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La doctrine àes idées-images est à jamais abandoDDée; mais puisqu'elle a joui d'une si grande fortune, et durant tant de siècles, il faut la connaître : puisque les origines en sont encore obscures, il faut essayer de dissiper le nuage, et d'assigner à qui véritablement appartient la responsabilité de cette fameuse erreur.

La philosophie moderne professe une antipathie dogmatique à regard des abstractions réalisées. Si quelqu'un entreprenait de définir le caractère particulier de la philosophie moderne et de faire le recensement exact des opinions qui lui sont propres, il trouverait qu'elle a moins inventé que supprimé. On Ten accuse. Mais elle n'est pas embarrassée de répondre à cette accusation et de se justifier. L'imagination humaine avait été si féconde en chimères I

Voici quelle était la chimère des idées-images.

On voit par le moyen des yeux, et non par les yeux. Ce

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n*est pas assurément Torgane visuel qui perçoit la sensation et recueille Tidée. Hais comment une simple faculté de l'esprit, ou, pour écarter encbre une abstraction, comment Tesprit, qui réside immobile au centre de son d(h maine, entre-t-il en communication avec des objets qui ne se déplacent pas eux-mêmes pour venir à sa rencontre? A cette question on répondait en supposant certains intermédiaires, êtres représentatifs des corps, corpuscules matériels suivant les uns, immatériels suivant les autres, qui, disait-on, flottaient constamment à travers l'espace, et, comme d'alertes messagers, transmettaient à l'organe vi* suel de l'homme, dès qu'ils en étaient requis, les images fidèles des objets les plus lointains. C'était Tidée-imageau premier degré, que les Grecs nommaient et^wXov, et les Latins phantasma. Mais l'acte tout entier de la perception est-il expliqué par cette hypothèse? Il s'en faut bien. Le phantasma, vicaire ou substitut de l'objet absent, ne saurait être admis à pénétrer lui-même jusqu'au tabernacle du sens interne : après avoir déposé son empreinte sur le sens ejfterne, il va de nouveau se perdre dans l'espace. Mais, du moins, cette empreinte subsiste. Ce sera l'image proprement dite, ou espèce impresse, qui servira d'élément fondamental aux opérations subséquentes de l'esprit. Ainsi nous avons déjà deux générations d'êtres

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représentatifs : le phantasma, qui se dégage des objets à la manière des émanations pour venir toucher le sens externe, et Vespice impresse, sorte d*image réfléchie sur un miroir» qui commence la sensation, mais ne Tachëve pas. Pour que la sensation soit achevée, il faut que le sens interne, considérant lui-même, ^r un acte dont il est seul capable, l'empreinte laissée sur la rétine, en recueille la notion de Tobjet. Cette notion étant recueillie, voilà un fait nouveau. Quand il serait aussi fugilif que la perception est prompj^ ce fait, distinct de tout autre, réclamerait un nom ; et, dans cette ancienne école dont la philosophie moderne a sagement répudié les traditions réalistes, il n*y a pas un nom qui ne corresponde à une chose, pas une chose qui n'appartienne à la catégorie de la substance. Mais, d'ailleurs, il n'est pas vrai que, la perception accomplie, la notion disparaisse. Bien longtemps après avoir vu les objets, ou leurs images, nous nous rappelons ces objets, ces images. Donc la notion persiste. Douée d'une telle persistance, comment n'au» rait-elle pas été de plein droit admise au nombre des réalités, quand déjà l'on avait accordé la môme faveur au corpuscule vagabond, et à cette ombre légère qui, rapidement dessinée sur l'organe de la vision, s'évanouit aussitôt, comme c'est le propre des ombres? La notion formée s'est

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appelée espèce expresse^ et a été localisée dans le trésor de la mémoire, pour y jouir d'une entité permanente.

Ainsi toute perception s^opère en trois temps, et à chacun de ces trois temps une idée, une image, une chose est produite. Pour être absolument fausse, Thypothèse n'en est pas moins parfaitement claire. Interrogez les sens sur la réalité de ces idées ; ils ne les connaissent pas : la raison ; elle les rejette. Hais Fimagination, qui les a faites de rien, se platt à les contempler, et s'étonne qu'on les coateste. Or, tandis que les sens et la^ison s'arrêtent à chaque pas devant des mystères, et se déclarent inhabiles à les pénétrer, l'imagination n'hésile pas à pousser plus loin, plus loin encore, et trouve toujours la voie facile. Aux régions supérieures de la connaissance humaine il n'y a rien de plus obscur que la vérité, rien de plus clair que l'erreur.

Mais nous n'avons pas achevé l'exposition de la doctrine des idées. Qu'est-ce, en effet, que V espèce expresse ?C^i l'idée recueillie de la considération d'une chose particulière. Ainsi nous avons simplement décrit les modes de la perception. Il s'agit maintenant d'analyser les opérations propres de l'intelligence. Que l'attention du lecteur ne nous abandonne pas encore. Cette doctrine n'est pas celle de quelque rêveur solitaire, dont l'érudition a retrouvé la

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trace dans la Duit des temps : elle a été professée par une longue série d*éminents philosophes, on renseignait à nos pères, et le discrédit de cette doctrine est si récent, que notre langage usuel est encore plein de mots qui s'y rap* portent. Ce sont des mots vides de sens, puisqu'ils ne représentent plus des opinions reçues. N'est-il donc pas intéressant de le savoir?

Ainsi qu'il est convenu, la sensibilité du sujet est émue par le contact d'un fantôme émané d'un objet, et non par Tobjet lui-même : « Le soleil que Ton voit, dit Malebranche, » n*est pas celui que Ton regarde. Le soleil et tout ce qu'il y » a dans le monde matériel n'est pas visible par lui-même. > L'âme ne peut Voir que le soleil auquel elle est immédia- » tement unie, » c'est*à->dire ce fantôme dégagé du soleil, qui voyage dans l'atmosphère avant de joindre la rétine. Il faut un semblable intermédiaire pour éveiller l'intelligence endormie. Saint Thomas va nous le définir dans son septième Quodlibet : « In visione intellectiva, dit-il, » triplex médium contigit esse. Unum, sub quo intellectus » videt quod disponit eum ad videndum ; et hoc est nobis » lumen intellectus agentis, quod se habet ad intellectum » possibilem nostrum sicut lumen solis ad oculum. » Nous avons à dessein rapproché ces deux citations de saint Thomas et de Malebranche, afin que l'une aidât

à comprendre Tautre. Le monde matériel est le domaine des choses sensibles : le domaine des choses intelligibles est, suivant quelques docteurs, Je monde archétype, et suivant d'autres Yintellect agent, ou, pour parler ridiome vulgaire, la pensée même de Dieu. Voici une chose sensible : Tindividu qui répond au nom de Soerate. Voici une chose intelligible : Tespèce qui se ditdd Socrate, Vhumanité. Que Thumanité, considérée comme un exemplaire éternel, réside au sein de l'entendeme&t divin ou dans un monde subalterne, il n'importe : ce qui regarde la question présente, c'est que cette chose intelligible apparaît dés l'abord à l'intelligence humaine non dans sa propre nature, mais par son intermédiaire. Pour employer une figure, saint Thomas dit que cet intermédiaire de l'intelligible est son rayon, et que ce rayon delà chose intelligible se communique à l'intelligence humaine, comme le fantéme, ou rayon de la chose sensible, se communique aux organes de la sensibilité. Que cela s'opère ainsi ou autrement, il suffit que la nécessité de rintermédiaire soit reconnue. Voilà le premier terme de rintellection. Ensuite vient Yespèce intelligible. « Aliud » médium est, ajoute saint Thomas, quo videtur; et hoc y> est species intelligibilis, quae intellectum possibilem de- » terminât ; e( se habet ad intellectum possibilem sicul

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» species lapidis ad oculum. » L'espèce intelligible est donc à l'égard de l'intelligence ce que l'espèce impresse est à l'égard de la sensibilité. C'est une image parfaite en elle-même, puisqu'elle représente exactement son exemplaire, qui vient s'offrir à l'intelligence humaine, l'invite à secouer sa léthargie et à former un jugement. Avant cette accession de l'espèce intelligible, l'intelligence possédait la faculté d'agir; mais elle était oisive : l'impulsion donnée, elle est devenue active, elle a produit un acte ; et cet acte n'est plus l'espèce intelligible, mais V espèce intellectualisée, le concept, l'idée propre de l'àme intelligente, comme l'espèce expresse est l'idée propre de r&me sensible. La mémoire les conserve l'une et l'autre : Tune et l'autre elles subsistent, au même titre, dans le même lieu.

Voilà donc la doctrine des idées-images. Ce qu'elle vaut, on le sait. Â Guillaume d'Ockam, le plus sagace, le plus résolu de tous les psychologues du moyen âge, la gloire de lui avoir porté les premiers coups. Mais elle devait lui survivre. L'école thomiste maudit le nom du censeur indiscret, et négligea d'apprécier la valeur de la censure. Quand plus tard la même doctrine, sortant de l'école, voulut s'introduire dans la philosophie mondaine sous les auspices d'iin philosophe cartésien, le prudent Arnauld

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écarta d'une main ferme le pavillon trompeur, déaoaQala provenance de la marchandise et la rejeta sur la rive étrangère. Malebranche avait fait innocemment cette contrebande pour le compte des Jésuites; ou leur rendait leur bien. Reid vint ensuite, qui, soumettant de nouveau le problème de la connaissance à Tépreuve d'une scmpuleuse analyse, pesant tous les mots, distinguant ceu qui signifient des choses et ceux qui représentent de décevantes fictions, dissipa comme de vaines ombres la nooibreuse légion des idées-images*

Sentir et penser sont des faits» des actes, si Ton préfère ce terme, qui attestent la réalité de deux substances évidemment diverses, le sujet et Tobjet. Comment s'opère la communication de ces deux substances? Â cette question la philosophie moderne n'a qu'une réponse, le silence. Se taire quand on ignore, c'est la grande sagesse. Eh quoi! le physiologiste n'est-il pas obligé de reconnaître, comme le philosophe, qu'il s'explique mal les rapports des êtres? Et que saurait-on supposer de plus mystérieux que le contact d'un esprit et d'un corps, si dans le mystère il y avait des degrés? D'ailleurs l'hypothèse des idéesimages n'est pas seulement fausse; elle est encore inutile, puisqu'elle n'explique rien. Ces idées considérées sous toutes les formes qu'on leur prête, dans le monde arche-

type, dans l'espace, dans rentendement, sont toujours des exemples, des co|lies. Et d'où sait-on que ces copies ressemblent à leurs originaux, si ces originaux sont euxmêmes inaccessibles à toute perception?

