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GUILLAUME DE CONGRES

La petite ville de Conches, en Normandie, non loin d'Évreux, flère à bon droit de ses riches pâturages, voyait naître, en Tannée 1080, notre Guillaume. On peut douter de Tannée, mais non du lieu:

EJus prœclaret natu Normannia,

dit Tauteur de son épitapbe, Philippe, abbé de Bonne- Espérance. Parlant de lui-même avec plus de modestie, Guillaume confirme ce témoignage : « Pourquoi, dit-il, » ai-je reçu en partage un esprit si obtus, une mémoire

> si peu fidèle, une élocution si fautive? C'est bien, sans

> doute, parce que je suis né sous le ciel épais de laNor- » mandie, la patrie des béliers. » Enfin plusieurs de ses contemporains, Jean de Salisbury, Vincent de Beauvais, tous les anciens bibliographes, tous les manuscrits qui portent son nom, s'accordent à Tappeler Guillaume de Conches. La date de sa naissance est moins certaine. Ce-

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pendant nous avons des preuves à fournir contre toute conjecture qui s'écarterait beaucoup de Tannée 1080. C'est assez dire que Possevin et Luc Wadding ont commis une impardonnable étourderie, en s'efforgant de l'agréger an docte troupeau de saint François. Saint François n'était pas né, quand, depuis longtemps déjà, Guillaume était mort. Il mourut, en effet, vers 1154.

On a lieu de supposer que Guillaume acheva ses études à Paris. Il est du moins certain qu'après avoir quitté les bancs des auditeurs pour occuper la chaire du maître, i( enseigna dans cette ville. Jean de Salisbury, qui fut un de ses élèves, nous l'atteste ^ Casimir Oudin, si fécond en assertions hasardées, et, après lui, les auteurs de YHis" toire Littéraire^ veulent qu'il ait aussi compté parmi ses disciples Henri II, roi d* Angleterre , et M. Charma croit pouvoir accepter cette tradition *. Cependant elle est contestable. Guillaume se donne pour interlocuteur, dans son Dragmaticon Philosophiœy un illustre personnage, qu'il appelle duc de Normandie et comte d'Anjou. Oudin suppose donc que ce duc de Normandie est Henri II, et que notre docteur le traite avec cette familiarité comme un

1 Metalogicus, lib. i, c. 2/ï, et lib. ii, c. 10. » Guillaume de Conches, notice ; 1857, in-8o.

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ancien écolier. Mais, dans la préface du même ouvrage, Guillaume parle des enfants de ce duc et les représente comme ayant achevé leurs études. Or, Henri II n'épousa pas Éléonore d'Aquitaine avant Tannée 1152. D*où il faut conclure que ses fils avaient à peine quitté le berceau quand Guillaume s'en allait reposer dans la tombe. C'est ce qu'a déjà remarqué le docte président Bouhier, ainsi que nous l'apprend une note de sa main sur un manuscrit de la bibliothèque de Troyes*. Le Dragmaticon est à l'adresse de Geo^oi le Bel, père de Henri IL Rien d'ailleurs ne nous autorise à supposer que ce Geoffroi ait passé quelques années de sa jeunesse sous la discipline de Guillaume. Toute cette histoire d'un duc d'Anjou venant à Paris étudier la grammaire, ou la philosophie, est de l'invention de Casimir Oudin, et nous pouvons la déclarer suspecte sans nuire à la juste renommée de notre philosophe. « Consulto me ad grammaticum de Conchis tramtuliy ipsumque ftiennio doceniem audivi:» ainsi s'exprime Jean de Salisbury, et rien ne saurait nous donner à Tavance une plus haute opinion de Guillaume. Il n'aurait pas été choisi comme maître par cet ingénieux sceptique, si prompt à tout dédaigner, à tout railler, et il

i Catalog. des MMS. des biblioth. des Départ., t. H, p. 558.

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ne l'aurait pas retenu trois ans dans son école» s'il n'avait eu qu'un mérite vulgaire. « Née me unquam pcmitebit temporis ejusy » ajoute Jean de Salisbury ; et cependant, qu'on le remarque» l'homme de goût qui rend un tel hommage au savoir, au talent de Guillaume» avait eu d^à ' pour maîtres Abélard» Albéric, Robert de Melun» les plus fameux docteurs et de Paris et de Bologne.

Quel était l'enseignement de Guillaume? C'est ce que doivent nous apprendre ses livres» s*il en a laissé. Cette dernière question est donc cdle qu'il importe de résoudre la première. La plupart des bibliographes reconnaissent, il est vrai, qu'il nous reste de Guillaume qudques écrits ; mais ils en dressent des catalogues si différents, qu'il est impossible de se fier plus aux uns qu'aux ' autres. Une enquête est donc à faire. Faisons-la avec toute l'attention qu'elle réclame.

V Histoire Littéraire de la France attribue d'abord à Guillaume de Couches un grand traité philosophique, intitulé» dit-elle, « dans la plupart des manuscrits, » Magm de Naturis Thilosophia, et publié vers U74, en deux volumes in-folio, sans date et sans nom ni d'imprimeur, ni de lieu. Mais cette attribution est douteuse. On nous parie de la plupart des manuscrits. Sur ce point on se trompe. Nous pouvons l'affirmer avec certitude. Il n'existe dans au-

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cuD des divers fonds de la Bibliothèque Impériale, il n'existe dans aucune des bibliothèques de France, d'Italie, visitées par M. G. Haënel et par Montfaucon, aucun manuscrit porié sous ce titre au nom de Guillaume de Couches. Les Bônrdictins n*ont-ils pas ici commis quelque erreur? L'édition qu'ils signalent était, disent-ils, fort rare en 1 763 : on ne trouvait alors à Paris qu'un seul des deux volumes, conservé dans la bibliothèque du Collège de Navarre. Or, ce volume a lui-même disparu depuis l'année 1763 : on ne le rencontre du moins dans aucune des grandes bibliothèques de Paris, Comme il s'agit, assure-t-on, d'un ouvrage en deux tomes in-folio, cela parait inexplicable, d'autant plus que cet ouvrage n'est mentionné ni par Panzer, ni par Hain. Ne serait-ce pas l'encyclopédie de Guillaume d'Auvergne, évoque de Paris, qui a pour titre : De Universo^ et qui traite, pareillement en deux livres, de Ta nature des choses, c'est-à-dire de l'univers matériel et de l'univers spirituel? Guillaume d'Auvergne et Guillaume de Couches ont été appelés l'un et l'autre maître Guillaume. Les Bénédictins les ont-ils confondus? Us ont fait, à vrai dire, dé plus étranges confusions. On le verra dans cet article. Quoi qu'il en soit, le Magna de Naturis Philosophia nous est inconnu.

