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ÉVÊQUE D'ORLÉANS

Il nous reste deux épitaphes composées en l'honneur de Théodulfe. Elles le font naître Tune et l'autre dans THespérie :

Protulit hune Speria*,

et

Hesperia genitus, hac stun tellure sepoltus*.

Pour les géographes du ix« siècle, THespérie est tantôt ritalie et tantôt TEspagne. Ainsi, nous lisons dans Tépitaphe de Pépin, fils de Charlemagne, qu'il gouverna THes-

1 Mabillon, Anatecta,t. I.

> Gallia Christiauaf t. VIU, col. 1610.

périe*, et, comme on le sait, il fut roi d'Italie; mais, d'autre part, l'auteur de quelques rimes, mises au jour par M. Thomas Wrigth *, d'après un ancien manuscrit de Colbert, donne à l'Espagne le même nom '. Il faut donc rechercher si l'épitaphe de Théodulfe l'a fait naître au delà des Pyrénées, ou bien au delà des Alpes. Le P. Sirmond n'hésite pas à lui donner pour patrie la Gaule Cisalpine*, s'appuyant sur un passage de la Chronique de Fleury, où Ton raconte que Charlemagne appela Théodulfe d'Italie pour le faire évêque d'Orléans. C'est ce qu'ont répété les auteurs de YHistoire Littéraire de la France^, l'auteur de YHistoire de la littérature Italienne, Tiraboschi', et, après eux, M. Godard-Faultrier, dans son ouvrage sur Y Anjou et ses monuments^. Nous croyons cependant devoir nous prononcer pour l'Espagne.

» Recueil des nisloriens de France, t, V, p. 406. t Thomas Wright, Anecdota Htteraria, p. 103. s Spania ab Hibero dicta est Hibera,

Spalo postea vocayerunt, unde nunc Spania ; Tertio nomen ferens nan*atur Speria.

« Notœ in Theodulphi Carmina, In operibus SirmonUÎ vmiis, t n, p. 1031.

» T. III, p. 496.

• T. 111, part. 2, p. 165.

Ta Chronique deTleory mérite-t-elle qudqoe confianœ? On y voit simplement que Théodulîe était en Italie lorsque Çharlemagnele fit venir en France ; mais la Chronique ne dit pas qu'il était là dans son pays natal. Ainsi, le docte Âlcuin fut rencontré par Charlemagne dans la vlUe de Parme; et Ton sait qu'il n'était pas Lombard, mais Anglo- Saxon. Or nous n'avons pas été sans recueillir dans les œuvres de Théodulfe quelques renseignements sur le fieu de sa naissance. II avait à la cour de Charlemagne nn rival, un véritable ennemi, qu'il poursuit de fréquentes invectives. Sans le nommer S il le désigne comme un perfide logicien, formé, pour le malheur des honnêtes gens, dans les écoles de l'Irlande ; el, quand il parle de leurs mutuelles discordes, il dit :

Ânte cank tepocesalet, aat lupus impfDbus i Qaam Getacum Scotto pia pacis fœdera juDgat' ;

OU bien encore :

Âttamen anna minans Scottos jam priâia tentât, Gsetulumque caput ense ferire vûleiu *«..

Giie OU Gêtule, d-est le nom poétique des Gotte. Et où

^Cest Caément THibeniieB.

^ Carmina Theodulfi, edente Sinnondo, lîb. m, cann. 1.

* Ibid.^ carat 3.

les historiens du temps de Cbarlemagne placent-ils les GrOths, l'ancien royaume de Gothie? Dans les plaines que protègent, contre les vents du sud et les vents du nord, les deux versants des Pyrénées ; dans la Gaule Narbonnaise, la Navarre et la Catalogne. On peut les consulter à cet égard ; ils paraissent tous avoir oublié cette colonie de Goths, qui fut conduite en Italie par Fun des Théodoric dans les premières années du vi® siècle, et qui bientôt y perdit son nom. Une indication encore plus précise sur la patrie de Théodulfe nous est fournie par un autre de ses poèmes, intitulé : De libris quos légère solebam. Prudence est un des auteurs qu'il nomme dans cette pièce, et voici comment il le désigne :

Diyersoque potens prudenter promere plura Métro, Prudenti, noster et ipse parens.

Or, on sait que cet aïeul, ou plutôt ce compatriote de Théodulfe, eut la terre d'Espagne pour patrie; divers auteurs assurent même qu'il est né dans la ville de Saragosse. Enfin cette indication très-significative est pleinement confirmée par quelques vers d'une longue épître, intitulée : Parœnesis adjudiees. L'auteur raconte qu'envoyé par Charlemagne dans les provinces méridionales de

Fempire, il parvient à Narbonne; et voici comment il parle de son entrée dans cette ville :

Mox sedes, Narbonna, tuas urbemque decoram Taifgimits, occurrit quo mibi Iseta cohors,

Reliquise Getici populi ; simul Hespera turba Me consanguineo fit duce Iseta sibi.

Ce débris du peuple Gète, cette multitude hespérienne qui se félicite, dans les murs de Narbonne, de voir arriver vers elle, au nom du roi, son consanguin Théodulfe, n'a certes pas traversé les Alpes pour témoigner son allégresse. Mabillon, interprétant ce passage, avait déjà soupçonné Terreur commise par P. Sirmond*. Dom Bouquet et les auteurs du Gallia Christiana Tont signalée avec plus d'assurance*. Non, Théodulfe n'était pas Italien; il était Espagnol.

L'Espagne chrétienne, ou, pour mieux dire, cette province d'Espagne, tantôt chrétienne et tantôt sarrasine, qui s'étendait des Pyrénées jusqu'à l'Ebre, était, vers le milieu du vni« siècle, une des régions les plus cultivées de l'ancien monde. Comme l'Italie, comme les Gaules, elle avait

' Analecta, t. I. Notœ in Epitapfiium Theodulfi. * Historiens de France, t. V, p. 416; notQ.—Gallia Christiana, t. VIII, col. 1410.

connu les Barbares, mais en des circonstances beaucoup moins funestes. Aussi lui avait-il été permis, après Finvasion, de relever les ruines de ses monuments et de retourner à la culture des sciences et des arts. Elle avait même bientôt adouci les mœurs et civilisé rintelligence de ses nouveaux maîtres. On ne sera donc pas étonné de voir naître en ce pays presque lettré le meilleur poëte de la cour de Charlemagne.

Théodulfe était de la race conquérante : on peut donc croire qu'il était libre, et non pas serf. Mais quand les auteurs de Y Histoire Littéraire appellent sa famille trèsnoble entre les Goths, et nous envoient chercher la preuve de cette singulière noblesse au dernier des vers que nous venons de citer :

Me consanguineo fit duce Iseta sibi,

ils font un contre-sens en traduisant une phrase trèsclaire. Elle ne signifie pas, en effet, que Théodulfe était autrefois sorti de son pays avec le titre de duc, mais qu'il y revenait avec un titre égal à celui-là, celui de missibs dominicus, Charlemagne avait écrit dans un de ses Capitulaires : « Missos nostros ad vicem nostram mittimus^; »

< Capitulare anni 800. Baluzius, Capit, Reg. franc, y t, I, p. 465.

THEODULFE 4a

et la composition exigée, pour le meurtre d*uu missw, était cella qja'ou devait pajer pour le meurtre d'un, comte * . Afin de ne riea avancer sans de bonnes preuves^ disons que la famille de ThéoduUe nous est inconnue.

Destiné par ses parents,.comme on doit le croire, à l'état ecclésiastique, Théodulfë fit» dans sa jeunesse» de fortea études. Les auteurs du Gallia Christiana lui donnent pour maître Smaradge, abbé de Saint-Mibiel; mais cela nous parait sans fondement ^ n lisait, parmi les Pères, saint Grégoire,. Augustin, Hilaire, le pape Léon, Jérôme, Âmbroise, Isidore, Jean Chrysostôme et Cyprien. Nous lui devons cette liste de ses auteurs préférés. U y joint les poëtes chrétiens, qu'il nous parait avoir étudiés plus souvent et avec plus de fruit que les Pères : Sedulius, Paulin, Arator, Avilus, Fortunat, Juvencus et Prudence, son compatriote. Enfin il s*accuse, et, autant qu'il le peut, il s'excuse d'avoir entretenu quelque commerce avec les historiens, les grammairiens, les poètes profanes, Trogue Pompée, c'est-à-dire Justin, Donat, Virgile et Ovide'. Cette nomenclature est vraiment intéressante : on ne devra pas la négliger, si quelque jour on entreprend de recher-

^ Capitulare anni 813. iMd.^ p. 511.

> Gallia Christiana, t. Vin, col. I&IO.

* Carminum Ub. iv, carm. 1.

cher quelles étaient, au viii« siècle, les sources de réradilion scolastique. La division des sept arts étant dès lors connue, il est vraisemblable que Théodulfe entra successivement dans chacune des sept voies, et en voulut connaître les limites. Un de ses poèmes a pour matière la définition de ces diverses disciphnes, ^t il parle de toutes en homme expérimenté *. Une preuve de celte expérience nous est fournie par la singularité de ses distinctions. Ainsi, dans la classe des arts, il place la morale à la suite de la dialectique, et, dans la classe des sciences, il substitue la physique à Tarithmétique. Ce sont là de véritables nouveautés.

Cependant, bien qu'il ait prouvé la variété de ses connaissances, nous croyons volontiers qu'il ne chercha pas à pénétrer tous les secrets de l'astrologie, et qu'il négligea même un peu les ingrates subtilités de la dialectique, pour exercer de préférence la délicatesse de son esprit à rimitation des anciens poètes. Nous devons Fen féliciter, car il n'est pas certain qu'il eût fait un savant astrologue, un profond dialecticien, tandis qu'il a pris la première place entre les poètes de son temps. Ses contemporains eux-mêmes lui ont rendu cet hommage. Hincmar, qui ne

*• Carminum lib. y, carra. 2.

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prodigue jamais les éloges ,* l'appelle quelque part un poète insigne, insignis poeta^; et dès qu'il parut à la cour de Charlemagne, il en fut nommé le Pindare.

La meilleure et la plus complète édition des Œuvres de Tliéodulfe est celle qu*on trouve au tome II des Opéra Varia du P. Sirmond. Des pièces qui composent ce recueil, la plus ancienne paraît être un fragment intitulé : Parmnesis ad episcopos *. C'est le quatrième livre d'un poëme dont îes trois premiers sont perdus. Théodulfe composa ce poëme dans sa jeunesse, car on y lit : « Je » ne vais pas, prenant le ton d'un docteur, me jeter au > devant des saints prélats dont la vie est pour moi la règle » du salut ; mais quoique j'occupe une bien petite place » dans la grande foule des lévites, je veux de tout mon » pouvoir aider mes pères spirituels. » Et donnant ensuite le détail de ses fonctions ordinaires, il montre qu'il était diacre. Il faut déplorer la perte des livres absents : le second surtout devait offrir beaucoup d'intérêt, puisqu'il renfermait une description de l'enfer et une description du paradis. Ce qui manque aux poètes chrétiens, dans ces ouvrages allégoriques, c'est l'invention; ils ne savent

1 In testimoniis a Sirmondo Operibus Theodulphi prœfixis. > Carminum Ub. v, cann. 3.

guère q^u'affaiblir Ténergique réalisme des fictions païennes. Mais on peut supposer que Théodulfe n'avait pas donné dans ces raffinements ; car une trop grande discrétion n'est pas son défaut habituel : il ose volontiers, ne soupçonnant pas vers quels périls le pousse son audace. Notre quatrième livre est une déclamation sur les mœurs des évoques. L'auteur met tour à tour en scène les bons et les mauvais prélats, et dispense entre eux Téloge et le blâme. Il blâme beaucoup et loue peu. C'est le ton des jeunes poètes, qui n'ont pas encore appris, en perdant beaucoup d'illusions, que, parmi les vices des dignitaires ecclésiastiques ou civils, il y en a que la cynique bassesse de leurs subordonnés engendre, alimente, développe par ses encouragements.

Les vers de Théodulfe ne sont pas tous irréprochables au point de vue de la stricte prosodie ; ils offrent, en outre, beaucoup de locutions inconnues au siècle d'Auguste : mai3 ils sont faciles, et quand on les compare au plus grand nombre des ouvrages contemporains, on les trouve corrects et même élégants; Suivant Hugues de Fleury, Charlemagne fit venir Théodulfe dans les Gaules sur la re^ nommée de son mérite. Oui, nous croyons sans peine que le jeune auteur de ce poème fut salué, même dans la patrie de Prudence, comme un heureux génie^ et que

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Cbarlema^e dut être curieux d'avoir auprès de lui cel Hespédeo^ qui», dao& l'art des vers» pouvait donner des leQOQs au docte Alcuia.

Ou suppose que ThéoduUe vint k la cour de Charle-^ magne vers Tanaée 784 ^ Si nous ne savons comment on justifie cette date, nous n'avons» toutefois» aucune raison delarqet^.

U arrivait, ajieint eu pour compagne d'un si long voyage sa tendre fille, nommée Gisèle, qu'il élevait dans la pra** tique des vertus c^gieuses, et qu'il instruisait avec un soin particulier; car non-seulement, suivant la coutume des Germaines,, elle {ut habile à filer la toison des brebis, mais elle sut encore lire et chanter *. Les auteurs de VHù'^ toire Littéraire racontent à. ce sujet que Tbéodulfe s'était,, au temps de sa jeunesse, « engagé dans le mariage, )^ et qu*U était « veuf » lorsqu'il passa les monts pour venir & la cour. Mais toute cette histoire est de leur fabrique, U y avait alors, parmi les gens de condition, autant d'unions illégitimes que de légitimes, et nous ignorons si le père de Gisèle était marié. Aussi bien, nous n'avons aucune raison de supposer qu'il était veuf lorsqu'il vint en

* HUt. Littér.^ t. m. p. 459.— C?a//fa Christiana, U WJ. , col 1419. ^ Cmminum liber m, carm. 4.

France. On peut admettre, il est vrai, que, dès lors, il était prêtre ; mais le sacerdoce n'exigeait pas, au viii® siècle, le célibat. Voici la loi : « Si sacerdotes plures uxores habuerint... sacerdotio priventur^. » Les prêtres ne pouvaient avoir successivement plusieurs femmes, plusieurs épouses, mais il leur était permis d*en posséder une. Le législateur avait même pris soin de mettre des conditions particulières au mariage des prêtres. Un des articles du synode de Verberie, confirmé par le roi Pépin, leur défend d'épouser leurs belles-filles : « Si guis presbyter neptam svmn uxorem habuerity ipsam dimittat^,.. » Le mariage des prêtres fut interdit plus tard, mais sans profit immédiat pour les mœurs. Au xii« siècle, un moine atteint de l'horreur du célibat quittait son monastère, et devenait prêtre, curé, pour s'adjoindre aussitôt une concubine*. C'était l'usage de ce temps-là. Plus tard encore cet usage a été, comme beaucoup d'autres, sagement réformé. Que ces détails suffisent; il ne nous convient pas de traiter incidemment une des questions les plus consi-

* Capitularia regum Ftancorum, Baluz., 1. 1, p. 189.

s Capitul. regum Prancor. Baluzius, 1. 1, p. 161 .

» « Desertop ordinis, in vitium labitur libidinis : concubinam, sicut multis consuetudinis est, ad sibi cohabitandum accepit, de qua et libères geimit.» Cœsarias Heisterb., Illustr, Mirae,, lib. ii, c. 3.

dérables de notre histoire ecclésiastique : mais puisqu'on ajoutait à la vie de Théodulfe des circonstances imaginaires, nous devions dégager la simple vérité de toutes ces inventions.

C'est pour observer cette règle de scrupuleuse exactitude que nous n'introduisons pas Gisèle à la cour de Charlemagne, suivait son père, et devenant l'amie, le modèle des filles du roi. La cour était alors ouverte aux femmes ; on les voit formant le cortège des reines, dans les parties de chasse, dans les cérémonies civiles ou religieuses. Mais puisqu'il n'est pas écrit que Gisèle parut dans celte compagnie, nous ne le supposerons pas*.

Théodulfe se présentait donc à la cour vers l'année 781 . Charlemagne allait partir pour l'Italie, ou il en revenait, après avoir fait couronner deux de ses fils, Louis et Pépin, par le souverain pontife; et, sous les ordres des chambellans, les mansionnaires se rendaient à Worms ou à Quiercy, allant préparer le palais où le roi devait passer l'hiver et célébrer en famille les fêtes de Noël et de Pâques.

* n y a donc une assez faible part de vérité dans ce qne les auteurs ébVHistaire UUéraire r^onieni de la fille de Théodulfe. Mais faut-il, ainsi que Ta fait un récent historien, nier Texistence môme de cette fille comme une supposition gratuite et bizarre, et confondre la docte Gisèle, chantée par Théodulfe, qui se déclare son père, pater ecce tuus.

bû SINGULARITÉS BJSTORIQUES ^

Le spectacle de tant de geos rassemblés autour d'un seul homme ne causa pas sans doute un médiocre étonnemeat à cet humble lévite, transporté tout d'un coup des plaines de la Catalogne ou de la NavariB au centre même de la puissance carlovingienne. L'aspect farouche des guerriers, le Um fier et presque barbare des prélats attachés à la cour, le rustiq^ue maintien des plus {ameux docteurs^ c'étaient là des choses non moins nouvelles pour un des clercs les plus policés de Téglise d'Espagne. Cependant on doit croire qu'il s'y accoutuma bieatôl. Il s'est représenté lui-même, dans une épilre à Charlemagne, familiarisé tout à fait avec le train de vie des courtisans, et trèsglorieux de lire des vers devant un auditoire aussi mâle. Nous analyserons cette curieuse épttre.

Après avoir guerroyé durant tout l'été chez des peuples encore insoumis ou déjà rebelles, Charles vient passer Flur ver dans un de ses palais, où il doit recevoir, au milieu de sa cour, les ambassadeurs envoyés, par l'Espagne, la Bavière, la Bretagne insulaire, Rome, Bagdad etConstan-

avec une princesse du môme nom, fille de Charlemagne? Cet hittorien a mal à propos considéré comme une bizarrerie la paternité charneUe de révoque Théodulfe. C*estluî qui a fait une hypothèse, à laquelle nous ne croyons pas devoir souscrire. Voir Théodulfe, par M. Baunard, professeur au petit séminaire d'Orléans, p. 90.

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tiao{)Ie, porteurs de messages pacifiques et de splendides présents ^ A ses côtés arrivent ses fils, robuste jeunesse au cœur viril, qu'il embrasse tour à tour avec une égale af*fectioQ. Il contemple ensuite ses filles, compagnes assiduea de sa vie laborieuse, et la reine Luitgarde, leur belle-mëre, jeane comme elles, comme elles instruite dans les arts, dans les sciences, et, comme elles, remarquable par Téclat de sa beauté. Ainsi qu'un bomme arrivant d^un long ^jage, Charles est las et va s'asseoir. Un de ses fils, le roi d'Austrasie, détache ses deux manteaux; un autre, le roi d'Aquitaine, reçoit son épée. Dès qu'il est assis, les filles de sa troisième femme, Hildegarde, viennent lui offrir des fleurs : Berthe un bouquet de roses, Rothrude des violettes et Gisèle des lis. Après elles s'avance un autre chœur de vierges royales : Rothaïde, née de la concubine Himiltrude, qui présente à son père un panier de fruits ; Hatrude et Théoderade , nées de Faîtière Fastrade, qui portent le pain et le vin, Hiltrudh Cererem, Tetdrada ^yebum, et les dons de Cérès. et les dons de Bacchus. Ici le poëte décrit les costumes variés de toutes ces aimables personnes. Ce né sont que tissus noyés dans la pourpre ou dans le safran, bracelets d'or, colliers de perles,

^ Carminum lib. m, carm. l.

de diamants, agrafes d'émeraudes, gorgerettes blanches comme le lait. Voilà des portraits achevés : il n'y manque qu'un trait ; mais dans une épîlre adressée à Charlemagne, Théodulfe ne pouvait pas parler des mœurs de ses filles. Après elles marchent les grands du royaume, proceres, qui remplissent, pour la plupart, quelques charges auliques. C'est le chambellan Thyrsis, qui, sollicité par la mullitude des gens accourus de toutes parts auprès du roi, accorde, refuse des audiences, introduit les uns, contient les autres dans les antichambres, écoute toutes les requêtes et ne paraît entendre que les plus justes. Hildebold, évéque de Cologne, et archi'-chapelain du palais, bénit les plats qu'on va servir à la table de son maître ; et, comme celuici n'aime pas observer les jeûnes prescrits par l'Église, Hildebold est toujours là pour absoudre les caprices de son estomac :

Sumere quin etîam rex velit, ilie volet.

Voici maître Alcuin, sous le nom de Flaccus, qui possède tous les arts, toutes les sciences. Quand le roi ne l'interroge pas, c'est lui qui pose les questions, et le roi s'applique aies résoudre. Alcuin a pour rival dans ses bonnes grâces Tarchevéque de Mayence, Riculfe, surnommé Fiavitis Damœtas. Compagnon dé Charlemagne dans plu-

sieurs expéditions militaires S Riculfe a vu bien des contrées diverses, et d'aucune il n'est revenu les mains vides. Le personnage le plus brillant de la cour c'est Angilbert, intrépide soldat, poëte renommé (puisqu'on l'appelle le doux Homère) f habile théologien, futur abbé de Saint- Riquier, qui doit être mis au nombre des saints par la reconnaissance de ses moines. Mais il ne travaille pas encore à mériter ce beau titre : ses amours clandestines avec Berthe, l'une des jeunes reines, l'occupent tout entier. Distinguons plus loin, dans la foule des courtisans, le • notaire Archambauld, tenant à la main deux tablettes, insignes de ses fonctions; le fidèle Lentulus, portant des fmits dans des corbeilles; le diacre Fridugise, plus connu sous le nom de Nathanaël, et son camarade Osulfus, disciples chéris d'Alcuin ; le chef des cuisiniers, Ménalque, conduisant la bande des gens de service, qui viennent présenter au roi son repas ordinaire, quatre mets et le rôti de venaison; enfin le nain du roi, Nardus, Nardulus, qui toujours harcèle le plus grave docteur de l'École du palais, Oément l'Hibernien, avec qui Théodulfe entretient, de son côté, l'hostilité la plus constante.

Après le roi, les courtisans se mette'nt à table, mais avec

' Hist, Uttér.y t. III, p. 420.

momfr à» céeémome que dans la nanatioD faite par le mois6deS«ii(-Gall. C'est Alcoin qui préside le banquet On boiigaiemeQUe ?ia et la OM^CHse ; mieux on boira» mieux oa chantera. € Loin d'id la fade bouillie et lamas de laU moL- » tooient comprimé! que la table seoouvrede mets pim^tës»

Sed jngmentati sit prope mensadM;

» et que tout le monde porte la coupe à ses lèvres, et ceux » quisontassisetceuxqui sont deboutl» Ensuite, les tablea levées, la foule se retire, et il ne reste, dans Uappartemeat. du roi, que ses &miliers, ses amis»

Théodulfe s'avance alors au milieu de la scène ; U Ut des vers qjui charmât les grands :

€ Que cdui qui gouverne le del et la terre te protôgi^. » partout, d roi I Qu'il soit toujours ton aide, celui qui » gouverne la^terre et le cieL

» Que celui qui t*a donné le sceptre .te donne une » longue vie I Qu'il te donne le bonheur, celui qui t'a< » donné le sceptre I

» Sous tes lois Dieu a placé tous les royaumes de l'Eur » rppe. Que Dieu courbe l'univers entier sous tes lois !

» Comme tu domptes^es bétes fauves, soumets ainsi les » peuples barbares; soumets l'Hespérie comme tu domptes » les bétes fauves !

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» C(M&me te cède le sanglier,, ainsi te cèdent et le Maure » et l'Arabe! Que le Sarmate succombe sous tes coups, » comme te cède le sanglier t

» Écrase les têtes superbes, comme le chapon celle du » canard, comm^ Tépervier celle des passereaux ; écrase

> les têtes superbes t

» Qu'à ces joies, à ces plaisirs, succèdent les joies éter-

> Délies ! Que dans Timmensité des âges te suivent ces

> joies, ces plaisirs I

> Que la grâce infime de Dieu te prodigue les biens de

> la vie ! Que te conduise et td^protége la grâce infinie de » Dieuî

> Goûte de longues félicités, ô roi, et, heureux à ja- » mais, avec tes enfants, avec ta maison, goûte de longues

> félicités !

> Roi qu'environne l'éclat de toutes les gloires, jouis

> d'une inaltérable santé; avec ton clergé,, avec ton

> peuple, toi qu'environne Féclat de toutes les gloires i

» Ta santé si chère est, en effet, la lumière de leurs » yeux : elle est le vœu de tous les gens de bien, ta santé » si chère !

