ANSELME LE PÉRIPATÉTICIEN
Diicange avait rencontré, dans la bibliothèque de Jac- ({aes de Thou, un volume manuscrit, porté sous le titre suivant au catalogue de cette bibliothèque : Anselmi Péripatetici Rhetorimachia, n° 589. Ce titre, qui dès l'abord a si vivement provoqué notre curiosité, lui avait sans doute para bizarre, et il Ta mentionné dans les annexes de son Glossaire. Nous retrouvons le môme titre dans la Bibliothèque de Fabricius, mais sans autre renseignement. On lit enfin dans le tome X de VHistoire Littéraire de la Ftancey p. 189 : « Cet Anselme Péripatéticien serait-il le
> même qu'Anselme de Laon? Si ce n'est pas le môme, il
> nous est entièrement inconnu. » Pourquoi les collaborateurs de dom Rivet ont-ils négligé d'aller voir, parmi les manuscrits de Jacques de Thou, le volume désigné par le Glossaire de Ducange? Ils auraient aussitôt rejeté bien loin tout soupçon d'identité entre Anselme le Péripatéticien et Anselme de Laon, et peut-ôtre nous auraient-ils
Mais ce renseignement précis, et, comme il semble, authentique, nous jelte en d'autres embarras. Les Bénédictins déclarent que si Ton ne consent pas à porterie Rhetorimachia au catalogue des œuvres d'Anselme de Laon, ils ne savent plus en désigner Tautenr, tout autre philosophe du môme temps et du même nom leur étant inconnu. Pour notre part, nous en connaissons trop. Sans rappeler ici les différents docteurs du nom d'ÂnseUne auxquels la date hypothétique ou réelle du manuscrit permettrait d'attribuer le Rhetorimachia^ nous nous contenterons d'indiquer plusieurs Milanais. Le premier qui se présente à nous est Anselme de Badaggi, illustre théokh gien, appelé d'abord à l'évêché de Lucques par la renommée de ses vertus et de sa doctrine, puis au siège suprême des églises latines, qu'il occupa, dès l'année \ 061 , sous le nom d'Alexandre IL Nous pouvons nommer ensuite Anselme de Rho, en latin de Rhaudet archevêque de Milan en \ 084 ; Anselme Valvassore, qui fut revêtu de la même dignité en 4 096 ; Anselme de Mandello; enfin, Anselme de Pusterla, un des condisciples de Landulphe le Jeune à l'école d'Anselme de Laon, qoi devint aussi dans la suite strcbevêque de Milan; et cette liste serait encore plus étendue, si nous prenions la peine de rechercher dans les annales de la même église
ANSELME LE PERIPATETIGIEN 483
tous les maUres du nom d'Anselme qu*elle a possédés dans le cours du xi® et du xii« siècle. La plupart de ceux que nous yenous de désigner ont laissé des ouvrages. On en lira les titres dans la Bibliothèque des écrivains milanais, de Philippe Argelati. Cependant, parmi ces titres, on ne trouvera pas le Rhetorimachia. Disons, sans tarder davantage, qu'un renseignement fourni par le texte même de cet opuscule vient nous épargner le soin de vérifier bien des hypothèses. Si le Rhetorimachia ne fip:ure pas au catalogue d* Argelati, c'est qu'aucun des Anselme par lui nommés n*est l'auteur de cet ouvrage.
Parlant de deux de ses oncles, promus l'un et l'autre aux plus hautes dignités de la hiérarchie ecclésiastique, Fun évéque de Lucques, l'autre évoque de Turin, notre docteur les désigne en ces termes : € Johannes, adhuc vii vens, Lucensis episcopus, et adhuc Cunibertus^Taurinen- » sis prsesul indiius^» Puisque ces deux prélats vivaient encore au moment où maître Anselme se faisait gloire de les compter parmi ses proches, on n'a qu'à rechercher la date de leur épiscopat pour savoir en quel temps il composait son ouvrage. Plusieurs évêques du nom de Jean occupèrent le siège de Lucques durant le xi* et le xii* siè-
t Folio 12.
de; mais un autre passage du Rhetorimachia nous fait connaître lequel d*entre eux fut un des oncles d'Anselme. Fort curieux de perpétuer le souvenir de tous ses ancêtres, Anselme nomme les frères, les huit frères de son oncle révoque de Lucques, et, avec eux, le père de cette nombreuse et brillante famille : il s'appelait Godef roid* . Or, nous retrouvons un Jean, fils de Godefroid, dans la série des évoques de Lucques dressée par Ughelli : « JohannesLucensis, filius Gothefredi, banc ipsam eccle- » siam cum laude prœcipua administrayit ab anno 4023 » usque ad annum 1056*. » Pour ce qui regarde Cunibert, il gouvernait Téglise de Turin dès l'année 1019, comme nous l'apprenons d'un diplôme pontifical qu'il souscrivit à cette date\ Ainsi voilà des indications toulà fait concluantes : Anselme le Péripatéticien écrivait le Rhetorimachia de l'année 1049 à Tannée 1056. Il n'est donc pas permis de le confondre avec Anselme de Pusterla, Anselme de Mandello, Anselme Valvassore, Anselme de Rho : ces docteurs sont venus après lui. Est-il, d'ailleurs, nécessaire de recourir aux témoignages contemporains pour établir que le pape Alexandre II ne recherclia
1 Fol. 18, recto,
2 Ughelli, Italia Sacra^ T. i, col. 805.
» T. IV. p. «20.
