‹ Singularités historiques et littérairesChapitre 1 sur 5 · ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER · texte numérisé non relu

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER

^AtM o V i90o

Sirbistoire des écoles dlrlande est obscure, ce qu'on en sait étonne davantage. Au vi® siècle, il y a uoe région de l'ancien monde où la tradition des lettres latines, des lettresgrecques, s'est conservée, où des multitudes de jeunes chrétiens entourent des maîtres qui leur enseignent à comprendre Homère et Virgile; et cette région, c'est l'Irlande. JaîttM^ que l'on n'a pas encore, il nous semble, assez

Temarqué. Pour notre part, nous ne connaissons pas,

dans les origines de la science moderne, un autre fait qui ait une importance égale, et qui mérite une égale attention.

Recherche-t-on d'abord quels furent les précepteurs de ces Irlandais? Juvénal nous atteste que les Gaulois transmirent aux Bretons les préceptes de la rhétorique :

Gallia causidicos docuit facunda BriUtnnos ^ ;

et il y a lieu de croire que ces préceptes, traversant le détroit qui sépare les deux îles, passèrent des Bretons aux Scots d'Irlande. Nous voyons, d'affleurs, dans les temps anciens, quelques jeunes Scots venir eux-mêmes dans les Gaules, y fréquenter les meilleures écoles, et retourner ensuite dans leur lie natale, non moins riches de science que jaloux d'appeler leurs compatriotes à jouir de cette richesse. C'est un Gallo-Romain formé dans le monastère de Lérins, saint Patrice, qui convertit l'Irlande à la foi catholique, et cet apôtre, vers la un de sa vie, ^voie dans les Gaules un de ses disciples préférés, saint Olcan, en lui donqant une mission tovtelitléraire. Olcwdoît tra* verser la mer sans en redouter les périls, aller entendre^ les docteurs des Gaules, se faire initier par eox anx sécrétâtes

* 5fl^^ XV,.lll.

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plus iDtimes de la science» de la science sacrée et de la science profane» et, de retour sur les rives de la verte Érin, y ouvrir des écoles» des écoles publiques, publicas seholas, pour renseignement commun des ëvéques et des moines irlandaise

On est alors au milieu du v® siècle. Diverses nations I)arbares ont déjà plusieurs fois traversé les Gaules, et y ont fait plus d'une ruine : cependant quelques villes, protégées par de mystérieux hasards ou par des transactions opportunes, ont pu jusqu'alors échapper à une complète dévastation. La cité la plus littéraire de tout l'Oecident» c'est Marseille. Au commencement du v« siècle, Nestorius a?ait écrit une lettre grecque au pape Célestin; mais cdoi-ci, ne sachant pas le grec, et ne comptant parmi ses clercs latins personne qui pût venir au secours de son inexpérience, avait appelé de Marseille un interprèle. D'épaisses ténèbres ont envahi Tltalie : un rayon de la science» c'est-à-dire de la civilisation antique, brille encore dans les Gaules^

^ « Discendi aviéitate arâentem (Okamum), aitâonon studi(Hrixxn causa, misit (Patricius) in Gallias, ubi in sacris litteris omnique me- Uori litteratura eos fecit fructus, ut in patfiam reversus publicas apenierit scholas, multorumque antistftum et magistrorum communis exatiteiit magister. n (Colganus, A£ta SS.^ 1. 1, p. 375.)

Mais bientôt ce rayon doit s'éteindre. A la fin du vi^ siècle, il n'y a plus, des rives du Rhin aux gorges des Pyrénées, un coin si retiré où n'ait pénétré le fléau de la barbarie. L'Irlande çeule, défendue par une double mer, n'a pas encore subi l'invasion étrangère. Elle ne jouit pas, il est vrai, d'une tranquillité parfaite : ses princes, rivaux de puissance et de gloire, se livrent trop souvent de meurtriers combats. Mais, durant ces troubles civils, les études languissent, elles ne périssent pas. C'est en l'année 795 que les Danois descendirent pour la première fois sur les côtes d'Irlande. Ainsi, jusqu'à la fin du viii® siècle, le trésor d'érudition amassé dans les Gaules par les Scots païens ou chrétiens fut préservé de toute atteinte : ainsi, tandis que dans le reste du monde romain on se laissait abrutir par les violences de la conquête, au point d'oublier même les simples éléments de la grammaire latine, les écoles d'Irlande demeuraient intactes et florissantes, et deâ maîtres fameux y professaient devant nne nombreuse jeunesse non-seulement l'éloquence et la poésie latines, mais la grammaire et la philosophie grecques. C'était le dernier asile des lettres. Au témoignage de Béda, si quelques clercs, si quelques nobles bretons étaient curieux de secouer le joug de l'ignorance, ils traversaient le détroit et allaient étudier aux écoles d'Irlande. C'est ce

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qu'il raconte d'iEgilvin, qui fut plus tard évéque de Lincoln : Hiberniam gratta legendi adiit, et bene instrucius patriam rediit. Alfred, roi des Nortliumbriens, fit le même pèlerinage et dans le même but. Tout roi qu'il était, il ne pouvait réunir autour de lui d*assez habiles maîtres. Pour devenir un sage, un savant, puisqu'il était avide de celte gloire, il devait passer quelque temps en Irlande :

Scottontm qui tum versatus incola terris Gœlestem intento spirabat corde sophiam.

C'est ainsi que s'exprime, en parlant d'Alfred, le biographe de saint Cuthbert. On a coutume d'attribuer ce poëme à Bêda. Il est certainement d'un Breton et non d'un Scot. Un Scot, lecteur assidu de Virgile et d'Ovide, n'eût pas violé de cette, façon les règles de la prosodie latine. Vers le même temps, des clercs gaulois se firent aussi conduire sur les côtes d'Irlande, venant redemander à leurs anciens élèves la science qu'ils avaient perdue. Béda s'exprime ainsi sur Agilbert : Legendarum gratia Scripturarum, m Hibernia nonparoo iempore demoratus. Quand Agilbert reparut sur le continent, vers l'année 664, il étonna tellement l'église des Gaules par retendue de ses connais-

sances, qu'à la mort dlmportunus on s*empressa de le nommer évoque de Paris.' Il faut entendre le Breton Aldhelm , vers la fin du vii« siècle, célébrer la renommée littérsdre de l'Irlande : « Des flottes y transportent des » légions d'étudiants bretons, catervatim istinc lectores » classibus advecticonfluunt, » Et plus loin : « Hibemim » rus discéntium optUens vemansquepascuosa numéro- » sitate lectorunit quemadmodum poli cardines astri- » feris micanlium omantur mbraminibus siderum. » N'est-ce pas de l'emphase? L'histoire elle-même paraît également emphatique, lorsqu'elle parle des célèbres écoles de Hy, de Lismore, de Bangor, de Clonfert, de Cloriard et d*Armagh, d'Armàgh, où, dit-on, se trouvèrent réunis plus de sept mille écoliers.

