Sl.\0LLAIiiTÉS ai5ÏUal(jl ES
homme, Rémi d'Âuxerre, venait de fonder à Paris une école bien diiïérente de toutes les autres écoles, et de provoquer par cette fondation même un essor nouveau vers les éludes. Ailleurs on enseigne dans les cloîtres, et sur k$ bancs des écoles prennent place des novices, ou des aspi* raiits au noviciat, à la tonsure, aux divers grades ecclésiastiques: cet enseignement est d'ailleurs distribué par les ordres de Tévéque, de Tabbë, ou sous leur surveillance. Mais la chaire élevée par Rémi est une chaire publique, la première de ce genre dont Thistoire nous parle, une chaire libre, autant du moins qu'au x*' siècle elle peut Tétre, autour de laquelle accourent se ranger des laïques et des clercs de toute robe, qui ne viennent là mériter, gagner aucun titre, mais simplement s'instruire.
Et qu'enseigne Rémi? Sur ce point le témoignage do moine Jean est précis. Rémi lit et commente, nous dit le fidèle et naïf biographe, la Dialectique exposée par saint Augustin à son fils Adéodat, et le traité des Sept Arts libéraux de Martianus Capella. Cette Dialectique de saiat Augustin, ou, sous son vrai titre, le traité des Dix Catégories, est un ouvrage apocryphe. Mais, si Ton écarte les noms supposés de saint Augustin et d' Adéodat, ce petit livre est un abrégé clair, substantiel, des Catégories d'Aristote. On n'a retrouvé jusqu'à cejour, sous la poudre de
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nos bibliothèques, aucune glose de Rémi sur le traité des Dix Catégories; cependant on ne peut douter qu'il ait fait usage de ce précieux manuel. Jean Taifinne» et, d'ailleurs, nous en possédons un ample commentaire, qui est du maître de Rémi, saint Heiric d'Auxerre. Le moine Jean Domme aussi fort à propos Martianus Capella parmi les anciens auteurs interprétés par le docte Rémi. Plusieurs exemplaires de Tinterprétation de Rémi sont dans nos maios, et Ton peut y remarquer des emprunts considérables faits à Jean Scot Érigëne. Nous connaissons donc renseignement de Rémi : il comprend le trivium et le quadrivinm, les trois arts et les quatre sciences. G*est, snivant la méthode du temps, un cours complet de philosophie, et, qu'on l'entende bien, de philosophie profane, puisque ni le faux Augustin, ni Martianus Capella, ni même Heiric, Jean Scot, Rémi, dans leurs gloses, ne parlent de la religion chrétienne et de ses dogmes. * Ainsi, fuyant les chanoines de Saint-Martin qui lui défendaient la lecture des Pères, Odon est venu chercher bien loin nn maître de logique, qui whreûent d'Aristotc, de Porphyre, et qui, pour interpréter les jeux d'esprit bizarres et toujours obscurs des Noces de Mercure et de la PhUologiCf disserte devant ses auditeurs sur les poétiques arcanes de la mythologie grecque. La fréquent^llloii des
Pères pouvait-elle être aussi redoutable ? Nous pensons qu'elle pouvait Têtre bien davantage. La doctrine des Pères offre sur les points même les plus importants de manifestes contradictions. Pour ne pas se laisser entraîner vers ce qu on appelle Terreur, en lisant saint Clément, Origène, saint Augustin, il ne suf&t pas d*avoir une sincère piété ; il faut encore avoir acquis Texpérience qui distingue, admet, rejette, ou, sans rejeter, sans faire cette injure à une sainte mémoire, sait entendre les choses comme il semble utile qu'elles soient entendues. La plupart des hérésies ont quelque Père pour auteur. Mais, pour nos docteurs du x® siècle, la séparation est complète entre la théologie chrétienne et la philosophie profane. Un ^eul a osé les confondre. C'est Jean Scot Ërigène. Or, plusieurs siècles s'écouleront avant que les plus zélés tuteurs de Forthodoxie arrivent eux-mêmes à le comprendre. Au x® siècle, la logique d'Aristote, car on ne connaît encore ni sa philosophie naturelle, ni sa métaphysique, est une étude presque sans péril. Odon avait donc été saisi d'une vaine terreur, quand il avait pris Virgile pour un serpent. Mais alors il était bien jeune. L'âge a formé son jugement; et maintenant il sait discerner où commencent, où finissent les divers domaines de la science. A la philosophie profane il dAJM(dera quelle est la nature des choses subalternes;
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sur les choses supérieures, sur les choses divines, il interrogera Dieu lui-même, ou ses envoyés, ses prophètes. Il peut désormais, éclairé par les leçons de Rémi, revenir h Virgile, puisque Aristote lui- môme est incapable de troubler sa foi.
Ses études achevées, Odon s'éloigne de Paris. C'est une Tille déjà bruyante, qui n'offre pas d'assez tranquilles re^ traites pour la méditation. Odon retourne à Saint-Martin. Les cloîtres de Saint-Martin sont eux-mêmes trop frtquentés. Après une suite d'années consacrées à lire des livres, k entendre des maîtres, Odon veut enfin être seul, penser et prier. Ne distinguons pas. Chez les mystiques sincères, la prière et la pensée sont une môme chose. Odon partage entre les pauvres ce quMl possède, et se retire, assez loin Je l'abbaye, dans une étroite cellule dont il défend l'accès ^ tout visiteur importun. Son lit est une natte de jonc, sur laquelle il s'étend tout habillé lorsqu'il a besoin de sommeil. Pour sa nourriture de chaque jour il se contente l'une demi-livre de pain, et de quelques fèves : contre le naturel des Francs, extra naturam Francorum, ainsi s'exprime l'Italien Jean, il boit à peine. La nuit, il se rend au tombeau de saint Martin, à deux milles environ de sa cellule, emportant avec lui ses tablettes. Cette excessive frugalité, cette solitude absolue, ne seraient pas saines
pour tous les corps, ; our toutes les âmes. Mais la native vigueur du jeune anachorète se platt à braver les plus rades épreuves, et les surmonte. Il possède, d'ailleurs, dans son réduit, une riche bibliothèque: cent volâmes, dit-on; grande richesse, en effet, pour ce temps! et, séparé des vivants, il peut à toute heure du jour s'entretenir avec d'illustres morts, saint Augustin, saint Jérôme, saint Grégoire, ses auteurs préférés.