ANSELME LE PÉRIPATÉTIGICN 185
jamais, même dans sa jeunesse, le titre de philosophe péripatéticien? On connaît sa famille : comme il fut le premier pape d'origine milanaise, les historiens lombards n'ont pas manqué de rappeler qu'il était nommé, dans le siècle, Anselme de Badaggi. D'autre part, nous trouvons dans le Rhetorimachia toute la généalogie de notre Anselme. II appartenait par les femmes à l'illustre maison d'Arzaga. Le père de sa mère, Lanfranc d'Arzaga, avait eu pour frères Landulfe II, évoque de Brescia en 1 002, mort en 1027, et Arnulfe, qui occupait vers le même temps (989 — 4009) le siège métropolitain de Milan*. Il n'avait pas du côté de son père de moins nobles aïeux. Jean, évêque de Lucques, était, avons-nous dit, un des frères de son
1 Dans sa notice sur Landulfe II, évoque de Brescia, .Ughelli lui donne pour frère Ârnulfe de Castiglione, archevêque de Milan. Le nouvel éditeur de Vltalia Sacra^ Nicolao Coleti, n'ayant pas trouvé cet Arnulfe de Castiglione dans la liste des archevêque de Milan publiée par Ughelli, crut, malgré la grande différence des dates, devoir lire, au lieu d'Arnulfe, Godefroid de Castiglione, qui ne fut pas archevêque de Milan avant 1035 {Italia Sacra^ T. iv, col. 538). Il fallait corriger autrement Terreur d'Ughelli. Il place à bon droit au nombre des archevêques de Milan Arnulfe d'Arzaga, Arnulphus cognominatus ab Arciago ; mais il se trompe quand, au chapitre qui concerne les évoques de Brescia, il nomme le même personnage Arnulfe de Castiglione. Voilà ce que nous apprend notre manuscrit ; et ce renseignement historique n'est pas dépourvu d'intérêt.
père, et, en remontant plus loin, on rencontre dans la même famille une suite de personnages encore plus illustres. Hais quel était le nom de cette famille? Parlant desa mère, Anselme s*exprime ainsi : « Nec h8ec dégénérât, » quam diva Bisatis honorât * . » Ailleurs, lorsqu'il ya compter ses ancêtres, il débute en ces termes solennels : « Est » Bisatis nobis ampla quidem domus ; est vero genns » dicere gravius '.» Ailleurs encore, au nom de son grandpère Godefroid, il ajoute cette qualification : « Decus ipse }> Bisatis^. » De ces divers passages on doit conclure que le domaine de son père s'appelait en latin Bisatis. Or, nous trouvons ce lieu dans le Milanais. C'est Besate, à cinq lieues sud-ouest de Milan, sur la rive gauche du Tessin, place fortifiée dès le xii« siècle, qui fut, au xiii«, le théâtre de sanglantes rencontres entre les gens de Milan et ceux de Pavie. Il y a donc lieu de croire que notre docteur s'appelait, suivant l'usage, Anselme de Besate. Ainsi, plus de matière offerte à l'équivoque ; nous possédons des documents certains sur un maître jusqu'alors inconnu, Anselme de Besate, qui professait la science nouvelle, la philosophie, vers le nailieu du xi« siècle, et,' se donnant pour un dis-
* Fol. lî, recto.
* Fol. IQ, vers.0.
* Fol. 18, recto.
ANSELME LE PÊRIPATÉTIGIRN 487
ciple fidèle d'Aristote, prenait le surnom dePéripatéticien*. Si noQs ouvrons les annales de la littérature italienne, nous y lisons que les écoles de Milan furent les premières où Ton ?it paraître des philosophes. LandulfeTAncien, qui vivait dans les premières années du xi* siècle, raconte, m effet, que, dans la ville de Milan, sous le porche de réglise métropolitaine, se tenaient, de son temps, deux écoles de philosophes, où Ton enseignait divers arts : « Philosophorum scholœ diversarum artium peritiam > habentium. » C'est un document très-vague. Tiraboschi n*a pas su lui donner plus de précision, et, jaloux de placer quelques philosophes italiens h l'origine du xi« siècle, il a pris le parti de raconter avec d'amples détails la vie de Gerbert, né dans les montagnes de l'Auvergne, à Aurillac. Au milieu de ce siècle, quelques hommes considérables sortent des écoles de la haute Italie : c'est Damien de Ravenne, c'est Lanfranc de Pavie. Tennemannles acomptes au nombre des philosophes, et à%on droit; dès qu*on s'élève au-dessus de la foule par l'intelligence, le savoir, le talent d'écrire, on a presque toujours quelque philosophie, c'est-à-dire quelque liberté de jugement et quelque propension vers la recherche de la vérité. Cependant, à prendre ce terme de philosophe dans l'acception étroite du moyen âge, il signifie moins un penseur qu'un professeur
488 SINGULARITÉS UISTORIQDES
ïe logique. Or, ni Pierre Damien* ni Lanfranc n'ont cultivé la logique pour elle-même : interprètes éclairés delà lettre sacrée, ils ont élargi le cercle de l'érudition théologique, mais ils ont, Tun et Vautre, plutôt décrié que pratiqué la méthode des philosophes. Notre Anselme est donc, parmi les docteurs italiens dont il nous reste quelques écrits, le premier qui ait fait profession d'observer cette méthode.
A ce titre, il est pour nous un personnage très-intéressant. Nous sommes donc avides de l'interroger quelques instants sur sa vie et sur sa doctrine. Anselme nous déclare d'abord quel a été son premier mattre. Il s'appelait Drogon, et, par lareconnaissance qu'il lui témoigne, il marque combien il lui doit. Ce Drogon était, il parait, un docteur très-renommé : Anselme appelle son école Drogonica secia^ et sa méthode la méthode italienne, italica disciplina *. C'est un renseignement curieux. Nous nous empressSns de le recueillir. Mais il ne nous est pas permis de le commenter. Nous n'avons retrouvé ce Drogon dans aucune chronique et dans aucune histoire littéraire, et nous ne savons pas môme en quel lieu d'Italie se tenait celte école fameuse, d'où l'on sortait, au coin-
* Epist. ad Droconem, fol. 36, recto.
ANSELME LE PÉRIPATÉTIGIEN 489
mencement du xi* siècle, avec le titrede péripatéticien. Après avoir étudié la philosophie sous la discipline de Drogoû, Anselme se rendit auprès d'un de ses élèves, devenu maître à son tour, le docteur Sichelmus, qui professait la rhétorique dans la ville de Reggio *. Plus tard, il parcourut la Gaule % la Bourgogne, TAllemagne ', visitant' toutes les académies naissantes, prêtant une oreille attentive aux discours de tous les mattres. S'il faut Ten ' croire, il recueillit dans ces voyages une riche moisson de connaissances, et, à son retour, l'Italie tout entière applaudit à son merveilleux savoir ^. C'est sans doute à cette époque de sa vie qu'il quitta le monde et se retira
. * Fol. 1, recto.