» Salut, gloire du peuple 1 très-courageux César, salut I

> Roi dont la main porte un sceptre illustre, salut, gloire » du peuple I »

Cependant Wigbod, le héros membru [membrosus Wibodus héros), Wigbod est ivre, et, secouant trois ou quatre fois sa grosse tête, il menace du geste et de la voix le poëte dont les chants Timportunent. Quand, pour le calmer, le roi l'appelle, voy^z ses genoux qui chancellent et qui s'affaissent sous la masse proéminente de son ventre ; et si tout à l'heure sa voix tonnait comme celle de Jupiter, il offre maintenant l'image de Vulcain le boiteux.

C'est un rival de sa gloire, un poêle, que Théodulfe représente sous ces traits, qui n'ont assurément rien de flatteur. En effet, après Wigbod, et sans aucune transition, il nomme un autre de ses détracteurs, le docte Clément d'Hibernie, et l'outrage en des termes encore plus amers et plus vifs. Or nous trouvons trois personnages du nom de Wigbod à la cour de Charlemagne: le premier, simple notaire, sous le chancelier Hithier, qui signait Wigbaldus;\Q second, chapelain du roi*, neveu de Widolaïc, abbé de Fontenelle ; et le troisième^ comte de Périgueux. Dom Rivet, qui n'a connu que le premier et le troisième, ne sait auquel attribuer diverses poésies publiêies sous le

* Chronicon Pontaneltense, dans le Recueil de dom Bouquet, t. Y, p. 315. •

nom de Wigbod, par Martène et Ursin Durand '. Puisque Théodulfe compte parmi les héros le brutal contempteur de sa muse, nous tenons pour vraisemblable que Wigbod le poète est ce chef de cohortes qui devint dans la suite comte de Périgueux. On connaît mieux .Clément FHibernien. C'était un des meilleurs maîtres de son temps.

Théodulfe nous témoigne, par la véhémence de ses invectives contre Wigbod, contre Clément, qu'il avait bien ie naturel des gens de son pays : les Espagnols sont fiers et ombrageux ; à la moindre offense ils s*emportenkoutre mesure. Il est possible, toutefois, que Clément et Wigbod ne raient pas mieux traité. Mais il avait contre eux un puissant appui, le roi Charles, qui goûtait sa poésie. Il ne tarda pas trop à recevoir Févéché d'Orléans comme récompense de son mérite et de ses services. Hugues de Fleury, dans sa Chronique, semble vouloir que Théodulfe ait été nommé dans le même temps, simula évêque d'Orléans et abbé de Fleury. Mabillon et Rivet reculent jusqu'à Tannée 794 la date de cette double promotion*. Mais d'autres Bénédictins renversent cette chronologie, en produisant un titre de Tannée 788, où paraît le nom de Théo-

t AmpUssima CoUectio, t. IX, p. 395, et dom Bouquet, t. V, p. 60ft. ^mst.IJttér.U III, p. 459.

dulfe, déjà pasteur de Téglise d*Orléans *. Cette dernière date nous parait préférable.

Théodulfe n'observa pas plus scrupuleusement dans son évêché que dans son abbaye la prescription de la résidence. La cour était un lieu qu'il ne quittait pas volontiers. Cependant jamais on ne le vit négliger les affaires de son église: absent ou présent, il s'en occupa toujours avec beaucoup de zèle. Ce que prouve d'abord son Capiiulaire, document d'une grande importance, qui servit de modèle à d'autres prélats également jaloux de réformer les mœurs de leurs clercs^, et où nous trouvons aujourd'hui de trèsutiles renseignements sur ces mœurs, ainsi que sur les grandes tolérances de la discipline renaissante.

Le préambule de ce Capitulaire est d'une touchante naïveté. Il contient le résumé des exhortations que les prêtres doivent adresser aux fidèles de leurs paroisses ; et comme ces fidèles sont des Barbares, ou des 6allo-Romains corrompus, c'est le plus simple langage qu'il faut leur faire entendre. On leur dira de respecter leurs femmes, de secourir les pauvres, les voyageurs, d'obéir fidèlement à tous les ordres de leurs maîtres, de n'être ni larrons, ni

■4 êàtUa Christiana, t. Vni, 'Cdï. MV.

> HUt, Littér,, t. m, p. 460, ftOJ.

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fomicatenrs, ni parjures, de ne pas trop aimer les liqiieurs mHvraBtfô, de ne pas invoquer en secret les anciennes îfloles ; et, pour frapper vivement leurs esprits grossiers, on leur parlera souvent du paradis et Iplus souvent de l'enfer. Les articles disciplinaires viemient à la suite; ils sont au nombre de quarante-six, et ils offrent presque tons un égal intérêt. H faut en citer quelques-uns.

Le quatrième dispose que les prêtres se rendant au synode diocésain apporteront avec ^ux tous les ustensiles sacrés de leurs églises, les vêtements, les livres et les vases. Le but de cette singulière prescription n'est pas avoué par Théoflulfe ; il ne veut pas élever un soupçon public contre la délicatesse de ses clercs. Mais pour comprendre ce qu'il n'ose dire, nous avons l'article 5 du Capitulaire de Nimègue (806), dont voici les termes: « Que tous les évê- » ques, abbés et abbesses veillent avec le plus grand soin » sur les trésors des églises et n'en laissent distraire ni

> les pierreries, ni les vases, ni quelque autre objet, pac » l'incurie ou l'improbité des gardiens ; car on nous a » raconté que des marchands juifs et autres se vantent

> d'en tirer tout ce qu'ils veulent à prix d'argent*. » Avertis qu'ils devront tôt ou tard, à une époque indéterminée,

* CapitulaHa ng. Franc, ^ a Balazio édita, 1. 1, p. 651.

comparaître dans le synode avec toutes leurs richesses sacerdotales, les curés de TOrléanais auront dès lors, sans aucun doute, fermé Toreille aux propositions des marchands juifs. L'avis donné par Théodulfe n'est donc pas moins sage que discret.

L'article 8 abolit une très-ancienne coutume, celle d'entasser dans les [églises les foins et les blés. On s'abuse étrangement, quand on se représente l'église du viii« siècle comme un lieu plein de mystère, où ne pénètre qu'une lumière voilée, où le catéchumène ne marche qu'à pas lents, où tout invite au recueillement l'âme saisie par un frisson divin. L'église, en ces temps barbares, était à la fois l'autel où le prêtre célébrait l'oflSce religieux, le tribunal où le magistrat rendait la justice, l'asile où le criminel bravait les lois, le marché où se faisaient les trafics, l'auberge où l'on se donnait rendez-vous pour les grands festins. C'est ce que M. Guérard a fort bien établi dans la savante préface de son Cartulaire de Notre-Dame de Paris K M. Guérard ajoute, traduisant l'article 8 du Capitulaire de Théodulfe, que celte église du vin® siècle, déjà consacrée à tant d'usages, était encore le grenier banal des pauvres colons.

« Page 24.

Traduisons littéralement Tarticle 43: «Prenez garde, » dit Févêque d'Orléans aux ministres de son église, de » vous abandonner à l'ivrofgnerie, et recommandez à vos » paroissiens de fuir ce vice ; n'allez pas non plus buvant » et mangeant par les cabarets; ne courez pas à travers » les bourgs et les maisons pour satisfaire une vaine eu- » riosité ; ne festoyez pas avec des femmes, avec des per- » sonnes impures ; cédez, toutefois, au désir d'un père de » famille, qui vous invite dans sa maison pour vous faire » dtner gaiement avec sa femme et ses enfants, et re- > cueillir la nourriture spirituelle de vos discours, tandis » qu'il vous offrira, par devoir de charité, la nourriture » charnelle. » L'ivrognerie était, on le sait, le vice national des Germains. Les gens de médiocre condition s'enivraient soit avec de la cervoise, soit avec des breuvages odorants où dominaient le gingembre, la mûre sauvage, le fenouil ; le vin, bien qu'il fût alors moins rare qu'on ne Ta supposé, le vin d'Auvergne, ou le vin de Champagne, était la boisson des riches, des grands, et ils ne supportaient pas qu'on leur fît payer trop cher cette généreuse liqueur. Suivant le Capitulaire de Nimègue, que nous avons déjà cité, c'est faire un honteux commerce, turpe lucrum, qu'acheter une mesure de vin deux deniers, au temps de la vendange, pour la revendre ensuite quatre et

^ SINGULAHITÉS HISTORIQUES

six deniers. On apprend d'ailleurs, dans les récits plaisants de Gésaire d'Heisterbach, comme dans eenx du moine de Saint-Gall et de Grégoire de Tours, que, dû vn* au xn® siècle, un très-grand nombre de clercs, de inoines, et même de prélats mitres, donnèrent eux-mêmes 1*«xemple d'une scandaleuse intempérance. Qu'on ne s'étonne donc pas de rencontrer dans le Capitulaire deThéoéulfeun artide spécial sur Tivrognerie. C'est un vice qu'il poursuit partout avec acbanieraent, soit en vers, soit en prose, comme étant l'origine communede la luxure, de la ^lère et de tous les désordres, de tous les crimes qui viennent à la suite.

Il faut encore remarquer l'article 20 du Capitulaire, Il contient, en effet, une prescription bien importante. Théodulfe ordonne à ses prêtres d'ouvrir dans toutes les villes, dans tous les bourgs, des écoles publiques et gratuites. La science, dit te sage évêque, est la voie de toutes les grâces di vides. Enseigner aux autres ce que l'on sait, voilà le premier devoir de la charité. La lettre de Chariemagne, qui recommande aux clercs des deux ordres l'enseignement de la grammaire et des lettres, est de Tannée 787. niéodulle ne paraît donc pas avoir conçu le premier dessein de cette grande mesure, mais on peut croire qu'il lait beaucoup d'ardeur à remplir les intentions du roi. Les

THÉOOULF£ 6d

maisoos claustrales de Saiitl-AigniA, de Fleury, de S^tlà!a£A^ à Meung, lui doivent les comoieacemeuts de leur célébrité : en autorisant tous les prêtres de son diocèse à laire élever leurs jeunes parents dans ces monastères S il les peupla d'écoliers.

TbëocUilfe avait pour collaborateur principal, dans cette entreprise contre l'ignorance* un certain Wulfin, d'Orléans, qui passaU pour un très-babile homme. VUistoire Litté- ^ ravre le nomme Wulfin Boëce, et le reconnaît pour auteur d'une vie de saint Junien, abbé de Maire, publiée tour à tour par le P. Labbe et par MabUlon. Mais il écrivait encore mieux, dit-on, en vers qu'en prose. Florus 4e Lyon et Théodulfe s'accordent à louer sa veine poétique. On doit croire qu'il gouvernait une des grandes écoles d'Orléans. Il enseignait à ses écoliers la langue de Virgile, et ceux-ci, de temps en temps, adressaient au seigneur évoque quelques poèmes de leur façon.

Tbéodulfe lelir répondait : «Souvent, ô mes këres, vous » m'avez envoyé des vers que j'ai lus avec plaisir, et ceux » que vous m'apportez aujourd'hui, croyez -moi, me » plaisent beaucoup. J'en suis charmé, j'applaudis au » succès de vos études, et je vous montre, par mes con-

< Capitutaire, art. 10.

» seils, à mieux faire encore. Plus vous croissez en talent, » plus mon bonheur s'accroît. Oui, je n'aime rien autant » que vous voir faire chaque jour de nouveaux progrès. » Pour moi , qui composais jadis des vers avec quelque » facilité, j*ai beau maintenant me battre les flancs , je ne » puis trouver une harmonieuse cadence. Et cependant » vous m'en demandez, quand je viens d'entrer dans une ,» carrière nouvelle, où mon Érato est condamnée au » silence! Notre devoir est désormais d'expier par des » larmes les péchés de nos frères, et non pas d'arranger » des mots sur le mode lyrique : le Christ, notre amour, » ne s'inquiétera pas un jour de savoir si nous avons fait » des vers, mais si nous avons conduit dans la voie du sa- » lut le troupeau dont il nous avait confié la garde...* » Cet échange d'essais poétiques, entre l'évêque d'Orléans et les jeunes clercs disciplinés à la culture des lettres sous sa vigilante tutelle, a quelque chose de bien touchant. Le même 2ôle anime le maître et les disciples. Les disciples sont impatients d'arriver à la science, car la conquête de la science est celle d'un monde inconnu pour cette jeunesse née dans les ténèbres de la barbarie. Le vague instinct de la vraie liberté s'est éveillé dans ces tendres

* Theodulfi Carminum, lib. n, carm. 13.

esprits, que le joug de Tignorance, le plus pesant de tous les jougs, tenait, la veille encore, inclinés vers la terre ; ils se sont soulevés vers le ciel pour y chercher la lumière, et, dès qu'ils l'ont entrevue, les voilà pleins d'une vie nouvelle et voulant franchir d'un seul bond tous les espaces. Le maître prodigue les conseils et les encouragements.

Est-ce donc un évéque, un héritier du mandat apostolique, qui, parmi les neuf muses de la Grèce païenne, va précisément choisir pour sa patronne celle dont le nom, dit Ovide, est le nom môme de Tamour :

Nunc Erato, nam tu nomen amoris habes ?

Est-ce un bon pasteur qui, par ses leçons, par son exemple, précipite dans les voies si périlleuses de l'érudition profane tous ces lévites appelés à devenir un jour dans les villes, dans les campagnes, de simples interprètes de l'Évangile et des prières canoniques? Il y eut alors, à la cour même de Charlemagne, des piaîtres qui commencèrent à prendre Talarme en voyant le rapide progrès des études littéraires. Lecteur assidu d'Ovide et d'Horace, Alcuin interdit à l'école de Tours, sa plus chère fondation, la lecture de Virgile. Mais Sigulfe, un de ses successeurs, leva

cette interdiction ^ Pour sa part, Théodulfe n'eat jamais les scrupules d'Alculn. Loin de là : quand on lui montrait, dans les poètes anciens, des endroits suspects, des fables peu conformes aux vérités chrétiennes, il disait qu'avec un peu d*esprit et de bonne volonté on pouvait aisément moraliser toutes les fictions de la mythologie*. Ainsi FAmour lui-même, Cupidon , ne lui causait aucune horreur : dans une période de trente-deux vers, il démontre que les ailes, le carquois , les flèches , le flambeau et la nudité même de Cupidon sont des allégories d'une moralité sévère, et il en trouve la glose dans les plus pieuses sentences des Pères chrétiens'.

Il y a l'expression mal contenue d'un regret dans les vers de Théodulfe expliquant, justifiant le silence de son Érato : l'évoque, forcé de penser aux affaires de son église, regrette les anciens loisirs du poëte. Quoi qu'il en soit, Théodulfe ne suivit pas son penchant : il fit peu de vers dans les premières années de son épiscopat, et s'occupa beaucoup de réformes spirituelles et de réformes temporelles, l'église d'Orléans ayant été jusqu'alors assez

1 M. Ampère, Hist. lUtér. aoant le mi* siècle, U ni, p. 73. > . In quorum dictis quamquam sint frivola multa,

Plurima sub falso tegmine yera latent, * Theodulfi Carmin. Ub. iv, carm. 1. ,

TUÉODULFE 67

négligée par ses pasteurs. Il n'oublia pas non plus ses devoirs de père, et chercha pour sa fille un mari digne d'elle. U le trouva dans un Gallo-Romain nommé SuavéricusS dont la famille était considérable* dans le pays. Deux évoques d'Orléans avaient porté ce nom.

Nous le voyons ensuite invité par ^cuin & composer m traité contre Félix. Félix, évéque d'Urgel, était un des patrons de Fadoptianisme, nouvelle forme, nouveau nom de l'hérésie d'Arius. U disait que Jésus tient à Dieu, son père, par deux modes de filiation. Ainsi Jésus, comme Verbe, est fils de Dieu par nature, engendré de toute éternité : mais comme né de Marie, il n'est fils de Dieu que par adoption. La renommée de son savoir, de ses vertus, n'avait pas concilié moins de suffrages à la doctrine de Félix que la fougueuse propagande de son illustre complice, Elipand, archevêque de Tolède. Condamnés l'un et l'autre par une sentence papale, ils ne se montraient pas abattus. Alcuin, n'osant pas se mesurer seul avec d'aussi redoutables adversaires, sollicita le concours des évéques de Trêves et d'Orléans. Une note recueillie par Montfoucon, et publiée dans sa Bibliothèque des manuscrits, semble dire que Thëodulfe répondit à cet

^ Theodalfi Carmin, lib. m, carm. 4.

68 SINGULAftlïËS HISTORIQUES

appel : cependant aucun traité sur la divinité de Jésus-Christ ne figure dans le recueil de ses œuvres. Vers le même temps^ il composait pour la reine Fastrade une assez froide épitaphe. Les poètes sont toujours prodigues d'éloges dans leurs épitaphes, et jamais Thistorien n'y cherche la vérité. On remarque, toutefois, beaucoup de réserve dans les vers consacrés par Théodulfe à la mémoire de Fastrade*. C'était une femme d'un méchant caractère, qui, par ses violences, avait soulevé toute la cour, et mis deux ou trois fois en péril la vie du roi. Il s'exprime en des termes bien différents, lorsqu'il parle de la cinquième femme de Charlemagne, la belle et douce Luitgarde*. Quand elle parpt à la cour, toutes les agitations se calmèrent; on vit renaître, avec la paix des cœurs, la séréniié des visages: on ne conspira plus; on festoya. Nous supposons que les vers où Théodulfe célèbre ses vertus et ses charmes furent composés dans les premiers jours de son règne. Il lui demande du baume, pour humecter avec cette liqueur l'onguent sacré qui donne son nom aux chrétiens. Théodulfe était donc en ce temps-là c'est-à-dire en l'année 795, dans son évêché d'Orléans.

» Theodulfl Carmin, lib. ii, carm. 2.

< Ibid.^ lib. III, carm. 5.

L'année suivante, il résidait à la cour. On le voit alors, à la prière de Chariemagne, et en son nom, faire des vers sur la mort du pape Adrien*. Retournant ensuite vers son église, il s'employait à rétablir le bon ordre dans le monastère de Mici.

Ce fut une des plus laborieuses occupations de sa vie épiscopale. Anciennement habitée par des religieux de Tordre de saint Benoît, Tabbaye de Mici ne s'était pas maintenue sous le joug de la discipline. Ne nous inquiétons pas de savoir en quels relâchements elle était tombée : il n'y avait guère de maison claustrale, vers la fin du vni® siècle, que n'eussent envahie les mœurs barbares. Durant les derniers tumultes de la période mérovingienne, beaucoup de gens étaient venus chercher dans les monastères un refuge contre la persécution, une retraite pour le travail, ou simplement un lieu de repos, sans avoir, d'ailleurs, aucun penchant pour la vie monastique; et loin de renoncer, sous l'habit religieux, à leurs habitudes séculières, ils avaient, par leurs conseils, par leur exemple, accoutumé le plus grand nombre de leurs confrères à violer, à détester, à supprimer tous les articles rigides des vieilles règles. Chariemagne ayant imprimé

* Theodulfi Carmin, lib. m, carm. 2.

le mouvement à tant de réforcnes, on songea beaucoup de son temps à réformer les ordres. Un échaosoa du roi Pépin, Benoil; Wittiza, héritier des comtes de Maguelone, avait été, vers l'année 774, prendre Thabit des moines noirs à l'abbaye de Saint-Seine, près de Langres. Après avoir connu toutes les |oies, toutes les angoisses de la vie mondaine, il avait été conduit par cette épreuve à rechercher la plus étroite solitude, à pratiquer les plus rudes austérités. Il s'était ensuite retiré dans sa patrie, et, sur les terres de son domaine, aux bords d'un ruisseau nommté FAniane, il avait canstruit une cellule pour y vivre à la manière des anciens hottes de la Thébaïde. *Bientôt û& désert fut l'asile de tous les religieux que blessaient les habitudes relâchées de leurs confrères, et Benott, tear imposait sa règle, devint, en quelque sorte, le fondateur d'une nouveUe religion. Quand on apprit à la cour les succès obtenus par ce saint homme, on l'admira d'autant plus qu'on l'avait connu, dans un autre temps, gai compagnon, aimant le siècle et s'y faisant aimer. Il n'eut jpas de partisan plus zélé que Théodulfe. Né sous le même ciel et de la même race que Benoît Wittiza, Théodulfe croyait participer à sa gloire. Aussi fut-U curieux de lui demander deux de ses moines, pour opérer, avec leur concours, la réforme de Mici. C'était en l'année 798. yévtoement

réponârt à leurs effoits : Tabbaye de, Hiei, <I^ relevée de ses niines par les soins de Tfaêodulfe, e«t ies envoyés de Benoit pocMT resfôuratetrrs spirituets. Théodulfe a célébré cette réforme dans une épître en vers*, oà, s'adressant au féSB noirci par sa plume, il lui dit d'aller sur les bords de TAniane cherchier de nouwaux apôtres.

Les changements apportés par f évê<pie d'Orléans à l'état de son diocèse donnèrent à Charlemagne une haute opinion de sa prudence admimstrative. Il le choisit, m 7d8, avec Leidrade, archevêque désigné de l'église de Lyon, pour aller visiter les deux Narbonnaises, y lever des tributs et y rendre la justice au nom du roi. ThéoduMè nous a laissé la relation de leur voyage. C'est un poëme plein de curieux détails.

Leidrade était dans la capitale de la Gaule Lyonnaise, se préparant à monter sur le siège rendu vacant par la mort du pieux Adon, quand Théodulfe vint à sa rencontre. En quittant cette ville, ils se rendent à. Vienne; ils visitent Valence, Rochemore, Orange, Avignon; Nîmes, défendue par de hautes et vastes murailles ; Maguelone, enveloppée par la mer; Soutancion, qui a pour ceinture des roches aiguës ; Béziers, fière de ses ruines romaines. Ils

* Carmin, lîb. ii, carm. ^

72 SINGULAEITBS HTSTORIQUES

arrivent enfin à Narbonne, et de là se dirigent vers Carcassonne, vers Arles Topulente, où ils assemblent un synode pour terminer certaines contestations religieuses. Marseille, Aix, Cavaillon 'leur font un accueil flatteur. Partout la foule se presse sur leurs pas : hommes, femmes, enfants, vieillards, jeunes filles, hommes libres et pauvres serfs, toute la population des villes et des campagnes accourt au devant d'eux. Ils ont tous à porter quelque plainte, ils ont tous à solliciter quelque redressement, ils invoquent tous la protection de la justice royale, et, pour -qu'elle se déclare en leur faveur, ils ont tous à la main une offrande, ou, sur les lèvres, une promesse. «Celui-ci, dit » Théodulfe, me promet une coupe de crislalet des perles » de rOrient, si je le rends maître du domaine d'au trui. Ce- .» lui-là m'offre un amas pesant de sous d'or, sur lesquels » sont tracés des caractères arabes, ou des sous d'argent » revêtus d'inscriptions latines, si je consens à lui livrer des » métairies, des champs, des maisons. Un autre attire secrè- » lement à lui mon notaire, et, de sa voix la plus basse, » il lui dit ces mots qu'on doit me redire : — Je possède » un vase enriclii d'anciennes figures, d'un métal pur et » d'un poids qui n'est pas médiocre. On y voit représenté » l'antre criminel de Cacus, les troncs d'arbres où sont » suspendues les têtes putréfiées de ses victimes, les iochers

THÉOpULFE • 73

> qu*il a garnis de chaînes, les produits variés de ses » rapines, le sol inondé du sang des troupeaux et des » hommes. Mais le courroux d'Hercule venant terrasser le » fils de Yulcain, celui-ci vomit de sa bouche sauvage des ^ flammes venues de Tenfer... Les taureaux s'échappent de » la caverne profonde, redoutant d'y être encore ramenés » en arrière. Cela est dans le creux du vase, couronné par » un cercle uni, et dont le ventre n'offre pas un trop vaste » contour. Au dehors sont des reliefs de moindre dimen- » sion . On y voit le nourrisson de Tirynthe étouffant les deux » dragons, et dix de ses autres travaux figurés en ordre. » Cette partie extérieure du vase, altérée par un long usage, » présente une surface polie où l'on distingue à peine les » traces de l'antique ciseau. Voici le grand Alcide, le fleuve » Calydon et le centaure Nessus se disputant les charmes » de Déjànire, la robe fatale teinte du sang du monstre et » l'horrible trépas du jeune Lychas. Enfin paraît le fier » Antée qui meurt entre les bras robustes de son rival, ne » pouvant recourir à son artifice habituel et réparer ses » forces en touchant la terre. Eh bien ! ce vase est pour » ton maître (car il m'appelait son maître], s'il se montre » favorable à mes vœux. Sur mes terres est une nom- »breuse famille d'hommes, de femmes, d'enfants, de » jeunes gens, de jeunes filles, que les auteurs de mes

» jours ont faits libres et qui jouissent de leur liberté. Si » ton maître me permet de corrompre une charte, je lui » donne ce vase antique, et moi, devenu le seigneur de » tous ces gens, je ne tarderai pas à récompenser tes bons » offices. » — D'autres encore orfrent des manteaux de diverses couleurs, fabriqués par TArabe à l'œil farouche, des coupes d'argent dorées au dedans et noircies au dehors par le soufre*, des étoffes, des épées, des cuirasses, des boucliers, des mulets, des chevaux, des peaux de Cordoue, blanches ou rouges, des bonnets, des brodequins, des gants, de légers tissus avec lesquels on essuie son visage et ses mains, des écrins, des tablettes enduites de cire, etc., etc. « Singula quid referam?j> s'écrie Théodulfe : « Dirai-je tout ce qu'ils promettent? Tous croyaient » à l'influence souveraine de leurs présents : personne ne » comptait pouvoir obtenir sans donner. »

C'est une peinture de mœurs très-énergique. Honteux de se voir obsédé par tant de séductions, Théodulfe éclate en invectives contre la vénalité des juges; mais il excuse bien volontiers les porteurs d'offrandes : s'ils demandaient, s'ils espéraient se faire attribuer avec des présents el le

* C'est l'enduit noir que les Italiens appellent niello, du latin nigel^ lum. Voir Ducange.