Combien de mois dura la retraite d'Odon? On ne le dit pas ; mais les faits que l'on rapporte prouvent que les chanoines de Saint-Martin réussirent à le ramener près d'eux. L'auteur du Gesta Consulum Andegavensium assoire qu'Odon remplit à Saint-Martin les fonctions d'écolàtre*. Nous ne tenons pas ce témoin pour authentique. Suivanl le Chronicon Turoncnse Magnum, suivant Sigebertet d^autn's annalistes, les chanoines de Saint-Martin le nomim^rtM\t simplement grand-chantre de leur église: ceqoe l^anUl confirmer répitht^te de rnusicus, si souvent m^ pKn'iV innir di^fitinjuer Oion de tous ses homonymes. Ces! à l\iris» sous la discipline de Rémi, qu'il avait appris Ia musi.jihv Oaus s;\ gK^so sur >r-rîi:iaus Capella, Rémi tnMti!^ kW ivi art oû hontaie expèrixentè.
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On ne pouvait remplir à l'abbaye de Saint-Martin aucune charge claustrale sans être chanoine. Odon s'était donc fait admettre au nombre des clercs honorés de ce titre. Mais il ne tarda pas beaucoup à le rejeter pour deyenir moine.
C'est bien à tort que l'on se représente ces pieux docteurs du moyen âge comme des gens tranquilles, indolents, acceptant la vie comme elle leur est offerte, et résignés à tracer chaque jour le même sillon. Us sont, au contraire, actifs, ardents, ne sachant rester en place, et formant toujours de nouveaux desseins. Dans Tordre religieux comme dans l'ordre civil, l'individu peut tout ce qu'il ose, et it ose beaucoup : comme il sent à peine l'étreinte du lien social, iln'a pas besoin, pour s'en dégager, d'un grand effort
Ayant donc résolu de changer de robe, Odon se rend aux confins de la Bourgogne, dans l'étroite vallée de Baume, où l'abbé de Cluni, Bernon, avec le consentement du roi Raoul, venait de rétablir la vie religieuse, sous la règle de saint Benoit.
Le diplôme de Raoul qui confère à Bernon la celle de Baume est de l'année 904, et la restauration de cet antique monastère était depuis quelque temps achevée, lorsque Odon y arriva. Nous pourrions donc, par conjecture, pla-
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cer cet événement à Tannée 909. Hais ici toute conjecture est superflue. En effet, le moine Jean conflrme cette date même, en disant qu*Odon venait d'atteindre sa trentième année, lorsque Bernon Taccueillit. Cet accueil fut d*aatant plus honorable pour Odon, que les moines, rivaux des chanoines, devaient s*applaudir de son éclatante conve^ sion, et que d*ailleurs il entrait à Baume avec un opulent bagage, ses cent volumes, trésor bien digne d'envie.
Bernon s'empressa de le préposer à la direction de l'école claustrale. Quelque temps après il lui fit conférer les ordres par Turpion, évoque de Limoges. Odon les refusait par modestie ou par goût pour Findépendance, mais on ne tint pas compte de son refus. Voilà donc Odon moine et prêtre, assujetti, par conséquent, à des devoirs qui lui imposent la vie sédentaire. Il habite le cloître de Baume, y partage son temps entre l'étude, la prière et l'observation des minutieuses pratiques de la règle bénédictine. Sur celte époque de sa vie les anciens biographes se taisent, ou nous racontent des détails qui nous sont indifférents. Mais en l'année 926, Bernon, averti de sa fin prochaine, le désigne aux suffrages des moines de Cluny comme son plus digne héritier.
Ne suivons plus le moine Jean, mais le cartulaire authentique de la célèbre abbaye. Odon, second abbé de
Cluny, devient un grand réformateur. De nombreux diplômes nous parlent de son administration vigilante, éclairée. Que des moines ou des seigneurs laïques osent enfreindre ses ordonnances , ou porter la main sur les biens de sa maison, il s'arme de son droit, poursuit, atteint,*frappe ses ennemis. Sous le gouvernement du sage et savant Odon, Fécole de Cluny, devenue la plus célèbre des Gaules, envoie partout des moines, des régents, des abbés. Il existait entre les monastères bénédictins des dissidences sur les prescriptions de leur règle commune. Odon donnant à Cluny de nouveaux statuts, jette ainsi les fondements de cette rigide observance, qui fut pratiquée bientôt après, non-seulement dans les Gaules, mais encore en Espagne, en Italie, à Rome même, en diverses abbayes de fondation ancienne ou récente, dont Cluny devint et le séminaire et la métropole. Bientôt il n'est plus permis à Fabbé de Cluny de rester au milieu de ses moines. Des évoques le mandent avec instance, imposant à son infatigable zèle la restauration de monastères où s*est introduit le désordre. Les papes l'appellent en Italie, réclamant sa médiation dans leurs débats avec les rois. Les rois euxmêmes lui conflent le règlement de leurs propres affaires. Il n*y a pas, dans toute la chrétienté, un nom plus vénéré que le sien; il n'y a pas une autorité plus considérable
que la sienne dans les conseils de l'Église et des prinees. Durant un de ses voyages en Italie, il fat atteint & Rome même d*une maladie qu*il jugea mortelle. Demandant alors au Seigneur, comme faveur dernière, la permission de visiter encore une fois le tombeau de Saint-Martin, il se fit transporter à Tours, où il fut reçu dans l'abbaye de Saint-Julien. C'est là qu'il mourut le iS novembre. Tan huitième de l'empereur Othon et le septième du roi Louis, suivant le Chronicon Turonense Magnum ; c'est-à-dire l'an de Jésus-Christ 943. On nous a transmis des détails touchants sur les derniers moments de cette noble vfe. Odon est sur le point de mourir. Auprès de son chevet funèbre se tient pleurant un des plus célèbres pontifes de l'église de Tours, Théotolon. « Écarte ces larmes, lui dit » le saint homme ; sans aucun doute une place est destinée » dans les célestes demeures, après le décès de la chair, à » ceux qui, dans ce pèlerinage plein de labeurs et de » misères, se sont montrés les fidèles serviteurs du Christ:
Mors mihi quando datur, requies non pœna paratur >. »
En effet, pour de tels hommes, il n*y a de repos que dans la mort. La tradition a mis Odon au nombre des
^ Chroniques de Touraine, p. 220.
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saints. Qui oserait la contredire? De môme qu'elle a un culte pour tous les dieux, la philosophie a des hommages pour ces héroïques confesseurs de toutes les religions, canonisés dans tous les âges par la reconnaissance populaire.
Nous parlerons maintenant des ouvrages authentiques de saint Odon, et de ceux qui lui ont été faussement attribués.