Voici un autre labyrinthe dans lequel il ne faut pas

s'engager avec moins de méfiance. Luc Wadding raconte qu'un patriarche d'Aquilée, nommé Franciscus Barbaros, par zèle pour la gloire de saint François, lui envoya da couvent de Péra, situé sur la rive byzantine, un volume non-seulement dépareillé, mais encore mutilé, qui contenait la seconde partie d'un traité considérable de GuQlaume de Couches, qu'il intitule : Philosophia sex dkrum. Cette seconde partie commençait au livre XEL et finissait au livre XXXII. Un bibliographe anglais, Tanner, dit que, de son temps, au collège Baliol, à Oxford, il y avait. un exemplaire du même traité, avec ce titre : Opm historicum de Operibussexdierum.Onï] a, de nos jours, vainement recherché*. Enfin Hain mentionne, comme il semble, les mêmes volumes sous le titre de : De Opère sextm diei, et primo de animalibus. Ces renseignements sont donnés avec quelque précision. Eh bien I ils contiennent une erreur. Les auteurs de TJÎwtoire Littéraire *, censurant Possevin, prétendent que XQpus historicum de Operibus sex dierum^ attribué par ce critique, après plusieurs autres, à Guillaume de Conches, n'est pas un autre ouvrage que le Spéculum Historiale de

1 M. Charma, Guillaume de ConcheSp p. 32.

2 T. xvm, p. 4W.

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Vincent de Bèauvais. Cest une judicieuse correction. L'Opté hisioricum, signalé par Possevin et décrit par Wadding, se compose, en effets de trente-deux ctiapitres partagés en deux volumes, comme le Spéculum Historignfe. C'est évidemment le même recueil, sous deux titres et avec deux noms d'auteurs différents.

V Histoire Littéraire nous avertit encore que le P. Lelong s'est trompé, en plaçant parmi les œuvres de notre Guillaume une glose sur les Évangiles, conservée, dit-il, à l'abbaye de Préaux, en Normandie. Cette glose, qu'on cherchait vainement, en l'année 1763, dans l'abbaye désignée par le P. Lelong, ne nous est signalée par aucun catalogue. Le renseignement transmis au P. Lelong est inexact.

Jusqu'à ce point, nous n'avons fait que des retranchements au catalogue des œuvres de Guillaume de Couches. Commençons maintenant la série de nos additions.

On trouve dans les OEuvres de Béda, édition de 1612, in-fotto, un ouvrage ayant pour titre : nzpi AidaÇeuv, sive quatuor libri de Elementis philosophim. Le même ouvrage est inséré dans le Maxima Bibliotheca Patrum, édition de Lyon, t. XX, p. 996, sous le titre de : De Philosophia Mundi libri quatuor, et sous le nom d'Honoré d'Autun« Enfin on le rencontre dans plusieurs manus«

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crits, notamment dans le numéro 796 de Saint-Tietor et le numéro du Roi 6656, sous le nom de Guillaume de Conches et sous ces titres modernes : Traetaitis pkilosih phiB et Pkilùsophia. Les éditeurs de Béda le Vénérable, a? ant de lui attribuer cet ouvrage, Tavamt-ils lu T II faut le croire. Ils étaient alors ou peu attentifs ou peu clairvoyants. Non-seulement, en effet, ni l'esprit, ni le stjle même du livre ne se rapportent au temps de Béda, mais on y trouve cités des auteurs qui ont vécu trois ou quatre siècles après lui, comme le moine Constantin et Joanni* ci us : mSimt quidam ^ui negue Constantini seripHt » neqne alterius physici u^guam legerunt, » et, qudques lignes plus bas : « Reclamant igitur ore loanmcii, » qui in Isagogis suis,.. » En ce qui concerne Béda, la question est donc résolue : sans hésiter, enlevons le Utpl Ai^tcÇéojy au catalogue et à l'édition de ses Œuvres.

Mais les mêmes arguments ne peuvent être invoqués contre Honoré d*Autun, et la discussion de ses droits sur le De Pkilosophia Mundi est une affaire beaucoup plus délicate. VHistoire Littéraire d/ la France ne vient pat ici à notre secours. Par une singulière inadvertance, les auteurs de VHistoire Littéraire ont deux fois analysé le même ouvrage dans leur douzième tome. La première fois, page 478, ils Fattribuent à Honoré d'Autun; la se-

GCILLAUMft DE GONGHËS 339

conâd, page i67, à Guillaume de Conches ! oubliant, à la page iSIt ce qu'ils aTalmt dit à la page 478, et croyant successivement parler de deux traités différents. Eh bien ! c'est à la page 178 qu'ils se sont trompés. Non, Touvrage n'est pas d'Honoré d*Autun. Dans son traité D^ Lumina-^ riéuf Eeclesim, Honoré d'Autun dresse lui-même le catalogue de ses propres ouvrages. On n'y trouve point le De thilosophia Mwidû Jean de ^ritenheim a reproduit plus tard le même catalogue, et il n'a pas non plus mentionné le De Philosûpkia Mundi parmi les manuscrits laissés par Honoré. Sur quelle autorité les éditeurs de la Biblwthèque dts Pères ont-ils donc inséré ce traité dans la collection de ses œuvres? Sur un témoignage bien èiuivoque. Honoré se déclare l'auteur d'un traité qu'il intitule : Clams Physicm de Naturis re^ rum. Or, les éditeurs de la Bibliothèque des Pères m possédant aucun manuscrit de ce traité, et voulant, autant qu'il était possible, compléter leur édition des écrits d'Honilgl^ ont supposé que sous ce titre bizarre pouvait bien se cacher le De Philosophia Mundi, et, par cette conjecture assez légère, ils se sont crus, ou plutôt ils se sont dits autorisés à publier cet ouvrage sous son nom. Mais ils sont, sur ce point, formellement contredits par Bernard Pez. Bernard Pez a découvert le Clavis Physicœ

S40 SINGULARITis HISTORIQUES

dans le moDastëre de Zuetlen, et Ta fait connaître par une courte analyse, se proposant-^d'en donner plus tard une édition. Cette édition est encore attendue. Il résulte, toutefois, des explications données par Bernard Pez, que le Clavis Physicœ et le De Philosophia Mundi sont deux ouvrages distincts. Ainsi tombe l'unique raison que les éditeurs de la Bibliothèque des Pères avaient eue de placer le second de ces ouvrages parmi les oeuvres d'Ho* noré.

