GUILLAUME DE CONCHES
La petite ville de Conches, en Normandie, non loin d'Évreux, fière à bon droit de ses riches pâturages, voyait naître, en Tannée 1080, notre Guillaume. On peut douter de Tannée, mais non du lieu:
EJoB prseclaret nAtii Nturmaimia,
dit Tauteur de son épitapbe, Philippe, abbé de> Bonne- Espérance. Parlant de lui-môme avec plus de modestie, Guillaume confirme ce témoignage : « Pourquoi, dit-il, > ai-je reçu en partage un esprit si obtus, une mémoire » si peu fidèle, une élocution si fautive? C'est bien, sans » doute, parce que je suis né sous le ciel épais de la Nor- » mandie, la patrie des béliers. » Enfin plusieurs de ses contemporains, Jean de Salisbury, Vincent de Beauvais, tous les anciens bibliographes, tous les manuscrits qui portent son nom, s'accordent à rappeler Guillaume de Conches. La date de sa naissance est moins certaine. Ce-
pendant nous avons des preuves à fournir contre toute conjecture qui s'écarterait beaucoup de Tannée 1080. C'est assez dire que Possevin et Luc Wadding ont commis une impardonnable étourderie, en s'efforçant de Tagréger au docte troupeau de saint François. Saint François n'était pas né, quand, depuis longtemps déjà, Guillaume était mort. Il mourut, en effet, vers 1154.
On a lieu de supposer que Guillaume acheva ses études à Paris. Il est du moins certain qu'après avoir quitté les bancs des auditeurs pour occuper la chaire du maître, il enseigna dans cette ville. Jean de Salisbury, qui fut un de ses élèves, nous l'atteste ^ Casimir Oudin, si fécond en assertions hasardées, et, après lui, les auteurs de YMistoire Littéraire, veulent qu'il ait aussi compté parmi ses disciples Henri II, roi d'Angleterre, et M. Charma croit pouvoir accepter cette tradition '. Cependant elle est contestable. Guillaume se donne pour interlocuteur, dans son Dragmaticon Philosophim, un illustre personnage, qu'il appelle duc de Normandie et comte d*Ânjou. Oudin suppose donc que ce duc de Normandie est Henri II, et que notre docteur le traite avec cette familiarité comme un
1 Metalogictts, lib. i, c. 2A, etlib. ii, c. 10. s Guillaume de Conches, notice; 1857, in-8o.
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ancien écolier. Hais, dans la préface du même ouvrage, Guillaume parle des enfants de ce duc et les représente comme ayant achevé leurs études. Or, Henri II n'épousa pas Éléonore d'Aquitaine avant Tannée 1152. D'où il faut conclure que ses fils avaient à peine quitté le berceau quand Guillaume s'en allait reposer dans la tombe. C'est ce qu'a déjà remarqué le docte président Bouhier, ainsi que nous l'apprend une note de sa main sur un manuscrit de la bibliothèque de Troyes*. Le Dragmaticon est à l'adresse de Geoffroi le Bel, père de Henri IL Rien d'ailleurs ne nous autorise à supposer que ce Geoffroi ait passé quelques années de sa jeunesse sous la discipline de Guillaume. Toute cette histoire d'un duc d'Anjou venant à Paris étudier la grammaire, ou la philosophie, est de l'invention de Casimir Oudin, et nous pouvons la déclarer suspecte sans nuire à la juste renommée de notre philosophe. « Consulta me ad grammaticum de Conchis transtuli, ipsumque triennio docentem audivi:» ainsi s'exprime Jean de Salisbury, et rien ne saurait nous donner à l'avancé une plus haute opinion de Guillaume. Il n'aurait pas été choisi comme maître par cet ingénieux sceptique, si prompt à tout dédaigner, à tout railler, et il
^Gatalog. des MMS. des biblioth. des Départ., t. n, p. 558.
ne Taurait pas retenu trois ans dans son école» s'il n'ayait eu qu'un mérite vulgaire. « Nec me unquam pcmitebit temporis ejus, » ajoute Jean de Salisbury ; et cependant, qu'on le remarque, Thomme de goût qui rend un tel hommage au savoir, au talent de Guillaume, avait eu déjà pour maîtres Abélard, Albéric, Robert de Melun, les plus fameux docteurs et de Paris et de Bologne.
Quel était renseignement de Guillaume? C'est ce que doivent nous apprendre ses livres, s'il en a laissé. Cette dernière question est donc celle qu'il importe de résoudre la première. La plupart des bibliographes reconnaissent, il est vrai, qu'il nous reste de Guillaume quelques écrits ; mais ils en dressent des catalogues si différents, qu'il est impossible de se fier plus aux uns qu'aux autres. Une enquête est donc à faire. Faisons4a avec toute Tattenlion qu'elle réclame.
V Histoire Littéraire de la France attribue d'abord à Guillaume de Couches un grand traité philosophique, intitulé, dit-elle, <c dans la plupart des manuscrits, » Magna de Naturis Philosophiay et publié vers 1 474, en deux volumes in-folio, sans date et sans nom ni d'imprimeur, ni de lieu. Mais cette attribution est douteuse. On nous parle de la plupart des manuscrits. Sur ce point on se trompe. Nous pouvons l'affirmer avec certitude. U n'existe dans au-
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cun des divers fonds de la Bibliothèque Impériale, il n'existe dans aucune des bibliothèques de France, d'Italie^ visitées par M. G. Haënel et par Montfaucon, aucun manuscrit pprté sous ce titre au nom de Guillaume de Conches. Les Béin»dictins n'ont-ils pas ici commis quelque erreur? L'édition qu'ils signalent était, disent-ils, fort rare en 1 763 : on ne trouvait alors à Paris qu'un seul des deux volumes, conservé dans la bibliothèque du Collège de Navarre. Or, ce volume a lui-même disparu depuis Tannée 1763 : on ne le rencontre du moins dans aucune des grandes bibliothèques de Paris. Comme il s'agit, assure-t-on, d'un ouvrage en deux tomes in-folio^ cela parait inexplicable, d'autant plus que cet ouvrage n'est mentionné ni par Panzer, ni parHain. Ne serait-ce pas rencyclopédie de Guillaume d'Auvergne, évoque de Paris, qui a pour titre : De Universo, et qui traite, pareillement en deux livres, de la nature des choses, c'est-à-dire de l'univers matériel et de l'univers spirituel ? Guillaume d'Auvergne et Guillaume de Conches ont été appelés l'un et l'autre maître Guillaume. Les Bénédictins les ont-ils confondus? Us ont fait, à vrai dire, de plus étranges confusions. On le verra dans cet article. Quoi qu'il en- soit, le Magna de Naturis ?hilosophia nous est inconnu.
Voici un autre labyrinthe dans lequel il ne faut pas
s'engager avec moins de méfiance. Luc Wadding raconte qu'un patriarche d'Aquilée, nommé Franciscus Barbarus, par ^èle pour la gloire de saint François, lui envoya du couvent de Péra, situé sur la rive byzantine, un volume non-seulement dépareillé, mais encore mutilé, qui contenait la seconde partie d'un traité considérable de Guillaume de Couches, qu'il intitule : Philosophia sex dierum. Cette seconde partie commençait au livre XK et finissait au livre XXXII. Un bibliographe anglais, Tanner, dit que, de son temps, au collège Baliol, à Oxford, il y avait un exemplaire du même traité, avec ce titre : Opus historicum de Operibussexdierum.OnYj a, de nos jours, «vainement recherché*. Enfin Hain mentionne, comme il semble, les mômes volumes sous le titre de : De Opère sextm diei, et primo de animalibus. Ces renseignements sont donnés avec quelque précision. Eb bien! ils contiennent une erreur. Les auteurs de YHistoire Littéraire *, censurant Possevin, prétendent que l'Opus historicum de Operibus sex dierum^ attribué par ce critique, après plusieurs autres, à Guillaume de Conches, n'est pas un autre ouvrage que le Spéculum Historiale de
*■ M. Channa, Guillaume de Conches, p. 32.
* T. XVIII, p. 492.
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Vincent de Beauvais. C'est une judicieuse correction. L'Opu^ historicum^ signalé par Possevin et décrit par Wadding, se compose, en effet, de trente-deux chapitres partagés en deux volumes, comme le Spéculum Historiale. C'est évidemment le même recueil, sous deux titres et avec deux noms d'auteurs différents.
VHistoire Littéraire nous avertit encore que le P. Lelong s'est trompé, en plaçant parmi les œuvres de notre Guillaume une glose sur les Évangiles, conservée, dit*il, à Fabbaye de Préaux, en Normandie. Cette glose, qu'on cherchait vainement, en Tannée 1768, dans l'abbaye désipée par le P. Lelong, ne nous est signalée par aucun catalogue. Le renseignement transmis au P. Lelong est inexact.
Jusqu'à ce point, nous n'avons fait que des retranche* ments au catalogue des œuvres de Guillaume de Couches. Commençons maintenant la série de nos additions.
On trouve dans les OEuvres de Béda, édition de 1612, in-folio, un ouvrage ayant pour titre : ntpl AeSagsov, sive quatuor libri de Elementis philosophim. Le même ouvrage est inséré dans le Maxima Bibliotheca Patrum, édition de Lyon, t. XX, p. 995, sous le titre de : De Philosophiu Mundi libri quatuor, et sous le nom d'Honoré d'Autun. Enfin on le rencontre dans plusieurs inanus*
crits, notamment dans le numéro 796 de Saint-Victor et le numéro du Roi 6656, sous le nom de Guillaume de Concbes et sous ces titVes modernes : Tractatus philosôphiœ et Pkilosophia. Les éditeurs de Béda le Vénérable, avant de lui attribuer cet ouvrage, l'avaient-ils lu? Il faut le croire. Ils étaient alors ou peu attentifs ou peu clairvoyants. Non-seulement, en effet, ni Tesprit, ni le style même du livre ne se rapportent au temps de Béda, mais on y trouve cités des auteurs qui ont vécu trois ou quatre siècles après lui, comme le moine Constantin et Joannici us : ^Sunt quidam qui neque Constantini seripta^ » nequê alierius physici umquam legerunt, » et, quel^ ques lignes plus bas : « Reclamant igitur ore Joannicii, » quiin Isagogis sui$...T^ En ce qui concerne Béda, la question est donc résolue : sans hésiter, enlevons le Utpi Àt(^«Scflay au catalogue et à l'édition de ses Œuvres.
Mais les mêmes arguments ne peuvent être invoqués contre Honoré d'Autun, et la discussion de ses droits sur le De Philosophia Mundi est une affaire beaucoup plus délicate. VHistoire Littéraire de la France ne vient pat ici & notre secours. Par une singulière inadvertance, les auteurs de VHistoire Littéraire ont deux fois analysé le même ouvrage dans leur douzième tome. La première fois, page 478, ils Tattribuent à Honoré d*Autun; la se-
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conde, page 467, à Guillaume de Cooches : oubliant, à la page 457, ce qu'ils avaient dit à la page 178, et croyant successivement parler de deux traités différents. Eh bien ! c'est à la page 178 qu'ils se sont trompés. Non, l'ouvrage n*estpas d'Honoré d'Autun. Dans son traité De Lvmmaribus Eeolesim, Honoré d'Autun dresse lui-même le cata* logue de ses propres ouvrages. On n'y trouve point le De Philosophia Mnmdû Jean de Tritenheim a reproduit plus tard le même catalogue, et il n'a pas non plus mentionné le De Philosophia Mundi parmi les manuscrits laissés par Honoré. Sur quelle autorité les éditeurs de la Bibliothèque des Pères on^ils donc inséré ce traité dans la collection de ses œuvres? Sur un témoi-gnage bien équivoque. Honoré se déclare l'auteur d'un traité qu'il intitule : Clavis Physiom de Naturis rerum. Or, les éditeurs de la Bibliothèque de» Pères ne possédant aucun manuscrit de ce traité, et voulant, au* tant qu'il était possible, compléter leur édition des écrits d'Honoré, ont supposé que sous ce titre bizarre pouvait bien se cacher le De Philosophia Mundi, et, par cette conjecture assez légère, ils se sont crus, ou plutôt ils se sont dits autorisés à publier cet ouvrage sous son nom. Mais ils sonH sur ce point, formellement contredits par Bernard Pez. Bernard Pez a découvert le Clavis Physicœ
dans le monastère de Zuellen» et Ta fait connaître par une courte analyse, se proposant d'en donner plus tard une édition. Cette édition est encore attendue. Il résulte» toutefois, des explications données par Bernard Pez, que le Clavis Physicm et le De Philosophia Mwidi sont deux ouvrages distincts. Ainsi tombe Tunique raison que les éditeurs de la Bibliothèque des Pères avaient eue de placer le second de ces ouvrages parmi les œuvres d'Ho^ noré.
Maintenant, est-il bien de Guillaume de Couches T Cela nous est d'abord attesté par le numéro 796 de Saint-Victori et aucun manuscrit vu par nos yeux ne vient le contredire. Hais voici un autre témoin plus authentique : c'est Guillaume de Saint-Thierry. Quelque moine ayant transmis' à Guillaume de Saint-Thierry un ouvrage de Guillaume de Couches, où étaient agitées diverses questions théologiques, celui-ci se sentit troublé quand, en lisant cet ouvrage, il y vit de graves et anciens problèmes résolus en des termes nouveaux et contraires à la foi. Ce fut le sujet d'une de ses lettres à saint Bernard. Il dénonce, dans cette lettre, Guillaume de Couches, comme auteur de proposi^ tiens paradoxales et dangereuses sur la Trinité, Tâme du monde, les démons, la création de la première femme. Or, où se trouvent réunies ces propositions» censurées paf
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Gaillaume de Saint-Thierry sous le nora de Guillaume de Couches? Elles appartiennent textuellement au De Philosophia Mundi. Voilà, certes, une preuve décisive. Eh bien I nous en possédons une qui l'est plus encore. Ces erreurs, dont le De Philosophia Mtmdi nous offre la série, Guillaume de Couches déclare lui-même qu'il les a commises dans un écrit de sa jeunesse intitulé : De Philo * sophiuy qu'on Feu a justement accusé, et qu'il les condamne lui-même avec la sincère contrition d'un vrai chré^enii Et où cette déclaration est-elle faite î Dans le Dragmaticon Philosophim, ouvrage dont nous parlerons tout à l'heure, et qui présente sans équivoque le nom de Guillaume de Couches. Enfin nous remarquons, dans un autre écrit également authentique de Guillaume de Couches, Philosophia Secwada^ la reproduction littérale de plusieurs chapitres empruntés au livre IV du De Philosophia Mv/ndi. De tout ce qui précède, il résulte que le De Philosophia Mv/ndi est incontestablement l'œuvre de notre philosophe normand.
Cela prouvé, lisons attentivement quelques passages' de ce traité. Au livre I, chapitre xv, dissertant sur Fàme du monde, il s'exprime en ces termes : €Hanc dickPlato ex » ditidua et individua substantia esse excogitatam^ et % ex eadém natura et di'oersai Cujus exposiiionem si
» quis qumrat, in Glossulis nostris super Platonem in- T>^veniet.y> Guillaume de Couches avait donc commenté quelques livres de Platon; il avait aussi commenté quelques chapitres de Priscien, comme nous l'apprennent les dernières lignes du même traité : « Et cum in omni doc-- » trina grammatica pr^cedit, de ea dicere proposui" »%M^j; quoniam etsi Priscianus inde satis dicat, ta- » men obscuras dat definitiones, nec exponit; causas » vero inventionis diversarumpartium et dit>ersorfm 1» accidentium in wiaquaque prmtermittit.,. Antiqui » vero glossulatores satis bene litteram continuave- )> nmt..,; sed in expositione accidentium erraverunt, » Quod ergo ab istis minus bene dictum est dicere pro' » posuimus. T> Voilà diverses indications bibliographiques, qu'il nous reste à commenter.