Odon avait écrit dans sa jeunesse un Commentaire sur le livre des Rois. Il nous l'apprend lui-môme, comme l'ont remarqué les auteurs de VHistoire Littéraire, dans un autre de ses ouvrages. Mais aucun des anciens bibliographes n'a mentionné ce Commentaire, et, s'il n'est pas perdu, il gît sans nom dans quelque recoin inexploré de nos bibliothèques.
Deux ans après, tandis qu'Odon résidait encore près des chanoines de Tours, ceux-ci le prièrent de composer pour 'eur usage un abrégé des Morales de saint Grégoire sur ^ob. n refusa d'abord : mais durant une de ses courses fioctumes au tombeau de saint Martin, il s'endormit, et, ï^ns un songe, il vit saint Grégoire lui-môme qui lui Commandait de remplir le vœu des chanoines. Ce qu'il fit. I^om Martin Marrier^n'avait encore découvert aucun ma- ^^scrit de cet abrégé des Morales , lorsqu'il réunissait, dans
le Bibliotheca Cluniacensis, les œuvres éparses de saint don. II Ta publié séparément, quelques années plus tard, en 4 617. Ensuite, on Ta introduit dans le tome XVII de la Bibliothèque des Pères^ édition de Lyon. Cet abrégé ne contient que des phrases empruntées à Toriginal. Aussi l'auteur lui a-t-il donné lui-même le titre modeste d'Excerptio. C'est, en effet, ainsi qu'il est intitulé dans le volume 2455 de Tancieh fonds du Roi, manuscrit du XII* siècle : Excerptio S. Oddonis, Cluniacensis ahhatiSt inMoralibus Job. Il est donc pour nous dépouvu d'intérêt, puisqu'il ne nous offre l'occasion d'apprécier ni l'expérience acquise par Odon à l'école de Rémi, ni le tempérament de son génie, ni même son style.
Nous commençons à le connaître dans ses Antiennes et ses Hymnes. Parlons d'abord des Antiennes. Dom Marrier en a publié douze, en l'honneur de saint Martin, qui ont été reproduites dans la Bibliothèque des Pères. Elles ont été célèbres. Suivant Nalgod et Udalric, écrivains du XII® siècle, on les chantait encore de leur temps dans presque toutes les égUses. Cependant, les auteurs de V Histoire Littéraire « n'y découvrent rien, disent-ils, qui puisse » justifier le cas qu'on en a fait. » C'est un jugement qui nous causerait une grande surprise, si les auteurs de V Histoire Littéraire^ trop imbus des préjugés critiques
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du XVIII® siècle, n'avaient pas rendu beaucoup d'autres arrêts du même genre, que notre siècle n'a pas confirmés. Voici donc ces Antiennes :
«Saint Martin, sachant longtemps à l'avance l'heure » de son trépas, rassembla ses disciples et leur annonça » que sa fin était proche.
» Voilà que tout à coup les forces de son corps com- » mencèrent à l'abandonner. Alors on entendit les pleurs, » les sanglots des disciples, qui, tous, priant et gémis- » sant, disaient : — «Pasteur, n'abandonne pas tes brebis.
» Nous savons, ô Père, que tu es impatient de monter » auprès du Christ. Mais puisque ta récompense là-haut » est assurée, Père, prends en pitié tes enfants, et ne les » délaisse pas encore. »
— « Seigneur, bien que j'aie jusqu'à ce jour assez com- » battu, je servirai sous ton drapeau tant que tu l'ordon- » neras : mais si tu veux épargner ma vieillesse, tu me » rendras heureux en veillant toi-même sur ces enfants » pour lesquels je crains. »
» Et il contraignait ses membres affaissés par la fièvre » à faire le service de son âme, et, étendu sur la cou- » verture de son lit, ce noble cilice, ne daignant plus » même regarder la terre, il soupirait de tout son être » après le ciel.
— « Laissez-moi, disait-il, voir le ciel, afin que mon » esprit s'élève vers le Seigneur. L'ennemi ne trou- » vera rien en moi, mais je serai reçu dans le sein » d'Abraham.»
» Or, au milieu de la nuit consacrée au Seigneur, il » quitta la terre. Les habitants du ciel vinrent à sa ren- » contre. Des voix furent entendues dans les hauteurs de » l'espace; et, plus transparent que le verre, plus blanc y> que le lait, le saint homme parut bien, même sods » son enveloppe charnelle, la perle des ministres du Sei- » gneur.
» Ceux qui étaient présents furent témoins de sa » glorieuse admission dans la phalange des glorifiés; car » sa chair, qui avait toujours été couverte de cendre, » resplendit tellement qu'au sein même de la mort elle » offrait le spectacle d'une éclatante résurrection.
» Présente est la foule des moines et des vierges. Ceux- » là le pleurent même dans sa gloire. Ils comprendraient » qu'il serait plus opportun de se réjouir, si leur vive » douleur écoutait la raison.
» Qu'on ne dise pas que ce sont là des funérailles: » non, c'est un triomphe ; car, même après son trépas, » le pasteur menait encore la troupe de ses disciples, qui, » sous sa conduite, avaient vaincu le monde ; et, suivant
y> son corps jusqu'à la tombe, ils chantaient en pleurant :
» — Martin, astre aux puissants rayons, illumine les » autres constellations de l'éclat de ses vertus. On Ta vu, » sur cette terre, accomplir seul les œuvres diverses de }» plusieurs : aussi, du consentement de tous les saints, » va-t-il se mêler à la légion des apôtres et des prophètes.
» vraiment bienheureux ! vraiment ineffable modèle » de piété, de miséricorde, de charité ! Ainsi que, sorti » des entrailles mômes de ces vertus, tu as toujours vécu » tout entier dans le Seigneur, sois-nous ainsi toujours » présent, jusqu'à la fin des siècles ! »
Telles sont les douze Antiennes sur saint Martin qui n'ont pas été jugées dignes d'estime par les auteurs de YHistoire Littéraire. Comme il s'agit ici d'une œuvre poétique, et qu'on est toujours indulgent, en poésie, môme pour les plus étranges caprices du goût, nous ne dissimulerons pas que nous trouvons dans ces Antiennes de l'invention, le genre de lyrisme propre au sujet, de nobles et touchantes images, et qu'elles nous paraissent, en un mot, supérieures à la plupart des poèmes du môme genre que nous devons aux modernes.
