en »sorte qu'en moins de deux heures, elle est » devenue aussi tranquille que si elle n’eût »jamais été dans le trouble. »

Le bruit des cloches, des trompettes, des tambours, les cris de vive le roi, apprirent bientôt aux ligueurs que Henri IV était dans Paris. Hamilton, curé de Saint-Côme, s’arma promptement d’une pertuisane, et courut vers Saint-Yves, pour y joindre le capitaine Crucé; mais ces deux furieux ligueurs furent arrêtés en chemin, l’un par le conseiller du Fair, l'autre par le comte de Brissac, qui leur remirent à chacun des billets par lesquels le roi pardonnait aux fauteurs de la ligue, et les maintenaient ainsi que tous les habitans dans leurs charges, priviléges et dignités.

Un autre capitaine de la ligue, nommé Charles d’Usur, épicier, dit Jambe de bois, accompagné

de quelques ligueurs, allait de porte en porte ,

faire commandement de prendre les armes ; mais comme il courait pour joindre le capitaine Crucé, sa jambe de bois se rompit, il tomba, et son mousquet se brisa ; ceux qui l’accompagnaient voyant cette disgrâce, l’abandonnèremt et se réfugiérent dans leurs maisons.

D'autres ligueurs de ce même quartier se disposèrent à faire des barricades auprès des Mathurins ; mais les ministres de cette maison les ayant menacés de les faire prendre , ils abandonnèrent leur dessein.

Les ligueurs firent ces mouvemens dans le quartier de l’Université, pendant que Henri IV était à Notre-Dame.

Ce roi sortit de l’église, accompagné d’une foule plus considérable encore, et des cris multipliés de vive le roi; arrivé au Louvre, il délivra le capitaine Saint-Quentin, condamné à être pendu le même jour, parce que les Espagnols le soupçonnaient d’avoir été favorable au parti des royalistes. Ce prisonnier vint se jeter aux pieds de Henri [V, en le remerciant de lui avoir sauvé la vie, et ce roi le retint à son service.

Dès le matin, Henri IV avait envoyé le comte de Saint-Pol , pour annoncer aux Espagnols

CHAPITRE XLV. 163 que Sa Majesté étant maître de leurs vies et de leurs biens, ne voulait cependant ni l’un ni l’autre ; qu'ils pouvaient tout emporter; pourvu qu'ils sortissent promptement de Paris, sans délais ni excuse. Le duc de Feria, qui ne s’attendait pas à être traité si doucement, ne put s'empêcher de s'écrier deux ou trois fois : 4h grand roi / grand roi !

Lorsque madame de Montpensier apprit que le roi était dans Paris , elle se livra au plus violent désespoir; elle demandait s'il n'y avait point quelqu'un qui pût la tuer d’un coup de poignard; sa fureur étant un peu modérée, elle maudissait M. de Brissac, l'appelant méchant, traître , et disant : Je savais bien qu'il élaël poliron ; mais jusqu'à ce jour j'ignorais qu’il fût traître, Dans la même matinée, Henri IV envoya souhaiter le bon jour à cette dame, et à madame de Nemours , etles assura qu'il ne leur serait fait aucun tort, et qu'il les prenait sous sa protection, Ces deux dames, principaux auteurs de la ligue, restèrent confondues de tant de générosité, firent remercier humblement Sa Majesté, et dirent un

grand merci bien bas.

Après dîné, Henri IV fut se placer à une fenêtre de la rue Saint-Denis, pour voir sortir

les troupes espagnoles. Le duc de Feria, qui était à leur tête, salua le roi à l’espagnole, c'est-

à-dire, gravement et maigrement, dit l'Etoile,

de quoi le roi se moqua, et lui ôtant à moitie son chapeau, le contrefaisait après, fort plaisamment.

Les ambassadeurs et toutes les troupes étrangères saluèrent très -respectueusement le roi qui dit aux ambassadeurs : Messieurs, recommandez-moti à vos maîtres, mais ne revenez plus. Ils sortirent au nombre de trois mille, marchant de quatre en quatre, et furent reconduits jusqu’au Bourget, par les sieurs Sallignac et Saint-Luc.

La femme d’un Espagnol, en passant avec les troupes, demanda à voir Henri IV,en disant tout haut, que la France était heureuse d’avoir un si grand rot, St bon , si doux et si clément, lequel leur avait pardonné à tous, et que si les Espagnols eussent tenu le roi comme il les tenait, ils n’en auraient pas si bien usé à son égard. Lorsque cette femme eut aperçu le roi, elle lui cria : Je prie Dieu, bon rot, qu’il te donne toute prospérité. Pour moi étant dans mon pays, ou quelque part que je sois, je te bénirai toujours, et célébrerai ta grandeur, ta bonté et ta clémence.

Les Napolitains, en quittant Paris, ne purent s'empêcher de dire : Fous avez aujourd’hui

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