Parlons d'abord des gloses sur Platon. Lorsque M. Cousin étudiait les archives, encore inexplorées, de la philosophie scolastique, préparant son éloquente introduction aux ouvrages inédits de Pierre Abôlard, il rencontra, dans le numéro 1095 d^s manuscrits de Saint-Germain-des- Prés, un commentaire anonyme sur le Tim4e, qui lui sembla, par la date de l'écriture, appartenir au xii® siècle. Qui avait laissé ce commentaire? M. Cousin, sur la foi des Bénédictins, n'hésita pas à nommer Honoré d'Autan,
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auteur supposé du De Philosopfhia Mundi. Mais c*est une supposilioo à laquelle M. Cousin ne s*arrêta pas longtemps. M. Charles Jourdain ay^nt, en effet, revendiqué le De Philosophia Mundi pour Guillaume de Couches, dans sa Dissertation sur l'état de la Philosophie naturelle au xii^ siècle, M. Cousin admit aussilût^ avec M, Charles Jourdain, que le commentaire du manuscrit de Saint-Germain devait passer au catalogue des œuvres du même docteur*. Plus tard, M. Ravaisson, retrouvant à la Bibliothèque d'Avranches un exemplaire plus complet des gloses renfermées dans le numéro 1 095 de Saint-Germain, signala Tidentité des deux manuscrits, mais n'osa pas se confier entièrement à la conjecture de M. Jourdain, et rendre avec lui ce travail à Guillaume;de Couches. Cette conjecture n*était pas encore, en effet, suffisamment justi* fiée. On prouvait bien que Guillaume de Conches avait commenté Platon; mais on ne démontrait pas aussi clairement que ce commentaire,5'/o^^uten(?5^rœ5u/?efP/a^onem, était la glose sur le Timée offerte par les manuscrits de Saint- Germain et d'Avranches. .Cette démonstration, que M. Ravaisson attendait pour être convaincu, la voici. Une des habitudes de Guillaume de Conches est de se copier lui-
* Fragments philosophiques: Philosophie scolastique, p. 371.
244 SINGULAtRITÉS HISTORIQUES
même. Il transporte, sans en prévenir, de longs fragments de ses écrits précédents dans ses écrits postérieurs. Or, & la page 58, versoy du commentaire sur le Timée^ manuscrit de Saint-Germain, se présente une longue dissertation sur les éléments qui se trouve tout entière et littéralement reproduite dans le livre I du De Philosophia Mundi, chapitre xxi. Le commencement du même chapitre est luimême emprunté au feuillet 29, verso, de la glose sur le Tintée. Enfin, ce que le commentateur dit de l'imagination à la page 56, verso, de sa glose, est reproduit, avec peu de changements, dans le ch. xxix du Philosophia 56ctm(/a S ouvrage que tous les manuscrits attribuent à Guillaume de Couches. On n'avait pas encore fait ces rapprochements, et nous pourrions en faire d'autres. Mais ils seraient inutiles. Maintenant, nous le croyons du moins, tous les doutes sont levés. C'est bien à Guillaume de Couches qu'appartient rintéressante glose sur le Timée des manuscrits de Saint-Germain et d'Avranches.
Quant aux gloses sur Priscien, nous pensons les avoir récemment découvertes. En effet, après le commentaire sur le Timéc, dans le numéro 1095 de Saint-Germain, se
' M. Cousin , Fragments philosophiques ; Philosoj^e scolastique , p. 428.
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trouve un commentaire incomplet, intitulé Glossm super Priscianum de Constnictioney qui parait tout à fait se rapporter au passage Cité plus haut du De Philosophia Mundi. Ces gloses sont anonymes, mais elles suivent d'autres gloses qui appartiennent à Guillaume ; elles sont, comme l'écriture l'atteste, du même temps ; enfin on y trouve précisément des explications fort étendues sur les accidents, ainsi que sur la valeur comparative et Tordre logique des parties du discours; questions qui, suivant Guillaume, dans le De Philosophia Mundi, et suivant le glossateur, dans sa glose même, ont été trop négligées par Priscien et par ses anciens interprètes. Voilà des circonstances qu'on jugera peut-être concluantes. Abstenons-nous de conclure, puisqu'on ces matières on ne saurait avoir trop de circonspection. Cependant que d'attributions incontestées se fondent sur de moindres arguments I Voici les premiers mots de nos gloses sur Priscien : « Jdateria Pris- » ciani. In hoc libro sunt quatuor gênera construc- » tionisy transitiva, retransitiva, reciproca et intran- > sitiva constructio; circa qua^s certas intendit régulas » dare, et convenientiam et di/ferentiam. »
Il faut dire ici qu'outre Platon et Priscien, Guillaume a commenté Boëce, ou, du moins, le traité de Boëce qui a pour titre : De Consolatione Philosophiez . Ce commen-
taire inédit est à la Bibliothèque de Troyes, qui Ta reçu de Vabbaye de Clairvaux. M. Gustave Haenelet M. Septieren signalent un autre exemplaire à la Bibliothèque d'Orléans. Les deux volumes de Troyes et d'Orléans sont revêtus du nom de Fauteur. D'autres exemplaires anonymes du même commentaire se trouvent dans les numéros 4846 de Saint- Germain, 200 de Saint-Victor, 6406 du Roi et 1384 de Troyes. M. Charles Jourdain doit parler de ce commentaire dans un des recueils de l'Académie des Inscriptions, avec l'autorité d'un critique sagace et expérimenté.
Un des écrits les plus intéressants de Guillaume de Couches est celui qui a pour titre Dragmaticon Philosophie ^ c'est-à-dire, suivant l'exacte interprétation de M. Charma, Dialogue sur la Philosophie. Cet ouvrage a été imprimé à Strasbourg, en 4566, in-8®. En voici un fort beau manuscrit dans le numéro 6445 de notre ancien fonds latin. On nous ^le^ignale encore à la BibUothèque de Troyes, numéro 315, i la Bibliothèque de l'École de Médecine de Montpellier, numéro 445, et dans plusieurs autres collections ; les exemplaires manuscrits de cet ouvrage ne sont pas rares. Aucune discussion ne s'étant élevée sur l'auteur du Dragmaticon, il n'est pas i^ssaire de prouver que les manuscrits et l'édition de 4566 l'attribuent légitimement à Guillaume de Couches. C'est
GUILLAUME DE GONGHBS • 247
un Uvre de sa yieillesse* « Depuis vingt ans et plus, dit le » maitre à son disciple, je fais profession d'instruire les » autres. » Et, comme les vieillards, Guillaume se répèle : il y a dans le Dragmaticon des pages que nous avons déjà lues, avec quelques différences ou même sans aucune différence, dans les gloses sur le Timée ou dans le Philosophia Secunda. De plus, comme les vieillards, Guillaume se rétracte. Le Dragmaticon, qui contient encore quelques témérités philosophiques, est le désaveu des nouveautés théologiques reprochées à Guillaume de Couches par Guillaume de Saint-Thierry.
Nous avons déjà plusieurs fois nommé l'écrit intitulé : Philosophia Secunda Guillelmi de Conchis, Cet ouvrage nous est offert par un manuscrit du Roi, sous le numéro 6588, et, par un manuscrit de Saint-Germain, sous le numéro 1112. M. Cousin en a publié plusieurs chapitres*. Le catalogue récemment imprimé de la Bibliothèque de Troyes indique, page 773, quelques fragments philosophiques, queedam philosophicay attribués à Guillaume de Conches par Tancien catalogue de Clairvaux. Ces fragments que possède la Bibliothèque de Troyes appartiennent au traité de Guillaume intitulé: Philosophia Secunda,eiseTG-
* Fragments philosophiques ; VhMosophie scoltutique, p. 426 et suiv*
trouvent dans nos manuscrits du Roi et de Saint-Germain.
En dernier lieu, il faut mentionner : Tertia Philoso» phia Guillelmi de Conchis. Il s'agit ici de la physique expérimentale'. L'auteur disserte sur la constitution du monde, la pluie, l'aro-en-ciel, la neige, le tonnerre, etc. Cet ouvrage, également inédit, suit le précédent dans les manuscrits que. nous avons désignés.
Revient maintenant la question à laquelle nous avon$ dû différer de répondre : Quel était l'enseignement de Guillaume? Jean de Salisbury ne parle que du grammairien, qu'il place au premier rang après Bernard de Chartres, Mais, comme on l'a déjà remarqué, Guillaume de Couches préiend d'abord, avant tout, passer pour philosophe. Ce mot philosophie reparaît dans le titre de tous ses écrits originaux. Il est en effet ce qu'il veut être : c'est un philosophe. Mais de quelle secte? M. Charma aime, nous dit-il, se le figurer condisciple, puis auditeur d'Abélard ; condisciple, peut-être, mais non pas auditeur. Tout ce que sait Abélard, il l'ignore. Abélard dédaigne ou conteste à peu près tout ce qu'il affirme. Ils appartiennent aux deux écoles les plus opposées , et parlent chacun une langue différente. Leur dissentiment commence avant môme d'entrer en philosophie, lorsqu'il s'agit de définir Tobjet de cette science.
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Ainsi, pour Abélard et ses disciples, la philosophie &L k théologie ne se confondent pas. En théologie comme en philosophie, ils argumentent, ils raisonnent, ils prétendent démontrer. Ils usent donc en théologie des procédés philosophiques, ou dialectiquesi Ils conçoivent néanmoins chacune de ces deux sciences comme ayant un domaine distinct, séparé. Autre est la méthode de Guillaume: c Laphiloso-
> phie» dit-il, est Tintelligence vraie tant des choses qui » sont et lie se voient pas» que des choses qui sont et se » voient. Les choses qui sont et ne se voient pas sont les
> choses incorpordles ; en effet, la sensation ne peut rien
> au delà des limites de la matière. Quant aux choses
> corporelles, Biles sont et se voient, qu'elles aient un » corps divin ou un corps véritable ; car tous les corps » tombent sous les sens*.> Ce qui signifie clairement que, suivant notre docteur, la philosophie tient subordonnées à ses principes généraux, comme. deux sciences subalternes, la théologie et la physique. Elle n'est donc pas, comme le prétendent tous les mystiques, Thumble servante de la théologie, ou, comme Abélard parait le supposer, sa fespectueuse compagne : elle est sa maîtresse. Au IX® siècle, Jean Scot s'est exprimé presque en ces
* Be Philosophia Mundi, lib. t, c. 1, 2, 3.
termes. Guillaume ne connaît pas Jean Scot, mais il connaît, comme Jean Scot, le Timée^ et Vun des anciens interprètes du Timée, Chalcidius. Chalcidius avait ainsi subordonné la théologie à la philosophie ^ S*appropriant cette méthode, il ne se contente pas de Vexposer théorie quement dans le préambule du De FkUosophia Hwidi, mais il la pratique dans tous ses livres. C'est un philosophe chrétien; soitl II ne supporte pas, en efifét, que Ton doute de sa foi chrétienne*. Cependant nous ne pouvons nous défendre de l'appeler un chrétien téméraire. Il Test, en effet; et ne s'est^il pas lui-môme plus d*une fois repenti de sa témérité ?
Guillaume de Couches est loin de se montrer indifférent, comme philosophe, aux questions psychologiques; elles l'occupent, au contraire, beaucoup. On lui demande si l'action de l'âme sur le corps est interne ou externe; il répond qu'elle est interne; que l'âme, unie au corps, réside tout entière dans chacune des parties du corps, sans toutefois cesser d'être une substance' distincte de la substance corporelle'. Il a aussi une théorjie des facultés de l'âme, qu'il classe dans cet ordre ; la sensation, l'imagina-
* Chalcidii Timœus, édit. de Leyde, 1617, p. 259.
> ce Christianus sum, non Academicus.» Secunda Phil»y c. 31.
* Secutyta Philos. y c. 30.
OvDILLAUME DE CONCHES 251
tion, la raison, rintellcct. Noos ne pouvions nous attendre à voir la sensation jouer un grand rtle dans son système ; mais il trompe en cela nos prévisions. En effet, il disserta fenguoment sur les sens, leurs fonctions diverses et la nécessité de leur concours; il va même jusqu'à dire que toute notion s'introduit dans le sanctuaire de Mime par les fmitre$ des sens <. L'imagination est une faculté qui représante la figure des choses déjà perçues par les sens, mais absentes, ou qui, par un artifice dont elle a le secret, fait apparaître à l'àme étonné* une chose que les sens n'ont pas auparavant sentie. La raison juge les propriélés des corps, leurs différences et leurs similitudes. Le propre de l'intcUect est de contempler les choses in-
: corporelle»*. « C'est là, dit-il, la pure doctrine de Platon,
j • Consolter notamment les ch.p. 16, 17, jg et 19 du traité oui a
\ Poar titre Secundo PMIotopItia.
JVoir les chapitres 33, 34 du Secunda PMiosophia. publiés par M. Co»in; MrilosopWe scolostique, p. 433. Guillaume a résumé sa théorie de la connaissance dansson Commentaire sur le nWe fol 5e wrw, du n- 1095 de Saint-Germain : « Est sensus vis anima'qua per^ cpithomo «guram et colorem rei pnesentis, quamvis non operatur «isi «corpore pnesentialiter, io quountum est figura et color. Imaginatioreroestvisquapercipithomofiguram rei absentis. H»c habet Pnncipiuma sens», quia quod imaginamus yel ut vidimus vel ad analitudinem rei jam vis», ut iHe Vii^ilianus Tityrus ad similitudinem su» civitatis Romam imaginabatur. Ratio vero est vis animi
et c*est par respect pour Platon qu'il reproduit ces distinctions et les adopte : nNullis philosophis potiiis credendum est quam Academicvs ^ »
Jusqtt^ici, du moins, Platon ne Ta pas trop écarté du droit chemin . Mais interrogeons-le sur la théologie, snr la physique. Là sont les écueils, là sont les périls.
Dieu npus est mal connu. Nous affirmons nécessaire^ ment qu'il est; mais nous ne discernons pas clairement ce qu'il est. Ou parle en Dieu de trois personnes. On veut dire sans doute qu'en lui s'unissent trois suprêmes éner-^ gies : la puissance, qu'on appelle le Père ; la sagesse, le Fils ; la volonté, le Saint-Esprit. Dans le même sens, on nous enseigne à croire que le Saint-Esprit procède do Père et du Fils, puisque la divine volonté, par mandat de la puissance et de là sagesse, pourvoit à la création et au gouvernement du monde. Il n'y a donc qu'un Dieu ; il n'y a qu'une substance divine. On peut ajouter que chacun des actes divins est à la fois une manifestation de la puis-
qua dîjudicat homo proprietates corporum et differentias earam que illis insunt. Uaec habet principium ab imaginatione et sensu; de eis enim quœ vel sentimus vel imaginamur discernimus. Intellectus rera est vis qua percipit homo incorporalia, cum certa ratione quareits sint : h«ec habet principium a ratione^ »
^ PhUos, Secunda, c. 18*
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sance, de la sagesse et de la volonté ; cependant, selon que la force, Fintelligence ou Famour semblent prédominer dans tel acte plus que dans tel autre, on le rapporte particulièrement au Père, au Fils ou au Saint-Esprit^. Ainsi dit-on encore que le Saint-Esprit est Tâme du monde. Cela parait être Topinion de Platon, dans le Timée ': « Dieu mit au milieu du monde une âme, qu'il < » étendit dans toutes ses parties. » Platon a donc connu le Saint-Esprit. Aussi Guillaume va-t-il suivre toutes les traces de ce philosophe orthodoxe. M. Charles Jourdain, analysant le commentaire sur Boëce, montrera que Tàssimilation de Tàme du monde et du Saint-Esprit est aussi franche, aussi complète, dans cet écrit de Guillaume, que dans la Théologie Chrétienne d*Abélard *. Ajoutons cependant que sur cette question délicate le langage de notre docteur n*a pas toujours la même fermeté. Ainsi, dans le De Philosophia Mundiy il reproduit Tantique I définition du Saint-Esprit, mais ne l'approuve pas complètement; il préfère en ce lieu déclarer que l'âme du monde est un composé de la substance indivisible et de
* De Philosophia tnundi, p. 207, 208, du tome II des (Huvres de 6eda« > Theologià Chriitiana, p« 390, 1. 11^ de l'édition de M Coudin.
la substance divisible, mystère qui, dit-il, s'explique dans sa glose sur le Timée.