2 Saint Arialde, diacre de Milan, contemporain d'Anselme, était allé, comme lai, dans les Gaules, c'est-à-dire à Paris, pour achever ses études. (Vita Sancti Arialdi, aPuricello édita, lib. 1, c. 12, num. 12.) Quelque temps après, Landulphele Jeune et Anselme de Pusterla prenaient le même chemin. (Chronicon Landulphi junioris; Muratori, t. v, p. 485.) Ainsi, quelle que fût la renonmiéé^ de l'école de Drogon, il était reconnu, dans tonte l'Italie, même [au commencement du xi« siëcle, que, pour être inscrit au nombre des maîtres, il fallait avoir passé parles écoles de Paris. C'est ce que nous témoignent d'ailleurs tous les historiens sincères. -On peut consulter à cet égard Josephus Antoriius Saxius, Prodomus Bibiiothecœ scriptorum Blediolanensium Ph. Argelati, c. 7.
* Fol. 24, recto et 36 verso, *Fol. 23, verso et 2k recto.'
Il*
dans la solitude, pour n*être pas détourné de ses travaux par le tumulte des affaires civiles. Les gens du lieu qu'il choisit pour retraite le prirent d*abord pour un ermite, pour un saint homme; puis il leur devint suspect, etib n*hésitèrent pas alors h supposer que c'était un émissaire du sombre empire,* qui s'employait à fabriquer d'abominables hérésies*. La renommée de son savoir étant parvenue jusqu'à la cour de Tempereur Henri in, celui-ci voulut s'attacher un homme d'un tel mérite, et le fit son chape* lain. Voilit tout ce que nous apprenons sur la vie d'Anselme de Besate.
Sa doctrine nous est encore moins connue; cependant, ce qu*i1 nous a transmis à cet égard ne nous est pas indifférent. Il avait fait un livre dont la perte est bien regrettable. C'est de ce livre qu'il parle en ces termes : c Id » alio nostro opère cui titulus est : De Materia Artis *. > Un traité de ce genre devait contenir des définitions semblables h celles de Martianus Capella. Nous savons combien, au début de l'enseignement scolastique, on était soucieux de déterminer et de circonscrire en d'étroites limites la matière propre de chacun des sept arts libéraux-
4 Fol. 2, recto et verso, 2 Fol. 1, recto»
ANSELME LE PERIPâTÉTIGIEN 191
Or, rien n'est à rechercher plus curieusement que les définitions, dans les écrits de nos premiers docteurs. Nous avons lieu de croire que le passage suivant renferme encore une allusion au môme ouvrage. Anselme écrit à Drogon, son maître : « A liberalibus enim vestris disciplinis cum » ad capellam me contuli Imperatoris, et, ex vestr» phi- » losophise otio, cum ssBCulari me dedi negotio, opus quod » apud vos edidi mecum, ut prsecepistis, detuli, et univer- » sis civitatibus, quas in eundo perambulavimus, vestris » litteris approbatum reprœsentavimus *. » Là se trouvaient donc les principes, les doctrines de cette école , Drogonienne dont il ne nous a pas encore été permis de retrouver la trace.
Le second ouvrage d'Anselme est le Rhetorimachia. Voulant donner des exemples de toutes les formes oratoires, de toutes les ressources qui sont offertes par l'art des rhéteurs, de tous les artifices qu'ils pratiquentpour convaincre, c'est-à-dire pour démontrer le faux comme le vrai, il suppose qu'un de ses cousins, nommé Rolland, Ta dénoncé devant Féglise de Milan comme coupable de divers crimes, et il repousse ces accusations; ensuite, il prend à partie l'aâ^isateur et le représente comme le plus lâche et le plus
pervers des hommes. C'est une plaidoirie en trois livres, el le volume est orné de rubriques marginales qui donneBt le nom de toutes les figures successivement employées par Torateur. Nous n'y trouvons rien qui concerne la phflosophie, si ce n'est ce passage: « Aristotelica didicimus disci- » plina duarum specierum commixtione terliam gigni » minime. Rerum etiam naturam pati omnino non posse » duo contraria simul in eodem esse, et, quod impossi- ]» bilius eamdem essentiam procreare. Quod verumsit, » nec ne, qusBrimus. Si verum, objicitur album etnigmm, » duas species, sua commixtione rubrum pallidumve Gon- » ficere, et duo contraria simul in eodem esse : cum etiam » omnes species conjunctione duarum aut plurium videan- » tur fieri specierum; sicut homo ex rationabili et mor- » tali : quae, quamvis dicantur differentiae, vera tamen 7> ratione, sicut et alia multa qualia, sunt species in suo » génère. Quid igitur? Falsa-ne erit tam studiosae aucto^ » rilatis proposition? > Cette question, qu'Anselme abandonne aussitôt, comme s'il n'osait la résoudre, ne troublera jamais l'esprit d'un péripatéticien éclairé. Aristote soutient, en effet, dans ses Ca%one^, qu'une même chose ne peut recevoir à la fois les qualités contraires; mais,
* Fol. tû, verso ti{o\. 15, recto.
ANSELME LE PÉRIPâTÉTIGIEN 493
d*autre part, il enseigne que toutes les qualités sont susceptibles du plus ou du moins. Que le blanc et le noir soient donc pris pour deux espèces du genre de la couleur. Suivant Aristote, un sujet déterminé ne pourra pas être à la fois noir et blanc. Mais ne pourra-t-il être gris ou rouge? Ce n*est pas Arislote qui lé conteste ; mais il soutient que le gris et le rouge appartiennent à des espèces et n*en constituent pas. Cependant on fait observer que toutes les espèces trouvent leur origine dans l'assemblage de plusieurs espèces différentes; ainsi Tesprit humain possède deux espèces, raisonnable et mortel ; et c'est ce qui trouble la logique d'Anselme. Il faut se hâter de lui dire qu'une différence n'est pas un contraire. Aristole explique longuement, au livre IV, chap. m, des Topiques^ comment les espèces contraires trouvent place dans le même genre. Mais un genre n'est pas, pour parler avec Anselme, une nature, c'est-à-dire une chose du genre de la substance. Il n'est pas, d'ailleurs, contesté que les natures, ou substances premières, reçoivent à la fois des espèces différentes, sinon contraires. C'estce qu' Aristote démontre clairement dans le chapitre v des Catégories. On reconnaît dans l'embarras (f Anselme un goût trop vif pour les subtilités. Il ne parait pas mal raisonner, et, toutefois, son raisonnement n'est qu*un sophisme. En effet, les contraires étant des espèces
différentes, il identifie, sans en ayertir, les espèces et les contraires ; puis, ayantavec la même dissinmlation identifié les différences et les espèces, il raisonne sur les différences comme sur les contraires. Pour lui prouver que le JiJiBnc et le noir constituent par leur assemblage une troisième espèce, le rouge ou le gris, il ne suffirait pas de montrer que raisonnable et mortel se rencontrent au sein de l'espèce homme; ils'agiraitde faire sortir du néantuneespëce qui fût à la fois raisonnable et déraisownablef immorteUe et mortelle.