Mais nous connaissons moins les mattres irlandais dans leur patrie que sur le continent. De la fin du vi« siècle à la fin du IX®, f Angleterre, les Gaules, la Grcrmanie, l'Italie, TEspagne elle-même reçoivent de nombreux missionnaires envoyés par l'Irlande. Ce sont des poètes, des érudits, des moines étrangement vêtus, qui, confondant l'apostolat religieux et l'apostolat littéraire, agitent, inquiètent TÉ- . glise continentale par la nouveauté de leurs discours, et qui, presque partout repoussés après avoir été accueillis partout avec la plus grande faveur, ne s'éloignent pas

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sans laisser ç[uelque trace de leur passage aux lieux thèmes où ils n'ont paru qu'un instant.

Un des premiers et le plus illustre de ces apôtres est saint Colomban, élève du gymnase monastique de Bangor. Il arrive vers Tannée 590 à la cour barbare de Gontran, ayant en sa compagnie et sous sa conduite douze religieux de sa nation. Contran reçoit ces étrangers avec respect, et leur permet de s'établir en quelque lieu de sa dépendance. Us cherchent donc une solitude, et, avec c^goût pour les nobles aspects de la nature sauvage, qui est, pour ainsi parler, instinctif chez les Irlandais, ils s'arrêtent dans les défilés des Vosges. C'est là que, parmi des roches abruptes que couronnent de grands bois, sur un sol déchiré où apparaissent encore de riches débris de la civilisation romaine, ils élèvent les monastères d'Annegray, de Fontaines et l'abbaye de Luxeuil, qui doit devenir une des plus considérables de toute la Gaule, et, comme le déclarent divers diplômes des papes et des roi$, la plus libre, la plus jalouse, la plus flère de ses libertés. Quelque temps après,. Colomban est prié de venir à la cour du roi Thierri. C'est une cour dissolue, où l'exemple de tous les désordres est donné par le roi lui-même. Coiomban n'hésite pas à blâmer son incontinence. On Finvite à bénir les fils de Thierri. Il refuse; il détourne

ses regards de ces enfants nés dans le crime. Le roi veut faire asseoir à sa table cet homme vénéré. Colomban parait dans la salle où sont déjà réunis les convives du roi ; mais, repoussant avec dédain la coupe qui lui est présentée par la main d'un adultère, il étonne toute Tassistance par Texcès de son audace. Brunehaut pouvait-elle longtemps supporter de tels outrages? C'est elle qui a pris soin de rassembler autour de son petit>fils un troupeau de courtisanes: c'est elle qui corrompt les mœurs, énerve les âmes ; et, par cet odieux artifice, elle règne sous le nom de Thierri, elle gouverne sa cour, ses états, elle continue librement la série de ses crimes. Colomban sera proscrit. On le saisit, on l'emmène captif vers l'Océan. Mais aussitôt qu'il est rendu sur les terres de Clotairell, Colomban invoque la protection de ce prince, s'arrache aux mains des archers bourguignons et gagne l'Austrasie. On le voit encore avec ses compagnons saint Gall, Magnoald, Théodore, Irlandais commelui*, traverser le paysdes Allemands, aller sur les bords du lac de Constance combattre les dieux de l'antique Germanie; puis, passer les Alpes, et fonder chez les Lombards le monastère de Bobbio. Telle est Thistoire

* Hymne sur saint Gall, dânsles Poésies populaires latines antérieures au xii« siècle, pabliées par M. Edélestand du Méril, p. 150.

de saint Colomban racontée par les hagiographes. Mais elle ne contient pas toute la vérité. Puisque TÉglise a mis Colomban au nombre des saints, qu'il demeure dans cette phalange sacrée. Cependant nous ne pouvons taire qu'il fut pour son temps un très-libre penseur.

Usher et M. Augustin Thierry soutiennent que les anciens moines irlandais vivaient à l'égard de l'Église romaine dans une indépendance voisine de l'hérésie. Lanigan, Moore et M. Ozanam se portent garants de leurs sentiments orthodoxes. Il faut toutefois reconnaître que ces moines insulaires observaient un genre de vie bien peu conforme aux pratiques des moines de France et d'Italie, et que, sur plusieurs points de Ijoi doctrine religieuse, ils professaient des opinions absolument opposées à celles des catholiques romains. Quand, au ix« siècle, Louis le Débonnaire parcourait la Bretagne, quelques moines de Landevenech vinrent à sa rencontre. Ces ambassadeurs étaient vêtus et tonsurés suivant une mode si bizarre, que le roi Louis ne dissimula pas la surprise qu'il éprouvait en les contemplant. Ils répondirent qu'ils avaient reçu leurs traditions monastiques des Scots d'Irlande. Mais tout ce qu'ils dirent alors pour se justifier ne put satisfaire le roi catholique, qui leur commanda formellement J^ d'abandonner leurs peaui de bétes, leur tonsure, leur

règle suspecte de paganisme, et de se ranger aux prescriptions dictées par saint Benoit. On nous a conservé la règle de saint Colomban. Elle paraît avoir été faîte pour une confrérie de philosophes. Ce n'est pas un manuel de pratiques ascétiques : c'est un recueil d*austères sentences, empruntées aux livres moraux de la Bible et aux divers formulaires de l'éthique stoïcienne. Les subtilités de la discipline romaine, sesexigences cauteleuses, qui compriment tous les élans de la foi en réglant toutes les formes de la dévotion, sont restées entièrement inconnues à saint Colomban. Ajoutons que cet illustre confesseur et avec lui tous les clercs hiberniens ont à haute voix professé, tant sur la célébration dç la Pâque que sur les cérémonies du baptême, des opinions censurées par la cour de Rome, et que, loin de se laisser fléchir par cette censure, ils y ont répondu par des manifestes hautains et amers. « Votre » puissance, écrit saint Colomban à Févéque de Rome, » durera autant que votre raison sera droite. » Cest une proposition hibemienne : la raison est Farbitre même de la foi.