THÉODULFE 7ë

juste et Tinjusle, c'est qu'on avait Thabitade de tout accorder aux mains les plus généreuses. Théodulfe dénonce ouvertement parmi ces corrupteurs de la justice, de la conscience publique, un missu^ qui Tavait précédé dans les Narbonnaises. Il ne put lui-même, ajoute-t-il, se défendre d'accepter quelque chose. Telle était la puissance de l'usage, qu'il eût été pris pour un homme dur et fier, s'il eût obstinément refusé tous les présents : mais il ne voulut recevoir que des fruits, des œufs, du pain, du vin, de tendres poussins et de petits oiseaux qui servent à préparer un mets plein de saveur. C'est ce qu'il appelle observer avec discrétion les règles prescrites par le devoir; et il s'écrie, n'hésitant pas à louer sa grande réserve :

O felix omnis virtus, discreiio si quam Virtutum nutrix tempérât, ornât, alit.

Si Théodulfe eut, comme il s'en vante, cette discrétion, non-seulement il n'imita personne, mais il ne fut pas imité. Toute justice, au moyen âge, fut constamment vénale. Juges laïcs, juges d'église, demandaient ou recevaient le prix de leurs sentences. Écoutons à son tour Alcuin : « Le jugement de Dieu est mis sous le présent » qu'on reçoit ; la sportule fait varier la justice sur les » lèvres du vieillard. Témoin, on reçoit des présents, puis

» on court à la bouteille; c'est la sacrilège ivrognerie » qui purge un accusé. Les malheureux sont opprimés » sous la cruelle puissance de certains hommes ; il faut » que les riches emplissent leurs ^sacs jusqu'au bord. » Les voleurs se promènent et pillent en toute impunité; » ceux qui devraient venger les crimes y prennent part. » Que ce désordre ait un terme, ô roi M » Au xn« siècle, saint Bernard signalait comme un exemple rare, inouï, de la discrétion pratiquée par Théodulfe, la conduite de Geoffroy de Chartres, qui, chargé d'une mission dans l'Aquitaine, n'avait aussi voulu recevoir des habitants de cette province que de frugales rations de pain et de vin '.

La mission de Leidrade et de Théodulfe dans les Narbonnaises finissait en l'année 799. Leidrade, remontant le Rhône, allait se faire ordonner archevêque de Lyon, et Théodulfe ne tardait pas à retourner vers son église.

Il la trouva consternée par les nouvelles qui venaient de traverser les Alpes. Le pape Léon, assailli pa'r les Romains, lorsqu'il se rendait à la procession des Litanies, avait été cruellement mutilé et jeté dans un monastère. On ne parlait, en France, que de venger ce crime. Bientôt l'armée.

A Traduction de M. F. Monnier : Alcuin et son influence, p. 205. 2 Johan. Sarisberîcnsis Policratîcus, lib. v, c. 15.

THÉODVLFE 77

la cour, toute la suite de Charlemagne se mit en marche vers Ravenne. On allaita Rome châtier les persécuteurs de rhéritier de saint Pierre. Théodulfe resta dans son éyêché -: mais quand Charlemagne, revenant dltalie, reparut dans les Gaules avec la couronne impériale, il s*empressa de lui faire parvenir une épitre gratulatoire et de rinviter à passer par Orléans. Cette épitre doit être lue : il faut entendre un évéque des Gaules, au viii* siècle, définir les deux puissances. « Salut, dit-il, roi béni du ciel; » que tu règnes pendant de longues années, que la bonté » suprême te comble de lous les biens ! Car ta prospérité » est l'honneur, la gloire du monde chrétien, dont tu es le » tuteur et le père. Tu es le tuteur des richesses acquises, » le vengeur des crimes, le dispensateur de toutes les » dignités, et tout ce que tu fais s'accomplit sous la main » de Dieu. Tu es Tépée des prélats, le refuge et la pro- » tection du clergé, et par toi les pontifes exercent leur » puissance sacrée... L'apdtre saint Pierre possède les clefs » du ciel, mais Dieu en a mis d'autres en ta possession : » à toi les clefs de l'Église terrestre; à lui celles des » célestes lieux, xv Ainsi le domaine de la puissance impériale comprend et l'État et VÉglise : à l'empereur le gouvernement de l'Église, ainsi que le gouvernement de TÉtat. Le pape n'a dans ses attributions que la tutelle du

78 SINGULARITi« HISTORIQUES

dogme, le discernement des doctrines qui sauvent les âmes ou les perdent. Cette définition est digne de remarque. Un temps viendra où le successeur de saint Pierre aura de plus hautes prétentions. Non-seulement alors il voudra régner seul sur TÉglise, mais encore il entendra présider en quelque manière à Tadministration de tous les Étals. Et les peuples ne le verront pas avec déplaisir, intervenant ainsi dans toutes leurs affaires, donner aux princes temporels des leçons dures, mais trop méritées. Le philosophe lui-môme, qu'on n'en doute pas, regrette que l'ambition des papes n'ait pas réussi à préserver les peuples de tous les malheurs que leur a causés l'ambition des rois. Mais pour toutes les choses qui sgnt de ce monde il y a, dit la sagesse antique, un temps de naître et un temps de mourir. S'étant attribué le pouvoir et réservé le droit de châtier les rois coupables, les peuples, à qui le pape n'a plus à rendre aucun service temporel, prétendent aujourd'hui le reléguer de nouveau dans les affaires de son Église. Comme le disait Théodulfe au Yin*' siècle : Cœli habet hie dates. Il a les clefs du ciel ; il n'en a plus d'autres I

Vers l'année 802, Théodulfe eut de graves démêlés avec l'ancien dictateur de l'école palatine, qui, retiré chez les moines de Saint-Martin de Tours, était devenu leur abbé.

Si Théodulfe ne fut pas tout à fait l'agresseur, il ne traita pas avec assez de charité son vénérable maître. Cet événement précipita ks )ours d*Àlcuin. Il faut en raconter toutes les circonstances.

Un moine échappé des prisons d'Orléans était venu se cacher dans Uéglise de Saint-Martin. Il n'y avait pas, dans toute la Gaule, un asile plus vénéré. Mais le privilège des asiles était une superstition qui déjà commençait à disparaître : les changements apportés par Charlemagne à l'administration de la justice étaient venus offrir de grandes facilités, soit à la recherche de tous les crimes , soit à la réparation de tous les griefs, et les accusés avaient beaucoup moins à redouter ces abus de la forcé, contre lesquels ils cherchaient autrefois un abri dans les lieux consacrés au Seigneur. Un capitulaire de l'année 779 avait limité l'action de l'Église dans ses rapports avec la justice. Tout criminel, réfugié dans un asile religieux, y pouvait rester durant l'instruction de son procès; mais au moment où le débat public allait commencer, les rachirabourgs devaient l'arracher à sa retraite pour le conduire au plaid. Notre moine d'Orléans n'était plus, d'ailleurs, un accusé; il avait été jugé et condamné. Cependant les religieux de Saifii-Martin ne refusèrent pas de l'accueillir. A cette nouvelle, Théodulfe fit parvenir ses plaintes à l'empereur.

Celui-ci se prononça contre Tabbé de Saint-Martin. Aussitôt, par les ordres de Théodulfe, quelques gens de sa milice épiscopale se rendirent dans la ville de Tours, réclamant le fugitif. Alcuin eût peut-être obstinément défendu les anciens droits de sa maison, dans une circonstance aussi peu favorable, et même contre un ami. Mais la volonté de Tempereur devait être respectée. Il fit donc ouvrir les portes de la basilique aux soldats de Théodulfe. Ceux-ci s'étant sans peine rendus maîtres du pauvre moine, le menaient devant eux vers le porche de l'église, quand ils virent toute la place occupée par .des gens en armes et prêts à leur défendre le passage. C'étaient des habitants de la ville, qui, ne connaissant guère les distinctions admises par les nouveaux jurisconsultes en matière de droit d'asile, et jaloux de maintenir un privilège qui leur procurait souvent de beaux profits, étaient accourus en très-grand nombre, s'animant les uns les autres à faire bonne résistance. Ils effrayèrent à ce point les envoyés de révêque d'Orléans, que ceux-ci prirent la fuite sans emmener leur prisonnier.

Cela devenait une grosse affaire. L'autorité de l'empereur avait été méconnue, et Tinaclion de l'abbé de Saint- Martin, de l'évêque de Tours, du cotnte de la province, pouvait être considérée comme l'indice d'une complicité

tacite. Théodulfe irrité mit aussitôt en campagne de nouveaux soldats, leur enjoignant d'aller faire valoir son autorité par les moyens les plus énergiques. Arrivés à Tours un dimanche matin, ces gens se rendirent d*abord chez l'évoque, et, l'entraînant avec eux vers l'église, ils s'y précipitèrent le glaive à la main. Les cérémonies sont troublées, les fidèles agenouillés devant les autels se relèvent à la hâte et s'enfuient. Bientôt la ville est soulevée, l'église est envahie par une multitude confuse de paysans et de mendiants, et le sang va couler sur les parvis sacrés. On dit qu'en ce moment presque tragique les religieux de Saint-Martin , sortant de l'abbaye, vinrent se mêler aux insurgés. Alcuin prétend, au contraire, que les gens de Théodulfe furent arrachés à la fureur du peuple par leur courageuse intervention^ Il est possible, comme l'admet le dernier biographe d' Alcuin, que, partagés entre deux sentiments opposés, les religieux de Saint-Martin se soient jetés dans les deux camps, ceux-ci, les plus jeunes, exci- • tant la multitude à défendre la superstition du lieu, ceuxlà, les plus sages, Texhortant à ne pas outrager par une vaine résistance la majesté de l'empereur^. Quoi qu'il en

*■ Bpist. Atcuini ad Candidum et Nathanaelem. Dom Bouquet, t. V« p. 610.

3 M. F. Monnier^ Alcuin et son influence, p. 243.

soil, la seconde expédition de Théodulfe ne fut pas plus heureuse que la première.

Pour terminer ces tamoltueux débats, Cbarlemagne dat envoyer dans la yille de Tours un commissaire impérial. Tbéodebert arriva bientôt avec ce titre au monastère de Saint-Martin, et, déployant une viguairdevenuenécessaire, il fît saisir, emprisonner, battre de verges, les plus signa* lés d*entre les mu lins.

Cette affaire causa beaucoup d*ennuis à Théodulfe; elle ne le détourna pas longtemps, toutefois, de ses occupations préférées. Si les graves et nombreuse obligations de sa charge ne lui permettaient pas de faire autant de vers q^i'il l'aurait voulu, il trouvait^ do moins, dans le libre emploi des deniers de son évéché, le moyen de satisfaire sa vive passion pour les arts et pour les livres. C'est vers ce temps qu'il fit construire à Germiny une église de superbe apparence, sur le modèle de la basilique d'Aix-la- Chapelle*. On parle aussi de Tau tel qu'il éleva dans le monastère de Saint-Aignan^. II nous est permis de donner

1 Miracula smncti Maximini, auctore Lethaldo. Aeta SS. Bened. Saec. 1, p. 601.

^ n eo parle luinnême dans ime inscription publiée par Sîmiond (Theod. Carm, lib. m, c. 5). Mais snr le titre de cette inscription^ t'a altare sancti Àniani, Sirmond dit, dans une note : c Quo in loco non

TUÉODULFE 83

plus de détails sur une statue de la Terre, composée, ditil, sur ses plans, et qui parait avoir été un des plus riches (Mmemepts de sa résidence épiscopale.

Voici la description qu'il en a faite :

€ L'image de la Terre est représentée par une belle et » forte fille, allaitant un enfant et portant une corbeille

> remplie de fruits. Sur sa tête couronnée par une tour » s'enlacent les longs anneaux d'un serpent ; dans sa main, » une clef, des cymbales et des armes. A ses pieds des » coqs, des bœufs, des lions à Fœil farouche, dans Tatti- » tude de la soumission. Son siège vide repose sur Uappa- » reil mobile d'un grand char, qui doit être entraîné dans » Tespace par une roue circulaire. Elle allaite un enfant, » parce qu'elle nourrit tout être venant à la vie, parce » qu'elle presse à la fois contre son mn tout ce qu'en- » gendre le sol. La corbeille exprime les fruits delà terre, » les tours de grandes villes, le serpent l'esprit rusé des » laboureurs. Elle porte une clef dans sa main, parce que » l'année s'ouvre avec l'été et se ferme avec l'hiver. Les

> cymbales signifient les bruits que produisent le choc des

> instruments champêtres, et le marteau des ouvriers tra-

liquet. » C'est avouer bien facilement une ignorance inexcusable. Le monastère de SaintrAignan d'Orléans est un lieu fort connu.

» vaillant chacun 5 leurs métiers divers. Elle porte des ar- » mes, parceque c'est le devoir de tout homme de combattre » pour sa patrie. Les roues du char représentent la cir- » conférence du monde. Les coqs indiquent les semences » que la Terre rend avec usure, après qu'elle les a reçues » dans son sein. Les bœufs témoignent par leur soumis- » sion qu'ils lui doivent leur pâture et que sans elle ils » manqueraient de tout Si les lions ont à ses pieds déposé » leurs malfaisantes fureurs, c'est qu'elle maîtrise tout ce » qui naît de ses entrailles... C'est moi, moi TévéqueThéo- » dulfe, qui ai fait fabriquer cet ouvrage, et je l'ai voulu » ainsi pour qu'il offrît, d'une part, des mets qui charment » les sens et alimententvles corps, et, d'autre part, une » image dont la vue nourrît Fâme en l'instruisant*. »

Celte description! nous donne assurément une haute idée de la magnificence de Théodulfe : elle nous montre encore, ce qui n'a pas moins d'intérêt, à quel point il avait acquis le sentiment de la forme antique. Nous l'avons déjà vu mettre en scène l'histoire de Cacus et les autres travaux d'Hercule : son allégorie de la Terre est composée dans le même goût, avec la môme vigueur et la même délicatesse. L'auteur de ces vers est un Barbare, un Golh

4 Carmin, lib. iv, carm. 3.

assez fier de son origine, puisqu'il la rappelle souvent : mais trouve-t-on dans sa poésie quelque trait de l'art gothique ? Le caractère saillant de cet art, c'est, qu'on nous permette d'allier ces deux termes, le raffinement de la naïveté: la simplicité vraie, l'austère noblesse lui sont inconnues. Qu'il fagonnela pierre, qu'il trace^de^ contours sur le vélin, sur le bois, sur le verre, qu'il compose des poèmes chevaleresques ou des cantiques sacrés, l'art gothique est élégant, subtil, ingénieux, mais il manque de style. Si la barbarie de Théodulfe n'était pas dénoncée par l'incorrection grammaticale de son langage, on le dirait un contem- ' porain d'Ausone, un élève des derniers rhéteurs, un vrai Romain.

Il aimsdt les livres; il dépensait de grandes sommes à (aire transcrire sur le vélin, avec tous les ornements de la calligraphie byzantine, des Bibles, des Psautiers, qu'il offrait en présenta sa fille Gisèle S ou à diverses' maisons religieuses. La bibliothèque municipale du Puy conserve un recueil des Saintes Écritures envoyé par Théodulfe aux chanoines de cette ville. Une note de sa main, qu'on lit encore sur ce manuscrit, 6n indique l'origine. C'est un magnifique volume, orné de peintures dont l'éclat étonne

^ Carmin» lib. m, carm* 4.

eBcare le regard. Cbarleaiagoe lui-même n'en possédait pas un plus précieux*. Ou suppose que Théodulfe avait une ricbe bibliothèque. Cela n'est pas invraisemblable*. Ses ouvrages sur le Baptême^ sur le Samt- Esprits abondent en citations d'anciens Pères^ et ce ne sont pas seulement des citations banales \ on doit croire qu'il avait entre les mains le^ auteurs auxquels il fait de si fréquents emprunts.

Nous n'avons pas encore vu Théodulfe intervenant, pour sa part, dans les questions d'Etat agitées sous le règne de Charlemagne. Y fut-il étranger ? on ne peut Tadmettre. Charlemagne n^était pas un de ces despotes taciturnes qui prétendent conduire seuls toutes, leurs entreprises, et se sentent humiliés s'ils reçoivent un conseil. Il avait, au contraire, l'esprit vif, enjoué, cherchait à plaire par sa belle humeur, et toujours on le voyait interrogeant les uns et les autres, moins curieux de flatteries que de bons avis. Théodulfe était sans doute un de ses confidents ordinaires.

1 Théodulfe, par M. Baonard, p. 74.— M. Ph. Hedde, Annotes de la Société d'agriculture du Puy, 1837-1838.

2 Cependant la preuve qu'on en donne ne vaut rien. Les vers de Théodulfe que Sirmond dit avoir été composés pour la première et la seconde tablettes de sa bibliothèque (Carmin, lib. vi, c. 27, 28)] ne concernent que deux Bibles.

THfiODULFE 87

est, du moins, certain qu'un jour, après ou sans avoir été consulté, il h'bésita pa& à publier son opinion sur la plus grave de toutes les affaires qui aient inquiété la prudoice de .Cbarlemagne. Le fils de Pépin avait reçu de Léon m le titre ù! Auguste; mais devait-il transmettre ce titre à i'atnédeses enfants? S'il était bien glorieux de fonder une dynastie impériale, c'était peut-être une ambition ideine de périls* On ne le dissimulait pas à Cbarlemagne. Eginhard n'avait pas même approuvé qu'il se laissât faire ^pereur ^ Iliéodulfe tenait pour l'avis opposé. Voici des vers qu'il a composés sur la question :

€ La fable nous parle du règne de Géryon à trois têtes, » admettant qu'il a pu se trouver trois frères avec un seul

> cœur. Mais l'Écriture Sainte, dans un discours véri-

> dique, qui mérite bien plus de créance que les fictions » pai^nes, nous raconte comment des rois, nés des » mêmes entrailles, ambitionnant l'un et l'autre l'autorité

> suprême, versèrent beaucoup de sang dans leurs entre -

> prises criminelles. Que tous nos vœux, tous nos efforts » conspirent à empêcher qu'un semblable malheur vienne » affliger notre siècle* Chez presque tous les peuples, il » était autrefois en usage qu'entre plu3ieurs frères un seul

> portât le sceptre, et que les autres allassent se confondre » dans rassemblée des grands ; ainsi l'autorité s'afifermis- » sait en se perpétuant. Telle était la coutume des Assy- 7> riens, des Égyptiens, des Hébreux et des peuples » anciennement répandus dans les plaines auxquelles » le fils d'Egée donna son nom ; c'est la coutunae ob- » servée par le Parlhe et l'habitant de TAttique, et le vieux » Quirite, et le pâle Indien, et les descendants de la mère y> d'Ismaël, et les Gètes, et les Huns, et les Maures au » teint basané, et les noirs Éthiopiens, et les Thraces, et » les Phrygiens, et par toi aussi, vieille terre de Lacédé- » mone, enfin par toute nation qui subit maintenant ou » a subi jadis l'empire des rois. »

L'avis contraire prévalut : par un acte de Tannée 806, Charlemagne partagea Tempire en trois royaumes, et chacun de ses trois enfants eut un de ces royaumes pour domaine particulier. Les calculs de Charlemagne furent trompés : deux de ses fils le précédèrent dans la tombe, et le survivant dut recueillir tout l'héritage paternel. On sait quels furent les événements de son règne. Louis s'était montré, dans son royaume d'Aquitaine, administrateur habile, arbitre éclairé de tous les intérêts discordants. Sous sa main ferme et débonnaire les turbulents Gascons avaient enfin connu le repos, et s'étaient accoutumés à res-

pecter les lois. Mais, dès qu'il eut quitté' cette province pour aller prendre possession de l'empire, il se trouva tout à coup accablé par le poids des affaires; et, les liens de la discipline administrative s'étant bientôt relâchés dans toutes les régions d'un si vaste territoire, on vit commencer lei^ désordres, les tumultes, les tragédies. En faisant valoir les grands avantages de l'unité politique, Théodulfe défendait en rhéteur ce qu'on peut appeler les principes: avec l'intelligence pratique d'un homme d'État, Charlemagne avait compris qu'il devait être plus difficile de conserver l'empire que de le fonder.

Alcuin était mort le 4 juin de l'année 804, et la cour de Charlemagne avait perdu, ce jour-là, son théologien. Il ne fut pas remplacé : personne après sa mort n'acquit, en matière d'orthodoxie dogmatique, une influence égale à la sienne. Cependant l'étude de la théologie était devenue une des passions de l'empereur, depuis que l'affaiblissement de ses forces l'avait contraint de prolonger l'hiver au delà des fêtes pascales, et d'ajouter au nombre des mois que sa jeunesse accordait au repos. Il lisait ordinairement les livres de saint Augustin, dressait des consultations doctrinales, interrogeait ses évéques, le pape lui-même, et ne se contentait pas facilement de réponses équivoques. Mais personne ne lui tenait lieu d'Âlcuin. Nous supposons que

Théodulfe eut le désir et l'espoir de remplacer son ancien mattre dans la confiance de Charlemagne. Il est, du moins, certain que Tempereur fit assez grand état de son expérience, et lui donna Tordre de composer dîTers traités tbéologiques. Nous désignerons d'abord, parmi ces traités, celui qui concerne la nature du Saint-Esprit, De Spiriiu Sancto. Cette question, Tenue de VOrient^ embarrassait beaucoup Cbarlemagne. Pour la résoudre, il convoqua tous ses évéques dans son palais d'Aix-la--Chapelie, au mois de novembre de Tannée 80^ : mais il parait qull ne fut pas entièrement satisfait de la solution qu*ils lui présent^ent, puisqu'il envoya vers le papeBembaire,évêqiiede Worois, Jessé, d'Amiens; et les abbés Adalhard et Smaragde^ pour conférer avec lui sur les dif&caités du sujets Le traité de Théodulfe, comme on le voit dansTépttre dédieatoire, fut composé vers cette époque. C'est, suivant la méttiode théologique du ix* siècle, un simple recueil de sentences empruntées aux Pères latins et aux Pères grecs* Ce recueil fut sans doute fornïé pour éclairer et diriger la conscience dés évéqufô appdés au concile d'Aix-la-Chapelle.

Le sacrement du baptême fut aussi, en l'année 844, la matière d'un autre concours théologique. Charlemagne,

^ Eginhardi Ânnates, ad. ann. SOd.

THÉODULFE 9f

ayant choisi cette matière, engageait tous les docteurs de l'empire à la traiter et se réservait d'adjuger au plus habile le prix de ce tournoi. Nous possédons un certain nombre des ouvrages qui lui furent envoyés et entre lesquels il se prononça : quelques-uns sont restés anonymes ; d'autres portent les noms d'Odilbert, de Leidrade, d'Amalaire, de Jessé, de Théodulfe. Les auteurs de Y Histoire Littéraire ont remarqué cet écrit de Tévéque d*0rléans, et en ont loué les beautés. Il précède le traité sur le Saint-Esprit, dans le recueil du P. Sirmond.

(Test encore en celte année 841 que Charlemagne, voyant ses forces diminuer chaque jour, dicta son testament en ht présence des principaux officiers du palais, des plus illustres évêques et abbés de l'empire. Éginhard DOûs a transmis ce curieux document. La signature de Théodulfe ne pouvait y manquer. On Ty voit avant cdte de Jessé, évéque d'Amiens, son ancien ami, et qui doit être bientôt son complice dans un crime d'état, ou, du moins, son compagnon de disgrâce et d'infortune. Commençons le récit de cette aventure.