Nous n'insistons pas davantage sur cela. Au fait, il n'importe guère à notre docteur que tel ou tel mélange soit pris pour une espèce déterminée du genre de la couleor : l'affirmation de cette espèce n'est pour lui qu'un argument, argument qu'il se réserve de faire valoir en faveur d'un principe bien plus considérable en logique et en morale. On va l'apprécier. A la suite du Rhetorimachia se trouve, dans le manuscrit, la Lettre d'Anselme à Drogon, dont voici le titre : Epistola Anselmi ad Droconem magistrum et ejîis discipulosy de logica disputatione in Gallia habita» Dans cette lettre nous allons apprendre ce que noos veut notre docteur. Il était, dit-il, à Paris, et devant les illustres professeurs de cette métropole des hautes études, il s'inclina d'abord avec respect, n'osant pas engager
ANSELME LE PÉRIPATETIGIEN 195
une controverse. Cependant il ne put tomber d*accord avec eux sur un point bien important. Ceux-ci prétendaient qu'à Toccasion de tout problème on peut proposer à la;* fois le pour et le contre, et se tenir ensuite dans une réserve aussi éloignée d'une a£Qrmation que d'une négation. C'est ce qu'ils appelaient la thèse du sic et non; alliance de mots qui n'a pas été, comme en le voit, inventée par Abélard, puisqu'elle était communément employée dès le XI® siècle. Et voici comment Ânsdme disputait avec eux * :
« Il vous est désagréable d'avoir jusqu'à ce moment » supporté le ton taciturne de notre ouvrage. Eh bien!
*■ « Singolarem nostram tadtanùtatem in opère nostro adhuc tulisse » molestùm est ; quam, si placet, ultra ferre non est. Laudare;enim m n qmd, yel yituperare, necesse est.
» Non laudabo, nec vituperabo, cum médium faciam, quod nec laus » est nec vituperatio : est igitur posaibile utrumnon faoere, ubi aliquid » neutrum est invenire.
j» Si médium, înquam, utdicitis, feceritis, tune et utrumque. Constat n eaïm médium ex utrisque, ut ex albo et nigro rubrum, et ideo me- 9 dîom; sicque in faciendo neutrum facietis utrumque; utrum ergo » facere necesse est, quum in utro vel utroqne utrum non faoere posn «ibile non est.
» Médium in quid, ut dicitis, non exutrisque, sed ex negatioae cou- » fldtur utrorumque, ut non quia et album et.nigrum illud rubrum, sed » quod est .neutrum illud dicimus rubrttin ; sicque omne médium.
» s'il vous piait, ne le supportez pas davantage. Il faut, » en effet, le louer ou le blâmer en quelque chose.
» — Je ne le louerai pas et ne blâmerai pas; je m'arrête » à un terme moyen, qui n*est ni Féloge ni le blâma. En » effet, il est possible de ne pas faire l'un ou l'autre, dès » qu'il est possible de trouver quelque chose qui ne soit ni » l'un ni l'autre.
» Je réponds : — Si, comme vous le dites, vous prenez un » terme moyen, vous faites alors l'un et l'autre. En effel, » ce terme moyen participe de l'un et de l'autre, comme le » rouge participe du blanc et du noir, et c'est pour cela » qu'il est dit terme moyen. Ainsi, en ne faisant ni l'on
» Utrum ergo facere 'necesse non est, quia in meo neutro utrum vcl » utramque possibile non est,
» Si ex négations utrorumque médium confectum est, quod, ut dici- » tis, ueutrum est nonmagis utrorumque quam omnium rerum neutrum H est; quod bene perspectum nihil est. Non enim magis ex albiet ni- M gri negatione conficitur rubrum quam cœli et terrse ceterarumque » rerum : quia, sicut est verltas ut quod nec album nec m'grum est » illud rubrum existât, sic quod nec cœlum, nec terra, nec cetera, illad » esse rubrum a veritate non discrepat. Quod autem, omnibus rebns » negatis, nihil illarum est, illud res (rem) prsedicare impossibile est. » Res vero, quod non est illud, nihil esse necessario consequens est,^ » sicque in facîendo aliquid facietis nihil. Utrum ergo facere ne- » cesse est ; utrumque enim, vel neutrum, impossibile, vel nihil est. » Foliis 36, verso; 37, reçio, '
ANSELME LE PÉRIPATÉTIGIEN i97
» ni Tautre, vous faites Tun et l'autre : donc il est nécessaire » de faire l'un ou l'autre, puisqu'en faisant soit l'un ou » Fautre, soit Tun et l'autre, il est impossible de ne pas » faire ceci ou cela.
» — Le terme moyen en quelque chose ne participe pas, » comme vous l'avancez, de l'un et de l'autre; il consiste » dans la négation de l'un et de Tautre : de même, le corps » n'est pas rouge parce qu'il est à la fois blanc et noir, » mais on rappelle rouge parce qu'il n'est ni l'un ni l'autre : » et il en est ainsi de tous les termes moyens. Donc il n'est » pas nécessaire de faire l'un ou l'autre, car ni l'un ni » l'autre, comme je l'entends, ne peut contenir ni l'un ou » l'autre, ni l'un et l'autre.