Mais n'insistons pas davantage sur cette différence entre les doctrines : la différence qui existe entre le goût littéraire des écoles irlandaises et des écoles romaines est bien plus notable. A Rome et dans les pays où domine l'esprit

romain, les souvenirs de Fantiquilé païenne sont exécrés : si Ton recherche les manuscrits anciens, c'est pour les détruire, ou pour en effacer les caractères et tracer sur le même vélin des prières, des légendes sacrées. On ordonne au néophyte chrétien de fuir Timpur contact des poètes profanes. Saint Paulin de Noie écrit à son maître Ausone :« Ces 1 Muses que j*ai abandonnées pourquoi exiger, ô mon père, » qu'elles rentrent en faveur auprès de moi ? Les cœurs > voués au Christ se refusent aux Muses, et sont fermés à 1 Apollon... Les occupations frivoles, et le loisir, et les af- 1 faires, et une littérature pleine de fables, tout cela nous 1 est interdit par Dieu : obéir à ses lois, contempler sa 1 lumière, qu'obscurcissent les artifices des sophistes, » l'art des rhéteurs, les fictions des poètes, voilà notre de- » voir. » Un des papes les plus versés dans la connais^ sance de TÉcriture Sainte, saint Grégoire le Grand, ose écrire à un évoque : « Mon frère, j'ai appris, ce que je ne » puis répéter sans douleur et sans honte, que -vous avez » cru devoir enseigner la grammaire à quelques per- > sonnes : apprenez combien il est grave, combien il est » affreux [qtiam grave nefandumque)^ qu'un évêque traite 1 de ces choses, que doit ignorer môme un laïque ! » Or, non-seulement sain tColomban a pris soin d'étudier la grammaire sous les* meilleurs maîtres, mais il est venu sur le

continent pour TenseigHer aux rudes compagnons du roi Contran, se proposant d'adoucir leurs mœurs en cultivant leurs esprits. Il y a plus, ce Colomban, ce grand saint, est le plus grand poëte de son temps. Ses vers n'ont ni la cadence, ni le mouvement, ni la vigueur naïve des vers antiques ; mais du moins sont-ils purs, corrects et faciles, qualités bien rares au vi« siècle. Comme saint Grégoire, autant que saint Grégoire (l'Église l'a reconnu, en les associant l'un et l'autre à la phalange des Bienheureux), saint Colomban est un missionnaire chrétien ; mais il remplit sa mission en recommandant la li^ture des anciens poëtes autant que celle des anciens Pères S et en invoquant l'autorité de Juvénal à l'appui des maximes évangéliques^. De quelle indignation n'eût pas été saisi saint Grégoire en recevant cette épître adressée par Colomban à son ami Fedolius : « Je ne cherche pas les trésors qui doi-

i Golumbanas ad Hanaldam :

Sint tibi divitisB divinsB dogmata legis, Sanctorumque patrum castœ moderamina Titœ, Omnia quœ dociles scripserunt ante magistri Vel qu» doctiloqui cecinerunt carmina, vates.

Usher, Epist. Hibem. Sylloge, p. 8.

> SeoQper avarus cget nummo, testante poëta*

Tbid.y p. 9.

Ce poëte, c'est Juvénal (Sat. xiv) .

> vent périr en ce monde ; Tor qu'amasse Favare toujours » pauvre... Le funeste amour de l'or a inspiré bien des » crimes... Combien de maux a causés la Toison d'or I » Quelques grains d'or ont bouleversé le banquet des » Dieux, suscité le plus vif débat entre trois Déesses, et » armé le bras dévastateur de la jeunesse dorienne contre » l'opulent royaume des Troyens... Souvent une chaste » femme vend sa pudeur pour de For. Jupiter ne se chan- » gea pas en pluie d'or ; la pluie d'or, c'est l'or qu'offrait » cet adultère. Pour un collier d'or Amphiaraûs fut livré » par une perfide épouse. Achille vendit à prix d'or les » restes du héros troyen ; et l'on assure que le sombre » asile de Pluton s'ouvre à qui paye une somme d'or con- » venue..? j> Ajoutons que cette ode païenne est écrite en vers adoniques, à l'imitation des Grecs ; et que saint Colomban, désignant lui-môme la douce lyre dont il s'est efforcé de reproduire les accords, nomme celle de la galante Lesbienne, l'illustre Sapho* .

A ce culte pour les lettres latines et grecques nous voyons s'asi^cier tous les docteurs irlandais contemporains

* Trojugenarum, Vereibus istis

Inclyta vates Dulce solebat

Nomine Sapho, Edere carmen.

Vsher, Epist. mbern,SyUog€,p, 11.

de Colomban. Si nous connaissons d'une manière insuffisante saint Roding, moine de Tholey, fondateur de Beaulieu en Argonne, et saint Furcy, fondateur de Lagny, on nous a transrais quelques vers de saint Livin, évêque d'Irlande, qui prêcha la foi chrétienne aux Gantois, et mourut, à la manière des anciens confesseurs, sous le fer des infidèles. Ce sont des vers composés par le noble Tieillard au milieu des cruelles angoisses de la persécution, quelques jours peut-être avant son martyre ; et il s'afflige en ces termes de n'être plus, au déclin de Tâge, le poète dont les applaudissements de l'Irlande lettrée ont encouragé les débuts : « Autrefois, dit-il, on me jugeait capable de tirer » des sons dîctéens d'une lyre baignée dans la source casta- » lienne, et maintenant les Muses ne m'inspirent plus » que des vers mutilés. Mon âme attristée a perdu le don » des joyeuses mélodies *.» On retrouve, comme le fait observer M. Ozanam, les mêmes réminiscences de la littérature profane dans le sermon de saint Gall refusant Févêché de Constance. Quelquefois, souvent même, l'incomparable savoir de ces docteurs les inspire mal, et ils donnent dans tous les excès du faux goût. Cummien, dans sa dissertation sur la Pâque, nous paraît un écrivain précieux, qui

*■ Usher, Sylhffe, p, 14.