C'est donc une doctrine justement condamnée. Oui, nous adhérons sans aucune réserve à la sentence déûni-» live que le docteur Reid a prononcée contre elle. Mais quand Téminent critique, après avoir cherché dans Thistoire des vieUlet écoles un philosophe de quelque renom sur qui rejeter celte erreur, nous désigne Aristote, et Taccable d'outrages comme auteur d'une aussi grande imposture, il énonce une accusation imméritée. Aristote, le plus délié des &recs, le plus âpre inquisiteur de toutes les hérésies nées de l'école atomistique, aurait imaginé de telles chimères! C'est une calomnie. Cependant, depuis le docteur Reid, cette calomnie a fait beaucoup de chemin. Chacun la répète, et, en la répétant, l'accrédite. Il faut donc lui faire l'honneur d'une réfutation régulière.

I^ans la doctrine que nous venons d'exposer, on l'a remarqué sans doute, les idées-images sont prises tour à tour comme externes ou comme internes à l'égard du sujet.

Avant d'entrer en commerce avec le sujet elles habitent Tespace qui le sépare des choses : après que l'entende-

ment les a regues et leur a communiqué son empreinte, elles vont occaper le sanctuaire delà jnémoire.

Est-ce donc la thèse des corpuscules errants dans le vague des airs qu'on prétend mettre au compte'd*Aristoteî En effet, Aristote Ta connue et il Ta reproduite ; mais pour la combattre et la tourner en mépris, comme on peut le voir notamment dans son traité De la Divination par Ui Songes. Cette thèse n'est pas d*Aristote; elle est de Démocrite. D*infidèles péripatéticiens Font-ils admise? Noos ne les connaissons pas. Si Gassendi la trouve à son gré, c'est qu'il appartient à la secte de l'Abdéritain. Quant à saint Thomas, il la rejette sans hésiter.

Mais il s'agit plutôt des fantômes conceptuels, des espèces proprement dites. Ici, du moins, il existe quelque | prétexte à l'accusation. A quelle époque ces espèces ontelles joui de la plus grande faveur? C'est, nous en convenons, au moyen âge. Saint Thomas en décrit tous les modes avec une confiance que rien ne saurait troubler. Il les sent, il les voit se rechercher, s'unir et produire, comflie s'il assistait avec les yeux de son corps S l'accomplissement de quelque phénomène embryologique. Il n'y a, dans la région de Tâme, aucun lieii dont il ne sache, dont il ne soit prêt à dire tous les secrets. Autant de fables qu'il vous plaira d'entendre» autant il vous en

racontera. Les espèces sont un sujet où il est inépuisable. Que Ton quitte saint Thomas pour prendre Duns Scot, et Ton reconnaîtra bientôt qu'ils professent l'un et l'autre la même doctrine sur cette partie du vaste problème de la connaissance. Divisés sur tant d'autres questions, adversaires déclarés entre lesquels aucun accommodement ne paraît possible, ils s'accordent cependant à proclamer dans les mêmes termes que l'entendement est peuplé d'images, de similitudes, et que la permanence objective de ces formes est un fait sans lequel rintellection est inexplicable. Ajoutons que Duns Scot et saint Thomas se flattent à l'envi l'un de l'autre d'être les plus sincères, les plus fidèles des péripatéticiens.

Il faut croire que le docteur Reid les a crus sur parole, et que, sans interroger Aristote lui-même, comme il l'aurait dû faire, il l'a supposé coupable sur le rapport conforme de ces deux témoins. Mais nous allons en faire comparaître un troisième.

Celui-ci ne sera pas suspect, puisqu'il veut être inscrit parmi les amis de Platon. C'est M. Barthélémy Saint- Hilaire. Dans la préface si remarquable qu'il a jointe à sa traduction du Traité de VAmty M. Barthélémy Saint- Hilaire aborde successivement les divers problèmes dont la nature de Tâme est là niatièré^ et sttf tous ou presque tous

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ces problèmes il propose des solutions contraires à celles d'Aristote. Eh bienl entendons-le résumer la théorie d*Aristote sur la sensibilité : « Elle n*offre pas, dit-il, la » moindre trace de ces espèces sensibles, de ces images, » de ces idées représentatives, sans lesquelles, a-t-on ré- » pété souvent, Aristote n'aurait pu expliquer la percep- » tion. » Et plus loin : t En observateur parfaitement » fidèle, il a constaté les faits : il n'en a pas inventé. De- » vant ce grand mystère de la perception, il s'est arrêté » avec une prudence que n*a pas dépassée la prudence » écossaise... Ce n'est pas la faute d'Aristote,si, plus tard, » on a tiré de ses théories des conséquences qu'il n'y a 2^ point mises, qui les conlredisent même. » Voilà certes une déclaration nette, précise, et qui a, répétons-le, d'autant plus d'autorité, qu'elle est tout à fait désintéressée. Que si maintenant on se demande comment, sur une même question, et une question de fait, il peut exister une telle divergence entre les avis de plusieurs interprètes, nous répondrons simplement que saint Thomas et Duns Scot ne connaissaient ni l'un ni l'autre la langue grecque, qu'ils ont été l'un et l'autre initiés à la tradition péripatéticienne par les Arabes et les Juifs, et qu'ils ont naïvement accepté pour des versions fidèles les plus verbeuses et les plus perfides paraphrases. Ces termes sont-

ils trop durs? Non, ils ne le sont pas. Assurément les Arat)es et les Juifs ont rendu les plus grands services aux philosophes chrétiens du moyen âge. Ne pas le reconnaître, ce serait manquer de justice. Sans les Arabes et les Juifs les ténèbres du xii® siècle auraient envahi le XIII®, et cette grande école de Paris, dont les régents ont instruit le monde, n'aurait pas été fondée. Les scolastiques chrétiens sont les disciples immédiats des motécallémin arabes. Mais il n*est pas moins certain que les opinions d'Aristote, lorsqu'elles nous furent transmises après avoir ti'aversé l'Orient, étaient loin d'avoir conservé leur pureté primitive. Altérées déjà par les éclectiques d'Alexandrie, elles l'avaient été bien plus encore, dans la suite, par les docteurs de Bagdad et de Gordoue. Albert le Grand, saint Thomas, Duns Scot ne surent pas dégager la source des affluents, le texte de la glose. C'est ainsi que, prenant tous la parole au nom d'Aristote, ils ont quelquefois donné dans de tels écarts, qu'on les a entendus plaider avec passion la cause de son éternel ennemi. Duns Scot a particu*lièrement mérité ce reproche. Corrigeons-les, et distinguons ce qu'ils ont confondu. Déjà, pour certaines parties de la science, cette distinction est acceptée. Tout le monde reconnaît aujourd'hui qu'Aristote n'est pour rien dans les doctrines thérapeutiques de M. Purgon. Soyons de même

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convaincus, sur le rapport de M. Barthéfemy Saint*Hilaire, que la philosophie d'Aristote n*est pas celle d'Algazel oa d*Averroës, et, pour nous en tenir à la question présente, que la thèse des idées-images vient d*un autre que de lui. Il y a d*ailleurs plusieurs preuves de Terreur commise par le docteur Reid, et nous en produirons une encore. Où dit-on que les scolastiques ont trouvé cette thèse? Dans le Traité de l'Ame^ où, suivant M. Barthélémy Saint- Hilaire, elle n*est pas. Or on sait à quelle époque le Traité de l'Ame fut mis pour la première fois entre les mains de nos docteurs scolastiques.Boëce.ne Favait ni traduit, ni commenté ; Martianus Capella, Isidore de Séville n'en avaient rien fait connaître : aussi ne le trouve-t-on cité par aucun maître du xii* siècle. C*est au xiii® siècle qu'il est introduit dans renseignement; les plus anciens des ouvrages authentiques où il est cité sont la Somme d'Alexandre de Halès, mort en 1 245, et l'opuscule De Arrima de Guillaume d'Auvergne, évoque de Paris, mort en 1249. Or, un texte bien précieux, que nous allons tirer de la poussière sous laquelle il dort depuis sept siècles, nous fournit à cet égard un renseignement tout à fait nouveau. Si l'école de Paris n'a pas connu \q Traité de VAme avant le xin« siècle, au milieu du xii^ elle connaissait déjà dans toutes ses parties la thèse des idées^images» Les fragments qui

vont suivre sont de noire Guillaume de Conchesf, qui mourut vers Tannée 1150. « On a, dit-il, prétendu que » le rayon visuel ne s étend pas jusqu'à Tobjet de la » vision , mais qu'il rencontre au milieu de l'espace » les formes et les couleurs des choses, les recueille et » revient ensuite vers l'âme. Mais ta raison ne parait pas » souscrire à ce système ^ » C'est, nous l'avons dit, le système de Démocrite. Nous ne rechercherons pas qui l'avait transmis à Guillaume de Couches. Il est prouvé que ce n'est pas Aristote. Mais interrogeons encore notre docteur, car il a d'autres secrets à nous révéler. S'il répugne, en effet, à sa raison d'admettre les corpuscules isolés des choses et des sens, elle se montre beaucoup plus facile au sujet des espèces, ou images intellectuelles. « Il y a dans la tète, poursuit-il, trois cellules, > l'une à la proue, l'autre à la poupe, la troisième dans l'es- » pace intermédiaire. La première cellule s^appelle fautas- » tique, c'est-à-dire visuelle; c'est en effet là que l'âme voit "» et conçoit. La matière cérébrale de cette cellule est chaude

< GuiUelmi de Conzhï^SecundaVhilosophia ; codex Regius,num. 6588. Voici le texte encore inédit de notre auteur : « Fuerunt qui dixerunt yisualem radium non usque ad inm visam pervenire^ sed in medio aère formas rerum et colores invenire : quibus asramptis sibi, ad animam revertitur. Quibus videtur ratio obviare.»