Quand, en l'année 81 4, après la mort de Charlemagne, le jeune roi d'Aquitaine arriva dans le palais d'Aix-la- Ciiapelle, on lui dénonça bien des désordres, et il fut obligé de sévir, malgré la douceur de son caractère, contre

bien des coupables. Il y eut alors un changement assez considérable parmi les ministres et les familiers du palais. Cependant le crédit de Théodulfe n'éprouva pas, en ces difficiles circonstances, la plus légère atteinte. Un des officiers du palais, Rampon, courant annoncer au roi d'Aquitaine la mort de son père, élàit passé par la ville d^Orléans. Sur l'avis qu'il avait reçu de ce messager , Théodulfe s'était empressé d'aller à la rencontre du nouvel empereur, et de composer des vers saphiques à la gloire de ses vertus ^ Louis l'avait accueilli comme un des personnages les plus considérables de son église. Nous îe retrouvons à la cour remplissant un des premiers rôles, quand le successeur du pape Léon, Etienne, arrive dans la ville de Reims, et présente à l'empereur les pièces justificatives de son élection. Au nombre des prélats qui vont, en grand appareil, revêtus de leurs plus riches habits, recevoir le nouveau pape aux portes de la ville, Thégan et Y Astronome désignent Théodulfe*. Il marche après Hildebold, l'archi-chapelain du palais, revêtu d'un pallium qu'il a reçu des mains du souverain pontife ; ce qui le place au rang des archevêques.

^ Carmen de adventu Ludovici Àugusti Àurelianos; apad Ânaleci. Mabillonii, t. I.

* Fii de Louis le Débonnaire, par V Astronome.

Hildebold se faisait déjà vieux, et peut-être Théodulfe allaît-il bientôt lui succéder dans son glorieuxemploi, quand la prudence cessa de le conseiller, ou la fortune de le servir.

Bernard, fils de Pépin, avait hérité du royaume dltalie. C'était un homme généreux, aimé de son peuple, mais, en même temps, entreprenant, audacieux, qui, se trouvant à l'étroit dans le domaine de son père, prétendit à la couronne impériale. Comme il y avait à la cour de Louis beaucoup de mécontents, surtout parmi les chefs de la milice, condamnés à l'oisiveté par son humeur débonnaire, Bernard les fit avertir de ses desseins, et les troiiva disposés à former, sous ses auspices, une formidable ghilde : il attira même dans son parti, par Fespoir des plus libérales récompenses, des abbés, des évoques, qui se plaignaient de voir méconnaître leur mérite ou leurs services.; enfin, tous les préfets des marches italiennes, jaloux de constituer un état indépendant et d'en fetre les premiers ministres, devinrent les conseillers de sa révolte aussitôt qu'ils la soupçonnèrent. C'était en Vannée 817. L'empereur, venant de? faire une grande chasse dans la forêt des Vosges, rentrait dans son palais d'Aixla-Chapelle et se proposait d'y passer en paix les derniers mois de l'hiver, quand il apprit que toutes les villes d'Italie élaient soulevées, et que Bernard, après avoir garni de Irou-

pes les passages des Alpes, venait à sa rencontre. En présence d'un tel péril, Louis secoua son indolence naturelle; el, rassemblant toutes les milices des Gaules et de la Germanie, il se dirigea vers Chalon-sur-Saône,à la léte d'une armée nombreuse. La révolte fut intimidée; Bernard vint se jeter aux pieds de l'empereur et lui demanda sa grâce. Il avait, aux termes de la loi franque, mérité la mort. On se contenta de lui crever les yeux ; et ses principaux complices, son chambellan, un ancien comte du palais nommé Réginhaire, et le plus intime de ses conseillers, Eggidéoo, subirent le même châtiment. Quant aux évéques francs ou lombards qui s'étaient associés à cette trahison, ils furent déposés et relégués en divers monastères. Or, dans le nombre des prélats auxquels fut infligée cette double peine, Thégan et YAsironome comptent Jessé d'Amiens et Théodulfe d'Orléans.

Comment Théodulfe s'était-il engagé dans cette affaire? Quelle ambition, ou quelle injure l'avait détaché de l'empejeur, pour le jeter dans le parti du prétendant? Les historiens ne nous apprennent rien à cet égard. L'abbaye de Saint-Aubin, à Angers, ou, suivant M. Godard-Faultrier, la prison urbaines située entre la tour Vilbon et le pa-

* IJAnjoii et ses monuments, 1. 1, p. 205.

THEODULFE 95

lais des comtes, lui fut assignée comme lieu de retraite.

SoD Érato vint Ty consoler. Il est vraisemblable que Thëodolfe fit dans son exil un assez grand nombre de vers. Nous en avons conserré quelques-uns. Ils contiennent tous des plaintes amères contre Tinjustice de Tarrét qui l'a frappé. Il écrit à Aïulf, évéque de Bourges :

« Pense quelquefois à ma ruine ; tes prières, tes larmes » obtiendront peut-être un adoucissement à mes maux : » peut-être ému partes supplications et celles de nos frè-

> res, le Tout-Puissant daignera-t-il, dans sa miséricorde,

> me pardonner, et, prenant pitié de ma peine, me rap- » pellera-t-il de cet exil, comme il a tiré Joseph et Pierre

> de la prison. Oui, je le confesse, mes péchés envers Dieu 1 surpassent en nombre et les grains de sable du rivage,

> et les gouttas de la pluie, et les vagues de la mer, et les » étoiles du ciel, et les tiges des herbes, et toutes les se- » menées qui germent sur la terre. C^st pour les expier » que je subis mes angoisses présentes, et j'ai même appelé » sur ma tête de plus cruels sévices. Mais jamais je p*ai

> péché contre le roi, contre ses fils, contre sa femme, » pour avoir mérité le cruel châtiment qu'ils m'infligent. » Crois-en ma parole, 6 mon très-saint frère; crois que je » û*ai jamais été coupable du crime dont on m'accuse : » non, jamais, par mes conseils, le roi n'a failli perdre son

» sceptre, sa vie, son propre neveu... J*ajoute même, en » quatrième lieu, que je n*ai jamais désiré de si grandes » catastrophes. Je Tai crié, je le crie, je le crierai tant que » le souffle de la vie animera mes membres. Celui qui ne » le croit pas maintenant sera enfin forcé de le croire, » quand nous serons devant le trône du souverain >juge...*»

Envoyant à Modoïo, évéque d'Autun, trois petits poèmes qu'il avait composés sur un dessèchement subit de la Sarthe, événement qui porte la date de Tannée 820, et sur deux combats d'oiseaux, signalés dans les plaines de Toulouse et dans la vallée du Rhône*, il lui dit : « Pas un » témoin n'est venu m'accuser, je n'ai point comparu » devant le juge compétent, je n'ai fait l'aveu d'aucun » crime'^. y> C'est toujours la même protestation, toujours la même plainte : condamné sur d'injustes préventions, peut-être sur le perfide rapport de quelque traître, Théodulfe ne se lasse pas de crier qu'il est innocent. •La réponse de Modoïn est vive et touchante :

« J'ai, dit-il, pleuré plus d'une fois en pensant à ton

A Carmin. lib. ir, carm. h.

« Carm. Jib. iv, cann. 6, 7, S.

s Carm. lib. iv, carm. 5.

» malheur. Hélas ! ils font dépouillé de toutes les marques »deta prélature; prêtre innocent, ils t*ont relégué dans

> un triste exil, après avoir fait éprouver à l'illustre évê- » que une affreuse disgrâce. Les hommes sont ordinai- » rement servis par leur prudence ; mais, toi, notre cher » père, c'est ton esprit qui fa perdu : la cause principale » de tes revers, c'est ta grande sagesse... L'envie, à la dent » rongeuse, s'élève en frémissant vers les régions élevées, » et s'efforce d'abattre ce que la foule respecte et glorifie » dans la simplicité de son cœur. Ne connais-tu pas les » longs ennuis qu'elle fit éprouver à Ovide, chassé même » de sa patrie?... » Suit une ample énumération de tous les grands hommes plus ou moins maltraités par l'envie : Boèce envoyé loin de Rome; Virgile dépouillé de ses domaines; Sénèque réduit au suicide, etc., etc. « Je sollicite » sans cesse, ajoute Modoïn, tes anciens amis; tes mal- » heurs ont fait de moi un homme d'intrigues. Assuré-

> ment, tu ne l'ignores pas, la renommée au vol rapide a » bientôt répandu dans l'univers entier tout ce qui se dit » à la cour. Tu sais que tu vas être enfin rappelé de ton » triste exil, pour revoir le seuil éclatant du palais dés

> Césars, et que, reparaissant devant l'empereur, tu trou- » veras un sourire sur ce visage auparavant si dur pour » toi. Il veut te pardonner tout ton crime, si tu consens à

98 SINGULAftiTÉS HISTORIQUES

» Tavouer : un simple aveu te rendra libre» si tu déclares » qu'on fa justement puni... Vois ce que tu dois faire, > suis le conseil que te donnera ta sagesse. Cependant, à » mon avis, il vaut mieux confesser ce dont on ne peut » réussir à se disculper. C*est là, je crois, le seul moyen » d'apaiser la colère de l'empereur... Si tu veux bien re- » connaître ta faute, il s'engage àr te donner un conseil. » Par ce conseil tu recouvreras, dit-il, ton ancienneValeur, » et tu pourras remonter sur le siège d'où l'on t'a fait » descendre... »

Il ne parait pas, toutefois, que Tbéodulfe ait jamais acheté sa liberté au prix de &tte bassesse. Vainement ses amis les plus chers le suppliaient de céder ; vainement l'empereur lui faisait parvenir par leur entremise des paroles de paix et d'oubli : il était inflexible. Enfin, ce fut l'empereur qui céda.

La révolte de Bernard est de 818; Théodulfe fut compris dans l'amnistie générale proclamée à Thionville en 821 : son exil ne dura donc pas sept ans, comme l'avance Mabillon, mais trois ans. Hélas I il ne jouit pas longtemps de sa liberté. Suivant la Chronique deFleury, il mourut lorsqu'il se rendait d'Angers à Orléans, allant reprendre le gouvernement de son église. C'est ce que paraissent attester sesdcuxépltaphes.Lethald, moine de Hici, au-

TUÉODULFE 99

teur du X® siècle et digne assurément de quelque confiance, raconte sa mort d'une manière plus tragique. S'il faut Ten croire, Théodulfe revit Orléans et reprit les insignes de sa dignité. Mais il fut bientôt empoisonné par des gens qui s'étaient, en son absence, emparé de ses biens, et ne consentaient pas volontiers à les restituer *. Lelhald a pu sans doute recueillir une fausse tradition. Qu'on ne tienne pas néanmoins son récit pour invraisemblable I Les assassinats et les empoisonnements d'évéques ne sont pas, au ix'* siècle, des faits si rares !

Le martyrologe de [Saint-Germain-des-Prés indique la mort de Théodulfe au quatorzième jour des calendes d'octobre.

' Miracula sancti Maximini, auct. Lethaldo ; apud Acta SS. Bened, saec. 1, p. 601.

SMARAiSDE

ABBÉ DE CASTELLION

LecomteWolfand,ouWuffoald,filscle Gislaranne, esta la chasse sur les sommets du mont Castellion. Vers la fin du jour, un festin est préparé par ses ordres dans un asile frais, à Fombre des grands chênes ; et quand la voix du cor se fait entendre, annonçant que les tables sont servies, les chasseurs arrivent de toutes parts au lieu désigné pour le rendez-vous. Avec eux se présente un prêtre, compagnon ordinaire du seigneur comte, qui, porteur d'un riche coffret, va le suspendre, avant de se mettre à table, aux branches de l'arbre le plus voisin. Dans ce coffret sont renfermées de vénérables reliques, que Wolfandarapportées du mont Gargan. C'est la coutume des chasseurs de prolonger leurs festins par de joyeux propos. Quand ceux-ci se préparent à quitter les tables, le soleil est déjà caché par les montagnes, et les ténèbres envahissent l'horizon.

SMARAGDE 101

Au signal du comte, ils se retirent, accompagnés parle prêtre chargé de la garde des reliques. Cependant celui-ci, rentrant sous le toit seigneurial, s'aperçoit qu'il a commis nne grave étourderie; il est revenu les mains vides, et le précieux coffret est resté sur le lieu du festin. Aussitôt il regagne le bois, et, malgré l'obscurité de la route, il parvient jusqu'au chêne auquel il avait confié son trésor; Mais vainement il le réclame : lorsqu'il tend les bras pour atteindre la branche et ce qu'elle supporte, la branche se relève* N'est-ce pas un jeu de l'esprit malin ? Le malheureux prêtre croit qu'il va rompre le charme en montant sur l'arbre. Il y monte, et, de nouveau, sa main est tendue vers le coffret. Mais plus la main s'avance, plus le coffret recule, et ni les efforts du prêtre, ni ses larmes, ni ses prières, rien ne peut. vaincre, rien ne peut fléchir la malice du démon, chargé sans doute de le punir. Il retourne alors vers le comte, et lui fait en tremblant le récit du prodige. Wolfand revient à son tour dans la forêt avec tous ses gens, arrive au pied de l'arbre enchanté, et voit de ses yeux sa chère cassette, qui, par une ascension rapide, se soustrait à tous les efforts tentés pour la saisir. « C'est Dieu lui-même, dit alors le seigneur comte, qui » nous conseille et nous éclaire : laissons donc ici nos » saintes reliques; mais^ pour les mettre à l'abri de toutes

403 SINGULARITÉS IIISTOHIQUES

» les injures des saisons, construisons en ce lieu méoie

> une église desservie par de pieux solitaires. Ainsi nous

> serons agréables au Seigneur et dociles à ses mystérieux

> avertissements*. »

Voilà ce que rapporte la légende sur la fondation du monastère dé Castellion, ou deSaint-Mihiel, au diocèse de Verdun. Il est superflu de prouver qu'elle mérite peu de créance. Il ne Test peut-être pas de remarquer que l'imagination de nos pères n'était guère féconde en fait de miracles. Le trésor suspendu, l'arbre refusant le dépôt confié, et la plupart des autres circonstances de la môme fable, se retrouvent, en effet, dans les fastes die plusieurs monastères, entre lesquels nous désignerons le monastère d'Évron, au diocèse du Mans*. Quoiqu'il en soit, le nom deWolfand, fils de Gislaranne, nous transporte, suivant Mabillon, au temps de Childebert IXI, qui régna de Tannée 695 à l'année 711 . Les premiers abbés de Castellion furent Ogier, Siccon, Hermengaud. L'abbé Hermengaud, à qui l'on donne pour successeur direct notre Smaragde, gouvernait le monastère dès Tannée 772; et quand Smaragde

^ Chronicon monasterii SancU Michaelis , publié par Mabillon , Anatecta, t. Il, p. 378.

2 Gatlia CkHstiana, t. XIV, col. û83.

SMAKAGDE 103

paraît pour la première fois dans les diplômes de cette maison avec le titre d'abbé, Tannée 805 vient de finir.

Nous regrettons 4e ne pas connaître le lieu natal de ce docteur. Son nopa, venu du grec, semble indiquer qu'il n'était pas de la race conquérante; mais cette indication n'est pas une preuve. Ce fut un homme plein de zèle pour Tintérêt de ses frères, qui ne s'employa pas avec moins d'ardeur à leur bien temporel qu'à leur bien spirituel; et cependant, car l'ingratitude est de tous les temps, ils ne nous ont transmis aucun mémoire sur sa vie si laborieuse. On sait, d'ailleurs, que la plupart de nos anciens maîtres se sont montrés dans leurs écrits très-sobres de discours sur eux-mêmes. Smaragde nous apprend, toutefois, quelle fut d'abord sa fonction principale au monastère de Castéllion : il commença par y enseigner la grammaire. Nous tenons donc un des régents de ces écoles claustrales, qui, par les sages ordonnances de Charlemagne, s'élevèrent à l'ombre de l'école palatine, pour en devenir bientôt les rivales, et pour l'éclipser un jour.

Il nous a laissé une Grammaire. Elle est encore inédite, et Ton peut croire qu'elle le restera. Mais nous en possédons de nombreux manuscrits, notamment dans les anciens fonds du Roi, num. 6400 B, 7533, 7551 ; de Notre- Dame de Paris, num. 225;. de Saint-Germain-des-Prés,

num. 635, 1447; et dans le Supplément latin, à la Bibliothèque Impériale, num. 69*. La plupart de ces manuscrits étant du ix® ou du x« siècle, ils nous attestent le succès obtenu par récolâtre de Castellion. Les ouvrages dont alors on multipliait ainsi les copies jouissaient tous d'une grande renommée. La Grammaire de Smaragde n'est pourtant pas un écrit original : c'est une glose sur le De octo partibus orationis de Donat. Mais cette glose est pleine d'observations ingénieuses, délicates, où Ton voit une connaissance profonde de la langue latine. Or, les règles exposées, développées par notre docteur, n'étaient pas toutes familières aux écrivains les plus accrédités du ix® siècle. C'est là sans doute ce qui fit la grande fortune de son livre.

Un des anciens biographes de Raban-Maur, Jean de Tritenheim, nous dit que ce disciple d'Alcuin introduisit à l'école de Fulde une méthode nouvelle dans la Germanie, en faisant d'abord à ses écoliers un cours de grammaire. Quoi? était-ce donc une chose jusqu'alors inusitée, que de placer la grammaire au commencement de toutes les études? Et les maîtres qui n'avaient pas pris leurs grades à l'école d'Alcuin étaient-ils assez fous pour enseigner les raffinements de la rhétorique, les subtilités de la dialectique, à des gens qui ne savaient pas encore distinguer

SMARAGDE 105

les sept parties du discours? Jean de Tritenheim s'exprime en des termes obscurs; mais il veut dire sans doute qu'après avoir fait connaître à ses auditeurs les règles du langage, Raban-Maur les initiait à l'étude des sciences en leur exposant la philosophie de la grammaire. Telle était doncroriginalité de sa méthode : pour préparer l'esprit de ses jeunes élèves à l'intelligence des problèmes logiques, il leur faisait préalablement un cours de grammaire générale. Ajoutons qu'un manuscrit de Sainl-^Germain-des- Prés, souvent signalé dans ces derniers temps*, contient un commentaire inédit de Raban-Maur sur Vlnterprétation d'Aristote, et que ce commentaire abondant,- nous dirions presque diffus, est, en effet, un véritable traité sur les principaux éléments du discours, le nom, le verbe, l'affirmation, la négation, etc., etc.; remarquons, en outre, que l'auteur de cette glose déclare après Boëce, et démontre que l'étude de Y Interprétation doit précéder celle des Catégories, les mots étant considérés dans Ylnterprétation comme exprimant de purs concepts, tandis que les Catégories ont pour objet d'établir l'intime relation de ces concepts avec les choses.

Ainsi les leçons de Raban s'adressent à des esprits déjà

I * Mss. latins de Saint-Germain, n» 1310 : Rabanus super Terencivaa.

1G6 SliNGULAHITÉS HISTORIQUES

cultivés, déjà prêts à franchir le degré qui sépare les arts des sciences. Il n'en est pas de même des leçons de Smaragde : celles-ci vont chercher des oreilles qui n'ont pas encore reçu les principes du plus élémentaire des arts. Raban commente, pour enseigner la grammaire, Vlnterprétation d'Aristote. Alcuin, son maître, reculant aussi loin que possible les limites de la môme science, n*avait-il: pas attribué à son domaine la prosodie, les figures, les tropes, la, fable même et l'histoire, c'est-à-dire toutes les formes du discours? Raban, quelle que soit la nouveauté de sa méthode, ose beaucoup moins. Quant à Smar^agde, il se contente d'expliquer les règles du langage, d'après Donat.

D'où il résulte qu'on savait distinguer, dès le ix* siècle, les rudiments de la grammaire et les principes mêmes de toute définition grammaticale : distinction qui atteste déjà beaucoup d'expérience chez les maîtres, si grande qu'ait été l'ignorance des écoliers.

Smaragde nous a laissé la description de son école. Il lit Donat et le commente. Ses auditeurs, assis à ses côtés, recueillent sur des tablettes, pour les transcrire ensuite sur des feuilles de vélin, les observations, les exemples qu'il énonce à l'appui du texte. Mais ils n'ont pas tous la main exercée, et leurs transcriptions, souvent fautives, livrent

SfifARAGDS 107

à leur mémoire des pbjrases imparfaites, où te solécisme obscur s'unit axx grossier barbarisme. Ils se concertefit donc pour supplier l'écolâtre de vouloir bien rédiger luimême ses leçons orales. Celui-ci résiste d*abord à leurs prières; cependant, vaincu par de zuMiveUes sollicitations, il se décide enfin à jHreadre la pluiiie.

Mais ce n'est pas une entrei^ise exempte de périls. Soyons attentifs : voici de nouveaux et précieux renseignements sur rétatdes esprits au ix* siècle.

On a plusieurs fois remarqué les ^nguliers arguments employés par Charlemagne au profit des études profanes, dans sa lettre à Baugulfe, abbé de FuMe*. L'objet de ces ttiKles est, dit-41, de parvenir à Tintelligence parfaite des Saintes Écritures. Moïse, le prophète, le divin auteur des Psaumes, et Dieu lui-même, emploî^t souvent, pour rendre leurs pensées avec quelque énergie, des figures, des tropes, dont le sens échappe à qui n'est pas exercé dans l'art des rhéteurs. Ainsi la rhétorique est une étude dont ks clercs peuvent tirer grand profit. Mais on ne parvient à la rhétorique que paria grammaire. Qu'ils soient donc d'abord bons gramn^iiriens. Ajoutons, dit Charlemagne, que la correction du langage est, chez un clerc, un mérit

* necueil des Historxms (de Fréince, t. V, p (521.

équivalent à la régularité de la conduite, Dieu ne pouvant supporter qu'on chante ses louanges dans un patois hérissé de dissonances barbares.

Ce sont là, sans doute, de puériles arguties. Mais Charlemagne lui-même était obligé de recourir à de tels artifices pour recommander à ses clercs, à ses moines, les études libérales. Étrangers, pour la plupart, aux premiers mots de toute science, négligeant même d'apprendre les prières les plus usuelles, le Pater et le Credo^ ils justifiaient leur ignorance en rappelant la foi des simples.

Smaragde ne pouvait se dissimuler qu'il allait, en écrivant sur la grammaire, s'exposer aux éclats de leur ressentiment. Il partage donc les ennemis de toute discipline intellectuelle en deux catégories. Les uns sont des individus d'un esprit grossier, qui n'éprouvent aucun besoin de s'élever au-dessus de leur native impéritie. Les autres sont des paresseux, qui, s'efforçantde cacher leur indolence sous le masque de la piété, disent qu'il ne s'agit pas de Dieu dans la grammaire, et que c'est un art païen, qu'il Xaut mépriser, qu'il faut proscrire. Aux premiers, il déidaigne de répondre; mais avec les seconds, qui sont des gens considérables, jouissant dans l'ÉgUse d'un grand crédit, il discute, il argumente; et, pour leur démontrer qu'on peut, sans commettre un acte impie, étudier et pratiquer

SMARAGDE i 09

les règles recueillies par Priscien et par Doûat, il rappelle l'exemple des Juifs enlevant aux temples de TÉgypte leurs vases d'or et d'argent, pour en orner l'autel du vrai Dieu. Il va plus loin : il fait aux scrupules de ces dévots une bien étrange concession. Leurs oreilles seraient, disentils, offensées par des exemples choisis dans les œuvres profanes de Virgile et de Cicéron : eh bien 1 pour expliquer et justifier les prescriptions didactiques de Donat, il ne citera que des phrases empruntées aux livres saints, aux Pères de l'Église. Ainsi tombera la plus grave objection qu'on ait encore faite à l'étude de la grammaire. Voilà les engagements que prend Fastucieux écolâtre, dans la préface de son livre; et il les observe assez fidèlement jusqu'au dernier chapitre. N'est-il pas bien intéressant de Toir quelle était, en ce temps-là, l'autorité de l'ignorance, et quelles ruses il fallait employer pour faire brèche à ses retranchements? Enseigner l'art de parler et d'écrire, elle appelait cela corrompre la jeunesse. Ainsi les libres penseurs du ix« siècle, c'étaient les grammairiens I

Smaragde connaît toutes les difficultés, tous les idiotismes de la langue qu'il enseigne; mais il se montre moins habile quand il veut remonter à l'origine des mots latins, pour en indiquer la racine grecque. Voici, par exemple, comment il s'exprime sur le mot patrony-

i\0 SINGULARITÉS HISTORIQUES

micus : « Sunt notnina qum apud nos patrilega, apud Grmco's veropatronomicaappellmitur;nomis enimapud Grmcos lex dicitur^. » Il est évid^t que Finventeur de cette interprétation malencontreuse ne connaissait pas le mot grec ovofia. On ne s*étonnera guère de le voir ensuite, ae soupçonnant pas même le radical grec de verbum, donner de ce mot la plus risible étymologie : « Verbum a verberatione et bombum nomen accepit : bombus enim sonus dicitur. Accepit a verberatione primam syllabam t?er, et a bombo ultimam bum^, » Nous ne pouvions négliger cette observation. Les auteurs ieYHistoire Littéraire attribuent volontiers la connaissance du grec à tous les maîtres qui fréquentèrent la ccmr de Charlemagne, et c'est une «-reur qu'ils ont accréditée. Il est vrai que Charlemagne % Alcuin, Paul Diacre, Théodulfe et Smaragde laimôme étaient capables de traduire exactement quelques termes grecs, avec le secours de Boëce et dlsidore ; mais on a trop de preuves qu'en cette matière leur savoir n'ailait pas loin.