Maintenant, est-il bien de Guillaume de Couches T Cda nous est d*abord attesté par le numéro 796 de Saint-Victor, et aucun manuscrit vu par nos yeux ne vient le contredire. Mais voici un autre témoin plus authentique : c'est Guillaume de Saint-Thierry. Quelque moine ayant transmise Guillaume de Saint-Thierry un ouvrage de Guillaume de Couches, où étaient agitées diverses questions théologiques, celui-ci se sentit troublé quand, en lisant cet ouvrage, il y vit de graves et anciens problèmes résolus en des termes nouveaux et contraires à la foi. Ce fa|^ sujet d'une de ses lettres à saint Bernard. Il dénonce, dans cette lettre, Guillaume de Couches, comme auteur de propositions paradoxales et dangereuses sur la Trinité, l'âme du monde, les démons, la création de la première femme. Or, où se trouvent réunies ces propositions» cenéuréespai*

GUILLAUUE DE CONCHES 341

Guillaume de Saint-Thierry sous le nom de Guillaume de

Conches? Elles appartiennent lextuellement au De Philo'

\phia Mundi* Vûllà^ certes, une preuve décisive. Eh

im ! nous en possédons une qui l'est plus encore. Ces

erreurs, dont le De Philosopkia Mundi nous offre la sé-

rici Guillaume de Conches déclare lui-même qu'il les a

commises dans un écrit de sa jeunesse intitulé : De Philo-

\Qphia^ qu'on Ten ajustement accusé, et qu'il les con-

ne lui-môme avec la siucère contrition d'uû vrai

'étlen. Et où cette déclaration est-elle faite f Dans *

Dragmaikon Philosoj^im, ouvrage dont nous parle*

ins tout à l'heure, et qui présente sans équivoque le nom

ie Guillaume de Couches. Enfin nous remarquons, dans

in autre écrit également aulhentique de Guillaume de

louches, PkUosophiu SecundUt la reproduction littérale

le plusieurs chapitres empruntés au livre IV du De Phi-

^osophia Mundi^ De tout ce qui précède, il résulte que le

^e Philosophia Mundi est incontestablement Tceuvre de

lOlre philosophe normand.

Cela prouvé, lisons attentivement quelques passages de

traité. Au livre 1, chapitre xv, dissertant sur Tâme du

onde, il s'exprime en ces termes : ^Hanc dicitPlato ex

i ditidua et individua subsîantia esse excogUatam, et

I ea? êùdém natura et diversa, Ciijus expositionem si

» guis quœrat, in Glossulis nostris super Platonem in- » veniet.i^ Guillaume de Conches avait xlonc commenté quelques livres de Platon; il avait aussi commenté quelques chapitres de Priscien, comme nous l'apprennent les dernières lignes du même traité : t Et cum in omni doc- » trina grammatica pr^cedit, de ea dieert proposw' > mus,- quoniam etsi Priscianus inde satis dieatj A^ » men obscuras dat definiHones, nec expanit; eûHMi » vero inventionis diversarum partium et rftwnonn» Y aeeidentium in unaquaque prmtermittit.,. Anti^ » ^ero glossulatores satis berne litteram eontinntn^ » runt...; sed in expositione accidentium errofeerw^^ » Quod ergo ab istis minus benedictum est dieerepro- » posuimus. T> Voilà diverses indications bibliographiques, qu'il nous reste à oohimenter.

Parlons d'abord des gloses sur Platon. Lorsque M. Cousin étudiait les archives, encore inexplorées, de la philosophie scolastique, préparant son éloquente introductioo aux ouvrages inédits de Pierre Abélard, il rencontra, dans le numéro 1095 des manuscrits de Saint-Germain-des- Prés, un commentaire anonyme sur le Timée, qui loi sembla, par la date de récriture, appartenir au xii« siècle. Qui avait laissé ce commentaire ? M. Cousin, sur la foi des Bénédictins, n'hésita pas à nommer Honoré d'Autan,

GUILLAUME D£ GONGUKS 243

auteur supposé du De PhilosopMa Mundi. Mais c*est une suppoaitioQ à laquelle M. Cousin ne s'arrêta pas longtemps. M. Charles Jourdain ayant, en effet, revendiqué le De Philosophia Mundi pour Guillaume de Couches, dans $a Dissertation sur l'état de la Philosophie v,atur relie au xii® siècle, M. Cousin admit aussitôt, avec M. Charles Jourdain, que le commentaire du manuscrit de Saint-Germain devait passer au catalogue des œuvres du même docteur\Plus tard, M. Ravaisson, retrouvant à la Bibliothèque d'Avranches un exemplaire plus complet (tea gloses renfermées dans le numéro \ 095 de Saint-Germain, signala Tidealité des deux manuscrits, mais n'osa pas se confier entièrement à la conjecture de M. Jourdain, et rendre avec lui ce travail à Guillaume;de Couches. Cette conjecture n'était pasencore, en effet, suffisamment justi* fiée. On prouvait bien que Guillaume de Couches avait commenté Platon; mais on ne démontrait pas aussi clairement ^ecQmmv[im\Mv^,glossulmnQstrmsuperPlatonem, était la gloae sur le Timée offerte par les manuscrits de Saint- Germain et d'Avrancbes. Cette démonstration, que M. Ravaisson attendait pour être convaincu, la voici. Une des habitudes de Guillaume de Conches est de se copier lui-

> Pragmenis philosophiques; Philosophie scolastique, p. 371.

même. Il transporte, sans en préyenir, de longs fragments de ses écrits précédents dans ses écrits postérieurs. Or, à la page 58, verso^ du commentaire sur le Timéôf manuscrit de Saint-Germain, se présente une longue dissertation for les éléments qui se trouve tout entière et littéralement reproduite dans le livre I du De Philosophia Munii, chapitre xxi. Le commencement du même chapitre est loimême emprunté au feuillet 29, versoy de la glose sur te Timée. Enfin, ce que le commentateur dit de l'imagination à la page 56, verso^ de sa glose, est reproduit, avec peu de changements, dans le ch. xxix du Philosophia Secimda S ouvrage que tous les manuscrits attribuent à Guillaume de Conches. On n'avait pas encore fait ces rapprochements, et nous pourrions en faire d'autres. Hais ils seraient inutiles. Maintenant, nous le croyons du moins, tous les doutes sont levés. C'est bien à^uillaume de Conches qu'appartient Fintéressante glose sur le Timée des manuscrits de Saint-Germain et d'Avranches.