DespendonsFéchelle des substances ; du créateur allons vers la créature. Entre eux Guillaume voit un espace peuplé d'êtres plus ou moins incorporels. Aux plus hautes régions de cet espace se trouve, dit-on, le monde arche- » type, où résident les formes intelligibles, les exemplaires éternels. Notre docteur hésite à faire la description de ce monde. Cela est digne de remarque. Capable de tout oser à la suite de Platon, il se garde, toutefois, d'établir une distinction réelle entre le monde archétype et la pensée divine ^ Il nous transporte tout de suite dans la patrie des démons. «Nous disons, ainsi s'exprime TertuUien, qu'il existe
*■ « Quidquid est vel est carens generatione et semper est, yel habet generationem nec semper est Hoc ut melius intelligatur, dicamus qmd sit generatio, quid sit habere geDerationem, quid carere generatione, quid semper esse, non semper esse. Generatio igitur, ut ait Boe* thius in commento super cathegorias, est ingressus in substantiam,id est principium existentise : habere igitur generationem est habere principium existentiœ. Carere vero generatione est carere principio existentise. Semper esse est sine principio prœterito vel future existere; non semper esse est per temporales successiones transire. Caret ergo genei'atione et semper est quod nunquam incœpit esse, nec aliqaid prseteritum, nec futurum habet. Hoc convenit diyin» essentie. Ea enim nec habuit principium existentiae, nec vices temporis. Hsec est efficiens causa mundi : ipsa enim est omnium creatrix. Hic idem con-
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» certaines substances spirituelles. Leur nom même n'est » pas nouveau. Les philosophes ont connu les démons ^ » Saint Augustin [De Natura boni, c. xxxiii) parle de ces essences invisibles absolument comme les philosophes allégués par TertuUien. «Ils ont, dit-il, pour domaine la
> région nuageuse de Tatmosphëre; » et il ajoute : «Cette
> région est quelquefois nommée le ciel. Ce n*est pas, il est j^ vrai, le ciel où sont les astres, mais un ciel inférieur dont » les brouillards forment les nuages, et où volent les oi-
> seaux. » Ainsi Guillaume peut librement disserter sur les démons. Non seulement la superstition populaire accepte par avance tout ce qu'il osera dire, mais encore Platon, saint Augustin, TertuUien, les Pères latins et les Pères
yenit divin» sapientie. Si enim Deus caret principio, nec potuit sine sapientia esse : idem est enim illi et esse et sapientem esse. Ergo et ejus sapientia caret principio. Semper vero est, quod illi nihil prœteritum, nihil futurum est, sed omnia prœsentia. Haec formalis causa mundi est, quia juxta eam creator mundum formavit. Ut enim faber Tolcns aliquid fabricare, prius illud in mente disposuit, postea quœsita materia juxta mentem suam operatur, sic creator, antequam aliquid crearet, illud in mente habuit, deinde opère illud adimplevit. Hœc eadem a Platone dicitur archetypus mundus : mundus, quia omnia continet quœ in mundo sunt : archetypus, id est principalis forma, archos enim est princeps, typos forma, vel figura. » Comment, in Timmum, n» 1095 de Saint-Germain, fol. 56, verso, ^ Apologeticus, c. 22.
grecs auront par leur exemple autorisé toutes ses rêveries. La région sidérée est habitée par le démon, animal composé d'un corps et d'une âme; rationnel, toutefois, et immortel : c*estle démon par excellence, le suprême démon. Il a des ministres ; mais ceux-ci, comme il convient à des inférieurs, résident à quelque distance de leur souverain. Les uns, les bons démons, les anges, sont cantonnés dans une seconde région ; les autres, les mauvais démons, dans une troisième zone plus voisine de la terre. Telle est la doctrine de Guillaume sur le monde supersensible.
Enfin apparaît cette terre, aux plus baisses régions de l'univers créé. Ici le discours de Guillaume devient prolixe. L'astronomie, la cosmogonie, la cosmographie» et toutes les autres sciences qui ont la terré pour objet lui ont révélé sur ce petit monde de nombreux secrets qu'il est avide de communiquer à ses disciples. Mais nous sommes moins curieux de les connaître.
Ainsi la philosophie de Guillaume est platonicienne. Elle ne prétend pas sans doute reproduire fidèlement Platon : cette prétention dépasserait la mesure de son indépendance ; mais, du moins, elle s'efforce de concilier les dogmes de Platon et ceux de l'Église. C'est le but auquel se proposèrent d'atteindre, dans le même temps, Bernard de Chartres, Thierrl l'Armoricain et quelques au-
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très docteurs. Ainsi, en face de Fécole instituée par Ros* celin, par Abélard, s'est élevée une école rivale où l'on enseigne des principes différents, suivant une différente méthode.
Quelle est la plus fréquentée? Nous ne saurions le dire avec certitude. Les anciens annalistes n'ont pas fait cette comparaison. Autour d' Abélard la foule est considérable : mais ne vient-elle pas admirer plutôt l'éloquent rhéteur que le subtil péripatéticien? Il est certain que Bernard, Thierri, Guillaume de Couches ont de nombreux élèves. Supposons donc que les deux écoles obtiennent un égal succès.
Cependant elles ont un ennemi commun, et qui parait ne s'être pas montré plus indulgent pour l'une que pour l'autre. Cet. ennemi, c*est l'Église. Quelle que soit la diversité de leur enseignement, Abélard et Guillaume parlent des mystères avec un égal respect. Mais ils raisonnent également sur ces mystères, et cela suffit pour les compromettre. Reconnaissons même que leurs raisonnements s'éloignent assez de la simple tradition pour nous sembler indiscrets. C'est pourquoi l'Église les appelle impies. Gauthier de Saint-Victor accuse Guillaume de Couches d'avoir, en expliquant la création, reproduit le système de Démocrite. Dieu a fait tout de rien : voilà ce
qu'enseigne FÉglise. Qu'on le répète après elle, sans explication, sans commentaire. Mais Guillaume n*a pas eu cette réserve ; il parle de petits corps, d*atomes rapprochés, unis par la toute-puissante volonté de Dieu, et la nouveauté de ce langage le rend suspect. Gauthier de Saint- Viclor n*est pas, d'ailleurs, le seul adversaire que rencontre Guillaume de Couches. Guillaume de Saint- ThierrI, le véhément persécuteur d'Abélard, dénonce, dans une lettre adressée à saint Bernard, un autre hérétique : « Voici, dit-il, que de la souche du serpent » vient de naître un basilic. » Et il continue sur ce ton, signalant comme autant d'impiétés diverses explications données par le philosophe sur les attributs divins, la procession du Saint-Esprit, la génération des corps, la création de la première femme. Sabellien, païen, manichéen, tel est, suivant Guillaume de Saint-Thierri, le système philosophique de Guillaume de Couches. C'est l'œuvre de l'ignorance la plus grossière conspirant contre la paix des âmes avec la plus audacieuse impiété K Les termes de la dénonciation sont, on le voit, énergiques et précis. Guillaume n'aurait eu peut-être rien à redouter de
A De erroribus GuiUelmi de Conchis, dans la Bibliothèque Cisterciemu, t. IV, p. 127.
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cette énergie. Pour avoir fait depuis longtemps un usage immodéré des déclamations oratoires, TÉglise y est devenue moins sensible. Mais la précision est accablante. Nous avons fait connaître les sentiments particuliers de Guillaume sur la nature simple de Dieu, et ses attributs divers. Il est manifeste qu'ils ne s'accordent pas avec les sentiments de TÉglise. Sur la création de la première femme, sa thèse n'est pas moins téméraire. Oser, au xn« siècle, abandonner la lettre des Écritures, et interpréter la légende mosaïque comme une fable, une fiction, c'est devancer l'âge de la critique. Que Guillaume applique sa méthode symbolique aux récits des théologiens grecs ; qu'il dégage de toute circonstance miraculeuse la régénération de l'espèce humaine par Deucalion et par sa femme Pyrrha, on le loi permet volontiers, et l'on ne remarque pas même que, pour justifier son étrange explication, il prend à contre*sens un des mots les plus usuels de la langue grecque ^ Mais, quand on l'entend dire que Dieu n'a pas en réalité tiré la première femme de la côte
* « Qua dicitur Deucalion ex lapidibus homines, Pirra feminas, restaurasse, nihil aliud est nisî quod post diluvium Deucalionis, quod, ut refert Augustinus, primum* fuit, non générale, in regione illa soli pastores, qui montana obtinebant, evaserunt : qui, propter duritiam,
« Ufmrtpcot-étrellrepropHtfffi.
du premier homme, on ne supporte pas ce langage, auquel on n'est aucunement préparé. Enfin il s'exprime autrement que Moïse et saint Augustin sur la genèse de la substance humaine, quand, après avoir distingué le corps de rame, il suppose que Dieu perfectionna le corps, soit en lui donnant, soit en lui faisant donner une âme par les démons, et suppose en même temps que la matière première de ce corps était, au sein de la nature, antérieure à la création de l'âme. Ce sont encore là des conjectures platoniciennes, que Guillaume ne peut justifier par l'autorité d'aucun Père chrétien.
Que saint Bernard, maintenant averti, porte l'affaire devant un concile, et Guillaume sera condamné. Platon sera jugé coupable des mêmes blasphèmes qu'Aristote, et toute philosophie sera proscrite; en d'autres termes, toute science profane.
L'Église ne dissimule pas, à cet égard, ses sentiments. Non-seulement elle désire qu'une occasion lui soit offerte de prononcer une sentence générale contre loute la légion des libres raisonneurs: mais, profitant de cette occasion,
lapides sunt dicti; sed postea Deucalion, instruendo eos doctrina et moribus, ex lapideis rationales reddidisse , hic viros^ hsnc feminas. Unde adhuc rustici dicuntur laici, id est lapidei ; laos enim lapis est» Comment, in Timœum, man. 1095 de Saint-Germain, fol. 55, verso.
GUILLAUME DE GONGHES 264
elle interdit Tétude elle-même. Nous avons un canon du concile de Tours, de Tannée 1163, qui défend à tout religieux d'étudier la physique et les lois^ Nous avons une lettre de Pierre le Vénérable, un des moines les plus éclairés de son temps, où nous lisons cette amère profession de foi du fanatisme réactionnaire :
« Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est re- » gnumcœlorum. Voici que, sans méditations platoni- » ques, sans disputes académiques, sans sophismes aris* » totéliques, sans aucun recours aux systèmes des philo- » sophes, je connais le lieu, la voie du bonheur. Silence » donc à rhumaine présomption, puisque le divin maître » a parlé ! Silence au mensonge, quand la vérité ensei-
^ Maan, 5acra et Metrop, eccles, Turon.^ part. 2, p. 50. L'interdiction du droit civil dura longtemps pour les religieux. Un chanoine régulier de Nimes, ayant fréquenté Técole de droit de Bologne, est obligé de s'adresser au pape pour obtenir le pardon de son crime. Voici les termes de l'absolution qui lui est envoyée par Honorius III, sous la date du 15 décembre 1217 : « Prœsentata quidem nobis ex parte tua petitio continebat, quod cum Bononise diu decretorum studiis insudasses, ut per notitiam juris cîvilis plenius proficere in canonico jure valeas, scholas legum per aliquantulum temporis frequentasti ; unde a nobis humiliter postulabas ut irregularitatis notam, quam ex hoc visus es contraxisse, abolere per indulgentiam sedis apostolicse dignaremur; nos igitur, tuis precibus inclinati — » Lettres des Papes; recueil manuscrit formé jtar les soins de M. La Porte du Theil ; t. II des Lettres d'Honorius tlï. Bibliothèque impériale.
d6â SlNGUliARlTËS HISTORIQUES
» gnet Que la solitude se fasse autour de récolàtre, » quand Thomme-Dieu parle dans une autre chaire! y Bienheureux, dit-il, les pauvres d'esprit, parce que » le royaume des deux est à eux. Pourquoi donc, mon » très-cher ami, errer d'école en école T Pourquoi Vins- » truire et f efforcer d'instruire les autres? Pourquoi, à » travers des milliers de mots, et avec de laborieux ef- » forts, chercher ce qu'un simple discours, ce que la » moindre peine, si tu le veux, peut t'apprendre? Quelle » est cette vaine étude de jaser avec les comiques, de » pleurer avec les tragiques, de chanter avec les lyriques, » de tromper avec les poètes, de se faire tromper avec les » philosophes ? Pourquoi consacrer tant de veilles, je ne » dis pas à la philosophie, mais, permets-moi de le dire, » à la folie? Oui, à la folie; car voici le mot d'un vrai » philosophe : Dieu n*a4-il pas rendu folle la sagesse » du monde ? Recherche donc, ô mon ch'^T fils, cet uni- » que profit de toute philosophie que t'a recommandé le » divin maître, la béatitude céleste; bien que tu ne pour- » ras acquérir, sans une complète pauvreté d'esprit... » Prends, dis-je, prends au plus tôt la voie de la pauvreté, » et non pas tant de la corporelle que de la spirituelle... » Ainsi tu deviendras un vrai philosophe du Christ.... » car si, selon Tapôtre, tu veux être sage, sois, pour être
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^ sage, d'ane stupide ignorance, et mets ta gloire à :^ ignorer les bavardages de la logique, les curiosités » de la physique, ainsi que tout le reste, pour savoir » simplement ceci : Le Christ est Jésus mort sur la » croix S » La véhémence de ce langage nous épargne le
soin de le commenter. L'Église ne s'y trompe pas : la
science compromet la foi ; c'est pourquoi elle maudit la science.
Le concile est-il convoqué? Il va Fétre. Cependant, au siècle de Pierre le Vénérable, de saint Bernard, de Guillaume de Saint-Thierri, qui n'est pas le siècle de Torquemada, avant de citer au tribunal de l'Église un homme accusé de quelque hérésie, on l'informait des bruits rérépandus sur son compte, oo lui donnait le temps de la flexion, du repentir et du désaveu. Et l'on pouvait alors se rétracter sincèrement, sans manquer de courage. Le courage, comme nous le définissons aujourd'hui, cette vertu qui consiste à ne fléchir devant aucune autorité, à braver tous les outrages, tous les périls, plutôt que d'abjurer une conviction personnelle, était, au moyen âge, un vice nommé l'orgueil. Assurément le xii* siècle ne manque pas d'hérétiques : en est-il un seul qui, parlant dans
t ^pistol» Pétri Venerabilis, Biblioth, CluniM., col. 680.
sa propre cause, devant les juges assemblés pour l'entendre, Tabsoudre ou le condamner, s'adresse à leur raison, et s'efforce de les convaincre, par des arguments tirés de la sienne , qu'il est juste de penser comme il pense? Non, sans doute. Pour l'accusé, comme pour l'accusateur, il s'agit d'établir, par des textes, des preuves de fait, ce qu'a pensé l'ancienne Église sur le dogme mis en question, et les arbitres du débat n'ont d'oreilles que pour ces preuves. Ne serait-ce pas même un aveu d'hérésie que d'en proposer d'autres? La conscience individuelle, ne connaissant pas ses droits, ne les a pas encore fait reconnaître; elle ne peut donc, par une soumission qui devance l'arrêt des juges, les abdiquer et les trahir.
Il est vraisemblable que Guillaume de Couches offrit h saint Bernard un gage suffisant de repentir, puisque la dénonciation de l'abbé de Saint-Thierri n'eut pas alors d'autre suite. Il est du moins certain que, pour remplir un engagement pris soit avec lui-même, soit avec les tuteurs jaloux de l'orthodoxie, Guillaume se rétracta vers la fin de sa vie. « J'ai, dit-il au début du Dragmaticon, » composé, dans ma jeunesse, un livre plein d'imperfec- » tiens, où j'ai mêlé le faux au vrai, et omis beaucoup de » choses nécessaires. C'est pourquoi j'ai formé le dessein
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» de transcrire le vrai dans ce nouvel écrit, d*y condam- » ner le faux, ainsi que d'y réparer diverses omissions...» Cette déclaration faite, Guillaume reproduit toutes les propositions censurées, dans le De Philosophia Mundi, par Gauthier de Saint- Victor et par Guillaume de Sainl- Thierri, et, sans hésiter, les condamne toutes, damr namus.