» el sèche, afin que par cette chaleur sèche, qui possède » une vertu attractive, elle appelle à soi les formes et les » couleurs externes. La cellule mitoyenne est nommée » logistique, c'est-à-dire rationnelle. En elle rftme fait le » discernement des choses qui ont été Tobjet de la vision:

> en d'autres termes, ces formes et ces couleurs, intro- » duites déjà dans le cerveau par Fénergie fantastique, » rénergie logistique les attire vers elle, et distingue alors

> cette chose de celle-là. En effet, c'est d'après la forme

> et la couleur des objets, telles qu'elle les voit là repré- » sentées, que l'ftme apprécie la quiddité de ces objets. La » matière cérébrale de cette cellule est tempérée, parce » que cette température est favorable aux opérations de » la raison. La dernière cellule est appelée mémoriale, » parce qu'en elle Tâme exerce sa mémoire. En effet, ce » qu'elle attire dans la première, elle le discerne dans la » deuxième, et le fait ensuite passer par un canal qui » s'ouvre dans les parois de celte deuxième cellule. L'ori- » ficede ce canal est fermé par une caroncule semblable » à celle qui termine le sein d'une femme. Lorsque l'âme » veut transmettre quelque chose de nouveau à la mé- » moire, ou lui rappeler quelque chose d'ancien, cette » membrane s'écarte, et le canal est ouvert.... La matière » cérébrale de cette cellule est froide et sèche, car le propre

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» du froid et du sec est de resserrer et de conserver. Mais » si l'état de ces trois cellules n'est pas tel que nous ve- » nons de le décrire, les opérations de l'âme sont moins » faciles. En effet, si la matière cérébrale de la dernière » cellule est humide dans quelque sujet, cette matière hu- » mide s'épanche, et dans cet épanchement'elle altère les > formes et les couleurs ; ce qui fait une mauvaise mé- » moire*.... » C'en est assez; c'en est trop. Tout cela

* « In capite très sunt cellae s una in priera (prora), altéra in puppe, tertia in medio. Prima enim cellula dicitur fantasHca, id est visualis : in ea enim anima videt et întelligit. Hujus cêrebrumest calidum et siccum, ut calore sicco, cujus est attrahere, formas et colores exteriores sibi contrahat. Media cellula dicitur logistica, id est rationalis. In ea discernit anima res visas ; scilicet figuras et colores, quas vis fantastica intus traxit, vis logistica ad se trahit, ibique rem a re discernit. Ex figura enim et colore rei quas ibi aspicit anima, cognoscit quid res sit illa. Hujus cellulœ cerebrum est temperatum, quia temperies rationem non impedi t. Postrem a cellula dicitur memorialis, quia in ea exercet anima memoriam. Quod enim prima attrahit, in média discernit, et per quodam (quoddam) foramen quod est inter mediam cellulam transmittit. Hoc foramen caruncula qusedam, similis càpiti uberis mulieris, obstruit.Quum vero anima vult aliquidnovum mémorise commendare, vel vêtus ad memoriam revocare, removet se caruncula illa aperiturque foramen... Hujus cellulœ cerebrum, est frigidum'et siccum : frigidi enim et sicci est constringere et retinere . Sed istse qualitates cerebri mutatas bas actiones minuunt. Si enim aliquis habet cerebrum postremse cellulse humidum, quia humiditas defluit, et figuras et colores turbat, est mal» memoriœ...)»

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est, en effet, d'une grossièreté choquante. Le plus effréné sectaire du docteur Gali, sortant d'un laboratoire phrénologique, éprouverait en lisant ces lignes un irrésistiUe dégoût. Mais si nous laissons de côté ce qui répugne dsvantage dans cet étrange discours, qu'en restera-t41T II en restera cette doctrine, que les formes ou images des choses résident à l'état de permanence objective dans ks deux premières cavités ou cellules cérébrales, que toute action de l'intelligence s'exerce au moyen de ces formes, et se termine par la production d'une forme noavdie, dont la troisième cellule est le récipient. Guillaume de Conches se déclare lui-même platonicien. Nous n'abaserons pas assurément de cette déclaration, pour imputera Platon la responsabilité de semblables rêveries. Il dous suffit d'en décharger la mémoire d*Aristote.

En résumé, la thèse des idées-images s'est introduite dans la philosophie moderoe, au xiii'' siècle, sous les auspices des interprètes arabes, Algazel, Avicenne, Averroès. Le XII® siècle et Guillaume de Conches, ainsi que M. Jourdain l'a fait remarquer*, ne connurent pas ces philosophes. Cela est vrai: ils connurent du moins quelques médecins de la môme nation, entre autres un certain Ali,

4 Recherches critiques sur les traductions latines d'Aristote, p. 283.

qui est, avec Platon, une des autorités de Guillaume, Joannicius, et cet illustre voyageur,le moine Constantin, qui prétendit initier le monde chrétien h tous les arcanes de la médecine arabe. Or, cette théorie de Tâme que nous exposions tout à l'heure sous le nom de Guillaume de Conches, cette subdivision du cerveau en trois cellules, cette assimilation des idées à des corpuscules introduits d'une cellule dans l'autre, par la voie d'un canal qui s'ouvre et se ferme au commandement de l'âme, tout cela vient de l'Arabie, et Guillaume de Conches en a fait l'emprunt au Liber Oculorum du moine Constantin*.

*■ Ghap. 2. — Le lÂber Oculorum de Constantin fait partie du manuscrit latin de Saint- Victor, inscrit sous le n» 145.

Dans les premiers jours du mois de décembre de Fannée 4705, Nicolas Clément, garde de la Bibliothèque du Roi, recevait une lettre de la Haye qui conteoait un avis intéressant. L^auteur de cette lettre, un certain Jean AymoDi prenant le titre de ministre réfugié, Tinformait qu*il avait acquis, à Leyde, Therbier du célèbre Paul Hermann, eo quarante volumes in-folio ; et il l'offrait au roi pour ses déboursés: prix d'adjudication. 3,050 livres; frais d'auction, 94 livres et quelques deniers; frais de voyage et de séjour à Leyde, 60 livres : total, 3,200 livres. Il voulait faire au roi ce cadeau. Dans une feuille supplémentaire, Aymôn abordait Une autre question ; il sollicitait un passeport pour venir en France. Comme il n'avait pu, disait-il, approuver les opinions subversives et les mœurs irrégulières de la plupart des pasteurs, il s'était fait, en Hollande, beaucoup d'ennemis; il avait d'ailleurs en tête de grands projets pour le service du roi : et que deman-

dait-il pour les exécuter? ni faveurs, ni pensions : pensionné par les États, il allait de grand cœur, en quittant un établissement honorable, témoigner dans quel mépris il avait les biens de ce monde. Il ne demandait qu*un passe-port. Clément s'empressa d^annonfcer àFagon, surintendant du Jardin Royal, à quel prix il pouvait acquérir rherbier d'Hermann; mais Fagon ayant, de son côté, consulté Tournefort, celui-cï ne l'engagea pas à suivre l'affaire.

Cependant Aymon écrivait de nouveau lettres sur lettres à Clément, parlant moins chaque jour de l'herbier, et donnant des explications de plus en plus étendues sur ses vastes desseins. Il avait h confier des secrets d'état aux ministres de la couronne. En outre, il avait résolu de rentrer dans la religion catholique, et,) pour donner un gage éclatant de sa conversion, il devait écrire un gros livre contre Vesprit républicain des réfugiés protestants.

« Je puis grâces à Dieu, écrivait-il, vivre assez commo- » dément dans ces provinces, où l'on jouit de toute sorte » de liberté, et où rien ne me manque, si oe n'est une » espèce de repos de conscience qui ne se trouve point » parmi les réfugiés, qui se détruisent les uns les autres, » et qui n'ont plus aucune religion, ni discipline, ni hon- » nêteté,et qui, parleur esprit républicain et leur aversion

» pour tous ceux qui conservent quelque chose de l'hu- » meur et des maximes ou inclinations françaises, se » rendent entièrement insupportables... J'ai de quoi faire » là dessus un manifeste rempli de preuves si authentiques » et en si grand nombre que, si je le mettais au jour, comme » je Fai projeté, non seulement il serait propre à détourner » tous ceux qui pensent à sortir de TÉglise romaine, mais » encpre à faire abandonner le parti de la réforme k tous » ceux qui ne sont pas aveuglés par leurs passions....» Or, pouvait-il rédiger et publier en Hollande cetacted'aecusation contre des hommes stipendiés et protégés par les États? Âhl sans doute, il eût volontiers recherché le ma^ lyre, dans Tintérét commun de la religion et du roi, si les circonstances l'eussent exigé; mais elles ne l'exigeaient pas : et quels services ne devait-il pas rendre, dans un lien qui lui serait assigné, avec la mission de tout voir sans ôirc vu, et, sans parler, de tout écripe! En d'autres termes, il s'offrait, sans aucune réserve, pour être employé, suivant les convenances de Sa Majesté, comme faux témoin et comme espion.

Clément, le bon M. Clément * n'avait pas provoqué ces confidences; elles lui causaient quelque embarras. Il raon-

< Catalogue de la Bibliothèque du Boi^ U I. Préface.

tra les lettres d*Aymon à plusieurs abbés de ses amis^ et, celui-ci désignant comme garant de sa bonne foi Tabbé Bidal, qui avait rempli les fonctions d*envoyé de France à Hambourg pour les affaires de la religion, on le consulta. L'abbé BidaV avait eu commerce dô lettres avec Aymon durant sou ambassade. On apprit de lui qu'il s'était signalé dans les dernières controverses. Il avait d'abord publié les Métamorphoses de la Religion romaine *, petit ouvrage plein de maximes impies, à l'occasion duquel il avaft été charitablement admonesté par l'abbé Guerre, archiprêtre du diocèse de Grenoble. Cependant le P. Lamy, de l'Oratoire, et quelques autres théologiens, assuraient qu'on pouvait faire quelque tentative sur la conscience troublée de ce prêtre apostat. Dans cet espoir, l'abbé Bidal l'avait fait visiter par un de ses agents; mais il avait proposé des ^conditions inacceptables.