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préfère les jeux d'esprit aux bonnes raisons. Plus érudit qu'aucun théologien des écoles romaines, il sait le grec ; mais il est ^jaloux de le montrer qu'il hérisse son discours de mots inintelligibles aux docteurs qui seront chargés de lui répondre*. Quand, par exemple, avant de citer une phrase d'Origène, il l'appelle chalcenterus et vere adamantinus, il doit être bien persuadé que ce mot chaieenteruss xa^zévre/)©?, ne sera pas compris sur le bôntinent ailleurs qu'à Saint-Gall et peut-être à Bobbio, colonies, hibemiennes. Il en est de même d'un autre mot barbare, petalicus, mis après le nom de l'apôtre saint Jean, et signifiant sans doute ïexilé. M. Ozanam a recueilli, dans plusieurs écrits composés en Irlande au vn^ siècle, un très-grand nombre de ces heliénismes^. Us attestent du moins une connaissance profonde de la langue grecque chez les gens qui en usaient si mai à propos.

On doit signaler une assez grande diversité de physionomie entre les docteurs irlandais du vi« siècle et ceux du TU*. Saint Colomban et ses compagnons sont des poètes. Jean de ^Tritenheim compare fort heureusement S. Colomban au prince des druides. Cest un druide, c'est

* Usher, Sylloge, p. 17.

^ Etudes germaniques, t. Il, p. 470 et suîy.

un barde, qui célèbre sur le mode lesbien la pauvreté monastique; ou, sur un ton plus grave, plus solennel, expose la vanité des joies mondaines, et montre au chrétien Tunique voie du salut, du bonheur,|la voie frayée par le Christ :

Divitibus nigri reserantup limina Ditis, Pauperibusque piis cœlestia régna patescunt : Quisquis amat Christ um sequitur vestigia Ghristi.

Vers la fin du vu® siècle les chants des bardes ont cessé, Tarène s'est ouverte pour la théologie contentieuse, et les disciples des bardes sont des rhéteurs déliés, qui dissertent en des termes inusités sur les vérités ou les problèmes de la doctrine catholique. Mais cette diversité n'empêche pas qu'il y ait pour les uns et les autres un fpnds commun, Férudition. Poètes ou théologiens, ils se proposent les Grecs pour modèles.

Au VIII'' siècle nous remarquons d'abord parmi les lettrés irlandais saint Virgile, évoque de Salzbourg, en Bavière. Le roi Pépin, ayant désiré le connaître, le fit venir à sa cour, et un chroniqueur nous raconte que ce roi, admirant chaque jour davantage la merveilleuse érudition de Virgile, eximiam eruditionem^^ le retint deux années entières

> Wiguleus Handios, cité par Usher, Sylloge, p. 34*

près de lui, sans lui permettre de retourner à son troupeau. C'était, en effet, un véritable savant, qui entendait contraindre la religion à ratifier les décrets de la science, quand, chez les Francs, le préjugé commun plaçait la science si fort au-dessous de la religion. Les lettres apostoliques qui ont canonisé Virgile sont de Tannée 1233. Elles vinrent alors consacrer Thommage de la piété populaire. Hais ce fut une consécration tardive. Quand tout le peuple bavarois, accourant sur les pas de Virgile, proclamait son respect pour cet èminent docteur en Tadjoignant à la sainte phalange, Tarchevéque de Mayence Bonifâce et le pape Zacharie renvoyaient devant un concile comme auteur d'une doctrine perverse, criminelle, pour avoir, sur le témoignage des anciens Grecs, affirmé l'existence des antipodes ^ N'oublions pas de nommer après saint Virgile saint Declan, saint Alto, qui partagèrent les périls et la gloire de sa mission en Bavière, et maître Dobdan, surnommé le Grec, d'abord évéque coadjuteur deSalzbourg, puis évêque de Chiemsée, qui ouvrit dans .cette dernière

^ « De perversa autem et iniqaa doctrina qaam coDtra Deum et «nlmam snam locutusest, si clariflcatum fuerit eumita conflterî quod alias mondas et alii homines sab terra sint, hunc> accito concilio, ab Ecclesia pelle sacerdotii honore privatum.» Lettre de Zacharie à Boniface, dans Usher, SyUoge, p. 35.

ville une école publique et y attira de nombreuses légions d'auditeurs, et agminà discentium quant plurima hahuit.

AumêmesiêcleparaissentappartenirColchus/ouCoelchu le Sage, Cruindmelus et Malrachanus, habiles grammaîriens.Coelchu étaitle suprême modérateur d'unedes grandes écoles d'Irlande. Un jour, dit-on, il voyageait à pied, portant sa besace, où étaient renfermés ses livres, précieux trésor. Un autre voyageur le rencontre, l'aborde avec une familiarité respectueuse, et bientôt, pour soulager les épaules du vénérable docteur, se charge lui-même de la pesante besace. Cet obligeant compagnon, c'était saintPierre. Telle est la légende irlandaise*. Les papes redoutaient et quelquefois maudissaient la science profane : mais voilà saint Pierre qui fait de l'opposition contre les papes. On ne sait rien ni sur Cruindmelus, ni sur Malrachanus: on retrouve du moins quelques-uns de leurs écrits dans les parchemins du IX* siècle, et la sûreté, Tétendue de leurs connaissances prouvent de reste qu'ils sont Irlandais. Malrachanus, versé dans toutes les subtilités de la grammaire, cite fréquemment Donat, et ce Virgile de Toulouse dont le cardinal Mai a récemment publié les dissertations gram-

* Colganas, Act, SS, Hibemiœ, t. I, p. 378, 379.