Quelle qu'ait été la renommée de Guillaume de Conches, on n'apprend pas que les dignités ecclésiastiques soient venues à sa rencontre. Il vécut honoré, mais suspect. Nous aimons à nous le figurer un de ces hommes simples de cœur, mais vigilants gardiens de leur dignité personnelle, que tout le monde servirait volontiers, si tout le monde ne redoutait pas leur franchise, mais que les congrégations écartent en les taxant d'esprits chagrins et difficiles, parce qu'il leur a toujours répugné de parvenir par les voies de Tintrigué. Après la mort de Guillaume, Philippe, abbé de Bonne-Espérance, s'écria que la Gaule avait perdu son soleil :
Gallia suspirat radio privata sereno...
Fit sine Guillelmo, fit sine sole dies.
Et cependant, on ignore même et Tannée et le lieu de sa
mort. Oudin et Fabricius proposent Faonée 4 450; Albéric de Trois-FoQtaines, Tannée 4 464. L*abbé Philippe place à Paris son tombeau ; M« Charma croit l'avoir récemment découvert dans une humble bourgade, à quelque distance d'Évreux.
La doctrine des idées-images est à jamais abandonnée; mais puisqu'elle a joui d'une si grande fortune, et durant tant de siècles, il faut la connaître : puisque les origines en sont encore obscures, il faut essayer de dissiper le nuage, et d'assigner à qui véritablement appartient la responsalûlité de cette fameuse erreur.
La philosophie moderne professe une antipathie dogmatique à l'égard des abstractions réalisées. Si quelqu'un entreprenait de définir le caractère particulier de la philosophie moderne et de faire le recensement exact des opinions qui lui sont propres, il trouverait qu'elle a moins inventé que supprimé. On l'en accuse. Mais elle n'est pas embarrassée de répondre à cette accusation et de se justifier. L'imagination humaine avait été si féconde en chimères t
Voici quelle était la chimère des idées-images.
On voit par le moyen des yeux, et non par les yeux. Ce
n'est pas assurément l'organe visuel qui perçoit la sensa* tion et recueille Tidée. Mais comment une simple faculté de l'esprit, ou, pour écarter encore une abstraction, comment Tesprit, qui réside immobile au centre de son domaine, entre-t-il en communication avec des objets qui ne se déplacent pas eux-mêmes pour venir à sa rencontre? A cette question on répondait en supposant certains intermédiaires, êtres représentatifs des corps, corpuscules matériels suivant les uns, immatériels suivant les autres, qui, disait-on, flottaient constamment à travers Fespace, et, comme d'alertes messagers, transmettaient à l'organe visuel de l'homme, dès qu'ils en étaient requis, les images fidèles des objets les plus lointains. C'était l'idée-image au premier degré, que les Grecs nommaient ei^uXov, et les Latins phantasma. Mais l'acte tout entier de la perception est-il expliqué par cette hypothèse? Il s'en faut bien. Le phantasma^ vicaire ou substitut de l'objet absent, ne saurait être admis à pénétrer lui-même jusqu'au tabernacle du sens interne : après avoir déposé son empreinte sur le sens externe, il va de nouveau se perdre dans l'espace. Mais, du moins, cette empreinte subsiste. Ce sera l'image proprement dite, ou espèce impresse^ qui servira d'élément fondamental aux opérations subséquentes de l'esprit. Ainsi nous avons déjà deux générations d'êtres
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représentatifs : le phantasma, qui se dégage des objets à la manière des émanations pour venir toucher le sens externe, et V espèce impresse, sorte d'image réfléchie sur un miroir, qui commence la sensation, mais ne Tachëve pas. Pour que la sensation soit achevée, il faut que le sens interne, considérant lui-même, par un acte dont il est seul capable, l'empreinte laissée sur la rétine, en recueille la notion de l'objet. Cette notion étant recueillie, voilà un fait nouveau. Quand il serait aussi fugitif que la perception est prompte, ce fait, distinct de tout autre, réclamerait un nom ; et, dans cette ancienne école dont la philosophie moderne a sagement répudié les traditions réalistes, il n*y a pas un nom qui ne corresponde à une chose, pas une chose qui n'appartienne à la catégorie de la substance. Mais, d'ailleurs, il n'est pas vrai que, la perception accomplie, la notion disparaisse. Bien longtemps après avoir vu les objets, ou leurs images, nous nous rappelons ces objets, ces images. Donc la notion persiste. Douée d'une telle persistance, comment n'aurait-elle pas été de plein droit admise au nombre des réalités, quand déjà l'on avait accordé la même faveur au corpuscule vagabond, et à cette ombre légère qui, rapidement dessinée sur l'organe de la vision, s'évanouit aussitôt, comme c'est le propre des ombres ? La notion formée s'est
370 SINGULAEITÉS HISTORIQUES
appelée espèce expresse^ et a été localisée dans le trésor de la mémoire, pour y jouir d'une entité permanente.
Ainsi toute perception s'opère ei\ trois temps, et à chacun de ces trois temps une idée, une image, une chose est produite. Pour être absolument fausse, Thypothèse n'en est pas moins parfaitement claire. Interrogez les sens sur la réalité de ces idées ; ils ne les connaissent pas : la raison ; elle les rejette. Mais l'imagination, qui les a faites de rien, se platt à les contempler, et s'étonne qu'on les conteste. Or, tandis que les sens et la raison s'arrêtent à chaque pas devant des mystères, et se déclarent inhabiles à les pénétrer, l'imagination n'hésite pas à pousser plus loin, plus loin encore, et trouve toujours la voie facile. Aux régions supérieures de la connaissance humaine il n'y a rien de plus obscur que la vérité, rien de plus clair que . l'erreur.
Mais nous n'avons pas achevé l'exposition de la doctrine des idées. Qu'est-ce, en effet, que V espèce expresse ? C'est l'idée recueillie de la considération d'une chose particulière. Ainsi nous avons simplement décrit les modes de la perception. li.s'agit maintenant d'analyser les opérations propres de l'intelligence. Que l'attention du lecteur ne nous abandonne pas encore. Cette doctrine n'est pas celle de quelque rêveur solitaire, dont l'érudition a retrouvé la
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trace dans la nuit des temps : elle a été professée par i;ine longue série d'éminents philosophes, on renseignait à nos pères, et le discrédit de cette doctrine est si récent, que notre langage usuel est encore plein de mots qui s'y rapportent. Ce sont des mots vides de sens, puisqu'ils ne représentent plus des opinions reçues. N'est-il donc pas intéressant de le savoir?
Ainsi qu'il est convenu, la sensibilité du sujet est émue par le contact d'un fantôme émané d*un objet, et non par l'objet lui-même : « Le soleil que Ton voit, 4it Malebranche, » n*est pas celui que Ton regarde. Le soleil et tout ce qu'il y > a dans le monde matériel n'est pas visible par lui-même. » L'âme ne peut voir que le soleil auquel elle est immédia- » tement unie, » c'est-à-dire ce fantôme dégagé du soleil, qui voyage dans l'atmosphère avant de joindre la rétine. Il faut un semblable intermédiaire pour éveiller l'intelligence endormie. Saint Thomas va nous le définir dans son septième Quodlibet : « In visione intellectiva, dit-il, » triplex médium contigit esse. Unum, sub quo intellectus » videt quod disponit eum ad videndum ; et hoc est nobis » lumen intellectus agentis, quod se habet ad intellectum ».possibilem nostrum sicut lumen solis ad oculum. » Nous avons à dessein rapproché ces deux citations de saint Thomas et de Halebranche, afin que l'une aidât
h comprendre l'autre. Le monde matériel est le domaine des choses sensibles : le domaine des choses intelligibles est, suivant quelques docteurs» le monde archétype, el suivant d'autres Yintellect agent, ou, pour parler ridiome vulgaire, la pensée même de Dieu. Voici une chose sensible : l'individu qui répond au nom de Soerate. Voici une chose intelligible : l'espèce qui se dit de Socrate, Yhumanité. Que l'humanité, considérée comme un ei^emplaire éternel, réside au sein de l'entendement divin ou dans un monde subalterne, il n'importe : ce qui régarde la question présente, c'est que cette chose intelligible apparaît dès l'abord à l'intelligence humaine non dans sa propre nature, mais par son intermédiaire. Pour employer une figure, saint Thomas dit que cet intermédiaire de l'intelligible est son rayon, et que ce rayon delà chose intelligible se communique à l'intelligence bumaine, comme le fantôme, ou rayon de la chose sensible, se communique aux organes de ta sensibilité. Que cela s'opère ainsi ou autrement, il suffit que la nécessité de l'intermédiaire soit reconnue. Voilà le premier terme de l'intellection. Ensuite vient Vespèce intelligible. € Aliud » médium est, ajoute saint Thomas, quo videtur; et hoc » est species intelligibilis, quae intellectum possibilem de- » terminât ; et se habet ad intellectum possibilem sicut
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» species lapidis ad oculum. » L'espèce intelligible est donc à l'égard de rintelligence ce que l'espèce impresse est à l'égard de la sensibilité. C'est une image parfaite en eUe-méme, puisqu'elle représente exactement son exemplaire, qui vient s'offrir à l'intelligence humaine, l'invite , à secouer sa léthargie et à former un jugement. Avant cette accession de l'espèce intelligible, rintelligence possédait la faculté d'agir ; mais elle était oisive : l'impulsion donnée, elle est devenue active, elle a produit un acte ; et cet acte n'est plus l'espèce intelligible, mais Y espèce intellectualisée, le concept, l'idée propre de l'âme intelligente, comme l'espèce expresse est l'idée propre de l'âme sensible. La mémoire les conserve l'une et l'autre : l'une et l'autre elles subsistent, au même titre, dans le même lieu.
Voilà donc la doctrine des idées-imagés. Ce qu'elle vaut, on le sait. A Guillaume d'Ockam, le plus sagace, le plus résolu de tous les psychologues du moyen âge, la gloire de lui avoir porté les premiers coups. Mais elle devait lui survivre. L'école thomiste maudit le nom du censeur indiscret, et négligea d'apprécier la valeur de la censure. Quand plus tard la même doctrine, sortant de l'école, voulut s'introduire dans la philosophie mondaine sous les auspices d'un philosophe cartésien, le prudent Arnauld
écarta d*une main ferme le pavillon trompeur, dénonça la provenance de la marchandise' et la rejeta sur la rive étrangère. Malebranche avait fait innocemment cette contrebande pour le compte des Jésuites; on leur rendait leur bien. Reid vint ensuite, qui, soumettant de nouveau le problème de la connaissance à répreuve d'une scrupuleuse analyse, pesant tous les mots, distinguant ceux qui signifient des choses et ceux qui représentent de décevantes fictions, dissipa comme de vaines ombres la nombreuse légion des idées-images.
Sentir et penser sont des faits, des actes, si Ton préfère ce terme, qui attestent la réalité de deux substances évidemment diverses, le sujet et l'objet. Comment s'opère la communication de ces deux substances? A cette question la philosophie moderne n'a qu'une réponse, le silence. Se taire quand on ignore, c'est la grande sagesse. Eh quoi! le physiologiste n'est-il pas obligé de reconnaître, comme le philosophe, qu'il s'explique mal les rapports des êtres? Et que saurait-on supposer de plus mystérieux que le contact d'un esprit et d'un corps, si dans le mystère il y avait des degrés? D'ailleurs l'hypothèse des idéesimages n'est pas seulement fausse; elle est encore inutile, puisqu'elle n'explique rien. Ces idées considérées sous toutes les formes qu'on leur prête, dans le monde arche-
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type, dans l'espace, dans l'entendement, sont toujours des exemples, des copies. Et d'où sait-on que ces copies ressemblent à leurs originaux, si ces originaux sont euxmêmes inaccessibles à toute perception t
C'est donc une doctrine justement condamnée. Oui, nous adhérons sans aucune réserve à la sentence défini-^ tive que le docteur Reid a prononcée contre elle. Mais quand l'éminent critique, après avoir cherché dans l'histoire des vieilles écoles un philosophe de quelque renom sur qui rejeter cette erreur, nous désigne Aristote, et l'ac* cable d'outrages comme auteur d'une aussi grande impos* ture, il énonce une accusation imméritée. Aristote, le plus délié des Grecs, le plus âpre inquisiteur de toutes les hérésies nées de l'école atomistique, aurait imaginé de telles chimères 1 C'est une calomnie. Cependant, depuis le docteur Reid, cette calomnie a fait beaucoup de chemin. Chacun la répète, et, en la répétant, l'accrédite. Il faut donc lui faire l'honneur d'une réfutation régulière.
Dans la doctrine que nous venons d'exposer, on l'a remarqué sans doute, les idées-images sont prises tour à tour comme externes ou comme internes à l'égard du sujet.
Avant d'entrer en commerce avec le sujet elles habitent l'espace qui le sépare des choses : après que l'entende-
ment les a reçues et leur a communiqué son empreinte, elles vont occuper le sanctuaire delà mémoire.
EstH^ donc la thèse des corpuscules errants dans le vague des airs qu'on prétend mettre au compte d'Aristote? En effet, Aristotel'a connue et il l'a reproduite ; mais pour la combattre et la tourner en mépris, comme on peut le voir notamment dans son traité De la Divination par les Songes. Cette thèse n'est pas d'Aristote; elle est de Démocrite. Dinfidèles péripatéticiens l'ont-ils admise? Nous ne les connaissons pas. Si Gassendi la trouve à son gré, c'est qu'il appartient à la secte de l'Abdéritain. Quant à saint Thomas, il la rejette sans hésiter.
Mais il s'agit plutôt des fantômes conceptuels , des espèces proprement dites. Ici, du moins, il existe quelque prétexte à l'accusation. A quelle époque ces espèces ontelles joui de la plus grande faveur? C'est, nous en convenons, au moyen âge. Saint Thomas en décrit tous les modes avec une confiance que rien ne saurait troubler. Il les sent, il les voit se rechercher, s'unir et produire, comme s'il assistait avec les yeux de son corps à l'accomplissement de quelque phénomène embryologique. Il n'y a, dans la région de Tàme, aucun lieu dont il ne sache, dont il ne soit prêt à dire tous les secrets. Autant de fables qu'il vous plaira , d'entendre^ autant il vous en
racontera. Les espèces sont un sujet où il est inépuisable. Que Ton quitte saint Thomas pour prendre Duns Scot, et Ton reconnaîtra bientôt qu'ils professent Fun et Tautre la même doctrine sur cette partie du vaste problème de la connaissance. Divisés sur tant d'autres questions, adversaires déclarés entre lesquels aucun accommodement ne paraît possible, ils s'accordent cependant à proclamer dans les mêmes termes que l'entende* ment est peuplé d'images, de similitudes, et* que la permanence objective 'de ces formes est un fait sans leqiiel l'intellection est inexplicable. Ajoutons que Duns Scot et saint Thomas se flattent à l'envi l'un de l'autre d'être les plus sincères, les plus fidèles des péripatéticiens.
Il faut croire que le docteur Reid les a crus sur parole, et que, sans interroger Âristote lui-même, comme il l'au* rait dû faire, il l'a supposé coupable sur le rapport con- . forme de ces deux témoins. Mais nous allons en faire comparaître un troisième.