Ainsi, sur le rapport de l'abbé Bidal, Aymon n'était pas un homme sans crédit et sans valeur. Il y avait donc quelque gloire à le détacher de l'Église calviniste. Clément n'avait pris, dans sa jeunesse, ni le grand, ni le petit collet: cependant les affaires de la religion ne le touchaient pas moins qu'un docteur de la faculté, et il fut jaloux

* La Haye, Troyel, 17Ô0, îri-16.

d*étre le principal instrument d'une conversioD qui devait faire du bruit. Sur l'avis dç ses aoiis, il se rendit auprès de M. de Pontchartrain, et lui re(K)mmaQda vivement un homme qui se livrait, en promettant d'en livrer d'autres. Pontchartrain, averti par Clément, informa le roi de toute cette intrigue. On était aux beaux jours du prosélytisme catholique. Tandis qu'on massacrait, dans les Cévepnes, les calvinistes persévérants, on faisait publiquenf^ent marché des consciences faciles. Que voulait ce réfugié de la Haye? Un passe-port. Le roi lui fit écrire qu'il en trouverait un chez M. de Bagnols, intendant des troupes de France à Bruxelles. Aymon ne tarda pas à se diriger vers cette ville, ayant obtenu des États de Hollande un saufconduit pour aller à Constantinople. A Bruxelles, il prit son passe-port, et il était à Paris au mois d'avril de l'année 1706.

Sa première visite fut à l'hôtel de la Bibliothèque, rae Vivienne. Il vint trouver Clément et le remercier. Et pour montrer à Clément qu'il n'avait quitté la religion de ses pères ni par légèreté d'esprit, ni par de sordides calculs, il lui raconta l'histoire de sa vie.

Né en i 661 , dans le Dauphiné, de parents catholiques, il avait fait ses premières études au collège de Grenoble. Sa famille, qui l'aimait, n'avait rien négligé de ce quipoa-

vait contribuer à romement de son esprit, et les professeurs du collège de Grenoble s'étaient employés h le rendre non moins habile dans les mathématiques que dans les belles^ettres. Il avait ensuite fait quelque séjour h Turin, en Piémont, où il avait appris la théologie et la philosophie. De là, sa mauvaise fortune Tavait conduit à Rome. Dès l'abord tous les visages lui souriaient, dans cette noble ville où la jeunesse studieuse rencontre tant de patrons. Il venait à peine d'achever la lecture du Digeste et du Décret et de recevoir le titre de docteur, qu'un évéque de SaintrJean de Maurienne, en Savoie, Hercule de Berzet, le faisait admettre aux ordres sacrés, arec un bref du pape Innocent XI, à l'âge de vingt4rois ans, ç'est-à-dire avant l'âge déterminé par le concile de Trente, et le pommait son aumônier. Hommage rendu, suivant les termes du bref apostolique, à ses bonnes ipoBurs et à ses mérites divers : « Vitœ ac morum hone^tas, aliaque laudabilia probp- » iatis et virtutum mérita! » Mais il apprenait bientôt que cet évoque de Maurienne l'avait servi pour le perdre. Hercule de Berzet avait récemment sollicité le chapeau de cariinal et ne Favaït pas obtenu. Il chargea son aumônier de venger cette injure, et, dans ce dessein, il lui confia divers mémoires contre les familiers du pape, et notamment contre M. Le Camus, évoque de Grenoble. Que d'à-

bominables récits contenaient ces mémoires ! C'était un des princes de l'Église qui dénonçait, par esprit de rancune, tous les secrets et toutes les hontes de la politique pontificale; qui racontait, avec d'obscènes détails, quels sont, en cour romaine, les moyens de parvenir. Ces révélations ont contribué, nl*une part, à le détacher de l'Église, et, d*autre part, à lui donner le goût de Tintrigue. Cependant, son excellent naturel prenant le dessus, il avait un jour conçu bien de la honte; et c'est alors qu'il avait foi Tévéque de Maurienne, pour aller avouer ses fautes à Té- Yéque de Grenoble et réclamer son pardon. Ensuite, il avait eu charge d'âmes dans le diocèse de Grenoble, et ne l'avait quitté que pour faire un nouveau voyage dans la ville éternelle. Nouvelle cause d'égarement ! Bien accueilli par Innocent XI, qui l'avait nommé son protonotaire au mois de juin de l'année 1 687, il devint bientôt une sorle de personnage dans la cour apostolique, et c'est ce qui le perdit. Il avait, en effet, des principes, et, voyant autour de lui tant de gens qui se moquaient de tout, il ne put se défendre de concevoir des doutes sur le divin caractère des pouvoirs ecclésiastiques, sur l'importance des questions débattues entre les sectes religieuses, et il se mit à vivre en stoïcien, pour observer du moins, au milieu de ces libertins, uqe règle, une loi, celle delà conscience.

Les calvinistes se vantaient d'avoir ainsi dégagé la vérL

table religion, la religion du Christ, de tout le vain attirail

Ses distinctions scolastiques et de toutes les pompes de

rÉglise romaine. Il forma donc le dessein d'aller en Suisse

fecouter les docteurs de cette Église réformée^ et vérifier

||i leurs mœurs s'accordaient avec leurs discours. Ce qu'il

it en ces lieux le toucha beaucoup, et il se fit admettre

jlans la communion protestante. Il s'était ensuite éloigné

le la Suisse pour aller en Hollande, où il avait rempli les

anctions de ministre* C'est alors que, poussé chaque

mv plus avant dans Tablme, il s^étail laissé séduire par

es chastes grâces d'une demoiselle de qualité, et l'avait

Ipousée* Fatal engagement! Mais il venait d'être rompu;

fetïpour Fexpier devant le Dieu de miséricorde, il allait tra-

railler de toutes ses forces à la conversion de cette veuve.

Tel fut le récit d'Aymoni

Clément n'écouta pas ce discours sans éprouver divers

entiments. Quand il considérait l'étrange personnage

^u'ii avait appelé près de lui par d'oDTicieuses démarches^

lui trouvait une manière d'être qui ne prévenait guère

en sa faveur. Mais celui-ci parlait avec tant de feu, il

[iontrait tant de componction, il paraissait tellement

pressé de désavouer publiquement ses erreurs, et de faire

am pagne contre ses anciens complices, qu'on ne pouvait

guère douter de sa sincérité. Il avaiti d*ailletirS) bravé des périls pour venir à Paris : il y était donc venu pour quelque grande affaire. Et la plus grande n'est-ce pas celle du salut?

Clément lui fit un cordial accueil, et prit rengagement de le présenter à M. de Pontchartrain. Quelques jours après, ils se rendirent k Versailles et furent reçus par le ministre. Âymon parla beaucoup dans cette entrevue et fit de grandes promesses. On lui disait qu'il ne devait pas obtenir facilement son pardon i il répondait que tous les obstacles seraient écartés, quand il aurait* fait connaître au roi de quels secrets il était dépositaire; à l'Église, de quels arguments il voulait faire usage contre les sectaires de Calvin. Et, pour confirmer ses paroles par des écrits, il rédigea deux mémoires, qu'il fit remettre, quelques jours après, à M. de Pontchartrain.

Dans le premier, il retraçait les circonstances principales de sa vie si tourmentée, signalait ensuite les ministres réfugiés comme livrés « à tous les désordres d'un » libertinage scandaleux, » comme coupables des « plus » grands crimes et des <f plus énormes attentats, » et demandait enfin la permission de demeurer en France, pour j faire en sûreté le récit de toutes les indignités dont ils lui avaient donné le spectacle. L'autre mémoire ne coucer-

nait que les affaires politiques. La France et la Hollande étant en guerre, Aynion donnait avis au roi de France de quelques projets ,arrôtés, disait-il , dans le conseil des États, sur diverses inventions de projectiles qui devaient causer un grand dommage aux troupes françaises, sur les entreprises de Cavalier et de Tabbé de La Bourbie, chefs des camisards, enfin sur quelques machinations calvinistes du sieur de Beringhen et de mademoiselle de Dangeau, réfugiée à la Haye. M. de Pontchartrain traita de rêveries les révélations politiques du sieur Aymon, et renvoya son mémoire sur les affaires de la religion au cardinal de NoaîUes, archevêque de Paris. Clément lui servit encore d'introducteur dans la visite qu'il fit à ce prélat. Ce fut une longue conférence. Le cardinal de Noàilles commença par adresser de paternelles remontrances au pécheur repentant: celui-ci les écoula les yeux baissés, et, jurant ensuite qu'il avait à jamais quitté le [camp des Amalécites, il promit de tourner contre eux" les armes qu'il avait tirées de leur arsenal. On devait bientôt voir l'effet de celte promesse. Clément prit ensuite la parole, et, ^rappelant qu'Aymon avait abandonné, pour donner satisfaction à sa conscience, un établissement solide, qui consistait en une pension viagère, des gratifia catiotis annuelles et un traitement de 400 écus environ.

29<) SI>iGULABITÉS HIST0BIQUE8

comme professeur de mathématiques, il pria rarcheYèque de vouloir bien solliciter en sa fa?eur le suprême dispensateur des grâces. L'archevêque prit rengagement de faire la démarche qu'on lui demandait» et, d'ailleurs, plaçant quelque confiance dans le succès des libelles annoncés par Aymon, il invita Clément à l'admettre dans la Bibliothèque, ainsi qu'à lui confier tous les ouvrages dont il devait avoir besoin pour l'exécution de ses desseins. Ce qui fut accordé par le bon A. Clément sans aucune difficulté.