La Grammaire de Smaragde est-elle dépourvue de toute philosophie? On voit que le docte écolâtre avait lu quelques

1 Manusc. 1447 de Saint-Germain, fol. 0, recto.

2 Manusc. 1447 de Saint-Germain, fol. 3, terso, * Vita Caroli, auctore Eginhardo, c. 25.

BMARAGOfi IM

parties de fOrganon. Aîasi qoand i! di^figu« Voradson de la locution, il reproduit assez fidèlement un passage de Wermeneia , traduit et commenté par Boëoe. Mais ces reproductions ne sont pas fréquentes. Smaragde tfest pas, comme an disait alors, im sophiste. Nous devons, toutefois, nous arrêter à ce curieux passage : « Des gens » prétendent que les mots scala [é<^hellé)y cancelli [bar- ^rière)y quadrig a [charrette] ^ scopa [balai], qui distiny gucnt des objets formés avec plusieurs morceaux de bois, 1 ou plusieurs verges, ne peuvent être employés qu'au phi- >riel; mais c'est une assertion vaine et ridicule. > A qui «^adresse ici maître Smaragde? A des logiciens bien déliés, et assurément bien extravagants. Nous devons, toutefois, reconnaître que ce ne sont pas des réalistes. Dans la thèse rèâfiste, on attribue volontiers aux touts artificiels , nonsealement le nom substantif, mais la substance même. Les nominalistes raisonnables confessent qu'un grand nombre de ces touts artificiels, comme Vëchdle, la iar- ^fière, !a charrette, la maison, peuvent être pris substantivement ; ils disent même qu'ils peuvent -être considérés comme de véritables substances, et qu:*à ce litre ife Ti'ont pas de parties. C'est précisément l'opinion qu*Abélarcl met au compte de Roscelin, et qu'il attaque fort mal à propos. Quels sont donc, encore une fois, les auteurs de

Fassertion vaine et ridicule qui nous est dénoncée par Smaragde? Ce sont des gens qui recherchent l'atome aristotélique dans la dernière décomposition des touts naturels et artificiels, et ces gens passent la frontière du nominalisme péripatëticien pour aller tomber dans le plus vague épicuréisme. Or, on ignorait que, dès leix^ siècle, l'esprit d'analyse eût conduit aussi loin quelques adversaires des essences universelles.

Enfin , un autre passage curieux de la Grammaire de Smaragde est celui que Mabillon a publié dans le tome II de ses AnaleciaK Au chapitre qui concerne les noms patronymiques, l'auteur cite. un grand nombre de noms barbares et les interprète. Ainsi l'on trouve, dans ce chapitre, l'étymologie des noms goths Altmir, Glitmir, Rigmir, etc., etc., et celle des noms francs Helperich, Artrich, Ainarth [Einardus, Eginhard), Richart, Steinhart, etc. Il faut regretter que ce glossaire ne soit pas plus étendu.

Les exemplaires de cette Grammaire, multipliés par les copistes, portèrent bientôt la renommée de Smaragde à la cour môme d'Aix-la-Chapelle.

^ Habile à discerner le vrai mérite, prompt à l'encourager, Charlemagne appela près de lui l'éminent écolâtre, l'ad-

* Fol. aiiy recio.

SMARAGDE M3

mit dans ses conseils et lui confîa d'importantes missions. Nous avons lieu de croire que Smaragde composa vers ce temps son traité qui a pour titre : La Voie Royale, Via Regia. Lucas Holstenius et l'éditeur de ce traité, dom Luc d'AcheryS le supposent écrit à l'adresse de Louis le Débonnaire; mais c'est une supposition que rien ne confirme. Les auteurs de V Histoire Littéraire l'ont déjà combattue par de bonnes raisons. Ajoutons à ce qu'ils ont dit, que Smaragde, rappelant au fils de Charlemagne tous les devoirs d'un roi, n'eût certainement pas manqué de lui recommander l'exemple de son père. Jonas, évoque d'Orléans, envoyant un traité sur la même matière à Pépin, roi d'Italie, ne se rend pas coupable de cette irrévérente omission. Moins que personne, Smaragde l'eût commise : après avoir été compté parmi les serviteurs les plus fidèles et les plus familiers du grand Charles, il n'eût pas outragé sa mémoire par un tel oubli.

Le Via Regia nous parait un des meilleurs écrits du u" siècle. Le ton de cet ouvrage est un peu déclamatoire;' '/ mais la déclamation est le défaut ordinaire des théologiens moralistes, et le style de Smaragde est, du moins, constamment soutenu, sobre d'images, plus sobre encore de ,

^Spicilegium, t V.

subtilités ou de trivialités mystiques. Qa doit s'attendre à ren(X)iitref plus d*un lieu comoiua dans cet écrit composé par un moine po^r diriger la conscience d'un roi ; mais nous pouYœas y signaler, d'autre part, plus d'une nonyeauté. Ainsi, les vers de Théodulfe nous ont aj^i^m quelle était, du temps de Charlemagne, la vénalité des jugfô. « Roi, dit Smaragde, défends à tes juges de rea-

> dre la justice à prix d'argent. .. Le plaideur est-il pauvre?

> est-il riche? Qu'ils examinent la cause, non la personne; » qu'ils s'inquiètent en toute chose de la vérité, et non » des profits de leur convoitise. Celui qui recherche ces » dons périssaldes, perd tous ses titres à l'éterndle » gloire ^ > On saii que Gharlemagne avait le goût des palais, et quil n'épargnait rien pour l'accroissement et la décoration de ses résidences hibernales : on lit, d'ailleurs, dans la Chronique du moine de Saint-Gall, qu'il ne payait pas ces grands travaux de ses deniers, mais en faisait supporter toute la charge par ses leudes et par leurs serfs. Ecoutons maintenant sur ce chapitre l'abbé de CasteUion: 4c roi, dit-il, le Seigneur tout-puissant a mis entre » tes mains des royaumes vastes, florissants, pleins de

> richesses; il t'a distribué les nombreux domaines de tes

* via Regia, c xxviii.

SMARAGDE 415

» proches, il a fait venir en ton épargne les produits des » impôts les plus variés... pour te donner le moyen de

> eqnstraire des palais. Ne t' élève donc pas une royale » demewe avec les larmes des pauvres, aux frais des y maltieurenx*. » Ce langage ferme et presque rude ne contient pas un simple avis ; c^est une remontrance. Mais le chapitre le plus éiergique et le plus remarquable du Via Regia est celui qui concerne Tesclavage : « Inter- »dis, ô roi très -clément, interdis l'esclavage dans » toute l'étendue de ton empire... L'homme doit sincère- » ment obéir à Dieu; il doit, autant qu'il le peut, se » montrer fidèle observateur de ses préceptes. Or, parmi

> ces préceptes, qui, par les bonnes œuvres, conduisent » au salut, il y a celui-ci, dicté par l'immense charité de

> Dieu : Quiconque possède des esclaves doit les renvoyer » libres, considérant que ce n'est pas la nature, mais une » faute, qui les a réduits en servitude. Tous, en effet, nous » avons été créés dans une parfaite égalité de condition. » Non, cette maxime n'étaitpas un lieu commun aux oreilles de l'exterminateur des Saxons, et ses farouches commensaux la trouvaient assurément anarchique et séditieuse. Mais, sous sa robe noire, Smaragde avait le droit d'exposer

* Via Regia, c. xxvii.

librement ses doctrines sociales : il était accepté pour Forgane de Dieu.

Il ne paraît pas, du moins, que ce langage Fait compromis auprès de Charlemagne. En Tannée 809, ce prince lui témoigna, dans une circonstance solennelle, quelle opinion il avait de sa prudence et de son mérite.

La cour impériale de Constantinople entretenait alors un échange régulier de missives et d'envoyés avec la cour impériale d'Aix-la-Chapelle. Les deux héritiers du nom, des insignes et de l'autorité des Césars étaient fiers de s'adresser de mutuelles félicitations.

Éginhard et l'anonyme de Saiut-Gall racontent plusieurs faits relatifs à ces ambassades. Mais ils ne racontent pas, et dom Rivet a imaginé l'anecdote que nous allons rapporter. Parmi les nombreux envoyés de Constantinople, dom Rivet compte un moine grec, nommé Jean, qui, pour satisfaire aux obligations de sa conscience, entreprit de convertir les théologiens de l'église franque à la thèse des ariens sur la procession du Saint-Esprit*. Ce qui fut l'occasion d'un grand scandale.

Quel est donc ce moine Jean, ambassadeur de Constantin à la cour de Charlemagne? Un personnage supposé.

1 Histoire Littéraire de la France^ t. IV, p. 440, 443.

SMARAGDE ^ 117

Adon de Vienne, retraçant quelques circonstances du débat qui eut lieu vers Tannée 809 au sujet du Saint- Esprit, s'exprime de cette manière : « Hanc questionem loannes Hierosolymitanus moveraV . > Dans les Aniiales deFuldcy dans celles de Metz, et dans celles qui sont attribuées à Rheginon, nous retrouvons la même phrase littéralement transcrite : « Quam questionem Joannes ([uidammonachusHierosolymis primo commovit*.^ Les anciens auteurs de ces compilations anonymes n'avaient pas des connaissances très -précises en histoire ecclésiastique. Qu'on ne s'étonne donc pas de les voir désigner en dfô termes aussi vagues l'un des plus illustres Pères de l'église grecque, saint Jean Damascène. Aucun d'eux ne fa, du moins, introduit à la cour de Charlemagne. Saint Jean Damascène prit, en effet, l'habit claustral, ainsi que le rapportent nos annalistes, dans un monastère de Jérusalem', et l'on sait, d'ailleurs, que, s'il n'inventa pas la ^ise des ariens sur la procession du Saint-Esprit, il fut Qn des promoteurs les plus déclarés de cette thèse, un des ^versaires les plus énergiques de la créance latine^.

* Cknmicm Adonis ad ann. 809.

^ Voir ces Annales dans le Recueil de dom Bouquet, t. V.

* Fleury, Hisi, ecclésiastique.

* Fleupy, Hist, ecclésiastique,

118 SINGULAKITÉS HISTORIQUES

Dom Rivet a commis h ce propos une grave erreur.

Il n'est pas toutefois invraisemblable que la présence de quelques ariens à la cour de Cbarlemagne ait été Toccasion des vives disputes qui s'élevèrent en France, dès la fin duviii® siècle, sur la nature et l'origine du Saint-Esprit. Le symbole de Nicée ne disant rien de cette origine, quelques Latins se croyaient en mesure avec Forthodoxie^ lorsqu'ils évitaient de se prononcer sur la question; mais tel n'était pas l'avis du plus grand nombre. Ceux-ci, ne voulant rien laisser à l'équivoque dans une affaire de cette importance, réclamaient avec beaucoup de vivacité l'insertion des mots Filioque dans le symbole. Il fallait, disaient-ils, contraindre l'hérésie latente à se déclarer, ou à se désavouer. A la tête de ces théologiens ardents et résolus étaient les évêques des Gaules. Plusieurs d'entre eux avaient même fait au symbole l'addition que n'avaient encore autorisée ni Le pape, ni tes conciles généraux.

C'est ce que nous apprend saint Paulin d'Aquila, (kns le discours qu'il prononça devant les évéques assemblés à Frioul, en 791 ^ Charlemagne crut devoir présenter de nouveau cette grave question au concile réuni dans la

1 Fleury, Hist. ecclésiastique^ 1. xl.

SMAHAGDE 119

ville d'Aix-la-Chapelle, Tan 809. Le concile se déclara pour raddilioû^

CepeDdant elle ne pouvait être régulièrement faite sans le consentement du pape. Jaloux de l'obtenir, Charlemagne invita Smaragde à recueillir les passages de l'Eeritore et des Pères qui justifiaient la décision du concile, et à coordonner ces textes en forme de lettre. La lettre écrite, l'empereur la signa de son noin et chargea l'abbé de Castellion, avec quelques autres prélats, d'aller la porter à Léon III. Cette lettre a été publiée par Pierre de Lalande*. C'est un bref traité sur la matière. On y voit combien les questions dogmatiques intéressaient l'esprit de Charlemagne. Il y faut aussi remarquer le ton vraiment impérial de toute la pièce. Le problème de la procession du Saint-Esprit est, dit-on, depuis longtemps résolu : mais quelques imprudents ont osé remettre en question ce qui ne devait plus être pour personne l'olçet d'un doute : de là des troubles dans les consciences, et de là pour l'empereur un grand souci. Il avertit donc Léon m de ce qui se passe, l'invite à prononcer au plus tôt une sentence qui termine ce fâcheux débat, et suppo-

^ Adonis Chronieon, Concilia antiqua Galiiœ^ t. u, p. 256. 2 Supplementa Conciliorum GoUix, p. 100.

sant, comme il semble, que le pape ignore ce qu'enseigne l'Église sur le mystère, il prend le soin de l'en informer.

Ayant reçu Fépttre dogmatique de Gharlemagne, Léon III réunit à Rome une assemblée de docteurs, auxquels il soumit toute la question. Nous avons le procès-verbal de cette conférence, qui a été publié dans le tome II des Conciles de la Gaule, p. 256. C'est, dit-on, l'ouvrage de Smaragde. Cette conjecture, admise par tous les critiques, est vraisemblable. Smaragde était, en effet, le plus habile des clercs qui faisaient partie de l'ambassade.

Revenant d'Italie Smaragde retourna-t-il àCasteUionT On peut le supposer. Rien ne nous atteste, en effet, sa présence à la cour durant les dernières années du règne de Charlemagne. On n'apprend pas non plus qu'à l'avénement de Louis le Débonnaire il ait été mis au nombre des prélats disgraciés. Il n'y eut donc pas alors d'accusation portée contre ses mœurs. Divers faits semblent même établir qu'il ne jouit pas d'un moindre crédit auprès du roi Louis qu'auprès de son père; Dès l'année 814, les moines de Moyen-Moutier, dans les Vosges; étant soulevés contre leur abbé, qui s'attribuait, disaient-ils, quelques domaines de la mense conventuelle, l'empereur envoie Smaragde terminer ces débats. En 816, l'abbé de Castellîon obtient pour son monastère plusieurs diplômes,

SMÂRAGDE m

rapportés par Mabillon. En 817, il siège dans rassemblée d'Aix-la-Chapelle. Il s'agit de réformer Tordre monastique; il s'agit aussi d'assigner aux diverses abbayes de l'empire leur juste part dans les charges de l'État. Les unes fourniront des soldats à l'armée et des subsides au fisc: d'autres, moins riches ou traitées avec plus de faveur, n'auront à livrer que des subsides. Dans cette seconde catégorie est placée l'abbaye de Castellion.

Cependant nous ne croyons pas que Smaragde ait fait à la cour de Louis un séjour assidu. D'autres devoirs le rappelaient à Castellion. Le palais du roi Louis, agité par tant d'intrigues, affligé par tant de catastrophes, n'était pas, d'aillçurs, un lieu propice à l'étude, aux travaux de l'esprit, et Smaragde se proposait de composer encore quelques livres pour l'instruction de ses moines.

Il exécuta ce dessein. Parmi ses derniers écrits nous désignerons d'abord un manuel ascétique, imprimé pour la première fois à Paris, chez Jean Petit, en 1532, in-8°, sous le titre de : Diadema ecclesiasticorum, seu monachorum^. C'est le même ouvrage qui, dans plusieurs manuscrits mentionnés par M. G. Haënel, est intitulé De

1 L'Histoire Littéraire de la France indique d'autres éditions plus récentes, t. IV, p. 442.

diversis, OU De universis virtutibus.Les^uiears de V Histoire Littéraire font remarquer que Tauteur de cet ouvrage ordonnaDt aux moines d*en lire tous les soirs en commun quelques fragments, Smaragde doit ravoir écrit après l'année 805, c'est-à-dire après avoir reçu le pouvoir de donner des ordres. Nous croyons, d'ailleurs, rencontrer au chapitre xxvin du Diadema monachorum une allusion discrète à la vision du moine Welin. L'auteur condamne les joies de la chair, et décrit le nuage fétide, fœtoris nebula, qui» comme on l'a vu, a quodam visum, envahit, obscurcit l'âme de l'homme sensuel. Quelle est cette âme, objet d'une vision connue, si ce n'est celle du plus illustre des Francs, affligé par la divine justice d'un châtiment cruel, pour avoir trop aimé les femmes :

Quando bona facta libidine turpi, Fœdayit*?

Le Diadema monachorum nous paraît donc avoir été composé par Smaragde après la ûiort de Charlemagne. C'est une instruction sur les devoirs des moines, où l'on rencontre plus de phrases littéralement empruntées aux Pères latins, que de recommandations originales, ou de

1 Walafr. Strabo, Rer, Gai. Script., t. V, p. 399.

SMARAGDE 123

traits historiques. Ainsi nous n'avons à signaler aucun passage de cet ouvrage, si ce n'est, au chapitre lxx, une ûouyelle preuve de la brutalité des moines châtiant leurs confrères convaincus de qudque délit. Ils les frappaient de v^ges. Ajoutons que cet usage dura longtemps. Au XI® siècle, le doux et tendre Anselme emploie la verge pour châlier Tbumeur railleuse d'Osborne, le plus chéri de ses disciples. Au xn% Bernard, grammairien célèbre, nous est représenté par Jean de Salisbur; infligeant la même pdne à ses écoliers indociles ^ : et ces écoliers étaient des hommes. Roscelin de Compiëgne, déjà vieux, s'était retiré chez les chanoines de Saint-Martin de Tours. C'était un homme chagrin, qui avait éprouvé, en défendant la cause du sens commun et des bonnes mœurs, de cruelles disgrâces. Tour lui faire expier sa mauvaise humeur, ses confrères, au rapport d'Abélard, le flagellaient. Que ces exemples suffisent.

Vers le même <emps, c'est-à-dire après l'année 817, puisqu'il cite dans cet ouvrage les statuts d'Aix-la-Chapelle, Smaragde publiait son Commentaire sur la règle de saint Benoit, Explanatio in Regulam sancti Bénédictin imprimé, en ^575, à Cologne, en un volume in-folio. On a

1 Jean de Saliabury, Mfetal^g,, llb. i, c. 24-

quelquefois attribué ce commentaire à Raban-Maur; on Ta même inséré dans le vaste recueil de ses Œuvres. Mais le docte Mabillon a justement condamné cette attribution injustifiable. Il en existe, en effet, de nombreux manuscrits, contemporains de Smaragde, et qui portent son nom. Quiconque aurait encore des doutes à cet égard pourrait consulter plusieurs exemplaires de l'ancien fonds du Roi, à la Bibliothèque Impériale; en présence de ces vénérables témoins, il n'est pas permis d'hésiter*. Le ton de ce Commentaire est d'une élévation constante : aux moindres prescriptions de la règle l'auteur annexe une glose sans emphase. On y retrouve quelques-unes des sentences morales de Smaragde. Voici comment il proteste de nouveau con^tre l'inégalité des conditions, liv. I, ch. ii : « Il est » conforme à la raison que celui qui, dans l'Église, sait le » mieux chanter, le mieux lire> le mieux remplir tout » autre oflSce, occupe la place où il pourra convenable- » ment faire^fetloir son mérite; et s'il est doué d'une intel- » ligence suflSsante, d'une éloquence, d'une instruction

*■ Dans le n" 402 du fonds de Saint-Germain-des-Prés, à la suite du commentaire sur la règle de Saint-Benoit, est une compilation intitulée Sententim, qu'un catalogue inscrit au nom de Smaragde. Corrigeons cette erreur. Puisqu'il y a dans cette compilation un ou plusieurs extraits de Rémi d'Auxerre, elle n'a pas été faite au n* siècle.

SxMAUAGDE 425

» telles qu'il puisse éire doyen ou prévôt, qu'on ne considère » pas s'il est né de parents libres ou esclaves, mais si la » raison l'appelle à ces emplois. j> Nous signalerons encore un autre passage du même commentaire. Il s*agit de la lecture. Dans tous les temps la lecture, c'est-à-dire l'étude, a eu dans l'Église des ennemis déclarés. Toute science, disent-ils, est profane, pour le moins, peut-être impie. La loi n'est pas de lire, mais de prier. Dans tous les temps aussi quelques voix ont, au sein deTÉglise, protesté contre cette détestable doctrine. On prévoit bien que Smaragde se montrera jaloux d'être compté parmi les défenseurs de la lecture : < La méditation, dit-il, qui a pour objet la lec- » ture des textes sacrés, développe la subtilité de l'esprit, » multiplie les forces de l'intelligence, secoue la torpeur, » bannit l'oisiveté, règle la vie, corrige les mœurs, inspire » un gémissement qui ouvre la voie du salut et tire des

> larmes d'un cœur ému de componction, communique » au langage une facile éloquence, promet aux afiOigés les

> récompenses de l'éternité, augmente les richesses spiri-

> tuelles, réprime la vanité de notre langue et nos autres » vanités, nous enflamme de l'amour du Christ et de la

> céleste patrie. Toujours elle est la compagne de la prière, » et toujours, en effet, elle doit lui être unie; car la prière

> nous purifie, la lecture nous instruit, et celui qui veut

126 SINGULAHITÉS HISTORIQUES

» toujours être avec Dieu doit fréquemment prier, fré- » quemment lire- Quand nous prions, nous parlons avec » Dieu ; mais, quand nous lisons^ Dieu parle avec nous. » Ainsi tout perfectionnement vient de la lecture, de la » prière et de la méditation. La lecture nous apprend ce » que nous ignorons, la méditation conserve ee que nous » avons appris, et nous devons à la prière d'exécuter ce » que nous avons médité. » Nous sommes au ix* siècle : personne ne réclame encore la liberté de penser; la quesrtion du temps est de savoir si Ton a le droit de s'instruire par la lecture. C'est en effet un droit contesté. Il l'est par des papes, qui prétendent sans doute se réserver comm^ un privilège la connaissance de l'Écriture et des Pères : il l'est encore, et môme avec une plus grande opiniâtreté, par la multitude ignorante qui porte envie à qui s'efforce de s'élever au-dessus d'elle. Cependant toutes ces contestations seront vaines : elles retarderont, il est vrai, le perfectionnement des intelligences, mais il ne leur sera pa& donné de l'interdire. Et comme toutes les libertés naissent les unes des autres, la liberté de lire sera mère, au temps venu, de la liberté de penser.

Pour achever le catalogue des œuvres de Smaragde, nous désignerons un Commentaire sur les Épttres et les Évangiles imprimé à Strasbourg en 45316, en un volume

SAIARAGDE 127

iû-fotio. Cet ouvrage est considérable, mais il a cessé d'être inaportaût : dès le xiu* siède il étadt remplacé par d'autres commentaires d'une supériorité justement proclamée. Tel avait été le proô4 de la lecture.

Depuis le retour de Tabbé Smaragde au monastère de GasteUion, son affaire principale avait été d'instruire les religieux commis .à sa tutelle. Il nous reste à raconter ce qu'il fit pour augmenter leur bien-être. Le goût du bienêtre, noble instinct qu'il ne faut pas confondre avec l'appétit des plaisirs, dégradants, a toujours été vif chez les ïïkiàu^ bénédictins; c'est pour le satisfaire (qu'ils oui acquis lant de territoires,, défriché tant de terres sauvages, amassé tant de richesses. Jh devaient, dans le même dessein, rechercher pour l'établissement de leurs abbayes les lieux les plus sains, les plus riants. Or l'abbaye de Cas- ' tellion avait été bâtie sur un mont escarpé, d'où l'on admirait à loisir une belle vallée, fécondée par ks eaux de la Massoupe, mais où l'on ne pouvait sans un grand labeur transporter les choses les plus nécessaires à la vie. Smaragde fit construire au confluent de la Massoupe et de la Meti^e, à deux lieues du mont Castellion, un monastère plus vaste, où il conduisit lui-même la plupart de ses relir* gieux en Tannée 81 9. L'ancien édifice subsistant depuis un siècle, menaçait ruine : on n'y laissa qu'un petit nombre

de frères, chargés d'entretenir l'office divin dans l'église dépouillée de ses principaux ornements. L'empereur Louis approuva cette translation, et s'empressa d'accorder aux moines de Saint-Mihiel-sur-Meuse le plus envié des privilèges, le droit de choisir eux-mêmes leurs abbés.

Cependant Smaragde ne survécut guère à cet événement. Son épitaphe ne nous apprend pas Tannée de sa mort; mais nous le voyons en 825 remplacé par Fabbé Hilduin.

Le nom de ce grammairien est longtemps resté dans la mémoire des maîtres et des écoliers. Un ancien chroniqueur, que citent les frères Sainte-Marthe, a dressé la série des illustres régents qui, de Beda le Vénérable à saint Rémi d'Auxerre, se sont transmis le précieux dépôt de la science. Dans cette liste Smaragde suit immédatement Alcuin et précède Théodulfe; Théodulfe, à son tour, cet intraitable ennfemi des Scots, a pour disciple le Scot Hélie, futur évêque d'Angoulôme'. On voit assez que notre chroniqueur dispose les noms dans un ordre arbitraire; mais, du moins, rend-il un juste hommage à notre Smaragde, lorsqu'il le compte parmi les restaurateurs des études en Occident.

i GalliaChristiana(Soyh)y t. II, col. 98/i,note.