Celui-ci ne sera pas suspect, puisqu'il veut être inscrit parmi les amis de Platon. C'est M. Barthélémy Saint- Hilaire. Dans la préface si remarquable qu'il a jointe à sa traduction du Trailé de VAme, M. Barthélémy Saint- Hilaire aborde successivement les divers problèmes dont la nature de l'âme est la matière^ et sur tous ou presque tous
ces problèmes il propose des solutions contraires à celles d'Aristote. £h bienl entendons-le résumer la théorie d'Aristote sur la sensibilité : « Elle n'offre pas, dit-il, la » moindre trace de ces espèces sensibles, de ces images, » de ces idées représentatives, sans lesquelles, a-t-on ré- » pété souvent, Arislote n'aurait pu expliquer la percep- » tion. » Et plus loin : t En observateur parfaitement » fidèle, il a constaté les faits : il n*en a pas inventé. De- » vaut ce grand mystère de la perception, il s'est arrêté » avec une prudence que n'a pas dépassée la prudence » écossaise... Ce n'est pas la faute d'Aristote,si, plus tard, » on a tiré de ses théories des conséquences qu'il n'y a » point mises, qui les contredisent même. » Voilà certes une déclaration nette, précise, et qui a, répétons-le, d'autant plus d'autorité, qu'elle est tout à fait désintéressée. Que si maintenant on se demande comment sur une même question, et une question de fait, il peut exister une telle divergence entre les avis de plusieurs interprètes, nous répondrons simplement que saint Thomas et Duns Scot ne connaissaient ni l'un ni l'autre la langue grecque, qu'ils ont été l'un et l'autre initiés à la tradition péripatéticienne par les Arabes et les Juifs, et qu'ils ont naïvement accepté pour des versions fidèles les plus verbeuses et les plus perfides paraphrases. Ces termes sont-
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ils trop durs? Non, ils ne le sont pas. Assurément les Arabes et les Juifs ont rendu les plus grands services aux philosophes chrétiens du moyen &ge. Ne pas le reconnattre, ce serait manquer de justice. Sans les Arabes et les Juifs les ténèbres du xii* siècle auraient envahi lexiii% et cette grande école de Paris, dont les régents ont instiruit le monde, n'aurait pas été fondée. Les scolastiques chrétiens sont les disciples immédiats des motécallémin arabes. Mais il n*est pas moins certain que les opinions d'Aristote, lorsqu'elles nous furent transmises après avoir traversé l'Orient, étaient loin d'avoir conservé leur pureté primitive. Altérées déjà par les éclectiques d'Alexandrie, elles l'avaient été bien plus encore, dans la suite, par les docteurs de Bagdad et de Gordoue. Albert le Grand, saint Thomas, Duns Scot ne surent pas dégager la source des afQuents, le texte de la glose. C'est ainsi que, prenant tous la parole au nom d'Aristote, ils ont quelquefois donné dans de tels écarts, qu'on les a entendus plaider avec passion la cause de son éternel ennemi. Dui\s Scot a particulièrement mérité ce reproche. Corrigeons-les, et distinguons ce qu'ils ont confondu. Déjà, pour certaines parties de la science, cette distinction est acceptée. Tout le monde reconnaît aujourd'hui qu'Aristote n'est pour rien dans les doctrines thérapeutiques de M. Purgon. Soyons de même
convaincus, sur le.rapport de M. Barthélémy Saint-Hilaire, que la philosophie d'Âristote n'est pas celle d'Âlgazel ou d'Averroès, et, pour nous en tenir à la question présente, que la thèse des idées-images vient d'un autre que de lui. Il y a d'ailleurs plusieurs preuves de Terreur commise par le docteur Reid, et nous en produirons une encore. Où dit-on que les scolastiques ont trouvé cette thèse? Dans le Traité de VAme^ où, suivant M. Barthélémy Saint- Hilaire, elle n'est pas. Or on sait à quelle époque le Traité de l'Ame fut mis pour la première fois entre les mains de nos docteurs scolastiques.Boëce ne l'avait ni traduit, ni commenté ; Martianus Capella, Isidore de Séville n'en avaient rien fait connaître : aussi ne le trouve-t-on cité par aucun maître du xii* siècle. C'est au xiii® siècle qu'il est introduit dans renseignement ; les plus anciens des ouvrages authentiques où il est cité sont la Somme d'Alexandre de Halès, mort en 1245, et l'opuscule De Anima de Guillaume d'Auvergne, évoque de Paris, mort en 4249. Or, un texte bien précieux, que nous allons tirer de la poussière sous laquelle il dort depuis sept siècles, nous fournit à cet égard un renseignement tout à fait nouveau. Si l'école de Paris n'a pas connu \d Traité de l'Ame avant le xiii« siècle, au milieu du xii« elle connaissait déjà dans toutes ses parties la thèse des idées-images. Les fragments qui
voDt suivre sont de notre Guillaume de Concties, qui mourut vers Tannée 4450. « On a, dit-H, prétendu que » le rayon visuel ne s'étend pas jusqu'à l'objet de la » vision , mais qu'il rencontre au milieu de l'espace :» les formes et les couleurs des choses, les recueille et » revient ensuite vers l'âme. Mais la raison ne paraît pas » souscrire à ce système ^ » C'est, nous l'avons dit, le système de Démocrite. Nous ne rechercherons pas qui l'avait transmis à Guillaume de Couches. Il est prouvé que ce n'est pas Âristole. Mais interrogeons encore notre docteur, car il a d'autres secrets à nous révéler. S'il répugne, en effet, à sa raison d'admettre les corpuscules isolés des choses et des sens, elle se montre beaucoup plus facile au sujet des espèces, ou images intellectuelles. « 11 y a dans la tôte, poursuit-il, trois cellules, > l'une à la proue, l'autre à la poupe, la troisième dans l'es- » pace intermédiaire. La première cellule s'appelle fantas- » tiquCy c'est-à-dire visuelle; c'est en effet là que l'âme voit » et conçoit.La matière cérébrale de cette cellule est chaude
^ GuiUelmi de Coxiz\à'& SecundaPhilosophia; codex Regius,num. 6588. Voici le texte encore inédit de notre auteur : « Faerunt qui dixerunt yisi^alem radium non.usque ad rem visam pervenire, sed in medio aere formas rerum et colores invenire : quibus assumptis sibi, ad animam revertitur. Quibus videtur ratio obviare.»
» et sèche, afin que par cette chaleur sèche, qui possède » une vertu attractive, elle appelle à soi les formes et les » couleurs externes. La cellule mitoyenne est nommée » logisiique, c'est-à-dire rationnelle. En elle Tâme fait le » discernement des choses qui ont été l'objet de la vision : » en d'autres termes, ces formes et ces couleurs, intro- » duites déjà dans. le cerveau par Vénergie fantastique, » l'énergie logistique les attire vers elle, et distingue aloi-s » cette chose de celle-là. En effet, c'est d'après la forme » et la couleur des objets, telles qu'elle les voit là repré- » sentées, que l'âme apprécie la quidditë de ces objets. La » matière cérébrale de cette cellule est tempérée, parce » que cette température ^t favorable aux opérations de » la raison. La dernière cellule es.t appelée mémoriale, » parce qu'en elle Tàme exerce sa mémoire. En effet, ce » qu'elle attire dans la première, elle le discerne dans la » deuxième, et le fait ensuite passer par un canal qui » s'ouvre dans les parois de cette deuxième cellule. L'ori- » fice de ce canal est fermé par une caroncule semblable » à celle qui termine le sein d'une femme. Lorsque l'âme » veut transmettre quelque chose de nouveau à la mé- » moire, ou lui rappeler quelque chose d'ancien, cette y^ membrane s'écarte, et le canal est ouvert.... La matière » cérébrale de cette cellule est froide et sèche, car le propre
» du froid et du sec est de resserrer et de conserver. Hais )» si l'état de ces trois cellules 'n'est pas tel que nous ve- » nons de le décrire, les opérations de l'âme sont moins » faciles. En effet» si U matière cérébrale de la dernière » cellule est humide dans quelque sujet, cette matière hu- » mide s'épanche, et dans cet épanchement^elle altère les » formes et les couleurs ; ce qui fait une mauvaise méf moire*.... » C'en est assez; c'en est trop. Tout cela
* m In cApite très sont cell» : ana in priera (prora), altéra in puppe, tertia in medio. Prima enim cellula dicitur fantastica, id est visualis: in ea enim anima videt et intelligit. Hujus cerebrumest calidum et siccum, ut calore sicco, cujus est attrahere, formas et colores exteriores sibi contrahat. Media cellula dicitur logistica, id est rationalis. In ea discemit anima res yisas ; scilicet figuras et colores, quas yis fantastica intus traxit, yis logistica ad se trahit, ibique rem a re discemit. Ëx figura enim et colore rei quas ibi aspicit anima, cognoscit quid res sit illa. Hujus cellule cerebrum est temperatum, quia temperies rationem non impedit. Postrema cellula dicitur memoriatis, quia in ea exercet anima memoriam. Quod enim prima attrahit, in média discemit, et per quodam (quoddam) foi*amen quod est inter mediam cellulam transmittiu Hoc foramen caruncula quaedam^ similis capid uberis mulieris, obstruit. Quum vero anima yult aliquidnovum mémorise commendare, yel yetus ad memoriam reyocare, removet se caruncula illa aperiturque foramen... Hujus cellul» cerebrum est frigidum et siccum : frigidi enim et sicci est constringere et retinere. Sed ists qualitates cerebri mutatœ bas actiones minuunt. Si enim aliquis habet cerebrum postremœ cellul» humidum, quia humiditas defluit, et figuras et colores turbat, est malss memoris...»
est, en effet, d'une grossièreté choquante. Le plus effréné sectaire du docteur Gall, sortant d'un laboratoire phrénologique, éprouverait en lisant ces lignes un irrésistible dégoût. Mais si nous laissons de côté ce qui répugne davantage dans cet étrange discours, qu'en restera-t-il ? Il en restera cette doctrine, que les formes ou images des choses résident à l'état de permanence objective dans les deux premières cavités ou cellules cérébrales, que toute action de l'intelligence s'exerce au moyen de ces formes, et se termine par la production d*une forme nouvelle, dont la troisième cellule est le récipient. Guillaume de Conches se déclare lui-même platonicien. Nous n'abuserons pas assurément de cette déclaration, pour imputer à Platon la responsabilité de semblables rêveries. Il nous suffit d'en décharger la mémoire d'Âristote.
£n résumé, la thèse des idées-images s'est introduite dans la philosophie moderne, au xiii« siècle, sous les auspices des interprètes arabes, Algazel, Avicenne, Averroès. Le XII® siècle et Guillaume de Couches, ainsi que M. Jourdain l'a fait remarquer*, ne connurent pas ces philosophes. Cela est vrai : ils connurent du moins quelques médecins de la même nation, entre autres un certain Ali,
4 Becherches critiques sur les traductions latines d'Aristote; p. 283.
qui est» avec Platon, une des autorités de Guillaume, Joaonicius, et cet illustre yoyageur,Ie moine Constantin, qui prétendit initier le monde chrétien à tous les arcanes delà médecine arabe. Or, cette théorie de Tâme que nous I exposions tout à l'heure sous le nom de Guillaume de CoQches, cette subdivision du cerveau en trois cellules, cette assimilation des idées à des corpuscules introduits d'une cellule dans Fautre, par la voie d*un canal qui s'ouvre et se ferme au commandement de l'&me, tout cela vient de TArabie, et Guillaume de Couches en a fait l'emprunt au Liber Oculorum du moine Constantin*.
* Ghap. 2. — Le Uber Oculorum de Constantin fait partie du manuscrit latin de Saint- Victor, inscrit sous le no 145.
Dans les premiers jours du mois de décembre de Tannée 4705, Nicolas Clément, garde fle la Bibliothèque du Roi, recevait une lettre de la Haye qui contenait un avis intéressant. L'auteur de cette lettre, un certain Jean Aymon, prenant le titre de ministre réfugié, l'informait qu'il avait acquis, à Leyde, Fherbier du célèbre Paul Hermann, en quarante volumes in-folio ; et il l'offrait au ^ pour ses déboursés: prix d'adjudication, 3,050 livres; frais d'auction, 94 livres et quelques deniers ; frais de voyage et de séjour à Leyde, 60 livres : total, 3,200 livres. Il voulait faire au roi ce cadeau. Dans une feuille supplémentaire, Âymon abordait une autre question ; il sollicitait un passeport pour venir en France. Comme il n'avait pu, disait-il, approuver les opinions subversives et les mœurs irrégulières de la plupart des pasteurs, il s'était fait, en Hollande, beaucoup d'ennemis; il avait d'ailleurs en tête de grands projets pour le service du roi : et que deraan-
ATMON 287
dait-il pour les exécuter? ni faveurs, ni pensions : pensionné par les États, il allait de grand cœur, en quittant un-élablissement honorable, témoigner dans quel mépris il avait les biens de ce monde. Il ne demandait qu*un passe-port. Clément s*empressa d'annoncer à Fagon, surin^ tendant du Jardin Royal, à quel prix il pouvait acquérir rherbier d*Hermann; mais Fagon ayant, de son côté, consulté Tournefort, celui*ci ne rengagea pas à suivre l'affaire.
Cependant Aymon écrivait de nouveau lettres sur lettres à Clément, parlant moins chaque jour de l'herbier, et donnant des explications de plus en plus étendues sur ses vastes desseins. 11 avait à confier des secrets d'état aux ministres de la couronne. En outre, il avait résolu de rentrer dans la religion catholique, et,) pour donner un gage éclatant de sa conversion, il devait écrire un gros livre contre Vesprit républicain des réfugiés protestants.
« Je puis grâces à Dieu, écrivait-il, vivre assez commo- » dément dans ces provinces, où l'on jouit de toute sorte -» de liberté, et où rien ne me manque, si ce n'est une » espèce de repos de conscience qui ne se trouve point » parmi les réfugiés, qui se détruisent les uns les autres, » et qui n'ont plus aucune religion, ni discipline, ni hon- » néleté,et qui, par leur esprit républicain et leur aversion
» pour tous ceux qui conservent quelque chose de Thu- » meur et des maximes ou inclinations françaises , se » rendent entièrement insupportables... J*ai de quoi faire » là dessus un manifeste rempli de preuves si authentiques » et en si grand nombre que, si je le mettais au jour, comme » je l'ai projeté, non seulement il serait propre à détourner » tous ceux qui pensent à sortir de l'Église romaine, mais » encore à faire abandonner le parti de la réforme à tous » ceux qui ne sont pas aveuglés par leurs passions.... » Or, pouvait-il rédiger et publier en Hollande cetacte d'accusation contre des hommes stipendiés et protégés par les ÉtatsT Ah! sans doute, il eût volontiers recherché le martyre, dans l'intérêt commun de la religion et du roi, si les circonstances Teussent exigé; mais elles ne l'exigeaient pas : et quels services ne devait-il pas rendre, dans un lieu qui lui serait assigné, avec la mission de tout voir sans être vu, et, sans parler, de tout écrire! En d'autres termes, il s'offrait, sans aucune réserve, pour être employé, suivant les convenances de Sa Majesté, comme faux témoin et comme espion.
Clément, le bon M. Clément * n'avait pas provoqué ces confidences; elles lui causaient quelque embarras. Il mon-
« catalogue de la Bibliothèque du Boi^ U h Préface.
ira les lettres d'Aymon à plusieurs abbés de ses amis, et, celui-ci désignant comme garant de sa bonne foi Tabbé Bidal, qui avait rempli les fonctions d'envoyé de France à Hambourg pour les affaires de la religion, on le consulta. L'abbé Bidal avait eu commerce de lettres avec Aymon durant sou ambassade. On apprit de lui qu'il s'était signalé dans les dernières controverses. Il avait d'abord publié les Métamorphoses de la Religion romaine *, petit ouvrage plein de maximes impies, à l'occasion duquel il avait été charitablement admonesté par l'abbé Guerre, archiprétre du diocèse de Grenoble. Cependant le P. Lamy, de l'Oratoire, et quelques autres théologiens, assuraient qu'on pouvait faire quelque tentative sur la conscience troublée de ce prêtre apostat. Dans cet espoir, l'abbé Bidal l'avait fait visiter par un de ses agents; mais il avait proposé des conditions inacceptables.