Peu de temps après, le cardinal de Noailles chercha quelque retraite dans laquelle Aymon pût, excité par de bons exemples, méditer sur les désordres de sa vie passée, préparer son retour au sein de TÉglise, et composer d'utiles libelles. Il lui désigna le séminaire des Missions- Étrangères. Aymon s'y rendit, et, pour donner sur-lechamp des gages de sa conversion, il parut à toutes les conférences, assista chaque jour au service divin, déclama du soir au matin aux oreilles de tous les survenants contre les erreurs et les désordres de TÉglise calviniste. Il ne négligea pas non plus son ami Clément. Dès qu'il avait achevé ses exercices pieux, il accourait à la Bibliothèque du Roi, interrogeait tous les manuscrits dans lesquels il devait trouver des documents contre Thérésie, et se mon-

trait animé d'une telle ardeur pour les découvertes, qu'il allait jusqu'à fatiguer la complaisance des employés. Clémenty plein de zèle pour les affaires de la Bibliothèque, donnait ses soins aux catalogues, et n'avait pas toujours le loisir d'accompagner Aymon dans les salles où le conduisaient ses avides recherches : quelquefois même, appelé par les devoirs de sa charge hors de la Bibliothèque, il y laissait Aymon sans lui donner de surveillant.

Cependant celui-ci n'avait pas encore reçu le prix de sa conversion. On le berçait toujours de promesses, et il s'en plaignait. N'ayait-il pas lieu de se plaindre? Il nous reste plusieurs registres où nous voyons quel était, à cette époque, le tarif des apostasies : le trésor de l'État s'épuisait à faire des catholiques. Il est vrai qu'on n'appointait pas avec trop de générosité les conversions vulgaires: mais on devait traiter avec plus de faveur un hérétique signalé, un homme qui promettait d'écrire pour la religion catholique après avoir écrit contre elle, un protonotaire du pape, qui, devenu ministre, s'engageait à consterner ses coreligionnaires par l'éclat de sa défection. Aymon ne cessait de le dire et de l'écrire aux personnes qui lui avaient montré des sentiments favorables. Il faut reconnaître que le roi traitait avec plus de bienveillance des co-^ quins moins effrontés qu'Aymon. Celui-ci disait donc jus-

298 siNGULAunk» historiques

tement qu'on violait à son égard lôs règles de l'équité. SMl avait reçu le brevet de sa pension, on ne la payait pas. Il continua ses visites k la Bibliothèque; inais ayant résolu, disait-il, d'ajourner Texécution de ses eogagements tant que le roi ne tiendrait pas les siens, il recueillait des notes et ne livrait rien à la presse. Clément commençait à supporter difficilement la présence quotidienne de cet hôte mécontent, qui murmurait sans cesse, en des termes irrévérencieux, contre les ministres du roi, quand tout à coup il cessa de le voir.

Il s'en applaudit d'abord; mais, après quelques jours d'absence, il s'en inquiéta, et fit demander de ses nouvelles aux Missions-Étrangères. On lui répondit qu'après avoir montré beaucoup d'empressement à se convertir, après avoir beaucoup prié devant les autels, beaucoup interrogé les docteurs en théologie et réclamé maintes fois son abjuration, Aymon avait paru négliger l'affaire de son salut pour celles de l'État, et qu'il avait enfin quitté le séminaire, disant qu'il allait à la cour.

Quelque temps après. Clément reçut d'autres nouvelles. Un agent français, en résidence à la Haye, écrivait à son gouvernement :

« Mémoire pour s'informer. On demande des nouvelles » d'un nommé Aymon, qui dit avoir été aumônier de

» M. le cardinal Le Camus et prototfotaire apostolique. » Après avoir demeuré^u^que temps à la* Haye, où il » étoit venu de Suisse, et où il avoit embrassé la religion » prétendit^ réformée, il disparut, et, quelque temps après, » on sceut qu'il étoit à Paris. On sceut même qu'il y avoit » porté un Alcoran arabe, manuscrit, qu'il avoit dérobé à » un libraire de la Haye. Il est de retour depuis quelque » temps, chargé, à ce qu'il dit, de dépouilles; on pourroit » mieux dire de vols, qu'il doit avoir faits à Paris, où il a » passé cinq ou six mois assez publiquement. Ce qui sur- » prend beaucoup, ayant été prêtre, disant la messe, s'é- » tant marié, et Tétant encore à présent. Il dit qu'il a paru » à Paris en qualité de prosélyte réformé, devenu ministre. "» llsL veu, dit-il, publiquement M. le cardinal de Noailles » devant une assemblée de quatre-vingts prélats, où il a, » dit-il, été reconnu et salué pour ministre. Il a apporté » le dernier Concile de Jérusalem tenu par les Grecs au » sujet de la transsubstantiation, et d'autres pièces qu'on » croit qu'il a dérobées dans la Bibliothèque du Roi. C'est

» un homme qui a de puiisaflts patrons dans ce pays

» Le 10 mars 1707. »

Le Concile de Jérusalem, un des plus priécieux manuscrits de la Bibholhèque, on le signalait à la Haye dans les mains d'Aymon ! Sans délibérer davantage, Clé-

ment courut à l'araioire réservée, où devait se trouver, sous sa clef, l'inestimable trésor< L'armoire était fermée; mais, l'ayant ouyerte, il n'y vit pi» le manuscrit du concile. Ainsi, les renseignements de la Hayt étaiiDt exacts. Un crime avait été commis, et l'auteur de ce crime c'était Âymon!

Clément ne tarda guère à recevoir d'autres lettres. Aymon ne montrait pas seulement à ses amis le texte original du Concile de Jérusalem. It avait quitté Paris avee un passe-port délivré par M. de Ghamillart, ministre delà guerre, et il avait traversé la frontière ayant pour bagages plusieurs caisses de volumes précieux. Quels étaient ces volumes? La collection du roi se composait alors de 12,500 manuscrits, et Ton ne signalait aucun vide sur les rayons. Il était donc difficile de désigner immédiatement tous les ouvrages qu' Aymon avait pu dérober. Cependant on écrivit de la Haye qu'il avait encore fait voir un volume in-folio, relié en maroquin rouge, avec les armes de la maison de Béthune, contenant des dépêches italiennes écrites par Carlo Visconti, nonce apostolique au concile de Trente en 1562. Cette description ne pouvait laisser d'incertitude dans l'esprit de Clément. Les lettres originales de Visconti, provenant du fonds de Béthune, portaient les n°«l 0,042 et 10,043 dans la collection du Roi.

On rechercha ces volumes : le premier était absent, mais l'auteur du larcin avait laissé le second sur les tablettes.

Il n'y avait pas de temps à pet*e : il fallait écrire à la Haye et réclamer par les voies judiciaiflifi les volumes dérobés, avant que le voleur les eût vendus ou transportés sur d'autres rives. Clément se rendit en toute hâte devant un notaire, le 6 août 1707, et déclara qu'il donnait à Guillaume de Voys, libraire à la Haye, pleine procuration pour saisir les deux volumes qu'on disait être entre les mains d'Aymon.

Dans les premiers jours du mois de septembre, de Voys présenta sa requête au conseil d'état de la Haye.

La justice des hommes est moins souvent aveugle qu'elle n'est partiale. Cependant l'origine du Concile de Jérusalem devait être établie par des témoignages suffisants pour défier la plus insigne déloyauté.

M. Olier de Nointel, étant ambassadeur pour la France à Constantinople, avait obtenu des patriarches grecs, en 1673, la déclaration de leurs sentiments sur la transsubstantiation, et s'était empressé d'envoyer à son gouverne* ment le texte original de cette déclaration, rédigé dans *ïine conférence solennelle qui avait eu lieu 4ans la ville sainte. Lorsque Arnauld préparait son bel ouvrage sur la Perpétuité dej§ Foi, ces pièces lui avaient été confiées

et, en ayant fait usage, il les avait conservées jusqu'à sa mort. La Bibliothèque publique du Roi les avait* reçues en 4696. Elles consistaient en un volume et un rouleau : le rouleau, qui contenait l'attestation de Denys, patriarche de Constantinople, et de ses collègues, touchant la créance de rÉglise grecque, était renfermé dans un étui long de deux pieds ; le volume, où se trouvaient les actes du cod-* cile de Jérusalem et la confession du patriarche Dosithée, était relié à la levantine, en maroquin rouge, avec des ornements sur les plats. On avait mis dans une armoire réservée ces documents de grande importance : mais, depuis Vannée 1696, ils avaient été plusieurs fois consultés, et Ton avait un jour, par mégarde, rangé le volume parmi les manuscrits analogues du fonds grec : c'est là qu*Aymon Tavait découvert et Tavait dérobé.

La preuve du vol était donc manifeste. Mais il n'y avait pas là de quoi confondre un impudent comme Aymon.

Il apprend qu'une plainte vient d'être déposée : aussitôt il publie pour sa défense : Lettre du sieur Aymon, mir nistre du saint Évangile et docteur es droits, à M. iV., professeur en théologie, pouf informer les gens de probité et les savants des insignes fourberies de plusieurs docteurs du papisme et du mouvement extraordinaire qu'ils se donnent maintenant, avec quêifues réformées

pervertis, qui travaillent de concert à détruire, par leurs impostures, le sieur Aymon, et à le priver, par divers attentats, de plusieurs manuscrits, etc. etc.; la Haye, Delo, 1707, in- 4'.. Ainsi là Bibliothèque, les agents français et le libraire chargé de la poursuite conspirent pour voler Aymon ! Conspiration odieuse, criminel attentat! Que les gens de probité se soulèvent contre ces machinations de quelques âmes perverses !

Le texte du libelle répond à ce titre.