Quant aux gloses sur Priscien, nous pensons les avoir récemment découvertes. En effet, après le commentaire sur le TiméCy dans le numéro 1095 de Saint-CJermain, se

'M. GouBin , Fragments philosophiques: Philosophie scolastiqae,

p. aas.

GUILLAUME DE CONÇUES %të

trouve un commentaire incomplet, intitulé Glossm super Prisciamiîn de Conâtmûtione, qui parait tout à fait se rapporter au passage cité plus haut du De Philosophia Mundi* Ces gloses sont anonymes, mais elles suivent â*antres gloses qui appartiennent à Guillaume; elles sont, comme récriture Tatteste, du môme temps; enfin on y trouve précisément des explications fort étendues sur les accidents, ainsi que sur la valeur comparative et Tordre logique des parties du discours ; questions qui, suivant Guillaume, dans le De PhUosopkta Mundi^ et suivant le glossateur, dans sa glose même, ont été trop négligées par Priscien et par ses anciens interprètes. Voilà des circonstances qu*OD jugera peut-être concluantes, Abstenons-nous de conclure, puisqu'on ces matières on ne saurait avoir trop de circonspection. Cependant que d'attributions incontestées se fondent sur de moindres arguments î Voici les premiers mots de nos gloses sur Priscien : < Matena Pris- » cianL In hoc libro sunt gimluo?: gênera construc- » tionisy transitivai relraîisUiva, reciproca et inlran- * sitita construciio; eirea quas certas iniendit régulas » rfare, et convenieniiam et differmUiam. »

Il faut dire ici qu'outre Platon et Priscien, Guillaume a commRnté Boëce, ou, du moins, le traité de Boëce qui a pour titre : De Consolatione Philosophim^ Ce commen-

taire inédit est à la Bibliothèque de Troyes, qui Ta reçu de Tabbaye de Clairvaux. M. Gustave Haenelet M. Septieren signalent un autre exemplaire à la Bibliothèque d'OrléaQ&. Les deux volumes de Troyes et d'Orléans sont revêtus du nom de Fauteur. D'autres exemplaires anonymes du mime commentaire se trouvent dans les numéros 4346 de Saiot- Germain, 300 de Saint-Victor, 6406 du Roi et 4381 de Troyes. M. Charles Jourdain doit parler de ce commentaire dans un des recueils de TAcadémie des Inscriptions, avec Tautorité d'un critiqua sagace et expérimenté.

Un des écrits les plus intéressants de Guillaume de Couches est celui qui a pour titre Dragmaticon Philosophiee, c'est-à-dire, suivant l'exacte interprétation de M. Charma, Dialogue sur la Philosophie. Cet ouvra|];e a été imprimé à Strasbourg, en 4566, in-8^. En voici un fort beau manuscrit dans le numéro 6415 de notre ancien fonds latin. On nous .le/signale encore à la Bibliothèque de Troyes, numéro 315, à la Bibliothèque de FÉcole de Médecine de Montpellier, numéro 1 45, et dans plusieurs autres collections; les exemplaires manuscrits de cet ouvrage ne sont pas rares. Aucune discussion ne s'étant élevée sur l'auteur du Dragmaticon, il n'est pas nécessaire de prouver que les manuscrits et l'édition de 1566 l'attribuent légitimement à Guillaume de Conches. C'est

GUILI«AUilll£ Dis: CONÇUES 247

un livre de sa vieillesse, ^ Depuis vingt ans et plus, dit le » mattre à son disciple, je fais profession d'instruire les » autres. » £t, comme les vieillards, Guillaume se répète : il y a dans le Dragmaticon des pages que nous avons déjà lues, avec quelques différences ou môme sans aucune différence, dans les gloses sur le Timée ou dans le Philosophia Secunda. De plus, comme les vieillards, Guillaume 86 rétracte. Le Dragmaticon, qui contient encore quelques témérités philosophiques, est le désaveu des nouveautés théologiques reprochées à Guillaume de Couches par Guillaume de Saint-Thierry.

Nous avons déjà plusieurs fois nommé récrit intitulé : Philosophia Secunda Guillelmi de Conchis. Cet ouvrage nous est offert par un manuscrit du Roi, sous le numéro 6588, et, par un manuscrit de Saint-Germain, sous le numéro 1112. M. Cousin en a publié plusieurs chapitres ^ Le catalogue récemment imprimé de la Bibliothèque de Troyes indique, page 773, quelques fragments philosophiques, qv^dam philosophica, attribués à Guillaume de Conches par Tancien catalogue de Clairvaux. Ces fragments que possède la Bibliothèque de Troyes appartiennent au traité de Guillaume intitulé: Philosophia Secunda^eiseTe'

*■ Fragments phiU>sophiques;Vh\{o?Xi^\\\Qh(x\iAi\(i\JiQ^ p. 426 et suiv*

trouvent dans nos manuscrits duRoiet de Saint-Gemain.

En dernier lieu, il faut mentionner : Tertia Philoso' phia Guillelmi de Conchis. U s'agit ici de la physiqae expérimentale. L*auteur disserte sur la constitution du monde, la pluie, Tarc-en-ciel, la neige, le tonnerre, etc. Cet ouvrage, également inédit, suit le précédent dans ta manuscrits que nous avons désignés.

Revient maintenant la question à laquelle nous avoiu dû différer de répondre : Quel était renseignement di Guillaume? Jean de Salisbury ne parle que du grammai rien, qu'il place au premier rang après Rernard de Char très. Mais, comme on Ta déjà remarqué, Guillaume ii Conches préiend d'abord, avant tout, passer pour philosophe. Ce mot philosophie reparaît dans le titre de tous ses écrits originaux. Il est en effet ce qu'il veut être: c'esl un philosophe. Mais de quelle secte? M. Charma aime, nous dit-il, se le figurer condisciple, puis auditeur d'Abélard ; condisciple, peut-être, mais non pas auditeur. Tout ce que sait Abélard, il l'ignore. Abélard dédaigne ou conteste à peu près tout ce qu'il affirme. Ils appartiennent aux deux écoles les plus opposées, et parlent chacun une langue différente. Leur dissentiment commence avant même d'entrer en philosophie, lorsqu'il s'agit de définir l'objet de cette science.