Les Hymnes d'Odôn n'ont pas toutes été conservées. Suivant le moine Jean, il en avait composé trois sur saint Martin, et nous n'en possédons que deux, qui ont été pu-
bliées Tune dans la Bibliothèque de Clu/ny^ l'autre dans les iinna/e^ de Habilion, t. III, append., p. 74 S. Nous trouvons encore dans la Bibliothèque de Cluny une hymne d'Odon sur Marie Madeleine et des vers sur rEucharistle. Les vers d*Odon sont des vers du x^' siècle, où toutes les règles sontviolées, même celles de la quantité. Les Hymnes sont des proses rimées, habilement accommodées, nous n'en doutons pas, aux exigences de la musique, mais, d'ailleurs beaucoup moins dignes de remarque, à notre sens, que les Antiennes. L'esprit d'Odon semble n'être plus inventif, dès qu'il est gêné par quelque contrainte.
Les Antiennes, les Hymnes, autrefois notées, de Saint Odon, et notées par lui-même, nous amènent à parler d'un Dialogue sur la Musique qu'on a coutume de lui attribuer. Montfaucon et Sainte-Palaye déclarent l'avoir retrouvé transcrit sur d'anciens vélins dans plusieurs bibliothèques d'Italie. Sur ces témoignages les auteurs de Y Histoire Littéraire de la France aflSrment à leur tour qu'Odon de Cluny a composé un Dialogue sur la musique, que ce Dialogue n'a pas encore été mis en pleine lumière par la presse, mais qu'il en existe des exemplaires écrits à la main. C'est une affirmation que nous avons contrôlée. En effet, le Dialogue signalé par ' Montfaucon, par Sainte-Palaye, nous a été conservé. Il
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. n'est même plus inédit : la presse en a multiplié les exemplaires. Mais convient-il de l'attribuer à Odon de Cluny.^ Comme nous espérons le démontrer, cette attribution est chimérique.
Voici deux manuscrits conformes à ceux qui nous sont indiqués par Sainte-Palaye et par Montfaucon. Le premier, dans le volume du Roi, qui présente le n® 7369, est un manuscrit du xvi® siècle, dont tel est le titre : « Incipit liber Enchiridion, qui fuit compositusa domno Odone, abbate, qui fuit peritus in musica. Alii dicunt Dialogorrnn librum^ eo quod inter Discipulum et Magistrum fuit compositus, et Discipulus quidem Magistrum interrogat. » Ce titre semble, il est vrai, mettre Fouvrage au compte de notre Odon. On le désirerait toutefois plus court et plus clair. 11 n'y a peut-être pas un monastère qui n*ait eu, durant le moyen âge, un ou deux Odon pour abbés. Ce nom était alors autant usité que, de nos jours, il Test peu. Quand donc Fabricius place sans di£Sculté Y Enchiridion parmi les œuvres d'Odon, abbé de Morimond , docte écrivain du xii® siècle , il se trompe peut^tre. Cependant le titre que nous venons de citer intégralement ne le contredit pas. Venons à nôtre second manuscrit. Il appartient aussi au fonds du Roi, sous le n* 72H ; mais il est plus complet et beaucoup plus an-
cien que le premier, puisqu'on peut Tattribuer an xu^aècle. Le titre porte : « Incipit liber ^ qui et Diahgus dicitur, a domno Odone compositv^ succincte^ decenkr atque honeste, ad utilitatem legentium coUectus.^ C*est d*après ce manuscrit que Martin Gerbert a publié l'ouvrage dans son recueil intitulé : Scriptores Eccksiastici de Musica, tome I, page S54 . Mais, qu'on k remarque, [plus prudent que les auteurs de VHistoin Littéraire^ l'éditeur allemand ne nous donne pas cet ouvrage comme ayant été composé par Odon, abbé de Clunj. Il ne s'agit ici pour lui que d'un certain Odon, un simple moine. Le titre du manuscrit publié par les soins de Ge^ bert élargit beaucoup, il est vrai, la base des conjecture», le domnus Odo de ce titre pouvant désigner indifféremment un moine, un chanoine, un abbé, Grorbert croit môme démontrer par une preuve très-forte que l'auteor du Dialogue sur la Musique était un régulier subalterne. A la suite du titre vient, en effet, une préface en forme de discours, où l'éditeur remarque que l'auteur parle en ces termes à ses très-cher s frères : De vestris predbus confidens et commu/nis patris prmcepta sùsdpiens, hoc opus intermittere nec volo^ nec valeo. Or, selon Gerbert, le père commun d'une congrégation de frères est un abbé. Pour obéir aux «rdres d'un abbé,
Fauteur du Dialogue n'était donc rien de plus qu'un moine. Cette conclusion semble rigoureuse. Cependant elle ne Test pas. Un "manuscrit fort ancien de la bibliothèque de Troyes, sous le n<» 2142, nous présente le Z>mlogue avec ce titre où reparaît Yabbé Odon : Oàonis abbatis Regulm de Musica Arte. Et ce titre n'est pas, comme l'a pensé Gerbert, manifestement contredit par les termes allégués de la préface. Tout archimandrite cistercien, comme, par exemple, Odon de Morynond, avait pour père l'abbé de Citeaux. Mais, en ce qui regarde l'abbé de Cluny, la critique de Gerbert est bien fondée, puisqu'il n'avait pas de supérieur. Ainsi, nous pouvons déjà tenir pour vraisemblable que le Dialogue sur la Musique n'a pas été composé par Odon de Cluny. On va maintenant voir cette vraisemblance confirmée par un autre passage de la même préface. S'adressant toujours à ses très-chers frères, Odon leur rappelle qu'habitant au milieu d'eux, vobiscum posituSy il a formé dans leur monastère des enfants, des jeunes gens, à la pratique du chant; et il ajoute que ce monastère est sous l'invocation de la Vierge Marie : « Ad honorera Dei ac sanctissimm genitricis ejus Mariée, in cujus venerabili cœnobio fiebant....^ Or, ni l'abbaye de Tours, ni celle de Baume, ni celle de Cluny, ni celles de Massai, de Fleury, tour à tour habitées,
gouvernées, ou, du moins, visitées par notre Odon, clerc séculier, moine ou abbé, n'avaient la Vierge Marie pour patronne. Quelques historiens prétendent, il est vrai, qu'il eut encore pour son gouvernement Fabbaye de Bourgdeols en Berri. Mais les auteurs du Gallia Christiana ne se rangent pas volontiers à leur avis, et préfèrent distinguer l'abbé (}e Bourgdeols de son homonyme et contemporain l'abbé de Cluni. Enfin le texte du Dialogue nous offre le passage suivant, dans une réponse du maître au disciple : « Sœpe unius tocis dissimilitudo modum mutare compellit. Ut antiphona hmc beatum Ponlificenii cum inprincipio et in fine secundi modi esty propter illius tantum vocis elevationem, ubi dicit Martine, in primo tono a domino Odone curiosissime est emendata ; itemque in antiphona Domine, qui operati sunt. > Or cet Odon désigné par l'auteur du Dialogue comme ayant modifié l'annotation tonique de l'antienne où se trouve l'invocation Martine, est justement notre abbé de Cluny. Nous rapprenons du moine Jean. Celui-ci nous raconte, en effet, que son vénérable maître, tous les soirs et tous les matins, chantait ces mots de la prose notée : Martine, o pie, quam pium est gaudium de te; Martine, etcœt. Si ioncle'Dialogue sur la Musique a été composé par l'abbé ,de Cluny, il s'est lui-même ciliî,
il s*est loué de sa main, ce qui est tout à fait contraire aux habitudes modestes des écrivains religieux du moyen âge. De tout ce qui précède il est certainement permis de conclure que les auteurs de YHisioire Littéraire ont mal à propos attribué YEnchiridion ou Dialogue sur la Musique^ à saint Odon, abbé de Cluny.