La cause qu' Aymon va plaider n'est pas la slenner; Outragé, persécuté par les papistes, par les ennemis de la République batave et de la religion du Christ, il mépriserait leurs calomnies et leurs violences, si les plus grands intérêts n'étaient pas engagés dans cette affaire. Mais ne voit-on pas quel profit ces gens espèrent du scandale qu'ifs provoquent? Ils ont appris qu'un ministre de la religion est revenu parmi ses frères, après de longs «t pé* rilleux voyages, et qu'au retour il a montré divers documents où se trouve la démonstration éclatante de toutes les fourberies papistes : aussitôt ils ont juré d'arracher à cet honnête homme les précieux volumes qu'il se propose de publier pour les confondre. Cependant, quels que soient leurs efforts et ceux de leurs alliés secrets, ils ne réussiront pas dans leur infâme entreprise. Ils n'ont pas

<té mal informés : oui, ce ministre possède le texte original du concile de Jérusalem, texte falsifié par Tillustre imposteur qui a composé le Traité de la Perpétuité de la Foi, Mais comment osent-ils prétendre que ce volume, témoin irrécusable de leurs fraudes, a jamais été compté parmiles manuscrits de la Bibliothèque du roi de France? Envoyé directement par M. de Nointel au sieur Arnauld, il fut confié par celui-ci, qui savait mal le grec, à un religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, qui le traduisit et le conserva. Il le conserya, pour dissimuler la preuve d'une traduction infidèle; et les papistes auraient & jamais profité de cette infidélité, si le remords n'était pas entré dans la conscience d'un bon religieux, qui a trahi le secret de ses confrères et livré l'authentique déclaration des patriarches à un ami courageux de la vérité. En recevant de ses mains un dépôt aussi précieux, on a promis de ne pas le nommer, et, parmi les devoirs civils, aucun ne passe avant le respect de la foi jurée. Non, on ne le nommera pas! Si, d'ailleurs, le garde de la Bibliothèque du Roi veut pousser plus loin sa réclamation insensée, qu'il produise des titres, on les discutera. Tous les volumes de cette Bibliothèque portent le sceau du roi; c'est la marque indélébile de leur origine. Eh bien ! on croit devoir l'avertir que les juges ne rencontreront pas cette marque sur le

Concile de Jérusalem. Ce volume a trois cachets r celui de Vempereur (l*Orient, celui du patriarche de Jérusalem, et celui d'Olier de Noiûtel, ambassadeur de France : mais on détie d'en montrer un autre sur les feuilles, sur les gardes, sur les plats. La Bibliothèque du Roi n'a jamais eu le Concile de Jérusalem. Elle veut le ravir aux mains qui le possèdent et qui doivent en faire si bon usage : elle neTobtiendra pas, malgré tous les mouvements qu*elte se donne pour tromper la justice. Aymon ajoutait qu'il avait fait, daEs ses voyages, bien d'autres découvertes. ïl terminait son lihelie en adressant à ses ennemis, religieux ou politiques, celte dédaigneuse provocation :

»» Je m'attends k les voir de plus en plus irrités contre moi, à mesure qu'ils découvriront les desseins que je r> fornje pour les combattre. Je ne doute point qu'ils ne 9 redoublent leurs impostures pour décréditer mes on- ]> vrages, et qu'ils ne mettent en usage le fer et le poison » pour m*exterminer s*il leur est possible. Ils ne manque- :> ront pas d'envoyer des émissaires en ce pays pour avoir )» rœil sur mes démarches, et pour m'y tendre des pièges 31 de toutes parts. J*ai su depuis quelques jours le dessein w qu'ils ont formé de m'y faire poursuivre eu justice, sous » prétexte que le Concile de Jérusalem a été enlevé de la j^ Bibliothèque du Roi, et je ne doute point que les fausses

» suppositions par lesquelles ils s'iraaginent de pouYoir » colorer leurs demandes, ne tendent à me priver de ce » manuscrite! de plusieurs autres^ à quelque prix que ce » soit. Ils ont envoyé de Paris une procuration à quelques » personnes de la Haye pour m*intenter un procès là- » dessus. Je ne sçai pas encore s*il se trouvera des gens, » parmi nous, assez mal avisés et assez fous pour Tentre- » prendre. Je suis, grâce à Dieu, en état de mortifier tous » ceux qui seront assez téméraires pour s'embarquer dans » une poursuite de cette nature. >

Le plus honnête des hommes et le plus maltraité par la calomnie n'aurait pu s'exprimer autrement.

Aymon avait compris qu'il devait défendre sa cause en excitant les passions. Comme il allait avoir pour juges des ennemis de la France et de la religion catholique, il s'agissait de les intéresser en imaginant un complot formé contre un réfugié calviniste par des catholiques français; en jurant, d'autre part, que les manuscrits réclamés renfermaient une moisson de scandales, et eu promettant les révélations les plus accablantes pour les papistes. Les réformés n'avaient rien de plus à cœur que l'affaire delà présence figurée; et quand on leur montrait un volume, où se trouvaient, disait-on, de très-forts arguments contre la thèse d'Arnauld, ils ne pouvaient le livrer à la première

requête. Âymon se vit bientôt à la tôte d'un parti. Les ministres de la religion se prononcèrent les premiers^ et firent d'activés démarches auprès des magistrats, en faveur d'un confrère dont la cause était celle d'Israël : quelques-uns des principaux citoyens de la Haye ne s'échauffèrent pas nmins, et allèrent déclarant en tous lieux qu'on ne pouvait servir les intrigues des agents français sans se rendre complice d'un crime d'état : les plus honnêtes gens hésitèrent eux-mêmes entre les dires de l'accu»» sation et ceux de la défense.

Le chevalier de Crolssy avait écrit h Basnage, pour lui demander quelques renseignements sur Aymon. Celui-ci répond, le 42 septembre, avec la plus grande réserve, qu'Aymon est signalé par les connaisseurs comme un bon mathématicien, et que, s'il possède un manuscrit revendiqué par la Bibliothèque du Roi, il prouve que ce manuscrit vient de Saint-Germain-des Prés. Fait singulier! dit Basnage; et c'est la conclusion de sa lettre. Un des plus honnêtes libraires de Rotterdam, Daniel Leers, avait été prié par Clément de répandre la nouvelle du vol et de prévenir les esprits contre le voleur. Il écrit, à la même date que Basnage : ^ Comme l'affaire du sieur Aymon me » parolt tout à fait romanesque, ayez la bonté de m'infor- T> mer en détail sur tous les principaux faits contenus

30S SINGULARITES HISTORIQUES

» dans la Lettre. Donne-t-on, chez vous, un passe-port à » un moine défroqué et marié, qui passe en France sous » le nom de ministre protestant? Un moine bénédictin » donne-t-il à un protestant des pièces justificatives pour » prouver des obliquités de l'Église romaine? Si cela se y> fait par un remords de conscience, que demeure-t-il » dans sa communion ? Peut-on voler la Bibliothèque du » Roi d'un grosin--folio? Je vous assure que je ne vois 3» goutte dans tout ceci. » Ainsi, Basnage et Leers, qui pouvaient assurément croire Colbert et Clément sur parole, doutaient, discutaient et demandaient des explications. Quel devait être le langage des gens qui n'avaient aucun motif pour prendre le parti de la France, et qui en avaient de considérables pour bien accueillir les promesses d'Aymon, pour redouter une décision favorable aux intérêts des papistes ?

Clément répondit aux assertions de la Lettre. Eh quoi? Aymon ose prétendre qu'il s'est présenté devant les ministres du roi, devant le cardinal-archevêque de Paris, avec la tenue d'un homme quivient chercher des contradicteurs et les provoquer à la dispute! C'est le premier de ses mensonges. Il est venu tenant à la main deux mémoires, l'un contre les États de Hollande, l'autre contre les réfugiés protestants; il est venu sollicitant le pardon de son apos*

ATMON

tasie, et déclarant qu'il voulait signaler son relour à la religion catholique par de véhéments écrits sur les mœurs Bi sur les sentimenLs des réfugiés. Et, pour laisser de côté le personnage^ quelles preuves allègue4-il pour justifier la possession du manuscrit qu'il a dérobé? Ce manuscrit se trouvait, dit^!, dans un monastère bénédictin, et c'est un religieux de cet ordre qui, pour dévoiler de coupables fraudes. Ta mis entre les mains d'un pasteur réformé. Fable grossière, que vont démentir d'accablants témoignages ! Il est vrai qu'on possède à Saiut^Germain-des-Prés quelques documents sur diverses questions controversées entre les catholiques et les Grecs schismatiques : mais ce sont des documents français^ des lettres^ des traductions, des mémoires, qui n'ont aucun rapport avec le texte authentique du Concile de Jérmalem- Clément produit une attestation signée par Arnould de Loo, prieur de Saint-Germain-des-

tpéSj lequel déclare expressément que le manuscrit du oncile de Jérusalem n'a jamais été vu dans son abbaye. On parle, en outre, d*un religieux bénédictin, qui, chargé par Antoine Ârnauld de traduire le texte de ce concile, n*aurait pas restitué le volume commis k sa bonne foi. Ce religieux est doni Michel Foiicqueré, moine de Saint- Farou ; il vil encore, et il affirme par écrit qu'ayant achevé . traduction, il a transmis le volume k dom Luc d'Achery.

Un dernier témoin, le registre de la Bibliothèque du Roi raconte de quelle manière, au mois de janvier de Tannée 4 696, Toriginal du Concile de Jérusalem est arrivé dans le meilleur état h la Bibliothèque, après avoir passé par tant de mains, et a été placé dans une annoire, avec d'autres ouvrages du même prix. Il ne porte pas d'estampille; cela est vrai. Mis au nombre des manuscrits qu'on ne communiquait pas ordinairement, il n'a pas reçu cette marque. On se demande enfin comment Tauteur du larcin a pu dissimuler à tous les yeux, en sortant de la Bibliothèque, un volume in-folio. Clément répond qu'Aymon venait tous les jours à la Bibliothèque avec son manteau de ministre, et qu'il pouvait cacher sous ce manteau, sans aucune difficulté, sans aucune crainte, des volumes plus forts que le manuscrit du Concile. Est^il, d'ailleurs, besoin de protester, au nom des catholiques, contre les perfidies qu'on leur impute? Un homme convaincu de vol peut-il encore avoir quelque autorité dans uue controverse doctrinale? Lorsqu'il est établi par d'irréfragables preuves que ce misérable a la conscience chargée des plus graves méfaits, le croira-ton sur parole accusant de supercherie le plus considérable, le plus illustre des docteurs de son temps? Clément ce te suppose pas.