GUILLAUME DE GONCHES

Âiosi, pour Abélard et ses disciples, la philosophie et ta théologie ne se confondent pas. En théologie comme en phi* losophie, ils argumentent, ils raisonnent, ils préleodent démontrer. Ils usent donc en théologie des procédés philosophiques, ou dialectiques. Ils conçoivent néanmoins chacune de ces deux sciences comme ayant un domaine distinct, séparé. Autre est la méthode de Guillaume : « La philosoj phîe, dit-il; est rinteliigence vrais tant des choses qui sont et ne se voient pas^que des choses qui sont et se voient* Les choses qui sont et ne se Yoient pas sont les choses incorporelles ; en effet, la sensation ne peut rien au delà des limites de la matière. Quant aux choses corporelles, elles sont et se voient, qu'elles aient un corps divin ou un corps vérilahle ■ car tous les corps tombent sous les sens**» Ce qui signifie clairement que, ivant notre docteur, la philosophie tient subordonnées ses principes généraux, comme deux sciences subal- Bmes, la théologie et la physique. Elle n'est donc pas, amme le prétendent tous les mystiques, Thumble ser^ ante de la théologie, ou, comme Abélard paraît le suplïser, sa respectueuse compagne : elle est sa maîtresse. IX* siècle, Jean Scot s'est exprimé presque en ces

M o* PHlMophta Mtmdiy Ub. t, c. 1, 3, 3^

â50 SINGULARITÉS HISTORIQUES

termes. Guillaume ne connaît pas Jean Scot, mais il connaît, comme Jean Scot, le Timée, et Vun des anciens interprètes du Timée, Cbalcidius. Chalcidius avait ainsi subordonné la théologieà la philosophie*. S'appropriant cette méthode, il ne se contente pas de Vexposer théoriquement dans le préambule du De Philosophia Mtmdit mais il la pratique dans tous ses livres. C*est un philosophe chrétien; soit! Il ne supporte pas, en effet, que Ton doute de sa foi chrétienne*. Cependant nous ne pouvons nous défendre de rappeler un chrétien téméraire. Il l'est, en effet; et ne s*est-il pas lui-môme plus d'une foU repenti de sa témérité î

Guillaume de Couches est loin de se montrer indifférent, comme philosophe, aux questions psychologiques; elles Voccupent, au contraire, beaucoup. On lui demande si Taction de Tâme sur le corps est interne ou externe; il répond qu'elle est interne; que l'âme, unie au corps, réside tout entière dans chacune des parties du corps, sans toutefois cesser d'être une substance distincte de la substance corporelle ^« Il a aussi une théorie des facultés de l'âme, qu il classe dans cet ordre ; la sensation, Timagina-

* Chalddii Timœus, édit. de Leyde, 1617, p. 259.

2 K Ghristianus sum, non Academicus.» Secunda Phil,^ c. SI.

* Secunda Philos., c. 30.

GUILLAUME DE GONGHES 251

tion, la raison, l'intellect. Nous ne pouvions nous attendre k voir la sensation jouer un grand rôle dans son système ; nais il trompjB en cela nos prévisions. En efifet, il disserte longuement sur les sens, leurs fonctions diverses et la nécessité de leur concours; il va même Jusqu'à dire que ^ toute notion slntroduit dans le sanctuaire de Vâme par ^ \eê fenêtres des sQns^. L'imagination est une faculté qui "i représente la figure des choses déjà perçues par les sens, 4 mais absentes, ou qui, par un artifice dont elle a le se- -t cret, fait apparaître à Fâme étonnée une chose que les -^T'sens n'ont pas auparavant sentie. La raison juge les pro- ; priétésdes corps, leurs différences et leurs similitudes. # Le propre de l'intellect est de contempler les choses in- «^ corporelles ^ « C*est là, dit41, la pure doctrine de Platon,

K ft Consulter notamment les chap. 16, 17, 18 et 19 du traité qui a

t pour titre Secunda Philosophia,

*Voir les chapitres 33, 34 du Secunda Philosophia, publiés par M. Cousin ; Philosophie scolastique, p. 433. Guillaume a résumé sa

. théorie de la connaissance dans son Commentaire sur le Timée, |q1. 56,

. *■ «irw, du n* 1095 de Saint-Germain : « Est sensus vis animœ qua perèipithomo figuram et colorem rei prœsentis, quamvis non opèratur nisi

^ la eorpore prsBsentialiter, in quo tantum est figura et color. Imagiiiatio vero est vis qua percipit homo figuram rei absentis. Haec habet PHncipium a sensu, quia quod imaginamus vel ut yidimus vel ad Bimilitudinem rei jam visœ, ut ille Virgiliaaus Tityrus ad similitudi- »em suœ civitatis Romam imaginabatur. Ratio vero est vis animi

et c'est par respect pour Platon qu'il reproduit ces distinctioDS et les adopte : tNullis phUosophù poHus credendum est quam Àccuiemicis^.i^

Jusqu'ici, du moins, Platon ne l'a pas trop écarté da droit chemin. Mais interrogeons-le sur la Uiéologie, «nr la physique. Là sont les écueils, là sont les périls.

Dieu nous est mal connu. Nous affirmons nécessaiie* ment qu'il est; mais nous ne discernons pas clairenumt ce qu'il est. On parle en Dieu de trois personnes. On wA dire sans doute qu'en lui s'unissent trois suprêmes éner' gies : la puissance, qu'on appelle le Père ; la sagesse, le Fils ; la volonté, le Saint-Esprit. Dans le même sens, on nous enseigne à croire que le Saint-Esprit procède do Père et du Fils, puisque la divine volonté, par mandat de la puissance et de la sagesse, pourvoit à la création et au gouvernement du monde. Il n'y a donc qu'un Dieu ; il n'y a qu'une substance divine. On peut ajouter que chacDO des actes divins est à la fois une manifestation de la pois-

<liia dijudicat homo proprietates corporum et differentîas earum qn« illis insunt. Haec habet principium ab imaginatione et sensu; de eis enira quœ vel sentiraus vel imaginamur discernimus. Intellectas vero est vis qua percipit homo incorporalia, cum certa ratione quareit* sint : hœc habet principium a rationCt »