maticales, d'après qudques manuscrits du Vatican*. Mais ceqoi fôt particnlièrement irlandais dans sa méthode, c'est qa'il va ton jours du grec au latin, et, qu*exp1iqimnt tour à tour les procédés de ces deux langues, il les enseigne à la tm Tune et Tautre par d'ingénieux et subtils rapprochements*. Cruindmelus expose à ses élèves les règles de la prosodie latine. On connaît assez la haine des docteurs romains pour les anciens poètes. Saint Ouen, dans sa Vie it saint Éloi, les appelle, en propres termes, des scélérats^, Odon de Cluni neles traite pas mieux, lorsqu'il compare Virgile à un beau vase, au sein duquel s'agitent d'affreux reptiles*. Les régents irlandais n'eurent jamais de tels scrupules. Voici le délmt de Cruindmelus :

Discite me, paeri, versas (qui) scribere vultis; Nam veterum rite carmina prisca sequor ;

et, pour remplir l'engagement pris dans cet exorde, il citera

^ M. Ozanam, Études germaniques, t. II, p. 420.

> Ars Matrachani, manascrit de SaintrGermain xles Prés, n<> 1188. ■ Cet ouvrage incomplet commence par ces mots : « Verbum est pars oratlonis, cum tempore et persona, sine casu. » Ce qui nous en reste tmite du verbe, des accid^ts, des modes, des genres, du nombre, des égares, des personiies, de la conjugaison.

* M. Ampère, Hiuaire Uuéraùv avant te iii« siècie, t. II« p. ^6.

* rita Odonis a Joanne mmacHo, dans la Biàtioih, Ctuaiac^

moins souvent Sedulius, ou Prosper, que Virgile. Les emprunts qu'il fait aux grammairiens nous intéressent plus encore, puisqu'ils nous révèlent les guides, les conseils de sa rare expérience. Outre Donat, Priscien et Virgile de Toulouse, ce sont Sergius, Pompeius, Honoratus, Maximianus, Paulinus, Theodorus, Palemon, Maurius Servius*. Que l'on interroge un docteur italien ou gaulois du même siècle, ou du siècle suivant : de ces grammairiens anciens ou modernes il ne connaît que Priscien et Donat, et sa compétence didactique n'est pas supérieure à son érudition.

Le vfii® siècle finit. Charlemagne règne sur Tune et sur l'autre France , l'Italie le salue comme l'héritier des Césars, et son bras protecteur ou vengeur s'étend des confins de la Saxe à l'autre versant des Pyrénées. Au faîte de sa gloire, au faîte de sa puissance, il forme une entreprise plus difficile que la soumission des Maures ou des Saxons ; avec cette confiance aventureuse et superbe qui ne mesure jamais les obstacles avant de les aborder, il décrète la res-

< Crqindmelus, De metrica ratione pauca, M. S. de Saint-Germain déjà cité, n. 1188. Ce volume vient du monastère de Gorbie, où les Irlandais avaient anciennement pénétré. La date de ce manuscrit n*est pas, d^ailleurs, incertaine. Il est du ii* siècle. Gomme le traité de Malrachanus, celui de Gruindmelus est incomplet.

tauration des études antiques. Pour employer une expression d'Alcuin, il veut fonder une Athènes nouvelle.

Les écoliers ne manqueront pas. Charlemagne ayant résolu d'être compté lui-même dans la studieuse phalange, qui n'aurait pas été jaloux de rechercher une place aux côtés du très-glorieux empereur ? Mais il était beaucoup plus difQcile de trouver des mattres. L'Italie fournit Paul Diacre et Pierre de Pise, lettrés de quelque renom. Théodulfe arrive des confins de la Septimanie, pour être le Pindare de la cour, dont TAnglo-Saxon Alcuin est YHorace. Les érudits seront envoyés par l'Irlande.

Ainsi l'Irlande, seule épargnée par la barbarie, est spécialement chargée de l'éducation des barbares, et, transmettant au monde nouveau les traditions de l'ancien monde, elle vient les solliciter de s'unir l'un à l'autre.

Mais que d'empêchements à cette union I Depuis la fin du V® siècle il s'est accompli bien des changements dans l'esprit, dans les mœurs, des nations occidentales* Cependant, au milieu de toutes ces révolutions, Rome n'a pas cessé de travailler à ressaisir l'empire du monde,'et par ses constants efforts un certain ordre s'est établi, une certaine paix, fondée sur la servitude des consciences, a remplacé le pêle-mêle et la turbulente confusion qui avaient suivi la conquête barbare. Ilexiste une orthodoxie romaine. Mais

M SINGU-LARITÉS HISTORIQUES

sa domination ne s*est pas étendue jusqu'en Irlande. Ce qui domine encore en Irlande, c'est Thellénisme, rheliénisme alexandrin, avec sa docte siil>tiiité, sa dialectique querelleuse et téméraire^ son enthousiasme et sa liberté. Nous avons déjà signalé la contrariété de ces deux tendances. Elle éclatera bien plus encore lorsque les représentants de Tune et de l'autre se rencontreront sur le môme théâtre.

Ce théâtre, c'est Charlemagne qui vient de le dresser : il s'appelle Y École du palais. Suivons-y la foule des princes, des princesses, des guerriers et des clercs. Les maîtres latins et les maîtres grecs y occupent des chaires rivales, et nous allons bientôt les entendre se contredire et s'injurier. Ce seront leurs préludes. Plus tard ils en viendront à se proscrire.

Un des historiens de Charlemagne, le aK>ine de Saint- Gail, nous raconte en des termes naïfs l'arrivée de deux Irlandais à la cour d'Austrasie. Les deux voyageurs s'établissent sur une place publique» en plein marché, n'étalent aucune marchandise, mais se fant ce»3naître de œtte manière â la fonle des gens qme la singularité de leur costume attire et remplit d'étonnement : « Si quelqu'un désire 2> de la science, qu'il vienne à nous ; nous en yaulons. » Lepagnanime Charles» ayant entendu parler de ces étrangers, les appelle près de lui, les interr^e,. est émerveillé

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de leur savoir et met sous leur discipline une nombreuse jeunesse. Ce récit n*est peut-être pas conforme à la vérité. On Ta plus tard chargé de commentaires qui s'en éloignent bien davantage. Mais il est certain qu'il y eut plusieurs Irlandais parmi les régents de Fécole palatine, et qulls y exercèrent une grande influence. Le plus célèbre d'entre •eux est le grammairien Clément, surnommé VHiber^ nien.