» — Si le terme moyen consiste dans la négation de l'un » et de l'autre, ce qui, comme vous le dites, est ni l'un ni ». l'autre, n'est pas plus ni l'un ni l'autre à l'égard de » l'un et de l'autre qu'à l'égard de toutes les choses qui » sont dans la nature, et cela, bien examiné, se réduit à » rien. En effet, le rouge ne consiste pas plus dans la » négation du blanc et du noir que dans la négation du » ciel, de la terre et de toutes les autres choses. Est-il vrai » que le rouge soit ce qui n'est ni le blanc, ni le noir? Il » est également vrai que le rouge est ce qui n'est ni le ciel, » ni la terre, ni le reste. Or, ce qui, toutes les choses écar-
Id8 SINGULARITÉS HISTORIQUES
> Xées par une négation, n'est aucune d*entre elles, ne peut » pas être une chose ; et une chose qui n*est pas celan*est » rien : ce qui revient à dire qu*en faisant quelque chose » vous ne faites rien. Donc il est nécessaire de faire I'ob » ou Tautre : car faire Tun et Tautre, ou ne faire niruani » Fautre, est également impossible ; c*est ne faire rieo. > Telle était donc une des questions agitées dans Técolede Paris, quand Anselme de Besate vint s*y façonner anx périlleux exercices de la dialectique. Qu*y ft-t41 au fond de ce débat? Ils*agit de déterminer la nature du terme mcjea. Les adversaires d'Anselme soutiennent que, dans Tordre des idées, ainsi que dans Tordre des choses, il se rencontre certaines opinions, certains objets, dont le caractère est incertain, qui participent des contraires et les reproduisent simultanément d'une manière imparfaite. Or, disent-ils, ce n'est contester ni la réalité de ces objets, ni celle des notioDS qui les représentent, que de leur refuser une manière d'êlre absolue qui ne leur appartient pas. Ce ne sont pas des substances qu'on définit par elles-mêmes; mais ce sont des choses relatives, qui occupent un lieu mitoyen entre les extrêmes, entre les substances d'une nature opposée. Anselme prétend, de son côté, que la nature et Tintelligence ne peuvent se tenir dans ce milieu qu'on appelle terme moyen. Il a raison avec Aristote, s'il entend simple-
AllSELME LE PERIPATÉTIGIEN 499
ment démontrer que toute proposition exprimant l'état réd d'une chose particulière contient nécessairement une afllrmation on une négation. Mais il a tort s'il suppose que toute affirmation exclut l'idée d'une qualité neutre, n 7 a des qualités neutres, qui sans être ni l'un ni l'autre des contraires, sont quelque chose de l'un et de l'autre. La physique ne reconnaît, et à bon droit, aucun terme moyen entre le repos et le mouvement, entre la mort et la m, mais elle en admet volontiers entre le froid et le chaud, le dur et le mou, le blanc et le noir ; la logique ne suppose aucun intermédiaire entre la matière et la forme, l'âme et le corps, mais elle conçoit très-bien la puissance entre l'être et le non-étre; enfin, la morale, après avoir défini les vices et les vertiïls, distingue encore des uns et des autres les actions indifférentes.
On savait qu'au ix^' siècle l'esprit d'examen avait trouvé dans Vlntroduction de Porphyre la matière des systèmes les plus opposés; on savait qu'après avoir divisé Jean SootErigène et Raban-Maur, la question, de la nature des genres avait encore suscité d'autres querelles entre les disciples de l'un et de l'autre; on savait, enfin, que vers la fin du V' siècle et dans les premières années du xi«, Gerbert et Bérenger s'étaient laissé conduire, parla thèse des universanxet parla critique de cette thèse, jusqu'aux hallucina-
âOO SINGULARITÉS HISTORIQUES
lions du platonisme alexandrin et jusqu'aux négations les plus audacieuses du péripatétisme : maison ignorait qu*il se fût élevé vers la môme époque, dans l'école de Paris, une controverse sur la nature du terme moyen, et la lettre d'Anselme à Drogon est véritablement la révélation d'un fait nouveau.
Répétons, en terminant, que cette lettre et quelques fragments du Rhetorimachia contiennent les renseignements les plus anciens qui nous soient parvenus sur la renaissance des études philosophiques en Italie. Ilfaat espérer que d'autres découvertes viendront dissiper les épais nuages qui enveloppent encore ces origines.
GAUNILON
SEIGNEUR DE M0NTI6NI, TRÉSORIER DE SAINT-MARTIN, MOINE DE MARMOUTIERS ET PHILOSOPHE.
BuanilOD, Wenilon, Gannelon, Gaunilon, car son Dom s'écrit de ces quatre manières, n'est plus un philosophe obscur. Hegel, étonné de sa prudence, l'appelle un Kant des anciens temps. M. de Rémusat reconnaît que, dans leur polémique contre Descartes, Huet et Gassendi, ces critiques ingénieux et déliés, ont reproduit les arguments de Gaunilon contre saint Anselme*. Qu'après avoir rendu cet hommage à lasagacité de son jugement, on l'appelle ensuite empirique et même sensualiste, il n'importe. Empirique, il Test dans la mesure du sens commun prolestant contre les fantaisies d*un aveugle dogmatisme; sensualiste, il l'est autant que doit Télre tout scrupuleux censeur des égare-
^ Ch. de Rémusat, Saint Anselme^ p. 62.
mentÀ de la raison pure. Nous sommes du parli de Gau- Dilon.
G^est une déclaration que nous aimons sans doute à faire, puisque nous la faisons même sans propos. UnesV git pas, en effet, ici de la philosophie de Gaunilon, mais'de sa vie. M. Ravaisson ayant signalé dans VHistoire manuS' erite de Marmoutiers, par dom Martène, de curieux détails sur la famille de Gaunilon et sur les phases variées de son existence S nous avons d'abord recherché cette histoire*, où nous avons, en effet, trouvé les éléments d'une intéressante biographie. Continuant ensuite notre enquête dans les riches cartulaires des abbayes tourangelles, nous avons eu la bonne fortune d'y découvrir quelques pièces inconnues à Martène, qui nous permettent de développer, sinon de compléter son récit. Ceserale simple objet de cette nolice.
Le père de Gaunilon se nommait Gauthier; Hersinde était le nom de sa mère. Aucune des diverses chroniques de Touraine recueillies par M.André Salmon ne nous parle de ce Gauthier. Cependant c'était un homme considérable, puisqu'il est appelé, dans un diplôme de Marmoutiers, proviseur, provisor, de la ville de Tours. Proviseur, liea-
^ Rapports sur les bibliothèques de l'Ouest ; Appendice. 2 Elle se trouve à la bibliothèque de Tours et à la Bibliotlièqoe impériale, Résidu de Saint-Germain, paquet 06, no 4.