Cependant il paraît en même temps établi, tant par le témoignage de l'anonyme de Molk, écrivain du xii' siècle, que par la citation que nous venons d'emprunter au texte de YEnchiridion^ qu'Odon, abbé de Cluny, surnommé de son temps le Musicien, a composé pour l'usage des écoles claustrales un traité quelconque sur la musique. . Aussi Martin Gerbert a-t-il cru pouvoir publier sous son nom (Scriptores ecclesiastici, 1. 1, p. 247), un opuscule de cette nature, d'après un manuscrit du mont Cassin, où il porte ce titre barbare : Tonoraper ordinem^ cum suis differentiis , quos habemus honorifice emendatos et patefactos a domno Ûddone^ religioso abbate^ qui fuit peritus in arte musica. Voici, en effet, un passage du Tonora, qui paraît répondre à la citation môme de YEivckiridion : Nullus putet quod omnes antiphonœ in srio pnncipio se conveniant cum initio psalmi : major em ^utem partem antiphonarum in fine volunt sibi inei- P^npsalmum; sicut antiphona beatum Pontiflcem
quam muUi faciunt de sectmdo tono; sed faUunt^ cum sit de primo et de septima différencia. La conjecture de l'éditeur semble donc fondée. Nous possédons un opuscule d*Odon de Cluny sur la musique ; mais ce court traité n*estpas le célèbre Dialogue que les bibliographes ont coutume d*inscrire au catalogue de ses œuvres.
C^était un choix à faire entre deux ouvrages revêtus do même nom. Une di£Sculté semblable nous est donnée à résoudre à l'occasion de la Yie de saint Gérauldy eomU d'Aurillac. Nous avons, en effet, deux vies du méine saint, Tune et l'autre sous le nom du même auteur.
L'annaliste Adhémar parle ainsi de Turpion, évéque de Limoges : « Ttirpio Odonem^ abbatem Cluntacensis cœnobii, summe excoluit; qui Odo reverenditsimus, Turpione rogiiante, Yitam S. Geraldi edidit, > Une chronique d*Aurillac, citée par les Bollandistes, rapporte le même fait avec des détails encore plus précis: « Oddo^ venerabilis abbas tertius Auriliacensif et C/i*niacensis, rogatus a Turpione^ Lemovieensi episeopo, et ab Aymone, Tutelensi abbate, descripsit vitam B. Geraldi. » En effet, la Bibliothèque de Cluny nous offre une ample vie de Saint Gérauld en quatre livres; avecijes préfaces, dans lesquelles nous lisons les noms deTurpiou, évoque de Limoges, ainsi que d'Aymon, abbé de Tulle,
auxquels Odon, abbé de Cluny, dédie Touvrage entrepris à leur prière. La même Vie se trouve sous le nom de saint Odon dans le recueil de Surius. Les derniers continuateurs de Bollandus viennent de l'imprimer à leur tour, à la date du 43 octobre. Enfin, le même ouvrage, ainsi que nous rapprennent les auteurs de VHistoire Littéraire, a été deux fois traduit en français, comme présentant plus dlntérêt que tant d'autres vulgaires légendes.
n est en effet intéressant, puisqu'on y trouve des récits historiques sur les troubles de l'Aquitaine, au ix® siècle, et de curieux détails sur les mœurs des seigneurs, de leurs serfs, et sur leurs mutuels rapports. Mais ces détails, ces récits ne sont plus dignes de foi, si l'auteur du livre n'est pas Odon de Cluny. Voilà le problème. Voici maintenant nos objections contre l'authenticité de l'ouvrage. Nous ne connaissons de cet ouvrage qu'un exemplaire manuscrit, conforme à l'édition donnée par dom Marrier. Ce manuscrit, qui porte le n^ 653 dans le fonds de Saint-Victor, est du xv« siècle. II est donc dépourvu de toute autorité. D'autre part, les manuscrits 5301 et 3783* de l'ancien fonds du Roi, volumes du x« siècle, nous offrent sous le nom d*Odon une vie de saint Gérauld beaucoup moins considérable, que nous retrouvons, en outre, dans le n® 3809 (A) du même fonds, volume du xiv« siècle. Odon
a-t-il composé deux fois la même vie? A Tuo et à Taatre ouvrage sont annexées de verbeuses préfaces. Odon aurait d'autant moins manqué de rappeler son premier travail dans le second, qu'ils sont l'un et l'autre adressés aux mêmes personnages, Aymon et Turpion. Cependant, l'un de ces ouvrages est évidemment copié sur Tautré. Dans le plus considérable se retrouve, presque sans changements, le texte entier du plus court ; mais dans celui-d manquent des chapitres, des narrations étendues, que nous lisons dans celui-là. Il s'agit donc de savoir si la Vie de saint Gérauld. publiée par Marrier, est l'écrit original de saint Odon, abrégé dans les manuscrits du Roi que nous avons désignés, ou si ces manuscrits nous présentent l'ouvrage authentique, ampUfié dans le manuscrit de Saint-Victor et dans l'édition de Marrier. Remarquons d'abord quel'abréviateur, ou ramplificateur, est un faussaire. En effet, les deux ouvrages commencent par deux épîtres dédicatoires absolument différentes. Voici quelques phrases de celle que nous offrent les manuscrits dn Roi:
« ReverendopatrietdomnoAimoniabbatit consertus » fratrum et minimus abbatum Oddo^ perpetuam sdvr » tem in Domino. RogaveraSy pater, tma cum domno » Turpione, episcopo^ necnon et aliis non paucis nobi-
» libus viriSf ut de vita vel miraculis domni Geraldi » aliquid scriberem. Quod ego quidem primo distuli, » pariim quia res propter suam novitatem mihi incerta » videbatuVf partim^ fateor, quia timebam et adhuc ti- » meo ne forte ista relatio per me convenienter édita > nonfuisset.... »