* Phiios. Secunda, c, 18*

GUILLAUME DE GONGHES 253

sance, de la sagesse et de la volonté ; cependant, selon que la force, Tintelligence ou Tamour semblent prédominer dans tel acte plus que dans tel autre, on le rapporte particulièrement au Père, au Fils au au Saint-Esprits Ainsi dit-on encore que le Saint-Esprit est Tàme du monde. Cela paraît être Topinion de Platon, dans le Timée : « Dieu mit au milieu du monde une âme, qu'il » étendit dans toutes ses parties. » Platon a donc connu le Saint-Esprit. Aussi Guillaume va-t-il suivre toutes les traces de ce philosophe orthodoxe. M. Charles Jourdain, analysant le commentaire sur Boëce, montrera que Tassimilation de Tâme du monde et du Saint-Esprit est aussi franche, aussi complète, dans cet écrit de Guillaume, que dans la Théologie Chrétienne d'Abélard •. Ajoutons cependant que sur cette question délicate le langage de notre docteur n*a pas toujours la même fermeté. Ainsi, dans le De Philosophia Mundi, il reproduit Fantique définition du Saint-Esprit, mais ne Tapprouve pas complètement; il préfère en ce lieu déclarer que Pâme du inonde est un composé de la substance indivisible et de

t Dé Philosophia mundi, p. 207, 208, du tome II des OBuvres de Beda« s Theoiàgià Chtistiana, p. 300, t. Il, de Tédition de M Cousin.

la substance divisible, mystère qui, dit-il, s'explique dans sa glose sur le Timée.

Descendons l'échelle des substances ; du créateur allons vers la créature. Entre eux Guillaume voit un espace peuplé d'êtres plus ou moins incorporels. Aux plus hantes régions de cet espace se trouve, dit-on, le monde archétype, où résident les formes intelligibles, les exemplaires éternels. Notre docteur hésite à faire la description de ce monde. Cela est digne de remarque. Capable de tout oser à la suite de Platon, il se garde, toutefois, d'établir nne distinction réelle entre le monde archétype et la pensée divine * . Il nous transporte tout de suite dans la patrie des démons. «Nous disons, ainsi s'exprime Tertullien, qu'il existe

* « Quidquid est vel est carens generatione et semper est, vel habet generationem nec semper est. Hoc ut melius intelligatur, dicamus quid sit generatio, quid sit haberc geoerationem, quid carere generatione, quid semper esse, non semper esse. Generatio igitur, ut ait Boe* thius in comment© super cathegorias, est ingressus in substantiam,id est principium existentisQ : habere igitur generationem est habere principium cxistenti^. Carere vero generatione est carere principio existcntiae. Semper esse est sine principio praeterito vel futuroexistere; non semper esse est per temporales successiones transire. Caret ergo generatione et semper est quod nunquam incœpit esse, nec aliqoid praeteritum, nec futurum liabet. Hoc convenit divine essenlie. E» enim nec liabuit principium existeutiae, nec vices temporis. Haec «t efficiens causa mundi : ipsa enim est omnium creatrix.Hic idem cofl-

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» certaines substances spirituelles. Leur nom même n*est » pas nouveau. Les philosophes ont connu les démons^ » Saint Augustin {De Natura boni, c. xxxiu) parle de ces essences invisibles absolument comme les philosophes allégués par TertuUien. «Ils ont, dit-il, pour domaine la » région nuageuse de Tatmosphëre; » et il syoute : «Cette » région est quelquefois nommée le ciel. Ce n*est pas, il est » vrai, le ciel où sont les astres, mais un ciel inférieur dont » les brouillards forment les nuages, et où volent les oi- » seaux. » Ainsi Guillaume peut librement disserter sur les démons. Non seulement la superstition populaire accepte par avance tout ce qu*il osera dire, mais encore Platon, saint Augustin, TertuUien, les Pères latins et les Pères

▼enit divin» sapientie. Si enim Deus caret principio, nec potait sine sapientia esse : idem est enim illi et esse et sapientem esse. Ergo et ejus sapientia caret principio. Semper vero est, quod illi nihil praeteritum, nihil futurum est, sed omnia prsesentia. Hœc formalis causa mundi est, quia juxta eam creator mundum formavit. Ut enim faber yolcns aliquid fabricare, prius illud in mente disposuit, postea quœsita materia juxta mentem suam operatur, sic creator^ antequam aliquid crearet, illud in mente habuit, deinde opère ilfad adimplevit. Hsc eadem a ^Platone dicitur archetypus mundus : mundus, quia omnia continet quae in mundo sunt : archetypus, id est principalis forma, archos enim est princeps, typos forma, yel figura. » Comment, in nmsÊum, no 1005 de Saint-âermain, fol. 56, verso, ^ Apotogetietu, c. 32.

256 SINGULARITÉS HISTOHIQUSS

grecs auront par leur exemple autorisé toutes ses rêveries. La région sidérée est habitée par le démon, animal composé d*un corps et d*une âme; rationnel, toutefois, et immortel : c*est le démon par excellence, le suprême démon. Il a des ministres ; mais ceux-ci, comme il convient à des inférieurs, résident à quelque distance de leur souverain. Les uns, les bons démons, les anges, sont cantonnés dans une seconde région ; les autres, les mauvais démons, dans une troisième zone plus voisine de la terre. Telle est la doctrine de Guillaume sur le monde snpersensible.

EnQn apparatt cette terre, aux plus basses régions de Tunivers créé. Ici le discours de Guillaume devient prolixe. L'astronomie, la cosmogonie, la cosmographie, et toutes les autres sciences qui ont la terre pour objet lui ont révélé sur ce petit monde de nombreux secrets qu'il est avide de communiquer à ses disciples. Mais nous sommes moins curieux de les connaître.

Ainsi la philosophie de Guillaume est platonicienne. Elle ne prétend pas sans doute reproduire fidèlement Platon : cette prétention dépasserait la mesure de son indépendance ; mais, du moins, elle s'efforce de concilier les dogmes de Platon et ceux de FÉglise. C'est le but auquel se proposèrent d'atteindre, dans le même temps, Bernard de Chartres, Thierri l'Armoricain et quelques au-

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très docteurs. Ainsi, en face de Técole instituée par Roscelin, par Abélard, s*est élevée une école rivale où Ton enseigne des principes différents, suivant une différente méthode.