GAUMLON â03
tenant du comte, vicomte, gouverneur, ce sont là, suivant Martène, différents noms employés pour désigner la même dignité, la même charge. Nous ne pouvons souscrire à toutes ces assimilations. Martène doit se tromper. Le Glossaire de Ducange nous fait connaître diverses acceptions plus ou moins usitées du mot provisor. Mais il ne nous offre pas celle de vicomte. L'exacte traduction de ce mot provisor est intendant. Il y avait alors dans quelques Tilles des intendants civils, des intendants ecclésiastiques et même des intendants judiciaires. Gauthier, Turonensis civitatis miles et provisor, était sans doute un intendant civil. Quoi qu'il en soit, le fils de Gauthier était le fils d*un personnage.
On ne sait pas exactement la date de sa naissance. Le diplôme de Marmoutiers où est nommé le proviseur de la ▼ille deToursS rapporte que Gauthier, Hersinde,sa femme, et Gaunilon leur fils, donnèrent quatre serfs à cette abbaye du temps de Tabbé Dernier. Or dès Tannée iOOO Dernier ii*était plus abbé de Marmoutiers. Il est ainsi prouvé que la naissance de Gaunilon précéda la dernière année du dixième siècle. Mais on n*a pas, à cet égard, de renseignements plus précis.
Prunes de CkUtoire de Marmoutiers, par Martène.
Eudes, ou OdoD, comte deBlois, de Champagne et de Tours, avait dans Gauthier un fidèle vassal. Après Tavoir en conséquence honoré de ses faveurs, il s'occupa de rétablissement de son fils Gaunilon, et lui donna le fief de Montlgni*. On doit aussi supposer qu'il contribua pour quelque part à le faire nommer trésorier et prévôt de SaiDt- Martin de Tours.
Depuis Tavénement de Hugues Capet, Fabbaye de Saint- Martin n*avait pas voulu reconnaître d'autres abbés que les rois de France. On ne s'étonnera donc pas de voir une suite de laïques parmi les trésoriers de cette illustre maison. Hervé, que Ton appelle quelquefois saint Hervé, fils d'un des plus puissants seigneurs de la cour de France, avait été trésorier de Saint-Martin*, et avait employé ses grands biens à reconstruire l'église abbatiale, à fonder et à doter le parthénon deBeaumont, ainsi que le prieuré deSainl- Cosme. Après lui, son neveu Sulpice, vaillant chef de milices, qui commandait la tour de pierre dans la forteresse d'Amboise, avait été pourvu de la même trésorerie. A Sulpice succéda Gaunilon.
Comme ses prédécesseurs immédiats, Gaunilon occupa .
< Ce lieu s'appelle eucore aujourd'hui Montigni-le-Gannelon, près Châteaudun (Eure-et-Loir).
* Brevis Historia S,Juliani, dan^ les Chroniques de Touraine,p.2i^'
GAUNILOiN 205
cette charge sans faire aucune abdication de son état civil. Il était et il resta marié. Copiant les cartulaires de Marmoutiers, Housseau y a remarqué, plein de surprise, la mention d'une certaine Agnès, désignée,sans aucun artifice de langage, comme femme d'un trésorier de Saint-Martin; Housseau ignorait sans doute que ce trésorier était laïque. Il s'agit en effet deGaunilon*. Sa femme, qu'on appelait Agnès la Trésorière, habitait une maison qui vint ensuite en la possession de Reinier le Chauve, et dont celui-ci vendit les cours aux moines de Marmoutiers. C'est à l'occasion de ces cours qu'en l'année 1 066 un procès s'engage entreles moines etLetgarde, fille de Reinier. L'accord nomme Agnès autrefois trésorière. Ce qui signifie sans doute qu'elle avait cessé de vivre avant l'année 1066. Sans être un nom fréquent, Wenilon, Gaunilon n'est
* Voici les premiers mots de la charte transcrite par Housseau : « Nosse debebitis, si qui eritis posteri nostri, Majoris scilicet hujus liabitatores Monasterii S. Martini, feminam quamdam nomine Letgardem, filiam Renerii Calvi, calumniam intulisse nobis super parte aliqaa arearum domusAgnetis, quondam Thesaurariae, uxoris yidelicet Buanilonis, thesaurarii S. Martini. Cum autem femina praedicta illam contra nos emovisset calumniam, testem habuimus et nos contra illam,anum scilicet ex famulis nostris nomine Hervaeum, fratrem Rotberti, qui probare legaliter paratus fuitquod ea quae illa reclamabat
pater suus ita nobis vendiderat » {Collection d'Anjou et de Ton-
raine, t. ii.)
pas un nom tout à fait rare au onzième siècle. On peut donc douter encore, malgré Tassertion de Hartène, que le fils du proviseur Gauthier soit notre philosophe. Hais ce doute sera bientôt dissipé. Établissons dès à présent^àFaide d'une pièce nouvelle, Tidentité deGaunilon fils de Gauthier et de Gaunilon trésorier de Saint-Martin.
Cette pièce appartient aux archives de Saint-Julien de l\)urs. Gauthier» pour le salut de sa femme Hersinde et de son cher fils Gaunilon, trésorier, necnon dilecti filii sut Wenilonis, S. Martini thesaurarii atque prœposUi, donne à Saint- Julien Tancienne abbaye de Saint-Loup, aux portes de Tours, devenue domaine laïque ^ Voilà un document dont les termes sont précis.
Nous voyons Gaunilon trésorier de Saint-Martin avant la fin de Tannée 1023. Son nom se trouve, en effet, après celui de Tarchevôque Hugues deChâteaudun, mort en cette année, dans un titre sans date de Marmoutiers qur termine un débat entre les moines et le viguier Tedasius*. Le diplôme de Saint- Julien, que nous venons de citer, est de Tannée 4024. Ainsi Gaunilon occupait alors, dans l'église
*■ Consulter sur Tabbaye de Saint-Loup un article de IL A. Salmoo, Bibliothèque de l'École des chartes^ 1. 1, et le GalUa Christiana^ t. xkv, coL 180.