L'auteur de cette épître déclare donc en des termes très-précis que saint Gérauld vient de mourir, et que personne n'a pris soin encore d'écrire sa vie. Or le manuscrit auquel nous empruntons ces lignes étant de Tâge même de Tabbé de Cluny, suppose-t-on quelqu'un assez audacieux pour avoir fabriqué cette compilation, ornée d'une dédicace frauduleuse, sous les yeux mêmes de saint Odon, ou de ses nombreux disciples ? C'est une supposition impossible, il n*y a donc pas eu d'abrévlateur. C'est l'amplificateur qui est le faussaire. Il importait de vériQer ce point de critique. En effet, des longs"récits que nous trouvons dans le premier livre de la Vie de saint Gérauld publiée par Marrier il n'y a pas une phrase, pas un mot, dans la vie du même saint écrite par Odon lui-même. On ne saurait donc les introduire avec confiance dans une histoire de l'Aquitaine, les faits auxquels ils se rapportent n'étant pas attestés par un témoin digne de foi. Un dernier mot sur cette Vie de saint Gérauld» Avant
la fondation de Févêché de Saint-Flour, fondation qui eut lieu dans les premières années du xiv® siècle, la ville d'Aarillac, patrie du comte Gérauld, élaitdu diocèse de Cahors. Or les deux narrateurs, parlant d'un voyage que Gérauld fit en Italie, disent qu'avant de Tentreprendre, il appela dans son manoir un saint évéque nommé Gausbert. Ce que les auteurs du Gallia Christiana rapportent à ua prét^a Gausbert, évéque de Rhodez, disent-ils, vers l'aa 900*. Mais cette attribution est une erreur. Il s'agit ici de Gausbert, évéque de Cabors. Ce qui nous fait découvrir uœ autre et non moins grave erreur du Gallia Chnstiana. Changeant, en effet, la date assignée à Tépiscopat de Gausbert, évéque de Cahors, par les anciens fastes de cette église, les auteurs du Gallia Christiana Vont fait élire en 990, et comme le cartulaire de Cahors leur fournissait un diplôme dont les souscriptions ne peuvent s'accorder avec cette date, ils ont, pour la maintenir, taxé d'altération ce monument vénérable ^ Le témoignage d'Odon vient le justifier. Contemporain d'Adasius, archevêque de Bourges, et d'Agenulfe, évéque de Mende, comme le marque à propos le cartulaire de Cahors, l'évé-
4 GaUia Christ.^ t.'J, eoL 203.
2 ibid,, col. 135.
que Gausbert fut ordonné vers l'année 890. Les auteurs du Gallia Christiana se sont trompés d*un siècle à son égard. Quant à Gausbert, évéque de Rhodez, c*est un prélat imaginaire. André Duchesne, dans ses notes sur la fie amplifiée de saint Gérauld, Ta fait naître d*un malencontreux accouplement entre un passage de Touvrage authentique et un passage de l'ouvrage apocryphe. Mabillon Ta plus tard adopté. Enfin, Denys de Sainte-Marthe Ta sans méfiance introduit dans la série des évéques de Rhodez, dressée pour le Gallia Christiana. Il faut l'en retrancher.
Les faussaires jouent un rôle considérable dans l'histoire littéraire du moyen âge. On l'a souvent remarqué. Ainsi Claude du Moulinet, sieur des Thuilleries, dans ses ^YdLTiidS Dissertations sur la Mouvance de Bretagne^, a parfaitement établi que le traité publié par dom Marner sous le nom de saint Odon, et sous ce titre : De /tewrsùme B. Martini a Burgundia Tractatus, est intégralement Touvrage d'un insigne imposteur. Si souvent cité dans les histoires de la Touraine, du Maine et de l'Anjou, ce traité contient de pures fables, que tous les témoignages de l'antiquité contredisent. Comme il était
*PagBlW.
Utile aux chaDoines de saint Martin d'intéresser la piété des fidèles aux infortunes posthumes de leur saint patron, un d*entre eux aura fabriqué toute cette légende, pour la répandre ensuite dans le public sous le nom vénéré de Tabbé de Cluny. Nous supposons que cette fourberie a été commise vers la fin du xii® siècle. Un copiste du xui* siècle, auquel nous devons le volume du Roi coté 5333, nous apprend, en effet, que de son temps on lisait déjà la pièce apocryphe à la table des chanoines, le jour où Ton célébrait la translation des reliques de saint Martin. Quant aux preuves du délit, elles sont si nombreuses, si décisives, et le sieur des Thuilleries lésa si bien exposées, que nous renvoyons les curieux à son mémoire.
Avant dom Marrier, Surius et Margarin de la Bigne, Josse Clichtoue, chanoine de Chartres, avait, en 15M, publié le Tractatus de Reversione B. Martini, dans un de ses recueils intitulé : Collectio Opusoulorum. Le même recueil contient encore une Vie de saint Grégoire de Tours, que dom Ruinart a cru pouvoir reproduire sous le nom de notre abbé de Cluny. On la retrouve au tome II des Historiens des Gaules, p. 129, où elle précède VHis' toria Francorum, et dans la traduction française de Grégoire de Tours, par M. H. Bordier. Cependant, il n'estpas certain qu'elle soit convenablement attribuée à saint Odon.
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La plupart des manuscrits nous la présentent anonyme. Un volume de saint Serge, désigné par Rùinart, porte, il est vrai, le nom de l'abbé Odon. Mais c'est simplement par conjecture que Ruinart assimile cet Odon et Fabbé de Cluny, et les auteurs de V Histoire Littéraire se sont à notre avis, trop pressés de dire que Topinion de leur confrère ne peut être en cela contredite. L'auteur, parlant des nations étrangères qui envoient des pèlerins au tombeau de saint Martin, ajoute qu'Hun si grand zèle condamne les voisins de ce tombeau, qui, comme lui, négligent de le visiter : « Quorum utique studia nostram, qui » vicini sumus, inertiam jure vehementer redarguunt. » Ce terme vicini peut-il s'entendre d'un chanoine de saint Martin, ou môme d'un hôte de saint-Julien? Pour opposer une conjecture à une conjecture, nous croyons plus volontiers qu'il s'agit ici d'un autre Odon, abbé de quelque monastère de l'Anjou, du Maine, ou de la Touraine. C'est peut-être à dessein que dom Marrier n'a pas donné place à cet opuscule dans sa Bibliothèque de Clwny.