Ainsi, sur le rapport de l'abbé Bidal, Aymon n'était pas un homme sans crédit et sans valeur. Il y avait donc quelque gloire à le détacher de l'Église calviniste. Clément n'avait pris, dans sa jeunesse, ni le grand, ni le petit collet : cependant les affaires de la religion ne le touchaient pas moins qu'un docteur de la faculté, et il fut jaloux
* La Haye, Troyel, 1700^ in-16.
d'être le principal instrument d'une conversion qui devait faire du bruit. Sur Tavis de ses amis, il se rendit auprès de M. de Pontchartrain, et lui recomrpanda vivement un homme qui se livrait, en promettant d'en livrer d'autres. Pontchartrain, averti par Clément, informa le roi de toute cette intrigue. On était aux beaux jours du prosélytisme catholique. Tandis qu'on massacrait, dans l^s Cévennes, les calvinistes persévérants, on faisait publiquement marché des consciences faciles. Que voulait ce réfugié de la Haye? Un passe-port. Le roi lui fit écrire qull en trouverait un chez M. de Bagnols, intendant des troupes de France à Bruxelles. Aymon ne tarda pas à se diriger vers cette ville, ayant obtenu des États de Hollande un saufconduit pour aller à Constantinople. A Bruxelles, il prit son passe-port, et il était à Paris au mois d'avril de l'année < 706.
Sa première visite fut à l'hôtel de la Bibliothèque, rue Vivienne. Il vint trouver Clément et le remercier. Bt pour montrer à Clément qu'il n'avait quitté la religion de ses pères ni par légèreté d'esprit, ni par de sordides calculs, il lui raconta l'histoire de sa vie.
Né en 1 661 , dans le Dauphiné, de parents catholiques, il avait fait ses premières études au collège de Grenoble. Sa famille, qui Taimait, n'avait rien négligé de ce qui pou-
ATMON 394
vait contribuer à rornement de son esprit, et les professeurs du collège de Oreîioble $*étaieDt employés à le rendre non moins habile dans les mathématiques que dans les Mles-lettres. Il avait ensuite fait quelque séjour ^ Turin, en Piémont, où il avait appris la théologie et la philosophie. De là, sa mauvaise fortune Tayait conduit à Rome. Dès l'abord tous les visages lui souriaient, dans cette noble ville où la jeunesse studieuse rencontre tant de patrons. Il venait^ peine d'achever la lecture du Digssie et du Décret et de recevoir le titre de docteur, qu'un évoque de Sain1>Jean de Maurienne, en Savoie, Hercule de Berset, le faisait admettre aux ordres sacrés, avec un bref du pape Innocent XI, à Tâge de vingt- trois ans, c-est-à*dire avant l'âge déterminé par le concile de Trente, et le nommait son aumônier. Hommage rendu, suivant les termes du bref apostolique, à ses bonnes moeurs et à ses mérites divers : « Vitm ao morum honesias, aliaque laudabilia probi^ » tatis et virtutum mérita! » Mîiis il apprenait bientèt que cet évoque de Maurienne l'avait servi pour le perdre. Hercule de Ber2et avait récemment sollicité le chapeau de cardinal et ne l'avait pas obtenu t II chargea son aumônier de venger cette injure, et, dans ce dessein, il lui confia divers mémoires contre les familiers du pape, et notamment contre M. Le Camus, évêque de Grenoble. Que d'à-
bominables récits contenaient ces mémoires ! C'était un des princes de l'Église qui dénonçait, par esprit de rancune, tous les secrets et toutes les hontes de la politique pontificale; qui racontait, avec d*obscénes détails, quels sont; en cour romaine, les moyens de parvenir. Ces révélations ont contribué, d'une part, à le détacher de TÉglise, et, d'autre part, à lui donner le goût de Tintrigue. Cependant, son excellent naturel prenant le dessus, il avait un jour conçu bien de la honte ; et c'est alors qu'il avait fui Févéque de Maurienhe, pour aller avouer ses fautes à Féyéque de Grenoble et réclamer son pardon. Ensuite, il avait eu charge d'âmes dans le diocèse de Grenoble, et ne l'avait quitté que pour faire un nouveau voyage dans la ville éternelle. Nouvelle cause d'égarement! Bien accueilli par Innocent XI, qui Tavait nommé son protonotaire au mois de juin de Tannée \ 687, il devint bientôt une sorte de personnage dans la cour apostolique, et c'est ce qui le perdit. Il avait, en effet, des principes, et, voyant autour de lui tant de gens qui se moquaient de tout, il ne put se défendre de concevoir des doutes sur le divin caractère des pouvoirs ecclésiastiques, sur l'importance des questions débattues entre les sectes religieuses, et il se mit à vivre en stoïcien, pour observer du moins, au milieu de ces libertins, une règle, une loi, celle delà conscience*
Les calvinistes se vantaient d'avoir ainsi dégagé la véritable religion, la religion du Christ, de tout le vain attirail des distinctions scolastiques et de toutes les pompes de rÉglise romaine. Il forma donc le dessein d*alleren Suisse . écouter les docteurs de cette Église réformée, et vérifier si leurs mœurs s'accordaient avec leurs discours. Ce qu'il vit en ces lieux le toucha beaucoup, et il se fit admettre dans la communion protestante. Il s'était ensuite éloigné de la Suisse pour aller en Hollande, où il avait rempli les fonctions de ministre. C'est alors que, poussé chaque jour plus avant dans l'abtme, il s'était laissé séduire par les chastes grâces d'une demoiselle de qualité^ et l'avait épousée. Fatal engagement! Mais il venait d'être rompu; et, pour l'expier devant le Dieu de miséricorde, il allait travailler de toutes ses forces à la conversion de cette veuve. Tel fut le récit d' Ay mon .
Clément n'écouta pas ce discours sans éprouver divers sentiments. Quand il considérait l'étrange personnage qu'il avait appelé près de lui par d'oflScieuses démarches, il lui trouvait une manière d'être qui ne prévenait guère en sa faveur. Mais celui-ci parlait avec tant de feu, il montrait tant de componction, il paraissait tellement pressé de désavouer publiquement ses erreurs, et de faire campagne contre ses anciens complices» qu'on ne pouvait
294 SINGULARITÉB HISTORIQUES
guère douter de sa sincérité. Il avait, d*ûIleurS| bravé des périls pour venir à Paris : il y était donc venu pour quelque grande affaire. Et la plus grande n'est-ce pas celle du salut?
Clément lui fit un cordial accueil, et prit rengagement de le présenter à M. de Pontchar train. Quelques jours après, ils se rendirent à Versailles et furent reçus par le ministre. Aymon parla beaucoup dans cette entrevue et fit de grandes promesses. On loi disait qu'il ne devait pas obtenir facilement son pardon : il répondait que tous les obstacles seraient écartés, quand il aurait fait connaître au roi de quels secrets il était dépositaire; à TÉglise, de quels arguments il voulait faire usage contre les sectaires de Calvin. Et, pour confirmer ses paroles par des écrits, il rédigea deux mémoires, qu'il fit remettre, quelques jours après, à M. de Pontchartrain.
Dans le premiçr, il retraçait les circonstances principales de sa vie si tourmentée, signalait ensuite les minis* très réfugiés comme livrés « à tous les désordres d'un » libertinage scandaleux, » comme coupables des € plus » grands crimes et des « plus énormes attentats, » et demandait enfin la permission de demeurer en France, pour y faire en sûreté le récil de toutes les indignités dont ils lui avaient donné le spectacle. L'autre mémoire ne concer-
nait que les affaires politiques. La France et la Hollande étant en guerre, Aynion donnait avis au roi de France de quelques projets arrêtés» disait-il, dans le conseil des États, sur diverses inventions de projectiles qui devient causer un grand dommage aux troupes françaises, sur les entreprises de Cavalier et de fabbé de La Bourbje, chefs des camisards, enfin sur quelques machinations calvinistes du sieur de Beringhen et de mademoiselle de DangeâUj réfugiée à la Haye. M. de Pontchartrain traita de rêveries les révélations politiques du sieur Aymon, et renvoya son mémoire sur les affaires de la religion au cardinal de Noailles, archevêque de Paris. Clément lui servit encore d'introducteur dans la visite qu'il fit à ce prélat* Ce fut une longue conférence. Le cardinal de Noailles commença par adresser de paternelles remontrances au pécheur repentant: celui-ci les écoula les yeux baissés, et, jurant ensuite qu'il avait à jamais quitté le [camp des Amalécites, il promit de tourner contre eux les armes qu'il avait tirées de leur arsenal. On devait bientôt voir l'effet de cette promesse. Clément prit ensuite la parole/et, 'rappelant qu'Aymon avait abandonné, pour donner satisfaction à sa conscience, un établissement solide, qui consistait en une pension viagère, des gratifications annuelles et un traitement de 400 écus environ,
comme professeur de mathématiques, il pria Tarchevèque de vouloir bien solliciter en sa faveur le suprême dispensateur des grâces. L'archevêque prit l'engagement de faire*la démarche qu'on lui demandait, et, d'ailleurs, plaçant quelque confiance dans le succès des libelles annoncés par Aymon, il invita Clément à l'admettre dans la Bibliothèque, ainsi qu'à lui confier tous les ouvrages dont il devait avoir besoin pour l'exécution de ses desseins. Ce qui fut accordé par le bon M. Clément sans aucune difSculté.
Peu de temps après, le cardinal de Noailles chercha quelque retraite dans laquelle Aymon pût, excité par de bons exemples, méditer sur les désordres de sa vie passée, préparer son retour au sein de l'Église, et composer d'utiles libelles. Il lui désigna le séminaire des Missions- Étrangères. Aymon s'y rendit, et, pour donner sur-lechamp des gages de sa conversion, il parut à toutes les conférences, assista chaque jour au service divin, déclama du soir au matin aux oreilles de tous les survenants contre les erreurs et les désordres de l'Église calviniste. Il ne négligea pas non plus son ami Clément. Dès qu'il avait achevé ses exercices pieux, il accourait à la Bibliothèque du Roi, interrogeait tous les manuscrits dans lesquels il devait trouver des documents contre l'hérésie, et se mon*»
trait animé d*uDe telle ardeur pour les découvertes, qu*ii allait jusqu'à fatiguer la complaisance des employés. Clé* ment» plein de zèle pour les affaires de la Bibliothèque, donnait ses soins aux catalogues, et n'avait pas toujours le loisir d'accompagner Aymon dans les salles où le conduisaient ses avides recherches : quelquefois même, appelé par les devoirs de sa charge hors de la Bibliothèque, il y laissait AymoDi sans lui donner de surveillant.
Cependant celui-ci n'avait pas encore reçu le prix de sa conversion. On le berçait toujours de promesses, et il s'en plaignait. N'avait-il pas lieu de se plaindre? Il nous reste plusieurs registres où nous voyons quel était, à cette époque, le tarif des apostasies : Ite trésor de l'État s'épuisait à faire des catholiques. Il est vrai qu'on n'appointait pas avec trop de générosité les conversions vulgaires : mais on devait traiter avec plus de faveur un hérétique signalé, un homme qui promettait d'écrire pour la religion catholique après avoir écrit contre elle, un protonotaire du pape, qui, devenu ministre, s'engageait h consterner ses coreligionnaires par l'éclat de sa défection. Aymon ne cessait de le dire et de l'écrire aux personnes qui lui avaient montré des sentiments favorables. Il faut reconnaître que le roi traitait avec plus de bienveillance des coquins moins effrontés qu'Aymon. Celui-ci disait donc jus-
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tement qu'on .violait à goa égard les règles de Féquité. S*il avait reçu le brevet de sa pension^ on ne la payait pas. Il continua ses visites à la Bibliothèque; mais ayant résolu, disait-il, d'ajourner Texéculion de ses engagements tant que le roi ne tiendrait pas les &iens, il recueillait des notes et ne livrait rien & la presse. Clément commençait à supporter difficilement la présence quotidienne de cet hôte mécontent, qui murmurait saos cesse, en des termes irrévérencieux, contre les ministres du roi, quand tout à coup il cessa de le voir.
Il s'en applaudit d'abord; mais, après quelques jours d'absence, il s'en inquiéta, et fit demander de ses nouvelles aux Missions-Étrangères. On lui répondit qu'après avoir montré beaucoup d'empressement à se convertir, après avoir beaucoup prié devant le^ autels, beaucoup interrogé les docteurs en théologie et réclamé maintes fois son abjuration, Aymon avait paru négliger l'affaire de son salut pour celles de l'Etat, et qu'il avait enfin quitté le séminaire, disant qu'il allait à la cour»
Quelque temps après, Clément reçut d'autres nouvelles. Un agent fran^is, en résidence à la Haye, écrivait à son gouvernement :
« Mémoire pour s*informer. On demande des nouvelles » d'un nommé Aymon, qui dit avoir été aumdnier de
» M. le cardiiial Le Camus et protonotaire apostolique. » Après avoir demeuré quelque temps à la Haye, où il » étoit venu de Suisse, et où il avoit embrassé la religion » prétendue réformée, il disparut, et, quelque temps après, » on sceut qu'il étoit à Paris. On sceut même qu'il y avoit » porté un Alcoran arabe, manuscrit, qu'il avoit dérobé à » un libraire de la Haye. Il est de retour depuis quelque » temps, chargé, à ce qu'il dit, de dépouilles ; on pourroit » mieux dire de vols, qu'il doit avoir faits à Paris, où il a » passé cinq ou six mois assez publiquement. Ce qui sur- » prend beaucoup, ayant été prêtre, disant la messe, s'é- » tant marié, et Tétant encore à présent. Il dit qu'il a paru » à Paris en qualité de. prosélyte réformé, devenu ministre. » Il a veu, dit-il, publiquement M. le cardinal de Noailles » devant une assemblée de quatre-vingts prélats, où il a, » dit-il, été reconnu et salué pour ministre. Il a apporté » le dernier Concile de Jérusalem tenu par les Grecs au » sujet de la transsubstantiation, et d'autres pièces qu'on » croit qu'il a dérobées dans la Bibliothèque du Roi. C'est
» un homme qui a de puissants patrons dans ce pays
»LeiO mars 1707. »
Le Concile de Jérusalem^ un des plus précieux manuscrits de la Bibliothèque, on le signalait & la Haye dans les mains d'Aymon ! Sans délibérer davantage, Clé-
ment courut à Farmoire réservée, où devait se trouver, sous sa clef, Finestimable trésor. Uarmoire était fermée ; mais, Tayaut ouverte, il n'y vit plus le manuscrit du concile. Ainsi, les renseignements de la Haye étaient exacts. Un crime avait été commis, et Fauteur de ce crime c'était Aymon!
Clément ne tarda guère à recevoir d'autres lettres. Aymon ne montrait pas seulement à ses amis le texte original du Concile de Jérusalem. Il avait quitté Paris avec un passe-port délivré par M. de Chamillart, ministre delà guerre, et il avait traversé la frontière ayant pour bagages plusieurs caisses de volumes précieux. Quels étaient ces volumes? La collection du roi se composait alors de 12,500 manuscrits, et Fon ne signalait aucun vide sur les rayons. Il était donc difScile de désigner immédiatement tous les ouvrages qu' Aymon avait pu dérober. Cependant on écrivit de la Haye qu'il avait encore fait voir un volume in-folio, relié en maroquin rouge,, avec les armes de la maison de Béthune, contenant des dépêches italiennes écrites par Carlo Visconti, nonce apostolique au concile de Trente en 1562. Celte description ne pouvait laisser d'incertitude dans Fesprit de Clément. Les lettres originales de Visconti, provenant du fonds de Béthune, portaient les n«M 0,042 et 10,043 dans la collection du Roi.
On rechercha ces volumes : le premier était absent, mais l'auteur du larcin avait laissé le second sur les tablettes.
Il n'y avait pas de temps à perdre : il fallait écrire à la Haye et réclamer par les voies judiciaires les volumes dérobés, avant que le voleur les eût vendus ou transportés sur d'autres rives. Clément se rendit en toute hâte devant un notaire, le 6 août 4707, et déclara qu'il donnait à Guillaume de Voys, libraire à la Haye, pleine procuration pour saisir les deux volumes qu'on disait être entre les mains d'Aymon.
Dans les premiers jours du mois de septembre, de Voys présenta sa requête au conseil d'état de la Haye.
La justice des hommes est moins souvent aveugle qu'elle n'est partiale. Cependant l'origine du Concile de Jérusalem devait être établie par des témoignages suffisants pour défier la plus insigne déloyauté.