* Martène, Preuves de l'histoire de Marmoutiers^ t. i.
GAUNILON 207
de Saint-Martin, les deux charges de trésorier et de prévôt. . Mabillon rapporte à la même date un diplôme du comte Eudes, contre-signe par un nombre considérable de prélats et de seigneurs, au nombre desquels figure le trésorier Gaunilon ^ Vers le même temps, suivant dom Ëtienn^ Housseau, Gaunilon est un des témoins choisis par Tarchevêque Arnoul, réprimant de graves désordres qui avaient eu lieu récemment dans une procession solennelle chez les religieux de Marmoutiers'. Peu de mois après Télection d* Albert, abbé deMarmoutiers, selon Martène, c'està-dire vers Tannée 1035, Gaunilon souscrit une charte du comte Eudes relative à la concession d*une prairie appelée Mercuriolus. Son ndm se présente encore après celui du roi Henri, c'est-à-dire vers la même année, dans un titre du comte Eudes concernant Téglise de Chilziacus*. Enfin nous retrouvons notre célèbre trésorier dans une pièce où sa délicatesse est mise en cause. Les moines de Harmoutiers viennent à la cour du comte, et lui demandent justice contre le trésorier Gaunilon, et contre le prévôt Warin, ou Guénn, les accusant d*avoir usurpé divers droits
* Gailia christiana, t xiv, Instrum,^ col. OS.
^ Collection d* Anjou et de Tottraine^ t. ii. Bibliothèque impériale, manuscrits.
* Martène, Preuves de CMstoire deMarmoutiers, t. i.
de leur abbaye : et, ce qui ajoute à la gravité du cas, le comle condamne Gaunilon el Guérin, qu'il juge coupables, . à réparer le dommage dont se plaignent, les moiDes^ Recueillons, en outre, de la même pièce ce renseignement ^particulier; que Gaunilon, après avoir été simultanément prévôt et trésorier de Saint-Martin, avait été remplacédans la prévoie.
Il faut raconter maintenant en quelles circonstances Gauthier et Gaunilon furent dépossédés de toute la puissance qu'ils avaient dans la ville de Tours, et des fiefs considérables dont ils étaient les tenanciers.
Le comte Eudes mourut en 1037, tué près de Bar-le- Duc, dans un combat qui devait lui livrer, s'il avait été viclorieux, le royaume de Bourgogne. Théobald, ou Thibauld, son fils, lui succéda dans les comtés de Blois, de CUampagnc et de Tours. Mais celui-ci ne posséda pas longtemps la Touraine. En l'année 1044, fait prisonnier dans une sanglante rencontre avec Geoffroy Martel, comlo d'Anjou, il servit contraint d'abondonner, comme prix de sa rançon, Tours, Chinon, Langeais, ses places fortes. Gauthier et Gaunilon étant du parti des Blaisois, furent vaincus avec leur chef, et les Angevins s'emparèrent de
4 Martène, Preuves de l'histoire de Marmoutiers^ t. i.
GAUNILON 209
leurs biens. Une charte de Marmoutiers nous fait le récit de cet événement*. Faut-il toutefois conclure des termes de cette charte que Gaunilon cessa d*ôtre trésorier de Saint-Martin, en même temps que Gauthier proviseur de Tours? Martène parait le croire. 11 nous est prouvé que Gaunilon conserva, dans la disgrâce de sa famille, et sa trésorerie de Saint-Martin et sa seigneurie de Montigni. Cette preuve nous est fournie par un titre dont nous allons traduire le préambule :
« Tout fidèle étant persuadé qu'une autre vie remplacera » cette vie, et qu*aprës la mort, les méchants et les bons » auront en partage, suivant leurs mérites, ou les tortures » ou la gloire, personne ne doit entièrement se consacrer » aux choses temporelles : le sage est celui qui, les yeux » fixés, dès le siècle présent, sur ce qui peut lui être réservé » dans le siècle futur, se dépouille durant la vie pour rece- » voir au sein de la mort. Qu'ainsi donc ceux que Dieu a
* « Cum civitatem Turonum cornes Gausfridus cepisset, habitatoribus maxima ex parte, et illis potissimum qui alîquid esse yidebantur, expulsis» antiqu© posiessiones noTos accepere possessores, et alteronun honores... Unde factum est ut quidquid eatenus Gualterius et filius ejus Gaunilo, thesaurarius, ex dono comitis Odonis filiique ejus Tetbaldi tenuerant, cornes Gausfridus cuidam praeposito suo, Airardo nomino, tradidit. » (D. Housscau, Collection (V Anjou et de Tourainc. t. II.)
» pourvus de richesses terrestres en distribuent une part » aux pauvres, pour racheter les péchés qu'ils ont commis » en les amassant, et pour conquérir, en outre, la récoifr- » pense éternelle. C'est pourquoi moi, Gaunilon, trésorier
> de Saint-Martin, aux religieux qui, dans le monastère
> de Marmoutiers, servent Dieu et saint Martin, je concède » une église construite en Fhonneur de scdnt Hilaire près
> de mon château de Montigni, avec sa d!me, son offrande » et tout ce qui est attenant à cette église ^.. »
A la fois autorisée par le comte Geoffroy, maître de Tours, et par le comte Thibauld, dont le seigneur de Montigni n'a pas cessé d*étre le vassal, cette importante donation de l'église de Saint-Hilaire-sur-Terre est donc postérieure h la commune disgrâce de Gauthier et de Gaunilon son fils. Cependant le donateur est encore appelé dans le titre trésorier de Saint-Martin.