Quelle est la plus fréquentée? Nous ne saurions le dire avec certitude. Les anciens annalistes n*ont pas fait cette comparaison. Autour d* Abélard la foule est considérable : mais ne vient-elle pas admirer plutôt Téloquent rhéteur que le subtil péripatéticien? Il est certain que Bernard, Thierri, Guillaume de Couches ont de nombreux élèves. Supposons donc que les deux écoles obtiennent un égal succès.

Cependant elles ont un ennemi commun, et qui parait ne s'être pas montré plus indulgent pour Tune que pour *> l'autre. Cet ennemi, c'est TÉglise. Quelle que soit la diversité de leur enseignement, Abélard et Guillaume parlent des mystères avec un égal respect. Mais ils raisonnent également sur ces mystères, et cela suffit pour les compromettre. Reconnaissons même que leurs raisonnements s'éloignent assez de la simple tradition pour nous sembler indiscrets. C'est pourquoi l'Église les appelle impies. Gauthier de Saint-Victor accuse Guillaume de Couches d'avoir, en expliquant la création, reproduit le système de Démocrite. Dieu a fait tout de rien : voilà ce

qu*enseigne TÉglîse. Qu*on le répète après elle, sans explication, sans commentaire. Hais Guillaume n*a pas en cette réserve ; il parle de petits corps, d'atomes rapprochés, unis par la toute-puissante volonté de Dieu, et la nouveauté de ce langage le rend suspect. Gauthier de Saint-Victor n'est pas, d'ailleurs, le seul adversaire que rencontre Guillaume de Couches. Guillaume de Saint- Thierri; le véhément persécuteur d*Âbélard, dénonce, dans une lettre adressée à saint Bernard, un autre hérétique : <x Voici, dit-il, que de la souche du serpent » vient de naître un basific. » £til continue sur ce ton, signalant comme autant d'impiétés diverses explications données par le philosophe sur les attributs divins, la procession du Saint-Esprit, la génération des corps, la création de la première femme. Sabellien, païen, manichéen, tel est, suivant Guillaume de Saint-Thierri, le syslëme philosophique de Guillaume de Couches. C'est l'œuVre de l'ignorance la plus grossière conspirant contre la paix des âmes avec la plus audacieuse impiété '. Les termes delà dénonciation sont, on le voit, énergiques et précis. . Guillaume n'aurait eu peut-être rien à redouter de

* De erroribus Guillelmi de ConcMs, dans la Bibliothèque CistercieiM, t. IV, p. 127.

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cette énergie. Pour avoir fait depuis longtemps un usage immodéré des déclamations oratoires, TËgiise y est devenue moins sensible. Mais la précision est accablante. Nous avons fait connaître les sentiments particuliers de Guillaume sur la nature simple de Dieu, et ses attributs divers. Il est manifeste qu'ils ne s'accordent pas avec les sentiments de l'Église. Sur la création de la première femme, sa thèse n'est pas moins téméraire. Oser, au xii« siècle, abandonner la lettre des Écritures, et interpréter la légende mosaïque comme une fable, une fiction, c'est devancer l'âge de la critique. Que Guillaume applique sa méthode symbolique aux récits des théologiens grecs; qu'il dégage de toute circonstance miraculeuse la régénération de l'espèce humaine par Deucalion et par sa femme Pyrrha, on le lui permet volontiers, et Ton ne remarque pas même que, pour justifier son étrange explication, il prend à contre-sens un des mots les plus usuels de la langue grecque ^ Mais, quand on l'entend dire que Dieu n'a pas en réalité tiré la première femme de la côte

* « Qua dicitur Deucalion ex lapidibus homines, Pirra feminas, restaurasse, nihil aliqd est nisi quod post diluvium Deucalionis, quod, ut ^ refert Augustinus, prîmum* fuit, non générale, in regione illa soU pastores, qui montana obtinebant, evaserunt : qui, propter duritiam,

« U faut peut-être lire proprhun.

du premier homme, on ne supporte pas ce langage, auquel on n*est aucunement préparé. Enfin il s'exprime autrement que Moïse et saint Augustin sur la genèse de la substance humaine, quand, après avoir distingué le corps de r&me, il suppose que Dieu perfectionna le corps, soit en lui donnant, soit en lui faisant donner une &me par les démons, et suppose en même temps qoe la matière première de ce corps était, au sein delà nature, antérieure à la création de T&me. Ce sont encore là des conjectures platoniciennes, que Guillaume ne peut justifier par Tautorité d'aucun Père chrétien.

Que saint Bernard, maintenant averti, porte l'affaire devant un concile, et Guillaume sera condamné. Plalon sera jugé coupable des mêmes blasphèmes qu'Aristole, et toute philosophie sera proscrite ; en d'autres termes, toute science profane.

L'Église ne dissimule pas, à cet égard, ses sentiments. Non-seulement elle désire qu'une occasion lui soit offerte de prononcer une sentence générale contre toute la légion des libres raisonneurs: mais, profitant de cette occasion,

lapides sunt dicti; sed postea Deucalion, instruendo eos doctrina et moribus, ex lapideis rationales reddidisse, hic viros, haîc feniinas. Unde adhuc rustîci dicuatur laici, id est lapidai; /ao5 enim lapisest» Comment, in Timœum, man. 1005 de Saint-Germain, fol. 55, verso.

GUILLAUME DE GONGHES 261

elle interdit Pétude elle-même. Nous avons un canon du concile de Tours, de Tannée 1163, qui défend à tout religieux d'étudier la physique et les lois*. Nous avons une lettre de Pierre le Vénérable, un des moines lés plus éclairés de son temps, où nous lisons cette amère profession de foi du fanatisme réactionnaire :

« Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est re- » gnum cœlorum. Voici que, sans méditations platoni- » ques, sans disputes académiques, sans sophismes aris- » totéliques, sans aucun recours aux systèmes des philo- » sophes, je connais le lieu, la voie du bonheur. Silence » donc à rhumaine présomption, puisque le divin maître » a parlé 1 Silence au mensonge, quand la vérité ensei-

i Maan, 5acraer Metrop, eccles, Turon,y part. 2, p. 50. L'interdiction du droit civil dura longtemps pour les religieux. Un chanoine régulier de Nimes, ayant fréquenté Técole de droit de Bologne, est obligé de s'adresser au pape pour obtenir le pardon de son crime. Voici les termes de l'absolution qui lui est envoyée par Honorius III, sous la date du 15 décembre 1217 : a PrsBsentata quidem nobis ex parte tua petitio continebat, quod cum Bononise diu decretorum studiis insudasses, ut per notitiam juris civilis plenius proficere in canonico jure yaleas, scholas legum per aliquantulum temporis frequentasti ; unde a nobis humiliter postulabas ut irregularitatis notam, quam ex hoc Tisus es contraxisse, abolere per indulgentiam sedis apostolicœ dignaremur; nos igitur, tuis precibus inclinati.. .. » Lettres des Papes; recueil manuscrit formé par les soins de M. La Porte du Theil ; t, H des Lettres d'Jlonorius IIL Bibliothèque impériale.