M. Olier de Nointel, étant ambassadeur pour la France à Constantinople, avait obtenu des patriatches grecs, en 4679, la déclaration dé leurs sentiments sur la transsubstantiation, et s'était empressé d'envoyer à son gouvernement le texte original de cette déclaration, rédigé dans une conférence solennelle qui avait eu lieu dans la ville sainte. Lorsque Arnauld préparait son bel ouvrage sur la Perpétuité de la Foi, ces pièces lui avaient été confiées
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et, en ayant fait usage, il les avait conservées jusqu'à sa mort. La Bibliothèque publique du Roi les avait reçues en 4696. Elles consistaient en UQ volume el un rouleau: le rouleau, qui contenait l'attestation de Denys, patriarche de Constantinople, et de ses collègues, touchant la créance de rÉglise grecque, était renfermé dans un étui long de deux pieds ; le volume, où se trouviedent les actes da con-^ cile de Jérusalem et la confession du patriarche Dosithée, était relié à la levantine, en maroquin rouge, avec des ornements sur les plats. On avait mis dans une armoire réservée ces documents de grande importance : mais, depuis Tannée 4696, ils avaient été plusieurs fois consultés» ' et Ton avait un jour, par mégarde, rangé le volume parmi les manuscrits analogues du fonds grec : c*est là qu*Aymon l'avait découvert et l'avait dérobé.
La preuve du vol était donc manifeste. Mais il n'y avait pas là de quoi confondre un impudent comme Aymon.
Il apprend qu'une plainte vient d'être déposée : aussitôt il publie pour sa défense : Lettre Mu sieur Aymon, mU nistre du saint Évangile et doctew es droits, a M. iV., professeur en théologie^ pour informer les gens de pr<h bité et les sutwats des insignes fourberies de plusieurs docteurs du papisme et du monument extraordinaire qu'ils se dorment maintenmty avec quelques réformez
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perssertis, qui tramillent de concert à détruire^ par leurs impostures^ le sieur Aymon, et à le priter, par divers attent&tSy de plusieurs manuscrits, etc. etc.; la Haye, Delo , 1707» iû-4*. Ainsi la Bibliothèque, les agents français et le libraire chargé de la poursuite conspirent pour voler Aymon I Conspiration odieuse, criminel attentat! Que les g^ens de probité se soulèvent contre ces machinations de quelques âmes perverses !
Le texte du libelle répond à ce titre.
La cause qu' Aymon va plaider n'est pas la sienne. Outragé, persécuté par les papistes, par le^ ennemis* de la République batave et de la religion du Christ, il mépriserait leurs calomnies et leurs violences, si les plus grands intérêts n'étaient pas engagés dans cette affaire. Mais ne voit-on pas quel profil ces gens espèrent du scandale qu'ils provoquent? Ils ont appris qu'un ministre de la religion est revenu parmi ses frères, après de longs et périlleux voyages, et qu'au retour il a montré divers documents où se trouve la démonstration éclatante de toutes les fourberies papistes : aussitôt ils ont juré d'arracher à cet honnête homme les précieux volumes qu'il se propose de publier pour les confondre. Cependant, quels que soient leurs efforts et ceux de leurs alliés secrets, ils ne réussiront pas dans leur infâme entreprise. Ils n'ont pas
été mal informés : oui, ce ministre possède le texte original du concile de Jérusalem, texte falsifié par Villustre imposteur qui a composé le Traité de la Perpétuité de la Foi. Mais comment osent-ils prétendre que ce volume, témoin irrécusable de leurs fraudes, a jamais été compté parmi les manuscrits de la Bibliothèque du roi de France? Envoyé directement par M. de Nointel au sieur Ârnauld, il fut confié par celui-ci, qui savait mal le grec, h un religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, qui le traduisit et le conserva. Il le conserva, pour dissimuler la preuve d'une traduction infidèle ; et les papistes auraient à jamais profité de cette infidélité, si le remords n'était pas ' entré dans la conscience d'un bon religieux, qui a trahi le secret de ses confrères et livré Fauthentique déclaration des patriarches à un ami courageux de la vérité. En recevant de ses mains un dépôt aussi précieux, on a promis de ne pas le nommer, et, parmi les devoirs civils, aucun ne passe avant le respect de la foi jurée. Non, on ne le nommera pas I Si, d'ailleurs, le garde de la Bibliothèque du Roi veut pousser plus loin sa réclamation insensée, qu'il produise des titres, on les discutera. Tous les volumes de cette Bibliothèque portent le sceau du roi; c'est la marque indélébile de leur origine. Eh bien I on croit devoir l'avertir que les juges ne rencontreront pas cette marque sur le
Concile de Jérusalem, Ce volume a trois cachets : celui de Ferapereur d'Orient, celui du patriarche de Jérusalem, et celui d'Olier de Nointel, ambassadeur de France : mais on défie d*en montrer un autre sur les feuilles, sur les gardes, sur les plats. La Bibliothèque du Roi n'a jamais eu le Concile de Jérusalem, Elle veut le ravir dM% mains qui le possèdent et qui doivent en faire si bon usage : elle ne l'obtiendra pas, malgré tous les mouvements qu'elle se donne pour tromper la justice. Aymon ajoutait qu'il avait fait, dans ses voyages, bien d'autres découvertes. Il terminait son libelle en adressant à ses ennemis, religieux ou politiques, cette dédaigneuse provocation :
» Je m'attends à les voir de plus en plus irrités cbntre » moi, à mesure qu'ils découvriront les desseins que je » forme pour lés combattre. Je ne doute point qu'ils ne » redoublent leurs impostures pour décréditer mes ou- » vrages, et qu'ils ne mettent en usage le fer et le poison » pour m'exterminer s'il leur est possible. Ils ne manque- » ront pas d'envoyer des émissaires en ce pays pour avoir > l'œil sur mes démarches, et pour m'y tendre des pièges » de toutes parts. J'ai su depuis quelques jours le dessein » qu'ils ont formé de m'y faire poursuivre en justice, sous » prétexte que le Concile de Jérusalem a été enlevé de la » Bibliothèque du Roi, et je ne doute point que les^fausses
» suppositions par lesquelles ils s'imaginent de pouvoir » colorer leurs demandes, ne tendent à me priver de ce » manuscrit et de plusieurs autres, à quelque prix que ce » soit* Us ont envojé de Paris une procuration à quelques » personnes de la Haye poui* m*intenter un procès là- » dessus. Je ne sçai pas encore s'il se trouvera des gens, » parmi nous, assez mal avisés et assez fous pour Tentre- » prendre. Je suis, grâce à Dieu, en état de mortifier tous »^ceuxqui seront assez téméraires pour s'embarquer dans » une poursuite de celte nature. »/
£e plus honnête des hommes et le plus maltraité par la ' calomnie n'aurait pu s'exprimer autrement.
Aymon avait compris qu'il devait défendre sa cause en excitant les passions. Gomme il allait avoir pour juges des ennemis de la France et de la religion catholique, il s'agissait de les intéresser en imaginant un complot formé contre un réfugié calviniste par des catholiques français ; en jurant, d'autre part, que les manuscrits réclamés renfermaient une moisson de scandales, et en promettant les révélations les plus accablantes pour les papistes. \j^ réformés n'avaient rien de plus à cœur que l'affaire de la présence figurée; et quand ou leur montrait un volume, où se trouvaient, disait-on, de très-forts arguments contre la thèse d'Ârnauld, ils ne pouvaient le livrer à la première
requête. Aymon se vit bientôt à la tôte d'un parti* Les ministres de la religion se prononcèrent les premiers» et firent d'activés démarches auprès des magistrats, en faveur d*un confrère dont la cause était celle dlsraël : quelques-uns des principaux citoyens de la Haye ne s'échauffèrent pas moins, et allèrent déclarant en tous lieux qu'on ne pouvait servir les intrigues des agents français sans se rendre complice d*un crime d'état : les plus honnêtes gens hésitèrent eux-mêmes entre les dires de Taccusation et ceux de la défense»
Le chevalier de Croissy avait écrit à Basnage, pour lui demander quelques renseignements sur Aymon. Celui-ci répond, le \2 septembre, avec la plus grande réserve, qu*Aymon est signalé par les connaisseurs comme un bon mathématicien^ et que, s'il possède un manuscrit revendiqué par la Bibliothèque du Roi, il prouve que cemanuS' crit vietit de Saint-Germain-des Prés. Fait singulier! dit Basnage; et c'est la conclusion de sa lettre. Un des plus honnêtes libraires de Rotterdam^ Daniel Leers, avait été prié par Clément de répandre la nouvelle du vol et de prévenir les esprits contre le voleur. Il écrit» à la même daté que Basnage : « Comme l'affaire du sieur Aymon me » parôît tout à fait romatiesque, ayez la bonté de m'infor- » mer ea détail sur tous les principaux faits contenus
» dans la Lettre. Donne-t-on, chez vous, un passe-port à » un moine défroqué et nîarié, qui passe en France sous » le nom de ministre protestant? Un moine bénédictin » donne-t-il à un protestant des pièces justificatives pour » prouver des obliquités de TÉglise romaine? Si cela se » fait par un remords de conscience, que demeure-t-il :» dans sa communion ? Peut-on voler la Bibliothèque du » Roi d'un gros in-folio? Je vous assure que je ne vois }> goutte dans tout ceci. » Ainsi, Basuage et Leers, qui pouvaient assurément croire Colbert et Clément sur parole, doutaient, discutaient et demandaient des explications. Quel devait être le langage des gens qui n'avaient aucun motif pour prendre le parti de la France, et qui en avaient de considérables pour bien accueillir les promesses d'Aymon, pour redouter une décision favorable aux intérêts des papistes?
Clément répondit aux assertions de la Lettre. £h quoi? Aymon ose prétendre qu'il s'est présenté devant les ministrès du roi, devant le cardinal-archevêque de Paris, avec la tenue d'un homme qui vient chercher des contradicteurs et les provoquer à la dispute I C'est le premier de ses mensonges. II. est venu tenant à la main deux mémoires, l'un contre les États de Hollande, l'autre contre les réfugiés protestants; il est venu sollicitant le pardon de son apos»
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tasie, et déclarant qu'il voulait signaler son retour à la religion catholique par de véhémeuts écrits sur les mœurs et sur les sentiments des réfugiés. Et, pour laisser de côté le personnage, quelles preuves allëgue-t-il pour justifier la possession du manuscrit qu'il a dérobé? Ce manuscrit se trouvait, dilril, dans un monastère bénédictin, et c'est un religieux de cet ordre qui, pour dévoiler de coupables fraudes, l'a mis entre les mains d'un pasteur réformé. Fable grossière, que vont démentir d'accablants témoignages I II est vrai qu*on possède à Saint-Germain-des-Prés quelques documents sur diverses questions controversées entre les catholiques et les Grecs schismatiques : mais ce sont des documents français, des lettres, des traductions, des mémoires, qui n'ont aucun rapport avec le texte authentique du Concile de Jérusalem. Clément produit une attestation signée par Arnould de Loo, prieur de Saint-Germain-des- Prés, lequel déclare expressément que le manuscrit du Concile de Jérusalem n'a jamais été vu dans son abbaye. On parle, en outre, d'un religieux bénédictin, qui, chargé par Antoine Ârnauld de traduire le texte de ce concile, n*aurait pas restitué le volume commis à sa bonne foi. Ce religieux est dom Michel Foucqueré, moine de Saint- Faron ; il vit encore, et il affirme par écrit qu'ayant achevé sa traduction, il a transmis le volume à dom Luc d'Achery.
Un dernier témoin, le registre de la Bibliothèque du Roi raconte de quelle manière, au mois de janvier de Tannée \ 696, l'original du Concile de Jérusalem est arrivé dans le meilleur état à la Bibliothèque, après avoir passé par tant de mains, et a été placé dans une armoire, aveo d'autres ouvrages du même prix. Il ne porte pas d'estampille; cela est vrai. Mis au nombre des manuscrits qu'on ne communiquait pas ordinairement, il n'a pas reçu cette marque. On se demande enfin comment l'auteur du larcin a pu dissimuler à tous les yeux, en sortant de la Bibliothèque, un volume in-folio. Clément répond qu'Aymon venait tous les jours à la Bibliothèque avec son manteau de ministre, et qu'il pouvait cacher «ous ce manteau, sans aucune difficulté, sans aucune crainte, des volumes plus forts que le manuscrit du Concile. Est^il, d'ailleurs, besoin de protester, au nom des catholiques, contre les perfidies qu'on leur impute? Un homme convaincu de vol peut-il encore avoir quelque autorité dans une controverse doctrinale? Lorsqu'il est établi par d'irréfragables preuves que ce misérable a la conscience chargée des plus graves méfaits, le croira-ton sur parole accusant de supercherie le plus considérable, le plus illustre des docteurs de son temps? Clément ne le suppose pas.
Ëh bien I il aurait dû le supposer. Dès qu'un accusé s'est
inscrit devant le tribunal des passions contre les réquisi* toires de la justice, elles évoquent son affaire, et, sans rechercher s'il est coupable, elles se demandent simplement si leur intérêt est de le condamner ou de Tabsoudre. Pus* sions religieuses, passions politiques, les unes et les autres ont le môme emportement, le même mépris pour l'équité. Clément ne tarda pas à l'apprendre, Il avait chargé quelques personnes amies de répandre dans la ville de la Haye sa réponse à la lettre d'Aymon. Leers avait été rendre visite au grand pensionnaire Heinsiuçet à quelques membres des États. Or, voici dans quels termes Leers lui ren^ dait compte de ses démarches : « J'ai fait tout ce que j'ai » pu afin que les manuscrits soient conservés. Je crois » qu'on les a donnés à examiner, pour savoir s'il est véri- » table, comme Aymon le prétend, qu'il y a d'horribles » fourberies dans les pièces qui regardent la créance des » Grecs. On verra bientôt ce que c'est. Je rencontre beau- » coup de prévention contre ces pièces. » S'inquiète-t^on du voleur? Non-seulement le voleur est libre, mais il fait jeter en prison, comme espion français, un libraire de la Haye, qui l'avait accusé d'avoir commis un autre larcin à son préjudice. On ne s'occupe que de l'obje tmôme dont la légitime possession est contestée. L'affaire, la grande affaire des magistrats instructeurs, n'est pas de
savoir si la Bibliothèque du Roi de France motive bien sa requête contre Aymon, mais s'il est vrai, comme celui-ci l'affirme, qu'Ârnauld ait perfidement traduit la confession du patriarche Dosithée; et il y a « beaucoup de préven- » tion ^ contre le sieur Arnauld:
Cependant la nouvelle du vol commis à la Bibliothèque est parvenue jusqu'aux oreilles du roi. Il s'est informé des détails de cette aventure, et a chargé M. deTorcy de joindre les réclamations du gouvernement à celles de la Bibliothèque. M. de Torcy s'est empressé d'écrire à un échevin de Rotterdam, animé des meilleurs sentiments à Tégard de la France, M. Hennequin. Celui-^ci répond, le 40 octobre, qu'Aymon s'est justifié devant le conseil d'état des imputations dirigées contre lui. Interrogé, non pas sur le vol commis à la Bibliothèque, dont personne ne s'informe, mais sur son voyage en France, Aymon a prouvé qu'il a fait ce voyage avec les meilleures intentions, et avec le plus grand succès, puisqu'il est revenu chargé de manuscrits dont la publication doit causer les plus grands ennuis aux catholiques. Hennequin ajoute qu'après avoir été privé de sa pension commesuspect, sur lanouvelle de sa présence à Paris, Aymon l'a recouvrée comme bon citoyen, après avoir plaidé sa cause devant le conseil. Tel a été le premier résultat de l'intervention de Louis XIV dans cette affaire*
Un nouvel incideDt va la compliquer encore, et ajouter au désespoir de Clément. Aymon disait qu'il devait un jour montrer d'autres monuments de la perfidie papiste, et, en effet, des lettres confidentielles assuraient qu'il avait ouvert ses caisses devant quelques amis, et placé sous leurs yeux cinq ou six manuscrits dont il parlait avec enthousiasme. Clément ordonne de faire le recensement des 42,500 volumes confiés à sa garde, et on lui signale encore Tabsence des volumes dont les titres suivent : Lettres italiennes écrites par Prospéra Santa-Croce, nonce du pape Pie IV, volume in-folio du fonds de Béthune, coté * 8,679; Ambassade de Vévêque d'Angoulême à Rome, de Tannée 1560 à l'année 1564, autre volume du même fonds, in-folio, coté 8,630 [mais on retrouvait en place le n° 8,629, qui contient la première partie de cette correspondance); Registre des taxes de la chancellerie romaine, du môme fonds, coté 10,056; Dialogo politico sopra i tumulti di Francia, du même fonds, coté 1 0,080 ; neuf cahiers ou volumes chinois, contenant les Entretiens familiers de Confucius, et quelques opuscules sur Tarithmétique et la géographie; \q% Évangiles, en lettres onciales, volume in- 8° de la plus haute antiquité, inscrit sous le n® 4,583 dans le fonds latin; un autre texte des Évangiles, non moins précieux^ id-4^y qui portait le n"^ 4^582 du même
fonds; et enfin les Épitres de saint Faut^ en lettres majuscules, in-folio, sur vélin, avec le n® 3,938. Toutes ces soustractions sont récentes. Qui les a commises? Nul autre qu*Aymon, ou, du moins, Aymon seul en est accusé. On saura plus tard que cette accusation est trop bien fondée. Mais voici d'autres découvertes. Deux Suisses passant par la Haye ont été conduits chez Âymon, qui leur a montré ses manuscrits, et ce qu'ils en rappoi^lent s'accorde assez avec la description des inventaires de la Bibliothèque. En outre, ils racontent qu'ils ont vu chez Aymon quatorze feuillets in-folio, sur vélin, avec de grandes lettres d'or, détachés de quelque ancien manuscrit de la Bible. Sur leurs indications on ouvre la fameuse Bible de Saint- Denys, inscrite sous le n° 3,564* du fonds lalin, et Ton reconnaît qu'il y manque les quatorze feuillets étalés sous leurs yeux par Timpudent voleur. Clément n'a donc pas achevé son enquête sur les larcins d'Aymon : après avoir fait l'appel des volumes, il faut qu'il recherche si les volumes présents n'offrent pas de lacunes. Cette recherche conduit au n« 2,245 du fonds grec *, qui contient Xe&Epttrès de saint Paul^ les Épttres canoniques et VApoca-
^ Aujourd'hui no 2 de TaDcien fonds latin.