En Tannée 942, deux moines cisterciens, semblables par rtiabit, bien différents par Tàge, quittent le monastère de Saint-Pierre, situé sur le Tessin, et, suivant une route mal tracée, traversent les bois, les monts, les fleuves, se rendant à la ville éternelle.. Le plus âgé de ces moines voyageurs est le célèbre Odon, abbé de Cluny. Retenu quelque temps sur les bords du Tessin par le roi lui-même, Hugues, roi de Provence et d'Italie, il retourne à Rome, où le rappellent et les affaires de son ordre et ses éludes. Jean est le nom du plus jeune. Né dans la ville de Rome et destiné par les vœux de ses parents, par ses goûts, à TÉglise, Jean était déjà chanoine séculier dans quelque église romaine, quand Fabbé de Cluny l'entraîna par ses conseils , par son exemple , à quitter le siècle. Le disciple suivit alors son maître, et sur ses pas se rendit en Lombardie, où les moines de Saint-Pierre l'initièrent aux épreuves de la vie monastique, et le reçu-

130 SINGULABITÉS HISTORIQUES

rent ensuite dans leur congrégation. Du Tessin au Tibre la route est longue. Pour l'abréger , nos deux moines échangent divers propos. Jean, comme cela convient à sa jeunesse, fait les questions; Odon, avec l'autorité de son âge, fait les réponses. Tandis qu'ils cheminent ainsi, priant, causant ensemble, leur commerce devient plus intime, et les questions de Jean plus familières. Enfin celui-ci manquant, îl nous le confesse, aux prescriptions de la discipline, ose indiscrètement interroger son vénérable compagnon sur sa patrie, sur sa famille. Odon, c'était son habitude, se recueille d'abord en silence, laissant attendre sa réponse; puis il rougit et soupire : ab intimo suspiria îrahens. Austère vieillard, pourquoi rougir? pourquoi soupirer? Quelle espèce de trouble la question du jeune moine est-elle allée porter dans les intimes re* traites de ton âme? Odon est d'une illustre famille. Ce qu'on lui demande, il ne peut le dire sans faire violence à sa modestie. Cependant, puisque c'est Jean qui Tinterroge, son élève, son ami, il va parier -\

«Mon père, dit-il, qu'on appelait Abbon, ressemblait peu, » dans sa manière d'être et d'agir, aux hommes du temps » présent. En effet, il savait par cœur les histoires des » anciens, ainsi que les Novelles de Justinien. S'élevait-il » entre nos parents quelque contestation? Il y avait tant de

ODOPr DE CLtJNY 131

» sûreté dans son jagement, que de tous côtés on venait »le prier de terminer toutes les querelles. Aussi était-il » aimé de diacun, et principalement du comte Guillaume » le Fort, qui gouvernait alors l'Aquitaine et la Gothie. Il » avait coutume de célébrer assidûment les vigiles des » saints. En ce qui regarde cette nuit qui rendit la paix » aux anges et aux hommes, cette nuit où le Christ, notre » Seigneur , apparut en ce monde sortant des entrailles » d'une vierge, comme un époux de sa couche, mon père »la passait dans une complète solitude, pleurant et » priant. Durant une de ces pieuses veillées, il lui vint à » l'esprit de demander au Seigneur qu'en mémoire de la » délivrance de la Vierge un fils lui fût donné. La ferveur » de sa prière toudia le ciel, et le sein de ma mère, depuis > longtemps stérile, fut fécondé. Mon père m'a souvent » ainsi raconté l'événement de ma naissance.

» Un jour, fêtais bien jeune alors, mon père entra dans » ma petite chambre, et me trouva sur ma couche sans » gardien. Ayant donc regardé de tous côtés, et ne voyant » personne, il me souleva dans ses mains, et le cœur » tendu vers le del : « Reçois, dît-il, cet enfent, ô » Martin, toi la perle des ministres du Seigneur 1 » Puis il » me replaça sur ma couchCj se retira, et garda le secret » de ce qu'il venait de faire. Quelques années après, un

» prêtre de sa dépendance, mais qui habitait loin de noq^, » m'emmena par les ordres de mon père, chargé par lui » de m'élever et de m'instruire dans les lettres *• »

Odon, au rapport du moine Jean, avait soixante ans, lorsqu'en Tannée 939, ils se rencontrèrent à Rome, se connurent et s'aimèrent. Il était donc né vers Tannée 879. Le môme biographe nous apprend, en outre, qu'Odon était de la race des Francs : mais sur son pays natalil garde le silence; ce qui a laissé le champ libre aux conjectures. Suivant Tauteur du Chronicon Turonense magnum, Odon aurait eu TAquitaine pour patrie*. Mais cet auteur, qui vivait au xiii« siècle , n'a pas ici d'autorité. Odon nous parle, il est vrai, du crédit d'Abbon, son père, à la cour de Guillaume le Fort, ou le Pieux, qui fut, en effet, duc d'Aquitaine de Tannée 886 à Tannée 91 : mais entre les chefs des Francs, au ix« siècle, les intérêts communs créent des rapports, forment des liens qui ne prouvent entre les patrons et les clients aucune autre communauté que celle de la race. Le moine Jean, nous racontant Thisr toire d'un neveu d'Odon enlevé par les Normands, désigne la Touraine comme le lieu natal de ce jeune homme, et

* Vita Odom's, à Jeanne monacho scripta ; Biblioth, Cluniac.^ p. 15. 2 Recueil des Chroniques de Touraine par A. Salraon, p, 108.

ODON DE GLUNT 433

parait, mais en des termes équivoques, faire naître Odon dans le même pays. Mabillon, de son côté, a recueilli plusieurs documents qui placent le manoir seigneurial d'Abbon aux frontières de la Touraine, dans le Maine. Un de ces documents, qui est d'assez bonne date, puisqu'il appartient aux premières années du xr siècle, est ainsi conçu : Fuitj ut veridica priorum relatione fenur^ no^ bili prosapia satus, in Cenomanica régions exoT" tus* etc., etc.^y » ce qui parait à Mabillon un témoignage décisif. Enfin, l'opinion toujours considérable de Mabillon a été sans hésitation adoptée par les collaborateurs de dom Rivet. Soit ! Odon sera pour nous originaire du Maine, puisque c*est le sentiment commun des plus anciens chroniqueurs et des plus récents critiques.

Mais il faut de clore cette parenthèse, pour écouter la suite du discours interrompu :

« Puis pour moi vint l'âge de l'adolescence. Ce corps, » que tu vois aujourd'hui défiguré par la vieillesse, a été » celui d'un jeune homme dont on a vanté les allures ûè- » res et plaisantes : aussi mon père essaya-t-il, tandis que » les années succédaient aux années, de m'arracher à

*■ Acta Sonet, ord, S. Ben^ sœc. y, p. 110. — Mabillon, CEuvres Posthumes^ t. II, p. 22.

» rÉglise et de me pousser vers la^amère des armes. Cfôt » pourquoi il me plaça dans la maison du comte Guil- » laume, d; me mit à son service. Laissant alors l'étude » des lettres, j'appris le métier des chasseurs et des oise- » leurs. Mais le Dieu tout-puissant, gui sauve les gens en

> dépit d'eux-mêmes, et dont la voix appelle ce qui tfest » pas comme ce qui est, ne tarda pas à me terrifier durant

> tes nuits et à me montrer vers qud prédpice je me lais- »sais entraîner, me rendant, d'ailleurs, la chasse très- » pénible, car plus je me Kvrais à cet exercice, plus triste » et plus fatip^ué je rentrais au logis, après avoir échoué » dans toutes mes entreprises. Quelques années ainsi » passées, comme je me préparais à célébrer la yigile de » Noël, il me vint subitement à l'esprit, vers le milieu de » la nuit consacrée à cette pieuse veille, d'implorer en ma » faveur la divine nourrice éd Notre-Seigneur Jésus. Ef, » priant, je tai dis : « Reine du ciel, mère de miséri- » corde, toi qui, dans cetienuit, as rais au jour le Sauveur » du monde, honore-moi àe ton intercession : je cherche, » ô la plus pure des vierges, je cherche un refuge auprès » de ton fruit glorieux et unique-, prêle Torcine à mes » prières. J'ai grand peur que ma vie ne déplaise à ton » fils; mais puisque c'est par toi qu'il s'est manifesté au » monde, que par toi, je t'en supplie, il ait au plus tôt

» pitié de moi. » EU comme j*âvais fait ma prière, dit les » matines^ et suivi ToflSee de la messe,, le iour vint- Alors, »suivafit Tusage, parut le chœur des moiues en robes » blanches; et tandis que toutes les voix se mêlaient pour » célébrer cette fête solennelle, je m'élançai d'un bond im- » pétueux au milieu des prêtres, et je me permis de chanter » avec eux le roi du monde. Je le sais, et je l'avoue, je fis » mal Aussitôt je fus atteint d'une violente douleur de » tôle, qui peu à peu m'accabla, puis me quitta. Mais » quand la lecture de l'Évangile fut achevée, de nouveau

> j'éprouvai la môme douleur, et si je n'avais alors étendu

> les bras vers le chancel de l'église, je serais tombé dé- » faillant des degrés où i'étais monté. J'avais environ » seize an& quand cela m'arriva, et durant les trois années » suivantes je restai en proie aux mêmes angoisses. Je »fus donc rendu à mes parents, qui, pendant deux » ans, employèrent en vain toute espèce âç remèdes pour } me guérir. C'est alors que mon père, triste et gémissant, » m'apprit le vœu qu'il avait fait à ma naissance, et

> ajouta : « Bienheureux Martin, voici que tu demandes » ce que je t'ai librement offert I II faut, iL est vrai, remplir » rengagement pris. Mais qu'il m'en coûte I » Enfin, déses- » pérant de ma guérison, je n'attendis plus de soula- » gement que d'une prompte retraite vers celui qui me

t réclamait. Je lui avais été consacré sans le vouloir; je

> n'avais plus qu'à me dépouiller de ma chevelure, pour » aller volontairement le servir. Ce qui fut fait. Tu sais » maintenant, 6 mon fils, et ma naissance et le commen-

> cernent de ma inversion. Remarque que je n*ai rien » fait de bien par mon propre mouvement. Aie donc de » mes mœurs perverses telle opinion que tu jugeras con- » venable, mais célèbre et glorifie par d'incessantes béné- » dictions la miséricorde qui s'est abaissée vers moi *. »

Ainsi finit le discours du grave confesseur à son jeune prosélyte. On voudrait l'entendre raconter avec cette touchante simplicité le reste de sa vie. Mais la réponse s'est contenue dans les limites de la question. Odon a parlé, il se tait : c'est à nous maintenant d'achever, sur les documents divers que l'antiquité nous a transmis, l'histoire de cette existence si féconde en nobles travaux.

Pour satisfaire à l'engagement de son père, pour obéir à la pressante requête de saint Martin, Odon quitte le manoir de ses aïeux et se dirige vers l'ancienne Augtista Turonum, la ville métropolitaine dont le siège fut autrefois occupé, par l'illustre pontife. Là, par les soins de saint Perpétue, au lieu môme où ont été déposés les restes

^ Vita Odonis^ a Joanne monacho.

mortels de saint Martin, s*esl élevée une spiendide basilique, et autour de cette basilique est venue d'abord s'établir une colonie de moines noirs, qu'ont remplacés dans la suite des chanoines séculiers. Saint Martin est le patron de réglise et du monastère. On ne vante pas l'austérité des chanoines de Saint-Martin ; ils n'obéissent pas à une règle sévère, comme les moines de Luxeuil ou d'Aniane : mais où trouver de plus studieux, de plus doctes cénobites? N'ont-ils pas eu successivement pour abbés, au commencement du ix« siècle, Alcuin, Fridugise, Adalhard, qui sont comptés à bon droit parmi les plus habiles régents de nos écoles? Les Normands ont, il est vrai, pénétré jusque-là vers le milieu du même siècle, et de grandes ruines marquent la trace de leur passage. Cependant, sous la tutelle puissante et redoutée du comte Vivien, de Robert le Fort, duc de France, et de ses illustres successeurs Hugues, fils de Conrad, Eudes, fils de Robert, princes du sang royal et abbés laïques de Saint-Martin, non-seulement les chanoines ont recouvré leur ancien domaine, mais ils Tont agrandi. Ils sont riches, et ont, dit-on, Torgueil de la richesse : mais, du moins, emploient-ils encore bien leurs opulents loisirs, puisqu'ils ont conservé le goût des lettres, et les cultivent, les enseignent, dans leurs écoles gratuites, avec un succès partout reconnu.

138 ' SINGULAUITÉS HISTOHIQUES

Quand, en Tannée 900, Odon arriva sous les murs de Tabbaye de Saint-Martin, celte maison avait pour abbé Robert, duc de France, de Neustrie, d'Aquitaine et de Bretagne, un des plus vaillants chefs de cohortes franques : elle avait pour évoque (car, par un singulier privilège, les clercs de Saint-Martin, affranchis de toule juridiction métropolitaine, rendaient hommage à un évoque particulier) Adalhard, frère d'Herberne, archevêque de Tours. Tels étaient les grands dignitaires de l'illustre maison. Mais Tabbé, qui fut roi des Francs en 922, et qui déjà travaillait à le devenir, ne résidait pas avec ses chanoines. Ajoutons que ceux-ci ne voyaient pas beaucoup plus souvent leur èvèque; qui n'exerçait pas chez eux de fonctions claustrales. Au spirituel comme au temporel, c'était le doyen Beliac qui gouvernait l'abbaye, et, sous ses ordres, Odalric présidait aux affaires de l'école.

Les chanoines de Saint-Martin firent un honorable accueil au jeune seigneur qui venait s'associer à leurs pieux exercices. La cérémonie de son admission au nombre des clercs fut môme un événement solennel. On y vit assister un grand nombre d'éminents personnages, compagnons d'armes de son père Abbon. Le plus considérable d'entre eux était le comte d'Anjou, Foulques le Roux. Le moiae Jean nous rapporte qu'Odon avait passé les années de son

eafaûce dans la maison de ce seigneur, « qui eum enutrierai. » L'auteur du Chronieon Turonense magnum^ 60 des termes plus précis, dit que le fils de Foulques et le fils d'Abbon avaient eu la même nourrice ^ Mais ce détail est emprunté à une prétendue lettre d'Odon, fabriquée par un faussaire. Nous parlerons plus loin de cette lettre et de l'ouvrage qu'elle précède. Voici une autre preuve de l'affection presque paternelle de Foulques le Roux pour Odon. Ayant acquis de ses deniers, auprès de l'abbaye de Saint-Martin, un domaine ecclésiastique que Jean nomme une celle canonicale, il en fit présent au jeune clerc, à qui les revenus de ce bénéfice fournirent le pain de chaque jour.

Avec un tel patronage Odon aurait pu retrouver à Saint-Martin, sous la robe du lévite, la vie facile qu*il avait pratiquée dans les cours. Les mœurs de ses confrères le permettaient. Mais il était venu chercher au milieu d'eux la pauvreté. Détournée des occupations mondaines, ractivité de son noble esprit se porta vers l'étude. Réservant donc ses nuits à la prière, il consacra tous ses jours à la lecture des livres, qu'il avait depuis trop longtemps abandonnés, c II eut bientôt fait, écrit Jean avec emphase,

^ Chroniques de Tauraine^ p. lit.

»de traverser à la nage l'immense mer de Priscien. » En d'autres termes, Odon, suivant le conseil d'Alcuin, recommença par la grammaire le cours de fees études interrompues. Ensuite il prit Virgile, mais pour le laisser bientôt. En effet, ayant vu en songe un vase dont les parois extérieures étaient revêtues de splendides ornements, mais au dedans duquel s'agitaient d'affreux reptiles, il interpréta cette vision de telle sorte : les ornements du vase sont la belle poésie, et les serpents la doctrine du poëte. En conséquence, il ne voulut plus avoir de commerce avec Virgile. Scrupule d'une jeunesse inexpérimentée! Odon court d'abord aux anciens, comme à la source de toute science; puis il repousse avec effroi le doux breuvage. Il l'a senti : c'est un poison! Rejetant donc les poètes profanes, il n'aura plus entre les mains d'autres livres que des commentaires des Évangiles, des prophètes. Mais bientôt il ne lui est pas môme permis de continuer cette lecture. L'opposition vient des chanoines, ses maîtres. « Que prétendstu faire? » lui crient-ils tous à la fois, avec l'accent de l'indignation, de la fureur, rabido latratu. « Est-ce que » cela te regarde? Tu es bien présomptueux de vouloir » aborder ces inextricables Écritures ! Arrière, et retourne » aux Psaumes! » En nous transmettant cette véhémente allocution, le moine Jean nous fait comprendre la méthode

suivie à l'école de Saint-Martin pour l'enseignement des lettres sacrées. Au premier degré de cet enseignement, la lecture des Psaumes, c'est-à-dire l'oraison, le simple exercice de la piété ; au second, les labeurs de l'interprétation exégélique, l'étude des textes, des dogmes, la science.

Odon obéit et s'éloigna des commentateurs : mais il ne les délaissa pas sans regret; il ne fit pas cet acte de sou- , mission sans murmurer au dedans de lui-même, et sans former déjà le dessein d'échapper de quelque manière à une surveillance incommode, oppressive. Les esprits bien doués ne peuvent résister au désir de connaître. Tout ce qu'on entreprend pour les contenir dans une limite les excite à la révolte. Odon quitta bientôt l'abbaye de Saint- Martin, et, remontant le cours de la Loire, il se rendit à Paris.

Paris n'était pas encore, au commencement du x« siècle, te gymnase de l'Europe entière. Aucun des établissements qui donnèrent plus tard origine à l'illustre Université de Paris, n'existait encore sur l'une ou l'autre rive du fleuve. Personne n'avait encore dit que, par un décret de la Providence, Paris devait produire les plus doctes maîtres, comme les coteaux de la Bourgogne les vins les plus écumeux; et les plaines de la Beauce les plus grasses moissons. Cependant un audacieux, un téméraire, un saint

142 SIiNGULAUlTÉS HISTOiUQUES

homme, Rémi d'Auxerre, venait de fomler à Paris une école biea différeate de toutes les autres écoles, et de provoquer par cette fondation même un essor nouveau vers les études. Ailleurs on enseigne dans les cloîtres, et sur les bancs des écoles prennent place des novices, ou des aspirants au noviciat,, à la tonsure, aux divers grades ecclésiastiques : cet enseignement est d'ailleurs distribué par les ordres de Tévêque, de l'abbé, ou sous leur surveillance. Mais la chaire élevée par Rémi est une chaire publique, la première de ce genre dont l'histoire nous parle, une chaire libre, autant du moins qu'au x® siècle elle peut l'être, autour de laquelle accourent se ranger des laïques et des clercs de toute robe, qui ne viennent là mériter, gagner aucun titre, mais simplement s'instruire, •

Et qu'enseigne Rémi? Sur ce point le témoignage du moine Jean est précis. Rémi lit et commente, nous dit le fidèle et n^f biographe^ la Dialectique exposée par saint Augustin à son fils Adéodat, et le traité des Sept Arts libéraux de Martianus Capella. Cette Dialectique de saint » Augustin, ou, sous son vrai titre, le traité des Dix Catégories, est un ouvrage apocryphe. Mais, si Ton écarte les noms supposés de saint Augustin et d' Adéodat, ce petit livre est un abrégé clair, substantiel, des Catégories d'Aristote. On n'a retrouvé jusqu'à ce jour, sous la poudre de

ODOIf DE CLUNY 143

nos M)Rolhèques, aucune glose de Remî sur le traité des Dix Catégories ; cependant on ne peut douter qu'il ait fait usage de ce précieux manuel. Jeaû raflSrme, et, d'ailleurs, nous en possédons un ample commentaire, qui est du maître de Rémi, saint Heiric 4'Auxerre. Le moine Jean nomme aussi fort à propos Martianus Capella parmi les anciens auteurs interprétés par le <iocte Rémi. Plusieurs exemplaires de Tinterprétation de Rémi sont dans nos mains, et Ton peut y remarquer des emprunts considérables faits à Jean Scot Érigène. Nous connaissons donc renseignement de Rémi : il comprend le trivium et le qmdrivinm, les trois arts et les quatre sciences. (Test, suivant la méthode du temps, un cours complet de philosophie, et, qu'on Fentende bien, de philosophie profane, puisque ni le faux Augustin, ni Martianus Capella, ni môme Hdric, Jean Soot, Rémi, dans leurs gloses, ne parlent de la religion chrétienne et de ses dogmes.

Ainsi, fuyant les chanoines de Saint-Martin qui lui défendaient la lecture des Pères, Odon est venu chercher bien loin tin maître de logique, qui l'enlretient d'Arislote, de Porphyre, et qui, pour interpréter les jeux d'esprit bizarres et toujours obscurs des Noces de Mercure et de la Philologie, disserte devant ses auditeurs sur les poétiques arcanes de la mythologie grœque. La fréquentation des

Pères pouvait-elle être aussi redoutable? Nous pensons qu'elle pouvait Têtre bien davantage. La doctrine des Pères offre sur les points môme les plus importants de manifestes contradictions. Pour ne pas se laisser entraîner vers ce qu'on appelle Terreur, en lisant saint Clément, Origène, saint Augustin, il ne suffit pas d'avoir une sincère piété ; il faut encore avoir acquis l'expérience qui distingue, admet, rejette, ou, sans rejeter, sans faire cette injure à une sainte mémoire, sait entendre les choses comme il semble utile qu'elles soient entendues. La plupart des hérésies ont quelque Père pour auteur. Mais, pour nos docteurs du x® siècle, la séparation est complète entre la théologie chrétienne et la philosophie profane. Un seul a osé les confondre. C'est Jean Scot Érigène. Or, plusieurs siècles s'écouleront avant que les plus zélés tuteurs de l'orthodoxie arrivent eux-mêmes à le comprendre. Au x® siècle, la logique d'Aristote, car on ne connaît encore ni sa philosophie naturelle, ni sa métaphysique, est une étude presque sans péril. Odon avait donc été saisi d'une vaine terreur,. quand il avait pris Virgile pour un serpent. Mais alors il était bien jeune. L'âge a formé son jugement ; et maintenant il sait discerner où commencent, où finissent les divers domaines de la science. A la philosophie profane il demandera quelle est la nature des choses subalternes;

snr les choses supérieures, sur les choses divines, il interrogera Dieu lui-môme, ou ses envoyés, ses prophètes. Il peut désormais, éclairé par les leçons de Rémi, revenir à Virgile, puisque Aristote lui-même est incapable de troubler sa foi.

Ses études achevées, Odon s'éloigne de Paris. C'est une ville déjà bruyante, qui n'offre pas d'assez tranquilles retraites pour la méditation. Odon retourne à Saint-Martin. Les cloîtres de Saint-Martin sont eux-mêmes trop fréquentés. Après une suite d'années consacrées à lire des livres, à entendre des maîtres, Odon veut enfin être seul, penser et prier. Ne distinguons pas. Chez les mystiques sincères, la prière et la pensée sont une même chose. Odon partage entre les pauvres ce qu'il possède, et se retire, assez loin de l'abbaye, dans une étroite cellule dont il défend l'accès à tout visiteur importun. Son lit est une natte de jonc, sur laquelle il s'étend Jout habillé lorsqu'il a besoin de sommeil. Pour sa nourriture de chaque jour il se contente d'une demi-livre de pain, et de quelques fèves : contre le naturel des Francs, extra naturam Francorum, ainsi s'exprimo l'Italien Jean, il boit à peine. La nuit, il se rend au tombeau de saint Martin, à deux milles environ de sa cellule, emportant avec lui ses tablettes. Cette excessive frugalité, cette solitude absolue, ne seraient pas saines

pour tous les corps, pour toutes les âmes. Mais la native vigueur du jeune anachorète se plaît à braver les plus rudes épreuves, et les surmonte. Il possède, d'ailleurs," dans son réduit, une riche bibliothèque: cent volumes, dit-on ; grande richesse, en efifet, pour ce temps ! et, séparé des vivants, il peut à toute heure du jour s'entretenir avec d'illustres morts, saint Augustin, saint Jérôme, saint Grégoire, ses auteurs préférés.

Combien de mois dura la retraite d'Odon ? On ne le dit pas ; mais les faits que l'on rapporte prouvent que les chanoines de Saint-Martin réussirent à le ramener près d'eux. L'auteur du Gesta Cànsulum Andegavensium assurre qu'Odon remplit à Saint-Martin les fonctions d'écolâtre *. Nous ne tenons pas ce témoin pour authentique. Suivant le Chronicon Turonense Magnum^ suivant Sigebert et d'autres annalistes, les chanoines de Saint-Martin le nommèrent simplement grand-chantre de leur église : ce que paraît confirmer l'épithète de musicuSf si souvent employée pour distinguer Odon de tous ses homonymes. C'est à Paris, sous la discipline de Rémi, qu'il avait appris la musique. Dans sa glose sur Martianus Capella, Rémi traite de cet art en homme expérimenté.