26à SlNtiULARlTÉS HISTORIQUES

» gne t Que la solitude se fasse autour de récol&tre, » quand Thomme-Dieu parle dans une autre chairel » Bienheureiix, dit-il, les pawores d'esprit, parce que » le royaume des deux est à eux, Pourquoi donc, mon

> très-cher anf)i, errer d'école en école ? Pourquoi fins- » truire et ^efforcer d'instruire les autres? Pourquoi, à » travers des milliers de mots, et av6c de laborieux e(- » forts, chercher ce qu'un simple discours, ce que la

> moindre peine, si tu le veux, peut rapprendre? Quelle » est cette vaine étude de jaser avec les comiques, de » pleurer avec les tragiques, de chanter avec les lyriques,

> de tromper avec les poètes, de se faire tromper avecles » philosophes ? Pourquoi consacrer tant de veilles, je ne » dis pas à la philosophie, mais, permets-moi de le dire, » à la folie? Oui, à la folie; car voici le mot d'un vrai » philosophe : Dieu n'a-t-il pas rendu folle la sagesse » du monde ? Recherche donc, 6 mon ch'^x fils, cet uni- » que profit de toute philosophie que t*a recommandé le » divin maître, la béatitude céleste ; bien que tu ne pour- » ras acquérir, sans une complète pauvreté d'esprit... » Prends, dis-je, prends au plus tôt la voie de la pauvreté, » et non pas tant de la corporelle que de la spirituelle... » Ainsi tu deviendras un vrai philosophe du Christ....

> car si, selon Tapôtre, tu veux être sage, sois, pour être

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» sage, d'une stupide ignorance, et mets ta gloire à » ignorer les bavardages ^d la logique, les curiosités » de la physique, ainsi que tout le reste, pour savoir » simplement ^ck r Le Christ est Jésus mort sur la » croix ^ » La véhémence de ce langage nous épargne le soin de le commenter. L'Église ne s'y trompe pas : la science compromet la foi ; c'est pourquoi elle maudit la science.

Le concile est-il convoqué? Il va Fêtre. Cependant, au siècle de Pierre le Vénérable, de saint Bernard, de Guillaume de Saint-Thierri, qui n'est pas le siècle de Torque^ mada, avant de citer au tribunal de TÉglise un homme accusé de quelque hérésie, on l'informait des bruits rérépandus sur son compte, on lui donnait le temps de la flexion, du repentir et du désaveu. Et l'on pouvait alors se rétracter sincèrement, sans manquer de courage. Le courage, comme nous le définissons aujourd'hui, cette yertu qui consiste à ne fléchir devant aucune autorité, à braver tous les outrages, tous les périls, plutôt que d'abjurer une conviction personnelle; était, au moyen âge, un vice nommé l'orgueil. Assurément le xii« siècle ne manqué pas d'hérétiques : en est-il un seul qui, parlant dans

A Epistol» Pdtri Venerabilis, Biblioth, Cluniac,, col. 630.

26i SINGULARITES HISTORIQUES

sa propre cause, devant les juges assemblés pour Tenten-

dre, Fabsoudre ou le condamner, s'adresse à leur raison,

et s'efforce de les convaincre, par des arguments tirés de la sienne , qu'il est juste de penser oUHneil pense? Non, sans doute. Pour l'accusé, comme ptdr l'accusateur, il s'agit d'établir, par des textes, des preuves de fait, ce qu'a pensé l'ancienne Église sur le dogme mis en question, et les arbitres du débat n'ont d'oreilles que pour ces preuves. Ne serait-ce pas même un aveu d'hérésie que d*en proposer d'autres? La conscience individuelle, ne connaissant pas ses droits, ne les a pas encore fait reconnaître ; elle ne peut donc, par. une soumission qui devance l'arrêt des juges, les abdiquer et les trahir.

Il est vraisemblable que Guillaume de Concbes offrit à saint Bernard un gage suffisant de repentir, puisque la dénoncialion de l'abbé de Saint-Thierri n'eut pas alors d'autre suite. Il est du moins certain que, pour remplir un engagement pris soit avec lui-même,^oit avec les tuteurs jaloux de l'orthodoxie, Guillaume se rétracta vers la fin de sa vie. « J'ai, dit-il au début du Dragmaticon, » composé, dans ma jeunesse, un livre plein d'imperfco > tiens, où j'ai mêlé le faux au vrai, et omis beaucoup de » choses nécessaires. C'est pourquoi j'ai formé le dessein

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» de transcrire *le vrai dans ce nouvel écrit, d'y condam- » ner le faux, ainsi que d'y réparer diverses omissions...» Cette déclaration faite, GuillMme reproduit toutes les propcmitions censurées; dans le De P^Uosophia Mundi, par Gauthier de Saint-Victor et par Guillaume de Saint- Tbierri, et, sans hésiter, les condamne toutes, damnamus.

Quelle qu'ait été la renommée de Guillaume de Conches, on n'apprend pas que les dignités ecclésiastiques soient venues à sa rencontre" Il vécut honoré, mais suspect. Nous aimons à nous le figurer un de ces hommes simples de cœur, mais vigilants gardiens de leur dignité personnelle, que tout le monde servirait volontiers, si tout le monde ne redoutait pas leur franchise, mais que les congrégations écartent en les taxant d'esprits chagrins et difficiles, parce qu'il leur a toujours répugné de parvenir par les voies de l'intrigue. Après la mort de Guillaume, Philippe, abbé de Bonne-Espérance, s'écria que la Gaule avait perdu son soleil :

Gallia sospîrat radio privata sereno...

Fit sine Guîllelmo, fit sine sole dies.

Et cependiipt, on ignore même et l'année et le lieu de sa

mort. Oudin et Fabricius proposent FaDoée 1460; Albéric de Trois-FoDtaines, Tannée 1 154. L'abbé Philippe place à Paris son tombeau ; M. Chwna croit Favoir récemment découvert dans une hiuiible bourgade» à quelque distance d'Évreux.

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