Nous avons eu occasion de remarquer qu'un des noms les plu5 communs au moyen âge est celui de notre illustre abbé. Il ne faut donc pas s'étonner beaucoup des confusions que nous avons signalées et de celles que nous signalerons encore. Ainsi Baronius attribue à notre doc-
leur une vie de saint Maiir, Miracula S- Mauri^ qui est d*Odon, abbé de Glanfeuil, comme l'attestent un grand nombre de manuscrits. De même Antoine de Yepez joint au catalogue d*Odon de Ciuny une Exposition du Canon de la Messe, qui, suivant les manuscrits et les bons critiques, doit être restituée à Odon, évêque de Cambrai. De même encore le catalogue des manuscrits latins qui appartenaient à l'ancien fonds du Roi inscrit au nom de l'abbé deClunj un traité De Pœnitentia^ contenu dans le numéro 2459,que réclame à bon droit Odon de Chichester dans le numéro 888 de Saint-Germain. Enûn, une plus grave erreur da même catalogue a été d'identifier notre Odon, deuxième abbé de Cluny , avec Odon de la Perrière, deuxième du même nom parmi les abbés de Gluny, et d'inscrire parmi les œuvres du premier, mort en 943, une chronique qoi concerne le second, mort en 1456. On a même été plus loin, puisque l'on a confondu les noms d'Odon et d'Adam, si peu d'analogie qu'ils aient ensemble. C'est ainsi qu'on opuscule intitulé : Quod B. Martinus par dicitur Apostolis, a été tour à tour imprimé parmi les œuvres d'Adam de Perseigne, par dom Marlène, et parmi les œuvres de notre Odon, par dom Marrier, dans IdL Bibliothèque de Cior ny. Ces attributions manifestement fausses en expliquent d'autres dont la fausseté n'a pas le même degré d'évidence.
Mais il est temps de retourner aux ouvrages authentiques de notre saint docteur. Sigebert nous apprend qu'il excellait dans les homélies : « In homiliis scribendis et decla- > mandis. » Ndus le croyons volontiers : le style d'Odon, a toujours, en effet, le ton parénétique. Cependant, on ne nous a transmis qu'un petit nombre de ses sermons, n y en a quatre, nous disent les auteurs de \ Histoire Littéraire^ dans la Bibliothèque de Cluny. Mais les attributions de la Bibliothèque de Cluny sont contestables. Le preinier des sermons qu'elle nous offre, sous ce titre In cathedra S. Pétri f n'est pas de l'abbé de Cluny, mais du pape saint Léon. On le trouve dans le recueil des Œuvres de saint Léon, publiées par Paschase Quesnel, page 52. Trois phrases de l'édition de Marrier ne se rencontrent pas, il est vrai, dans l'édition de Quesnel : mais de ces trois phrases la plus longue appartient à une autre homélie de saint Léon : In Natali apostolorum Pétri et Pauli. Dans son Erotemata de malis ac bonis libris, le jésuite Théophile Raynaud a signalé Terreur ici commise par Duchesne et Marrier *. Le s&cmonln'oeneratione S. Marim MagdaleneBf qui vient à la suite, avait été publié pour la première fois par Jean Dubois dans la Bibliothèque de Fleuri. Il ne
* Partîtio I, Erotem, x.
nous paraît pas beaucoup plus auihenlique. Odon écrit ojrdiDairemeDt avec moins d'emphase ; il est moins prodigue d'épitbëtes fleuries; il ne cherche pas ainsi, dans les Écritures, des allégories onomasliques, pour, en les expliquant, faire parade de savoir ou de subtilité. Ce sermon serait mieux placé, à notre avis, parmi ceux d*Odon de Morimond, d'Odon de Chateauroux, ou d*Odon de Soissons. Il y a plus de goût et de véritable éloquence dans le sermon De S. Benedicto abbate. On y sent un esprit ferme, qu'inspire un noble enthousiasme pour la vie monastique. Voici d'ailleurs un trait remarquable dans ce discours. Pour être moine, Odon n'est pas humble. Que de légions sous la discipline de saint Benoît! Quel roi, quel empereur commande à des sujets dispersés sur de plus vastes territoires 1 L'abbé de Cluny, qui gouverne quelques-unes de ces provinces, nous montre, en faisant le recensement de forces de son ordre, qu'il sait ce qu'il est et ce qu'il peut. Sur le quatrième sermon publié par dont Marrier nous avons à présenter une remarque historique. Il a pour titre : De Combustione basilicm B. Martini. L'église de Saint-Martin ayant été, dit-on, brûlée par les Normands en 903, puis restaurée et de nouveau consacrée en 920, nous avons, après tous les historiens tourangeaux, supposé que le discours d'Odon avait été prononcé le jour môraedc
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cette consécration nouvelle, sous Tépiscopat de Robert ^ Ce qui est une erreur. D'abord l'incendie, dont parle le discours d'Odon, parait avoir été fortuit. Dans le récit de l'événement, qu'il considère comme providentiel, Odon n'aurait pas manqué de faire intervenir les farouches Normands, si ce désastre leur eût été imputable. Et non-seulement il ne les nomme pas, mais ce qu'il raconte des circonstances de l'incendie, l'église brûlée seule, les maisons des chanoines qui l'entouraient préservées, les populations accourant de toutes parts pour contempler les ruines fumantes, et divers autres détails du même genre excluent toute idée de siège, d'invasion, de dévastation normande. Nous apprenons ensuite que le discours d'Odon fut composé longtempsaprësFannée 920. Deux manuscrits anciens, les numéros 5326 et 5329 du Roi, nous offrent, en effet:, ce discours avec le titre suivant : Sanctm et egregim rtcordationis Odonis abbatis sermo^ nuper orante d&nmo Theotoloneo episcopo, de Adustione Beatissimi Martini Tu/ronensis eeclesim editus. Or, si l'on ignore la date exacte de l'avènement de Théotolon sur le siège de Tours^ on sait que Robert, ^on prédécesseur, ne mourut pas avant l'année 929. Enfin, un cinquième sermon de
saint OdoD a été publié par dom Martène ^ Ce sermon, prononcé le jour d'une des fêtes de saint Martin, se trouve dans plusieurs manuscrits d'une très-bonne daté. H n'est pas douteux qu'Odon en soit Fauteur. C'est tout ce qae nous en pouvons dire, car il est dépourvu d'intérêt.