Ëh bien I il aurait dû le supposer. Dès qu'un accusé s'est

AYBfOM 314

inscrit davant le tribunal des passions contre les réquisitoires de la justice, elles évoquent son affaire, et, sans rechercher s'il est coupable, elles se demandent simplement si leur intérêt est de le condamner ou de Tabsoudre* Passions religieuses, passions politiques, les unes et les autres ont le même emportement, le même mépris pour Téquité. Clément ne tarda pas à rapprendre. Il avait chargé quel* ques per;sonnes amies de répandre dans la ville de la Haye sa réponse à la lettre d*Aymon, Leers avait été rendre visite au grand pensionnaire Heinsius et h quelques membres des États. Or, voici dans quels termes Leers lui rendait compte de ses démarches : « J'ai fait tout ce que j*ai ^ pu afin que les manuscrits soient conservés. Je crois » qtf on les a donnés h examiner, pour savoir s'il est véri- » table, comme Aymon le prétend, qu'il y a d'horribles » fourberies dans les pièces qui regardent la créance des » Grecs. On verra bientôt ce que c'est. Je rencontre beau- » coup de prévention contre ces pièC4Bs. » S*inquiète-t-on du voleur? Non-seulement le voleur esMihre, mais il fait jeter en prison, comme espion français, un libraire de la Haye, qui l'avait accusé d'avoir commis un autre larcin è son préjudice. On ne s'occupe que de l'obje tmême dont la légitime possession est contestée. L'affaire, la grande affaire des magistrats instructeurs, n'est pas de

312 8I5GDLAlITiS HISTOIIOCBS

sa? oir si la BibUothèqoe do Roi de Fnnœ motive tnen sa requête contre Aymon, mais s'il «st Trai, comme odni-ci l'affirme, qu'Arnauld ait perfidement traduit la confession du patriarche Dosithée; et il y a c beaucoup de préveD- » tion » contre le sieur Amauid.

Cependant la nouvelle du vol commis à la Bibliothëqae est parvenue jusqu'aux oreilles du roi. n s*est informé des détails de cette aventure, et a chargé M. deTorcy de joindre les réclamations du gouvernement à celles de la Bibliothèque. M. de Torcy s*est empressé d'écrire à un écbevin de Rotterdam, animé des meilleurs sentiments à l'égard de la France, M. Hennequin. Celui-ci répond, le 40 octobre, qu'Âymon s'est justifié devant le conseil d'état des imputations dirigées contre lui. Interrogé, non pas sur le vol commis à la Bibliothèque, dont personne ne s'informe, mais sur son voyage en France, Aymon a prouvé qu'il a fait ce voyage avec les meilleures intentions, et avec le plus grand succès, puisqu'il est revenu chargé de manuscrits dont la publication doit causer les plus grands ennuis aux catholiques. Hennequin ajoute qu'après avoir été privé de sa pension commesuspect, sur lanouvelle de sa présence il Paris, Aymon Ta recouvrée comme bon citoyen, après avoir plaidé sa cause devant le conseil. Tel a été le premier résultat de l'intervention de Louis XIV dans cette affaire.

\Vn nouvel incident va la compliquer encorej et ajouter au désespoir de Clément. Âymon disait qu'il devait un jour montrer d'autres monumeots de la perfidie papiste, et, en effet, des lettres conUdeniielles assuraient qu'il avait ouvert ses caisses devant quelques amis,et placé sous leurs yeux cinq ou six manuscrits dont il parlait avec enthousiasme. Clément ordonne de faire le recensement des ^2,500 volumes confiés à sa garde, et on lui signale encore Tabsence des volumes dont les titres suivent : Lettres italiennes écrites par Prospero Santa-Croae, nonce du pape Pie IV, volume in-folio du fonds de Béthune, coté S,679; Ambassade de lévêgue dtAngoulême à Rome^ de rannée 1560 à Tannée 1564, autre volume du même fonds, in-folio, coté 8,630 (mais on retrouvait en place le n" 8 j629, qui contient la première partie de cette correspondance); Registre des lams de la chancellerie romainet du même fonds, coté 40,056; Dialogo pùlitico sopra i tumulti di Franeia, du même fonds, coté 1 0,080 ; neuf cahiers ou volumes chinois, contenant les Eiitretiens familiers de Confiicius^^i quelques opuscules surTarilhmétique et la géographie; les Evangiles, en lettres onciales^ volume in- 8° de la plus haute antiquité, inscrit sous le û^ 4,583 dans le fonds latin; un autre texte des Émngiks, ^n moins précieux, in-i'^f qui portait le n"" 4,582 du même

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fonds; et enfla les Épitres de saint Paul, en letlres majuscules, in-folio, sur vélin, avec le n<> 3,938. Toutes ces soustractions sont récentes. Qui les a commises? Nal autre qu*Âymon, ou, du moins, Aymon seul en est accusé. On saura plus tard que cette accusation est trop bien fondée. Mais voici d'autres découvertes. Deux Suisses passant par la Haye ont été conduits chez Âymon, qui leur i montré ses manuscrits, et ce qu'ils en rapportent s'accorde assez avec la description des inventaires de la Bibliothèque. En outre, ils racontent qu'ils ont vu chez Aymon quatorze feuillets in-folio, sur vélin, avec de grandes lettres d'or, détachés de quelque ancien manuscrit de la Bible. Sur leurs indications on ouvre la fameuse Bible de Saint- Denys, inscrite sous le n° 3,564* du fonds latin, et Ton reconnaît qu'il y manque les quatorze feuillets étalés sous leurR yeux par l'impudent voleur. Clément n'a donc pas achevé son enquête sur les larcins d'Aymon : après avoir fait l'appel des volumes, il faut qu'il recherche si les volumes présents n'offrent pas de lacunes. Cette recherche conduit au n" 2,245 du fonds grec *, qui contient lesEpttrès de saint Paul, les Épîtres canoniques et YApoca-

* Aujourd'hui no 2 de l'ancien fonds latin,

* Aujourd'hui n» 107 de l'ancien fonds grec.

lypsef en lettres majuscules^ manuscrit du vii^ siècle, suivant Montfaucon, une des reliques les plus vénérées de la Bibliothèque. Il y manque trente-cinq feuillets. D*autre8 semblables soustractions ont été commises dans divers manuscrits de Bétliune. Que de désastres 1

On se hâte de transmettre à la Haye ces tristes découvertes. Puisque la culpabilité d*Âymon n*était pas encore pleinement démontrée, elle le sera sans doute à la nouvelle de tant de méfaits 1 Si Ton ne retrouve pas sur le Concile de iérusalem Testampille et le numéro du roi, ces indices accusateurs se rencontrent sur la plupart des volumes dont la Bibliothèque signale Tabsence* Les juges n*auront donc plus de prétexte pour hésiter, pour ajourner, pour demander et attendre des informations plus complètes. Ils n*au^ ront qu'à visiter les caisses d*Aymon. C'est ainsi que Clément raisotine. Mais il raisonne comme un juge impar* tial, et non pas comme un juge passionné. Il suffit de lire les titres des volumes dérobés au fonds de Béthune, pour supposer que ces volumes doivent contenir de curieux détails sur les affaires qui ont le plus agité les protestants et les catholiques, durant le xvi® siècle. Un ambassadeur, c'est-à dire un agent d'intrigues, n'a plus de discrétioni plus de réserve^ lorsqu'il entretient son gouvernement des choses qu'il fait, ou de celles qu'il travaille à défaire.

Dans les manifestes diplomatiques, on ne dit rien ; on dit tout dans les correspondances. Eh quoi? la Bibliothèque déclare qu'on lui a dérobé des papiers d*état , et ces papiers, qui doivent renfermer des aveux compromettants pour la cour de Rome et pour les puissances catholiques, sont, dit-elle, entre les mains d'un ministre protestant! Et quand les adhérents de la secte protestante peuvent avoir tant d'intérêt à publier ces aveux, on demande à des juges protestants de les rendre aux ténèbres I Clément croyait avoir envoyé des preuves accablantes contre Âymon: il n*avait fait qu'établir en sa faveur une série de circonstances atténuantes.

On ne rechercha plus la provenance du Concile de Jérusalem, Reconnaître qu'il avait été volé sur les rayons de la Bibliothèque, n'aurait-ce pas été reconnaître en même temps que les autres volumes venaient du même lieu, justifier tous les dires de Clément, et, en définitive, trahir la cause de Sion pour servir celle de Babylone? L'instruction judiciaire n'eut plus d'autre objet que de vérifier dans quel but Aymon avait traversé la frontière des États pour aller en France. Si, comme on le prétendait, il avait fait des offres d'abjuration et s'il avait calomnié ses frères, il avait assurément mérité quelque peine : mais s'il avait pénétré dans le camp de l'ennemi pour le

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défler, ou, du moins, pour TobserTer en face et lui montrer le front serein d'tin généreux confesseur de la vérité, on lui devait des couronnes.

Clément pouvait le confondre, puisqu'il avait conservé ses lettres. On les lui réclame, Leers, Basnage écrivent à ce sujet, ne dissimulant pas que Taccusé s'est coDcilie de puissants protecteurs, M. de Torcy défend à Clément de livrer les lettrés d'Aymon. Il suffit, dit-il, d'envoyer des copies collationnées. Qui suspectera la loyauté de Tadministration française? Les copies produites, Aymon jure que ce sont des pièces fabriqu(5es, et prend rengagement d'oiïrir sa tête au gibet dès que les originaux seront pré* sentes.

Ces originaux sont là, sous nos yeux : nous les voyons, ïiùus les touchons, et Timpudence d'Aymon nous étonne. Elle consterna les agents français»

Ils écrivirent qu on applaudissait aux discours de limposteur, et qu'on accusait, avec lui, le gouvernement français de coupables pratiques. Ainsi ^ les rôles étaient intervertis, et les jnges assemblés k la Haye ne paraissaient ajourner la conclusion de Vaiïaire^ que pour donner à M, de Torcy le temps de rétablir son honneur. Désormais J4 s'agissait de savoir, si, pour perdre un réfugié protes-

at, Vun des ministres de Louis XIV n'avait pas fait le

métier de faussaire. M. de Torcy ne voulut pas descendre jusqu*à se justifier, et le procès fut perdu.