*■ Chroniques (V Anjou, publiées par MM. Salmon et Marchegtj.

On ne pouvait remplir k Tabbaye de Saint-Martin aucune charge claustrale sans être chanoine. Odon s'était donc fait admettre au nombre des clercs honorés de ce. titre. Mais il ne tarda pas beaucoup à le rejeter pour devenir moine.

C'est bien k tort que Ton se représente ces pieux doc- * teurs du moyen âge comme des gens tranquiUes.indolents, acceptant la vie comme elle leur est offerte» et résignés à tracer chaque jour le même sillon. Ils sont, au contraire, actifs, ardents, ne sachant rester en place, et formant toujours de nouveaux desseins. Dans Tordre religieux comme dans Tordre civil, Tindividu peut tout ce qu'il ose, et il ose beaucoup : comme il sent k peine Tétreinte du lien social, il n'a pas besoin, pour s'en dégager, d'un grand effort

Ayant donc résolu de changer de robe, Odon se rend aux confins de la Bourgogne, dans l'étroite vallée de Baume, où Tabbé de Cluni, Bernon, avec le consentement du roi Raoul, venait de rétablir la vie religieuse, sous la règle de saint Benoit.

Le diplôme de Raoul qui confère à Bernon la celle d^ . Baume est de Tannée 9i)4f et la restauration de cet anti/({U6 monastère était depuis quelque temps achevée, lorsque Odon y arriva. Nous.^urrions donc, par oonjecture, pla*

cér cet événement à Tannée 909. Mais ici toute conjecture est superflue. En effet, le moine Jean confirme cette date même, en disant qu'Odon venait d'atteindre sa trentième année, lorsque Bemon l'accueillit. Cet accueil fut d'autant plus honorable pour Odon, que les moines, rivaux des chanoines, devaient s'applaudir de son éclatante conversion, et que d'ailleurs il entrait à Baume avec un opulent ' bagage, ses cent volumes, trésor bien digne d'envie.

Bernon s'empressa de le, préposer à la direction de l'école claustrale.Quelque temps après il lui fit conférer les ordres par Turpion, évêque de Limoges. Odon les refusait par modestie ou par goût pour l'indépendance, mais on ne tint pas compte de son refus. Voilà donc Odon moine et prêtre, assujetti, par conséquent, à des devoirs qui lui imposent la vie sédentaire. Il habite le cloître de Baume, y partage son temps entre l'élude, la prière et l'observation des minutieuses pratiques de la règle bénédictine. Sur cette époque de sa vie les anciens biographes se taisent, ou nous racontent des détails qui nous sont indifférents. M^s en l'année 926, Bernon» averti de sa fia prochaine, le désigne aux'suffrages des moines de Clun; comme son plus digne héritier.

Ne suivons plus le moine Jean, mais le cartulaire au* thentique de la célèbre abbaye. Odon, second abbé dé

Cluny, devient un grand réformateur. De nombreux diplômes nous parlent de son administration vigilante, éclairée. Que des moines ou des seigneurs laïques osent enfreindre ses ordonnances , ou porter la main sur les biens de sa maison, il s'arme de son droit, poursuit, atteint, frappe ses ennemis. Sous le gouvernement du sage et savant Odon, l'école de Cluny, devenue la plus célèbre des Gaules, envoie partout des moines, des régents, des abbés. Il existait entre les monastères bénédictins des dissidences sur les prescriptions de leur règle commune. Odon donnant à Cluny de nouveaux statuts, jette ainsi les fondements de cette rigide observance, qui fut pratiquée bientôt après, non-seulement dans les Gaules, mais encore en Espagne, en Italie, à Rome même, en diverses abbayes de fondation ancienne ou récente, dont Cluny devint et le séminaire et la métropole. Bientôt il n'est plus permis à Tabbé de Cluny de rester au milieu de ses moines. Des évoques le mandent avec instance, imposant à son in- ^ fatigable zèle la restauration de monastères où s'est intro- • duit le désordre. Les papes l'appellent en Italie, réclamant 8a médiation dans leurs débats avec les rois. Les rois euxmêmes lui conflent le règlement de leurs propres affaires, n n'y a pas, dans toute la chrétienté, un nom plus vénéré que la sien ; il n'y a pas une autorité plus considérable

que la sienne dans les conseils de l'Église et des princes. Durant un de ses voyages en Italie, il fut atteint à Rome môme d'une maladie qu'il jugea mortelle. Demandant alors au Seigneur, comme faveur dernière, la permission de visiter encore une fois le tombeau de Saint-Martin, il se fit transporter à Tours, où il fut reçu dans Fabbaye de Saint-Julien. C'est là qu'îl mourut le 18 novembre. Tan huitième de l'empereur Othon et le septième du roi Louis, suivant le Chronicon Turonense Magnum ; c'est-à-dire l'an de Jésus-Christ 943. On nous a transmis des détails touchants sur les derniers moments de cette noble vie. Odon est sur le point de mourir. Auprès de son chevet funèbre se tient pleurant un des plus célèbres pontifes de l'église de Tours, Théotolon. « Écarte ces lannes, lui dit » le saint homme ; sans aucun doute une place est destinée » dans les célestes demeures, après le décès de la chair, à » ceux qui, dans ce pèlerinage plein de labeurs et de » misères, se sont montrés les fidèles serviteurs du Christ:

Mors mihi quando datur, requies non pœna paratur K »

En effet, pour de tels hommes, il n'y a de repos que dans la mort. La tradition a mis Odon au nombre des

* Chronigueê de Touraine, p. 226.

saints. Qui oserait la contredire? De môme qu'elle a un culte pour tous les dieux, la philosophie a des hommages pour ces héroïques confesseurs de toutes les religions, canonisés dans tous les âges par la reconnaissance populaire.

Nous parlerons maintenant des ouvrages authentiques de saint Odon, et de ceux qui lui ont été faussement attri-

Odon avait écrit dans sa Jeunesse un Commentaire sur le livre des ÏRois. Il nous l'apprend lui-môme, comme l'ont remarqué les auteurs de VHistoire Littéraire, dans un autre de ses ouvrages. Mais aucun des anciens bibliographes n'a mentionné ce Commentaire, et, s'il n'est pas perdu, il git sans nom dans quelque recoin inexploré de nos bibliothèques.

Deux ans après, tandis qu'Odon résidait encore près des chanoines de Tours, ceux-ci le prièrent de composer pour leur, usage un abrégé des Morales de saint Grégoire sur Job. n refusa d'abord : mais durant une de ses courses nocturnes au tombeau de saint Martin, il s'endormit, et, dans un songe, il vit saint Grégoire lui-môme qui lui comnmndait de remplir le vœu des chanoines. Ce qu'il fit. Dom Martin Marrier n'avait encore découvert aucun manuscrit de cet abrégé des Morales , lorsqu'il réunissait, dans

le Bibliotheca Gluniacensis, les œuvres* éparses de saint OJon. Il Fa publié séparément, quelques années plus tard, en 1617. Ensuite, on Ta introduit dans le tome XVII de la Bibliothèque des Pères, édition de Lyon. Cet abrégé ne contient que des phrases empruntées à l'original. Aussi l'auteur lui a-t-il donné lui-môme le titre modeste d'Excerptio. C'est, en effet, ainsi qu'il est intitulé dans le volume 2455 de Tancien fonds du Roi, manuscrit du XII* siècle : Excerptio S. Oddonis, Chmiacensis ahbatisj inMoralibus Job. Il est donc pour nous dépouvu d'intérêt, puisqu'il ne nous offre l'occasion d'apprécier ni l'expérience acquise par Odon à l'école de Rémi, ni le tempérament de son génie, ûi même son style.

Nous commençons à le connaître dans ses Antiennes et ses Hymnes. Parlons d'abord des Antiennes. Dom Marrier en a publié douze, en l'honneur de saint Martin, qui ont été reproduites dans la Bibliothèque des Pères. Elles ont été célèbres. Suivant Nalgod et Udalric, écrivains du XII® siècle, on les chantait encore de leur temps dans presque toutes les églises. Cependant, les auteurs de V Histoire Littéraire « n'y découvrent rien, disent-ils, qui puisse » justifier le cas qu'on en a fait. » C'est un jiigement qui nous causerait une grande surprise, si les auteurs de Y Histoire Littéraire, trop imbus des préjugés critiques

ODON DE CLUNT 403

du xyni* siècle, n'avaient pas rendu beaucoup d'autres arrêts du même genre, que notre siècle n'a pas confirmés. Voici donc ces Antiennes :

«Saint Martin, sachant longtemps à l'avance l'heure

> de son trépas, rassembla ses disciples et leur annonça

> que sa fin était proche.

> Voilà que tout à coup les forces de son corps com-

> mencèrent à l'abandonner. Alors on entendit les pleurs,

> les sanglots des disciples, qui, tous, priant et gémis-

> sant, disaient : — «Pasteur, n'abandonne pas tes brebis.

> Nous savons, ô Père, que tu es impatient de monter

> auprès du Christ. Mais puisque ta récompense là-haut

> est assurée. Père, prends en pitié tes enfants, et ne les

> délaisse pas encore. t>

— « Seigneur, bien que j'aie jusqu'à œ jour assez com-

> battu, je servirai sous ton drapeau tant que tu Tordon-

> neras : mais si tu veux épargner ma vieillesse, tu me » rendras heureux en veillant toi-même sur ces enfants

> pour lesquels je crains. »

» Et il contraignait ses membres affaissés par la fièvre

> à faire le service de son âme, et, étendu sur la cou- » verture de son lit, ce noble cilice, ne daignant plus

> même regarder la terre, il soupirait de tout son être » après le ciel.

I&i S/NGULÂRITÉS HISTORIQUES

— « Laissez-moi, disait-il, voir le ciel, afin que mon » esprit s'élève vers le Seigneur. L'enneini ne trou- » vera rien en moi, mais je serai reçu dans le sein

> d'Abraham.»

T> Or, au milieu de la nuit consacrée au Seigneur, il » quitta la terre. Les habitants du ciel vinrent à sa ren- » contre. Des voix furent entendues dans les hauteurs de » l'espace; et, plus transparent que le verre, plus blanc » que le lait, le saint homme parut bien, même sous f son enveloppe charnelle, la perle des ministres rfu Sei-

> gneur.

» Ceux qui étaient présents furent témoins de sa » glorieuse admission dans la phalange des glorifiés ; car » sa chair, qui avait toujours été couverte de cendre, » resplendit tellement qu'au sein môme de la mort elle » offrait le spectacle d'une éclatante résurrection.-

» Présente est la foule des moines et des vierges. Ceux- » là le pleurent même dans sa gloire. Ils comprendraient » qu'il sertit plus opportun de se îéjouir, si leur vive » douleur écoutait la raison.

» Qu'on ne dise pas que ce sont là des funérailles : » non, c'est un triompbe ; car, môme après son trépas,

> le pasteur menait encore la troupe de ses disciples, qui, » sous sa conduite, avaient vaincu le monde ; et, suivant

ODON DE GLUNY 455

» son corps jusqu'à la tombe, ils chantaient en plairant :

» — Martin, astre aux puissants rayons, illumine les

» autres constellations de Téclat de ses vertus. On Ta vu,

> sur cette terre, accomplir seul les œuvres diverses de

> plusieurs : aussi, du consentement de tous les saints,

> va-t-il se mêler à la légion des apôtres et des prophètes. » vraiment bienheureux ! vraiment ineffable modèle

» de piété, de miséricorde, de charité ! Ainsi que, sorti » des entrailles mêmes de ces vertus, tu as toujours vécu ^ tout entier dans le Seigneur, sois-nous ainsi toujours » présent, jusqu'à la fin des siècles ! »

Telles sont les douze Antiennes sur saint Martin qui n'ont pas été jugées dignes d'estime par les auteurs de l'Histoire Littéraire. Comme il s'agit ici d'une œuvre poétique, et qu'on est toujours indulgent, en poésie, même pour les plus étranges caprices du goût, nous ne dissimulerons pas que nous trouvons dans ces Antiennes de Tinvenlion, le genre de lyrisme propre au sujet, de nobles et touchantes images, et qu'elles nous paraissent, en un mot, supérieures à la plupart des poëmes du môme genre que nous devons aux modernes.

Les Hymnes d'Odon n'ont pas toutes été conservées. Suivant le moine Jean, il en avait composé trois sur saint Martin, et nous n'en possédons que deux, qui ont été pu-

bliées foDe dans la Bibliothèqw de Cluny^ l'autre dans les Annales àe Mabillon, t. m, append., p. 712. Nous trouTODS encore dans la Bibliothèque de Cluny une hymne d'Odon sur Marie Madeleine et des vers sur TEucbaristie. Les vers d'Odon sont des vers du x* siècle, où toutes les règles sont violées, même celles de la quantité. Les Hymnes sont des proses rimées, habilement accommodées, nous n'en doutons pas, aux exigences de la musique, mais, d'ailleurs beaucoup moins dignes de remarque, à notre sens, que les Antiennes. L'esprit d'Odon semble n'être plus inventif, dès qu'il est gêné par quelque contrainte.

Les Antiennes, les Hymnes, autrefois notées, de Saint Odon, et notées par lui-même, nous amènent à parler d'un Dialogue sur la Musique qu'on a coutume de lui attribuer. Montfaucon et Sainte-Palaye déclarent l'avoir retrouvé transcrit sur d'anciens vélins dans plusieurs bibliothèques d'Italie. Sur ces témoignages les auteurs de VHistoire Littéraire de la France a£Srment à leur tour qu'Odon de Cluny a composa un Dialogue sur la musique, que ce Dialogue n'a pas encore été mis en pleine lumière par la presse, mais qu'il en existe des exemplaires écrits à la main. C'est une a£Srmation que nous avons contrdlée. En effet, le Dialogue signalé par Montfaucon, par Sainte-Palaye, nous a été conservé. Il

D'est même plas inédit : la presse en a multiplié les exemplaires. Mais convient-il de Tattribuer à Odon de Cluny? Comme nous espérons le démontrer, cette attribution est chimérique.

Voici deux manuscrits conformes à ceux qui nous sont indiqués par Sainte-Palaye et par Montfaucon. Le premier, dans le volume du Roi, qui présente le n<* 7369, est un manuscrit du xvi® siècle, dont tel est le titre : « Incipit liber Enchiridion, gui fuit compositusa domno Odone, abbate, qui fuit peritus in musica, Alii dicunt Dialogorum librum^ eo quod inter Discipulum et Magistrum fuit compositus, et Discipulus quidem Magistrum interrogat. » Ce titre semble, il est vrai, mettre Touvrage au compte de notre Odon. On le désirerait toutefois plus court et plus clair. 11 n'y a peut-être pas un monastère qui n*ait eu, durant le moyen âge, un ou deux Odon pour abbés. Ce nom était alors autant usité que, de nos jours, il Fest peu. Quand donc Fabricius place sans diflSc\A\é Y Enchiridion parmi les œuvres d'Odon, abbé de Morimond , docte écrivain du xii** siècle , il se trompe peut-être. Cependant le titre que nous venons de citer intégralement ne le contredit pas. Venons à notre second manuscrit. Il appartient aussi au fonds du Roi, sous le n"7241 ; mais il est plus complet et beaucoup plus an-

cien que le premier, puisqu'on peut Tattribuer au xii* siècle. Le litre porte : « Incipit liber, qui et Dialogus di-citur, a domno Odone compositus succincte, decenter atque honeste, ad utilitatem legentium collectus, > -C'est d'après ce manuscrit que Martin Gerbert a publié l'ouvrage dans son recueil intitulé : Scripiores Ecclesiastici de Musica, tome I, page 251 . Mais, qu'on le remarque, ''plus prudent que les auteurs de YHistoire Littéraire, l'éditeur allemand ne nous donne pas cet ouvrage comme ayant été composé par Odon, abbé de Cluny. Il ne s'agit ici pour lui que d'un certain Odon, un simple moine. Le titre du manuscrit publié parles soins de Gerbert élargit beaucoup, il est vrai, la base des conjectures, le domnus Odo de ce titre pouvant désigner indifféremment un moine, un chanoine, un abbé, Gerbert croit même démontrer par une preuve très-forte que l'auteur du Dialogue sur la Musique était un régulier subalterne. A la suite du titre vient, en effet, une prfelace en forme de discours, où l'éditeur remarque que l'auteur parle en ces termes à ses très-chers frères : De vestris precibus confidens et communis patris prmcepia suscipiens, hoc opus intermittere nec volo, nec valeo. Or, selon Gerbert, le père commun d'une congrégation de frères est un abbé. Pour obéir aux ordres d'un abbé,

Tauteur du Dialogue n'était donc rien de plus qu'un moine. Cette conclusion semble rigoureuse. Cependant elle De Test pas. Un manuscrit fort ancien de la bibliothèque de Troyes, sous le n° 2142, nous présente le Dialogue avec ce titre où reparaît Vabbé Odon : Odonis abbatis Regulœ de Musica Arte. Et ce titre n'est pas, comme Ta pensé Gerbert, manifestement contredit par les termes allégués de la préface. Tout archimandrite cistercien, comme, par exemple, Odon de Morimond, avait pour pire l'abbé de Citeaux. Mais, en ce qui regarde Tabbé de Cluny, la critique de Gerbert est bien fondée, puisqu'il n'avait pas de supérieur. Ainsi, nous pouvons déjà tenir pour vraisemblable que le Dialogue sur la Musique n'a pas été composé par Odon de Cluny. On va maintenant voir cette vraisemblance confirmée par un autre passage de la môme préface. S'adressant toujours à ses très-chers frères, Odon leur rappelle qu'habitant au milieu d'eux, ^ohiscum posituSj il a formé dans leur monastère des enfants, des jeunes gens, à la pratique du chant; et il ajoute que ce monastère est sous l'invocation de la Vierge Marie : « Ad honorera Dei ac sanctissimm genitricis tjusMariœy in cujus venerabili cœnobio fiebant,...:^ Or, ni l'abbaye de Tours, ni celle de Baume, ni celle de Cluny, ni celles de Massai, de Fleury, tour à tour habitées.

gouvernées, ou, du moins, visitées par notre Odon, clerc séculier, moine ou abbé, n'avaient la Vierge Marie pour patronne. Quelques historiens prétendent, il est vrai, qu*il eut encore pour son gouvernement Tabbaye de Bourgdeols en Berri. Mais les auteurs du Gallia Chrisdana ne se rangent pas volontiers à leur avis, et préfèrent distinguer l'abbé de Bourgdeols de son homonyme et contemporain l'abbé de Cluni. Enfin le texte du Dialogue nous offre le passage suivant, dans une réponse du maître au disciple : « Smpe uniustocis dissimilitudo modum mutare compellit. Ut antiphona hmc beatum Pontiflcem, cum inpnncipio et in fine sectmdi modi est, propter illius tantum vocis elevationem, ubi dicit Martine, in primo tono a domino Odone curiosissime est emendata; itemque in antiphona Domine, qui operati sunt, > Or cet Odon désigné par l'auteur du Dialogue comme ayant modifié l'annotation tonique de l'antienne où se trouve l'invocation Martine, est justement notre abbé de Cluny, Nous l'apprenons' du moine Jean. Celui-ci nous raconte, en effet, que son vénérable maître, tous les soirs et tous les matins, chantait ces mots de la prose notée : Martine, o pie, quam pium est gaudium de te; Martine, etcœt. Si ioncle\Dialogue sur la Musique a été composé par l'abbé de Cluny, il s'est lui-même cité,

il s*est toué de sa maiD, ce qui est tout à fait contraire aux habitudes modestes des écrivains religieux du moyen âge. De tout ce qui précède il est certainement permis de conclure que les auteurs de VHisioire Littéraire ont mal à propos attribué VEnchiridion ou Dialogue sur la Musique, à saint Odon, abbé de Cluny.

Cependant il parait en même temps établi, tant par le témoignage de Tanonyme de Molk, écrivain du xii* siècle, que pa,r la citation que nous venons d'emprunter au texte de VEnchiridion^ qu'Odon, abbé de Cluny, surnommé de son temps le Musicien, a composé pour Tusage des écoles claustrales un traité quelconque sur la musique. Aussi Martin Gerbert a-t-il cru pouvoir publier sous son nom [Scriptores ecclesiastici^ 1. 1, p. 247), un opuscule de cette nature, d'après un manuscrit du mont Cassin, où il porte ce titre barbare : Tonora per ordinem^ cum suis differentiis , quos habemus honorifice emendatos et patefOfCtos a domno Oddone, religioso abbate, qui fuit peritus in arte musica. Voici, en effet, un passage du lonora, qui parait répondre à la citation même de VEnchiridion : Nullus putet quod omnes antiphonm in suo principio se conveniant cum initio psalmi : majorent autem partent antiphonarum in fine volu/nt sibi ijftcipère psalntunt ; sicut antiphona beatum Pontificem

quam mtilti faciunt de secundo tono ; sed fallv/nty cum sit de primo et de septima differentia. La conjecture de réditeur semble donc fondée. Nous possédons un opuscule d'Odon de Cluny sur la musique; mais ce court traité n'est pas le célèbre Dialogue que les bibliographes ont coutume d'inscrire au catalogue de ses œuvres.

C'était un choix à faire entre deux ouvrages revêtus du même nom. Une difficulté semblable nous est donnëe à résoudre à l'occasion de la Vie de saint Gérauldy comte d'Aurillac. Nous avons, en effet, deux vies du même saint, l'une et Tautre sous le nom du même auteur.

L'annaliste Adhémar parle ainsi de Turpion, évêque de Limoges : « Turpio Odonem, abbatem Cluniacensis cœnobii, summe excoluit; qui Odo reverendis^ simus, Turpione rogiiante, Yitam S. Geraldi edidit. » Une chronique d'Aurillac, citée par les Bolîandistes , rapporte le même fait avec des détails encore plus précis : « OddOy Mnerabilis abbas tertius Auriliaeensis et duniacensis, rogatus a Turpione^ Lemotncensi episeopo, et abAymone, Tutelensi abbate, descripsit vitam B, Geraldi. » En effet, la Bibliothèque de Cluny nous offre une ample vie de Saint Gérauld en quatre livres; avec des préfaces, dans lesquelles nous lisons les noms de Turpion, évêque de Limoges, ainsi que d'Ayipon, abbé de Tulle,

oboN DE CLUNY 463

auxquels Odon, abbé de Cluny, dédie l'ouvrage entrepris à leur prière. La même Vie se trouve* sous le nom de saint Odon dans le Vecueil de Surius. Les derniers continuateurs de BoUandus viennent de l'imprimer à leur tour, à la date du \3 octobre. EnOn, le môme ouvrage, ainsi que nous rapprennent les auteurs de VHistoire Littéraire^ a été deux fois traduit en français, comme présentant plus d'intérêt que tant d'autres vulgaires légendes.