Le plus considérable des ouvrages de S. Odon est intitulé dans les manuscrits : CollationeSf Occupatiom^ Tractatus deSacerdotiOy De Virtutibus Vitiisque animai De Perversitate pravomm. De hujmvitœ Qtuilitate, Jk Institutione Divina, De Coniemptu Mv/ndi^ Liber ad mdificationem sanctm Dei Ecclesim. Possevin lui donne même, après le moine Jean, ce titre encore plus énigmar tique : In Hieremiam propheiam libri ni. Lorsqu'il était à l'abbaye de Baume, Odon alla, par les ordres de BemoD, passer quelque temps auprès de Turpion, évoque de limoges. Comme il dissertait devantcet évoque surles mœurs dissolues des laïques, des prêtres, et des moines, il cita la prophétie de Jérémie qui annonce ces désordres, et la commenta. Turpion approuva ce commentaire, et chargea le moine éloquent de le reproduire par écrit avec tous les développements convenables. C'est la matière des ColU' lions. Les manuscrits de cet ouvrage sont nombrenXi
* Anecdot.^t. v, p. 617-6120.
ODON DE CLUNY ilH
laiSy en général, incomplets. Il a été imprimé dans la Hbliothèque de Cluny. Nous ne pouvons en louer l'orlonnance, car nous ne la comprenons pas ; mais nous y ivons remarqué plus d'un récit curieux, plus d'une apostrophe d'une singulière véhémence. Odon a-t-il calomnié ses contemporains? On le suppose : on veut se persuader, nous ne savons dans quel intérêt, que le dérèglement des mœurs n'accompagne pas nécessairement la barbarie. Quoi qu*il en soit, Odon se montre dans ses Collations d'une âpretéplus d'une fois choquante. Est-ce le langage d'un moine réformateur, ou celui d'une philosophe cynique ? On ne sait. Mais il y a certes de Téloquence dans cette rus*tidté. Nous empruntons au second livre des Collations le passage suivant :
« Le dessein de Dieu a été d'imposer une limite natu- » relie à la beauté du corps : quant à la beauté de l'âme
> il l'a faite libre, affranchie de toute contrainte. Que s'il
> nous avait aussi permis de perfectionner au gré de nos » désirs les charmes de notre corps, nous serions accablés » de soucis superflus, et, toute la durée de notre vie étant
> employée à la recherche d'un bien inutile, la culture de » notre âme serait nécessairement négligée. En effet, alors * même que nous n'avons le pouvoir de rien ajouter à nos
avantages corporels, nous ne faisons pas autre chose
» que nous étudier à embellir de mille façons Taspect de » notre corps par des couleurs empruntées, par les arti- » fices delà coiffure, par des roulements d*yeux, par Féclat » varié des habits et par divers autres procédés d'un égal » raffinement. Combien il nous conviendrait mieux de » donner tous nos soins au culte de notre âmel Toute cette » beauté du corps s'arrête à la peau. Si les hommes » voyaient ce qui est au-dessous de cette peau, comme, » dit-on, ces lynx de Thrace dont la vue pénètre les objets, » ils éprouveraient un dégoût profond en regardant les » femmes. Qu'est-ce que leur beauté ? Un mélange de » sang, d*humeur et de fiel. Mais cherche à voir ce qui se » cache au dedans des narines, au^dedans du gosier, au- » dedans du ventre ; tu ne trouveras que choses immondes. » Nous ne supportons pas que le bout de nos doigts touche » quelque flegme, quelque ordure : et le sac même des » plus honteuses ordures par quelle contradiction nos bras » sont-ils avides de Tétreindre? Dieu, l'auteut de toutes les » créatures, a placé l'homme au milieu d'elles dans ud » rang très-élevé : cependant il a permis que, dans celte » vie corruptible, il fût soumis à diverses épreuves qui » confondissent Forgueil de la chair. Rien ne révolte te » sens de Thomme plus qu'un de ses propres cheveux sur » son breuvage : les pucerons qui naissent de la poussière
sont loin de nous inspirer sur nous-mêmes une horreur ' égale à la vermine qu'engendre l'humeur de notre corps.
> Es-tu curieux d'éprouver combien la beauté, quelle » qu'elle soit, de ton corps, vient moins de la chair que I de rame? Voici le cadavre d'un homme. Est-ce un objet
> qui charme ta vue? Ou plutôt n'inspire-t-il pas à qui le » coDtemple un invincible effroi? L'âme souverainement » belle s'est éloignée, et avec elle a disparu toute la beauté » qu'elle prêtait à la chair. »
Cette dureté de langage est le ton général des Collations. Cependant quelquefois le farouche censeur des moBurs, l'implacable ennemi de la chair, relève son sourcil chagrin sous l'inspiration de plus doux sentiments. L'idée de la miséricorde divine lui sourit, le console, et peu à peu le transporte. Il vient de maudire. Il exhorte maintenant les plus grands pécheurs à ne pas suivre les conseils du lésespoir, leur promet l'oubli de leurs fautes, leur montre lans le ciel la récompense promise à une pénitence periéYérante. Son discours est alors d'un autre stjle : il recherche l'ampleur, les mots sonores, se pare d'épithètes 'echerchées, et devient entraînant. Les Collations nous offrent ceci de remarquable, que c'est un livre écrit avec Mission, pour satisfaire un besoin du cœur, et non pour aire étalage d*esprit. C'est bien l'ouvrage d'un moine, qui
a fui le monde et le hait. Mais ce n'est pas le repos que cet exilé volontaire est venu chercher en la compagnie d'autres affligés comme lui : c'est une entière liberté de parole et d'action.
Les auteurs de Y Histoire Littéraire mentionnent encore plusieurs ouvrages de saint Odon, dont la presse n*a pas pris soin démultiplier les exemplaires, et dont les copies manuscrites ont échappé à toutes nos recherches. Notre regret est de ne pouvoir en parler. Si quelque heureuse découverte nous permet de compléter un jour cette notice, nous ne négligerons pas de le faire I Parmi les rares écrivains du x« siècle, Odon est, après son maître Rémi, un de ceux qui doivent nous intéresser et nous intéressent le plus.