Nous avons cru longtemps qu'il ne restait aucun ouvrage de ce Clément. Cependant le Catalogus librorum Anglim et Hibernim, publié à Oxford en 4.697, nous offrait la mention suivante, parmi les manuscrits de Vossius : Excerpta e Grammaticis antiquis, a Clémente quodam collecta. Mais cette indication, déjà recueillie par les auteurs de r Histoire Littérairey nous paraissait bien vague et pouvait être trompeuse. Un renseignement plus précis nous a été fourni par Sinner. Dans son catalogue des manuscrits de Berne, t. I, p. 345, Sinner désigne : démentis Scoti departibus orationis; mais d'après un manuscrit incomplet» auquel manquent le commencement et la fin. Cependant Sinner en cite quelques phrases. Yoiei la première : mUajorpopuliis etmagis egregiis artibus pollens Tusci » fuere quidem natura lingum siim, etc. » Or une patiente enquête, enfin récompensée par le succès, nous a

fait récemment retrouver cette phrase dans le volume 1 188 du fonds de Saint-Germain, folio 131, verso, au milieu d*une dissertation anonyme sur les parties du discours, intitulée : Ecloge de libris Grammaticorum. Ainsi nous possédons cet écrit de Clément dont jusqu'à ce jour Texistence nous avait semblé douteuse, et les manuscrits de Vossius, de Berne et de Saint-Germain sont trois exemplaires du même ouvrage. C'est un dialogue, plein de questions ardues, et de réponses qui révèlent un fonds de connaissances extraordinaire pour le temps. Uérudition de Fauteur est assez démoatrée par le grand nombre des autorités qu'il invoque : pour ne désigner ici que les grammairiens inédits, il cite tour à tour Comminianus, Maximianus» Papirinus, Sulpicius, iEneas, Serviliuç, Lucanus, Gelvidius, Etherius, Praetorius, Hilarius, Glengus, Galbungus. Quant à sa méthode, elle est encore plus surprenaote. 11 sait le grec, et le sait si bien qu'il reproduit en lettres grecques des vers d'Homère. Il y a plus; il professe qu'en toute science les Grecs sont ses maîtres et qu'il marche sous leur conduite : «Grœci quitus in omni doc- » trina doctoribus w^imur;» enfin cette dissertation prolixe sur les parties du discours, où élément paraît avoir condensé tout son savoir, est une comparaison constante entre les principes communs et les différents

idiotismes de la langue grecque et de la langue latine. Si Clément est un philosopbe,suivant Facception moderne de ce mot, il ne le montre pas dans sa grammaire ; nous y avons vainement recherché quelque sentence philosophique. Cependant il y a lieu de croire qu'a la cour môme de Charlemagne il offensa plus d'une oreille par ses libres discours et par la naïveté de son hellénisme. Théodulfe désigne parmi les ennemis de sa gloire un maître Scot, grand savant, mais, ajoute-t-il, grand pédant, dont chacnn, à la cour, redoutait l'humeur contentieuse, et il le maudit en ces termes extrêmement vifs :

Res dira, hostis atrox, hebes korror, pestis acerba,

litigiosa lues^ res fera, grande nefas, Res fera, res turpis, etc., etc..

Aux imprécations de Théodulfe se joignent les remontrances plus mesurées, mais non nîoins remarquables, de maître Alcuin. Alcuin, né dans la Grande-Bretagne, d'une famille anglo-saxonne, était un élève de l'école d'York, et, comme tous les gens de son pays, il éprouvait pour les Scots un sentiment qui n'était pas très-éloigné de l'aversion. Après avoir quelque temps dirigé l'École du palais,

il s'était retiré dans le monastère de Saint-Martin de Tours,

OÙ il continuait à former des élèves. Mais une fâcheuse nouvelle parvient jusqu'à lui dans cette retraite : il apprend que Temperear et ses courtisans ont été séduits par le brillant savoir des Iriandais, et que Tinfluence de ces docteurs est devenue prépondérante dans l'école qu'il a délaissée. Il s'en afflige, il s'en alarme ; il écrit au roi Charles lui-même: « En m'en allant, j'avais laissé près de vous » des Latins. Je ne sais qui les a remplacés par des Égypx^ tiens. » Cette elassiâcation est à la fois ingénieuse et précise. La ville savante de l*Égyp!e c'était Alexandrie, et l'hérésie des Scots au sujet de la Pâque, leur morgue sophistique, leur méthode, leurs doctrines, en un mot tout leur hellénisme était bien la tradition alexandrine. Ainsi nous ne faisons pas ici des distinctions nouvelles. Un contemporain de Clément, son plus illustre rival, Alcuin, a lui-môme appelé les maîtres irlandais par leur Vrai nom. Leur patrie littéraire, c'est l'Egypte. Ce sont des Égyptiens ; introduits par fraude dans wne école de fondation latine. Et l'Anglo-Saxon,. dans la férveofr de son zèle pour la cause des Latins, (temande qu'ils en soient chassés.

Cependant ils ne le seroni pas encore. Le ix* siècle commence pour les Scots une longue période d'afflictions domestiques , puisque les Danois «Hit enfin établi dans leur patrie. Mais à la même date, et pour ta même cause.