2 Aujourd'hui n» 107 de l'ancien fonds grec.
lypiCt en lettres (najuscules» manuscrit du vii^' sièclei suivant Monifaucon» une des reliques les plus vénérées de la Bibliothèque. Il y manque trente-cinq feuillets. D'autres semblables soustractions ont été commises dans divers manuscrits de Béthune. Que de désastres I
On se hâte de transmettre à la Haye ces tristes découvertes. Puisque la culpabilité d'Âymon n'était pas encore pleinement démontrée, elle le sera sans doute à la nouvelle de tant de méfaits I Si Ton ne retrouve pas sur le Concile de lérusalem Testampille et le numéro du roi, ces indices accusateurs se rencontrent sur la plupart des volumes dont la Bibliothèque signale l'absence. Lesjuges n'auront donc plus de prétexte pour hésiter, pour ajourner, pour demander et attendre des informations plus complètes. Ils n'auront qu'à visiter les caisses d'Aymon. C'est ainsi que Clément raisonne. Mais il raisonne comme un juge impartial, et non pas comme un juge passionné. Il suffit de lire les titres des volumes dérobés au fonds de Béthune, pour supposer que ces volumes doivent contenir de curieux détails sur les affaires qui ont le plus agité les protestants et les catholiques, durant le xvi« siècle. Un ambassadeur, c'est-à dire un agent d'intrigues, n'a plus de discrétion, plus de réserve, lorsqu'il entretient son gouvernement des choses qu'il fait, ou de celles qu'il travaille à défaire.
Dans les manifestes diplomatiques, on ne dit rien ; on dit tout dans les correspondances. Eh quoi? la Bibliothèque déclare qu'on lui a dérobé des papiers d'état , et ces papiers, qui doivent renfermer des aveux compromettants pour la cour de Rome et pour les puissances catholiques, sont, dit-elle, entre les mains d'un ministre protestant ! Et quand les adhérents de la secte protestante peuvent avoir tant d'intérêt à publier ces aveux, on demande à des juges protestants de les rendre aux ténèbres ! Clément croyait avoir envoyé des preuves accablantes contre Aymon : il n'avait fait qu'établir en sa faveur une série de circonstances atténuantes.
On ne rechercha plus la provenance du Concile de Jérusalem, Reconnaître qu'il avait été volé sur les rayons de la Bibliothèque, n'aurait-ce pas été reconi^aitre en même temps que les autres volumes venaient du même lieu, justifier tous les dires de Clément, et, en définitive, trahir la cause de Sion pour servir celle de Babylone? L'instruction judiciaire n'eut plus d'autre objet que de vérifier dans quel but Aymon avait traversé la frontière des États pour aller en France. .Si, comme on le prétendait, il avait fait des offres d'abjuration et s'il avait calomnié ses frères, il avait assurément mérité quelque peine : mais s'il avait pénétré dans le camp de l'ennemi pour la
défier, ou, du moins, pour Tobsenrer en face et lui montrer le front serein d'un généreux confesseur de la vérité, on lui devait des couronnes.
Clément pouvait le confondre, puisqu'il avait conservé ses lettres. On les lui réclame. Leers, Basnage écrivent à ce sujet, ne dissimulant pas que Faccusé s'est concilié de puissants protecteurs. M. de Torcy défend à Clément de livrer les lettres d'Aymon. Il suffit, dit-il, d'envoyer des copies coUationnées. Qui suspectera la loyauté de l'administration française? Les copies produites, Aymon jure que ce sont des pièces fabriquées, et prend l'engagement d'offrir sa tête au gibet dès que les originaux seront pré-
Ces originaux sont là, sous nos yeux : nous les voyons, nous les touchons, et l'impudence d' Aymon nous étonne. Elle consterna les agents français.
Ils écrivirent qu'on applaudissait aux discours de l'imposteur, et qu'on accusait, avec lui, le gouvernement français de coupables pratiques. Ainsi, les rôles étaient intervertis, et les juges assemblés à la Haye ne paraissaient ajourner la conclusion de l'affaire, que pour donner à M. de Torcy le temps de rétablir son honneur. Désormais il s'agissait de savoir, si, pour perdre un réfugié protestant, l'un des ministres de Louis XIV n'avait pas fait le
métier dé faussaire. M. de Tdrcy ne voulut pas descendre jusqu'à se justifier, et le procès fut perdu.
Pour donner plus d*éclat à cette décision, Âymon mit sous presse un gros volume, qu*il intitula : Monuments authentiques de la religion des Grecs et de la fausseté de plusieurs confessions de foi des Chrétiens orientauXf produites contre tes théologiens réformés par les prélats de^rance et les docteurs de Port-Royal^ dans leur fameux ouvrage : De la Perpétuité de la foi de TÉglise catholique. Ce volume parut à la HayCf chez Ch. Delo, en 1708, in-4''. il contient diverses lettres du patriarche Cyrille Lucar et la confession de ce docteur, le texte grec du Concile de Jérusalem avec une traduction nouvelle, et plusieurs dissertations, remarques, notes critiques du sieur Aymon. Il avait annoncé de terribles révélation^, et, pour expliquer racharnement qu'on mettait à le poursuivre, il avait mille fois répété que le jour où la presse donnerait le texte du concile, TÉglise catholique serait perdue d*honneur. L*attente publique fut trompée. On avait déjà deux éditions du Concile de Jéru^aiem^ traduit en latin pardom Michel Foucqueré [Paris, Martin, 1676, 1678) ; et la version française d'Aymoo ne se distinguait que par des contre-sens. Les curieux eux-mêmes goûtèrent peu les Monuments authentiques^ et quand
Eusëbe Renaudot publia sa belle Défense de la Perpétuité de la Foi (Paris, G» Martin, 4709^ in-«<»), Topinion commune fut que la jactance et la mauvaise foi d'Aymon avaient plus compromis que servi la cause protestante. Les Monuments authentiques, qui devaient faire tant de bruit et produire d'aussi grands résultats, restèrent en dépôt chez le libraire chargé de les vendre. G*est de là qu'ils sortirent, en 4748, pour paraître sur le marché d'Amsterdam, avec une nouvelle préface et sous le titre nouveau de : Lettres anecdotes de Cyrille Lucar.
Le procès était perdu I Clément ne put supporter cet affront. Après avoir épuisé toutes ses forces à rédiger des mémoires, à dicter des lettres, à maudire le fripon qui était venu tromper sa vigilance et compromettre près de cinquante années de loyaux services, il tomba malade et alla prendre les eaux d'Aix. Ce fut M. de Torcy qui continua les poursuites. Enfin, en 4 709, après de longues négociations, les États de Hollande, redoutant de passer pour * complices d'Aymon et des juges qui avaient osé l'absoudre, restituèrent à la France le manuscrit du Concile de Jérusalem, Ce fut M. de Croissy qui le rapporta de la Haye, et le remit au garde de la Bibliothèque. Il porte aujourd'hui, dans notre riche dépôts le n" 424 de l'ancien fonds grec. On peut voir la trace des mutilations qu'Aymon a
fait subir à ce manuscrit, en calquant, d'une main inhabile, les attestations des patriarches grecs. Clément éprouva sans doute une grande joie, quand il revit le précieux volume ; cependant la blessure quUl avait reçue ne put être guérie, et, malgré les fréquents voyages qu'il fit aux eaux d*Aix, il mourut d'une hydropisie de poitrine, le 16 janvier 1712, âgé de soixante-quatre ou de soixantecinq ans.
Il eut pour successeur l'abbé de Targny, qui, pendant quelque temps, fil de vains efforts pour recouvrer d'autres volumes. La charge de bibliothécaire du roi était remplie par un puissant favori, Camille de Louvois, grand vicaire de Tarchevôque de Reims, qui se reposait de ce vicariat sur l'abbé Louail, et deTadministration de la Bibliothèque sur les gardes de cet établissement. Mais ces gardes n'avaient de crédit personnel ni près de la cour, ni près des ambassadeurs étrangers, et, dans une affaire comme celle des manuscrits volés par Aymon, ils ne pouvaient rien. Aussi le voleur se moquait-il effrontément de leurs réclamations multipliées. En 1710, il avait publié les Synodes nationaux des églises réformées de France, en deux volumes in-4°, où il avait inséré les lettres de Prospère Santa-Croce, disant que les originaux étaient au Vatican, et qu'il les avait fait copier dans cette bibliothèque. Ces
originaux étaient «dans ses mains. En 1 71 6, il donna : Maximes politiques du pape Paul III, touchant ses demêlés avec Vempereur Charles-Quint, ou, en d'autres termes, Lettres anecdotes de Hurtado de Mendoza, ambassadeur d'Espagne h Rome, pendant le concile de Trente; la Haye, Scheurleer, in-42. D'où lui venaient ces Lettres ? Il désigna la seconde bibliothèque de TEscurial, mais sans expliquer comment elles avaient quitté cette bibliothèque pour arriver entre ses mains. Aussi dut-oiï croire qu'elles avaient une autre provenance. Clément les avait déjà réclamées en 1709, sur une indication du libraire de Voys : cependant, après de nouvelles recherches, l'abbé de Targny reconnut qu'elles n'étaient pas mentionnées sur les inventaires, et, craignant de ne pouvoir justifier sur ce point une accusation trop bien motivée sur tant d'autres, il n'insista plus. Quand, d'ailleurs, il aurait fourni la preuve d'un nouveau larcin, aurail-ilpu vaincre l'indifférence de l'abbé de Louvois? L'affaire A\x Concile da Jérusalem avait causé tant d'embarras ! On y avait mis tant de soins; on y avait subi tant d'affronts! L'abbé de Louvois n'en voulait pas engager une autre.
Son successeur, l'abbé Bignon, eut plus de zèle. Il fit recommencer par l'abbé de Targny l'enquôte de Clément, et l'on apprit alors qu'Aymon avait volé deux autres vo«
32â SINGULARITÉS HISTORIQUES
lûmes, dans un fonds où Ton ne soypçonnait pas qu'il eût pénétré, dans le fonds oriental. Ces deux volumes étaient un des chapitres de VAlcoran, et la Théologie musulmane, de Aboul-Tsena-Schems-Eddin-Mahmoud, d*Ispahan '. On ne pouvait plus rien attendre des magistrats de !a Haye. L'abbé Bignon ne songea pas à leur adresser des réclamations qu'ils auraient mal accueillies ; mais il écrivit en Hollande, en Angleterre, dans tous les lieux où Ton faisait trafic de cifriosités bibliographiques, et proposa d'entrer en négociation avec les possesseurs des manuscrits volés.
Le baron Stochs, de la Haye» répondit qu'il avait acquis d'Aymon, pour la somme de cent florins, le feuillet 449 des Épttres de Saint-Paul, le feuillet 406 de la Bible de Saint-Denys, ainsi qu'un des volumes arabes, et qu'il consentait à les restituer au même prix. Ces pièces rentrèrent à la Bibliothèque au mois de mars de l'année 1 720, et, au mois de juillet de la même année, M. de Boze désintéressa le baron Stochs.
^ Cet ouvrage est ainsi mentionné par Montfaucon sous le n* 500 de Tancien fonds arabe : Théologie mahométane de Motalib Assfahany, Mo^ talib^ ou plutôt Moialeb, est un mot arabe qui signifie Questions. C*est le titre du livre d'AbouUTsena-Schems-Edfiin-Mahmoud.ilM/ÎEiAaitv, c'est à-dire habitant d'ispahan.
Vers le môme temps, JJ. Benthley, bibliothécaire du roi d'Angleterre, fit connaître que les autres feuilles arrachées aux Épitres de saint Paul étaient dans la bibliothèque de lord Harley, comte d'Oxford et de Mortimer. Le duc de Sunderland n'avait-il pas de son côté acquis à la Haye plusieurs manuscrits volés par Aymon? A cette question, que Tabbé Bignon lui avait adressée, M. Benthley répondit qu'il avait, en effet, découvert chez le duc de Sunderland des papiers provenant de la Bibliothèque du Roi. Dans les notes que nous avons sous les yeux, l'abbé Bignon est prié de ne pas dire d'où ces renseignements lui sont parvenus. Mai^ nous violerons le secret de l'abbé Bignon, pour rendre hommage h la délicatesse de ce savant étranger, qui, rougissant de voir établir dans sa pairie rentrepôt d'un commerce criminel, indiquait luimême à la France en quels lieux on cachait ses dépouilles. Sur ses indications, M. de Boze dut partir pour l'Angleterre et aller faire des propositions d'accommodement aux lords Harley et Sunderland. Mais ce voyage n'eut pas lieu.
Enfin, en l'année 1729, le comte de Middleton vint offrir à la Bibliothèque du Roi, pour le comte d'Oxford, les trente-quatre feuillets des Épîtres de saiqt Paul, ne demandant, au nom de son noble ami, d'autre gage de la
reconnaissance française qu'up certificat en parchemin scellé du grand sceau. Le cardinal de Fleury trouva qu'on ne pouvait engager la signature du roi dans une affaire de ce genre; mais il -^ écrivit, au nom du roi, une lettre non moins solennelle et peut-être plus honorable pour le comte d'Oxford. Les feuillets des Épîtres de saint Paul furent rendus à la Bibliothèque le 10 du mois de septembre de l'année 4729.
Qu'était devenu l'abbé Jean Âymon? Il habitait, en 4718, le château de Riswyck. C'est de là qu'il envoyait aux frères Wetstein, libraires d'Amsterdam, les épreuves de son édition des lettres de Visconti. Elle parut en 474 9, en deux volumes in-42, avec le titre suivant : Lettres anecdotes et Mémoires historiques du nonce Visconti^ cardinal préconisé et ministre secret de Pie IV et de ses créatures. On croit qu'il prit part, en cette année 4749, à une compilation ultra-philosophique, qu'on vendit clandestinement à la Haye, sous le titre de : La vie et l'esprit de M. Benoît de Spinosa; mais cela n'est pas prouvé. La date de sa mort est inconnue.