Il abdiqua lui-môme sa trésorerie, quand, renonçante toutes les choses temporelles, il embrassa la vie monastique dans Tabbaye de Marmoutiers. D'accord sur ce point avec tous les historiens, Marlène nous parle de sa conve^ sion, mais sans en marquer la date. Elle doit avoir eu lieu quelque temps avant l'année i 064. Robert le Bourguignon,
1 Preuves de Phistoire de Marmoutiers^ t, i.
GAUNILON 241
fils d'Adèle comtesse de Nevers, et par conséquent neveu du roi Henri, visitant Marmou tiers avec sa femme Hadvise, dame de Sablé, y est reçu par Albert et par Gaunilon, qui Passocient aux prières de leur congrégation, et obtiennent de sa reconnaissance l'abandon de quelques péages. Or c'est en l'année 4 064 que prit fin la longue administration d'Albert. Quelle circonstance décida Gaunilon à faire cette éclatante retraite? On l'ignore. Il est permis toutefois de supj[)0ser que s'il y fut décidé par une vocation tardive pour les pratiques pieuses, ou par quelque besoin de racheter des péchés commis dans le siècle, le goût de la méditation, de Tétude solitaire, ne fut pas tout à fait étranger à sa résolution. Quoi qu'il en soit, il n'abandonna pas seulement, pour se vouer à la vie religieuse, et sa charge et ses biens, mais encore et sa femme, et ses fils, et ses filles, X)mme nous l'apprend une courte notice insérée dans le ;artulaire châteaudunois de Marmoutiers ^ n ne fit, d'ailleurs, en cela que suivre l'exemple de
1 « Donmus Guanilo de Montiniaco, quando factus est monachus, ledit B. Martine et monachis Majoris Monas terii pastionem per omnes KMSOOs snos ad omnes porcos proprîos monachorum, nndecumque delacantor, et decimam yini sui de PronivîUa et sclusam quam yocant totberti Chinocati, concedentibus uxore sua et filiis et filiabus suis. Ii^os rei testes sunt Nivelo filius Garini, Franciscus prœpositus, JoffreloB Major, 6i4temus de Castro Duni. «
beaucoup d*au très seigneurs. Sous le régime abbatial d'Albert, de l'année \ 034 à Tannée 1 06^, MarmouUers regatun grand nombre de ces hôtes illustres : Hervé, vicomte de Blois; Aimeric, son petit-fils ou son neveu; Ives, comte de Laval ; Aimeric, vicomte de Tallemond ; Herlebaud et Eudes de Dangeau ; Gausbert de Lavardin, près Montoire; Rathier de Chartres; Gimon des Loges; Umbaud, Robert et Geoffroi , trois frères, de Yierzon en Berry ; Geoffroi de Cbateauceaux ; Foulque de Boire ; Yves de Martigni ; Gauthier du Pin, etc., etc. A ces exilés du monde, qui en avaient sans doute plus connu les peines que les joies, Tabbaye de Marmoutiers offrait alors non*seulement le repos et la paix» mais encore l'opulence.
De quel côté que le vent Tente, Marmoutiers a cens et rente,
dit un vieil adage. Albert fut un intrépide acquéreur et un habile régisseur d'immenses domaines. Sous son adminir tration longtemps célèbre, ceux de ses moines qui vécurent d'une vie frugale, se l'imposèrent : la règle tombant en désuétude n'obligeait plus.
Suivant une conjecture pleinement justifiée de M. Ch. de Rémusat, Anselme publia son Monologium après l'année
GAUxNILON 213
1070 et avant Tannée 1078. Gaunilon avait donc environ soixante-quinze ans, lorsqu'il entreprit la réfutation de cet cuvrage. Uécrit de Gaunilon est court : il ne nous offre, pour ainsi parler, qu'un syllogisme. C'est l'ouvrage d'un vieillard, qui recule devant la fatigue d'un long travail. Maïs que de sagesse et que d'autorité dans son langage ! Anselme, abbé du Bec, est à son jugement, on le voit bien^ un jeune théologien, brillant, audacieux : il estime son zèle* il admire son talent, mais il blâme son audace, el exprime ce blâme avec autant de modération que de fermeté.
En quelle année mourut Gaunilon? On n'a pas à ce sujet de renseignements certains. Marténe nous le représente assistant en Tannée \ 083 à la dernière heure d'Adhelelme de Semblançai, lui adressant une pieuse exhortation,^ et obtenant de lui d'amples droits, de belles terres, etc., etc. Ainsi Gaunilon aurait vécu près d'un siècle. Mais la do- Dation d'Adhelelme, confirmée par son frère Robert, est inexactement rapportée par Marlène à Tannée 1083; elle est de Tannée 1073, suivant les cartulaires et suivant le Gallia Christiana\ Nous savons donc que la vieillesse honorée de Gaunilon se prolongea jusqu'en cette année
4 T. XIV, col. 208.
1073; mais il ne parait plus ensuite dans aacan titre. D est yraîsemblable qu'il mourut bientôt après.
Les nombreux diplômes qui nous ont permis de retracer la vie bizarre de cet éminent personnage nous parlait encore de plusieurs autres membres de sa famille. Nom ne résistons pas au désir de faire connaître ce qu*ils nom Mt appris à cet égard.
Gaunilon eut des fih ets defiUes, comme le déclare le cartulaire de Cbftteaudun ; mais tout porte à croire qn*!! leur survécut, et qu'il ne laissa pas d'héritiers directs. D avait au moins deux frères : Gauthier et Rathier de Mon* tigni, désignés dans les chartes de Gkiuthier leur père en faveur de Marmoutiers'et de Saint-Julien, ainsi que dans le diplôme de Gaunilon qui concerne Téglise de Saint- Hiiaire. Martëne lui donne, en outre, une sœur nommée Milesinde, qui augmenta le domaine de Marmoutiersde trois arpents de terre situés près de Saint-Barthélemi. Ses neveux et ses nièces, tant du côté parternel que du côté maternel, sont en grand nombre. Nous connaissons Gaunilon, fils de Gosselin, qui confirma l'église de Saiot- Hilaire à Tabbbaye de Marmoutiers, et eut lui-même une fille nommée Adélaïde; Hugues, fils de Rathier, mentionné dans la charte de Saint-Hilaire ; Nihard de Montoire; Gleophas, et un autre Gaunilon, fils de Malrannede Noas-
GAUMLON . 215
re ; Hersinde, fille du même Malranne, femme d*Âdélard tordun; et peut-être une Agnès de Montigui dont il est luestion dans un titre de Harmoutiers de Tannée 4107 ^
^ Les pièces à l'aide desquelles nous avons pu dresser cette généalog^ des collatéraux de notre Gaunilon, nous ont été gracieusement eommumquées par M. de TEstang, dont les scrupuleuses études ont édairci déjà tant de points obscurs dans l'histoire du Maine, de la Toanâne et de l'Anjou.