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les émigrations se multiplient ; les maîtres irlandais font propager en tous lieux et leur science et leurs doctrines. Partout on lâs écoute, on les admire, on les comble d'lionneurs«

Devons-nous compter au nombre de ces illustres émigrés le moine Dicuil, auteur du De mensura orbis terrm, publié par M. Walckenaër en 4807 et si habilement commenté par M. Letronne en 481 4 ? On suppose que ce Dicuil était abbé de Pahlacbt; mais rien ne prouve qu'il ait quitté rirlande. Au même temps appartiennent Tin terprète Claude, qui a laissé di6s gl<fêes sur presque tous les livres de rÉcriture sainte, et le mathématicien Gildas, recommandé paf Baie et par Usher. On ne sait pas non plus si Gildas et Claude oirîvoyagé« Mais on voit errer plus ou -moins loin de la rive hibernienne le grammairien Dungal, chargé par Charlemagitô dlnstruire la jeunesse de Pavie, le même qui réfute les erreurs de Claude de Turin, et le même sans doute qui, pour rassurer Fignorance alarmée du grand Charles, écrit une lettre sur Téclipse de Tan 84 ; Killac, abbé de Kildare, et le saint évêque Blatmac, qui vont instruire les Scots Âlbaniens; Fabbé Indract, le bienheureux Ultan e^ les moines Dubslan, Macbeth, Malmunn, qui visitent et catéchiiîtnt FÂngleterre ; Tanachorète Ëusëbe, le bienheureux. Marcel, ainsi quelles

évoques Erlulfe et Cortilla, qui parcourent la Germanie *.

C'est dans les Gaules surtout qu'on rencontre ces doctes pèlerins. Cbarlemagne les a protégés même contre Alcuin : Louis le Débonnaire a eu pour eux une égale estime : Charles le Chauve les invite à sa table, les traite comme d'aimables compagnons, et leur accorde même, assuret-on, le droit de l'outrager familièrement. Il faut entendre Hoirie d'Auxerre, revenant de l'École du palais et racontant ce qu'il y a vu : « Parlerai-je, dit-il, de l'Irlande, qui, » méprisant les périls de la mer, a émigré presque tout » entière sur nos rivages , avec son troupeau de philo- » sophes*? x^ 11 est 61air que ce langage est hyperbolique. Cependant il est certain que, sous le règne de Charles le Chauve, un assez grand nombre d'Hiberniens parurent dans les Gaules, et nous regrettons beaucoup de n'en con-* naître que trois, Hélie, Mannon et Jean Scot Érigëne.

Les auteurs du Gallia Christiana ne désignent pas les écoles où professa maître Hélie ; mais ils attestent^ du moins, qu'il y eut de merveilleux succès, in Gallia mirifice scholas rexit. Son mérite fut récompensé : il mourut

* Colganus, Acta Sanctorum Hiberniœ, U I, p. 256.

* Dans la dédicace de son'pofime sur la Vie de saint Germain ; Bolland., 21 juillet.

évêque d'Angouléme*. Faut-il admettre, sur le témoigoage d'un ancien cité par lés frères Sainte-Marthe, que ]e docte Heiric fut le disciple préféré d'Hélie? Cet ancien, dressant la nomenclature des premiers régents de nos écoles, â commis d'évidentes erreurs. Cependant, en ce qui regarde Heiric et Hélie, il n'a peut-être pas été mal informé : les gloses d'Heiric, émaillées de mots grecs traduits avec une fidélité contestable, nous font assez connaître qu'il a fait;quelques études sous un maître irlandais.

Valëre André attribue à Mannon des commentaires sur les Lois et sur la République de Platon. Cette, attribution est erronée. Mais ni le mérite de Mannon, ni son séjour dans les Gaules, ne sont choses douteuses. Il fut prévôt de l'abbaye de Saint-Oyand de Joux, qui prit plus tard le nom de Saint-Cl&ode, au diocèse de Lyon, et il y mourut le 16 août 880. Cette date parait certaine*.

Un manuscrit du ix® siècle, inscrit sous le numéro 2832 dans le fonds du Roi, à la Bibliothèque Impériale, contient des poèmes de Dracontius, de saint Cyprien, de Drepanius, de Vandelbert, de.Théodulfe, et sur le premier feuillet de ce manuscrit nous lisons : Voto bonm

* Gallia Christiana, t. II, col. 983.

^'caUla Christiana, t. IV, col. 246.

memorim Mannonis. Liber ad sepulcrum sancti Augendi oblatus; livre offert par Mànnon au monastère de Saint- Oyand. Nous retrouvons la même note dans un recueil de la bibliothèque de TÉcole de médecine de Montpellier, sous le numéro 157, et dans un manuscrit de Troyes qui contient les commentaires de Florus, évéque de Lyon, sur les Épîtres de saint Paul^ Mannon, vers la fin de sa vie, légua tous ses livres à l'abbaye de Saint-Oyand, où, en Tabsence deFabbé titulaire, Tarchevéque Rémi occupait la première dignité claustrale. On regrette de n'avoir pas d'autres renseignements à produire sur un homme qui parait avoir joui d'une si grande renommée. Espérons qu'une nouvelle enquête sera plus heureuse, et qu^des bibliothèques de rirlande, aujourd'hui si négligemment explorées, un autre Usher exhumera quelque jour un écrit de Mannon.

En attendant cette découverte, Jean Scot Érigëne nous apprendra du moins quel fut le caractère, quelles furent les opinions des philosophes irlandais au ix® siècle. Si BOUS n'avons, pour, être informés à cet égard, d'autres livres que les siens, ils sont tds qu'ils nous suffisent.

< Catalogue des manuscrits des Biblioth. des départ., 1. 1, p. 348| et t. II, p. 58.

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Jean Scot sait le grec, et il ne le sait pas comnae Béda, comme Alcuin, comme Heiric, comme Rémi d'Auxerre et tant d'autres apprentis hellénistes de l'école latine» qui, pour avoir appris quelques mots de grec^en commerçant avec les Irlandais, en font grande parade, et trahissent ensuite par 1^ plus bouffonnes erreurs Timperfection^de leur savoir. Il sait le grec autant qu'un érudit du xvi^ siècle, et sa traduction des ceuvres du faux Denys est encore aujourd'hui dans toutes les mains. Il y a longtemps que la presse en a multiplié les exemplaires. Mais ce n'est pas seulement un grammairien ; c'est, nous l'avons dit, on philosophe.