Il est en effet intéressant, puisqu'on y trouve 4es récits historiques sur les troubles de l'Aquitaine, au ix« siècle, et de curieux détails sur les mœurs des seigneurs, de leurs serfs, et sur leurs mutuels rapports. Mais ces détails, ces récits ne sont plus dignes de foi, si l'auteur du livre n'est pas Odon de Cluny. Voilà le problème. Voici maintcfiîi|l nos objections contre l'authenticité de l'ouvrage. Nous ne connaissons de cet oitvrage qu'un exemplaire manuscrit, conforme à l'édition donnée par dom Marrier. Ce manuscrit, qui porte le n<* 653 dans le fonds de Saint-Victor, est du XV® siècle. Il est donc dépourvu de toute autorité. D'autre part, les manuscrits 5301 et 3783* de l'ancien fonds du Roi, volumes du x® siècle, nous offrent sous le nom d'Odon une vie de saint Gérauld beaucoup moins considérable, que nous retrouvons, en outre, dans le n® 3809 (A) du même fonds, volume du xiv« siècle. Odon

a-t-il composé deux fois la même vie? A Tua et à Vautre ouvrage sont anDOxéei^ de verbeuses préfaces. Odon aurait d'autant moins manqué de rappeler son premier travail dans le second, qu'ils sont Tun et l'autre adressés aux mômes personnages, Aymon et Turpion. Cependant, l'un de ces ouvrages est évidemment copié sur l'autre. Dans le plus considérable se retrouve, presque sans changements, le texte entier du plus court ; mais dans celui-ci manquei^t des chapitres, des narrations étendues, que nous lisons dans celui-là. Il s'agit donc de savoir si la Vie de saint Gérauld, publiée paj* Marrier, est l'écrit original de saint Odon, abrégé dans les manuscrits du Roi que nous avons désignés, ou si ces manuscrits nous présidaient l'ouvrage authentique, amplifié dans le manuscrit de Saint-Victor et dans l'édition de Marrier, Remarquons d'abord quel'abréviateur, ou l'amplificateur, est un faussaire. En effet, les deux ouvrages commencent par deux épîtres dédicatoires absolument différentes. Voici quelques phrases de celle que nous offrent les manuscrits du Roi:

' « ReverendopaîrietdomnoAimoniabbfltit conserous > frnlrum et minimus abbâtum Oddo^ perpetuam salu- » tem in Domino. Rôgaveras^ pater, v/na cum domno » Turpione, episcopo, necnon et aliis non paucis nobi-

OUON DE CLUNY \6l

» libus virisj ut de vita vel miraculis domni Geraldi

> aliquid scriberem. Quod ego quidem primo distulif

> pariim quia res propter suam novitatem mihi incerta » videbatur^ partim, fateor, quia timebam et adhuc ti-

> meo ne forte ista relatio per me convenienter édita

> nonfuisset.... »

L'auteur de cette épîlre déclare donc en des termes très-précis que saint Gérauld vient de mourir, et que personne n'a pris soin encore d'écrire sa vie. Or le manuscrit auquel nous empruntons ces lignes étant de l'âge même de l'abbé de Cluny, suppose-t-on quelqu'un assez audacieux pour avoir fabriqué cette compilation, ornée d'une dédicace frauduleuse, sous les yeux mômes de saint Odon, ou de ses nombreux disciples? C'est une supposition impoisîble. Il n'y a donc pas eu d'abréviateur. C'est l'amplificateur qui est le faussaire. Il importait de vérifler ce point de critique. En effet, des longs^récits que nous trouvons dans le premier livre de la Vie de saint Gérauld publiée par Marrier il n'y a pas une phrase, pas un mot, dans la vie du môme saint écrite par Odon lui-même. On ne saurait donc les introduire avec confiance dans une histoire de l'Aquitaine, les faits auxquels ils se rapportent n'étant pas attestés par un témoin digne de foi.

Un dernier mot sur cette Vie de saint Gérauld. Avant

la fondation de révôché de Saint-Flour, fondation qui eut lieu dans les premières années du xiv** siècle, la ville d'Aurillac, patrie du comte Gérauld, était du diocèse de Cahors. Or les deux narrateurs, parlant d'un voyage que Gérauld fit en Italie, disent qu'avant de Tentreprendre, il appela dans son manoir un saint évoque nommé Gausbert. Ce que les auteurs du Gallia Chrisiiana rapportent à un prétendu Gausbert, évoque de Rhodez, disent-ils, vers Tan 900*. Mais cette attribution est une erreur. Il s'agit ici de Gausbçrt, évoque de Cabors. Ce qui nous fait découvrir une autre et non moins grave erreur du Gallia Chrisiiana, Changeant, en effet, la date assignée à l'épiscopat de Gausbert, évoque de Cahors, par les anciens fastes de cette église, les auteurs du Gallia Christiana Font fait élire en 990, et comme le cartulaire de Cahors leur fournissait un diplôme dont les souscriptions ne peuvent s'accorder avec cette date, ils ont, pour la maintenir, taxé d'altération ce monument vénérable*. Le témoignage d'Odon vient le justifier. Contemporain d'Adasius, archevêque de Bourges, et d'Agenulfe, évêque de Mende, comme le marque à propos le cartulaire de Cahors, Tévé-

i Gallia Christ.^ t.;i, coU 203.

3 Ibid., col. 1S5.

que Gausbert fut ordonné vers Tannée 890. Les auteurs du Gallia Christiana se sont trompés d*un siècle à son égard. Quant à Gausbert, évéque de Rhodez, c'est un prélat imaginaire. André Duchesne, dans ses notes sur la Vie amplifiée de saint Gérauld, Ta fait naître d'un malencontreux accouplement entre un passage de Touvrage authentique et un passage de l'ouvrage apocryphe. Mabillon Ta plus tard adopté. Enfin, Denys de Sainte-Marthe l'a sans méfiance introduit dans la série des évéques de Rhodez, dressée pour le Gallia Christiana. Il faut l'en retrancher.

Les faussaires jouent un rôle considérable dans l'histoire littéraire du moyen âgp. On l'a souvent remarqué. Ainsi Claude du Moulinet, sieur des Thuilleries, dans ses î^ydLB\jd& Dissertations sur la Mouvance de Bretagne \ a pa.rfaitement établi que le traité publié par dom Marrier sous le nom de saint Odon, et sous ce titre : De fleversione B. Martini a Burgundia Tractatus, est intégralement Touvrage d'un insigne imposteur. Si souvent cité dans les histoires de la Touraine, du Maine et de l'Anjou, ce traité contient de pures fables, que tous les témoignages de l'antiquité contredisent. Gomme il était

Utile aux chanoines de saint Martin d'intéresser la piété des fidèles aux infortunes posthumes de leur saint patron, un d'entre eux aura fabriqué toute cette légende, pour la répandre ensuite dans le public sous le nom vénéré de l'abbé de Cluny. Nous supposons que cette fourberie a été commise vers la fin du xii* siècle. Un copiste du xm® siède, auquel nousi devons le volume du Roi coté 5333, nous apprend, en effet, que de son temps on lisait déjà la pièce apocryphe à la table des chanoines, le jour où Ton célébrait la translation des reliques de saint Martin. Quant aux preuves du délit, elles sont si nombreuses, si décisives, et le sieur des Thuilleries lésa §i bien exposées, que nous renvoyons les curieux à son mémoire.

Avant dom Marrier, Surius et Margarin de la Bigne, Josse Glichtoue, chanoine de Chartres, avait, en 1511, publié le Tractatus de Reversione B. Martini, dans un de ses recueils intitulé : Collectio Opusculàrum. Le même recueil contient encore une Vie de saint Grégoire de Tours, que dom Ruinart a cru pouvoir reproduire sous le nom de notre abbé de Cluny. On la retrouve au tome II des Historiens des Gaules, p. 129, où elle précède VHistoria Francorum, et dans la traduction française de Grégoire de Tours, par M. H. Bordier, Cependant, il n'est pas certain qu'elle soit convenablement attribuée à saint Odon*

La plupart des manuscrits nous la présentent anonyme.

Un volume de saint Serge, désigné par Ruinart, porte, il est vrai, le nom de Tabbé Odon. Mais c'est simplement par conjecture que Ruinart assimile cet Odon et Vabbé de Cluny, et les auteurs de Y Histoire Littéraire seso.ntà notre avis, trop pressés de dire que l'opinion de leur confrère ne peut être en cela contredite. L'auteur, parlant des nations étrangères qui envoient des pèlerins au tombeau de saint Martin, ajoute qu'un si grand zèle condamne les voisins de ce tombeau, qui, comme lui, négligent de le visiter : « Quorum utîque studia nostram, qui » vicini sumus, inertiam jure vehementer redarguunt. » Ce terme vicini peut-il s'entendre d'un chanoine de saint Martin, ou môme d'un hôte de saint-Julien? Pour opposer une conjecture à une conjecture, nous croyons plus volontiers qu'il s'agit ici d'un autre Odon, abbé de quelque monastère de l'Anjou, du Maine, ou de la Touraine. C'est peut-être à dessein que dom Marrier n'a pas donné place à cet opuscule dans sa Bibliothèque de Clv/ny.

Nous avons eu occasion de remarquer qu'un des noms les plus communs au moyen âge est celui de notre illustre *bbé. Il ne faut donc pas s'étonner beaucoup des confusions que nous avons signalées et de celles que nous signalerons encore. Ainsi Bnronius attribue à notre doc-*

no. SINGULARITÉS HISTORIQUES

leur une vie de saint Maur, Miracula S. Mauri^ qui est d'Odon, abbé de Glanfeuil, comme Tattestent un grand nombre de manuscrits. De même Antoine de Yepez joint au catalogue d*Odon de Cluny une Exposition du Canon de la Messe, qui, suivant les manuscrits et les bons critiques, doit être restituée à Odon, évoque de Cambrai. De môme encore le catalogue des manuscrits latins qui appartenaient à l'ancien fonds du Roi inscrit au nom de Tabbé de Cluny un traité De Pœniteniia, contenu dans le numéro 2459, que réclame à bon droit Odon de Chichester dans le numéro 888 de Saint-Germain., Enfin, une plus grave erreur du même catalogue a été d'identifier notre Odon, deuxième abbé de Cluny , avec Odon de la Perrière, deuxième du même nom parmi les abbés de Cluny, et d'inscrire parmi les œuvres du premier, mort en 943, une chronique qui concerne le second, mort en \ 456. On a même été plus loin, puisque Ton a confondu les noms d*Odon et d*Adam, si peu d'analogie qu'ils aient ensemble. C'est ainsi qu*un opuscule intitulé : Quod S. Martinus par dicitur Apostolisy a été tour à tour imprimé parmi les œuvres d'Adam de Perseigne, par dom Marlène, et parmi les œuvres de notre Odon, par dom Marrier, dans Isl Bibliothèque de Clvr ny. Ces attributions manifestement fausses en expliquent d'autres dont la fausseté n'a pas le même degré d'évidence.

ODON DE CLU?JV 471

Mais il est temps de relourner aux ouvrages authentiques de notre saint docteur. Sigebert bous apprend qu'il excellait dans les hr)m(51ies: -k In homiliis scribendis etdecla- » maudis. -& Nous le croyons volontiers: le style d'Odon, a toujours, en effet, le ton parénétique. Cependant, on ne nous a transmis qu'un petit nombre de ses sermons. Il yen a quatre, nous disent les auteurs de V Histoire Littémite, dans la Bibliothèque de Climy. Mais les atlribu lions iehBibliotkèfii^e de Clumj sontconïestablcs. Le premier des sermons qu'elle nous offre, soils ce titre In cathedra S. Pelri, n'est pas de TabbÉ de Cluny, mais du pape saint Léon. On le trouve dans le recueil des Œuvres de saint Léon, publiées par Paschase Quesnel, page 52. Trois . phrases de Fédilion de Marrier ne se rencontrent pas, il est mi, dans l'édition de Quesnel : mais de ces trois phrases la plus longue appartient à une autre homélie de saint Léon : In Natali apostolorum Pétri et Pauli, Dans son Erotemata de malis at bonis libris, le jésuite Théophile Raynaud a signalé Terreur ici commise par Duchesne et Marrier *. Le ^^rmonlnveneratione S, Mariœ Magdalenœ^ qui vient à la suite, avait été publié pour la première fols par Jean Dubois dans la Bibliothèque de Fleuri, Il ne

* Partitio I, Erotem, x.

47â SmGULÂRITÉS HISTORIQUES

nous paraît pas beaucoup plus auîlienLique, Odoo écrit ordinairement avec moins d'emphnse; il est moins prodigue d'épilhètes fleuries; il ne cherche pas ainsi, dans les Écritures, des allégories onomasiiqaos, pour, en les expliquant, faire parade de savoir ou de subtilité. Ce sermon % serait mieux placé, à notre avis, parmi ceux d'Odon de Moriiïiond, d*Odon de Chaleauroux, ou d'Odon de Soissons, Il y a plusdegoûtet devérilable éloquence dans le sermon De S. Benedictù abbait. On y sent un esprit ferme, qu'inspire un noble êntii&usiasme pour la vie monastique. Voici d'ailleurs un trait remarquable dans ce discours. Pour être moine, Odon n'est pas iiumble. Que de légions sous la discipline de saint Benoît! Quel roi, quel empereur commande à des sujets dispersés sur de plus vastes territoires 1 Uabbé de Cluny, qui gouverne quelques-unes de ces provinces, nous montre, en faisant le recensement de forces de son ordres qu'il sait ce qu'il est et ce qu'il peut. Sur le quatrième sermon publié par dom Marrier nous avons à présenter une remarque historique. II a pour litre : De Combustione basilicœ B. Martini. L'église de Saint-Martin ayant été, dit-on, brûlée par les Normands en 903, puis restaurée et de nouveau consacrée en 920, nous avons, après tous les historiens tourangeaux, supposé que le discours d'Odon avait été prononcé le jour môme de

cette consécration nouvelle, sous Tépiscopat de Robert*. Ce qui est une erreur. D'abord Tincendie, dont parie le discours d*Odon, parait avoir été fortuit. Dans le récit de Févénement, qu'il considère comme providentiel, Odon n'aurait pas manqué de faire intervenir les farouches Normands, si ce désastre leur eût été imputable. Et non-seulement il ne les nomme pas, mais ce qu'il raconte des circonstances de rincendie, l'église brûlée seule, les maisons des chanoines qui Fentouraient préservées, les populations accourant de toutes parts pour contempler les ruines fumantes, et divers autres détails du même genre excluent toute idée de siège, d'invasion, de dévastation normande. Nous apprenons ensuite que le discours d*Odon fut composé longtempsaprèsrannée 920. Deux manuscrits anciens, les numéros 5326 et 5329 du Roi, nous offrent, en effet, ce discours avec le titre suivant : Sanctœ et egregim recordationis Odonis abbatis sermo, nuper orante domno Theotoloneo episcopo^ de Adusîione Beatissimi Martini Turonensis ecclesim editus. Or, si l'on ignore la date exacte de l'avènement de Théotolonsur le siège de Tours, on sait que Robert, son prédécesseur, ne mourut pas avant l'année 929. Enfin, un cinquième sermon de

. * GaUta Christ,, t. XIV, col. Û7.

saint Odon a été publié par dom Manène *. Ce sermon, prononcé le jour d'une des fêtes de saint Martin, se trouve dans plusieurs manuscrits d'une très-bonne date. Il n'est pas douteux qu'Odon en soit l'auteur. Cest tout ce que nous en pouvons dire, car il est dépourvu d'intérêt.

Le plus considérable des ouvrages de S. Odon est intitulé dans les manuscrits : Collationes, Occupationes, Tractatus deSacerdotiOj De Virtutibus Vitiisqueanimm^ De Perversitate pravorurn, De hujusvitee Qualitate, De Institutione Divina, De Coniemptu Mundi, Liber ad mdificationem sanctm Dei Ecclesim. Possevin lui donne même, après le moine Jean, ce titre encore plus énigmatique : In Hieremiam prophetàm libri III. Lorsqu'il était à l'abbaye de Baume, Odon alla, par les ordres de Bernon, passer quelque temps auprès de Turpion, évêque de Limoges. Comme il dissertait devant cet évoque sur les mœurs dissolues des laïques, des prêtres, et des moines, il cita la prophétie de Jérémie qui annonce ces désordres, et la commenta. Turpion approuva ce commentaire, et chargea le moine éloquent de le reproduire par écrit avec tous les développements convenables. C'est la matière des Colla^ lions. Les manuscrits de cet ouvrage sont nombreux,

* Anecdot.^ t. v, p. 617-620.

mais, en général, incomplets. Il a été imprimé dans la Bibliothèque de Cluny, Nous ne pouvons en louer Tordonnance, car nous ne la comprenons pas; mais nous y avons remarqué plus d'un récit curieux, plus d'une ap)strophe d'une singulière véhémence. Odon a-t-il calomnié %^& contemporains? On le suppose : on veut se persuader, nous ne savons dans quel intérêt, que le dérèglement des mœurs n'accompagne pas nécessairement la barbarie. Quoi * qu*il en soit, Odon se montre dans ses Collations d'une âpreté plus d'une fois choquante. Est-ce le langage d'un moine réformateur, ou celui d'une philosophe cynique ? On ne sait. Mais il y a certes de l'éloquence dans cette rusticité. Nous empruntons au second livre des Collations le passage suivant :

« Le dessein de Dieu a été d'imposer une limite natu- » relie à la beauté du corps : quant à la beauté de l'âme » il l'a faite libre, affranchie de toute contrainte. Que s'il » nous avait aussi permis de perfectionner au gré .de nos » désirs les charmes de notre corps, nous serions accablés » de soucis superflus, et, toute la durée de notre vie étant

> employée à la recherche d'un bien inutile, la culture de » notre âme serait nécessairement négligée. En effet, alors

> môme que nous n'avons le pouvoir de rien ajouter à nos avantages corporels, nous ne faisons pas autre chose

» que nous étudier à embellir de mille façons l'aspect do

> notre corps par des couleurs empruntées, par les arlij> fices delà coiffure, par des roulements d* yeux, par Téclal. » varié des habits et par divers autres procédés d'un égal » raffinement. Combien il nous conviendrait mieux do » donner tous nos soins au culte de notre âme! Toute celle » beauté du corps s'arrête à la peau. Si les hommes » voyaient ce qui est au-dessous de cette peau, comme, » dit-on, ces lynx de Thrace dont la vue pénètre les objets,

> ils éprouveraient un dégoût profond en regardant les » femmes. Qu'est-ce que leur beauté ? Un mélange dé » sang, d'humeur et de fiel. Mais cherche à voir ce qui se » cache au dedans des narines, au^dedans du gosier, au- » dedans du ventre ; tu ne trouveras que choses immondes. » Nous ne supportons pas*que le bout de nos doigts touche » quelque flegme, quelque ordure : et le sac même des » plus honteuses ordures par quelle contradiction nos bras » sont-ils avides de Tétreindre? Dieu, l'auteur de toutes les

> créatures, a placé l'homme au milieu d'elles dans un » rang très-élevé : cependant il a permis que, dans cette

> vie corruptible, il fût soumis à diverses épreuves qui » confondissent l'orgueil de la chair. Rien ne révolte les » sens de l'homme plus qu'un de ses propres cheveux sur t> son breuvage : les pucerons qui riaissentde la poussière

p sont loin de nous inspirer sur nous-mêmes, une horreur » égale à la vermine qu'engendre l'humeur de notre corp». » Es-tu curieux d'éprouver combien la beauté, quelle » qu'elle soit, de ton corps, vient moins de la chair que » de rame? Voici le cadavre d'un homme. Est-ce un objet •» qui charme ta vue? Ou plutôt n'inspire-t-il pas à qui le » contemple un invincible effroi? L'âme souverainement » belle .s'est éloignée, et avec elle a disparu toute la beauté » qu'elle prétait à la chair. »

Cette dureté de langage est le ton général des Collations. Cependant quelquefois le farouche censeur des mœurs, l'implacable ennemi de la chair, relève son sourcil chagrin sous l'inspiration de plus doux sentiments. L'idée de la miséricorde divine lui sourit, le console, et peu à peu le transporte. Il vient de maudire. U exhorte maintenant les plus grands pécheurs à ne passuivre les conseils du désespoir, leur promet l'oubli de leurs fautes, leur montre dans le ciel la récompense promise à une pénitence persévérante. Son discours est alors d'un autre style : il recherche l'ampleur, les mots sonores, se pare d'épithètes recherchées, et devient entraînant. Les Collations nous offrent ceci de remarquable, que c'est un livre écrit avec passion, pour satisfaire un besoin du cœur, et non pour . faire étalage d'esprit. C'est bienFouvrage d'un moine, qui

a fui le monde et le hait. Mais ce n'est pas le repos que cet exilé volontaire est venu chercher en la compagnie d'autres affligés comme lui : c'est une entière liberté de parole et d'action.

Les auteurs de Y Histoire Littéraire mentionnent encore plusieurs ouvrages de saint Odon, dont la presse n'a pas' pris soin démultiplier les exemplaires, et dont les copies manuscrites ont échappé à. toutes nos recherches. Notre regret est de ne pouvoir en parler. Si quelque heureuse découverte nous permet de compléter un jour cette notice, nous ne négligerons pas de le faire ! Parmi les rares écrivains du X® siècle, Odon est, après son maître Rémi, un de ceux qui doivent nous intéresser et nous intéressent le plus.

ANSELME LE PÉRIPATETIGIEN

Ducange avait rencontré, dans la bibliothèque de Jacques de Thou, un volume manuscrit, porté sous le titre suivant au catalogue de cette bibliothèque : Anselmi Péripatetici Rhetorimachia, n* 589. Ce titre, qui dès l'abord a si vivement provoqué notre curiosité, lui avait sans doute paru bizarre, et il Fa mentionné dans les annexes de son Glossaire. Nous retrouvons le môme titre dans la Bibliothèque de Fabricius, mais sans autre renseignement. On lit enfin dans le tome X de V Histoire Littéraire de la France, p. 1 89 : « Cet Anselme Péripatéticien serait-il le » môme qu'Anselme de Laon ? Si ce n'est pas le môme, il > nous est entièrement inconnu. » Pourquoi les collaborateurs de dom Rivet ont-ils négligé d'aller voir, parmi les manuscrits de Jacques de Thou, le volume désigné par le Glossaire de Ducange? Ils auraient aussitôt rejeté bien loin tout soupçon d'identité entfe Anselme le Péripatéticien €t Anselme de Laon, et peut-ôtre nous auraieut41$

épargné les ennuis d'une laborieuse enquête. Mais, puisque cette enquête n'est pas restée sans résultats, ne nous plaignons pas trop.

Le manuscrit inscrit sous le n** 589 dans la bibliothèque de Jacques deThou prit ensuite place dans la bibliothèque de Colbert, et on le compte aujourd'hui parmi les manuscrits de la Bibliothèque Impériale, où il porte le

n* 7761 de Tancien fonds latin* Il contient le Rheiorima-

' chia signalé par Ducange, une Lettre d'Anselme à son maître, Epistola Anselmi ad Drogonem magistrum^ et des fragments du Commentaire de Servius sur l'Enéide de Virgile. C'est un volume in-4°, sur vélin, bien écrit et bien conservé.

L'inspection de ce volume nous fait-elle connaître son âge? 11 parut être du xu« siècle aux rédacteurs du catalogue de 1744. Nous Festimons plus ancien. Mais il n'est pas nécessaire d'énoncer à ce propos une opinion conjecturale. L'âge du manuscrit, c'est peut-être l'âge d'un copiste, et, pour savoir quand vivait 'Anselme lePéripatéticien, nous avons un témoignage qui ne peut être récusé. Ce témoignage, c'est le sien.

En quel temps vivait l'auteur de Rhetorimaehia et de la Lettre à Drogon ? C'est la première question que nous avons à résoudre. Mais ici doit être discutée la supposi>-

ANSELME LE PÉRIPATÉTIGIBN 181*

tion des Bénédictins : ce docteur n'est-il pas Anselme de Laon? On sait à quelle époque la chaire de Técole de Laon était occupée par l'illustre théologien dontles auteurs de YHistoire Littéraire ont raconté la vie et jugé les œuvres. Anselme de Laon enseignait à Paris, et ensuite à Laon, de Tannée 1076 à Tannée 1117. C'est ce que Ton justifie par des textes dégagés de toute équivoque. Anselme de Laon et Anselme le Péripatéticien peuyent donc, si Ton s'en rapporte à la date supposée du manuscrit, avar vécu vers le même temps. Mais, pour avoir vécu vers le même temps, ils ne doivent pas être confondus; ils doivent être au contraire scrupuleusement distingués Tun de Tautre, puisqu'ils n'ont pas eu la même patrie. Le manuscrit de la Bibliothèque Impériale va nous l'apprendre. Uopuscule qui a pour titre Rhetorimaehia commence par une lettre qui lui sert de préface, et cette préface se poursuit jusqu'au verso du feuillet 3 : or, où elle finit, on lit ces mots : <LAnselmiPertpateiici,sanctmMediolanenr sis ecclesim filiif Rhetorimachim liber primus incipit, » ^ Anselme le Péripatéticien était donc originaire de Milan, ou, du moins, de la province ecclésiastique dont cette ville est la métropole. Ainsi tout soupçon d'identité entre Anselme de Laon et Anselme le Péripatéticien disparaît devant la formule d'un incipit.

J$2 SIlfGDLAftlTis HISTOftlQUES

Hais ce renseignement précis, et, comme il semble, aathentique, nous jette en d'antres, embarras. Les Bénédictins déclarent que si Ton ne consent pas à porter le Rhetorimachia au catalogue des œuvres d*Anselme de Laon, ils ne savent plus en désigner l'auteur, tout autre philosophe du même temps et du même nom leur étant inconnu. Pour notre part, nous en connaissons trop. Sans rappeler ici les différents docteurs du nom d'Anselme auxquels la date hypothétique ou réelle du manuscrit permettrait d'attribuer le Rheiorimackia^ nous nous conten* terons d'indiquer plusieurs Milanais. Le premier qui se présente à nous est Ansdme de Badaggi, illustre théologien, aqppelé d'abord à l'évêché de Lucques par la renommée de ses vertus et de sa doctrine, puis au siège suprême des églises latines, qu'il occupa, dès l'année 4061 y sous le nom d'Alexandre n. Nous pouvons ncmimer ensuite Anselme de Rbo, en latin de Rhaude^ archevêque de Milan en 1084; Anselme Valvassore, qui fut revêtu de la même dignité en 1 096 ; Anselme de Man* dello; enfin, Anselme de Pusterla, un des condisciples de Landulphe le Jeune à l'école d'Anselme de Laon, qui devint aussi dans la suite archevêque de Milan; et cette liste serait encore plus étendue, si nous prenions la peine de rechercher dans les annales de la même église

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