Pour donner plus d*éclat à cette décision, Aymon mit sous presse un gros volume, qu'il intitula : Monurhènu authentiques de la religion des Grecs et de la fàuss^îi de plusieurs confessions de foi des Chrétiens orien^ taux, produites contre les théologiens réformés par les prélats de France et les docteurs de Port-Royal, dans leur fameux ouvrage : De la Perpétuité de la foi de l'Église catholique. Ce volume parut à la Haye, che2 Ch. Delo, en 4708, in-i<>. Il contient diverses lettres du patriarche Cyrille Lucar et la confession de ce docteur, le texte grée du Concile de Jérusalem avec une traduction nouvelle, et plusieurs dissertations, remarques, notes critiques du sieur Aymon. Il avait annoncé de terribles révélations, et, pour expliquer racharnement qu'on mettait à le poursuivre, il avait mille fois répété que le jour où la presse donnerait le texte du concile, l'Église catholique serait perdue d'honneur. L'attente publique fut trompée. Oa avait déjà deux éditions du Concile de Jérusalem, traduit en latin par dom Michel Foucqueré (Paris, Martin, 4676, 4678); et la version française d' Aymon ne se distinguait que par des contre-sens. Les curieux eux-même* goûtèrent peu les Monuments authentiques, et quand

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Eusèbe Renaudot publia sa belltl Défense de la Perpétuité de la Foi (Paris, G. Martin, 1709, in-8°), Tepinion commune fut que la jactance et la mauvaise foi d*Aymon avaient plus compromis que servi la cause protestante. Les Monuments authentiques, qui devaient faire tant de bruit et produire d'aussi grands résultats, restèrent en dépôt chez le libraire chargé de les vendre. C'est de là qu'ils sortirent, en 1748, pour paraître sur le marché d'Amsterdam, avec une nouvelle préface et sous le titre nouveau de : Lettres anecdotes de Cyrille Lucar.

Le procès était perdu I Clément ne put supporter cet affront. Après avoir épuisé toutes ses forces à rédiger des mémoires, à dicter des lettres, à maudire le fripon qui était venu tromper sa vigilance et compromettre près ae cinquante années de loyaux services, il tomba malade et alla prendre les eaux dIAix. Ce fut M. de Torcy qui continua les poursuites. Enfin, en 4709, après de longues négociations, les États de Hollande, redoutant de passer pour complices d'Aymon et des juges qui avaient osé l'absoudre, restituèrent à la France le manuscrit du Concile de Jérusalem. Ce fut M. de Croissy qui le rapporta de la Haye, et le remit au garde de la Bibliothèque. Il porte aiyourd'hui, dans notre riche dépôts le n** 434 de l'ancien fonds gtffc. On peut voir la trace des mutilations qu'Aymon a

fait subir à ce manuscrit, en calquant, d'une main inhabile, les attestations des patriarches grecs. Clément éprouva sans doute une grande joie, quand il revit le précieux volume; cependant la blessure qu'il avait reçue ne put être guérie, et, malgré les fréquents voyages qu'il fit aux eaux d*Aix, il mourut d*une hydropisie de poitrine, le 16 janvier n<2, âgé de soixante-quatre ou de soixantecinq ans.

Il eut pour successeur Tabbé de Targny, qui, pendant quelque temps, fit de vains efforts pour recouvrer d'autres volumes. La charge de bibliothécaire du roi était remplie par un puissant favori, Camille de Louvois, grand vicaire de Farchevôque de Reims, qui se reposait de ce vicariat sur Tabbé Louail, et de l'administration de la Bibliothèque sur les gardes de cet établissement. Mais ces gardes n'avaient de crédit personnel ni près de la cour, ni près des ambassadeurs étrangers, et, dans une affaire comme celle des manuscrits volés par Aymon, ils ne pouvaient rien. Aussi le voleur se moquait-il effrontément de leurs réclamations multipliées. En 4710, il avait publié les Synodes nationaux des églises réformées de France, en deux volumes in-4°, où il avait inséré les lettres de Prospère Santa-Croce, disant que les originaux étaient au Vatican, et qu'il les avait fait copier dans cette bibliothèque. Oes

Vt

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origiDayx étaient dans ses mains. En 1716, il donna : Maximes politiques du pape Paul ///, touchant ses de-^ ffiêlés avec t empereur Charles-Quint t ou, en d'autres rmes, Lettres anecdotes de Hurtado de Mendoza, amsadeur d'Espagne à Rome, pendant le concile de Trente; Haye, Scheurleer, in-IS. D'où lui venaient ces Lettres f désigna la seconde bibliothèque de rEscurial, mais sans^ ixpliqtier comment elles avaient quitté cette bibliothèque (our arriver entre ses mains. Aussi dut-on croire qu'elles ivaient une autre provenance. Clément les avait déjà réclamées en i7Û9, sur une indication du libraire de Voys : îpendant, après de nouvelles recherches, Tabbé de Targny iconnut qu* elles n'étaient pas mentionnées sur lesinvenires, et, craignant de ne pouvoir justifier sur ce point une accusation trop bien motivée sur tant d'autres, il n'insista plus. Quand, d'ailleurs, il aurait fourni la preuve d'un nouveau larcin j aurail-il pu vaincre rindifférence de rabbé de Lonvois? L'affaire du Concile da Jérusalem avait causé tant d'embarras I On y avait mis tant de soins; on y avait subi tant d'affronts I L'abbé de Louvois n'en voulait pas engager une autre- Son successeur, Tabbé Bignon, eut plus de 2èle. Il fit recommencer par l'abbé de Targny Tenquéte de Clément, et Ton apprit alors qu'Âymon avait volé deux autres VO"

lûmes, dans un fonds où Ton ne soupçonnait pas qu'il

eût pénétré, dans le fonds oriental. Ces deux volumes

étaient un des chapitres de YAlcoran, et la Théologie mu-

sulmancy de Aboul-Tsena*Schems-Eddin-Mabmoud, d*Is-

pahan ^ On ne pouvait plus ri^n attendre des magistrats

de la Haye. L*abbé Bignon ne songea pas à leur adresser

des réclamations qu'ils auraient mal accueillies ; mais il

écrivit en Hollande, en Angleterre, dans tous les lieux oi

Ton faisait trafic de curiosités bibliographiques, et pro-

# posa d'entrer en négociation avec les possesseurs des nta-

nuscrits volés.

Le baron Stochs, de la Haye, répondit qu'il avait acquit d'Aymon, pour la somme de cent florins, le feuillet U9 des Épîtres de Saint-Paul, le feuillet 406 de la Bible de Saint-Denys, ainsi qu'un des volumes arabes, et qu'il consentait à les restituer au môme prix- Ces pièces rentrèrent à la Bibliothèque au mois de mars de l'année \ 720, et, au mois de juillet de la même année, M. de Boze désintéressa le baron Stochs.

* Cet ouvrage est ainsi mentionné par MontfauGon sous le n° 509 de l'ancien fonds arabe : Théologie mahométane de Motalib Assfahany. Motalib^ ou plutôt Motaleb, est un mot arabe qui signifie Questions. C'est le titre du livre d*Aboul-Tsena-Scberas-Eddin-Mahraoud.i455/<iA«ny, c'est à^dire habitant d'Ispahan.

Vers le même temps, M. Benthley, bibliothécaire du roi d'Angleterre, fit connaître que les autres feuilles arra- [îhées aux Épîtres de saint Paul étaient dans la bibliothèque de lord Harley, comte d'Oxford et de Mbrtimer. Le d,uc de Sunderland n'avait-il pas de son côté acquis à la Haye plusieurs manuscrits volés par Aymon? A cette question, que Tabbô Bignon lui avait adressée, M. Benthley répondit qu'il avait, en effet, découvert chez le duc de Sunderland des papiers provenant de la Bibliothèque du Roi. Dans Iqs notes que nous avons sous les yeux, Tabbé BignoD est prié de ne pas dire d*où ces renseignements lui sont parvenus. Mais nous violerons le secret de Tabbé Bignon, pour rendre hommage à la délicatesse de ce savant étranger, qui, rougissant de voir établir dans sa pairie l'entrepôt d'un commerce criminel, indiquait luimême à la France en quels lieux on cachait ses dépouilles. Sur ses indications, M. de Boze dut partir pour l'Angleterre et aller faire des propositions d'accommodement aux lords Harley et Sunderland. Mais ce voyage n'eut pas lieu.

Enfin, en l'année 1729, le comte de Middleton vint offrir à la Bibliothèque du Roi, pour le comte d'Oxford, les trente-quatre feuillets des Épîtres de saint Paul, ne demandant, au npm de son noble ami, d'autre gage de la

reconnaissance française qu*un certificat en parchemin scellé du grand sceau. Le cardinal de Fleury trouva qu'on ne pouvait engager la signature du roi dans une affaire de ce genre; mais il écrivit, au nom du roi, une lettre non moins solennelle et peut-être plus honorable pour le comte d'Oxford. Les feuillets des Épttres de saint Paul furent rendus à la Bibliothèque le 10 du mois de septembre de Tannée 1729.

Qu'était devenu Fabbé Jean Âymon? Il habitait, en 4718, le château de Riswyck. C'est de là qu'il envoyait aux frères Wetstein, libraires d'Amsterdam, les épreuves de son édition des lettres de Visconti. Elle parut en 1749, en deux volumes in-12, avec le titre suivant : Lettres anecdotes et Mémoires historiques du nonce Visconti, cardinal préconisé et ministre secret de Pie IV et de ses créatures. On croit qu'il prit part, en cette année 1719, à une compilation ultra-philosophique, qu'on vendit clandestinement à la Haye, sous le titre de : La vie et l'esprit de M. Benoît dt Spinosa; mais cela n'est pas prouvé. La date de sa mort est inconnue.

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