Il a commenté Martianus Capella, et les termes de sa glose sont, en ce qui concerne la dialectique, d'une énergie singulière. Il ne. se contente pas, en effet, d'être réaliste; il l'est & outrance, comme Spinosa. Après avoir affirmé l'unité substantielle de tous les êtres, il reconnaît qu'ils diffèrent en quelque chose; mais c'est pour déclarer ensuite que toute différence est simplement superficielle. Quelle thèse! que de blasphèmes elle contient! Jean Scot a lu Platon, du moins le Timée de Platon, et, dans son traité De la Division de la Nature, il le cite souvent. Platon est son mattre, et il l'interprète de manière & faire croire qu'il a eu plus d'un entretien avec lui

SOUS les ombrages de rAcadémie. Cependant ce n'est pas tout à fait un païen. Le Dieu qu'il vénère n'est pas Jupiter : il a du moins quitté ce nom, qui rappelle trop d'aventures obscèaes. Avec les chrétiens, Jean Scot proclame l'unique auteur de toutes les créatures, personnifié sous trjîs hypostases diverses. Mais il n'est pas pour cela mieux instruit de tout ce qui concerne la croyance, la foi catholique; et il ne s'inquiète pas de l'être davantage : « La » philosophie, dit-il, l'étude de la sagesse n'est pas une » chose et la religion une autre chose. Qu'est-ce que trai- » ter de la philosophie, si ce n'est exposer les préceptes de » la vraie religion, suivant laquelle nous adorons humble- )> ment et nous poursuivons de mystère en mystère la sou- » veraine et première cause de toutes les choses. Dieu ? » D'où il suit que la vraie philosophie est la vraie reli- » gion, et réciproquement que la vraie religion est la vraie 7> philosophie ' . » Mais c'est une assimilation inconvenante, qui révolte Véglise d'Arius comme celle d*Alhanase, et contre laquelle toute autorité proteste avec une égale énergie. « L'autorité, répond-il, procède de la droite raison, » et nullement la raison de l'autorité. Or toute autorité » dont les décrets ne sont pas approuvés par la raison est

*■ De ditina Prœdistinau^ c. 1.

» une autorité sans valeur, tandis que la droite raison, > établie comme dans une forteresse inexpugnable der- » rière le rempart de ses propres forces, n'a besoin d'être » protégée par le secours d'aucune autorité '.» Quel est cet étrange langage? Si l'Église l'entend, elle va sévir. Jean Scot poursuit : « Je ne suis pas tellement épouvanté par » l'autorité, je ne redoute pas tellement la furie des esprits » inintelligents, que j'hésite à proclamer tout haut ce que » ma raison démêle clairement et démontre avec certi- » tude*. » La liberté de ces déclarations est surprenante. Quoique nous ayons déjà signalé l'originalité, l'insubordi* nation traditionnelle des maîtres irlandais, on ne s'atten dait pas assurément à voir un contemporain, un commensal de Charles le Chauve, dire des choses aussi fortes et sur UD ton aussi résolu. Ce sont là, suivant l'Église, autant de blasphèmes; pour les entendre renouveler il faut descendre la série des siècles, et arriver jusqu'au philosophe de Malmesbury. De tels principes devaient conduire Jean Scot au désaveu le plus formel de toute la théologie, de toute la philosophie chrétienne. Encore pouvait-il choisir entre beaucoup de systèmes recommandés au nom delà rai-

* DeDiviêione Naturœ, lib, i, c. 71.

son pure, car ils sont nombreux, et préférer les plus timides aux plus téméraires. Mds sa doctrine est précisément le dernier mot de Taudace antique. Ce n*est pas la doctrine d*Aristote; il la méprise : ni même celle de Platon; il va bien au delà. C*est à la lettre celle de Proclus, le panthéisme arrogant, sans mesure et sans frein. « Il est fort curieux, » dit M. Degérando, de voir, au milieu de cette ignorance » générale, à une époque où la sphère des études était si » étroite,! un homme, un *seul homme, s'élancer dans la » plus haute région des spéculations abstraites; il est » curieux de voir la philosophie du moyen âge débuter » par un ordre de conceptions aussi singulier... L'appa- » rition d'un tel homme, à une telle époque, est, à touâ » égards, un phénomène extraordinaire : on croit ren*- » contrer un monument de Fart debout au milieu des » sables du déserta »

Si Jean Scot, régent de l'école palatine, avait pu se borner à remplir cette charge et demeurer étranger aux affaires de l'Église, l'Église l'aurait peut-être laissé continuer en paix et en liberté des discours dont elle n'était guère capable d'apprécier la portée. Mais, sur l'invitation même de Charles le Chauve, Jean Scot osa déclarer son

*■ Histoire comparée des systèmes de philosophie^ t IV, p. KZ.

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sentiment sur la coBtroverse dogmatique provoquée par Gottschalk. Aussitôt des clameurs s'élevèrent contre TÉgjptien factieux et impie; TÉglise latine se souleva tout entière, et réclanta des sévices. Quelles furent les suites de cette tempête? Que devint le philosof^ abandonné partout le monde, poursuivi par tant de voix? On itô le sait: il disparaît, et Fhistc»re ne retrouve plus sa trace. ÀTec lui rhellénisme irlandais est vaincu, proscrit, et désormais TÉcole-du palais n'offrira plus de chaires à d'autres Érigènes. Il est partout reconnu, il est proclamé que ce sont des pestes publiques, res dira, hostis atrox, comme disait Théodulfe, et que le fidèle chrétien doit les fuir avec horreur.

Dans les premières années du xiu® siècle, FÉglise recherchant, pour les livrer aux flammes vengeresses, tous les écrits qui avaient pu contribuer à faire naître l'hérésie qui porte les nom? d'Amaury de Bène et de David de Dînant, le traité De la Division de la Nature fut signalé comme la vraie source de Terreur, et il fut alors solenneDement condamné.

Hais à cette époque les écoles d'Irlande n'étaient plus teBes que nous venons de les décrire. Soumises à leur tour i l'unité romaine, elles avaient laissé de côté Platon et ^^las, pour adopter saint Augustin et saint Grégoire.

Le plus brillant, comme il semble, de tous les maîtres irlandais, Jean Scot est le dernier représentant de leur indépendance. Après lui le principe de liberté s'affaiblit, le principe d'autorité commence à prévaloir, et les philosophes platonisants cèdent la place aux théologiens orthodoxes. C'est donc ici que s'arrête notre histoire sommaire des écoles d'Irlande. Comme elles ont abdiqué leur personnalité .traditionnelle, elles perdent leur nom propre, et se confondent dans les autres écoles latines.

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